PREMIÈRE SÉRIE
Essais iMfi'iictueax.
l re Observation. — Lejeune. Jean, âgé de 3 ans, de Liège , est apporté , le 8 Janvier 1847, à la consultalion de la clinique, atteint d'une rétention d'urine. Le calhétérisme et l'exploration du périnée fout constater un calcul engagé dans la portion prostatique de l'urètre. Des tentatives d'extraction sont faites, mais aussitôt abandonnées , à cause de 1 indocilité du petit malade. Décidé à ne plus répéter cette opération , j'allais recourir à la litholiitie, lorsque furent annoncées, par les journaux politiques, les premières expériences d'inhalations élhérées. Les succès obtenus en Amérique par MM. les docteurs Ware et Warren , en Angle-
terre par MM. les docteurs Hayward et Liston , me décidèrent à essayer <le ce moyen sur mon petit malade et afin de lui épargner des douleurs et afin de pouvoir exécuter plus facilement l'éclatement ou le broyement du calcul. D'après les indications données par le journal anglais (1) , M. Thomas, pharmacien eu chef de l'hôpital civil de Liège , disposa un flacon à deux tubulures semblable à l'appareil florentin , calque sur celui de Woulf et au fond duquel furent placés des morceaux d'éponge. Une once d'élher sulfurique concentré fut employée pour dégager des vapeurs. Mais nous n'avions pas songé que le malade , conservant le souvenir des maux qu'il avait soufferts pendant la première tentative d'opération , ne montrerait pas tout le bon vouloir nécessaire pour la réussite de notre expérience. En effet , aussitôt qu'il fut entré à l'amphithéâtre , il se mit à vociférer et se démena avec tant de violence . que j'allais renoucei à cet essai, lorsqu'un des élèves internes , M. Bovy, eut l'idée d'imbiber d ether une éponge et de la tenir appliquée contre les ouvertures nasales, forçant ainsi le malade à faire des inspirations. Mais, soit l'effet de la frayeur ou des mouvements désordonnés auxquels il se livrait , soit l'action de l'éther , une congestion cérébrale parut imminente à tous les assistants. Il fallut donc suspendre cette expérience , aiusi que l'opération de la lilhotrilie qui
(I) Britisch and Foreing médical review. LonJon, n° 45.
fut pratiquée dans une autre séance, mais sans oser employer préalablement les aspirations éthérées, craignant les conséquences de leur usage.
2 rae Observation. — Delilé , Joseph , âgé de 54 ans , né et domicilié à Liège , porte à la fesse droite un vaste phlegmon circonscrit. La grande profondeur à laquelle existe le foyer de suppuration fait présumer que la ponction et l'incision qu'il réclame seront assez douloureuses ; en conséquence, on propose au malade d'aspirer des vapeurs d'élher, pour lui éviter des souffrances. Le 13 Janvier 1847, après l'essai tenté infructueusement chez le malade qui fait le sujet de l'observation précédente, Delilé est soumis à l'inhalation par la bouche , continuée pendant plus de dix minutes , mais souvent interrompue par de fortes quintes de toux qui, finalement, obligèrent à suspendre l'expérience. On crut un instant à un commencement d'action , mais il n'en était rien , car la peau, pincée dans divers endroits , n'avait rien perdu de sa sensibilité. Ce qui le prouva, du reste, c'est que la perforation et le débrideraient du kyste pyogénique ne se firent point, sans que le malade ne ressentit les douleurs qui accompagnent toute opération.
Ces deux expériences , faites dans la même séance, eurent des résultats négatifs, probablement parce qu'elles n'avaient pas été poussées assez loin, pour la première, dans la crainte d'accidents,
et , pour la seconde , à cause peut-être du manque de persévérance. Je ne me doutais pas alors que le mode d'expérimenter , aussi bien que la docilité et l'aptitude du malade, pouvaient contribuera la réussite de l'action évaporante. Il fallut de nouveaux essais pour me convaincre qu'il n'est pas indifférent d'opérer de telle ou de telle manière. L'occasion de constater ce fait me fut fournie, le 26 Janvier, à l'amphithéâtre de la clinique chirurgicale, par M. Alex , dentiste à Bruxelles, qui eut l'extrême obligeance de soumettre deux de mes malades aux aspirations élhérées, au moyen de l'appareil de Robinson.
