‹ Observations morales, critiques et politiquesChapitre 4 sur 22 · ETC. I · texte numérisé non relu

ETC. I

OU malveillantes^ il calonmie les meilleures productions.

Rien de mauvais pour un bon esprit. Rien de bon pour un mauvais esprit.

Tout est tellement mêlé de bien et de mal, qu'il n'y a presque pas d'homme ni de chose dont on ne puisse feiire l'éloge et la critique.

Un homme d'esprit peut dire une sottise^ un sage faire une folie, un brave commettre une lâcheté. De même un bon ouvrage peut avoir des défauts, et un mauvais avoir des beautés. C^est l'ensemble de la conduite dans l'individu, c'est la réunion et la comparaison des qualités diverses dans un ouvrage, qui doivent déterminer le jugement et fixer l'opinion.

Les esprits faux ou bornés ne voient qu'un coté des choses; ils sont tranchans et opiniâtres. Les esprits faibles, s'ils sont éclairés, distinguent les diverses qualités des choses, sans pouvoir en fixer la mesure et en faire le rapprochement j ils sont flottans et incer-

tains. Enfin, les esprits vraiment supérieurs connaissent la juste proportion du bien et du mal; eux seuls sont capables d'établir un jugement sain; ils sont fermes et décisif avec discernement.

Les sceptiques restent à mi-chemin, également éloignés de Terreur et de la vérité. Ils ont assez de lumières pour reconnaître l'une, et n'ont pas assez de force pour atteindre l'autre..

C'est donc bien à tort qu'on leur donne le nom d! esprits forts. L'on n'est sceptique que par faiblesse.

Une vue courte rend nécessairement l'esprit faux, puisqu'on ne peut juger les choses dans tous leurs rapports. Il ne sufifit pas que ce qu'on voit soit vrai, il faut voir tout ce qui est vrai pour être équitable.

Quand les passions faussent l'esprit, c'est qu'elles diminuent ses lumières, ou les pointent toutes sur un seul point. Elles font comme ces chefs de parti, qui ne montrent à

DE %k fmKXiafiy ETC. 31

leurs subalternes que ce qû'ily a d'avantageux dans leur cause.

Aiixsi^ un bon jugç^ent n'est pas sei^emeut un esprit juste^ c'est im. espirit étendu^

On peut être conçéquent dans un faux système, comme on peut marcher droit dans une feusse route.

L'erreur provient moins du raisonnement que du dîscemenient. Or^ le discernement est presque instinctif. On est doué de discernement; on apprend à raisonner.

Les hommes di£Pèrent bien plus par le caractère que par Têsprit > paT la manière de sentir que par la manière de penser. C'est ce qui produit l'obstination dans les discussions. S'il ne s'agissait que de combattre des raisonnemens, on parviendrait plutôt à s'entendre; mais comment changer des sentimens, reformer des. gQÙt^ f L^ difiicultéj n'e$t pas de convaiaer^, c'fisi d# persuader.

Parvenez à concilier les intérêts^ il vous

restera peu de chose à faire pour accorder les esprits.

NovLS ne soimnes sourds à la vérité que parce que nous sônunes aveuglés par Fintérêt.

L'homme d'esprit sait ce qu'il gagne à bien soutenir une discussion : l'homme sage sait ce qu'il gagne à l'éviter*

L'on ne peut raisonner sur certaines matières abstraites , de même qu'on ne saurait vivre sur les plus hautes montagnes : l'aîr y est trop subtil.

Notre nature trouve des bornes de tous côtés. Â une certaine élévation de la pensée^ l'esprit s'égare^ la raison échappe : à une certaine élévation de l'air^ la vue se trouble^ la respiration manque.

Il y a des sympathies dans les esprits commd il y en a dans les humeurs. Souvent deux hommes de beaucoup d'esprit ne s'en trouvent ni l'un ni l'autre, faute de certains rapports *

DE tA MORALE^ ETfc. Îi3

Uhumeur, souvent, n'est pas d'accord avec le jugement. Il y a des personnes qui ont l'humeur vive et le jugement froid ; d'auttes ont lé jugement prbmpt , exalté , et rhumeiu* tranquille. Tel soutient avec passion, avec violence , des opinions très-modérées ; tel autre soutient avec calme et sang^froid des principes très-exagérés.

Quelque modéré qu'on soit, il est bien dit' ficile de ne pas s'exaspérer dans son opinion par l'exaspération de l'opinion contraire.

Les hommes de parti outrent les opinions de le\u:s chefe, comme les valets outrent les défauts de leurs maîtres en les adoptante.

L'homme. impartial aime et accueille la vérité, de quelque part qu'elle vienne, comme l'honune bienfaisant soulage le malheiu-, sans s'informer de ce qui l'a causé.

Chaïjue chose ^ dit Pascal, nest ivraie queft partie. . . . Nous lîas^ons ni s>rai m bien que mêU de faux et de mal. Voilà le langage de lâ raison; mais il est souvent impuissant dans l'application ; il ressemble trop au doute et à

la faiblesse j il parait trop firoid et ne persuade pas. Le langage de la passion seul réussit^ remue ^ entraîné. Dites : cet homme a telles qualités et tels défiauts^ cette chose a tels avantages et tels inconvéniens; on ne tous entend pas^ vous ûe produisez nul effet. Mais écriez^vous : cet homme est parfait^ cette chose est excellente; ou bien : l'un et l'autre sont détestables ; alors vous faites sensation , et quelque parti que vous prenie^^ vous êtes sûi* d'avoip de nombreux approbateurs.

Les hommes ne sont jamais ni si bons ni si méchans qu'on le dit.

L'homme vif et passionné voit d'abord tout en bien, puis tout en mal ; il ne devient juste et sage que lorsque l'expérience lui a démontré qu'il existe en toute chose un mélange de bien et de mal. Mais il y a bien des gens que l'expérience ne mûrit jamais, et qui passent leur vie à parcourir le» deux extrêmes, sans pouvoir s'arrêter à ce terme moyen qui est la raison (i).

Xi) lien est ainsi de certains peuples.

DE tA MORALE^ ETC. 25

Les je^ines gens ne peuvent entrevéîr la vérité que par le télescope de leur imagination. On doit pardonner à l'exagération de leurs jug^me&s^ >et n'en exaimnér que le 4ond.

L'essentiel est q[ue ce fond s^it sain : c'est le gerine de la raison^ qui se dévélo[>pera plus tard. Au printewips de la vie, on ne peut produire des finits bien mûrs.

La vérité toute nue est 'triste et froide. Je ne sais si elle convient aux hommes, qui ne sont heureux, qui ne deviennent grands et illustres, souvent, que par les illusions. Ce sont elles qui donnent du prix à la g]<»ire, des charmes à Famour, et qui, couvrent de fleurs le temps de la jeunesse.

Ce n'est pas impunément que l'on déchire le voile des illusions, dont la nature, comme une mère tendre et prévoyante , a pris soin de nous envelopper. On cherche des connaissances, on ne trouve que des misères; on croit enrichir son esffrit, et l'on appauvrit son âmej à force de se rendre compte des choses, on devient inhabile à en jouir, comme à force d'examiner les hc^imes, on se rend

^6 CHAPITRE PREMIflR,

incapable de les aimer; et ainsi la vertu dis-* parait avec le bonheur.

En nous eflbrçant de détruire toutes les illusions dang^euses^ prenons garde de flétrir celles qui fiivorisent le bonheur^ la vertu, les talens..

Il me semble qu*il faut une grande supériorité d'esprit pour n'être point insupportable à soi-même et aux autres, quand on n'a plus d'illusion^.

Mais il est des vérités préférables aux plus douces erreurs, et qui^ bien mieux qu'elles, assurent notre bonheur et nos vertus ; ce sont les vérités de la religion.

W(s SenmtB. ^ ID^ ^(Uctwm hn (otnv.

Les femmes manquent d^esprit de corps.

Rien de si facile, si elles savaient s'entendre, ijue de forcer les hommes à les honorer, à les respecter. ïjllles n'auraient <ju'à établir une sorte de police, qui envelopperait dans leur disgrâce commune quiconque aurait outragé Fune d'entre elles. Mais comment songeraient^lles à plaindre et à venger des maux dont chacune en, particuliey, se croit exempte? La vanité et la jalousie Im persuadent toujours que Ton ne saurait avoir près d'elles les torts qu'on a eus ailleurs. Il y a même des femmes qu'on ne parvient à se rendre favorables qu'en leiû* sacrifiant d'autres femmes; comme ces divinités barbares, qui méprisaient un

pur enœns^ et auxquelles il fallait o0rir des victimes humaines.

Si les femmes n'entendent pas leurs intérêts^ en ne sachant imposer le respect^ les hommes n'entendent pas leurs plaisirs ^ ^ ne sachant s'y soumettre.

Les femmes et les rois accordent leurs faveurs, non à ceux qui les méritent le mieux , mais à ceux qui les recherchent davantage.

D'où il arrive que les uns et les autres sont si souvent trompés : car l'honnête homme, celui qui est le plus capable d'être fidèle à son maître ou à sa maîtresse, fait moins de frais et d'avances; il veut être senti, discerné : l'homme pervers est toujours audacieux ou insinuant.

Les vils suborneurs, les corrupteurs les plus dépravés s'àttabhent aux femmes . les plus ain^bles et les plus estimables, comme les vers s'attachent aux meilleurs fruits.

Les femmes , oniinairemaoït, .fent peu pour un amottr oontre lequel eUiy& ont pe^'âdt.

Quai»! l'amotir est vain^eiir , il hérite des fi>rces qae lai^ertn Itii a opposées.

Et la vertu ^ égalemeixt^ <{uand elle triomphe y hérite des fin^ces que les passions kd ont of^osées. ^

Uon renonce souvent à Tamour, poiuavoir été trop heureux ou trop malheureux par lui; parce qu'on désespère de rencontrer aussi bien, ou parce qu'on craint de rencontrer aussi mal.

Les femmes vraies et naturelles inspirent plutôt Tamitié que Tamour : les femmes timides ou coquettes inspirent plutôt l'amour. A ce dernier sentiment il faut des voiles ou du manège.

Vous vouliez de la beauté, elle n'est que piquante ; vouis demandiez des sentîmens , elle n'est que coquette-. Il vous fallait de la raison, dé la délioate^e, de la douceur^ elle est légère, incOHSÎderée , capricieuse.

