DEUXIÈME SÉRIE
Essais heureux.
Dans celte catégorie figurent les malades qui ont été influencés par les vapeurs d'éther d'une manière plus ou moins complète. Chez tous , il y a eu absence de douleur. Quelques-uns ont éprouvé des sensations diverses, sans souffrir., et d'autres ont été plongés à |a fois dans un étal d'insensibilité el d immobilité parfaites.
9 mo Observation. — Andrien, Nicolas , 72 ans , tempérament sanguin, de St-Remy, province de Liège, est atteint d'un cancer récidivé, occupant la presque totalité de la lèvre inférieure, se prolongeant jusqu'au sommet du menton. La grande étendue des parties malades exigeait une perle de substance considérable , à laquelle il importait de remédier par une réparation autoplaslique. Une opération longue et douloureuse devenait nécessaire. Le 20 Février, le malade aspire, par les voies nasales, des vapeurs d'éther. Au bout de sept minutes, se manifestent les premiers symptômes de l'ivresse ; la circulation, d'abord accélérée , n'a pas tardé à se ralentir. La perte de connaissance était si complète que l'état dans lequel se trouvait le malade semblait être une syncope. Mais le pouls battait, quoique faiblement , el. la peau n'était ni
froide , ni décolorée. Il y avait insensibilité et immobilité des membres.
Les parties malades sont comprises entre deux incisions semi-elliptiques partant l'une de la commissure droite et l'autre à 0,02 de la commissure gauche, pour se terminer toutes deux à la pointe du menton. La perle de substance a été réparée aux dépens des parties molles de la joue droite , qui a été divisée horizontalement depuis la commissure jusque daus l'étendue de 0,08.
Pendant ces deux temps d'ablation et de restauration, le malade est resté tout-à-fait étranger à ce qui se passait autour de lui; mais à chacune des trois piqûres d'aiguille qu'exigea la suture enchevillée placée au devant du menton, il poussa un faible gémissement, semblable aux gémissements qui s'observent chez les personnes qui font un rêve pendant le sommeil ; pas un geste , pas un mouvement ne dénotait que la sensation éprouvée fût de la douleur.
Il restait à reconstituer la commissure droite et à mettre en contact la muqueuse et la peau au bord libre de la lèvre d'emprunt. Plusieurs points de suture ordinaires étaient indispensables pour achever la restauration. Ce dernier temps de l'opération ne s'exécuta pas sans quelque difficulté. La mâchoire inférieure, qui d'abord n'avait qu'une faible tendance à se rapprocher de la supérieure , finit par s'appliquer contre elle avec tant de force, qu'il ne fut pas aisé de l'en détacher; les muscles
— lit —
étaient contractés convulsivement. L'opération fui néanmoins terminée, seulement avec un peu plus de peine. Ces derniers symptômes , qui firent craindre un trismus, se dissipèrent bientôt et furent remplacés par d'autres , tels que pâleur et décomposition de la face, froid des extrémités, pouls imperceptible , paupières closes, etc. Il se déclara une syncope qui se dissipa aussitôt au moyen d'aspersions d'eau froide. Le malade avala un verre de vin et put , au bout de trois minutes, regagner son lit, sans l'assistance de personne. Le reste de la journée s'est passé comme chez les opérés qui ne sont pas soumis à l'influence de l'éther. Le malade n'a commencé à accuser de la douleur qu'à la période de réaction qui a été infiniment moins prononcée que d'ordinaire. Il n'a jamais accusé le plus léger mal de tête. La cicatrisation qui s'est effectuée par réunion immédiate dans certains points et par réunion secondaire dans d'autres , a été opérée de la manière la plus convenable et aussi promptement que la nature et l'étendue des plaies le permettaient Andrien a quitté l'hôpital le 24 Mars 1847.
10"" Observation. — Charlier, Louis, 46 ans, lymphatique, de Wanze, arrondissement de Huy, province de Liège , est atteint d'une nécrose qui a envahi la totalité du doigt annulaire gauche. Les parties molles sont altérées dans une grande étendue. Une suppuration fétide s'écoule en abondance
par de nombreux ulcères el perluis fistu'eux. Le doigt esl raccourci de la longueur de la première phalange , qui avait complètement été éliminée par parcelles. La désorganisation était telle que le doigt ne pouvait être conservé. L'ablaliou fut proposée el accueillie; en conséquence, je procédai à la désarticulation, le 25 Février 1 847. Le malade aspire préalablement des vapeurs d'élher par les voies nasales. Au bout de neuf minutes, il était dans l'attitude d un homme ivre. Pendant l'opération, il n'a pas entièrement perdu la raison, ni fait le plus léger mouvement , seulement il a poussé quelques cris plaintifs qui ne répondaient pas au temps le plus douloureux , celui de la division de la peau , par exemple. Enfin tout s'est terminé, sans qu'il s'en doutât. Le pansement était achevé, lorsqu'il revint à lui. Interrogé sur ce qu'il avait éprouvé , il répoudit qu'il n'avait pas souffert , mais qu'il lui semblait qu'on était autour de lui, sans pouvoir préciser ce qu'on faisait. Chez ce malade qui n'a jamais accusé le plus léger mal de tête, la réaction a été moins forte que d'ordinaire , et la cicatrisation était effectuée en moins de 15 jours.
1 l me Obser cation. — Lemar , Marie-Catherine , 50 ans, lymphatique, ménagère, de Beyne , arrondissement et province de Liège, esl atteinte d'un squirrhe ulcéré du volume du poing, ayant
pour siège le sein droit. L'a m pu la lion de cel organe, que la malade demandait inslammenl , est pratiquée le 6 Mars 1847. Elle est soumise à l'inhalation des vapeurs d'éther par les narines. Ce n'est qu'au bout de neuf minutes , comme le précédent malade , quelle tomba dans un état d'inseusibilité complète. Dans le cours de celle opération, qui fut longue à cause des dissections prolongées que nécessitaient et la profondeur et l'étendue eu surface des parties malades, quelques phénomènes remarquables ont été constatés. Ainsi , les yeux élaient largement ouverts ; les bras roidis exécutaient des mouvements de totalité; des cris plaintifs , tantôt des gémissements étouffés , étaient poussés à intervalles , mais ils ne coïncidaient pas non plus avec les temps les plus douloureux. Huit points de suture sont placés pour maintenir réunis les bords de la plaie. Chacune de ces piqûres a été sentie parla malade, mais exprimée toujours différemment, tantôt par le mouvement d'un membre, tantôt par un cri , tantôt par un soupir. A son réveil, qui n'eut lieu que lorsque l'appareil fut appliqué , la malade n'a cessé de répéter à tous ceux qui lui ont demandé ce qu'elle avait éprouvé , qu elle n'avait pas souffert le moins du monde et qu'elle ignorait tout ce qui s'était passé. Enfin , elle ne savait pas avoir subi une opération.
