‹ Observations morales, critiques et politiquesChapitre 21 sur 22 · A LA MORALE · texte numérisé non relu

A LA MORALE

Quatre écriyams illustres caractérisent particulièrement la morale en France: Pascal^, La Rocbefoucauld^ Le Bruyère et Yauvenargués. Les trois premiers appartiennent au XVII® siècle ; le dernier appartient au XVIIP. Depuis ces maîtres fameux^ une prévention déÊivorable s'est prononcée contre quiconque tenterait de suivre la même carrière; prévention que semble légitimer une supériorité incontestable ^ et qui prend sa source dans une juste admiration^ mais qui n'en est pas moins nuisible aux progrès de la science et destructive de toute émulation. En effet ^ comment

triompher tout a la fois de telles dispositions et de la crainte qu'inspirent naturellement de si redoutables devanciers ? Gomment le talent pourrait-il croître et se développer^ lorsqu'il ne trouve ^ au lieu des encouragemens et de la bienveillance dont il aurait besoin^ que dégoûts et satiété ? Il semble que les hommes aient encore moins de puissance pour jouir que pour produire^ et que la nature n'ait accordé^ pour goûter les ouvrages de l'esprit, qu'une certaine mesure de sensibilité, que les premiers chefe-d'œuvre absorbent, épuisent complètement. De-là, peut-être, la décadence rapide qui suit les sièdes les plus ùiYorisés, et qui provient moins de Tafia^sement des takns que de la lassitude du pid>Uc. Sans doute les premiers venus, en quelque genre que ce sok, mais surtout en morale, ont de grands avantages ; ils s'emparent des principes les plus riches, les plus féconds , ils saisissent les traits les plus saillans, les plus généraux, et ils se créent une manière propre , qui leur assure le mérite de l'origiBalité et de l'inveMion. C'est ce qu'ont £ait les quatre hommes célèbres que nous avons nonunés :

chacun a $isl imprimer à la morale tm carac*

tère distinctif 9 en rapport avec la nature de son génie : elle est forte et sublhne dans Pascal y ingénieuse et profonde dans La Rochefoucauld y pittoresque et animée dans La Bruyère , touchante et consolante dans Yauvenargues. Quel caractère pourrait-on lui donner désormais ? Il nous a semblé qu'il en restait un encore ^ le moins brillant de tous y mais iM>n le moins utile ^ celui d'une raison impartiale^ d'une exacte équité^ d'une sage modération^ également éloignée de la triste austérité^ de l'am^ satire^ de la moUe pom^ plaisance ; défiiuts qu'on a cru remarquer dans Aos grands moralistes , et qui semblent provenir du système particulier que dbacun a embrassé^ ainsi que de leur position relative. Il esf de ùSt que l'étahlissenient d'ua système^ si avantageux pour donner du relief à un ouvrage, de la force et de l'édat aux pensées, poittse toujours un peu à l'exagération, et ce n'est même quelquefois ^'à cette conditicm qu'on séduit et eiHraioe les esprits : mais alors il y a dangj^, ou du moins l'on manque le but en le dépassant. Ainsi, Pascal, solitaire et janséniste, «'élève peu^tre trop •au-dessus des intelligences comiMines et des

faiblesses de l'humanité : uniquement inspiré par la religion , il est peut-être trop théologien pour les gens du monde ; il monte si haut la vérité et la vertu ^ qu'on ne se sent pas assez de lumières ni assez de forces pour les atteindre; on contemple le philosophe chrétien dans les cieux; mais l'on reste à terre ^ désespérant de suivre son yoI suhLme. La Rochefoucauld et La Bruyère, qui vivaient à la cour ^. ne paraissent frappés que des vices et des travers de la société, que des infirmités de notre nature : leurs réflexions nous instruisent^ nous éclairent, leurs peintures nous humilient ou nous divertissent; ils nous apprennent à reconnaître , à détester le mal, plutôt qu'à aimer, à pratiquer le bien : ils inspirent l'indignation ou le mépris, rare-*ment la compassion, l'indulgence, et sont plus propres à nous rendre satiriques et misanthropes, que sages, bienfaisans et heureux. Yauvenargues, qui n'a pas eu le temps de mûrir, a vu les hommes avec toutes les illusions du jeune âge ; il les a jugés avec cette candeur, cette confiance généreuse qui étaient dans son âme, et^ se croyant appelé à une mission nouvelle^ il a entrepris de venger

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Fespèce humaine du dénigrement philosophique dont il lui semblait qu'elle était Tobjet depuis trop long-temps : ses idées sont nobles^ élevées , encourageantes ; mais elles tendent à discréditer la raison^ et même la conscience^ au profit des passions ^ à faire prévaloir^ sur la réflexion, un intérêt aveugle ou des penclians intéressés. On en jugera par quelques citations , que nous accompagnerons d'observations, insistant sur ce moraliste, qui ne nous semble pas suffisaipment jugé.

