‹ Observations philologiques et grammaticales sur le Roman de Rou, et sur quelques règles de la langue des trouvères au douzième siècle (volume 2)Chapitre 4 sur 55 · H OBSERVATIONS · texte numérisé non relu

H OBSERVATIONS

mots composés ou dérivés ; ainsi , tandis que les uns ont subi la modification de Ta en e, les autres ont conservé fidèlement Fa primitif.

Le tableau suivant expliquera mon assertion.

Exemples de substantifs.

De ck^hilus latin est venu caval dans la langue des troubadours : la langue des trouvères, en changeant I'a intérieur en e , a produit cheval , CHEVAUCHER, taudis qu'elle a gardé CAVALï^r^, ca- Wherie y CANk\.cade ^ etc.

Du latin CLAV^m^ les troubadours prirent clau, dont les trouvères firent clef ; et ils conservèrent toutefois CLAVi^r^ ci^kNicide, conçA^SNe, etc.

De même de nave;?z latin , les troubadours eurent NAU , qui produisit chez les trouvères nef , quoiqu'ils conservassent I'a primitif dans ]\av«/^ ^kNÎre, ^Kx^frage, ^xyigej'j etc.

ScALA latin se conserva entier dans les troubadours ; et les trouvères dirent escAelle et ESc/zeLLER, mais ils gardèrent I'a primitif dans

ESCALîE?^, ESCAL<2C?E.

Exemples d'adjectifs.

Le latin qvkhis avait fourni aux troubadours QUAL , que les trouvères modifièrent en quel ; mais leur langue conserva qual^Ve, qxikhifier, etc.

Un grand nombre d'adjectifs venant du latin en xLÙy terminés en al dans la langue des troubadours, ne changèrent point cette désinence primitive, tels que capital , claustral , égal , fatal , final , légal , principal , royal , spécial , verbal, etc. , etc.

D'autres ayant pris I'e en place de Ta , conservèrent pourtant cet a dans les mots analogues :

Casuel , casualité.

Crimind, criminalité.

Mortel , mortalité.

IVaturel , naturaliste.

Personnel , personnalité.

Ponctuel , ponctualité.

Réel, réalité.

Sensuel , sensualité.

Spirituel , spiritualité.

Universel, universalité, etc., etc.

Une autre cause de dilîérence entre les deux langues, et qui tient h celle que j'ai déjà énoncée, c'est que non seulement les finales qui étaient en A dans la langue des troubadours fiu^ent changées en E muet par les trouvères , mais encore cet e muet remplaça dans leur langue, et les finales qui , dans celle des troubadoui s , étaient en e moins m^uet, comme pair^^ mair^, etc., et les finales muettes en i et en o.

Voici quelques exemples.

Substantifs.

Latin.

Troubadour.

Trouvère.

BreviariKw ,

breviari ,

bréviaire.

Edifici?</?2 ,

edifici ,

édifice.

NotarÏM*,

notari ,

notaire.

SacrificiMw ,

sacrifici ,

sacrifice.

SsA&r'ium,

salari,

salaire.

Sanctuariww ,

sanctuari,

sanctuaire.

Servici«/rt ,

servie! , Adjectifs.

service.

Latin.

Troubadour.

Trouvère.

Adversariu*,

adversari ,

adversaire.

OrdinariM^y,

ordinari ,

ordinaire.

Precari«.y ,

precari ,

précaire.

Usurari«.y,

usurari,

usuraire.

Les trouvères employèrent primitivement lo , co, comme les troubadours , et les changèrent depuis en he^ ce.

Il m'aura suffi des développements qui précèdent pour faire juger, et de l'antiquité de la langue des trouvères, et de ses rapports intimes avec la langue des troubadours ; j'ajouterai pourtant qu'on rencontre quelquefois dans la langue des trouvères, et surtout dans le poëme de Rou, des vestiges de la langue primitive conservée, avec moins de modifications , dans la langue des troubadours. Ainsi, on retrouve sans altération des mots (juo la romane primitive terminait en an,

SUR LE ROMAN DE ROU. n

d'après la dérivation latine, et transforaiés postérieurement en EN dans la langue des trouvères; ce sont là des preuves irréfragables , des démonstrations matérielles de l'unité primitive des lanmies homocènes.

Voici de nombreux exemples tirés du Roman même de Rou.

Latin. Troubadour. Trouvère. Français.

(;hrisliani/i, Christian, crestian, chrétien.

Si volt CRESTIAN devenir.

[Roman de Rou, v. oSg.) '

Latin. Troubadour. Trouvère. Français.

Paganfw, pajan? paian, païen.

Ke Rou é sis paians en la terre sofreient.

{Roman de Rou,\. i^"^^.)'

' Quoique l'on ait dit, dès le xii' siècle même, chrétien au lieu de CRESTIAN , cette expression primitive n'a pas été entièrement abandonnée, et on la retrouve encore dans les écrits du xv siècle.

Une ordonnance de Louis XI , de l'an 1 478 , emploie cet adjectif.

« Peuples CHRESTiAKS.... Peuple chrkstian »

' Ke Hastainz li PAiàit out destruite et wastée. (v. 245o.)

A duil moroieut cil ke faiaitz ataiguoient. (v. 4941.)

Tant i aveit paiahz, si com plusors disoieur. (v. 4944)

Tant a FAïAifz atrait contre li altres gens. (v. 4977-)

Paianz m'unt en lur col levé. (v. 83o5.)

