‹ Observations philologiques et grammaticales sur le Roman de Rou, et sur quelques règles de la langue des trouvères au douzième siècle (volume 2)Chapitre 7 sur 55 · OPINION ADMISE AU XV^ SIECLE, ET DEPUIS · texte numérisé non relu

OPINION ADMISE AU XV^ SIECLE, ET DEPUIS

QUE l'ancienne LANGUE FRANÇAISE n'aVAIT P\S DES RÈGLES GRAMMATICALES.

Les règles grammaticales de la langue des trouvères n'étant indicjnces cjue par la tradition magistrale , furent à la suite du temps altérées et même oubliées.

Si elles eussent été rédigées dogmaticalement dans c[uelque ouvrage destiné à l'enseignement , cet ouvrage , quoicjrie manuscrit , se serait nécessairement répandu, et un seul exemplaire, retrouvé à l'épocpie de Villon et de Marot , aurait suffi pour réhabiliter la science gi^ammaticale ; mais peu à peu l'ignorance des règles était devenue t<îlle, ([ue fpiand Villon essaya le jeu d'esprit de composer une ballade en vieil langage françois, il ne sut se conformer qu'en partie aux règles grammaticales de l'idiome des trouvères, de sorte que , mêlant les formes du xv" siècle et celles du xii' , il lit un ouvrage cpii chocpia égalemciil les règles des deux époques.

Cette ballade se trouve dans le grand testament ; c'est la troisième après celle cjiii est intitulée : des Seigneurs du temps jadis j elle porte en titre : autre Ballade à ce propos , en vieil langage françois. Elle commence ainsi :

Et fusse ly sainctz apostoles D'aulJjes vestuz demi tressez.

Ces deux vers observent parfaitem.ent la règle de la gramm.aire des trouvères qui exigeait le s final pour désigner le sujet au singulier.

Une note de Marot, reproduite dans l'édition de Villon de 1725, chez Coustelier, porte :

c( Ly sainctz apostoles (le pape), et se trouve (( toujours icj le pluriel pour le singulier à l'an- (( tique. »

En général Villon , dans cette pièce , a soin de désigner par le s final le sujet au singidicr, mais quand il s'agit d'un pluriel, il manque à la règle qui distinguait le sujet par l'absence même du s.

Puys que Papes , Roys , filz de Roys Et couceuz en ventres de Roynes, Sont cnscveliz niortz et froidz.

11 aurait fallu, conformément aux règles antiques, écrire: pape, roy , conceu, enseveli,

MORT et FROID.

Il est remarquable que Villon n'est pas même fidèle à se conformer à la i-ègle concernant le sujet masculin au singulier, car il dit bientôt ;

Ce monde n'est {>erix'tiu'l Quoique pense riclie pillait.

Au lieu de MONDES, perpétuels, riches, pilla rts.

Si Villon, qui composait au milieu du xv^ siècle, n'avait qu'entrevu les anciennes règles de la langue (les trouvères , on peut dire cpiim demi-siècle après , elles étaient entièrement oubliées ; aussi Marot, donnant l'édition des OEiwres de Pillon, dit expressément :

« Et pour ce (comme j'ay dit), je n'ai touché « à son antique façon de parler, je vous ai exposé (( sur la marge avecques les annotations, ce qui (( m'a semblé le plus dur à eutendre, laissant le « reste à vos promptes intelligences, comme ly « RoySy pour le Roi : homs pour homme , com.- (f paing pour compagnon ; aussi force pluriers « pour singuliers, et plusieurs autres incongruitez « dont estoit plain le langage mal Ijm^é d'icclluy i( temps. »

Pasquier écrivait k Cujas que Clément Marot avait « par une bigarrure de langage vieux et nouf( veau, habillé le Romande la Rose a la moderne « françoise. » '

Si Marot eut l'intention d'être réservé en retouchant les OEuvres de Villon , il se donna de

' Lettres d Etienne Pasquim , Liv. II, lettre 6.

grandes licences en corrigeant le Roman de la

Rose.

Il refit et ajouta des vers ; il changea des rimes , afin d'accommoder à la grammaire de son temps les vers de Guillaume de Loris et ceux de Jehan

de Meung.

Au treizième vers des bons manuscrits , on lisait :

De croire que songes aviengne.