La malade n'a pas accusé de céphalalgie. La réaction a été peu prononcée et la plaie a marché vers une prompte cicatrisation, malgré la perle con-
sidérable de téguments. Elle était opérée le 20 Avril 1847.
I2 me Observation. — Renson, Dieudonné , 47 ans, lymphatique, maçon , né et domicilié à Ans, Liège , était occupé dans la fabrique de fer de la Société des hauts-fourneaux de Sclessin , à décharger des gaillols en fer remplis de résidus, lorsqu'un de ceux-ci, renversé inopinément , s'apesantit de tout son poids sur le pied gauche, qui fut littéralement écrase. Renson fut apporté à l'hôpital de Liège, le 15 Avril 1847, immédiatement après l'accident. Malgré l'étendue des désordres, qui consistaient en plaies contuses et en fractures comminulives des trois métatarsiens du milieu et des orteils correspondants , on tenta, mais vainement, de conserver le membre. La gangrène, qui chaque jour faisait de nouveaux ravages , avait finalement envahi la peau de toute la face plantaire et des deux tiers au moins de la face dorsale. Les parties molles sous-jacenles et les os fracturés étaient dans les conditions les plus favorables de vitalité, mais il ne restait plus de peau pour les recouvrir. La conservation du pied , eut-elle été même possible , après de longs efforts et au prix de grandes souffrances, ne devait pas être tentée, le membre n'étant pas capable de fonctionner sans le secours de la prothèse. Faire marcher cet homme à l'aide du pilon , la jambe fléchie à angle droit, était plutôt un inconvénient qu'un avantage.
D'un aulre côté, les dangers qu'il avait à courir pour conserver un membre à jamais inutile , étaient plus grands que ceux qu'entraîne une amputation sus-mulléolaire , qui lui offrait la double ressource de parer à une infirmité et de conserver la faculté de mouvoir toutes les articulations qui restaient au membre mutilé. Ainsi la flexion et l'extension de la jambe qui eussent été abolies en ne sacrifiant pas le pied , étaient maintenues eu eu faisant l'ablation. Renson accueillit nos motifs et se décida promptement à subir le mode d'amputation que je lui proposai. 11 n'y mit qu'une condition, c'était dèlre soumis aux vapeurs élhérées. Au bout de sept minutes d inhalation, l'insensibilité fu l telle que l'opération et le pansement étaient achevés, sans qu'il eût rien souffert; il exécuta de légers mouvements et poussa quelques faibles cris. Le reste de la journée s'est passé sans douleur ni dans le membre, ni ailleurs. Le malade a demandé à manger, on lui a accordé du bouillon. Les jours suivants son état a été le même ; la réaction a été à peine marquée.
Le procédé opératoire que j'ai adopté est celui de M. Leuoir. Deux points de suture ont maintenu réunies les deux lèvres de la plaie verticale. Des bandelettes agglutinatives ont servi à rapprocher les bords de la section circulaire dans les deux tiers de leur étendue. Une mèche de charpie a été introduite dans l'angle postérieur de la plaie. Les jours suivants, la mèche et la charpie mollette ont
élé humectées avec du vin aromatique. Je crois devoir à cette pratique, que j'ai adoptée depuis plusieurs années , de rencontrer infiniment moins de résorptions purulentes à la suite des amputations. L'état de Renson devient chaque jour plus satisfaisant ; tout nous porte à croire que sa guérison ne sera entravée par aucun accident.
to mc Observation. — Chapelle , Joseph , 27 ans, lymphatique, armurier, de Sl-Remy, arrondissement et province de Liège, entré le 30 Décembre 1846 à l'hôpital . avait subi l'extirpation d'un kyste hémalique , situé à la face antérieure du poignet droit. Une hémorrhagie capillaire abondante survenue quelques jours après sa sortie , qu'il avait sollicitée avec instance , nécessitèrent des tamponnements réitérés qui eurent pour conséquence le développement d un phlegmon diffus, qui envahit tout l'avant-bras.
Chapelle , rentre à l'hôpital huit jours après sa sortie, avait été soumis à un traitement énergique, dans l'unique but de limiter le mal. Un vaste foyer de suppuration , occupant les deux faces du membre, nécessitèrent de larges et profondes incisions qui furent pratiquées le 28 Janvier 1847. Lorsque fut exécutée l'extirpation du kyste . Chapelle éprouva des douleurs si vives . qu'il entra dans une véritable fureur. C'est à peine si les mains vigoureuses de plusieurs aides purent suffire pour contenir ses quatre membres qui exécutaient par
saccades des mouvements tellement desordonnés, que je désespérai un instant de pouvoir terminer l'opération. La scène dont nous avions été' témoin un mois auparavant, était un motif puissant pour tenter les inhalations éthérées chez ce malade qui, en moins de six minutes, tomba dans un état d'insensibilité et d'immobilité porté à un degré que nous n'avions pas observé d'une manière aussi complète encore. Deux larges ouvertures furent faites; le pansement était achevé lorsqu'il se réveilla ; il n'avait la conscience de rien de ce qui venait de se passer. Chez lui , pas de céphalalgie non plus. Le 16 Février, il a quitté l'hôpital, ne conservant plus qu'une très-petite plaie , qui fournissait à peine de la suppuration.
