H OBSERVATIONS
mots composés ou dérivés ; ainsi , tandis que les uns ont subi la modification de Ta en e, les autres ont conservé fidèlement Fa primitif.
Le tableau suivant expliquera mon assertion.
Exemples de substantifs.
De ck^hilus latin est venu caval dans la langue des troubadours : la langue des trouvères, en changeant I'a intérieur en e , a produit cheval , CHEVAUCHER, taudis qu'elle a gardé CAVALï^r^, ca- Wherie y CANk\.cade ^ etc.
Du latin CLAV^m^ les troubadours prirent clau, dont les trouvères firent clef ; et ils conservèrent toutefois CLAVi^r^ ci^kNicide, conçA^SNe, etc.
De même de nave;?z latin , les troubadours eurent NAU , qui produisit chez les trouvères nef , quoiqu'ils conservassent I'a primitif dans ]\av«/^ ^kNÎre, ^Kx^frage, ^xyigej'j etc.
ScALA latin se conserva entier dans les troubadours ; et les trouvères dirent escAelle et ESc/zeLLER, mais ils gardèrent I'a primitif dans
ESCALîE?^, ESCAL<2C?E.
Exemples d'adjectifs.
Le latin qvkhis avait fourni aux troubadours QUAL , que les trouvères modifièrent en quel ; mais leur langue conserva qual^Ve, qxikhifier, etc.
Un grand nombre d'adjectifs venant du latin en xLÙy terminés en al dans la langue des troubadours, ne changèrent point cette désinence primitive, tels que capital , claustral , égal , fatal , final , légal , principal , royal , spécial , verbal, etc. , etc.
D'autres ayant pris I'e en place de Ta , conservèrent pourtant cet a dans les mots analogues :
Casuel , casualité.
Crimind, criminalité.
Mortel , mortalité.
IVaturel , naturaliste.
Personnel , personnalité.
Ponctuel , ponctualité.
Réel, réalité.
Sensuel , sensualité.
Spirituel , spiritualité.
Universel, universalité, etc., etc.
Une autre cause de dilîérence entre les deux langues, et qui tient h celle que j'ai déjà énoncée, c'est que non seulement les finales qui étaient en A dans la langue des troubadours fiu^ent changées en E muet par les trouvères , mais encore cet e muet remplaça dans leur langue, et les finales qui , dans celle des troubadoui s , étaient en e moins m^uet, comme pair^^ mair^, etc., et les finales muettes en i et en o.
Voici quelques exemples.
Substantifs.
Latin.
Troubadour.
Trouvère.
BreviariKw ,
breviari ,
bréviaire.
Edifici?</?2 ,
edifici ,
édifice.
NotarÏM*,
notari ,
notaire.
SacrificiMw ,
sacrifici ,
sacrifice.
SsA&r'ium,
salari,
salaire.
Sanctuariww ,
sanctuari,
sanctuaire.
Servici«/rt ,
servie! , Adjectifs.
service.
Latin.
Troubadour.
Trouvère.
Adversariu*,
adversari ,
adversaire.
OrdinariM^y,
ordinari ,
ordinaire.
Precari«.y ,
precari ,
précaire.
Usurari«.y,
usurari,
usuraire.
Les trouvères employèrent primitivement lo , co, comme les troubadours , et les changèrent depuis en he^ ce.
Il m'aura suffi des développements qui précèdent pour faire juger, et de l'antiquité de la langue des trouvères, et de ses rapports intimes avec la langue des troubadours ; j'ajouterai pourtant qu'on rencontre quelquefois dans la langue des trouvères, et surtout dans le poëme de Rou, des vestiges de la langue primitive conservée, avec moins de modifications , dans la langue des troubadours. Ainsi, on retrouve sans altération des mots (juo la romane primitive terminait en an,
SUR LE ROMAN DE ROU. n
d'après la dérivation latine, et transforaiés postérieurement en EN dans la langue des trouvères; ce sont là des preuves irréfragables , des démonstrations matérielles de l'unité primitive des lanmies homocènes.
Voici de nombreux exemples tirés du Roman même de Rou.
Latin. Troubadour. Trouvère. Français.
(;hrisliani/i, Christian, crestian, chrétien.
Si volt CRESTIAN devenir.
[Roman de Rou, v. oSg.) '
Latin. Troubadour. Trouvère. Français.
Paganfw, pajan? paian, païen.
Ke Rou é sis paians en la terre sofreient.
{Roman de Rou,\. i^"^^.)'
' Quoique l'on ait dit, dès le xii' siècle même, chrétien au lieu de CRESTIAN , cette expression primitive n'a pas été entièrement abandonnée, et on la retrouve encore dans les écrits du xv siècle.
Une ordonnance de Louis XI , de l'an 1 478 , emploie cet adjectif.
« Peuples CHRESTiAKS.... Peuple chrkstian »
' Ke Hastainz li PAiàit out destruite et wastée. (v. 245o.)
A duil moroieut cil ke faiaitz ataiguoient. (v. 4941.)
Tant i aveit paiahz, si com plusors disoieur. (v. 4944)
Tant a FAïAifz atrait contre li altres gens. (v. 4977-)
Paianz m'unt en lur col levé. (v. 83o5.)
Cil ki sire ert en la cité ,
Paian de grant nobilité. (v. 8346.)
Li PAIAN fu de grant valur. (v. 8355.)