EUe a toutes les grâces de l'amour, avec toute sa malice et toute sa cruauté. Elle vous enchante et vous désole tour-à-tour , vous dçnne lieu, vingt fois^le jour, de vous flatter

3o CHAPITRE II.

de vous désespérer^ de la bénir et de la maudire. Elle vient de vous presser tendrement la main y et y dans le même lieu , presjque au même instant y elle adresse un regard à celuici^ un sourire à celui-là, prête l'oreille aux propos galans de Valère , et accepte le billet que Léandre lui a furtivement glissé. Vous devenez son amant déclaré : c'est pour vous un lien puissant , un engagement solide et inviolable; ce n'est pas la moindre attache pour elle : elle continue de se livrer à la dissipation, au manège de la coquetterie , de recevoir les hommages de mille adorateurs, d'entretenir leurs espérances, d^ flatter leurs désirs. Vous recherchez des tête-à-têtes, des entretiens intimes, qu'elle n'a pas le temps de vous accorder ; elle vous échappe, et s'emporte au tourbillon des plaisirs. Vous croyez avoir des droits de vous plaindre, vous voulez gronder , et c'est vous que Ton gronde: vpus êtes un. fôçheux, im bourru, un homme exigeait et impérieux, avec lequel on ne saurait vivre. L'on vous réduit à vous défendre, même à faire des excuses. Vous en venez au point de tout soufifrir pour avoir la paix , et de vous dissimuler des torts qui

DES FEMMES, ETC. 3l

VOUS forceraient à rompre des liens trop chers . Vous désireriez au moins qu'on secondât votre aveuglement volontaire y qu'on usât d'un peu d'adresse et de mystère, qu'on vous trompât habilement; ce qu'on ne veut pas même vous accorder, et votre feiblesse est précisément ce qui vous perd. Tant de résignation, de soumission, lasse et fatigue. On prenait plaisir à vous tourmenter, à exciter votre ja^ lousie, on s'amusait de vos boutades et de vos fâcheries. Que faire d'im honune si commode et si patient ? y a-t-il rien de plus fade pour une coquette ? Vous ne vouliez p^s prendre votre congé , on vous le donne ; et vous avez bientôt un successeur ; car ce n'est pas à l'amour qu'on est infidèle , c'est à l'amant.

Les femmes sont comme les enfans : il faut souvent vouloir leur bien malgré elles; et combien peu d'hommes en sont capables! La plupart ne cherchent qu'à les amuser, ou à s'en amusef. ^ '

Il y a peu de maris qui n'aient à se reprocher l'inconduitede leur femme, et c'est pour cela qu'ils en partagent le déshonneur dans l'opinion publique. Ainsi, ce qu'on appelle

32 CHAPITKE II.

préjugé n'est qu'une justice raisonnée y utile aux moeurs (i).

Une ferame est à son mari ce qu'un premier ministre est au souverain. De droit l'inférieure, elle dericnt souvent supérieure par le fait; et, habile à saisir sa faiblesse, c'est par' là qu'elle le gouverne , en ne lui laissant que les apparences de l'autorité.

En fait de mariage , les jeuiies gens ne devraient pas avoii' V initiative ; mais ils devraient toujours avoir leur veto.

Les femmes galantes font bien du tort aux femmes tepdres, elles en prennent le langage j ce qui fait qu'on les confond dans le monde, où le sentiment, à présent, est tourné en ridicule. On n'y croit plus, depuis qu'il a servi si souvent de prétexte ou de vofle à la débauche.

(i) A Rbme y la loi Julia ordonnait qu^on ne pourrait accuser une f«mnie d*adnltère,qu*après avoir accusé son mari de favo* riser ses déréglemens.

Beaucoup de femmes premient leur imagination pour leur cœur, et croyent éprouver la plu$ vive passion, lorsqu'elles ne font que la rêver.

Alélite est dans la position la plus désirable. Elle a de la fortune, elle est aimable e% belle. Rien ne lui manque pour faire son bonheur et celui des autres. Mais, inspirée par un J^cheux génie, elle fait tout le con-^ traire. Une vie paisible et douce ne saurait lui convenir : il lui faut du mouyi^m^iit, d^ embarras, des sentimens et des événement exlraordinaires. Son esprit et son cœur ont besoin d'inquiétude y d'a^^tion ^ et qui pourrait lui en fournir davantage qjie Tamour? C'est donc l'amour qui fait sa principale occupation. Mais ne pensez pas qu'elle recherche des conditions convenables, des qualités assorties. Non^ il faut qu'on soit victime ou qu'elle le soit. ËUe se plaît à lutter contre les difficultés que ]»*ésentent l'âge > l'état, les sentimens, le caractère . Il lui parait piquant de rendre sensible un vieillard, un ecclésiastique, un homme grave et austère , ou de rendre infidèle l'amalit bien épris

d'unie autre femme, de son amie, peut-être.

Uinterêt de la coquetterie lui donne presque toutes les émotions de la passion : on la croirait touchée, lorsqu'il n'y a que la résistance qui l'excite : mais cette fausse apparence la rend plus dangereuse. Elle vous flatte, tous cajole , vous caresse , vous comble de bontés et de prévenances, vous environne de soins tendres et délicats , vous enlace de mille séductions . Le moyen de résister ? On succombe . Là est le terme de votre enivrement, de votre bonheur. Vous n'aviez qu'à vous louer d'elle, vous n'avez plus qu'à vous en plaindre. Sa vanité est satisfaite, elle a triomphé des obstacles : quel attrait présentez -vous désor-^ mais? On ne voit plus que vos rides, votre profession, votre humeur, vos ridicules ou v»f torts. On vous négHge , on vous méprise.

v^u5 êtes humilié de votre disgrâce , indigné, outré d'avoir été joué. Qui vous vengera d'elle? elle-même. Mélite est la victime de son propre poison. Si des difficultés à surmonter l'amusent , il n'y a que des difficultés insurmontables qui puissent la toucher. Elle devient donc sensible pour qui ne saurait l'être^ son cœur s'enflamme où se brise sa puissance^

Mélite se consume d'un amour sans retour; elle s'est éprise d'un ambitieux.

Les Français ont partout la préférence des £^nmes, parce qu'ils leur présentent à la fois les rapports et les déférences qui les flattent le plus, et qu'aux qualités mâles et nobles de leur propre sexe , ils joignent les qualités agréables de l'autre. Généreux et braves , comme les hommes doivent être, ils ont la sensibilité, la grâce, la délicatesse et le tour d'esprit des femmes. Mais ils sont légers et volages... C'est une convenance de plus.

Il résulte de là qu'en France les sexes sont beaucoup plus mêlés qu'ailleurs , parce que les goûts et les penchans ont plus de con-» formité.

Rousseau observe que le conunerce trop fréquent des deux sexes écbànge les caractères dîstinctifs que la nature leur a donnés* Il en fait un sujet de satire contre les femmes : on pourrait en faire un sujet d'éloge. En effet, ne serait-ce pas pour cette raison que les femmes, en France, ont souvent joué le rôle des hommes^ dans des circonstances ma-«

jeures, et qu'on y compte plus d'héroïnes que partout aillaura (i).

il y a des hommes avec qui on ne saurait être flatteur, et des femmes avec qui on ne saurait être galant , sans être impertinent.

Les femmes coupables qui médisent de leur Sexe ont un double intérêt : d'imposer par un faux air de sévérité, si on ne les connaît pas, de s'autoriser par l'exemple, si on les connait.

Une femme sans douceur est un fruit sans suc, une fleur sans parfum. Cette qualité aimable est l'ornement ou le supplémecit.de toutes les autres. Elle pare la beauté, elle excuse, la laideur; et la nature ne semble l'avoir mise sur la figure des femmes que pour annoncer qu'elle doit être dans leur âme .

(i) Pendant la révolotion, une seule femme montra de la faiblesse sur i'échafand ; une seule f^mme ne sut mourir. C'est qu'eHe A'aTait su vivre. J*ai nommé la Dubasry.

DES FERMES ^ ETC. 3j

Ëlise n est pas régulièrenient belles elle est mieux que cela^ elle est charmante. Il y a tant de grâce, de candeur, d'expression, répandues sur toute sa personne , que le cœur la trouve jolie plus encore que les yeux.

Simple et détachée de toute prétention , elle semble craindre et fuit* l'attention qu'elle captive : elle se trouble, rougit, au murmiu-e flatteur que son aspect fait naître en tout lieu; et cette timidité modeste, ce léger embarras, la rendent encore plus aimable et plus touchante (i). En la voyant on l'aime, on voudrait s'en faire aimer j mais le respect retient les désirs téméraires, et l'on se borne à envier le sort de son frère, de son père, de son époux. Elle se met bien, toujours avec goût et décence, jamais avec luxe ni recherche :

l'on reconnaît qu'elle est encore plus parée d'elle-même que de frivoles ajustemens, et qu'elle n'a pas besoin , pour prévenir en sa faveur, de tous les sùpplémens de l'art et de la toilette. Généralement, son extérieur plaît

(0 ^lle rougit de plaire , et plait ea rougissant.

DBLII.I.E.

et intéresse plus qu'il ne frappe et n'éblouit. Il en est de même de son entretien , qui est moins vif et piquant qu'agréable, attachant, pénétrant} qui ne brille pas par des traits inattendus et des saillies heureuses, mais qui charme par la douceur, la modestie, la raison soutenue. Elle se livre* peu dans le monde, retenue par une extrême défiance d'elle-même; mais en particulier, et quand elle est sûre d'inspirer de la bienveillance, de l'affection, elle est comîniinicative, expansive, sans être îm- , portune. Elle ne vous parle d'elle-même que pour vous engager à lui parler de vous, et ce n'est point avec une curiosité indiscrète qu'elle vous interroge, ou avec une complaisance distraite^ c'est avec un véritable intérêt, qui attire , entraîne la confiance. Elle ne cherche pas, en conversant avec vous, à faire valoir son esprit, à faire admirer son éloquence, mais à vous entendre, à vous comprendre, et pour cela elle a un tact excellent; elle lit en vous souvent mieux que vous-même ; et c'est pour vous consoler, si vous avez des peines, pour vous encourager, si vous avez des craintes , c'est pour tirer un heureux parti de tous vos sentimens , les

DES FEMMES, ETC. Sq

foire servir au bien et à votre bonheur. Gela fait assez connaître son cœur; qn peut en juger par son esprit; car tout en elle s'accorde,- se correspond, forme une douce harmonie, un ensemble ravissant. EJle est sensible, délicate, obligeante, pleine de droiture et de sincérité, solide et sûre dans le commerce. Son humeur^ égalé et douce, ne s'est jamais soulevée par le moindre mouvement de colère et d'impatience. Elle ne saurait s'aigrir du malheur, de l'injustice même dont elle est l'objet; mais elle repousse avec fermeté les insinuations de la malice et de l'envie contre les autres; elle défend ou excuse les absens qu'on attaque, surtout s'il s'agit de personnes de son sexe, et ce que toutes les femmes devraient faire poiur leur intérêt comr mun, elle le fait, elle, par seule générosité; car elle n'a jamais donné prise à la médisance , à la calonmie ; sa réputation est pure comme ses moeurs : avantage qu'elle doit autant à sa prudence qu'à sa vertu. Appréciant le monde de bonne heure, sans le haïr, elle s'en est écartée ; elle a reconnu les dangers de sa fréquentation et la frivolité de ses plaisirs; elle s'est recueillie dans l'étude, elle

4o CHAPITRE II.

s'est concentrée dans son ménage et dans sa famille^ environnée d'un petit nombre d'amis choisis, au milieu desquels elle a trouvé la paix, le bonheur j et, en conservant l'estime publique, elle a conservé et développé toutes les prçcieuses qualités dont l'a douée la nature : comme ces belles plantes qui, dans la solitude et hors de toute atteinte, prennent les plus heureux accroissemens et parviennent à toute leur perfection.