14 mc Observation. — Lemaire , Gérard, 22 ans, lymphatique , cloutier, de Saive , arrondissement et province de Liège , en soulevant une statue de fonte du poids de plus de 500 kilogrammes, eut la main gauche écrasée. Les os du métacarpe et les articulations mélacarpo-phalangiennes des doigts indicateur , médius et annulaire sont fracturés comminativenaent; les parties molles qui recouvrent ces doigts sont broyées et les jointures sont ouvertes. La désarticulation du poignet semblait l'indication la plus rationnelle; mais, outre que le malade n'eut pas consenti à un pareil sacrifice, je n'élais pas non plus disposé à le proposer. En maintes autres circonstances analogues , je n'avais
eu qu à me féliciter d'avoir temporisé , et au lieu de la perte de la totalité de la main , j'étais parvenu à ne faire subir que la perte de quelques doigts. Ce fut donc à la condition que je ne ferais qu'une ablation partielle, que le malade consentit à laisser pratiquer telle opération que je jugerais à propos. Ce fut aussi à la même condition qu'il se soumit à l'inhalation des vapeurs d'éther.
Le 20 Janvier 1847, jour de son entrée, Lemaire, après avoir aspiré de ces vapeurs par le nez , pendant trois minutes, éprouva les symptômes suivants : Délire , loquacité , agitation du corps et des membres. Au bout de six minutes, l'effet énervant était porté au degré voulu. La désarticulation du doigt médius fut pratiquée et le pansement exécuté, sans que le malade ait donné le moindre signe de sensibilité et sans qu il ait exécuté le plus petit mouvement. On eut même le temps d'appliquer des appareils convenables pour maintenir réduites les fractures des deux autres métacarpiens et toujours sans qu'il ressentît de la douleur. Lemaire, en revenant à lui , semblait sortir d'un rêve : il n'avait aucune idée de ce qui venait de se passer ; car, lorsqu'on lui dit qu'il avait subi une opération , il demanda combien de doigts lui restaient. Sa joie fut extrême, lorsqu'il vit qu'il n'en avait perdu qu'un. Une remarque que j'ai faite , c'est que, sur ce malade , le bistouri agissait comme sur un cadavre. Telle était l'immobilité du membre , qu'on l'eût cru privé de vie, si l'afflux du sang n'eût prouvé
qu'il n'était pas inanimé. La circulation qui , chez lui , s'était accélérée d'abord , s'est ralentie ensuite dune manière notable ; la coloration et la chaleur de la peau étaient dans leur étal normal.
Ni le jour de 1 opération , ni les jours suivants , Lemaire n'a accusé de céphalalgie. La réaction était en rapport avec l'étendue des lésions du reste de la main.
Le 23 Janvier, à la levée de l'appareil , on put reconnaître les parties dont la conservation était probable. Des deux doigts atteints de fractures comminutives et compliquées de plaies conluses, l'indicateur seul se trouvait dans des conditions de vitalité qui laissaient des espérances de curabililé. Le sphacèle s'était emparé du doigt annulaire dont le sacrifice était indispensable. Lemaire demanda à aspirer des vapeurs d'élher. Il s'était si bien trouvé du moyen , lors de la première opération, qu'il voulait y recourir pour la seconde. N'étant pas en mesure de satisfaire à ce désir, je procédai à l'instant même à cette seconde désarticulation qui , quoiqu'exécutée avec beaucoup de promptitude , ne laissa pas que d'occasionner de très-vives douleurs. Le malade ne manqua pas de faire observer que s'il n'avait rien ressenti la première fois , il avait, au contraire, beaucoup souffert la seconde fois. La différence fut également constatée par tous les assistants. Lors de la désarticulation du médius , il y avait absence de toute sensibilité et immobilité du membre, tandis que pendant la désarticulation de l'annulaire, les
souffrances étaient exprimées du ne manière significative et les mouvements du membre étaient trèsprononcés.
Le 28 Janvier, un vaste foyer de suppuration, occupant toute la face dorsale de la main et s'étend.-ml jusqu'à lavant-bras , nécessitait une incision large et profonde. Avant de pratiquer cette troisième opération , plus douloureuse peut-être que les deux précédentes, j'eus recours aux inhalations de vapeurs dether. Dans cette expérience, Lemaire éprouva les mêmes symptômes que dans la première, c'est-à-dire, délire , hilarité , agitation, loquacité, au bout de trois minutes ; insensibilité et immobilité au bout de six minutes. Une incision de 0,04 fut faite sans qu'elle provoquât le moindre indice de souffrances. Le malade se réveilla comme s'il avait dormi d'un sommeil pénible. Il déclara eucore cette fois n'avoir absolument rien senti. En quittant l'amphithéâtre , il avait l'air hébété et chancelait comme un homme ivre. Absence de céphalalgie. Réaction nulle. Malgré les graves désordres des parties molles et des os , la cicatrisation des unes et la consolidation des autres ont marché avec toute la régularité désirable. Des lambeaux de chair mortifiés et des esquilles ont été promptement éliminés , sans que de nouveaux foyers de suppuration se soient développés. La guérison enfin était parfaite le 3 Mars , jour de la sortie de Lemaire, qui se comptait le plus heureux des hommes d'avoir une main garnie de trois
doigts guéris sans ankylose et capables d'exécuter tous les mouvements de flexion et d'extension.
15 me Observation. — Maréchal, Jacques, âgé de 34 ans , lymphatique, célibataire, domestique, domicilié à Xhendremael, province de Liège, à la suite de chagrins domestiques ; il venait de perdre sa mère avec laquelle il vivait; et poussé peut-être parla misère profonde à laquelle il était réduit, alla se blottir dans une meule de foin placée en pleine campagne sur un des plateaux les plus élevés des environs de Liège. Il était couché de manière que la tète et le tronc seuls étaient garantis du froid ; les membres abdominaux n'étaient pas couverts. Depuis trois ou quatre jours , il gisait dans ce tas de foin , exposé aux rigueurs de la saison , c'était au commencement du mois de Janvier 1847, lorsque des ouvriers de ferme occupés à défaire une meule de foin, entendirent des gémissements partant d'une meule voisine. Ils découvrirent le malheureux Maréchal , qui était engourdi par le froid. Il ne pouvait se mouvoir, mais avait conservé ses facultés intellectuelles ; il n'accusait aucune douleur et était insensible à tout ce qui l'environnait. C'était le 4 Janvier qu'on le retira de la meule , et ce ne fut que le 9 qu'on le transporta à l'hôpital civil de Liège. D'après les renseignements qui ont été pris , ce serait depuis le 31 Décembre que ce malheureux aurait été exposé au froid et privé de toute alimentation, c'està-dire pendant quatre jours.