Ne s'i porent paiams desfendre
De l'estendart k'il abati. (v. 1481 5.)
E des i'Aiakz ke il ocist. (v. 1481 8 )
Latiu. Troubadour. Trouvère. Fraucais,
Mortal/i-, mortal, morîal, mortel.
Grant guerre a en sa terre de mortals anemis. ' (v. 3896.)
Latin. Troubadour. Trouvère. Français.
]VaturaU'.y, natural, natural, naturel.
Ke Richart ne perdissent lor natural seingnor. ' (v. 4625.) Latin. Troubadour. Trouvère. Français.
TahV, tal, tal, tel.
N'aveient mie usé ne apriz tal mestier. ' (v. 3966.)
J'indiquerai aussi , comme une preuve d'identité primitive, les terminaisons des substantifs et des adjectifs en or, changé depuis en our ou en EUR.'^
Une variante du manuscrit de M. de Sainte-Palaye , offie aux vers 6873 — 74 ■
Encore estoient tuit paian, IN'estoient mie crestian.
' Par vos Toussent ociz si mortal anemi. (v. 438g.)
Quer li un teneit l'altre por mortal auemi. (v. iii/|.)
* Guillame est sun naturai. sire. (v. goSo.)
Ll filz sun NATURAL seiguor. (v. gSaS.)
A vostre natcral seignor. (v. 11208.)
Barunz, font-il, franc, natural. (v. t8:o.)
' Tal vient sain à medlée ki el despartir saiugne. (v. 3952.)
Kar TAL perte i ont fête ke ja n'iert restorée. (v. ^oaS.)
Tal duil en ont Thiebaut, por poi ne fu desvez. (v.4855.)
Se il iert tal cum l'um diseit. (v. ^146.)
Od TALS armes se cumbateient. (v. i3r36.)
Ki o treis chenz armez out de tal gent victoire. (v. aa^o.)
■' Vo)ez dans Iv Roman de Rou, v. 2867 — 66, 4608 — 563 1 ,
SUR LE ROMAN DE ROU. i3
Latiu.
Troubadour.
Trouvère.
Français.
Amord'/// ,
amor.
amor,
amour.
Doloiv?/// ,
tlolor,
flolor,
douleur.
Melioivm ,
iiH'illor,
meillor,
meilleur.
Je citerai pareillement les terminaisons des adjectifs en os, changées d'abord en ous et ensuite en EUX , mais cjiii n'ont jamais varié dans la langue des troubadours.
Latin. Troubadour. Trouvère. Français.
GloriosMW, glorios, glorics, glonou.s.
glorieux.
les sub.stantifs rt/«r)7-, chalor , Jlor , honor , valor, vi'gnr, etc., et vers i4 et 463'i, les adjectifs mcillnr et anciannr.
Voyez aussi sur les adjectifs on or , les vers 1 062 , 1 85 1 , 2567 , 2368, etc.
Il est remarquable qu'à l'occasion du mot prior, qui se trouve dans une chanson du roi de Navarre, M. Lévèque de La Ravallière ait fait, tome II, page 2^5 de l'édition qu'il a donnée de ce roi poète, la remarque suivante :
« Priors, prieur, chef de communauté.
«Ha! M. le priour , mon amy, M. le priour, sauvez-moi. « (Rabelais.)
« Ce mot, avant d'avoir été françois parfait, a passé par trois '< âges; on a dit d'aliord priors, ensuite priour, et maintenant « PRIEUR. Combien de mots dans notre langue, qui ont eu autant « de peine à se façonner ! »
N'était-il pas singulier de faire une telle remarque pour restreindre au mot PRIEUR une ol)servation qui est applicable à tous les mots de la langue qui ont eu ces terminaisons ? car à peine est-il resté quelques uns de ces mots primitifs, tels qui,' major, etc.
i4 OBSERVATIONS
Ki tos tems fu mult glorios. ' (v. i5653.)
Je regarde encore comme un vestige de la romane primitive les mots conservés du radical pur latin, tels que aur d\vKum. Les troubadours ont toujours écrit aur , et les trouvères quelquefois ; on lit , dans le texte imprimé du Roman de Roii,
Conveitus fu d'AUR e d'argent. '
Le mot FÉ , employé par les troubadours , se retrouve plusieurs fois dans le texte im^primé du Roman de Rou; les trouvères se servirent ensuite de FEI ou FOI.
Par ma fé, dist Richart, jo ai encor saige esté. (v. 5oqo.)
Par ma fé , dist Richart , jo te Totrei issi. (v. 5i i6.)
FÉ li plevi , sis huem devint. (v. 6i25.)
' Sor un cheval sist MERVEittoi ,■ Dous Engleiz vit mult oRGuiiLOf . (v. i343o — 3i.) Mult cruels é inult dedaigno-ç. (v. 10002.) Maiz mult estait vkoz é bardiz. (v. i3686.) Orguili-oj sunt Normant é fier. (v. r4253.) Engino^ fu, sis aresta. (v. 16287.) Knvious, chevalerous, liontous , damagous , rous , etc. (v. 44^0 — 44'*^-)
' Asez li diina biax destriers,
Aur et argent, dras é deniers. (v. 6.571,)
E vaissels d'AUR é d'argent. (v. 6568.)
.Sun pesant d'AUR l'ad acbatée. (v. 6,535.)