Marot, méconnaissant la règle d'après laquelle le sujet au singulier prenait l's final , retrancha cet s; mais alors il fut obligé d'ajouter un mot, attendu que I'e de songc s'élidait avec I'a d'aviENGNE , et il mit à la place de l'ancien vers :

De croire qu'aucua songe advienne. '

' An troisième vers de l'ancien texte : Mais l'en puet tiex songes sougier Qui ne sunt mie mensongier.

Marot ne trouvant pas à mensongier l's final que la grammaire de son temps exigeait au pluriel , mit le vers au singulier , et conigea :

Mais on peult tel songe songer

Qui pourtant n'est pas mensonger.

Au septième vers, les rimes mêmes furent changées; Tanciennc version portait ;

Un acteur qui ot non Macrobes ,

Qui ne tint pas songes a lobes , etc. L's de Macrobes, le mol i.obes. illusion, embarrassant l'cdi-

Depuis assez long-temps, on changeait de la sorte le style des ouvrages anciens , et on ne se hornnit pas aux seuls poètes.

A la fin du xiii' siècle, Brunetto Latini avait écrit en prose romane un ouvrage intitulé :

Li Trésors qui parole de la Naissance de toutes Choses.

L'auteur dit lui-même que : u chis livre esl « escris en romans, selon la raison de France, n

Comme l'ouvrage était répandu et recherché ,

tour, il substitua, à ces vers de l'original, ceux-ci de sa composition ■

Macrobe , ung acteur treaffable , Qui ne tient pas !>ODges a fable.

.le ferai encore une citation ; au 23« vers, l'ancien texte portait :

Couchiez estoie Uue uuit, si cura je souloie, Kt me durmoie forment.

Si vi un songe eu mon dorm.int Qui moult fut biax et moall me plot; M'es onqnes riens on soufje n'ot , etc.

(;»'S vers furent métamorphosés de la sorte par Matol :

Coucher m'alloye , Une nuyt , comme je souloye , F.t de fait dormir me convint; Ru dormant ung songe m'advint Qui fort beau fut à adviscr I !omme vous orrez deviser , etc.

Le Rnminant de la Rose , nouvellement reveu et corri},'é (jultre les précédentes impressions ; édition de iS-îq.

3r, OBSERVATIONS

et qu'on le croyait utile, on rajeunit , on changea

son style, et on l'appropria à celui de l'époque.

M. Legrand d'Aussy, au tome v'^ des Notices des Manuscrits de la Bibliothèque du Roi , page 274, dit : (( Au xv" siècle , on remit en France çais plus m^oderne l'ouvrage de Brunetto : il en (( existe à la Bibliothécpie nationale un exemplaire, (( vel. fol. max., n°685i; mais outre qu'on a (( réformé le langage, on y a fait des retrancheu mens considérables, etc. »

Les personnes cpii avaient à s'occuper de la lectui'C des ouvrages des trouvères ou des autres écrivains de leur épocpie, se contentèrent d'une vague intelligence du texte , et se bornèrent à saisir à peu près le sens des manuscrits , sans chercher à se rendre un compte grammatical des formes et des règles qu'on ne supposait pas exister.

Aussi le docte et judicieux abbé de Fleury, dans le discours placé en tête du tome XVII de son Histoire ecclésiastique , §. 5, page iv, proclamat-il ce préjugé , et ajouta-t-il son autorité à l'erreur de Marot.

Je crois d'autant plus convenable de rapporter ici l'opinion de l'auteur de V Histoire ecclésiastique, que ce savant ne l'exprime qu'après avoir indiqué le Roman dcRou comme un des premiers monuments de notre antique littérature.

(( La i^rammairc , selon Tidée des Grecs el des « Romains , devoit être l'étude de notre lance giie paternelle pour la parler et l'écrire correcte temciit; mais ce n'est pas ainsi qu'on étudioit (( la grammaire dans nos écoles. On ne Tappli- (f ([uoit point aux langues vulgaires; on les mé- <( prisoit encore comme indignes d'être écrites et « employées dans les discours sérieux — On comte mença toutefois vers le milieu du xii" siècle à « écrire en roman, c'est-à-dire en françois du

(( temps Le premier ouvrage sérieux que je

« connoisse en cette langue , est Y Histoire des « Ducs de Normandie y écrite, en l'an i i6o, par (( un clerc de Cacn, nommé maître fFacce

<e Toutefois je ne vois point qu'on y ait apte plicjué dans ces derniers temps l'étude de la ee grammaire ; il semble qu'on craignoit de la pro-

te faner Je n'y trouve point de distinction du

te plurier et du singulier, ni de constiTiction unité forme, en un mot aucune régularité, n

Les divers savants qui se vouaient à l'étude des anciens manuscrits , avaient adopté ce même préjugé , bien que l'analyse , l'examen et la comparaison de ces prétendues irrégularités eussent su ni à le détruire.