Les membres abdominaux étaient Irès-tuméfiés et d'une teinte violacée très-prononcée. L'état général ne concordait pas avec les désordres des extrémités , car des cordiaux , du vin et des aliments substantiels ne tardèrent pas opérer une réaction salutaire. Des topiques appropriés, employés pendant quelques jours , restèrent sans effet. La gangrène, que l'on espérait ne pas être bien profonde, eu égard à la lenteur que mettaient les parties à se décomposer, finit par laisser apercevoir qu'elle n'avait pas de limites dans le sens de l'épaisseur ; les deux membres enfin étaient sphacélés. Chaque jour des lambeaux de chair se détachaient des os et , par leur chute , mirent à découvert les articulations des orteils, du métatarse, du tarse et du genou. Il ne restait plus d'espoir de conserver les jambes , mais il fallait savoir où s'arrêterait la destruction. Enfin, le 30 Janvier, deux cercles rouges se dessinèrent au dessus des deux rotules , qui étaient suspendues aux attaches musculaires supérieures , laissant ouvertes les deux articulations fémoro-tibiales qui n'étaient plus maintenues que par des lambeaux de chair sphacélés. En présence de semblables désordres, il n'y avait pas à hésiter sur le parti à prendre ; l'amputation des deux cuisses était indiquée. La seule question dont la solution eut pu être douteuse , était celle de savoir s'il fallait , séance tenante, exécuter les deux opérations. Mon collègue , M. le professeur Ansiaux , reconnut , comme moi , qu'il y avait urgence de
débarrasser le malade du foyer d'infection dans lequel il vivait, et, sans plus différer, je procédai à cette double amputation. Je ne me proposais pas de faire aspirer des vapeurs d ether par ce malade, parce que j'avais lu que le moyen ne convenait pas pour des opérations de longue durée. J'allais donc passer outre, lorsque les élèves m'engagèrent à faire l'essai pour la première opération. J'y souscrivis d'autant plus volontiers que les deux opérations pouvant être faites à des intervalles plus ou moins éloignés, je n'avais à redouter qu'un insuccès de l'éthérisation. La surprise fui agréable pour tous les assistants, comme on le verra. Maréchal , comme les malades précédents, aspira des vapeurs d'éther par l'une des narines, l'autre étant maintenue obturée. Au bout de sept minutes, il fut plongé dans un état d'insensibilité et d'immobilité complètes. Sa circulation n'était que médiocrement abaissée , il jouissait du calme le plus parfait.
Tout étant disposé , les aides en place , je pratiquai l'amputation de la cuisse gauche à trois travers de doigts des condyles fémoraux. Le réveil n'eut lieu que lorsque le pansement fut achevé. Interrogé sur ce qui venait de se passer, Maréchal déclara qu'il n'avait éprouvé aucune espèce de sensation et qu'il ignorait absolument qu'il eût subi une opération. Enhardi par ce premier succès , je fis un second essai de l'éthérisation qui fut tout aussi heureux. Au bout de sept minutes d'aspirations des vapeurs, il tomba dans le même état
d'insensibilité et d'immobilité, et dans les mêmes conditions que la première fois. J'exécutai alors l'amputation de la cuisse droite à la même hauteur que la gauche. Le pansement était achevé , lorsque le second état léthargique cessa. Le malade , celle fois encore, déclara n'avoir absolument rien senti. Ses deux membres lui avaient été enlevés littéralement, comme par enchantement.
Pendant les premières heures après l'opération , Maréchal était dans un calme si parfait, que nous ne pûmes revenir de notre élonnement. La double amputation avait été faite à onze heures du malin, et seulement à quatre heures après-midi , il accusa de légères douleurs dans les deux moignons. Il y eut à peine de la réaction ce jour et les jours suivants.
A partir du troisième jour, une alimentation substantielle peu abondante, du vin el quelques cordiaux ont été prescrits et continués jusqu'à la fin de la cure.
Pendant la première quinzaine , le repos au lit a été strictement observé ; mais , à dater de cette époque, le malade a passé toutes les journées dans un fauteuil. Enfin , la cicatrisation des deux moignons était opérée le 12 Avril pour le gauche el le 20 Avril pour le droit.
Maréchal , quoique guéri , reste à l'hôpital , en attendant qu'il soit pourvu d 'un appareil prolhétique qui lui permette la déambulation. Il ne
cesse d'être l'objet de l'admiration des nombreux visiteurs , qui se rendent à l'hôpital , pour s'assurer par eux-mêmes, si bien réellement cet homme n'a pas souffert pendant les deux opérations.
Il est à noter que Maréchal, à qui je n'ai pas manqué un jour de demander s'il éprouvait de la céphalalgie , m'a toujours répondu qu'il n'avait mal nulle part. Eu effet, il n'a été mis à la diète qu'un seul jour, pour une éruption phlycténoide survenue le 25 Mars (le 54 e jour), et qui s'est dissipée dans les vingt-quatre heures.
Parmi les observations qui viennent d'être rapportées , les unes constatent des résultats négatifs de l'élhérisation , et les autres des succès divers , mais réels , en ce sens que les malades qui ont été influencés par les vapeurs, ont subi, sans douleur, des opérations qui toutes devaient provoquer une vive sensibilité.
Si les quelques faits que je viens de communiniquer ne suffisent pas pour répondre à toutes les objections, ils contribueront au moins à en réfuter quelques-unes.
Toutes les observations , aussi bien celles qui sont défavorables que celles qui sont favorables , offrent chacune un intérêt quelconque , dont j'ai fait profit. Voici les réflexions qu'elles m'ont suggérées.
où —
Dans la première catégorie figurent neuf essais d'éthérisation qui n'ont pas réussi , pour des motifs différents qu'il importe de connaître et que je vais lâcher de découvrir.
1° Le petit calculeux était un enfant indocile, qui s'est obstinément refusé à aspirer des vapeurs élhérées au moyen d'un appareil et qui cependant eut été saturé de ces vapeurs , si l'on eût continué l'expérience à l'aide des éponges imbibées de celte substance. Si ce premier essai n'a pas réussi , c'est qu'il n'a pas été poussé assez loin. Ce fait, au reste, me parait important à noter; car, à l'occasion, un pourrait, à défaut d'appareils , recourir aux éponges imbibées d'élher, que l'on placerait contre les ouvertures nasales.
