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ils ont quelque chose de plus profond et de plus touchant. Sa figure a dVilieurs, dans ce dernier cas, une expression toute particulière et sur laquelle on ne saurait se méprendre.
Vers neuf mois, l'instinct d'imitation se développe à vue d'ceil : i' action de se cacher et de se montrer tour à tour par manière de jeu ; 2° action de jeter une balle, après l'avoir vu jeter par un autre; 3" essai de souffler sur une bougie; 4' essai d'éternuer en singeant celui qui vient d'éternuer; 5° essai de frapper avec les doigts sur le registre d'un piano. La voix, d'ailleurs forte, et s'exerçant d'une manière assez variée, est pourtant en retard, à ce qu'il semble, sur ce progrès. Nul effort sensible pour imiter les sons entendus. Certaines imitations passagères et accidentelles ne se reproduisent pas assez clairement pour être attribuées à un acte tant soit peu intelligent.
Nous insisterons plus loin sur ces premiers essais de langage, et nous citerons une page d'Aristote qui semble se rapporter à une observation analogue à la nôtre. Pour le moment, continuons à suivre les développements de l'intelligence dans les phénomènes d'imitation, et disons tout d'abord quelques mots du souvenir, que l'imitation suppose.
Comme il est naturel, le souvenir se montre avant les premiers actes d'imitation. Ce n'est pourtant qu'au milieu du sixième mois que j'ai pu, pour la première fois, le constater avec certi-
tude, et surtout que je l'ai va marqué de quelque apparence de réflexion. Emile s'est légèrement brûlé en touchant de la main un vase chaud; si on le lui représente, il retire sa main avec une intention évidente d'échapper Et la douleur. Même observation pour un objet rude au toucher et dont l'impression lui est désagréable. L'expérience a été répétée plusieurs fois; elle a toujours donné le même résultat. D'autres souvenirs sont évidents déjà dans les rapports de l'enfant avec les personnes qui ont soin de !uî, surtout avec sa mère, avec sa nourrice; mais ces souvenirs paraissent se fonder sur une association tout instinctive des impressions et des sentiments.
A regard du souvenir, l'observation distingue deux, ordres de faits : la mémoire se produit dès |j premier âge pour les faits qui se renouvellent fréquemment; elle est plus tardive pour les faits accidentels. Pour ces derniers, je ne l'ai pas constatée avant l'âge de qumze mois. Emile, à cet âge, s'est emparé d'un jouet, qu'il a laissé ou caché sous un fauteuil; un quart d'heure après, je le lui redemande; il va droit à l'objet et me le rapporte.
La faculté d'imitation, qui se montre si précoce chez l'enfant, se rattache étroitement au premier éveil de l'intelligence. Un être Inteiligeni est celui qui agit parce qu'il comprend, souvent même pour comprendre, et qui a conscience des motifs de son acte. L'enfant ne montre encore
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cette intelligence ni dans les mouvements mécaniques, ni dans les mouvements instinctifs; je crois pouvoir dire qu'il la montre dans les premiei^ mouvements imités. Mais, à cet égard, on ne doit pas demander à rinterprécation des faits une trop grande rigueur. Parmi ceux que j'observe, il en est qui n'appartiennent pas décidément à l'une ou à Tautre classe, et qui ne sont ni tout à fait instinctifs ni tout à fait intelligents. Par exemple, quand l'enfant saisît un objet, aliment ou non, pour le porter à sa bouche, il me paraît évident que l'instinct d'alimentation, exercé chaque jour dans l'aîlaitement, joue quelque rôle dans cet acte. Mais, d'un autre côté. Pacte étant toujours postérieur au temps où les yeux entrent en exercice, où ils suivent les mouvements de la nourrice, du père, de la mère, l'enfant qui le produit peut à bon droit être déjà considéré comme imitateur, et, par conséquent, il V a peut-être là déjà un acte intelligent.