Les femmes tirent de leur cœur beaucoup de vertus que les hommes n'obtiennent que de leur raison.

La bien&isance des femmes oblige et consok. Celle des hommes, souvent , ne fait qu'assister.

La compassion des femmes est déjà de la bienfaisance.

La bienfaisance, pour les hommes, est un devoir, une vertu : pour les femmes, elle est un instinct, un besoin.

.Youlez-vous reconnaître les qualités pro^ près et distinctives des deux sexes pour servir l'humanité ? Voyez dans le$ hôpitaux : ce sont les hommes qui ordonnent les remèdes^ ce sont les femmes qui les administrent.

Les femmes jugent toujours bien des choses de sentiment. Les hommes n'en jugent bien que lorsqu'ils sont amoureux.

Les hommes ne connaissent l'amour qu'après l'avoir éprouyé. Les femmes le connaissent avant, -

Généralement^ les affections des hommes dépendent de leur caractère , et le caractère desi femmes dépend de leurs affections.

Deux passions triomphent de l'amour :

chez les hommes^ l'ambition; chez les femmes, la coquetterie.

La coquetterie est l'ambition des femmes «

L'ambition rejette l'amour comme un obs^

4a CHAPITRE II.

tade , ou Temploie comme un moyen . Voyez Alexandre et César (i).

Louis Xiy a eu des maîtresses toujours conformes à son âge (a). Dans sa jeunesse^ une femme tendre et sentimentale : à son âge mûr, une femme brillante et intrigante : dans sa vieillesse, une femme sérieuse et dévote, La cour, qui copie le roi, et la ville, qui copie la cour , ont pris alternativement la teinte de ces diflFérentes époques, et Ton peut dire (Jue le caractère des maîtresses de Louis XIV a fait le caractère de son siècle, qui, dans ses variations successives, présente le tableau de la vie humaine.

Les jeunes gens, par leur naturel confiant et ajBfectuc;jix, forment facilement des liaisons 5 mais ils les rompent facilement aussi, parce qu'ils espèrent toujours en retrouver d'autres. Malheureusement, l'âge et l'expérience, qui

(i) OctaTe a suivi l'exemple d'Alexandre. Quant à Antoine, son compétiteur, pour s'être fait de Vamour un objet et non un moyen , il s'est perdu.

(3) Il semble que ce roi , exact observateur des convenances , ait voulu s'y conformer jusques dans ses amours.

démontrent le prix des ainis et apprennait à les conserver, rendent moins propre à les acquérir.

I^es jeunes gen^ prodiguent tout, parce qu'Us espèrent tout.

L'imagination de la jeunessie ûiit tous le^ frais du feonhew.

Combien d'amitiés ne sont que de la recon^ naissance, fondée sur la satisfaction de l'amour-propre, et combien de gens croyent aimer, qui ne sont touch.es que de ce qu'on Içs aime !

La manie de vouloir se faire aimer rend les femmes cpquettes en amitié comme en amour , leur fait employer autant d'agaceries, de manèges et d'artifices, pour gagner des amis, que poiu* séduire des amans. Mais la première espèce de coquetterie est pire que l'autre, parce que l'amour, souvent, veut être trompé, l'amitié jamais.

Orphise parle beaucoup de ses pmis; maiç

c'est pour dire combien elk en est aimée ^ jamais pour dire combien elle les aime. Elle est, avec eux, dans l'intimité, pleine de confiance et d'abandon; mais cette confiance n'a d'objet qu'elle-même ; eUfe en fait un privilège dont elle jouit seule ^ une sorte de droit exclusif qu'elle s'arroge. Jamais elle ne recherche avec complaisance ce qui peut leur plaire ou les intéresser, jamais elle ne s'informe avec sollicitude de leurs affaires ; elle ne les entretient que des siennes propres ; elle n'est occupée et veut qu'on ne soit occupé que d'elle; elle est le centre et le but unique de tous ses discours, de toutes ses pensées, de toutes ses actions. Cependant elle fait valoir comme les plus grandes preuves de tendresse ses épanch^nens mystérieux, les conseils qu'elle demande ou qu'elle daigne recevoir, et veut qu'on lui en sache un gré infini. Elle prend le besoin de se confier et d'être dirigée poUr de l'attachement. Orphise a des confidens, des favoris, comme les princes, ou des directeurs, comme il était de mode d'en avoir autrefois ; elle n'a point d'amis, car l'amitié est un sentiment qui veut être partagé.

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Le dirai-je ? quand Orphise dblige (et cela lai arrive assez couvent), c'est encore par intérêt personnel, poin* obtenir des louanges et des honneurs , pour attacher davantage à elle, pour enchaîner par la reconnaissance, pour asservir par les obligations. Aussi sertelle avec éclat et apparat, jamais avec délica* teSîSe et ménagement : mais comme elle craint la peine et l'embarras, elle est encore plus libérale de^a bourse que de ses soins. Elle est quelquefois prodigue et magnifique, elle n*est point généreuse; elle a plus d'ostentation que de sensibilité; et quand elle a mis quelqu'un dans sa dépendance par des bienfaits, elle en exige les soins les plus pénibles, les sujétions les plus humiliantes ; elle en fait le martyr de ses fantaisies et de ses caprices,

Orphise veut plaire, veut être aimée, veut régner , et qu'on lui rende une sorte de culte ; mais TardeuT de ses désirs à ce sujet la trompe sur les moyens, et lui fait employer les plus contraires à son but. £Ue brille, elle ne platt pas; elle est flattée, encensée, elle n'est point aimée , et son empire ne s'exerce que sur les actions, non sur les cœurs.

Nous nous attachons davantage à nos amis^ quand noUs avons occasion de les reprendre ou de les obliger. Voilà pourquoi leurs défauts et leurs malheurs ne nous déplaisent pas toujours. Nous nous ennuyons un peu de leur perfection ou de leur trop grand bonheur^ qui nous rend inutiles pour eux.

Les malheurs resserrent les liens du cœur.

L'amitié s'enrichit des pertes de Tamour,

Les intérêts de nos amis nous inspirent des conseils^ auxquels nous nous attachons davantage qu'à Cies intérêts mêmes.

Nous savons presque mauvais gré à nos amis de leurs succès^ quand ils donnent un démenti à nôtre jugement.

Nous ne nous prêtons à la confiance des autres que pour qu'ils se prêtent à la nôtre j nous n'écoutons que pour être écoutés, im-»

patiens de prendre notre tour, et beaucoup plus occupés de ce que nous avons à dirç que de ce qu'on nous dit.

Vous avez des secrets à garder. Dorilas vient de vous livrer tous les siens ^ et il peut exiger un juste retour. iN'appréh^idez pas cet embarras. Dorilas vous quitte de votre confiance^ pourvu que vous essuyiez la sienne. Il jugera de votre affection par la part que vous prendre» à ses intérêts, non par celle que vous lui ferez des vôtres.

Les gens vi& et passionnés s'attachent par la confiance qu'ils accordent. Les gens tranquilles et inoccupés s'attachent par la confiance qu'on leur accorde.

Vous entreteniez Ergaste. Dans l'entraînement de la conversation, dans l'effusion du cœur, une indiscrétion grave vous est échappée. Vous voudriez la ressaisir; vous êtes inquiet, tourmenté. Tranquillisez-vous : Ergaste n'a rien entendu, il était trop occupé de lui.

n en est de la confiance conune de l'amour, il ne feiut rien lui accorder, quand on veut lui refuser quelque chose.

Si TOUS dépenses rotre confiance avec tout le inonde ^ que gardes-vous pour tos amis ?

Tous les hommes veulent être aimés ^ et presque aucun ne peut supporter la meilleure preuve d'affisction^ qui est la sincérité,.

Il faut être réserré avec les gens du monde^ vrai avec les gens qu'on estime , franc aveo ceux qu'on aime.

Pour être sociable^ même pour être juste, il ne faut pas trop compter avec les hommes, en exiger une réciprocité trop exacte. La nature nous ayant doués diversement, ne nous a pas rendus capables des mêmes choses.

Le commerce de Famitié ne s'établit que sur une sorte de compensation, un échange de services à peu près équivalens, non sur une taxation rigoureuse de procédés semblables.

L'on serait souvent en défaut, si l'on devait toujours payer de la même monnaie qu'on reçoit.

Il y a des différences qui s'accordent et des ressemblances qui se contrarient. L'har-

monie'^ dans les liaisons intimes, naît souvent de caractères opposés, comme en musique, elle se forme de voix et d'instrumens divers. Mais s'il ne faut pas toujours de la conformité dans les Immeurs pour s'accorder, il en faut dans les sentimens et les principes.

Ce qui rend si vives les querelles des amis et des amans, est que celui qui a le plus raison a presque toujours un peu tort.

On dit quelquefois du mal des gens qu'on aime; mais on ne veut pas que les autres en . disent.

Pour être vraiment propre à Famitié, il faut avoir acquis la connaissance des imperfections humaines, et l'indulgence qui les fait supporter.

Combien d'amitiés qui ne sont que des - associations d'amour-propre, où l'on est tacitement convenu de se faire valoir mutuellement !

Souvent tout le mérite des autres à nos

5o > CHAPITRE II.

yeux n-eôt que le cas qu'ils font de notre propre mérite.

L'accord de bien des gens n'est que l'art de la dissimulation. Si l'on mettait plus de franchise dans les relations sociales, il y aurait et plus de divisions et plus d'intimité.

