‹ Observations et réflexions sur le développment de líntelligence et du langage chez les enfantsChapitre 3 sur 8 · ERE PARTIE · texte numérisé non relu

ERE PARTIE

ACTIVITÉ, S&NSIBILITÉ, PREMIÈRES MANIFESTATIONS PREUIERS ESSAIS D

Observation préliminaire. — Dans ie premier âge, le progrès se marque d'un joar à l'autre, puis d'une semaine à l'autre, puis de mois en mois, puis d'année en année.

L'âge oii l'enfant n'a pas encore de maître â proprement dire est peut-être celui où il apprend le plus et le plus vite. Que l'on compare le nombre des idées acquises entre la naissance et l'âge de cinq ou six ans avec celles qu'il acquiert dans les années suivantes, on sera étonné de cette précocité féconde.

Il est vrai que, dans cette première période, la mémoire et l'attention s'exercent plus que la raison. C'est la raison et ses méthodes qui se développent ensuite et qui deviennent les instruments d'un progrès de plus en plus rapide. Vers neuf ans, je vois cette acdvité de l'esprit s'accroître au point qu'il faut presque, par prudence, la contenir et lui épargner les occasions de s'exercer, de peur qu'elle ne se fatigue et ne s'épuise. Le besoin d'explication sur toute chose qui a frappé l'esprit

de l'enfant devient presque un embarras pour les parents. La vie des villes, la fréquence des relations sociales et des conversations intéressantes, est, sous ce rapport, un excitant qui a ses dangers pour la santé de l'intelligence, et, par contrecoup, pour celle du corps ; il n'est pas bon que le développement intellectuel soit prématuré; il faut qu'il se produise dans un juste équilibre de toutes les forces physiques et morales.

n y a chez les enfants des faits qui tiennent à l'intelligence; il y en a qui tiennent à l'instinct. Ceux-ci commencent au début même de la vie, ceux-là bientôt après les premiers, plus ou moins tôt selon la perfection des organes dont la nature a doué chaque enfant.

Dans le sein de sa mère, l'enfant n'a guère qu'une vie d'emprunt; il est comme un organe particulier de celle qui le porte ; il communique j avec la substance qui le nourrît au même litre que le pied, que tout autre membre. Déjà pourtant il a une sensibilité et des mouvements qui lui sont propres : il s'agite, parce qu'il souffre, soit par une cause extérieure à lui, soit par suite de son immobilité même ; car, pour les êtres destinés au mouvement. Timmobilité est une soiifl'rance^ quand elle se prolonge au-delà du repos nécessaire. Ces mouvements sont surtout fréquents et sensibles à partir du cinquième mois de la gesta-

tion; l'enfant, jusque-là, ne semble avoir qu'une vie purement végétative.

Une fois hors du sein de sa mère, une fois plongé dans l'atmosphère qui pénétre et anime nos poumons, l'enfant prend possession de cette nouvelle vie par des actes qui révèlent avec évidence VanimaL 11 a une faculté de locomonon, incomplète et bornée, il est vrai; il agite ses bras, ses jambes, par une réaction sans but et aveugle, presque mécanique, de ses muscles contre la douleur; et, chose plus importante, il est un acte au moins qu'il accomplit déjà en vue d'un but, en vue d'un objet déterminé : mise en contact avec le sein de la nourrice, la bouche s'ouvre et s'adapte au bouton d'où elle aspire le lait par une opération physique très simple en apparence, bien extraordinaire pourtant, si Ton songe à la complexité du mécanisme employé. C'est là un phénomène d'instinct. Peu d'enfants hésitent dans cette première opération, peu se perfectionnent en la pratiquant; presque tous savent téter dès le premier jour, et, ce qui est bien remarquable , ce qui caractérise surtout le phénomène de l'insdnct, cette opération si naturelle, si facile à l'enfant pendant toute la durée de Tailaitement, lorsqu'il l'a désapprise par le sevrage, sauf de rares exceptions, il ne peut plus la rapprendre : il boit dans un vase, ce qui est un mode d'absorption analogue, mais il ne tète plus, il ne veut plus et ne sait plus téicr.

Ainsi, mouvemenis mécaniques d'une part, ei, de l'auire, fonctions intelligentes, mais sans conscience, fonctions dirigées par l'intelligence de la nature en quelque sorte, plutôt que par celle de rêtrequ'elleaproduit: voilà tout le développement delà vie active pendant les premiers mois. Quant aux fonctions organiques qui assurent le développement des membres, elles sont, sauf les excrétions, ce qu'elles resteront toute la vie, semblables à celles qui assuraient le développement du fœtus, insensibles toutes les fois qu'aucun désordre ne les altère, étrangères à toute intervention d'un acte quelconque de volonté ou d'intelligence.

