CHAPITRE II
PREUVES HISTORIQUES DE l'aNCIEN USAGE DE LA LANGUE ROMANE RUSTIQUE DANS LE NORD DE LA FRANCE.
Dans les preuves historiques de l'ancienneté de la langue romane % j'ai rapporté les passages des deux vies d'Adhalard, abbé de Corbie, né en ySo; ces passages attestent l'existence de la langue romane au VI 11^ siècle.
Le premier biographe dit : (( S'il parlait la (( langue vulgaire, ses paroles coulaient avec (( douceur; s'il parlait la langue barbare, qu'on (( appelle théotisque, il brillait par l'éloquence « de la charité. »
Et le second : « S'il parlait en langue vulgaire, « c'est-à-dire romane , on eût cru qu'il ne savait (( que celle-là ; s'il parlait en langue teutonique , (< il brillait encore plus. » '
^ Choix des Poésies origiîiales des Troubadours , tome I". " Quemsivulgb audisses, dulcijluus ema?iabat; sivero idem harbarâ, quam Teutiscam dicunt, linguâ loqueretur, prœeminebat caritatis eloquio.
Qui si vulgari, id est romanà linguâ loqueretur omnium aliarum putaretur inscius.... sivero Theutonicâ, enitebat perfectiiLs. [Acta SS. II januarii, tom. I, pag. 109 et 116.)
li OBSERVATIONS
Mais une observation qui n'avait pas encore été faite, c'est que l'opposition de langue vulgaire , désignée par le nom de romane , à la BARBARE , désignée par le nom de thÉotisque ou TEUTONiQUE, prouvc quc la rom^ane était la langue de la contrée où naquit et où habita Adhalard, située au nord de la France ; et que la langue THÉOTISQUE ^ désignée par le nom. de barbare y c'est-à-dire d'étrangère , n'était pas vulgaire dans les pays où se trouvait l'abbé de Corbie, et où Paschase Ratbert et Gérard de Corbie, ses biographes, écrivirent leurs ouvrages.
La Chronique du monastère de Saint-Trudon fournit un autre passage relatif à la langue romane.
Cette Chi'onique dit , d'un abbé vivant en 999 , que (c sa langue native n'était pas la teutonique, (c mais celle que par corruption on appelle rote m^ane, et qu'en teutonique on appelle wallone. » '
Sans doute les Danois qui s'établirent en France purent conserver l'usage de leur propre langue pour leurs relations privées, mais ils ne la communiquèrent pas aux indigènes; aussi Dudon de Saint-Quentin rapporte qu'à l'époque où, après
' Ig^itw primus Adclardus factus abhas hujus loci anno DCCCCXCIX , natwam linQuam non habuit teutonicam, sed nuam corruptè nommant ronianam , teutonicè walloniam. ( Chr. (ihb. sancii Triidonis ; U Achcrii spicU. , tom. II, p. 660.)
l'établissement d'Hasting, qui possédait la ville de Chartres, RoUon arriva à la tête d'une troupe de Danois, Rainaud, duc de France, dit à Hasting : (( Toi cpii es de cette nation , donne-nous (( conseil » , et que Hasting conseilla d'envoyer des députés. Rainaud le pria d'aller vers RoUon, et Hasting répondit : (( Je ne m'y rendrai pas « seul. » On envoya donc avec lui deux guerriers qui savaient la langue danoise. '
Quand Rollon , faisant la paix avec Charles-le- Simple, roi de France, épousa sa fille et adopta la religion chrétienne, il fut obligé, pour gouverner le pays et les habitants de la Neu strie, dont* il devenait duc, d'adopter non seulement la langue latine , qui était celle de la. religion , du gouvernement et des tribunaux , mais encore la langue vulgaire , c'est-à-dire la langue romane, qui était celle des habitants devenus ses sujets.
La chronique d'Ademar dit : « A la mort de « Rollon , Guillaume , son fils , commanda en sa (( place; Guillaume avait été baptisé dès son enu fance , et la foule des Normands , qui ha- « bitaient près de la France , avait embrassé la
' Tune Ragnoldus, princeps totius Franciœ, dixit Anstigno :
Da nobis consilium Anstignus respondit: Nonibo solus ;
miserunt autem duos milites cum eo , daciscœ linguœ peritos^ {Dudo S. Quintini, lib. Il, pag. 76.)
i8 OBSERVATIONS
(( religion chrétienne , et oubliant son idiome « étranger , elle s'était accoutumée au langage (( latin. » ^
Voilà la langue danoise en quelque sorte déjà exclue de la Normandie.