La plupart des hommes savent mieux vivre avec leurs supérieurs et leurs inférieurs qu'avec leurs égaux. L'ambition est attirée près de ceux-là, la vanité est flattée près de ceuxci, tandis que l'intérêt éloigne des autres, avec lesquels on a des concurrences et des rivalités à soutenir. Il n'y a que les gens capables d'une véritable amitié qui recherchent leurs égaux : en même temps ils paraissent difficiles aux grands et aux petits , parce qu'ils ne veulent pas plus aduler qu'être adulés. Mais combien peu sont capables d'une véritable amitié !

L'amitié est tellement supérieure à l'amour, que celui-ci ne devient parfait qu'en se combinant avec l'autre, en empruntant sa douceur, sa sincérité et sa confiance.

DES FEMMES^ ETC. 5t

L'amitié ne soufiEre aucune inégalité. Un protecteur ne peut être un ami, s'il ne fait al)straction de ses titres et de ses droits. Il faut même qu'il prenne sur lui Jes obligations, et "qu'il paraisse reconnaissant des services qu'on yeut bien recevoir. Il n'y a que ce moyen d'efifacer la supériorité que donnent les bienfaits. Mais une telle conduite est bien • rare : elle exige presque autant d'habileté que de générosité et de délicatesse.

Les gens d'un caractère faible, passif dans leurs affections, ne s'attachent que par habitude ou par sujétion . Le hasard , plus que le cœur, décide de leurs liaisons. Ils ne prennent pas des amis, ils les reçoivent.

C'est un grand malheur d'aimer quelqu'un qui manque de caractère. Eût-il pour vous la plus vive affection , il n'est pas le maître de la prouver, et jamais l'on ne peut le posséder entièrement. Comment serait-il bien à vous ?

Il n'est pas à soi-même, dépendant de toutes les circonstances et de tous ceux qui veulent prendre de l'empire sur lui. Inhabile à se diriger, il ne suit dans sa conduite , ni ses pro-

5a CHAPJTRE 11.

près inspirations ^ ni ses sentimens^ ni ses désirs ^ et souvent ce sont les personnes qu'il aime davantage qui ont le plus à se plaindre de lui.

Il y a des gens qui aiment à se laisser gou* vemer; mais ils y mettent du choix et du discernement. Cela n'est pas faiblesse^ c'est paresse. La véritable faiblesse se laisse gou* vemer indistinctement, et souvent involon^ tairement.

Il n'y a que les âmes fortes qui puissent suivre toute leur tendresse et s'élever à un grand dévoûment.

Les personnes qui aiment exclusivement , ne sauraient jouir d'un bonheur solide : mille accidens viennent le troubler : l'ingratitude, les inconstances, Tabs^ice, les maladies, la mort. En doublant son être, on double ordinairement ses maux. Il n'y a peut-être de véritablement heureux que ceux qui n'aiment personne, ou ceux qui aiment tout le monde : mais ç est une félicité que généralement on n'envie pas.

Uon est inconstant, ou parce qu^on ne connaît pas assez le monde, où parce qu'on le connaît trop. Ainsi rhorame novice et rhomme blasé sont également sujets à changer : Tun, parce que tout le séduit; Tautre^ parce que tout Vennuie.

Souvent Ton n'est constant que par paresse, ou par timidité, parce qu'il en coûte de se faire de nouveau connaître, apprécier, et parce qu'on craint de ne pas aussi bien réussir.

On revoit et Ton se rappelle avec plus de plaisir ceux dont on a été aimé que ceux qu'on a aimés^

Souvent l'on vante ses amis , moins pour leur donner de la considération , que pour s'en donner a soi-même , et , en exaltant leur attachement, l'on veut moins en faire honneur à leur cœur qu'à son propre mérite.

Dans la jeunesse , on a plus besoin d'aimer : dans l'âge mûr et dans la vieillesse, on a plus besoin d'être aimé.

Une nlère et sa iiUe sont rarenfent d'accOrd sui' le mérite d'un homme. La première vient de parler à l'autre d'un amant dont elle voudrait la détacher : elle croit en avoir fait un portrait odieux^ et il se trouve précisément que ce qu'elle en a dit ne sert qu'à le faire aimer davantage. Il en est de même d'un père qui voudrait prjévenir son fils contre des goûts et des plaisirs dangereux : il fait si bien, qu'il inspire au jeune homme l'envie de IcS coix-'naître.

En général^ ce qui rend les discours de l'âge mûr et de la vieillesse si peu propres à la jeunesse, c'est qu'on ne se souvient plus de la sienne, et qu'on emploie des raisons qui ne sauraient toucher ni être goûtées, \oyez deux jeunes gens qui se conseillent entre eux, animés par une noble émulation : commCf ils savent rendre toutes les vertus aimables et persuasives! Ils en font des passions sublimes, opposent le sentiment au sentiment, et emploient le langage du coeur contre les intérêts du cœur.

Que la jeunesse est aimable ! Elle a toutes les affections douces et tendres , tous les seati-^

métis niables et ^énétewL. Il âtudrait. Vaàorei^y 'SX elle était moins présomptueuse. Mais comme le mal se trouve toujours à côté du bien , ce dléfatit vient en. elle de ée qui fait ses plus heu-^ reuses qualités. Uexpcrieûcé, qui ,nous ap* prend à nous défier de nous-mêmes^ nous apprend aussi à nous défier des autres , noud rend fix)ids, insensibles, égoïstes, nous rétrécit et nous sèche, et généralement Ton perd plus qu'on ne gagne, en acquérant ce qui manque au jeune âge.

L'amour et l'amitié extrêmes sont des sen»

timens anti-sociaux; ils concentrent dans Uft seul individu les affections qui doivent se ré-* pandre sur le genre humain (i).

Il y a un amour sur lequel on ne se blasé

(i) Je me kàté Ae prévenir les réclamations. Il ne s'agit id que de Vexcés. L'amour et l'amitié , qui attendrissent le cœu^ sans l'absorber , ne font qu'inspirer une bienveillance et un6 indulgence générales, et s'ils rendent quelquefois difficile ^ exigeant, c'est avec l'objet aimé ; il n'y a que lui que l'on vott« drait voir parfait.

jamais y et qui augmente avec l'âge; c'est Tamour de soi-même.

L'égolsme hérite de tous les autres sentimens dans le cœur humain.

La vue du mal fortifie ceux qu'elle ne peut corrompre; et quelquefois l'indignation contre le yice produit plus de finit que l'admira*' tion pour la vertu,

II est aussi difficile d'être vicieux^ quand on s'est fait une habitude de la vertu, qu'il est difficile d'être vertueux, quand on s'est fait une habitude du vice. Ne dédaignons donc pas les petites occasions, qui peuvent décider de notre conduite dans les grandes.

Quelqu'heureusement né qu'on soit , on a besoin d'exercice pour s'affermir dans le bien, et la fortune contribue beaucoup à cette éducation. C'est elle qui présente les épreuves : en

58 CHAPITRE m.

les propordonnant à nos forces, elle peut nous amener par degrés à la plus solide vertu. Mais si, sans préparation et sans gradation , elle nous offre tout-à-^coup des occasions trop périlleuses, il est à craindre que nous n'y succombions , et cpji'avec les meiUeiures dispositions, nous ne deTepionsyicîiÇii^.

Celui qui doit le plu^ à soi-même, doit encore davantage à la fortune.

L^L fortune a &it de Cléobule un bowme opulent, et de Lisii^aque un bomme puis-?

sant. Ne vous plaignez pas, Ëumène : d'aor cord avec la nature , elle a fait de vous un bonnéte bonyne.

Ce n'est pas la fortune qui est aveuglé , ce sont les bonimea.

Quelque malheureux, quelque mal partagé que Ton paraisse , on est toujours ce qu'on doit être, quand le sort se conforme aux vœux de la nature.

Le peu d'accord que l'on remarque entre

DES VICES, ETC. 5g

le sort et la nature n'est souvent qu'apparent, et il y a , dans le monde , plus d'ordre qu'on ne pense.

- wi

Hermas met tous ses soins à s'enrichir. Que lui importent l'honneur, la réputation, la gloire?... Je l^approuva, Hermas, fetis argent de tout; acquiers, amasse de grands biens :

tu n'en auras jamais assez pour couvrir tes ridicules et tes vices.

Et que dites-vous de Chrysante, qui se vante de posséder les plus beaux chevaux , les plus beaux équipages „ d'habiter les plu$ somptueux appartemens , d'y doimer les fêtes les plus brillantes et Iqs plus recherchées?... Je dis qu'il faut laisser Ghrysapte se prévaloir de quelque chose. S'il n'était riche, que serait-il?

Vous voudriez voir votre ami en faveur , parce qu'il a du mérite. Mais s'il était en faveur, aurait-il du mérite? Et puis serait-il votre ami ?

Dorus jouit de ses richesses, Cynéas de son

6o CHAPITRE III.

pouvoir^ Nicancbf^ de sa noblesse^ et PhUémon jouit de lui-même.

Pour les uns ^ la richesse est un dédomma* gement; pour les autres^ elle est une épreuve.

L'on vous félicite de votre bonne, fortune ^ Théagène ; l'on y voit la récompense de vos mérites. Moi, j'y vois l'écueil de vos vertus.

Ce ne sont pas les épreuves les plus diflSciles auxquelles on succombe le plus aisément : on est prémuni contre elles, et l'on se fait un point d'honneur, une sorte de gloire de leur résister. Les plus dangereuses sont ordinairement les plus faibles, parce qu'on ne s'en défie pas assez, et que s'approchant trop du péril que l'on méprise, on finit par y tomber.

Un homme fort se relève quelquefois plus fort encore après une chute.

Souvent on n'irait pas si loin dans le chemin de la vertu, si on l'avait toujours suivi.

DES VICES, ETC. &l

Von s'attache à la vertu lorsqu'on y revient, comijae un bien perdu devient plus cher lorsqu'on le retrouve ; comme la santé paraît plus précieuse après la maladie»

Les reproches que se fait un honnête homme, qui s'est rendu coupable, vont toujours plus loin que ceux qu'on lui fait.

La faiblesse et la lâcheté se laissent entraîner par leurs premiers pas dans le mal. La générosité n'est point satisfaite qu'elle n'ait réparé les moindres fautes par les plus grands efforts de vertu.

Félicitez-vous d'avoir à reprocher quelque tort à un honnête homme : ses regrets vous en font un ami. Mais qu'un méchant vous offense, même contre son gré, il en prend sujet de vous haîr^ et ne peut vous pardonner que vous ayiez quelque chose à lui pardonner.

Je ne sais s'il est plus dangereux d'offenser un homme lâche et méchant , que d'en être offensé.

. Il y a encore une manière d'attirer son res-

gentiment ^ c'est de lui faire phis de bien qu'il ne vous fait de mal. Il se soulage par là haine du poids des obligations et du tourment des remords.

