‹ Observations philologiques et grammaticales sur le Roman de Rou, et sur quelques règles de la langue des trouvères au douzième siècle (volume 2)Chapitre 3 sur 55 · BONOS MUROS · texte numérisé non relu

BONOS MUROS

BONS MURS

Quoique les serments de 842 soient le monument le plus ancien qui nous reste de cette romane gi^ossière primitive , il n'en est pas moins évident qu'elle date de plus loin , et surtout qu'elle lie commença point lors de ces serments , qui , devant nécessairem.ent être compris et approuvés par le peuple français et par une année entière, étaient proclamés dans la langue vulgaire, dans l'idiome du peuple et de l'armée.

Qu'on examine ces serments; les désinences des mots latins y sont presque toujoui^s tronquées , on y trouve l'observation de la règle fondamentale qui distinguait déjà le sujet et le régime par la présence ou par l'absence du s final.

J'ai eu la curiosité de vérifier en quelle proportion la plupart des mots contenus dans ces serments, sont restés répartis dans les diverses langues de l'Europe latine , et j'ai trouvé que le plus grand nombre se perpétua dans la langue des troubadours; un nombre presque aussi considé-

rable dans celle des trouvères , et ensuite un plus petit nombre dans l'espagnol , dans le portugais et dans l'italien.

Je regarde comme certain qu'au plus tard , sous le règne de Charlemagne, la langue romane vulgaire, c'est-à-dire celle des serments de 842, était parlée dans la France actuelle , et même plus avant dans le Nord, ainsi que dans une grande partie de l'Italie et dans plusieurs pays de l'Espagne, en un mot par les peuples soumis à la domination de cet empereur en ces différentes contrées.

Quand la division de l'empire, isolant tous ces peuples, leur fournit l'occasion de travailler séparément cet idiome primitif, il en résulta peu à peu des anomalies , des changements , des divej'sités qui, en perfectionnant ridiom.e grossier, constituèrent et individualisèrent chacune des langues de l'Europe latine.

Il serait difficile d'assigner l'époque précise de ces nomljreuses modifications du langage commun; mais les faits suivants me paraissent incontestables :

i<». La langue des troubadours fut celle qui se rapprocha le plus des serments de 842 ;

2°. Les monuments qui nous restent de cette langue remontent à une date plus ancienne que ceux des autres langues de l'Europe latine;

^". La langue même des troubadours paraît aussi fixée et formée dans les ouvrages des premiers de ces poètes que dans ceux des derniers.

4". Pendant les trois siècles qu'elle acquit et conserva de la célébrité, elle ne subit presque pas de variation, et si elle cessa d'être en usage, ce fut l'eiret des circonstances politiques et non celui de son altération;

5°. L'idiome des trouvères a non seulement des rapports intimes, mais une connexité évidente avec l'idiome des troubadours. Je ne crains pas d'affirmer que ce sont deux dialectes de la langue primitiA^e, constatée par les serments de 8/^2 ; j'accorderai pourtant le droit d'aînesse à l'idiome des trouljadours , et j'. jouterai qu'il conserva plus intacte et plus pure sa part du patrimoine commun .

Ma grammaire comparée des langues de l'Europe latine dans leurs rapports avec la langue des troubadours, a présenté le tableau des principaux caractères de cette langue. J'en avais indiqué vingt-trois, et j'en ai retrouvé vingt-deux dans l'ancienne langue française, vingt dans la langue espagnole, dix-neuf dans la langue italienne et dix-huit dans la langue portugaise.

Primitivement l'ancien fran(;ais , la langue des trouvères, difîérait très peu, du moins dans ses formes grammaticales , de la langue des troubadours.

La principale des causes qui établirent une différence plus apparente que réelle entre la langue d'oiL au nord de la France et la langue d'oc au midi, c'est que les habitants du nord prononçaient ou écrivaient en e la plupart des finales et des assonances , qui étaient écrites et prononcées en A soit dans le latin ancien ou corrompu , dont la langue romane s'était formée , soit dans cette langue même : ainsi VERiXATem^ qui, dans la langue d'oc, produisait veritat, était prononcé et écrit en langue d'oil veritet.

Le tableau suivant offrira divers exemples qui n'auront pas besoin de commentaire.

Substantifs.

Latin. Langue des troubadours. Langue des trouvères.

Caritate/w, caiitat, charitel.

Inicjuitat<?/rt , iriiquitat, iniquitet.

Majestatt'w , majestat, majeslet.

Nativitat^/«, nativitat, nativitet.

Vanitate/w , vanitat , vanitet.

Veritate/w, veritat, veritet. '

Adjectifs verbaux ou participes.

Latin. Langue des troubadours. Langue des trouvères.

Somniat«/w , sonjat , songet. *

' Grammaire comparée des langues de l'Europe latine, etc., pages 58, 39, 4o-

^ Car jou l'avoie bleu songiet.

[Fah. et Cont. atic. , lorae IV. [)age 23.)

Latiu. Langue des troubadoiii-f.. Langue des trouvères.

Appellatw/// , apelat, appclet. '

Monstratw/w, monstrat, monstret. ^

Le participe de la langue romane primitive étant en at au masculin, et en ata ou ada au féminin , la langue des trouvères conserva plusiem^s substantifs formés du féminin de ces adjectifs verbaux; ces sortes de substantifs, tels que Kccoi^ade^, ^xi^ade^, sÉrÉn«6/6?^ etc., restèrent dans la langue française ; tandis (p.ie d'autres , tels que CARBON«<ie^ ck\i^hcadey etc. , employés par cette langue , eurent leurs analogues et furent également désignés par les noms de charbonn^V^ CHEVAUCHee^ etc.

Si l'on rétablissait , dans les plus anciens textes français , les a primitifs en place des e , on aurait identiquement la langue des troubadours. Cette circonstance, aussi décisive que certaine, explique les différences choquantes, surtout pour des étrangers, les anomalies qu'on rencontre si souvent dans notre langue entre les mots simples et les

' Se alquens est apeled de laicim. {Lois de Guillnume-le~Conque'rant , If^. )

' SeitMUSTRED. [Lois de Guillaume-le-Conque'rnut, VII.) ' Il est même vraisemblable que , dans des temps postérieurs , quelques uns des substiintifs en ade ont été pai-ticidièicment empruntés à Titalien ou à l'espagnol, ou même créés par imitation des substantifs déjà existants.

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