5 me Observation. — L , âgé de 52 ans, huissier près de la Cour d'appel de Liège, est atteint d'une ostéite du médius droit, s'étendanl trèsavant au métacarpien correspondant. Telle était l'altération des parties et notamment de l'articulation mélacarpo-plialangienne , que l'ablation en était impérieusement indiquée. Ce malade fut soumis à l'expérience de l'inspiration des vapeurs d ether. M. Alex , après lui avoir exactement obturé les deux ouvertures nasales avec une pince ad hoc, lui appliqua sur la bouche une plaque perforée d'un tube , communiquant avec une vaste cloche de verre, et dont le dessin a été publié dans la Gazette des hôpitaux du 26 Janvier 1847. L'appareil ainsi disposé , il engagea le malade à aspirer. Dans le cours de cette expérience, qui dura
sepl minutes, le malade exigea que l'on fil de fréquentes interruptions, parce que, à chaque instant, il était menacé de suffocation. La sensibilité, loin de diminuer, ne fit que s'exalter et les choses en vinrent au point qu'au lieu de l'insensibilité, il y eut véritablement exaltation. Le malade exaspéré déclara positivement qu'il préférait les douleurs de [opération , quelles qu'elles fussent, aux tortures qu'on lui ferait subir. Je crus ne pas devoir prolonger une expérience qrri ne promettait pas un résultat avantageux , et je procédai de suite à la résection du métacarpien. M. Alex crut néanmoins que l'étber avait produit son effet , à en juger par le courage qu'avait montré le malade, mais celui-ci dit que non-seulement il avait eu la conscience de foiles douleurs , mais qu'il n'avait pas perdu de vue les différentes directions dans lesquelles avaient agi les instruments et qu'il avait retenu toutes les paroles prononcées par l'opérateur. En effet, il expliqua tout ce qui avait été fait et répéta tout ce qui avait été dit. M. Alex, attribuant cet insuccès à I ether qui avait servi à son expérience , usa d'une autre préparation dont il s'était muni pour un second essai.
4 roe Observation. — Delsemme, jeune fille de 1C 1/2 ans, dont la main droite, prise dans l'engrenage d'une machine à filer, avait été écrasée. Le doigt auriculaire sphacélé devait être enlevé.
M. Alex expér imenta sur ce malade, comme sur
le précédent , c'est-à-dire en fermant les ouvertures nasales et en faisant aspirer parla bouche. Celle malade fut aussi incommodée, mais moins que le précédent; chez elle , les aspirations furent continuées sans autant d'interruption. Lorsque M. Alex crut que l'action énervante était pinduile, je me mis à l'œuvre; mais, au premier coup de bistouri , des cris perçants et des mouvements désordonnés du membre prouvèrent que la malade n'était pas dans un étal d'insensibilité.
Désireux de faire de nouvelles expériences , M. Alex offrit de nouveau son bienveillant concours. Il fit un second essai sur un troisième malade , mais dont le résultai ne fut pas plus heureux que les deux précédents.
5 me Observation. — Borremans, Anne-Marie, âgée de 25 ans, couturière, portait un vaste abcès au sein droit. Je me proposais d'en faire l'ouverture, lorsque M. Alex se présenta à l'amphithéâtre de la clinique chirurgicale , le 9 Février 1847. Il lui fit aspirer des vapeurs d'éther, toujours par la bouche et au moyen du même appareil dont il s'était servi précédemment. Au bout de sept minutes , je fus averti que je pouvais procéder à l'opération. Mon bistouri avait à peine pénétré dans le foyer de suppuration , que la malade jeta des cris perçants. Interrogée sur ce qu'elle avait éprouvé , elle répondit quelle n'avait point perdu connaissance el qu'elle avait ressenti de vives dou-
leurs. Qnarilà la faculté de mouvoir ses membres, elle donna des preuves qu'elle l'avait conservée.
