AVERTISSEMENT. V
langes , un morceau qui peut en tenir lieu (*). Je Tai laissé dans cet ordre , parce que c'est celui où il a été composé , et où , à mon avis y devraient être lues la plupart des préfaces , qui ne sont que des résumés , des comptes rendus par les auteurs de leurs principes^ de leurs motifs et de leur but.
(*) De» moralitte» français et du caractère qu'il convient de donner actuellement à la morale*
MORALES y GRITIQUBS ET POUTIQUEfl.
CH.\P1TBE PREMIER.
jn^ la JJloiraU.— ©^ la ^hi\i.— Shi Jttjjmnit,
La morale est la première science humaine:
c'est la plus nécessaire aux relations sociales. Simple et claire comme la vérité, elle est à la portée de tous les esprits , pour être la règle de toutes les actions.
La conscience est la lumière de la morale.
La morale et la religion sont soeurs : mais la première ne règle que les rapports des hommes entre eux; la seconde règle les rap?
ports des hommes entre eux et avec Dieu; elle unit la terre avec le ciel.
Connais-toi toi-même y condition indispen- • sable pour connaître les autres ; premier principe de morale.
On' Aluprênd à se connaître en étudiant les .tiiomînes,/et Ton apprend à connaître les homyiôsi 'Ai s'étudiant soi-même.
Deux philosophes se sont appliqués particulièrement à rétude d'eux-mêmes, Montaigne et Rousseau: mais, par un effet contraire, elle a mieux fait voir les hommes à celui-là ; elle a empêché celui-ci de les bien voir: elle a rendu l'un indulgent et bienveillant, l'autre injuste et soupçonneux. D'où vient cette différence? — De l'orgueil, chez Rousseau.
L'orgueil ne corrompt pas moins notre esprit que notre cœur. Il est la source et de nos erreurs et de nos vices.
La fable et l'histoire, la mythologie et la religion véritable, s'unissent pour nous pro-
' poser des^ leçons contre Torgueil. Là, c est la guerre des Géans contre fes Dieux , la chute de Phaéton, celle d'Icare. Ici, la ptinition des anges rebelles, celle de nos premiers pères , pour avoir goûté du fruit défendu j la confbskin ded Wgùeè parîni les hbmmes, pour avoir votklu élever une toiir jusqu'au ciel.
Ne ïaurons*ftous jamais zibus' tenir dans les limites qui non» sont ^escrites, et^ par une étrasige c0»^^dictîon ^-notre esprit tendra-t-il tou}<lùrs' à dépasser lés bornes de notre nature? . / ' ' : ,
La métaphysique, qui promet de satisfaire notre raison, ne satisfait souvent que notre orgu^« Mère des disputes obscures et inintelligibles, elle sart le préjugé et l'esprit de pai^ bien -jJbs que la vérité.
Les <jaerelles de la métaphysique sont des combats de nuit. ^
' La morale est le bon sens de la philosophie : la métaphysique en est, pour ainsi dire, l'ijnagination. L'une présente l'histoire de l'âme ; l'autre n'en fait que le roman.
l4 CHAPITRE PREMIER.
La plus saine morale est celle qui s'appuie sur la religion. Là plus saine métaphysique est celle qui s'appuie sur la morale et sur la religion.
Mais la nature de la métaphysique la porte à s'a&anchir de toute dépendance ; elle ne veut point s'appuyer, elle veut appuyer :
voilà pourquoi elle a produit tant d'erreurs et de malheurs. Qu'on se souvienne des querelles religieuses du Bas^Empire et des trou-pbles politiques de nos jours (i),
Youlons-nous donc vivre en paix avec nous et avec les autres? Appliquons-nous à la morale et défions- nous delà métaphysique. La première, créée par nos besoins^ fondée sur l'expérience et sur des faits , a un but utile et certain. La seconde, créée par une vaine curiosité, fondée sur des abstractions et des subtihté$ , erre dans le vague et les espaces.
(i) La métaphysique , qui s*est mêlée à tout , a tout gAté. En religion, elle a fait des fanatiques; en amour^ des précieuses ridicules ; en politique , des fous et des facti^uiip.
DE LA MORALE^ ETC. l5
Celle-là nous conduit au bien ^ au vrai, par une route sûre et facile ; celle-ci ne présente que des sentiers où l'on s'égare et des abîmes oi\ l'on se perd. Dieu nous a donné toutes lea lumières nécessaires à nos actions; il nous a refiisé celles qui ne peuvent qu'enorgueillir notre esppt et le porter à empiéter sur sa souveraine intelligence.