On peut remonter plus haut que Tobservation qui précède. S'ouvrir à la lumière est pour les yeux un acte mécanique, ou, tout au plus. Instinctif. Chercher la lumière, la lumière qui anime et vivitie les objets, c'est déjà un acte intelligent. Chercher parmi les objets éclairés par la lumière celui qui a laissé précédemment une impression vive et douce, s'éloigner ou se détourner des ob]eis qui ont laissé une impression pénible, voilà des actes très élémentaires, très simples, où
commence â poindre Tintention, partant rintdligence; ils ont précédé les actes d'imitation, ils en sont la condition nécessaire. Regarder (ou détourner les yeux), puis imiter, ce sont donc deux des premières manifestations de la vie intellectuelle. Les deux évolutions ne se produisent pas uniformément et à la même date chez tous les enfants, mais chez tous elles marquent le même progrès : c'est l'éveil de l'intelligence.
Au reste, ce que nous constatons pour la vue s'applique aux autres sens. Le tact, chez l'enfant, s'exerce à peu près en même temps pour chercher, à tâtons, les objets qui l'ont flatté, ou repousser ceux qui l'ont blessé ; l'ouïe, pour diriger l'attention vers une musique; !e goiàt, pour repousser ou attirer ce qui lui plaît ou lui déplaît. L'odorat seul est sensiblement en retard sur ce progrès presque simultané des quatre autres sens.
Voici un exemple où l'instinct d'imitation se montre uni aux actes élémentaires de la mémoire; on y voit poindre en outre le germe de cette imi tation qui, développée, s'appellera le drame. Un enfant de vingt mois connaît, reconnaît et rappelle très bien de mémoire quelques personnes qu'il voit habituellement dans ses promenades au jardin du Luxembourg, une bonne, par exemple, et l'enfant qu'elle conduit. Un jour, il nous quitte en prononçant tant bien que mal les trois noms du Luxembourg, de la bonne, de l'enfant. Il va dans la pièce voisine, fait semblant de dire
bonjour à ces deux personnages, revient raconter avec la même simplicité ce qu'il vient de faire. Évidemment, rien dans la pièce voisine ne rappelle le Luxembourg ni ses habitués. C'est donc là ce que j'appellerai un acte d'imagination dramatique, c'est le drame dans son germe élémentaire. Ily a là une confirmation frappante de l'observation d'Aristote% que l'homme est le plus imitatîf des animaux. Bientôt l'enfant se fera des instruments à l'usage de ses petits drames. Nous lui en fournissons nous-mêmes : ce sont les jouets. Mais il n'en a pas assez pour toutes les scènes qu'il imagine, et le même jouet lui servira souvent pour plusieurs rôles quelquefois très divers; j'ai vu, dans un de ces jeux, des morceaux de bois, tous semblables, figurer pour l'enfant les personnages les plus variés.
Est-ce par l'imitation que le langage prend naissance? ou bien est-il d'abord !e produit d'une faculté qui entre spontanément en exercice, sauf à se développer plus tard avec le secours de l'imitation? Ceci demande quelques recherches particulières sur les premiers essais du langage et les conditions dans lesquelles ils se produisent.
Une observation qui a dû être faîte par plus d'un médecin, et que pourtant je n'ai lue nulle part, c'est que la voix des enfants, dans le pre-
mier âge, n'est pas caractérisée par un timbre individuel. Elle est forte ou faible, à tel ou tel degré, mais je ne sais pas de mère dont Tinslinct puisse discerner sûrement, dans les deux, ou trois premiers mois, son nouveau-né entre plusieurs autres d'après le seul indice de la voix. Cela vient sans doute de ce que les organes de la voî.i£ n'ont pas encore pris leur forme particulière à l'individu. La voix se caractérise en même temps qu'elle s'articule, en même temps qu'on y distingue des voyelles et des consonnes.