« La raison nous trompe plus souvent que « la nature. »

Oui , si Vauvenargues entendait par la naturcy cette voix intérieure de l'âme qui est la conscience. Mais d'autres pensées nous démontreront qu'il ne s'agit ici que de la voix des sens et des passions. Or, celle-là nous ' trompe assurément plus souvent que la raison.

Pascal aussi a déprimé la raison ; mais c'est pour la soumettre à la religion , tandis que Vauvenargues, comme l'pn voit, ne veut la

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soumettre qu'à la nature. Voilà ce qui distingue ces deux moralistes. Il faut recomiaître^ en dépit du dernier^ que la raison est encore la meilleure règle de nos actions ^ après la religion. C'est par elle que Socrale avouait qu'il était parvenu à vaincre en lui une nature trèsvicieuse.

R Personne n'est sujet à plus de fautes que « ceux qui n'agissent que par réflexion. »

Qu'est-ce à dire ? L'intelligence que Dieu nous a donnée ne s»ait-elle qu'une occasion de fautes ? N'est-ce pas, en faisant un noble usage de cette faculté , que les philosophes de l'antiquité ont justement mérité le titre de sages ? A la différence de ceux de nos jours , qui ne s'en sont servi que pour égarer et pervertir-,

« Le mépris de notre nature est une erreur « de notre raison. »

(( La raison rougit des inclinations de la « nature, parce qu'elle n'a pas de quoi con- « ce voir la perfection de ses plaisirs. »

La perfection des plaisirs de la nature !

L'usage n'en démontre-t-il pas le yide et Finsuffisance ? Et si l'âme rougit 4es inclinations des sens, c'est qu'elle conçoit de plus hautes jouissances.

« Il y a plus de faiblesse que de raison à « être humilie de ce qui nous manque : c'est « la source de toute bassesse. »

Et Fhumihté chrétienne est-elle une faiblesse ?

« Ce qui me paraît de plus noble dans no- « tre nature, est que nous nous passions si ai« M sèment d'une plus grande perfection. »

S'efforcer d'acquérir cette perfection, me parait plus noble encore.

« Nous pouvons parfaitement connaître noce tre imperfection, sans être humiHés par cette « vue. »

Tant pis, vraiment.

« La pensée de la mort nous trompe^ car « elle nous fait oublier de vivre. »

Il me semble, au contraire, qu'elle nous ap prend à bien vivre.

« La conscience est la plus changeante de

« toutes les règles plus trompeuse que la

i< raison et la nature. >)

Ce qui est changeant et trompeur en nous , est Tinterêt, accessible à toutes les erreurs qui flattent nos pencbans, non la conscience, lumière pure et céleste, que Dien a mise dans notre âme pour nous faire discerner le bien et le mal, et qui nous rend plus coupables si nous choisissons le dernier.

• « J'ai la sévérité en horreur, et ne la crois a pas fort utile. »

« La morale austère anéantit la vigueur de (( Tesprit, comme les enfans d'ËscuIape dé- « truisent le corps potu* détruire un vice du c( sang souvent imaginaire. »

Je demande si le stoïcisme des payens et le jansénisme des clirétiens , qui ont professé Tun et l'autre la morale la plus austèfe, ont anéanti la vigueur de Fesprit, ou si plutôt ces deux écoles n'ont pas produit les esprits les plus fermes et les plus vigoureux.

<c On dit qu'il ne faut pas juger des ouvrait ges de goût par réflexion, mais par senti- « ment. Pourquoi ne pas étendre cette règle (c sur toutes les choses qui ne sont pas du res- « sort de l'esprit, comme l'ambition, l'amour, « et toutes les autres passions? » — Parce que les ouvrages de goût n'ont pas d'effet moral, tandis que les passions en ont un trèsimportant, qui a une grande influence sur les destinées humaines.