Nous l'avons dit, la morale reçoit une grande force de la religion. Pascal lui a prêté cet appui sublime, et c'est ce qui en fait le premier des moralistes. La Rochefoucauld et La Bruyère se sont bornés à nous révéler nos travers et nos vices, sans nous enseigner à les vaincre j mais cette révélation seule, en nous humiliant, nous instruit et nous corrige.
Vauvenargues, comme Pascal, a voulu nous faire connaître nos ressources ; avec cette différence, qu'il les montre en nous et dans nos penchans mêmes, tandis que Pascal les montre dans la rehgion. Celui-ci nous eflfraye j celui-là nous flatte, et, pour nous encourager, il court risque de nous enorgueillir.
Qui a mieux peint les mœurs que Molière et
l6 CHAPITRR PREMIER.
Lesage ? Ce sont des moralistes peintres. La Rochefoucauld est un moraliste penseur. La Bruyère est tout à la fois moraliste peintre et penseur.
La morale de Vaurenargues porte le double caractère de son âge et de son siècle : confiante et généreuse commç la jeunesse^ elle est souvent novatrice et paradoxale comme la philosophie du temps.
La philosophie du dix-huitième siècle diffère de celle du dix-septième, en ce que celle-<5Î, austère et rigoriste, a châtié v%oul'eusement les vices; et quç Fautif, facilç «t commode, acherchéà les excuser. Mais.iji^st à remarquer que c'est lorsqu'on a eu meilleure opinion des hommes qu'ils sont devei^us plus pervers. Leur naturel faible et présomptueux a besoin de sévérité, et l'indulgesnçe , en les ménageant , ne fait que les corrompre.
Si la morale doit être sévère, l'homme doit être indulgent. C'est pourquoi Vauvenargues est peut-être plus estimable contme homme que commmemorahste.
DE LA MORALE, ETC. Ij
Ce jeune écrivain a cru reconnaître qae Fespèce humaine n'avait été présentée que d'un côté , celui qui lui est défavorable : animé par un sentiment de justice et de bienveillance^ il a voulu la présenter dans un autre sens^ et montrer en elle ce qu'il y a d'bonorable , pour compléter le portrait de l'homme. Cette intention était belle et neuve; mais elle l'a souvent porté trop loin. Néamoins il a touché le but en le dépassant; il a donné à la morale une nouvelle puissance, celle d'émouvoir, et il a enseigné lé chemin du cœur pour aller à l'esprit (i).
Le système de La Rochefoucauld peut décourager les hommes faibles , ou fournir des' armes aux vicieux ; mais il' est utile aux hommes fermes et vertueux, en les empêchant de se glorifier de leur vertu même. C'est un
(i) JjM grandes pentées , a-t-il dit, viennent du eœur : Yérité touchante et qui lui est applicable. Peut-être eût-il été plus exact de dire : les belles pensées viennent du cceur, Richelieu , Cromwel , Bonaparte, ont eu de grandes pensées , et , certes , tis ne les tiraient pas du caur.
l8 CHAPITRE PREMIER.
aliment de forte substance ^ qui ne convient qu'aux tempéramens robustes; il se tourne en poison dans lès estomacs débiles ou malades. '
L'on peut abuser du livre des Maximes ; mais de quoi n'abuse-t-on pas, et quel ouvrage est à l'abri des fausses interprétations? Les fables de La Fontaine, toutes morales qu'elles sont, présentent, pour la plupart, à l'œil louche, un seùs défavorable. Dans la Cigale et la Fourmi^ il voit une leçon d'avarice; dans le Corbeau et le Renard^ un encouragement à la flatterie; dans le Loup et la Cigogne^ un conseil d'égoïsme, ou un exemple' d'ingratitude, etc.... H en est de même des pièces de Molière : on l'a accusé d'avoir ridiculisé la vertu dans le Misanthrope, d'avoir outragé la religion dans le Tartufe^ d'avoir enseigne aux filles à tromper leurs tuteurs dans r Ecole des Femmes ^ et aux femmes à , tromper leurs maris dans Georges Dandin..,.
C'est ainsi qu'un esprit fa^^x ou pervers , en s'écartant du véritable but d'un auteur, sait toujours en découvrir un dangereux et coupable, et que, par des suppositions erronées