Ce progrès n'est pas plus tôt commencé qu'un problème se présente, celui du langage proprement dit. Les cris, les pleurs, le rire, ne sont guère que du langage naturel, avec un commencement de langage arrificiel ou intelligent quand il s'y mêle une intention. Ce dernier langage ne se développe qu'avec le progrès de l'articulation. Dès l'âge de six mois, l'enfant commence à articuler quelques syllabes labiales ou dentales. On croit d'abord à une articulation calculée, parce que cela dure quelques jours pour chacune; mais il abandonne bientôt sa syllabe de prédilection. Cela fait voir que la volonté ne s'est pas encore emparée de l'instrument de la parole. Cet instrument agit en quelque sorte de lui-même, comme les pieds et les mains se meuvent dès les premiers jours de la vie. Ces jeux de voix ijivolonl aires vont peu à peu se multiplier jusqu'à ce que la volonté s'y applique, les détermine, les soumette à
un renouvellement régulier. Alors seulement ce sera le langage humain.
Aristote a très nettement marqué cette phase de Tactivité inconsciente chez les enfants, dans un chapitre de son Histoire des animaux *. Nous la trouvons décrite avec plus de précision encore mais non sans quelque obscurité, dans un des Problèmes ' de la collection qui porte le nom du Stagirite. Ce texte s'éclaircit d'ailleurs, si on le rapproche des faits que je viens de signaler, et cette comparaison m'aide à le traduire avec quelque confiance dans le sens que je donne aux passages difficiles.
« Pourquoi arrive-t-il que de petits enfants, avant Tâge ordinaire de s'exprimer clairement, articulent et parlent avec netteté, puis reviennent à vivre comme les autres enfants jusqu'au temps ordinaire, ce que beaucoup regardent comme un prodige ? Bien plus, quelques-uns, dit-on, parlent dès leur naissance. N'est-ce pas que le plus grand nombre des phénomènes se produisent selon la loi de la nature? ce qui explique et pourquoi les exceptions sont rares, et pourquoi ensuite tout
* IV, : Ta TiaiSia {oantp xal xûv âX>.tûV iiopiwv oOx èyv.ooL-:r\ toTiv, oÛTO); oùôè aîi; Y)««)'CTyj;TO «pÛTOV, xai iaxiv àte^ïi. Saint Augustin (Confessions, I, 8) peint heureusement cette action de la volonté sur les instruments du langage : « Ita verba^ in Tariis scntentiis locis u suis pusita et crebru audita, quarum rerum signa essent pauluiim colliu gebam, measque jam voluntates, edomito in eis signis ore, per Lxc « eauutiaiiam. »
■ Livre XI, problème «:«.
rentre dans la règle. Ainsi, en même temps l'enfant entend et il parle; [plus tard], il comprend au moyen de l'ouïe et il s'exprime intelligiblement: [voilà la règle]. Mais tout ne va pas toujours d'accord; car i! y en a qui comprennent avant que l'organe de la parole soit délié en eux ; pour d'autres, c'est le contraire; et ceux-ci ne sauraient parler avec intelligence, car ils ne font que répéter ce qu'ils entendent; mais quand les deux facultés sont parvenues toutes deux à leur juste point, alors ils réalisent [dans son entier] ce que veut la nature. Ceux chez qui la capacité de comprendre les choses par l'ouïe s'est développée avant celle de produire la voix et de parler, ceux-là, il leur arrive quelquefois de pouvoir employer cet organe et de le dégager [de ses entraves], soit après un somme, parce que le sommeil, en allanguîssant le corps, repose [ia force des] organes, soie après quelque autre changement semblable.