« Je pratique ce que je dis. Je porte rare- « ment au tribunal de la raison la cause du « sentiment ; je sens que le sang-froid et la a passion ne pèsent pas les choses à la même « balance, et que l'un et l'autre s'accusent i< avec trop de partialité. Ainsi, quand il m'ar- « rive de me repentir de quelque chose que « j'ai faite par sentiment, je tâche de nïe con-

u soler^ en pensant que j'en juge mal par réa flexion , et en me. persuadant que je ferais « la même chose ^ malgré le raisonnement^ « si la même passion me reprenait. » — Voilà le moyen de persévérer dans ses fautes , et de ne jamais recueillir les fruits du repentir.

Ces maximes font connaître dans quel esprit Vauvenargues avait conçu la morale.

Nous remarquerons au surplus qu'elles étaient en rapport avec les dispositions du siècle, avec cette haute opinion que les hommes commençaient à prendre d'eux-mêmes , avec ce culte nouveau qu'on rendait à la nature , avec ce besoin d'innovations et de réforme qui déjà travaillait les esprits. Â une nation qui tendait à se régénérer^ il fallait un jeune moraliste , plein de confiance dans les facultés humaines, et les idées généreuses de Vauvenargues pouvaient épurer des vœux que, malheureusement , pervertirent de vils intérêts, de coupables ambitions. Ses prédécesseurs s'étaient également conformés à l'esprit de leur temps, aux circonstances de leur époque; car même pour corriger les hommes, il ne faut pas trop les heurter, et il y a tou-

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jours moyen de leur plaire, en leur présentant des leçons utiles. L'austérité de Pascal ne rebutait pas un public qui courait en foule aux sermons de Bourdaloue, de Bossuet, qui prenait une pail: très-vive aux querelles religieuses, et s'était déclaré en faveur de la sévère doctrine de Port-Royal contre la morale i^lâchée des Jésuites; un public dont les moeurs fortes et prononcées oflGraient tous les contrastes, et où Ton voyait, comme par une sorte de miracle , dû aux sublimes inspirations de la parole sacrée, les conversions les plus édifiantes, les pénitences les plus rigoureuses, succéder tout-à-coup aux pompes du monde , à Tenivrement des plaisirs , aux erreurs et aux déréglemens de la jeunesse.

Mais ce même public était agité aussi par des intrigues de cour ; il avait vu , sous une régence orageuse, mille passions se développer, s'enflammer, et l'ambition se liguer avec l'amour pour fomenter la guerre civile. Or, il fallait lui découvrir les ressorts secrets de ces intrigues, les principes, souvent si bonteux^ de ces passions, ainsi que des actions dont il avait été lui-même le témoin, l'instrument et la victime; il fallait lui démontrer sous comr-

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bien de formes diverses le vice se déguise à ses yeux, et par combien de fausses vertus il se laisse abuser ; il fallait ^ enfin ^ dépouillant de tous leurs prestiges ces hauts perspnnage$, Fobjet de son admiration et de son envie , les livrer nus à son ol^ervatipn et à sa malice. C'est ce qu'ont fait l.a Rocheftmcauld et La Bruyère : ils ont Veprésenté Thomme dans le courtisan , dans le grand seigxxeur y et ils Vont représenté e^ relief, pajrce qwe, dans ces hautes positions sociales, tpus les. traits de la physionomie humaine rassortent davantage. Leurs peintures on^t paru à Ia£)is si pi-* quantes et si vraies^ qu'elles ont obtenu lei suffi*age de ceux-là inéme qui en étaiasit les sujets : ilsk se ^vX plv^ h se reconnaître le» uns les autres^ ils ont été frpfppéf^ d^ leur propre x'essejEwblance, et qpt i^\ d'eux-»iéinesii;. car , à cette époque, si To^it n'était pju» $a^ qu'à aucune autre, pn avait du moij9fi& le' hoii* esprit de savoir supporter la^ v^ité^ l'estomaci était assez robuste pour' 4igév^ ùlie: sppjumH ture forte et substantielle; Il n'en est paà dei même a^ujourd'hw, la, 4?)À^.t^^ à» Jaotrè tempérament exige d^s ménagem^éns : deve^ nus plus graves, plus Stérieux, nous acxiiunes.