Cil ki sire ert en la cité ,

Paian de grant nobilité. (v. 8346.)

Li PAIAN fu de grant valur. (v. 8355.)

Ne s'i porent paiams desfendre

De l'estendart k'il abati. (v. 1481 5.)

E des i'Aiakz ke il ocist. (v. 1481 8 )

Latiu. Troubadour. Trouvère. Fraucais,

Mortal/i-, mortal, morîal, mortel.

Grant guerre a en sa terre de mortals anemis. ' (v. 3896.)

Latin. Troubadour. Trouvère. Français.

]VaturaU'.y, natural, natural, naturel.

Ke Richart ne perdissent lor natural seingnor. ' (v. 4625.) Latin. Troubadour. Trouvère. Français.

TahV, tal, tal, tel.

N'aveient mie usé ne apriz tal mestier. ' (v. 3966.)

J'indiquerai aussi , comme une preuve d'identité primitive, les terminaisons des substantifs et des adjectifs en or, changé depuis en our ou en EUR.'^

Une variante du manuscrit de M. de Sainte-Palaye , offie aux vers 6873 — 74 ■

Encore estoient tuit paian, IN'estoient mie crestian.

' Par vos Toussent ociz si mortal anemi. (v. 438g.)

Quer li un teneit l'altre por mortal auemi. (v. iii/|.)

* Guillame est sun naturai. sire. (v. goSo.)

Ll filz sun NATURAL seiguor. (v. gSaS.)

A vostre natcral seignor. (v. 11208.)

Barunz, font-il, franc, natural. (v. t8:o.)

' Tal vient sain à medlée ki el despartir saiugne. (v. 3952.)

Kar TAL perte i ont fête ke ja n'iert restorée. (v. ^oaS.)

Tal duil en ont Thiebaut, por poi ne fu desvez. (v.4855.)

Se il iert tal cum l'um diseit. (v. ^146.)

Od TALS armes se cumbateient. (v. i3r36.)

Ki o treis chenz armez out de tal gent victoire. (v. aa^o.)

■' Vo)ez dans Iv Roman de Rou, v. 2867 — 66, 4608 — 563 1 ,

SUR LE ROMAN DE ROU. i3

Latiu.

Troubadour.

Trouvère.

Français.

Amord'/// ,

amor.

amor,

amour.

Doloiv?/// ,

tlolor,

flolor,

douleur.

Melioivm ,

iiH'illor,

meillor,

meilleur.

Je citerai pareillement les terminaisons des adjectifs en os, changées d'abord en ous et ensuite en EUX , mais cjiii n'ont jamais varié dans la langue des troubadours.

Latin. Troubadour. Trouvère. Français.

GloriosMW, glorios, glorics, glonou.s.

glorieux.

les sub.stantifs rt/«r)7-, chalor , Jlor , honor , valor, vi'gnr, etc., et vers i4 et 463'i, les adjectifs mcillnr et anciannr.

Voyez aussi sur les adjectifs on or , les vers 1 062 , 1 85 1 , 2567 , 2368, etc.

Il est remarquable qu'à l'occasion du mot prior, qui se trouve dans une chanson du roi de Navarre, M. Lévèque de La Ravallière ait fait, tome II, page 2^5 de l'édition qu'il a donnée de ce roi poète, la remarque suivante :

« Priors, prieur, chef de communauté.

«Ha! M. le priour , mon amy, M. le priour, sauvez-moi. « (Rabelais.)

« Ce mot, avant d'avoir été françois parfait, a passé par trois '< âges; on a dit d'aliord priors, ensuite priour, et maintenant « PRIEUR. Combien de mots dans notre langue, qui ont eu autant « de peine à se façonner ! »

N'était-il pas singulier de faire une telle remarque pour restreindre au mot PRIEUR une ol)servation qui est applicable à tous les mots de la langue qui ont eu ces terminaisons ? car à peine est-il resté quelques uns de ces mots primitifs, tels qui,' major, etc.

i4 OBSERVATIONS

Ki tos tems fu mult glorios. ' (v. i5653.)

Je regarde encore comme un vestige de la romane primitive les mots conservés du radical pur latin, tels que aur d\vKum. Les troubadours ont toujours écrit aur , et les trouvères quelquefois ; on lit , dans le texte imprimé du Roman de Roii,

Conveitus fu d'AUR e d'argent. '

Le mot FÉ , employé par les troubadours , se retrouve plusieurs fois dans le texte im^primé du Roman de Rou; les trouvères se servirent ensuite de FEI ou FOI.

Par ma fé, dist Richart, jo ai encor saige esté. (v. 5oqo.)

Par ma fé , dist Richart , jo te Totrei issi. (v. 5i i6.)

FÉ li plevi , sis huem devint. (v. 6i25.)

' Sor un cheval sist MERVEittoi ,■ Dous Engleiz vit mult oRGuiiLOf . (v. i343o — 3i.) Mult cruels é inult dedaigno-ç. (v. 10002.) Maiz mult estait vkoz é bardiz. (v. i3686.) Orguili-oj sunt Normant é fier. (v. r4253.) Engino^ fu, sis aresta. (v. 16287.) Knvious, chevalerous, liontous , damagous , rous , etc. (v. 44^0 — 44'*^-)

' Asez li diina biax destriers,

Aur et argent, dras é deniers. (v. 6.571,)

E vaissels d'AUR é d'argent. (v. 6568.)

.Sun pesant d'AUR l'ad acbatée. (v. 6,535.)

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