Ces trois derniers essais d'inhalation par la bouche me firent douter de ce mode d'expérimentation et je conclus , à tort ou à raison , en attendant un appareil plus parfait, que la voie la plus convenable pour diriger les vapeurs élhérées dans les poumons était celle des narines. Mes expériences ultérieures furent donc faites d'après ce dernier mode, et s'il m'est arrivé encore d'échouerquelquefois, c'est pour les motifs que j'ai énoncés plus haut.
6 me Observation. — Simon , Henri , âgé de 24 ans, houilleur, de Tihange , arrondissement de Huy, se présente à la consultation de la clinique chirurgicale, le 17 Février 1847. La veille, un fusil qu'il voulut décharger éclata dans la main gauche. L'articulation métacarpo-phalangienne du pouce était largement ouverte. Toute l'éminence thénar était en lambeaux ; la phalangette toute dégarnie de parties molles ne pouvait être conservée. Pendant dix minutes consécutives, ce malade aspira, par le nez, des vapeurs d'éther, qui n'exercèrent d'autre influence qu'un peu de ralentissement dans la circulation, qui ne s'observait plus, lorsque l'inhalation était suspendue un instant. La motilité et la sensibilité n'éprouvèrent aucune influence; il fallut passer outre et la désarticulation fut pratiquée. Malgré les grands désordres des autres parties, le pouce a pu être
conservé. J'ai appris que cel homme était adonné aux boissons alcooliques ; ce molif suffit pour expliquer la non réussite de l'expérience.
7 me Observation. — Gengoux , L. J. N. , âgé de 13 1/2 ans, ouvrier graveur, domicilié à Liège, se présente à la consultation de la clinique, dans les derniers jours de Février 1847. Il porte, au bas de la région lombaire, un lipome du volume d'une têle d'adulte de la plus grande dimension. Gêné dans ses mouvemenls et dans ses vêlements , il demandée être débarrassé de celte tumeur. La mère joint ses instances à celles de son fils , et je me décide , assisté par mes collègues, MM. Simon et Spring, à en pratiquer l'extirpation. L'occasion me semblait favorable pour émousser la sensibilité , car il s'agissait de faire des dissections longues et étendues, et il fallait entamer la peau dans une grande étendue. On fit donc aspirer des vapeurs d'éther; mais soit que l'expérience n'ait pas été poussée assez loin , soit que l'inhalation n'ait pas été bien faite, l'action évaporante fut nulle. Le malade conserva toute sa sensibilité , ainsi que la faculté de se mouvoir pendant tout le temps de l'opération qui dura 25 minutes. La tumeur enlevée pesait près de 2 kilogrammes. Cette observation , curieuse sous le point de vue du diagnostic , fera l'objet d'une communication à part.
8 me Observation. — Delhez, Sébastien, 54 ans, bouilleur, lymphatique, né à Lorsée, demeurant à Liège , est atteint , depuis cinq ans , d'un cancer qui, occupant d'abord la portion droite de la lèvre inférieure, avait envahi ensuite la commissure, puis !a joue de ce côté. Le mal avait fait de grands ravages vers la muqueuse buccale; l'ablation des parties malades qui n'avait été déjà que trop différée , fut conseillée et adoptée.
Le 4 Mai, Delhez est soumis pendant dix minutes aux inhalations de vapeurs d'élher, dirigées par les voies nasales; la nature et l'étendue de l'affection , et son siège dans le lieu même où doit être adaplé l'entonnoir de l'appareil , n'ont pas permis de recourir à la voie buccale. Le résultat de cet essai fut le même que chez le sujet de la sixième Observation , ce qui, du reste , ne surprit personne, car Delhez était, comme Simon, adonné aux boissons alcooliques et plus particulièrement au genièvre , celle de toutes les liqueurs qui provoque le plus tôt l'ivresse et dont cependant il usait impunément, car il semble que rarement il ait subi les effets des vapeurs spiritueuses.
L'opération fut donc pratiquée, sans que ni la sensibilité, ni la motililé aient subi la plus légère influence. Il eut été à désirer qu'il en fut autrement, car l'excision des parties malades et la restauration autoplastique qu'exigea la grande perle de substance , nécessitèrent beaucoup de temps et déterminèrent de vives douleurs.
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