;aus5i plus susceptibles , et je ne chercherai pas la cause de cette s^usceptibilité, de peur de la blesser. Quoi qu'il en soit, on se récrie, on se révolte contre toutes les vérités sévères et humiliantes ; on les repousse comme des calomnies et des blasphèmes : l'imprudent t]ui a osé les émettre , est aussitôt dénoncé à Tanimadversion publique, poursuivi de vives clameurs, de réclamations véhémentes, flétri des noms odieux de détracteur du siècle ^ ^t ennemi des lumières et de la civilisation. Chose singulière et remarquable ! Jamais peut-être on ne se permit plus d'injurier , de diffamer les particuliers, et jamais l'on n'eut plus d'égards, de respects pour le corps social ; jamais les libelles ne ftirent plus communs, et les bons livres de morale plus rares. C'est qu'on fait partie du corps social, et qu'on est peu charitable pour son voisin.

Néanmoins, il ne faut pas croire qu'un tel état de choses , qu'une semblable disposition des esprits ferme tout accès dans le champ de la morale; c'est le moment d'y rentrer par la belle et large voie que les anciens avaient pratiquée , et dont les modernes s'étaient écaités pour suivre la direction spéciale de leur siècle.

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Cette direction les a entraînés dans deux sen^ opposés. Il s'agit de reprendre la route du milieu^ et peut-être conduîra-t-elle plus sûrement au but, sinon à celui delà gloire, du moins à celui de Futilité publique ; je n'entends pas une utilité passagère et contemporaine , mais une utilité générale et de tous les temps. Quelles sont les vérités que les hommes repoussent aujourd'hui? Ce sont, avonsnous dit, les vérités satiriques, les observations chagrines ou malicieuses, qui ressemblent à de la misanthropie ou à de la malveillance^ les traits du sarcasme et du m^ris, par lesquels on parait vouloir plutôt les humilier que les corriger. Mais ce n'est là qu'une partie de la morale, une partie qui^ seule présentée, peut paraître un excès et une injustice. Pour être équitable et pour produire plus de fruits, il convient d'y joindre les vérités honorables à l'humanité , les beaux exemples de vertu , les préceptes imposans, les encouragemens au bien, enfin toutes les pensées nobles et* élevées qui, selon l'heureuse expression de Vauvenargues, viennent du cœur: Les anciens ont particulièrement traité cette partie de la morale, et, à notre avis, c'est la plus impor-

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tante ; car il ne suffit pas d^éloigner du mal^ il faut aussi porter au bien. Apprendre la vertu ^ a-t-on dit, c'est desapprendre le vice. Oui y sans doute; mais, désapprendre le vice, ce n'est pas encore apprendre la vertu ^ et il nous semble qu'on ne s'est point assez proposé ce double but. Si l'on ne nous montre que nos déÊiuts et nos misères , on jette le découragement dans notre âme, on nous rend incapa-* blés d'aucun effort généreux , on arrête le dçveloppement de nos qualités, l'essor de nos moyens, et l'on paralyse la plus belle £aiculté de l'homme, celle qu'il a de se perfectionner* U ne s'agit pas seulement de nous réduire à un état passif, qui nous préserve des actions honteuses ou criminelles, on doit nous inspirer le sentiment de nos forces pour nous exciter à tout ce qu'il y a de bon, de beau, de grand; on peut même trouver dans nos &iblesses des stimulans, comme la médecine trouve des remèdes dans les poisons. La Rochefoucauld a dit : La vertu n irait pas si loin^ si la vanité ne lui tenait compagnie. Qu'on s'adresse donc à la vanité, si la vertu ne peut marcher seule, et j'ose dire que, de nos jours , une telle compagnie ne lui manquera