Chez l'homme pervers, l'ingratitude ne s'arrête pas à l'oubli des bienfaits, elle recule jusqu'à la haine.

On se pervertit en voulant être rigoureusement juste envers les hommes, en se piquant de leur rendre procédé pour procédé. Il faut être mieux que cela pour son propre avantage, il faut être généreux.

Défendre ses enneims, quelle plus noble manière de se défendre contre eux ?

Mais si je ne gagne mon ennemi, en lui Élisant du bien, je le rends irréconciliable. — Qu'importe, si vous le rendez impuissant à vous nuire ?

Il y a plus d'habilité à dé^anuier son enneini qu'à le tuer.

Il n'est point honteux d'être la dupe des

DBS VICES, ETC. 63

vicieux ; il Test seulement d'être la dupe du vice.

L^întérét de la justice est si évident, que les méchans et les fripcm$ cessent de Fétre quand ils se trouvent réunis, et n'ont plus, à nuire, l'avantage que leur présentent les gens de bien. Leur perversité même les force à s'imposer une police plus sévère, qui les ramène plus promptemént à la probité, quelquefois à la vertu. Voyez dans les colonies, composées ordinairement de la lie des métropoles. Voyez encore les anciens romains : de malfaiteurs qu'ils étaient, que sont-ils deve* mis en peu de temps?

Pourquoi vous affliger de l'ingratitude? Le prix du bien&it n'est pas dans la reconnaissance, il est dans le plaisir d'obliger.

Si la bien&iisaiice ne rencontrait jamais de coeurs ingrats, serait^elle une vertu?

j&/e/Z;^if]f^sous-«nt€ptid services; mais les services ne sont pas toujours des bienfaits. Ceux-ci réclament là reconnaissance et savent l'ins^

pîrer. Il y a des services qui n'imposent que des obligations. La forme et les moti& mettent de la différence entre ces deux choses. Les services ne sont pas rares dans le monde ; ce sont les bienfaits qui le sont.

Si la bien£3iisance était toujours désintéressée^ la reconnaissance le serait davantage.

C'est retirer ses bienfûts que de les re^ procher.

Il y a des gens qui, en obligeant^ ferment le cœur à la reconnaissance. Ils abusent du besoin qu'on a d'eux, et imposent tant de soins, tant de sujétions, pour les services qu'ils rendent , qu'ils se paient par leurs propres mains. En vous ôtant tout le plaisir de la reconnaissance, ils s'ôtent tout le mérite du bienfait.

Quand on prête à de trop gros intérêts, on s'expose à perdre le fonds.

L'exigeance des protecteurs fait des ingrats, comme l'avarice des usuriers fait des fripons : on nie la dette pour ne pas se ruiner.

Hoiiime$ légers et frivoles, follement dissipateurs, essayez de la bienfaisance, essayez seulement; et quand vous aurez goûté cette pure jouissance, vous renoncerez à tous vos vains amusemens. Mais vous> surtout, que l'ennui consume et que la langueur abat, tristes victimes des passions, vous chez qui les illusions déçues n'ont laissé que vide et sécheresse , vous croyez avoir épuisé tous les plaisirs, le plus délicieux yous reste, et de celui-là on ne se lasse jamais; faites du bien. Touchez cette corde inconnue dans votre âme; le doux son qu'elle rendra réveillera vos sens éteints, ranimera votre existence flétrie, renouvellera tout votre être.

La bienfaisance a ses secrets comme l'amour.

. Le plus doux plaisir, après celui de faire le bien, c'est de le voir iFaîre.

Forcer nos envieux, nos ennemis mêmes, à souhaiter nos succès pour leur propre avantage, c'est le triomphe de la bienfaisance.

66 cHApitiiË nr.

quand ce n'est pas le chef-^d'œuvre de l'Habi^ leté«

Le regard de la vertu est plus doux que celui de la yolupté.

ïl faut plus de prudence que de force pbui* être honnête homme. 11 faut plus de force qiie de prudence pour être homme vertueux.

La force fait la vertu, la sagesse fait Thon-* nêteté j mais il y a quelquefois de la vertu à ne paraître que sage et honnête.

Certains hommes passionnés ne savent point être simplement honnêtes : ils sont vicieux y ^ 8*ils ne trouvent, poiu* être vertueux, des inotifs dignes d'inspirer leur courage.

Le goût du public pour les choses extraordinaires est cause qu'on néglige souvent son devoir pour faire au-delà > et que des gens qui font parfois dé très*belles actions , tout coupables et relâchés dans leur conduite habituelle.

DES Vices 5 wfc. 67

Faites votre devoir ^ • pour mériter qu'on vous loue de faire aû-delà.

Il y à des devoirs si difeciles à remplir, qu'ils rendent faciles toutes les Vertus.

On est coupable de ne pas chercher à s^enrichir de nouvelles qualités. Mais on l'est davantage de ne pas faire usage de celles qu'on a, ou d'en faire un mauvais usage.

Vous êtes comptable de ce que vous avez reçu, avant de l'être de ce que vous avez pu acquérir.

L'imagination né saurait se représenter tout le bien et tout le mal dont l'homme est ca.^ pable. La puissance du cœur pa$se celle de l'esprit.

Cliacun porte en soi le module qu'il s^ pro* pose d'imiter. Ce modèle est plus ou moitié pacfait^ selon les forces de l'âme et de l'esprit^

Les lumières de Pesprit donnent des forc>e# à l'âme. î

68 CItAPiTKE III.

Il y a des gens dont Fâme corrigéTesprit, Il y en a d'autres dont l'esprit corrige l'âme.

Une belle âme élève un génie médiocre, rectifie un esprit faux. Un beau génie redresse souvent des penchans pervers, et purifie une âme vicieuse.

Il y a un degré de vertu où l'on ne saurait parvenir avec un esprit borné.

La poursuite d'im mieux indéfini est aussi utile en morale qu'elle est dangereuse en politique. Dans le premier cas, elle ne peut que perfectionner : elle empêche le mérite de se glorifier, en éloignant toujours le modèle qu'il s'efforce d'atteindre , et en lui présentant ce qu'il acquiert comme un moyen, ja-* mais comme un but.

Comme c'est le propre du vrai mérite de vouloir toujours mieux faire qu'il ne fait, l'homme qui a le plus de mérite doit être le plus modeste. Au contraire, le plus borné est ordinairement le plus vain et le plus content de soi-même, parce qu'il est incapable

de découvrir au-delà de ce qu'il sait ou de ce qu'il fait.

Les louanges, qui corrompent les âmes bibles et vaines , perfectionnent les âmes nobles et bien nées. La confiance dont elles les animent leur feit acquérir de nouvelles qualités, leur inspirent déplus hautes vertus.

Une noble émulation excite , enflammç l'homme généreux ; il ne veut jamais être au-dessous de l'opinion qu'on a de lui , et ne voit dans les éloges qu'on lui fait que des obligations de les mériter.

Voulez-vous louer un homme vertueux d'une manière digne de lui ? louez la vertu.

L'émulation est intéressée à reconnaître et à jEaiire valoir dans les autres des qualités ou des vertus qu'elle se propose d'imiter , même de surpasser. L'envie et la jalousie, au contraire, nient, dépriment et rabaissent le mérite qu'elles désespèrent d'atteindre.

Il ne faut pas chercher à changer son naturel, mais s'appliquer à en tirer le meilleur

70 CBAPITRB m.

parti possible. La raison mène à la vertu et^ au bonheur par toutes sortes de voies.

Souvent une qualité devient un défaut /et un défaut devient une qualité. On peut descendre du bien au mal y et remonter du mal au bien , sans perdre la forme primitive de son caractère. Ainsi Favaî?e se corrige en devenant économe , le prodigue en devenant généreux j et dans Tautre sens , la prudence dégénèi^ en méfiance^ là bravoure «n témérité^ l'ordre et le soin en esprit de minutie.

Le monde est aussi facile pour le vice qu'il est rigoureux poiir la vertu. Il sait bon gré à l'un de tout le mal' qu'il ne fait pas^ ^mauvais gré à l'autre de tout le bien qu'elle ne peut fedre. Si Fon n'avait pour but que la considération du monde ^ il faudrait commettre de mauvaises actions pour faire apprécier les bonnes.

Il est tout naturel d'éti'e sociable , quand on ressemble aux autres hommes : le mérite est de l'être, quand on vaut mieux qu'eux j quand, supérieur aux vanités , aux faiblesses,

aux puérilités -du nonde^ on sdt les souffî*ir et les excuser.

On n'est qu'à demi-yertueux , quand on Fest sms^ indulgence.

Ce qui parait indulgence n'est souvent qu^insouciancè ou légèreté. JMTms sentir^ réfléchir et pardonner, voilà la vertu.

Nous ne verrkxns pas si bien les défauts des autres, si nos propres d^&uts ne nous ai-:

daient aies voir.

Les vicefrSDtnt tellement haïssables, que ce soiot presque toujours ceux qu'on a eus pour lesquels on est le moins porté à Pindulgence ; comme si cette coimaissance propre nous pé-* nétrait davantage de leur horreur. Mais la véritable sagesse, profite en sens contraire d'une telle expérience .

. A qui ne pratique pas la vertu , il tsm coûte rien d'en exagérer les conditions. Les plus difficiles sur le point d'honneur sont ceux qui ne se battait jamais.

Une mauvaise langue accompagne presque toujours une mauvaise réputation ou une mauvaise conscience.

Le vice appelle le scandale au secours de la honte.

Les âmes vives s'indignent là où }es âmes froides méprisent.

n y a un excès d'indignation contre le vice qui nous abaisse presque autant que lui.

Je conçois qu'on s'applique à généraliser , dans ses propos , les vices auxquels on se livre. Ma;is quel autre intérêt peut avoir l'homme irréprochable , que de faire croire à la vertu ?

Quand le ressentiment fait parler contre quelqu'un, le véritable sujet de plainte est souvent ce dont on se plaint le moins. On ne veut pas discréditer le mal qu'on dit par celui qu'on a reçu.

Il y a des gens que nous n'avons qu'à lais-

«er agir, quand nous avons à nous en plaindre, ils nous vengent assez d'eux-mêmes, et se font plus de mal que nous ne saurions leur en faire.

Avec un bon esprit , dous pouvons tirer profit de nos ennemis mêmes : en disant du mal de nous, ils nous apprennent h nojas cobt iiaître ou à Jes connaître.

Nous devons à la fortune autant de bonnes que de mauvaises qualités : elle change nos dispositions en bien comme en mal, et nous rend souvent meilleurs ou pires que la nature nous a faits.