Nous avons ainsi de ces puissances d'agir dont l'acte dépend de petites circonstances. Et ensuite cela ne dure pas, l'organe ayant été ainsi délié [par accident]. Quand la conception des choses qui ont l'rappé [l'enfant] n'est qu'à la surface [de l'âme], dans la sensation, alors l'ouïe ramène cette sensation et l'enfant parle. Souvent aussi des airs et des paroles nous reviennent à l'esprit sans que nous l'ayons voulu; si d'abord on les a fait entendre avec volonté, cela suffit pour que, plus tard, on les dise et on les chante sans intention.
et [même] nous ne pouvons les chasser de notre bouche. C'est ainsi qu'il arrive que les enfants aient momentanément une faculté, puis que l'organe revienne à son état naturel, jusqu'au temps où it prendra sa force et sa parfaite activité '. »j
A travers certains embarras de langage, l'auteur, quel qu'il soit, de ce Problème aristotéîique, reconnaît dans la première enfance deux sortes de progrès : l'un accidentel et passager, l'autre durable, qui seul mérite, à vrai dire, d'être appelé un progrès; car il est l'effet d'une vo- Io:ité intelligente qui maîtrise les instrumenis désormais appropriés à son service.
Cette piise de possession marque le début du langage proprement dit. Mais celui-là même nous présente comme deux phases qu'il importe dedistinguer.
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L'enfant que j'observe en ce moment articule déjà beaucoup de sons. Il n'y a pas un seul de ses besoins pour lequel il n'invente un ou plusieurs sons articulés, sans qu'aucun exemple volontaire ou involontaire lui soit proposé. Son organe vocal s'exerce à un nombre infini de combinaisons, s'exerce même cent fois par jour sans intention précise, comme pour s'assouplir. Parmi les mille articulations qu'il produit, Tenfant n'en a qu'un petit nombre aux ordres de sa volonté, et, chose qu'il faut noter, ce sont toujours des monosyllabes'. Chez ceux qui l'entourent, il y a un langage tout fait pour les choses qu'il sent et qu'il sait, comme pour celles qu'il ne sait pas et qu'il ne sent pas, Mais ces mots ne sont pas à son usage pour entrer en relation avec eux; et ils ne peuvent pas non plus s'en servir pour entrer en relation avec lui. Il nous faut deviner le langage qu'il se fait à lui-même et qui exprime ses besoins les plus journaliers, ses idées les plus simples. Le travail intellectuel, chez l'enfant, est très actif, et son langage suit ce travail avec une facilité d'invention qui déroute quelquefois notre attention la plus sagace. Marie s'évertue par moments à me dire des choses que je ne comprends pas; elle s'impatiente, s'irrite de ma maladresse; si, par bonheur, je viens à la deviner,
■ Voie A. Lemnine, De la i^^yiinmiùc tl de la paroli, tha|>. ti:
ce sont des transports de joie. Quand un des | gnes de son langage enfantin, à force d'être 1 pété, est devenu volontaire, quand elle le reprt duit constatnment à son gré, il ne tiendrait qia moi de me l'approprier aussi, puisque je !e coid prends, et, si je l'employais toujours pour î mêmes idées que l'enfant, celle-ci n'apprendra jamais le français; elle ne saurait que sa prof^ langue; à voir le train dont marchent les chos^ j'estime qu'elle se ferait assez vite un vocabulaigj vraiment riche.
J'ai observé, à cet égard, un phénomène q est d'une grande importance; c'est que, si* les enfants ont la même faculté presque mad; iiale de parler pour parler, d'assouplir lei par mille exercices, les signes de prédilection,! signes soumis à l'action de la volonté, que la volonté rappelle constamment les mêmes pour marquer les mêmes idées, varient selon les enfants. Ainsi ce vocabulaire dont je viens de parler est tout à fait différent de celui qu'emploie tout autre enfant que ma fille. Le hasard ou l'inteniion qui a déterminé le choix de tel son pour telle idée multiplie les signes sans uniformité dans le petit inonde des enfants. Marie ne s'entend guère avec ses amis du même âge que pour des actions toutes sensibles; dès qu'il s'agit d'une idée un peu moins matérielle, ce n'est qu'auprès de sa bonne ou de ses parents qu'elle se faitcomprendre. Quelquefois c'est une bonne ou une mère qui s'interpose entre
deux enfants pour interpréter à l'un les volontés de l'autre.