Les symptômes qui se sont manifestés après quelques minutes d'inhalation des vapeurs élhérées , étaient ceux qui se remarquent pendant le premier degré de l'ivresse. Ils ont alarmé les assistants et ont fait craindre un accident qui toutefois n'a été encore signalé par personne. Bien qu'il ail été démontré par la suite que nos craintes n'étaient pas fondées , je ne regret le pas d'avoir pris des précautions exagérées. Cette première expérience n'a donc échoué que parce qu'elle a été mal exécutée.
2° Les malades qui font le sujet des deuxième et troisième observations, ont été incommodés au point que les essais ont dû être interrompus. Quelle pouvait être la cause de ces deux insuccès? Le
premier de ces malades avait aspiré les vapeurs par l'une des ouvertures nasales , l'autre étant fermée, et la bouche restant ouverte. Des quintes de toux réitérées obligèrent de suspendre l'expérience, qui eut probablement réussi aussi, si l'on eût mis plus de persistance et si l'on n'eût pas craint de provoquer des accidents vers l'organe pulmonaire. Chez le second malade qui aspira les vapeurs au moyen de l'appareil de Robinson. c'est-à-dire par la bouche, les narines étant exactement obturées, il a fallu s'arrêter, non parce que des accidents étaient imminents , mais parce que le mode d'expérimentation était vicieux ; en effet, l'expiration ue pouvait s'opérer que dans le vase d où procédaient les vapeurs élhérées. Le malade, qui ne redoutait pas la douleur, éprouvait des angoisses telles qu'il entra dans un accès de fureur, qui cessa tout aussitôt qu'on lui donna l'assurance qu'on ne pousserait pas plus loin cet essai. Il est bien probable que si ce malade eût été soumis à un mode convenable d'expérimentation il eut subi l'influence des vapeurs d'élher.
3° Chez les malades des quatrième et cinquième observations , les essais déthérisation , bien qu'ils eussent été faits au moyen de l'appareil de Robinson , n'ont échoué que parce qu'ils n'ont pas été continués assez longtemps.
Ces deux exemples prouvent que quelqu'imparfait que soit ce mode d'expérimentation, il compte encore des succès lorsqu'il est employé avec assez
de persévérance. Je dois avouer, cependant, que j'étais bien décidée neplusrecouriraux inhalations par la bouche, attribuant à tort les insuccès aux essais par cette voie. Ce n'est pas sans quelque motif que j'éprouvais de la répugnance à me servir désormais d'un appareil qui toujours avait fait échouer mes expériences, tandis que j'avais réussi quelquefois en faisant aspirer les vapeurs élhérées par les narines. J'en étais venu à m'expliquer les résultats si opposés que je venais de constater; j'en trouvais la raison dans ce phénomène physiologique que les voies les plus directes des inspirations normales sont les ouvertures nasales, et que la voie ordinaire des expirations est l'ouverture buccale.
4" Les malades de la sixième et de la huitième observation , ont été soumis, chacun pendant au moins dix minutes, aux inhalations élhérées, sans qu'il se soit opéré en eux le moindre changement ; ils n'ont pas subi la plus légère influence et cela se conçoit, lorsqu'on saura que ces hommes font habituellement un copieux usage de boissons alcooliques , en quelque sorte impunément, car il paraîtrait que très-rarement on les a vus ivres II n'est pas étonnant que, sur de pareils sujets, les vapeurs éthérées n'aient eu aucune prise.
Ces insuccès prouvent qu'il est des gens qui ne sont pas aptes à subir l'influence des substances spirilueuses ou de leurs analogues.
5" Le petit opéré du lipome peut être assimilé au petit calculeux. Comme celui-ci, il a mis du
mauvais vouloir pendant l'essai d'éthérisation, et je suis à me demander encore s'il a réellement aspiré, ou si seulement il a fait semblant d'aspirer.
Chez les deux malades ( première et septième Observations), l'expérience évidemment ne prouve pas plus contre l'éthérisation qu'en faveur du moyen , puisqu'elle a été incomplète dans les deux cas. À ces deux faits, j'enjoindrai deux autres , qui se sont passés en dehors de la clinique et qui sont en tout semblables.
Le 20 Février 1847, M. le docteur François Simou de Hervé, pratiqua , dans l'arrondissement de Verviers, sur une dame âgée de 72 ans, la herniotomie pour une entéro-épiplocèle crurale gauche très-volumineuse. J'assislai à cette opération , avec M. le docteur Proumen de Charneux. A la demande de la famille, on eut recours aux vapeurs d'éther. Dix minutes furent employées à celle expérience, qui resta sans résultat, parce qu'il ne fut pas possible de décider la malade à aspirer les vapeurs.
Le 30 Mars 1847, j'ai fait, sur une dame âgée de 70 ans, l'amputation du sein droit cancéreux. Toute la glande mammaire et la peau correspondante étaient désorganisées. J'étais assisté dans cette opération par MM. les docteurs Védrine et Raick. Celte malade fut soumise aux inhalations des vapeurs d'éther. Mais soit indifférence, soit frayeur (elle redoutait infiniment l'opération , à l'jdée de laquelle elle ne pouvait se faire), soit
enfin mauvais vouloir, les aspirations furent saccadées , souvent interrompues et enfin si irrégulières, qu'elles n'exercèrent aucune influence salutaire. A en juger par les mouvements désordonnés auxquels elle se livra, et à ses cris perçants non interrompus, on eut cru qu'elle était dans cet état d'ivresse, qui est signalé par de l'agitation, de la loquacité , du délire enfin.
Cette expérience qui ressemble aux précédentes, en ce sens qu'elle a échoué pour n'avoir pas été complète , en diffère cependant sous le rapport des symptômes qui se sont manifestes sous l'influence des vapeurs d'élher et que je n'ai observé que cette seule fois.
J'ai tout lieu de croire que des dix malades^ chez lesquels les essais d'élhérisation ont été infructueux, un seul eut peut-être résisté à l'action du médicament, si les inhalations eussent été opérées avec un appareil convenable.