Il ne tient qu'à nous d^ tirer parti de la mauvaise fbrtuiii^ cpmme de nos ennemis»

Pourquoi nous en plaindre,. nielle nous donne occasion de devenir meilleurs?

Plusieurs moti& déterminent ordinairement nos actions ; mais nous ne manquons pas d'en faire toujours honneur aux meilleurs, quoique ce soient souvent les moins influens.

76 cHAprrRE iiL

de bien et de mal. Mais la réflexion corrige ^ et souvent elle tourne au profit de la vertu ce <jui avait été entrepris dans l'intérêt du vice.

Le raisonnement n'est que l'auxiliaire du sentiment e

D'ordinaire, ce ne sont pas nos principes qui décident de nos actions, mais nos actions qui décident de nos principes.

L'on agit d'abord suivant ses pencbans :

.l'on raisonne ensuite suivant sa conduite.

Dis^moî ce que tu as fait, je te dirai comment tu pçnses.

Il n'est pas rare qu'on se glorifie d'un but atteint par hasard, même contre son gré.

La fortune donne raison phis souvent que la sagesse. '

L'on ne se propose presque jamais tout le^ bien et tout le mal que l'on dit ou que l'on lait.

En voyant dans les animaux certains traits d'intelligence qui passent leur portée , l'on dit que c'est Dieu qui pense et agit en eux. Ne pourrail>-on pas dire la même chose des hommes^ en bien des occasions? La plupart des grandes entreprises^ des faits mémorables^ des conduites extraordinaires^ qui influent tant dans les destinées du monde et des nations^ sont inspirées, non raisonnées. Et ces conquérans qui apparaissent conune des fléaux dévastateurs pour changer la face de la terre, et ces législateurs qui viennent , à point nommé, comme des génies bienfaisans, pour éclairer les peuples, les policer, et qui exci>cent un si puissant empire sur les esprits, qu'est-ce autre chose que les instruments d'une force et d'une sagesse supérieures?

Si tous les motii^ qui mènent à la vertu ne sont pas purs, elle les purifient. Tel homme a conunencé à être vertueux par système , par ostentation, qui le devient par le seul plaisir qu'il trouve à l'être.

Il y a des temps où l'on feint des vertus

78 CHAPITEE ni.

qu on n'a pas. Il y en a d'autres où Fo fecte des vices dont^on est exempt.

On est quelqueSdis plus vertueux qii'o veut paraître^ et l'on dit beaucoup de eh qu'on n'oserait pas faire. Il y a des fanfa:

de vices, comme il y a des hypocrites vertus.

Les ^ets , comme les actions , ne devrai être jugés que d'après leurs causes ou le motià. Et combien de icauses et de motifs 1 ignore ! Raison de ne point être affîrmatif tranchant dans ses jugemens.

Il y a des hommes qu'on taxe en mer temps d'égoisme et d'avarice, parce qu'ils p raissent vivre concentrés et d'une manièi mesquine. Examii^ez-les de près, et vous e tarderez pas à reconnaître l'injustice d'un te reproche. S'ils ne fréquentent pas le monde c'est qu'ils ont des amis, dont la société' leuj suffit; s'ils dépensent peu, c'est que leurs goûts sont simples et leilrs besoins modérés. Mais qu'une occasion se présente de soulager l'infortune, .et vous les verrez s'empresser

(Touvrir également leur cœur et leur bourse au malheureux qui Tiendra puiser à ces deux sources. — N'y^^wait-il d'autre justice que celle des hommes ?

Si rinlérêt du yice est de prendre les apparences de la vertu, Tintérèt de la vertu, quelquefois, est de se donner les apparences du vice. Lisimon ayant une fortune considérable, vitait avec une économie extrême. H était mal logé, mal nourri, plus mal v^tu, i^yait la société et les plaisirs qui pouvaient lui occasionner de la dépense, se redisait toutes^ les commodités , s'imposait toutes les privations, faisait les épargnes les plus minutieuses et les plus mesquines. On citait de lui des détails jg[ui semblaient ignobles et de la {^us honteuse paiximome. Chacun s'égayait à ses dépens; û ikait en butte à tous les traitB du ridicule et du mépris. Lisîmon y s^nblalt inseBsible. Était-il 4rHp bas pour en être atteint ? Non , il était trop élevé. Lliéro'isiiie de la vertu lui donnait la force de supporter l'ignominie du vice , et les pratiques 4e l'ava* rice la plus sordide n'étaieiat en lui qu'un moyjen sublime pour satisfaire la plus nùhit

8o CHAPITRE III.

passion^ celle de la bienfaisance. A force de soins ^ de peines^ de sacrifices^ il parvint à réaliser une somme suffisante pour fonder un hôpital; et le monde^ revenu de ses préventions, de ses injustices , lui oflFrit, dans ses regrets et son admiration, une récompense qu'il n'attendait pas de lux.

Vous avez un nom, de l'esprit, des talens^ vous êtes comblé d'honneurs et de richesses; vous possédez tout ce que le monde estime , et vous n'êtes content de rien j vous avez essayé de tous les plaisirs qu'on recherche , et vous n'avez joui d'aucun. Que vous reste-t-il à faire pour être heureux ? -^ Des heureux»

Ménophile charge l'avenir de tout le bien qu'il doit faire. Si tel événement fortuné lui arrive, si telle espérance se réalise, combien de gens en profiteront! Que de bien£adts il répandra ! Que de maux , que de misères il soulagera! C'est alors qu'on lei connaîtra, qu'on appréciera les excellentes qualités de son cœur. Et en attendant, il re£use de rendre les plus légers services , il manque aux devoirs les plus sacrés. Toujours ses dessein^

DES VICES, ETC. 8t

sont admirables, jamais ses actions. Il n'est vertueux qu'au futur.

Avec la meilleure volonté et les intentions les plus généreuses , on n'est pas toujours propre à consoler les misérables. Comme un chirurgien maladroit, on peut, en opérant avec rudesse, aggraver les maux qu'on veut guérir. L'âme n'est pas moins sensible que le corps : il faut avoir la main légère et délicate pour obliger sans blesser.

Un homme obUgeant est celui qui se plaît à rendre service , sans donmiage pour lui-^ même.

Un homme généreux est celui qui peut sacrifier ses propres intérêts à ceux d' autrui. Dès qu'on obhge à ses dépens on est généreux.

La bienveillance et Tbonnêteté suffisent pour rendre obligeant. L'amitié et la vertu seules peuvent rendre généreux .

n y a deux sortes d'égoïstes : l'un dit : Moi auant tout. L'autre dit : Moi seul.

Le premier, s'il ne sait être généreux.

8a CHAPITRE JII.

peut être obligeant. Le second n^est jahrais ni FunniFautre.

Demandez à Orgon un léger service : il vous en promettra de très-grands, afin que les difficultés le dispensent de rien faire.

Dans les services que nous rendons , la vanité de réussir remplace souvent le plaisir d'obliger. Cela est si -vrai^ qu'on sTattache d'ordinaire à ceux^ pour lesquels on est heureux, tandis qu'on se presse d'abandonner ceux pour lesquels on n'obtient aucun succès, comme si Fon craignait la contagion de leur malheur.

Il suflSt quelquefois de s'acquitter pour perdre tout l'attachement d'un bienfaiteur.

Quand la bienfaisance n'est pas une inspiration du coeur ^ elle est un intérêt bien entendu.

Le meilleur moyen d^accroître son pouvoir est de s'en servir pour obliger, et la plus ha-

bile ambition est celle qui sait intéresser le plus d'ambitions à ses succès.

Le crédit est une arme qui se rouifle, si Ton n en fait usage.

Uégoïsme^ ainsi que Ta varice, qui en eàt un résultât, se trompe souvent dans son but.

Cest une des plus sages lois de la nature, qui uous a &it naître pour la société , de rendre inutile à lui-même celui qui veut Têtre auit autres.

L^égoîsme ne prodtiit rien de ^nd : il ne sait élever ni à un grand mérite, ni à une grande fortuné : il retient dans robscurité et dans la bassesse, où il est né.

Uégoïste n a pas assez d'étofife pour devenir un bomme puissant.

Il y a des avares qui se laissent ruiner de peur de dépenser, conune il y a des lâcbes qui se laissent tiier de peur de se battre.

Uavarice rend Fargent inutile^ à force de le croire utile.

Les hommes s'attachent aux biens de la fortune, à mesure qu'ils perdent ceux de la nature, comme potu* retenir quelque chose sur la pente rapide qui les entraîne. Ils cherchent ainsi à se consoler de ce qui leur est ôté dans ce qu'ils peuvent conserver. Vaines ressources! la mort vient, qui enlève tout, et il n'y a pas de trésors qui puissent racheter un seul jour.

La vie nous échappe en détail : chaque jour nous en perdons une partie , par la mort de nos proches, de nos amis; en sorte qu'après une longue carrière , nous ne tenons presque plus à l'existence, lorsqu'elle nous est entièrement ravie.

Mais les égoïstes ont-ils des parens, ont>-ils des amis ? Aucune existence ne les touche que la leur ; leurs seuls biens sont en eux , et le spectacle de la mort ne fait que les attacher davantage à la vie.

L'égoiste ne peut apprendre à mourir j il

tient à la vie comme Tavare à son trésor.

L'instabilité du bien qu'il estime le lui rend plus précieux.

Le sage se détache de là Ibrtune et de la vie , parce que ce sont des biens périssables* L'avare et Tégoïste s'attachent à ces mêmes biens, parce qu'ils sont périssables.

La bonté est dans le cœur, la douceur dans Thumeur.

La bonté est estimable par elli^même ; mais elle n'est aimable qu'avec la douceur et la sensibilité.

La sensibilité est comme le luxe de la bon^ té; elle l'orne et l'embellit. Il n'est pas absolument nécessaire d'être sensible, il l'^st d^êtte bon. Aussi, la sensibilité ne dépend-elle pas de nousj c'est un don de la nature : la bonté en dépend, et c'est un devoir social. L'on uait sensible j l'on peut devenir bon.

Quel dommage que la modestie, qui est si aimable, soit presque toujours accompagnée

86 CHAPITRE m.

de la timidité ! Quel dommage que l'assurance^ qui est si utile ^ soit presque toujours gâtée par la présomption !

U est rare qu'on n'ait pas un peu des défauts qui avoisinent ses qualités^ et des qualités qui avoisinent ses dé&uts.

On dissimule habilement ses défauts^ en se faisant honneur des qualités qui s'en i^p* prochent et qui leur ressemblent davantage.

On dit quelquefois du mal de soi^ pour empêcher que les autres n'en disent.

Si Ton exécutait toute sa volonté, on serait meilleur ou pire. La plupart des honmies n'en sont pas capables : c'est pourquoi il y a si peu de grands hommes et de grands scélérats.