Comment donc s'opère la transition de ce langage de l'enfance , langage déjà artificiel, mais encore purement individuel, au langage national , véritable instrument de sociabilité?
L'enfant trouve autour de lui une société toute faite, avec un vocabulaire tout fait. Cette société ne reconnaît pas qu'il parle tant qu'elle ne l'entend que bégayer son langage enfantin. Faire parler un enfant, pour elle, c'est lui faire dire à propos les mots que disent les grandes personnes pour exprimer leurs sentiments et leurs idées. Comme je veux que ma filie parle français et n'impose pas trop longtemps à ceux qui l'écoutent la torture de deviner ses petits mots à elle, ]e lui impose la fatigue de s'approprier notre langue. Au son par lequel elle désignait arbitrairement tei objet d'un usage familier, je la force à substituer celui que nous employons. Cela n'estpas toujours aisé pour elle; il ne lui suffitpas dem'entendre pour suivre mon exemple ; ce son que je lui impose, qu'elle entend, qu'elle comprend nssez pour m'obéir quelquefois et accomplir l'acte ou apporter l'objet désigné, ce son, elle ne peut le reproduire qu'à deux conditions : i" c'est que son organe vocal soîl assez développé pour le bien articuler; a° c'est que, l'ayant articulé souvent, elle s'en soit emparée, en quelque sorte, qu'elle l'ait
soumis à son commandement, et qu'elle puisse le renouveler à volonté.
Un exemple étranger à ma famille servit^ utilement de commentaire à ces deux propositions.
Le pelit-fils d'un mathématicien de mes amis a deux ans et demi environ. Son grand-père veut lui apprendre à compter ; Un, deux, trois, quatre, etc. Plusieurs fois de suite l'enfant s'arrête à /rois, et dit ; c Je ne peux pas n, puis continue a quatre, cinq, » etc. Il a donc rencontré dans l'usage de ses propres organes une résistance pour le son complexe du mot trois. On lui promet une récompense, un jouet qu'il désire fort, quand il aura prononcé trois, et on le laisse tranquille. Quelques jours se passent; un matin, le grandpère entend l'enfant qui, dans un coin de la chambre, s'essayait à dire trois; puis il le voit venir tout heureux de le prononcer nettement et de pouvoir réclamer le prix de son effoit. Combien de fois ce travail doit se renouveler, à notre insu, pendant les premières années 1
Il y a ici une loi de notre nature qu'il faut éclaircir plus complètement. Ktudions-la dans l'homme élefé, complet; elle ne sera que plus saillante.
Je veux accomplir certain tour d'adresse sans mystère. Je suis physiologiste ; je sais par quels muscles s'opère chacun des mouvements dont le tour se compose; je sais à quelles lois de statique ou de dynamique il se rapporte. Si pourtant
j'essaie de le reproduire, la chose m'est ou très difficile ou même impossible; ou bien je le reproduis par hasard une fois, deux fois, mais je ne suis pas maître de le reproduire à volonté. Qui de nous n'a pas fait cette expérience pour beaucoup de jeux d'adresse, pour le bilboquet, par exemple ?
Voir faire un mouvement, et même en comprendre le mécanisme, ne suffit pas pour le reproduire à volonté. Il en est de même pour les sons et pour les langues. Quand nous entendons les sons d'une langue étrangère, nous n'en avons pas tout de suite l'usage; pour y parvenir il faut deux choses : i " que nos organes se soient habitués par l'exercice à produire ces sons; ïï' que notre volonté puisse les faire instantanément produire par nos organes. Il faut, en d'autres termes, que nous puissions prononcer les mots étrangers, et que nous sachions les prononcer rapidement, à volonté, à propos.