Un dernier fait constaté à l'amphithéâtre de l'hôpital , mérite d'être relaté ici. Un homme de 27 ans portait , à la région temporale gauche , une tumeur mélicéritiquedu volume d'une grosse noix. Le 1 er Février 1847, il se présente à la consultation de la clinique , et demande à être débarrassé de celte loupe, qui l'empêchait de se coiffer d'un chapeau. Avant de procéder à celte extirpation , je voulus recourir aux inhalations de vapeurs d'élher; mais cet homme refusa obstinément de se soumettre à celle opération préalable, déclarant
qu'il préférait endurer les plus fortes douleurs que de rester étranger à ce qui allait se passer sur lui . Il fut accédé aux désirs de ce malade, qui resta impassible pendant les quelques minutes employées à l'énucléation du kyste. Cet exemple est le seul de ce genre qui se soit offert à moi ; il prouve qu'il est des gens qui , à aucun prix , ne se soucient d'être privés de connaissance.
Dans la deuxième catégorie , figurent les malades qui ont subi l'influence plus ou moins complète des aspirations de vapeurs élhérées , sans qu'ils aient éprouvé, à aucune des périodes qui ont suivi les diverses opérations auxquelles ils ont été soumis , le plus léger accident. 11 est à remarquer que pas un n'a été atteint ni de céphalalgie, ni de bronchite , et que , chez tous , la réaction a été infinimeut moins bruyante qu'à la suite de semblables opérations pratiquées sur des sujets qui ont conservé toute leur présence d'esprit. A l'occasion des malades de celte catégorie , je ferai quelques observations.
1" Le sujet de la neuvième Observation donne lieu à différentes remarques intéressantes, à cause de la variété des phénomènes qui se sont succédés. Ainsi, il y a eu absence de sensibilité, mais non pas abolition de toute sensation. Le malade a eu la conscience que l'on agissait sur lui , mais n'a pas éprouvé de douleur.
La contiactilité musculaire, loin d'être éteinte , a semblé plus énergique, à en juger par les mouvements des membres et par le serrement des mâchoires lune contre l'autre. Celte remarque vient à l'appui de M. Roux, qui a attribué à 1 ether l'aggravalion des accidents chez un tétanique. Mais un autre fait contredit cette opinion , c'est celui de M. Perlusio de Turin, qui vient de guérir un tétanos au moyen des vapeurs éthérées. D'un autre côté, elle est propre à donner à M. Lallemand quelques apaisements. Ainsi les craintes que cet habile chirurgien a manifestées dans le sein de l'Institut, ne sont pas aussi fondées qu'il a pu le croire. Les muscles se contracteront toujours assez pendant l'amputation de la cuisse, pour que l'opération soit exécutée d'une manière convenable.
A cette exagération de mouvements a bientôt succédé un autre état tout opposé, c'est-à-dire une immobilité absolue. Le malade est tombé dans une syncope, qui s'est dissipée très-promplement ; il est probable que, portée plus loin , l'élhérisation eut provoqué des accidents.
2° Le malade de la dixième Observation a subi l'influence presque complète. Il y a eu absence de douleur et de contiactilité musculaire ; mais tout sentiment n'était pas éteint, car quelques cris plaintifs ont été poussés dans les moments les moins douloureux de l'opération. Le malade a déclaré n'avoir pas entièrement perdu la raison , il a
éprouvé une sensation inexprimable , niais qui n'était pas pénible; enfin, il a eu la conscience qu'on était autour de lui, sans pouvoir dire ce qu'on faisait. A propos d'essais analogues à celuici, on a prétendu que la sensibilité n'est pas engourdie, mais qu'il y a perte de la mémoire des maux éprouvés. En admettant celle explication , le résultat de l'élhérisation en est-il moins favorable? Perdre le souvenir d'avoir souffert , n'est-ce pas l'équivalent de n'avoir pas souffert? Ce qu'il importe, c'est qu'il ne reste aucune impression désagréable d'une opéralion que le malade redoute de subir; donc l'idée de n'avoir pas éprouvé de douleur, équivaut à l'insensibilité, puisque les conséquences sont les mêmes. Et l'on peut le proclamer hautement, tous ceux qui , sous l'influence des vapeurs d'élher , ont supporté des opérations sans avoir conservé le souvenir des douleurs qu'elles ont occasionnées , ne consentiront jamais à en subir d'autres en conservant leur présence d'esprit. C'est au moins ma conviction , qui est fondée sur le dire des malades-qui ont été soumis aux expériences de la seconde catégorie.
5° L'amputée du sein a présenté des phénomènes très-variés. Ainsi il y a eu absence complète de la sensibilité ; non-seulement elle n'a pas éprouvé de douleur, mais elle n'a pas eu la conscience de ce qui s'esl fail sur elle. L'aclion de I ether a été dif férente sur le système musculaire , à en juger par les mouvements des membres dont les muscles se
contractaient avec une grande force. Elle a proféré des cris plaintifs et des gémissements, indistinctement dans tous les temps de l'opération et même dans les moments de repos. Ces phénomènes dénotent que l'influence de l'élher a été suffisante pour amortir la douleur, mais non pas pour abolir tout sentiment. 11 reste à savoir si une action plus complète sur le système nerveux est préférable. C'est là une question que je ne me permettrai pas de résoudre, quant à présent.
La contraction musculaire portée jusqu'à la roideur convulsive , atteste encore dans celle observation que la myolilité, loiu de s'éteindre, peut quelquefois être exagérée sous l'influence de 1 ether. Il serait difficile d'expliquer des effets si différents, je me borne à les signaler, sans avoir la prétention de m'en rendre raison.
4° Le malade à la tumeur hématique du poignet (13 me Observation), est un de ces êtres doués de la sensibilité la plus exquise. L'impression que produit sur lui une opération très-ordinaire, l'énucléation d'un kyste, est si vive qu'il entre dans une sorte de fureur. C'est à peine si les efforts réunis de nombreux aides vigoureux suffisent pour le fixer sur une chaise. Eh bien ! ce même homme subit , en moins de sept minutes , une influence si complète des vapeurs éthérées, que la sensibilité et la contractilité semblent entièrement abolies. Il supporte une opération au moins aussi douloureuse que la première, sans en avoir la conscience.
- Aï —
Ce fail tendrait à faiie supposer que plus le système nerveux est irritable, plus il est susceptible d'être influencé par les vapeurs éthérées.