Aussi Dudon de Saint -Quentin, qui écrivait vers l'an looo, parlant de l'éducation de Richard, fils de Guillaume l^", duc de Normandie , rapporte en ces termes un ordre de ce duc :
(( Et comme la ville de Rouen se sert de la (( langue romane de préférence à la langue da- (( noise , et que la ville de Bajeux use plus fré- (( quemment de la danoise que de la romane, je (( veux que mon fils soit conduit au plus tôt dans (( les murs de Bayeux. » "*
Benoît de Sainte-Maure, dans son Poème sur
' Tune jRoso defuncto comité rodomense , filius ejus Willelmus loco ejus prœjïiit. Hic fuit à pueritià baptisatus omnisque eorum Normanorum , qui juxta Franciam inhabitaverunt , multitudofidem Christi suscepit et ^entilem linguam omittens, latino sermone assuefacta est. [ Chr. Ademari; Labbe, Nov. bibl. man. , tom. II, pag. i66.)
' Quoniam quidem Rotomagnensis civitas romanâ potiiis quàm daciscâ utitur eloquentiâ, et Bajocacensis fruitur frequentiiis daciscâ linguâ quàm romanâ, volo igitur ut ad bajocacensia deferatur quantociàs moenia, et ibi volo ut sit.... et enutriatur, et educetur cum magna diligentià , fervens loquacitate daciscâ, tàmque discens tenaci memorià, ut queat sermocinavi profusiùs olim contra Dacigcnas. ( Dudo S. Quint ini, lil). m, pag. 112.)
V Histoire des Ducs de Normandie , s'exprime d'une manière encore plus positive :
Si à Roëm le faz garder E norir gaires longement , Il ne saura parler neient Daneis ; kar nul ne l'i parole ; Si voil qu'il seit à tele escole
Que as Daneis sache parler ; «
Ci ne savent rien fors Romanz :
Mais a Baiues en a tanz Qui ne savent si Daneis non. '
Que conclure de ces textes, sinon que dans la ville de Rouen , capitale de la Normandie , lieu de la résidence des ducs et de leur cour, la langue romane dominait tellement , que le fils de Guillaume n'eût pas trouvé à j apprendre la langue danoise?
Cependant il était nécessaire que le jeune prince connût une langue que parlaient encore plusieurs de ses futurs sujets; il était important qu'il étudiât cette langue par le secours de laquelle il devait maintenir ses rapports d'amitié, d'alliance et de politique avec le Danemarck et avec le Nord; son père fut réduit à l'envoyer à Bayeux, situé vers les bords de la mer, habité principalement par les gens du Nord, que la politique de RoUon et de son fils avait éloignés du siège du gouvernement.
' Depping, Histoire des Expéditions maritimes des Normands, tome II, page i56.
Il est remarquable, mais non pas surprenant, que les Danois eussent transporté dans le Nord l'usage de la langue française, circonstance dont on ne peut guère douter d'après un passage de Wace.
Lorsqu'en g45, le roi de France, Louis d'Outre- Mer, tenta de ravir la Normandie au jeune duc Richard P'', les Normands, affectionnés à leur prince , appelèrent le secours d'Héroult ou Harald qui avait déjà séjourné à Cherbourg.
Le Roi des Danois arriva avec une armée.
Il y eut une conférence entre lui et le roi de France, entre les Français et les Normands.
Un Normand blâma Herloin, comte de Ponthieu, de se trouver avec les Français; il lui reprocha le meurtre de Guillaume-Longue-Épée , père de Richard.
Un Daneiz out de juste ki out tôt escolté, Cornent li chevalier ont Herloin blasmé. Al Normant s'aprisma , si li a demandé Ki ert li riches hons à ki il out parlé,
E cil li dist : Herloin
Li Daneiz passe avant, si a son colp levé,
Je ne sai o kel arme li chief li a colpé. (v. Sôyy, etc.)
Dans le x" siècle, non seulement la langue française était connue hors de la France, en Danemarck , mais encore en Angleterre , en Allemagne,
Au concile de Mouson-sur-Meuse , en l'année
995 , l'évéque de Verdun parla en idiome français. *
Entre autres chefs d'accusation Arnoul, archevêque de Reims , ftit poursuivi à cause d'un traité fait en langue vulgaire ' avec les ennemis du roi Hugues Cape t.
On trouve dans le roman même de Rou qu'au x'^ siècle y et sous le règne de Louis d'Outre-Mer, Henri, eijpipereur d'Allemagne, envoya un ambassadeur à Guillaume, duc de Normandie, et que cet ambassadeur,
Cosne sout en thioiz et en normant parler. (v. 2377.)
Le même auteur, vers 2609, dit, en parlant de Richard P^ :
Richart sout en daneiz et en normant parler. ^
' Aimo episcopus surrexit et gallicè concionatus est. {Harduin, concil., tom. YI, pag. 704.)
^ Domino tuo régi portas civitatis obstruxisii ; Karolo, quoties sibi libuit, aperuisti. Nec ad professionem lui chirographi respicere voluisti, ciim inimicis dominorum tuorum consilium et auxilium, secundum scire tuum et posse, subministraret. Nunquid et hœc negare contendes ? Addebat etiam de pactis et constituas in vulgari likgua cum eodeni habitis, quibus episcopos à sua subjectione quasi emancip avérât , si à chirographi conditionibus declinasset. (Du Chesne, Histor. fraîic, tom. IV, pag. 109 et iio. )
' Parmi les notes savantes et judicieuses que M. A.-L. Prévost a fournies pour éclaircir ou expliquer le texte du Roman de Rou, il en est une qui ne laisse aucun doute sur le sens de la langue normande, c'est-à-dire romane. {Roman de Rou, t. I, p. 126.)
