‹ Observations philologiques et grammaticales sur le Roman de Rou, et sur quelques règles de la langue des trouvères au douzième siècle (volume 2)Chapitre 6 sur 55 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

EXISTENCE DES REGLES GRAMMATICALES DE LA LANGUE FRANÇAISE AU XII*^ SIECLE.

Le seul fait cpie la langue française était connue et parlée , non seulement en France , mais encore dans les pays étrangers , suflirait pour démontrer l'existence de règles convenues et fixes; car ce n'était qu'en les étudiant et en les pratiquant que les habitants pouvaient s'entendre parmi eux et les étrangers s'entendre avec les habitants.

Une preuve non moins décisive résulte de la publication quelconque d'ouvrages considérables écrits en vers. Croira-t-on qu'un poète tel que Robert Wace , ou Benoit de Sainte-Maure , eut consacré sa vie entière et son talent à rimer, à comiposer dans une langue encore informe , dans une langue où les désinences, les tournures, en un mot tous les signes qui peignent la pensée ou animent les images, auraient été arbitraires ? Je doute qu'il se fût entendu lui-même; mais je suis bien certain que ses lecteurs , et moins encore ses auditeurs, ne l'auraient pas compris.

Je ne crains pas d'avancer qu'il n'a été composé aucun ouviage considérable dans aucune langue ,

même dans la plus grossière, avant ([u'elle eût des formes déterminées pour exprimer non seulement les idées, mais encore les diverses luianees ([ui les modilient tour à tour ou à la fois , en raison du temps , du nombre et des relations des personnes.

Moins les peuples sont instruits , plus il est nécessaire que les conventions du langage soient fixes, déterm.inées , et qu'il ne soit pas livré au caprice de ceux qui le parlent.

Ainsi, la théorie nous conduirait à adopter l'hypothèse qu'au xii*^ siècle la langue française était soumise à des règles déterminées, par cela seul cpi'on composait en français des ouvrages longs et importants , et qu'on en composait même hors de la France.

Quant à Wace , on ne sera pas surpris qu'il ait écrit aussi correctement que l'épocjue le permettait; il avait étudié en France, c'est-à-dire à Paris ou dans une autre ville soumise directement au Roi :

A Caem fii petis portez ,

Iluec fu à leitres mis ,

Puiz fu lunges en France apris ;

Quant de France jo repairai ,

A Caem lunges conversai :

De romanz fere m'entremis,

Mult en escris è mult en fis. (v. 10448 — 54)

J'ai déjà indiqué la règle principale qui caractérisa la romane rusti(jne; et en rappli((uant à l;i

langue des trouvères , je n'ai rien à changer de ce que j'avais dit , en parlant de la langue des troubadours , dans les Élémens de la Grammaire rom,ane avant lan looo.

« La nouvelle langue créa une méthode aussi simple cpi'ingénieuse , qui produisit le même effet que les déclinaisons latines.

« Au singulier ^ le s ajouté ou conservé à la ( fin de la plupart des substantifs , surtout des ( masculins , désigna le sujet ; et l'absence ( du s désigna le régime , soit direct , soit in- ( direct.

(f Au pluriel , l'absence du s indiqua le sujet , ( et sa présence les régimes.

(( D'où vint l'idée d'une telle méthode ? de la ( langue latine même. La seconde déclinaison en ( us suggéra ce moyen.

(( Le nominatif en us a le s au singulier, tandis ( que les autres cas consacrés à marquer les ré-

< gimes sont terininés ou par des voyelles ou par ( d'autres consonnes ; et le nominatif en i au ( pluriel ne conserve pas le s, tandis que cette ( consonne termine la plupart des autres cas ( affectés aux régimes.

(( Peut-on assez admirer cette industrie gram- ( maticale, qui n'a existé dans aucune langue, ( industrie qui ensuite permit et facilita aux

< troubadours la grâce et la multitude des in-

(f versions à la fois les plus hardies et les plus (( claires? » '

On demandera peut-être comment la tradition de cette règle fondamentale se perdit, de manière ([u'il n'en resta prescjue plus de trace dans les écrits du xv*^ siècle.

En attendant cpe je donne des détails ultérieurs, un de nos habiles critiques, de nos savants philologues du xvi^ siècle, Pasquier, répondra pour moi :

« Encores que nos roys tinssent la supériorité (( sur tous autres princes, si est-ce cjne nostre (( royaume estoit eschantillonné en pièces , et y « avoit prescpie autant de cours que de provinces; (( — de là vint cjue ceux cjui avoient cjuelque « asseurance de leurs esprits , escrivoient au vuli( gaire de la coui' de leurs maistres, qui en Picard , « qui Champenois, cpii Provençal , cjui Tholozan , u tout ainsi que ceux qui estoient à la suite de (( nos roys, escrivoient au langage de leur cour. (( Aujourd'hui il nous en prend tout d'une autre H sorte ; car tous ces gi'ands duchez et comtez (( estans unis à nostre couronne, nous n'escrivons » plus fpi'en un langage qui est celui de la cour i< du roy , (jue nous appelions langage fiaueois.

' Grammaire romane avant l an 1000, page 5o. — Choix des Poésies originales des Troubadours , tome I, page 5o.

3o OBSERVATIONS

(f Et ce qui nous oste encore davantage la cognois-

(( sance de ccste ancienneté , c'est c[ue s'il y eust

« UN BON LIVRE COMPOSE PAR NOS ANCESTRES, « lorsqu'il fut QUESTION DE LE TRANSCRIRE, LES (( COPISTES LES COPIOIENT, NON SELON LA NAÏSVE (( LANGUE DE l'aUTHEUR , AINS'SELON LA LEUR. Jc

« le VOUS representeray, par exemple : entre les (( meilleurs livres de nos devanciers, je fais estât « principalement du roman de la Roze ; prenez-en (( une douzaine escrits à la main , vous y trouve- (( rez autant de diversité de vieux m^ots, comme ils (( sont puisez de diverses fontaines. J'adjousteray « que , comme nostre langue prenoit divers plis ,

(( aussi CHACUN COPIANT CHANGEOIT l'aNCIEN LAN- (( GAGE A CELUI DE SON TEMPS. Cela s'obsCrvC UOlî

(( seulement en ce vieux roman de la Roze , mais « aussi en l'ordonnance de Saint-Louys, de l'an (( 1 254 , sur les baillifs , seneschaux , prévosts , (( viguiers et autres choses concernant la police (( générale de la France : ordonnance tjue je voy (( diversifiée en autant de langages comme il y a (( eu de diversité de temps. » '

' Pasquier, Recherches de la France, liv. VIII, chap. 3.

SUR LF. ROTVTVN DF ROlî. "^x

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