5° Le jeune homme (14 me Observation) qui a subi trois opérations successives à quelques jours d'intervalle, fournil l'exemple le plus concluant de l'efficacité des vapeurs éthérées. Les trois observations dont il fait l'objet, constituent l'épreuve et la contre-épreuve des expériences. Le malade a formellement affirmé qu'il n'avait éprouvé ni douleur, ni autre sensation pendant les première et troisième opérations, tandis qu'il avait beaucoup souffert pendant la deuxième. Ce fait a d'ailleurs pu être constaté par tous les assistants ; car pas un mouvement , pas un geste , pas un cri , pas un gémissement ne sont venus contredire la déclaration de cet homme.
Je me demande si les phénomènes divers qui ont été observés chez ce malade sont dus à une autre cause qu'à l'influence des vapeurs d'éther La nature et le siège des lésions étaient absolument les mêmes ; il s'agissait de deux doigts de la même main qui , dans le même instant, ont été soumis aux mêmes violences. Les opérations que ces doigts ont nécessité étaieut encore les mêmes (désarticulations mélacarpo-phalangiennes). Peut-on rencontrer une série de circonstances plus favorables pour constater la valeur de l'élhérisalion ? L'une des désarticulations , ainsi qu'une autre opération faite dans d'autres conditions et dans un autre
lieu , ne provoquent pas la moindre douleur, après avoir fait aspirer des vapeurs éthérées ; tandis que la seconde désarticulation , pratiquée sans le secours de l'éther, est accompagnée de vives douleurs. Cet exemple, fut-il le seul , suffirait pour dissiper tout doute sur l'efficacité du remède américain. Quant à moi , je ne saurais m'expliquer de pareils effets qu'en les attribuant à un de ces hasards extraordinaires qui , sans être impossibles , ne sont pas probables. J'admettrai donc comme vrai le proverbe : Post hoc , eryo propter hoc.
6° L'amputé des deux cuisses (15 me Observation) est un autre exemple qui vient corroborer tout ce qui a été dit plus haut. Cette observation est doublement curieuse , sous le point de vue des expériences d'éthérisalion. Non-seulement, elle atteste l'efficacité du moyen, mais encore elle prouve qu'on peut l'employer, à plusieurs reprises , dans le cours soit d'uue même opération, soit de plusieurs opérations successives. Les deux essais ont été aussi complets qu'on ait pu le désirer, car l'insensibilité et l'immobilité étaient telles que . si le sang n'eut jailli, on eût cru que lecouleau manœuvrait sur un cadavre. Toutefois, d'autres signes attestaient que la vie n'était ni suspendue ni éteinte. Le pouls battait , mais lentement et faiblement; la peau n'était ni froide ni décolorée , les paupières supérieures relevées laissaient apercevoir, de chaque côté , un œil brillant , disposé à recevoir prochainement l'impression de la lumière. Ainsi notre
comparaison n'avait trait qu'au calme et à la tranquillité que goûtait le malheureux Maréchal pendant qu'il subissait le sacrifice d'au moins le quart de son individu.
Qui oserait nier que , dans un cas de l'espèce de celui-ci , l'éther ne soit un bienfait inappréciable? Outre les tortures physiques inséparables de pareilles mutilations, quel est l'homme qui ne sera pas en proie à de profonds tourments de l'âme plus pénibles que toutes les souffrances matérielles?
Quoiqu'il ne s'agisse , dans ce travail , que de fournir des faits en faveur de la découverte de Jackson, je crois cependant, vu la rareté des cas de l'espèce , devoir entrer dans plus de détails pour cette observation que pour les précédentes.
Une remarque que je ne puis me dispenser de faire , c'est la modification qu'il m'a semblé utile d'apporter au procédé opératoire ordinaire , dans la crainte que l'état d'immobilité ne fut un obstacle à la rétraction instantanée des muscles superficiels. Au lieu de décrire un cercle parfait en divisant la peau , j'ai donné à cette première section une direction, oblique de manière qu'à la face postéro-interne , l'incision cutanée se trouvait à 0,03 plus bas qu'à la face antéro-externe; de sorte que cette section était plutôt ovalaire que circulaire. Les muscles superficiels, coupés au même niveau, furent attirés en haut avec les téguments , avant que fût pratiquée la section des chairs adhérentes.
Bien que loule conlractililé n'était point abolie dans le système musculaire des deux membres, il est vrai de dire qu'elle n'eût pas suffi pour opérer au degré convenable la rétraction des muscles superficiels. Je dois donc me féliciter d'avoir divisé plus bas qu'on ne le fait ordinairement les muscles droits internes, couturiers, demi tendineux et demi membraneux. C'est sans doute à celte précaution qu'il faut attribuer la belle conformation des moignons,
Les lèvres de la plaie ont été maintenues en contact , au moyen de bandelettes agglutinatives. Toutefois, avant de rassembler les chairs autour des fémurs et afin de mettre obstacle à toute rétraction ultérieure des muscles superficiels , il est appliqué, au préalable , une bande roulée partant de la racine de chaque cuisse jusqu'à deux travers de doigt des bords. Des linges troués , des gâteaux de charpie et des compresses furent contenues au moyen d'autres bandes.
Dès le lendemain , j'enlevai ces dernières pièces d'appareils qui étaient durcies par le sang, dont elles étaient imprégnées. — Le surlendemain , les linges étant trempés de sérosité ,j'otai, de dislance en distance , des bandelettes, afin de faire pénétrer, par les intervalles, le vin aromatique dont j'ordonnai d'imbiber la charpie et les compresses. Ce mode de pansement a été continué pendant plus de cinq semaines , presque sans interruption. Chaque fois que je voulais tenter une réunion plus
exacte des bords de la plaie , à l'endroit qui correspondait aux os , les bourgeons rosés devenaient blafards et le pus qui , sous l'influence de ce topique , est toujours resté de bonne nature, ne tardait pas à offrir des caractères défavorables. Quelques cautérisations au moyen de l'alun calciné et du nitrate d'argent, sont les seuls changements quiaientélé apportésjusqu'à parfaitecicaliisation. A l'occasion de ce malade, j'ajouterai quelques mots concernant la question de l'opportunité de deux amputations sur le même individu et dans la même séance. Le résultat que je viens d'obtenir me dispense d'émettre mon opinion relativement à cette question. Cependant, j'avouerai que si, dans les circonstances qui se sont offertes, j'ai dû prendre le parti d'amputer deux membres, dans la même séance, sur le même homme . ce n'est pas à dire que j'en agirais toujours ainsi. Pour autoriser une semblable détermination , il faut qu'il y ait nécessité absolue et que le malade ne soit pas trop débilité , pour pouvoir supporter la perte de sang qui ne saurait être évitée. Je pense donc qu'il peut se présenter des cas dans lesquels il serait plus prudent d'opérer chaque amputation en laissant entre elles un intervalle quelconque. Des faits qui précèdent, je conclus que 1" L'influence des vapeurs éthérées est incontestablement salutaire sur certains individus, de même qu'elle est nulle chez quelques-uns et qu'elle peut devenir nuisible chez un petit nombre d'autres.