Souvent l'on n'est honnête que parce qu'on l'a été pendant long-temps, et qu'on ne veut pas en perdre le finit.

Une bonne réputation est un fi'ein qui re-

tient bien des désirs coupables^ et la crainte de Topinion fait plus d'honnêtes gens que Pamoiu' de la vertu.

La faiblesse,, qui fait tomber dans beaucoup de fautes, préserve de toutes celles où il faut de la résolution et de l'audace. C'est pourquoi il suffît quelquefois d'être faible pour ne point faillir, et il y a de certaines tentations auxquelles on ne résiste bien qu'avec de la fai- .blesse.

On doit se louer d'avoir la timidité qui retient^ quand on n'a pas la force qui sxmnonte.

Les faiblesses des gens honnêtes sont plus nuisibles à la société que les excès des hommes vicieux , par la même raison que les romans font plus de tort à la morale que les écrite ouvertement et follement hcencieùx. »

Il y a de certaines actions qui ne doivent être jugées que d'après l'esprit ou le caractère de l'individu : habileté ou sagesse chez Içs ims, elles sont sottise ou foKe chez les

88 CHAPITEE III <

autres : là, faiblesse et impuissance ; ici^ force et vertu.

L'on prend souvent la faiblesse pour la modération, la gravite pour la raison, et la paresse pour Tamour de la paix.

Ce qui rend si souvent injuste envers les hommes, c'est de ne les pas croire capables d'agir sans réflexion et *ans dessein. On les suppose criminels, lorsqu'ils ne sont (jue légers.

Nos opinions dépendent plus de notre humeur que de notre esprit*

Il y a des gens, malbeitfeùsement organisés, qui ne saisissent les choses que dans leur sens défavorable : leurs yeux, ouverts sur le mal, qu'ils grossissent prodigieusement, restent fermés sur le bien, quelque frappant qu'il soit; et les jugemens qu'ils forment, influencés.par une humeur chagrine, réaçi^ént ^ur cette même humeur, la rendent encore plus ÊLcheuse. Dans les affaires, ils ne voient que les inconvéniens et les desavantages ; dans

les hommes^ que les faiblesses et les dé&uts. Ils n'apprécient aucune qualité y ne sont toudiés d'aucune rertu. Si vous leur parlez de désintéressement^ de magnanimité^ de sublime dévouement^ le sourire de l^incrédulité et du dédain est sur leurs lèvres. Les ao» tions les plus belles sont calomniées par eux : toujours ils s'appliquent à y iipchercfaer quelque mauvais principe qui en ternisse l'éclat^ quoique motif intéressé qui en el^ace le mérite. Se défiant de tous les événemens, suspectant tous les sentimens^ ils généralisent les maux et les vices particuliers dont ils sont affectés^ et ne sont pas moins contraires à eux-mêmes qu'ils le sont aux autres. Privés des douces illusicms^ incapables de vives et généreuses émotions^ étrangers aux affections teiub:*e& et intimes ^ ils répandent partout l'ennui et le découragement dont ils sont accablés. Leur triste et froid raisonnement désenchante les plaisirs de la vie^ comme le souffle glacé de l'aquilon flétrit les charmes de la nature. Cette c^inion si désavantageuse des choses et des hommes^ en séchant leur imagination^ pervertit souvent leur cœur. Ils se prévalent des mauvais exemples qu'ils

go CHAPITRE III,

voient, ou qu'ils croient voir, pour agir mal. Nés bons, sensibles, généreux, ils deviennent^ par une expérience mal digérée, durs, ^oïstes, ingrats, malveillans ; et, malheureux euxmêmes, ils rendent malheureux tout ce qui les entoiu*e.

Déplorable pénétration, de ne discerner les défauts et les petitesses du monde, qae pour les imiter !

Il n'y a presque personne qui n'ait en soi de quoi concevoir les vices et les défauts, d'autrui.

La faiblesse est sujette à des retours sur elle-même qui la portent aux extrémités. Elle ne pèche pas moins par excès que par insuffisance, et Ton fait trop quelquefois pour n'avoir pas su faire assez.

Les excès ne sont que les efforts de la faiblesse. Celui qui est maître de ses forces n'en fait qu'un usage modéré.

Les hommes d'un caractère faible sont des

ETC. <)l

gens qui ne savent pas se tenir debout ; s'ils ne tombent d'un côté y ik tombent de Tautre.

Voyez Dorimon , il est si faible et si léger, que le moindre Tent de prospérité Tenlève et le porte aux nue^ \ mais le moindre revers le précipite et l'abat tout à plat^ Immodéré dans la joie et l'affliction , exagéré dans les espérances et dans les craintes y il ne sait pas plus supporter la bonne que la mauvaise fortune. Ses sentimens et ses jugemens n'ont aucune consistance y parce qu'ils sont tous excessife et prématurés. Son impatience l'empêclie d'arriver à rien. Pour se trop presser de jouir, il devient impuissant à jouir :

pour trop prévoir les maux, il devient incapable de leur résister : polir trop hâter l'exécution de ses desseins , il les manque presque toujoiu-s. Aussi prompt à s'enthousiasmer que facile à se dégoûter, il s'engoue de tout et se lasse de tout. Jamais il n'éprouve la juste impression des choses j avant même qu'elles n'arrivent, son imagination en a dépassé toutes les conséquences, son âme en a épuisé tous les bons ou les mauvais effets; il se consume dans l'attente, il s'use avec des

ga cHÂPitRE m.

chimères^ et manque de force pour la réalité.

n n'appartient qu'aux âmes fortes de savoir accorder la conduite avec les principes. Chez les personnes faibles^ les actions se trouverit presque toujours en contradiction avec les intentions.

La force est souvent la dupe de la faiblesse, qui trompe , faute de savoir résister.

La distraction provient de la légèreté ou de la profondeur de Fesprit. L'on est distrait, parce qu'on ne peut s'appliquer à aucune chose ^ ou parce qu'on est trop appliqué à une seule (i),

La vivacité, sans la force, ne produit que l'étourderie, l'indiscrétion, la tracasserie..

L'homme faible est cHiblieux, parce que

(i) Bfais si l'objet n'est pas digne de cette application exdnsive, il y a petitesse d'esprit, et non profonddur.

DES VICtfS, ETC. 93

rien ne peut faire sur lui une impression forte et profonde.

You& entretenez Damis d'un sujet majeur et intéressant. Il voua écoute ^ il tous conçoit^ fait des observations justes et conre** nables. Yous croyez occuper sa pensée , fixer toute son attention; mais le moindre incident TOUS l'enleTe; et^ au point le plus essentiel^ il TOUS interrompt tout^à-coup pour TOUS faire remarquer une mouche qui Tole^ une feuille agitée par le Tent^ un nuage qui pajsse y un effet de perspectire. Vingt fois tous le ramenez au sujet de l'entretien^ autant de foàs il TOUS échappe ^ pour courir à des choses fiitiles ou étrangères. Son esprit^ Toltigeant sans ceme, ne se pose nulle part. Vous TOUS enfermez aTCc lui dans un lieu obscur^ où aucun objet extérieur ne peut le détourner; c'est dans TOtre discours même qu'il trouTera des sujets de distraction : il s'écarte de l'objet principal^ pour tous interroger sur les accessoires^ pour s'amuser autour des mots^ badiner aTec une équÎToque^ ou pour TOUS citer des faits friToks qui lui Tiennent à la mémoire.

Il n'a pas plus de tenue dans la conduite

que dans le^caractère. Â*-t*-il commis quelque faute ? vous la lui représentez avec intérêt r il en est pénétré^ repentant^ et ses regrets paraissent si vi&^ que vous en éprouvez vousmême de les avoir excités. Mais le jour mèine^ ou le lendemain^ pareille occasion se représente^ et il se trouvç encore en défaut : il £aut le reprendre sur nouveaux frais , et tout aussi inutilement. Son âme^ mobile comme son esprit, tourne à tout vent; elle a trop peu de consistance pour que rien puisse s'y graver fortement* CTest un sable léger où tout s'effece, c'est une onde fiigitive qui ne saurait retenir aucune impression. Un tel caractère y avec des qualités aimables et attachantes, fait le désespoir de l'amitié et de Tamour.

Quand les gens faibles veulent montrer de la fermeté, c'est toujours à contresens.

Il y a des gens qui n'ont de force que pour persister dans leurs faiblesses, en résistant à tous les conseils de la raison et de la sagesse. Cette ténacité lès abuse ; ils la prennent pour de la fermeté , lorsque ce n'est qu'une faiblesse de plus, l'amour -propre. Ils ressem-

DES VICES, ETC. qS

blént à dés poltrons, qui combattent leurs»

clie& pour ne pas combattre l'ennemi.

La faiblesse toute simple est préférable^ parce qu'on peut la sauver (f elle-même , et que y dépourvue de prétentions , elle oflte plus de moyens de l'éclairer et de la guider.

L'opiniâtreté la plus difficile à vaincre^ est celle qui se combine avec la faiblesse.

Le cœur, pour ne point perdre ses fecultés, a besoin de nourriture , comme l'esprit. Et quelle nourriture plus fortifiante que l'amour de la vertu !

Comme un guerrier généreux appelle les combats et les dangers pour exercer son courage, de même une âme forte et vertueuse désire les épreuves difficiles pour avoir la gloire d'en triompher.

L'homme estimable gagn& à être connu et cultivé y comme ces Uvres d'un mérite sohde qui, sans éblouir à la première lecture, offi:ent, chaque fois qu'on les reUt, quelque chose d'utile et de profitable.

Armand est pen recherché dam le monde ; mais ii £adt rechercher ceux qu'il loue. Il est peu brillant; mais il £ût briller les autre» : il interroge habilement leur mérite^ et sait tou-^ jours toucher en eux les cordes qui peuvent rendre des sons plus agréables. La confiance qu'on accorde à ses discours^ à ses jugemens^ le rend arbitre des réputaticms. Il est plutôt estimé qu'aimé; mais ceux qu'il aime^ il les fait aimer^ parce qu'on est sûr que son cœur n'est pas moins juste que son esprit. U est habituellement réservé dannf la conversation générale^ non par défiance des autres^ mai^ par défiance àfi soi-même. Il prévient rarement les gens qu'il ne connaît pas^ parce qu'il n'est pas assez avantageux pour supposer qu'on sera flatté de ses avances^ et qu'il est assez fier pour n'en votdoir point faire à pure perte. Vous le verrez négliger très-souvent ceux qui peuvent lui être utiles^ jamais ceux auxquels il peut l'être. Êtes-vous malade^ affligé y malheureux^ il se rapproche de vous ; il vous rechœdie. quand tout le monde vous délaisse; votre âme^ attendrie par l'adversité^ se trouve au ton de la sienne^ et vous lui convenez alors qu'il est sûr dé vous convenir.