On notait, comme des fautes d'orthogi-aphe, les formes dans lescpielles il fallait chercher des règles <le grammaire.

Les doctes auteurs de la collection des Historiens de France y au tome V, page 219, ayant à juger les manuscrits des chroniques de Saint- Denis, s'expriment en ces termies :

« L'orthographe du manuscrit du Roi et celui « de Sainte -Geneviève est particulière; les suId- « stantifs, les adjectifs, les participes passifs ont (( au singulier un s ou un z à la fin, et ils n'en (f ont pas au pluriel.

(( Par exemple, li princes est venus, et a « ESTÉ SACREZ ROIS, pour Is priîice est venu, et (( a été sacré roi. Li evesque et li plus noble «^ BARON SE SONT ASSEMBLE, pour Ics é^êques et (( les plus nobles barons se sont assemblés. Ce- « pendant lorscpie l'on emploie les articles le, (f LES, DES, AUX, oii suit uotrc orthographe d'à (i présent.

(( Le manuscrit de Saint-Germain-des-Prés et (( le premier de M. l'abbé de Rothelin , qui sont (( plus récens (|ue les deux dont je viens de parler, « ne sont pas uniforra.es pour l'ortliogi^aphe ; on u y emploie tantôt l'ancienne, tantôt la nouvelle. « Le second manuscrit de M. 1 abbé de Rothelin (( est encore plus récent; on y suit notre ortho- « graphe d'aujourd'hui; on n'y aperçoit plus l'ar- (( ticle Li : j'ai même remartpié cjue le copiste, « en suivant l'exemplaire cju'il avoit sous les yeux, (( avoit écrit li priace, mais «pi'il avoit lire une

SUR LE ROMAN DE ROU. 3 y

« ligne sur ces deux mots, pour mettre tout de (( suite les princes. »

On voit combien nos érudits étaient embarrassés, parce cpi'ils ignoraient la règle giammaticale cjui, par la présence ou l'absence de l's linal, indicpie quand les suljstantifs , ou les mots employés sulîstantivement , sont sujets ou régimes, soit au singulier, soit au pluriel.

Ils avaient dit précédemment , au tome 111 , page i5i :

(f Nous suivons l'orthographe du manuscrit du « Roi.

i( Le substantif et l'adjectif pluriels sont sou- « vent mis pour le singulier : li sains homs , pour « le saint homme ; ses pères estoit venus, pour « son père étoit venu. . . .

(f On trouve écrit indifféremment tele, telle, « TEL manière. »

M. Lévèque de la Ravallière, dans son Glossaire sur les Poésies du Roi de Navarre , crut devoir faire remarqxier que ce poète m:ettait souvent les pronoms mon, ton, son, au pluriel, quand, ajoute-t-il, le singidier am^ait suffi. Cette observation prouve que cet éditeur des Poésies du Roi de Navarre, cet académicien, qui avait publié une dissertation intitulée Révolutions de la Langue française , depuis Cliarlemagne jusqua Saint-Louis , n'avait pas , plus que les au-

/,o OBSERVATIONS

très, reconnu l'existence des règles grammaticales dans les ouvrages dont il était l'éditeur et le commentateur.

Ces règles exigeaient que le pronom ou adjectif possessif, quand il était sujet au singulier, fut désigné par MES, TES, SES, tandis qne mon, ton, SON, étaient réservés pour le régime au singulier.

Je dois dire en passant que le roi de Navarre, dans ses chansons, respecte les règles de la langue, qui, à l'époque où il écrivait, étaient généralement observées, surtout pa]' les poètes.

Aussi ce n'est que comme régimes au singulier que MON, TON, SON, se trouvent dans les chansons de ce prince.

Sujet.

En dormant et en vellant

Est Mcy cuKR^ tojors a li. (chanson i5.)

Diex! fut ains Me^ cuerj si bien ENCANTÉi'. (ch. 8.)