2° Celle influence est variable, elle s'exerce à la fois sur les systèmes nerveux et musculaire, ou sur le système nerveux seul.
3° L'action sur le système musculaire n'est pas toujours la même ; tantôt la myotilité est suspendue, tantôt elle esl exaltée.
4° Les modifications qu'éprouve le système nerveux sonl différenles, ou bien il y a absence de douleur et de toute autre sensation, ou bien il reste encore un sentiment quelconque, qui n'est pas de la douleur, mais qui dénote que toute perception n'est pas abolie.
5° Plus la sensibilité est exquise, et plus est grande et prompte I influence de l'éthérisation.
6° L'inaptitude à recevoir l'influence peut résulter des conditions d'âge , de sexe, de tempérament , de constitution , de certaines habitudes ou genres de vie , de l'appréhension ou de l'indifférence pour une opération. Ainsi, j'ai remarqué que ceux qui le plus ordinairement sont réfracta ires à l'influence de 1 éther sont les enfants , les vieillards et ceux qui font abus des liqueurs alcooliques , sans s'enivrer.
7° Les insuccès des expériences peuvent dépendre d'une foule de causes, entre autres de l'emploi d'appareils vicieux , du mauvais vouloir que mettent certains malades à aspirer les vapeurs , des interruptions répétées avec ou saus motif.
8" Les contre-indications sont nombreuses; elles sont subordonnées à l'expérience de chaque pra-
— Galicien. Ainsi , une trop grande irritabilité du système nerveux , la disposition aux syncopes, une tendance aux congestions vers les organes centraux, les opérations pendant lesquelles il importe que les malades conservent toute leur présence d'esprit, pour faciliter leur exécution; les opérations de trop longue durée ; quelques-unes de celles pendant ou après lesquelles il importe que la contraclililé musculaire ne perde lien de son énergie.
9° Les inhalations éthérées par les voies nasales m'ont toujours donné les résultais les plus prompts et les plus efficaces. Il est des cas dans lesquels nonseulement ce mode d'aspiration doit être préféré, mais encore où il est le seul qui convienne , lorsqu il s'.îjjil d'enlever une lèvre taucéreuse , par exemple. J'ai été deux fois à même de constater ce fait.
10° Presque tous les malades qui ont à subir une opération , mettent aujourd'hui pour condition qu'on leur épargne la douleur. Ils demanà être éthérisés. Il en est d'autres, et c'est le plus petit nombre, qui préfèrent supporter toute espèce de douleur que de rester étranger à ce qui se passe autour d'eux pendant une opération.
1 1° De tous les malades qui ont subi l'influence de l'éther, pas un n'a succombé ni pendant , ni après l'opération chirurgicale. Chez aucun n'est survenu le plus léger accident , tous sont guéris.
12° Les accidents d'intoxication pourront être prévenus en ne prolongeant pas les inhalations
au delà de dix iriioul.es; ce temps suffira pour ceux qui sont susceptibles de subir l'influence del'e'ther et ne sera pas trop prolongé pour provoquer des résultats funestes.
Avant de terminer , il me reste à répondre à un appel fait par un des organes de la presse médicale.
On demande « Quelle est l'influence de
«l'élhérisation chirurgicale sur les conséquences «des opérations? Les plaies marchent-elles vers »la cicatrisation après l'emploi de l'éther, comme «chez les sujets qui ont été opérés sans son aide? «Leur guérison est-elle plus ou moins prompte? «Les accidents sont-ils plus ou moins fréquents?
L'auteur de l'article qui adresse ces demandes, ajoute :
« Cette question a déjà été posée par plusieurs «personnes depuis que les inhalations éthérées «s'ont à l'ordre du jour ; mais , chose singulière , «pas un chirurgien n'a encore songé à apporter «des documents pour essayer de la résoudre. Peut- «être cela tient-il à ce que les faits ne sont pas en- «core assez nombreux , pour que l'on puisse, avec «quelques chances de réussite , aborder ce point «de l'histoire de l'élhérisation. Serait-ce que les «résultats n'auraient pas répondu à l'attente des «chirurgiens? »
C'est afin de répondre à ces diverses interpellations que j'ai cru devoir rapporter, avec quelques détails , les observations dont je viens de donner
communication. Je dis donc pour ce qui résulte de mon expérience :
1° Que l'influence de l'élhérisation, sur les conséquences des opérations, a toujours été heureuse.
2° Que les plaies marchent vers la cicatrisation, après l'emploi de 1 ether, comme chez les sujets qui ont été opérés sans son aide. Et s'il est une différence, elle est en faveur des opérés qui ont été préalablement soumis aux vapeurs éthérées.
o° La guérison n'a jamais été moins prompte et quelquefois elle a été plus prompte.
4° Je n'ai pas observé le moindre accident chez aucun de mes opérés.
Enfin , Messieurs, me voilà à bout d'une lecture beaucoup trop étendue , je le reconnais , pour un sujet qui n'a d'autre mérite que celui de l'actualité. Si j'ai lassé votre patience , vous m'excuserez en faveur du motif, la propagation d'une médication qui promet l'avenir le plus heureux.
(Celte communicalion a été faite dans la séance publique de la Société de Médecine du 20 Mai 1847, par M. le docteur Louis De.jardin.)
Accession no
Author
De Lavache-'ie, V.
Call no.
ANES HESIA