S'il y a, même pour l'homme fait, certains actes organiques qui sont difficiles ou impossibles, parce que sa volonté ne parvient pas à s'emparer sûrement des ressorts par lesquels ces actes se produisent, cette infirmité doit être bien plus j grande chez l'enfant. L'enfant nous entend dip&j confiture^ armoire, etc.; il a peut-être déjà pro-1 nonce mille fois les syllabes dont ces mots seJ composent; mais les actes par lesquels il les aJ prononcés ne sont pas encore tombés sous l'em-*
pire de sa volonté : il veut les reproduire, il ne peut pas. Il essaie, il tâtonne. Il n'y réussit que très lentement, d'autant plus lentement qu'il a une invincible tendance à faire lui-même son propre langage, et que, pour lui, apprendre le nôU^e^ c'est désappreiidre le sie7i. Double effort, double fatigue. Combien est laborieuse cette prétendue oisiveté des premières années !
Ainsi nous distinguons trois périodes dans le développement du langage : i** le langage instinctif, naturel, commun à tous les temps, à tous les peuples, qui se restreint peu à peu par les progrès d'un autre langage; 2® ce langage artificiel qui est particulier à chaque enfant, utile pour ses communications avec les autres enfants, et surtout avec sa nourrice et ses parents ; il ne s'élève jamais jusqu'à devenir le langage d'un peuple, ni même d'une famille. A son tour, il cède la place, et plus complètement que ne le font les signes instinctifs, 3* au langage de la famille, de la nation.
Nos anciens philosophes français ont sur ce sujet des théories que je veux signaler en passant; car cet examen, même rapide, peur éclaircir les idées que je viens d'exposer.
Frain du Tremblay, dans son Traité des langues *, appuie cette thèse, souvent reproduite, que l'homme primitif a été aussi incapable d'in-
* Amsterdam, 4709, chap. 3.
venter le langage que de se donner l'e-visteoce, sur ce fait que la faculté d'articuler ne se transmet que par l'éducation, et, pour preuve, il cite les muets, « qui ne sont muets que parce qu'ils sont sourds », c'est-à-dire parce qu'ils ne peuvent pas apprendre de nous l'usage de nos articulations. Mais, d"abord, les sourds-muets peuvent articuler; ils articulent tous les sons qui dépendent de mouvements qu'on leur fait voir '. Entre eux, ils ne se servent pas de ces sons qu'ils n'entendent pas, parce que ces sons ne répondent à aucun besoin de leur nature en cet état d'infirmité; pour qu'ils s'y efforcent et qu'ils y réussissent, il faut que l'éducation les y prépare et leur en montre l'utilité. Ensuite, les sourds-muets ont entre eux un langage qu'ils ont inventé euxmêmes avant leurs maîtres*. Ce langage, qui parle aux yeux, est complet en lui-même, et il suffit à tous leurs besoins; on en a bien des fois écrit la grammaire et rédigé le lexique.
" Voir sur et «nj»i ; I" le Rapjmrl i\c M. AJ. Frincit fur ûi'-iri nn- 9r,,S" '■''^•'f' <"" icurils-mieu, dam Ici &.ini>t» rrnili» Je l'A<'i. i^-
trgntaual dô la paroU aux lùwdi-miuni, par M. L. V.îiie, l'ui. rie»
tHil a b lumière àe l'eipétiEDce. CF. l'irrlvle lubuanticl du niAii» wi'ur, nu mot ParaU, dam VEocydapédit modérai de Flrnilii i>'<-
mf quelque) li Ji la Milhode,
Rappelons â ce propos un problème întére sant de psychologie que saint Augustin' posé : comment un enfant doué de tous st se ferait-il un langage, s'il était élevé avec deS sourds-muets ? La réponse est aisée : l'enfant, sans * aucun doute, apprendrait le langage des signes; il arriverait à s'en servir avec autant de sûreté que ses compagnons, et, ce langage lui suffisant, il n'éprouverait pas le besoin d'en inventer un autre.