Ayes-vous des succès de vanité^ d'ambdtkin ^ de fortune, il s'éloigne , non par hauteur, encore moins par enyie, mais par discrétion^ parce qu'il sait <]Ue tous avez moins besoin de lui, et que, dans la prospérité, l'on peut se suffire à soi-même. Eprouvea^-vous cette félicité du cœur, dont on ne jouit qu'imparfaitement seul, et qu'il est si doux de répandre dans un sein ami, il vous ouvre le sien; vous y trouvez une délicatesse exquise , une finesse de tact qui saisit les moindres nuances du sentiment : il découvre pour vous de nouveaux' motifs d'être heureux, et, en partageant votre bonheur, il vous apprend à le mieux goûter.... Mais il est l'homme de tous les jours 5 il ne sait point se faire valoir, désirer, attendre ; il n'a de l'art que pour vous dérober le mérite de ses soins : toujours égal d'humeur et d'affection , vous n'avez à souffrir ni de ses caprices ni de ses inconstances : avec peu de besoins et peu de faiblesses, il vous donne rarement l'occasion de l'obliger ou de le reprendre, et s'il est utile à vos intérêts, vous ne pouvez l'être qu'à son cœur... Le moyen de s'attacher bien fortement à Ixii ? Il- meurt.... Vous vous apercevez alors com-^

98 CHAPITRE ni.

bien il vous manque; le vide qu'il vous laisse ne se remplit pas y et vous le regrettez comnoLe le bonheur^ dont on ne sent le prix qu'après Tavoir perdu.

lùe^Javxiié^ }fe Vàm ti\ft reprit.- IS^nMétite. — ÎD^ la ^0rtun^ — ÎD^ la (blùive.

Nous ne parviendrions à aucun but glorieux^ si la vanité ne nous cachait la faiblesse de nos premiers essais.

La persévérance est la mère des succès.

H ne faut souvent que persévérer pour faire applaudir et admirer ce qui a été le plus blâmé et critiqué.

Un esprit médiocre, mais ferme en ses desseins, l'emporte sur un esprit plus vaste, qui manque de constance et de suite.

Dès qu'on a commencé à être ferme, on

lOO CttÀPlTRE IV.

est tellement aiiimé par le succès ^ qu'on n^a plus à craindre d'être faible ^ mais de devenir dur et opiniâtre.

L'énergie n'est souvent que du bon esprit^ inspiré par une crainte salutaire , puisqu'il n'y a pas de meilleur moyen de prévenir les dan-* gers et les malheurs , ou d'en triompher, q[ue d'agir avec vigueiu*. Une parfaite indifférence de tout accident, de la mort même, ôte le courage le plus utile, le coui^age d'action^ et ne laisse qu'un courage passif, qui peut s'accorder avec un caractère faible : car la faiblesse ne suppose pas toujours la lâcheté ; ce n'est souvent qu'inertie, paresse, défiance de soi-même ou du sort. Il y a des gens q[ui craignent moins la mort que les peines qu'il faut se donner pour l'éviter , qui n'estiment pas assez la vie pour la défendre, et qui ne périssent que parce qu'ils s'attendaient à périr. On trouve, d'autre part, une sorte de courage qui n'est qu'activité, chaleur de sang, confiance, amour de la vie. Ceux qui en sont capables, ne sont pas tQujours fermes devant une mort certaine , ou ne peuvent supporter constamment la douleur et le malheur. On

DES FACULTÉS DE l'aME^ -ETC. • • -^ fOt .

n'est vraiment fort que lor$quyïKreùmt,fea..

deux sortes de courages, celui xyiî. sait:pré-^'"' venir les maux et celui qui sait les souflErir.

Le courage de bien des gens n'est que la confiance dans la bonne fortiine, et peut-être c'est celui de la plupart des héros que célèbre l'histoire.

La fortune , quelquefois , tire de nous plus de moyens que toute notre vanité n'en saurait présumer.

L'espoir est le ressort le plus actif du cœur humain , ce qui exerce et développe davantage toutes nos facultés. On ne fait que languir dans l'extrême bonheur comme dans l'extrême malheur, parce que , dans ces deux états, l'on est également privé d'espoir.

Tel craint plus les hommes que les choses ; tel autre craint plus les choses que les hommes. Celui-ci, ferme et audacieux en public, tremble à la moindre maladie, se décourage aiz moindre malheur : celui-là, au contraire, fort contre la douleur et tous les accidens de

lOa . . . CHAPITRE IV.

Ja'yle; ëst'fiuble et timide daHs le monde; la -vue aies îyîoM^ le trouble et l'embarrasse; il sait souffirir^ mais ne sait pas paraître^ ni parler, ni dominer. Le premier est plus capable de commander aux autres qu'à soimçme; le second est plus capable décommander à soi-même qu'aux autres.

Certaines âmes s'endorment au cours ordinaire de la vie, et ne se réveillent qu'aux grandes occasions, ne répondent qu'aux nobles appels de la fortune. Elles dédaignent de montrer tout ce qu'elles valent dans des conditions communes et privées, ou pour de trop faibles intérêts : il leiu* faut de puissantes inspirations, de vastes circonstances, où puisse se déployer toute l'étendue de leur mérite.

On les voit passer ainsi de la plus pâle médiocrité aux plus éclatantes vertus , et , scrutant tout-à-coup de l'obscurité, comme de brillans météores, elles étonnent et éblouissent le monde de leur vive apparition.

Les hommes supérieurs, les hommes de génie, ne sont propres qu'à commander , à gouverner, à exceller dans les arts, dans les

DES FACUliTÉS DE l'aME, ETC. Io3

sciences. Si des circonstances contraires les éloignent de cette yocation naturelle et nécessaire, ils ne font qu'embarrasser dans le monde, et s'y trouyent eux-mêmes fort embarrassés. Ignorant tout ce qui est d'un usage commun , et tout ce qui peut servir à une forlxme médiocre, ils sont plus nuls et plus obscurs que les autres hommes.

Comme il faut des artisans, des gens d'affaires, des comnris, des marchands, il est heureux qu'il se trouve si peu d'hommes supérieurs.

Jeune homme , ton pouls est cahne et bien réglé, ton humeur est égale et douce, tes désirs sont modérés; ton esprit ti!a pas plus d'idées qu'il ne peut en porter , et ton cœur n'a pas plus de sentimens qu'il ne peut en contenir : toutes tes feicultés sont en proportion avec tes besoins : remercie le ciel, il t'a fait pour le bonheur. Mais une vive inquiétude t'agite, une impétueuse ardeur te presse, une surabondance de force et d'existence t'importune; tu rêves l'infini, ton imagination s'élance au-delà du possible... Tu es impa- , tient dé concpiériï* l'admiration des horanies.

lo4 CHAPITM ir.

de faire retentir ton nom dans le monde.. ^.

Enfin la fièvre de la célébrité te dévore : cède à ta vocation, renonce aux douceurs du repos, à la sécurité d'un sort vulgaire, aux commodités de la vie : n'espère pas , dans la carrière que tu vas parcourir , de bienveillans encouragemens, de protection ni d'équité ; on ne parvient à la postérité qu'à travers les haines, les calomnies, les persécutions : sou— mets--toi aux plus cruelles épreuves ; la gloire guérit les blessures qu'elle fait. Remplis ta mission, ô généreux jeune homme! Ellle est belle^ elle est noble; elle t'impose le devoir d'instruire, d'éclairer, de guider tes semblables ; mais craies de les égarer , et songe que le génie est une puissance morale, dont on n'est pas moins responsable à Dieu que de la puissance physique.

Tu restes froid devant de si hautes destinées : d'autres soins t'occupent, d'autres intérêts te touchent. Ton esprit est vif, maïs ton âmé est sèche; tu as de l'activité sans chaleur, de l'ambition sans élévation, de l'habileté sans génie : tu as besoin d'agitations, non de sentimens ; tu vises à un grand établissement plutôt qu'à un grand nom, et tu veux^

DES FACULTÉS DE l'aMÉ^ ETC. Io5

être un homme considérable pour être considéré : livrfr-toi aux affaires , poursuis les places^ les dignités^ essaie de réussir sans intrigues y d'ayancer sans nuire y de t'élever sans bassesse , de concilier l'honneur ayec les honneurs, la justice arec la faveur. Parvenu à un poste éminent dans l'Etat, recherche le mérite , et rejette l'incapacité nuisible , la servile complaisance; apphquetoustes moyens à savoir te servir de ceux des autres : à défaut d'âme, emploie ton jugement pour faire le bien, honore les honunes pour les rendre honorables, et reconnais que la droiture, la loyauté, la probité, sont les plus sûrs moyens, sinon pour parvenir, du moins pour se main-tenir.

Quoi ! rien de tout cela ne répond à tes désirs ? Me faut-il descendre jusqu'à l'amour des richesses?... Descendre! c'est remonter qu'il feiut dire. . . Et la sagesse , et les talens , et les emplois, t'élèveront-ils jamais aussi haut que la fortune dans l'opinion pubHque?C*est eDe qui met en faveur près des femmes, près des grands, près des ministres j c'est elle qui donne un équipage, un hôtel; et qu'y a-t-il aujourd'hui de plus digne d'estimé qu'un

I06 CHAPITaE IV.

équipage et un hôtel? C'est elle qui pallie tous les vices, qui absout tous les crimes.

C'est elle qui a fait de Philémon une puissance et presque un génie, en dépit de la nature^ qui n'en a fait qu'un sot. Au surplus, coixime tout se simplifie dans ce siècle des lumières y on a simplifié les moyens de s'enrichir. Il n'est plus besoin de travail, d'économie, d'industrie ; toutes les fortunes s'improvisent à la Bourse. C'est-là, c'est sur ce terrain mouvant que tu as fondé là tienne ; c'est-là que tjx brûles de te rendre, aspirant au renom ctu plus hardi, du plus heureux agioteur. Deux heures sonnent... La lice est ouverte : l'impatience t'agite, ton œil s'enflamme du feu sombre de la cupidité. Je ne te retiens plus i. va, cours où un fol espoir t'emporte; livretoi aux chances aventureuses des spéculations, à toute la frénésie du jeu; risque et gagne de$

sommes immenses , gorge-toi d'or Mais en

revenant, jette un coup-d'œil sur la place de Justice, vois ce nom que l'on flétrit, à défaut de la personne, et mesure la distance qu'il y a de la Bourse à l'infamie

Un seul fait caractérise l'épOque. L'antre

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