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pas. £n morale comme en politique^ rien d'absolu^ tout est relatif. Ce siècle^ avons nous dit^ est susceptible; il ne faut pas le choquer par trop de rudesse; mais il ne faut pas non plus Faduler bassement ^ comme le font tant de gens^ qui s'arrogent une large part des lou!mges outrées qu'ils lui prodi-' guent. liés hommes^ fiers de leur état actuel , de leurs lumières et de leur civilisation^ n'aiment point qu'on les blâme avec hauteur^ encore moins qu'on les raille avec malice ^ ou qu'on les insulte avec mépris^ et ils ne pardonnent plus la satire, en faveur de l'esprit et du talent. Il ne suffit pas , pour avoir droit de les reprendre, de les amuser, de les faire rire, il faut encore les convaincre ou les toucher. Ils ont cessé de plaisanter, ils veulent raisonner. C'est donc par la réflexion et . le sentiment qu'on peut avoir prise sur eux j c'est surtout par la bienveillance, par l'affection qu'on leur témoigne. Un des meilleurs moyens de succès est de leur persuader qu'on ne voudrait les rendre plus sages qu'afîn de les rendre plus heureux , et ils supporteront les plus fortes censures , les plus vife reproches , pourvu qu'ils n'y voyent que la sincé-

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i"ité d'un ami, non l'humeur caustique et haineuse d'un misanthrope.

Du reste, la politique, qui occupe tous les esprits, en créant des mœurs nouvelles, en modifiant les idées , les intérêts , les passions, offre les hommes sous un aspect neuf et piquant, favorable aux études de l'observateur, au pinceau du peintre. Voilà le fonds où l'on doit puiser à pr&ent, et dont on pçut tirer des résultats, sinon plus utiles, du moins autres que ceux qui ont été obtenus jusqu'alors. Quant à la forme, no^s avouons qu'elle est admirable dans les moralistes que nous avons cités. Leurs ouvrages sont ded chefs-d'œuvre de style , qui laissent bien peu d'espoir de les égaler. Mais suit-il de là xju'on ne doive plus? écrire sur la morale ^ après Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère efc Vauvenargues ? Âutapt vaudrait dire qu'il n'est plus permis de faire des^ tragédies aprèa Con^jl!^e,^.Ra<xine et Yolftaire^jni de cornée dies aprèsi Molière. Il est vrai que c'est ce qu'on voudrait nous faire entendre , et, à em juger par ce qu'on nous donne depuis quelque temps , ce n'est pas le danger de Fimit»-»

tion qui est à craindre. Mais si un tel principe était définitivement admis ^ nous serions condamnés aux plus extravagantes productions , ou à la plus triste stérilité , et bientôt il n'j aurait plus de littérature en France.

Ainsi ^ la morale^ selon l'esprit particulier et le caractère distinctif des deux siècles précédens , a été traitée dans deux systèmes opposés^ qui me semblent également deux excès^ quelque soit le génie des auteurs. Sans doute ils ont exposé la vérité, mais non toute la vérité; ils ont reproduit fidèlement des traits de la physionomie humaine, non tous ses traits ; et, choisissant ceux qui fevorisaient davantage TefiFet qu'ils voulaient produire, ils n'ont présenté l'homme que d'uir côté. Reste à le présenter de face, avec ses qualités et ses dé&iuts, sans partialité, sans prévention ni exagération; à concilier nos morahstes par un terme moyen, à tempérer la rigueur des uns par la douceur et l'indue gence de l'autre; en un mot, à rendre un jugement équitable dans le grand procès que la philosophie , depuis si longtemps , instruit sur Tespèce humaine. Dès-lors on aurait at-r

teint le but auquel rexpérience semble nous amener, qui est la modération et la raison ; sans s^assujétir à aucun système , on n'aurait recueille de chacun que ce qu'il a d'utile, d'avantageux. C'est ce qu'on veut tenter également aujourd'hui en poUtique , en métaphysique, en littérature. Notre siècle est celui des transactions , et je ne prétends pas lui en faire . un reproche. Mais il semble que, dans les matières dont nous venons de parler^ le préjugé et l'esprit de parti régnent encore avec trop d'empire pour céder aux voies de conciliation ; et peut-être que ceux qui les emploient, ne pouvant se défendre eux-mêmes^ de quelque influence secrète , de quelque intérêt particulier, ne savent pas garder une exacte neutralité. Il est dif&cile, dans les temps d'orage, de tenir une balance égale; le vent des passions la fait toujours pencher d'un côté. La morale offre une atmosphère plus tranquille, qui promet à une telle expérience plus de chances de succès. C'est donc là principalement qu'il faut adopter la ligne intermédiaire , comme la plus droite et la plus sûre , établir le siège de la vérité au milieu des opinions contraires, et, signalant les incon-

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