BuFTon, sur ce sujet, commet une autre erreur. Il croît que l'enfant doit tout son langage à sa mère; que, si les petits animaux n'en ont pas un, c'est que leur éducation dure trop peu de temps et que la mère n'a pas le temps de leur apprendre son langage. Cela est spécieux, mais faux en définitive ; car cela revient à dire : les hommes, en tant qu'individus, sont incapables de langage; ils n'en deviennent capables que dans l'état de société. Mais, d'abord, il répugne d'admettre que la vie sociale nous mette en possession d'une faculté nouvelle ; elle nous aide seulement et nous cxcÎLe à déviilopper les facultés essentielles de notre nature; et nous avons vu que les entants ont un langage individuel avant d'apprendre et de pratiquer le langage de leur famille. Ensuite, si la société rendait capable de langage, les animaux sociables en auraient un très développé,
autre assurément que leur grossier vocabulaire de signes naturels', ce qui n'est pas.
C'est ce que dit en d'autres termes, et en termes excellents, Chanet, auteur d'un vieux livre fort oublié aujourd'hui, sur VInstinct et la connaissance des animaux ' :
« Beaucoup de personnes m'ont demandé ce « qu'il faudrait qu'une bête fist pour me persua-
■ der qu'elle raisonne. Ma première response a
■ toujours esté qu'il faudrait qu'elle me le dist « et qu'elle raisonnât avec moi. Et que, si elle « raisonnait, elle apprendrait à parler le langage
■ des hommes. Ne croyez pas qu'il n'y ait que » l'indisposition des organes qui les empesche. « Car leurs organes ne sont pas si différents des « nôtres que vous pourriez vous le figurer... B D'ailleurs, les oyseaux, dont les organes se « plient à la prononciation de nos mots et de « toutes sortes de langues, ceux-là, dis-je, s'en B devraient servir pour raisonner avec nous et « pour nous demander leurs nécessités. i> Rien n'est plus juste que cette remarque. Quoi qu'on ait pu dire des signes employés par certains animaux pour communiquer entre eux, le langage, c'est-à-
I dire la faculté de produire des signes et de les
I interpréter exactement, demeure un des carac-
I tères essentiels de notre supériorité à l'égard des
[ bêtes.
La plupan des enfants savent interpréter exactement les paroles qu'ils entendent avant de savoir eux-mêmes exprimer leurs idées par des phrases analogues. A vingt mois, Emile comprend des
■ phrases assezcomplexes, entre autres des commandements qu'il sait exécuter ponctuellement; maisii ne peut encore reproduire ni la phrase, ni aucun
[ des mots dont elle se compose. Vers le même ', Marie en est au même point, et, en général, elle est paresseuse à exprimer des souvenirs, tandis qu'elle sait user de son langage enfantin
, pour nous faire connaître une foule de d,;sirs.
I Cela tient sans doute à ce que le souvenir, fait purement intellectuel, est pour ses facultés un
I excitant moins vif que le sentiment du désir. Peut-
I être aussi l'objet du désir est-il une idée plus simple, plus immédiate, partant plus facilement
I intelligible, que l'objet du souvenir. Marie se sou-
I viem, puisqu'elle désire ou repousse, à la seconde lois, les choses qui lui ont fait plaisir ou peine à la première; mais c'est ce que fait aussi l'animal, et, par là, un enfant ne se distingue pas du petit d'une bête. L'impression de plaisir ou de peine
I qui subsiste pour produire, à la seconde épreuve,
^ly«jrelte de n'
iiiéùion velW olncrfiuoii.
un désir ou une répulsion, est sans doute distincte de Vidée de peine ou de plaisir que nous exprimons par des mots : à vrai dire, les mots ne représentent pas nos sentiments, mais les idées de nos sentiments. La bête éprouve certainement des impressions douloureuses ou agréables, et cela suffit pour expliquer les actes que nous rapportons trop complaisamment à son intelligence ; mais rien ne prouve que la durée et le retour de ces impressions soient un fait semblable à Vidée qu'elles laissent dans Tintelligence humaine et que traduit le langage.