La sensibilité offre, durant cette première période, un caractère particulier que Buffon et Lacépède ont assez bien décrit. Buffon s'exprime ainsi : Il II paraît que la douleur que l'enfant resir sent dans les premiers temps et qu'il exprime » par des gémissements n'est qu'une sensation « corporelle, semblable à celle des animaux, qui 1 gémissent aussi dès qu'ils sont nés, et que les a sensations de l'âme' ne commencent à se main nifester qu'au bout de quarante jours; car le " rire et les larmes sont les produits de deux sen- '' sations intérieures qui toutes deux dépendent de

" l'action de l'âme ; toutes deux sont des pas-

ic sious qui supposent des connaissances, des

8 comparaisons et des réflexions, n EtLacépède' : .. Ce n'est que vers le quarantième jour que l'en- ■1 fant donne des signes de sensations plus com- •i posées, d'un ordre plus élevé, et qui paraissent ■I supposer que l'action de l'intelligence a com- ■■i mencé de se développer. Ce n'est qu'à cette ■' époque qu'il exprime le plaisir ou la peine par " le rire ou par les larmes, premier signe exté- .( rieur des mouvements de son àme, qui ne peu- « vent encore se manifester d'une autre manière « sur un visage dont plusieurs parties, trop ten- X dres, n'ont pas le ressort et la mobilité néces- « saires pour marquer les affections intérieures, n Le rire est un signe de plaisir, mais qui se reproduit quelquefois sous l'impression de vives douleurs. Les pleurs sont un signe ordinaire de la tristesse, mais que parfois aussi une joie excessive nous arrache. Plusieurs animaux ont la faculté de pleurer; elle semble tenir à la vie des sens autant qu'à celle de l'àme; l'homme seul a le privilège du rire, qui dépend plus étroitement de la vie morale. Si j'osais conjecturer à quelle époque l'intelligence proprement dite apparaît dans l'organisme humain, je dirais qtje c'est à l'époque où commence le rire. En effet, je ne le trouve pas dans la vie des animaux; je n'y trouve non plus aucun événement, aucun fait, qui puisse donner lieu à ce nouveau et curieux phénomène.

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Les causes du rire sont variables; il n'est pas

toujours produit par les mêmes faits extérieurs, ni avec la même intensité. Le rire n'est pas précisément un fait d'instinct; il se développe à la suite de l'éducation et par elle; il a des degrés et des progrès : une de ces nuances est exprimée par le mot soHriVti .■ seulement, chose remarquable, il n'a pas de variétés proprement dites chez le même individu. L'être humain a donc apporté en naissant une faculté de rire, une simple faculté, purement virtuelle; ce n'est pas un instinct, car l'instinct est une faculté déjà tout en acte dés le début, et limitée à un certain nombre d'ell'ets dont elle a atteint du premier coup la perfection.

A cinq semaines, je note la transition du cri à ' la voix. Le cri est le premier son que l'organe humain fasse entendre ; il sort du fond du larynx dès le premier instant de la vie à l'air libre. Pendant plusieurs semaines, il est le seul que l'enfant fasse entendre, et cela quand il souffre. Puis, vers cinq semaines, je vois la bouche et la langue s'agiter, même et surtout dans la joie, pour produire des sons que nos lettres ne peuvent exprimer, mais qui certainement sont moins gutturaux que les premiers. Cette seconde espèce de sons, en se perfecdonnant, produira de véritables ai'ticulations. Aristote avait déjà très nettement distingué trois degrés dans les sons, -tôtfo;, le simple bruit; çmvi^, la voix encore

inarticulée; enfin ShxXekto!, le langage articulé'.

Chez Félix, cette voix distincte du cri douloureux ne s'est guère produite avant la fin du deuxième mois; à la fin du troisième, non seulement il est sensible aux gestes qui le provoquent à rire, mais, le geste cessant, il semble l'appeler par un petit cri qui lui est personnel. Il se met donc de la panie; il entre pour ainsi dire en commerce avec ceux qui Tentourem : mais tout cela ne dépasse pas la mesure d'intelligence que nous reconnaissons dans les animaux, et que nous constatons si souvent dans les animaux domestiques.

Une ressemblance remarquable entre l'enfant au premier âge et l'animal sans raison ', c'est que ses cris offrent une variété qui répond à la variété de ses impressions. Félix a sept mois; je distingue très bien : i" ses cris de joie; 2" ses cris d'impatience, quand on le fatigue par des opérations de toilette plus ou moins gênantes; 3° ses cris de peur, quand on paraît le blâmer ou le menacer;

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