M.CS cuKRj' pleure, et je chant. (ch. i3.)

Régime.

Quant por vos pert et mon cuer et ma joie. ■ (ch. ^Ç).)

M. de Sainte-Palaye , dont les savants travaux rendirent k notre ancienne littérature les services les plus éminents , n'entreprit point la recherche des règles grammaticales. La profonde

' On nif ])ardounera sans doute de citer encore ([uclques

intclli£[ence des textes qu'il avait acc[iiise par mie oliido journalière, lui permit sans doute de croire (|ue des lecteurs, moins instruits et moins exercés, acquerraient, comme lui, par le simple usage, l'intelligence de la langue des trouvères.

En travaillant à son immense glossaire, il n'eut donc pour but que de familiariser les lecteurs français avec les mots de la langue ancienne.

Dans le plan de M. de Sainte-Palaje, et dans la longue exécution qu'il a eue, il est toutefois remarquable que ni lui, ni ses coopérateurs, n'aient reconnu ni même présumé qu'il existait, dans l'ancienne langue française, un système grammatical très régulier, système si simple et si évident cpi'on peut s'étonner qu'on m'ait laissé le soin et l'avantage d'en parler le premier.

Ainsi M. de Sainte-Palaye et les personnes qui,

MTS du roi de Ps avarie, où les règles de l'époque sont scrupuleusement observées.

Sujet.

Ensi MES cuERf folement va ,

Tant parest graks mes desirier^t. (clianson 66.)

Bien doit mes cnER.v estre lié? et dolan;. (cii. 56.)

Monlt est ses noms e ses pris abaisiec. (cIi. 52.)

Pour ce n'est pas ses voj^s deshonoure;. (cIj. Sa.)

Régime.

Li (louz peiisers e H douz soTcnirs

Mi fait MON cuer esprcudre de chanter. (cli. 57.1

Mais fins amis ne puet son mai. covrir. (rli. ;7j.'

après lui , travaillèrent sur cette langue, cédèrent au préjugé qui supposait qu'elle n'avait aucune règle , aucune syntaxe ; et alors on ne s'occupa que des mots.

M. Legrand d'Aussj, qui a traduit les anciens fabliaux, et qui a donné l'analyse de plusieurs ouvrages des trouvères dans les Notices des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, n'avait pas cherché à connaître rigoureusem.ent les règles gram.maticales de l'époque ; on en jugera par la manière dont il s'exprime au sujet d'un manuscrit. •

« Aussi, quand l'ouvrage me tomba sous la « main pour la première fois, restai-je interdit, K comme on l'est devant un étranger que l'on (( comptoit entendre et que l'on n'entend pas; (( mais heiu^eusement, accoutumé par la défectuo- (( site continuelle de la plupart des manuscrits, à (( deviner le sens et à suppléer aux erreurs, je « me fis une méthode pour étudier celui-ci, et « bientôt en etfet je parvins à le comprendre. »

Tels étaient les préjugés des littérateurs français contre l'existence des règles grammaticales dans la langue des trouvères, lorsque je publiai, au commencement de 1816, les Eléments de la

' Notices des Manuscrits de la Bi/)liothct/ue du Roi , lomc V , page \-ri.

Grammaire romane avant l an looo, et ensuite la Grammaire de la Langue des Troubadours , où j indiquai les formes spéciales de cette langue; j avais reconnu que la plupart de ces formes avaient été pareillement adoptées par la langue des trouvères; et, dans le Journal des Savants iKoctobre 1816, ayant à rendre compte de la nouvelle édition du Roman de la Rose, pul^liée par M. Méon , je n'hésitai pas à combattre le préjuge littéraire qui supposait la langue des trouvères sans principes, sans règles, sans méthode, et je donnai dès-lors , par des exemples tirés du Roman (le la Rose , un aperçu de quelques règles gi'am^luaticales de l'époque de ce roman.

Depuis j'ai pris le soin de consigner, dans le même journal , les preuves de leur antique existence, quand j'ai eu à parler d'ouvrages qui m'en romnissaicnt l'occasion.

Mais c'est surtout dans ma Grammaire comparée des Langues de l'Europe latine avec celle des Troubadours , que j'ai présenté de nombreuses preuves des règles grammaticales de la langue des lrou\ères, el de ses rapports intimes et identiques avec c(dle des troubadoius.

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