Comme on attribue assez généralement à la conquête de Guillaume l'introduction de la langue fi^ançaise en Angleterre, je crois convenable de rassembler ici diverses circonstances qui prouvent qu'elle y était déjà en usage avant l'époque où la loi même ordonna de l'adopter exclusivement dans les tribunaux , dans les écoles et surtout à la cour.
En 856, Judith, fille de Charles-le-Chauve , épousa Ethewolf , roi d'Angleterre, qui était venu deux fois à la cour de France ; ce prince mourut en 860 , et Judith épousa le nouveau roi , fils de son premier époux. Ce mariage ne méritait pas d'être heureux, et il ne le fut pas. Cette princesse revint à la cour de France.
Il est plus que probable que les deux rois d'Angleterre n'ignoraient pas la langue de Judith : le preniier avait paru deux fois à la cour de Charlesle-Chauve; le séjour de la princesse en Angleterre, et la grande influence que lui donnaient ses manières aimables , sa jeunesse et sa rare beauté , contribuèrent, sans doute, à introduire dans cette île l'idiome des trouvères.
Une fille d'Edouard I", mort en 924, Ogive, avait été mariée à Charles- le -Simple, roi de France. Pendant la captivité de son époux, la reine de France se retira en Angleterre avec son fils, le prince Louis, qui, ensuite appelé au trône, fut surnommé d'Outre-Mer.
Éthelred II, roi d'Angleterre, avait épousé, en I002, Emme, fille de Richard P% duc dé Normandie ; et Fauteur anonyme de la vie de cette princesse assure que ces époux envoyèrent en Normandie deux de leurs enfants pour y être élevés %• l'un d'eux était Edouard, appelé plus tard le Confesseur ^ qui, avant de parvenir au trône d'Angleterre , passa ainsi plusieurs années en Normandie, auprès du duc Robert et de Guillaume son fils ; et lorsqu'Edouard eut été couronné à Londres , Guillaume alla le visiter avec mie suite nombreuse de grands seigneurs.
L'historien Ingulfe dit à cet égard : « Adm.is i( auprès de Guillaume , et chargé de diverses afi< faires qui se terminèrent hem^eusement , j'ob- « tins bientôt son affection; je le suivis en Nor- (c mandie : devenu son secrétaire, je gouvernais (( sa cour. » '
Ces détails prouvent qu'Ingulfe connaissait et parlait la langue française à la cour d'Edouard, et qu'on y entendait la langue de Guillaume et des seigneurs qui l'accompagnaient.
' Alios verb libérales Jîlios educandos direxerunt Norman-
niœ , istum hïc retinentes sibi ut potefuturum heredem regni
Duo verb alii in Normanniœ jinibus ad nutriendum traditi, cum propinquo suo degebaniur Roberto. [Emmœ Anglorum regincB e?iconiium, pag. 172, i"]^.)
' Ingulfi, Histor. inter. rer. angl. saiptores , pag. 9o5.
Un autre historien nous apprend que le même roi Edouard avait envoyé Herald, son neveu, auprès du duc de Normandie, pour y être élevé, parce que c'était l'usage des nobles Anglais d'envoyer leurs enfants en France , afin qu'ils fussent exercés au maniement des armes , et qu'ils perdissent la barbarie de la langue de leur pays. ^
Il faut remarquer ici que , depuis long-temps , en Angleterre , l'écriture française remplaçait l'écriture saxonne; Ingulfe dit à ce sujet que cette nouvelle forme d'écrire datait du règne d'Alfred, qui avait été parfaitement instruit dans toutes les belles lettres par des savants français. ""
' Dum puériles ageret annos , ex mandato régis avunculi sui , apud ducem Neustriœ quant vulgb Normanniam vacant , educatur ; eo quod apud nobilissimos Anglos usus teneatjilios suos apud Gallos nutriri, oh usuni armorum et linguce nativœ harhariem tollendam. (Gerv. Tilb., Otia imper, no 20.)
* Quœ cuncta manu saxonicâ scripta erant Quœ partim
duplicatè tœm gallicà nianuquàm saxonicâ scribebantur. Manus etenim saxonicâ ab omnibus Saxonibus et Merciis usque ad tempora régis Alfredi, qui, per gallicanos doctores omnibus literis apprimè instructus erat, in omnibus chirographis usitata, à tempore régis dicti desuetudine viluerat , et manus gallicana, quia magis legibilis et aspectui perdelectabilis prœcellebat, frequentiiis in dies apud omnes Anglos complacebat : et licet omnibus Gallicis et Normanis manus saxonicâ extiterat inusitata penitus et invisa, ac tune maxime cum gente sua contemptui
habita et nim.iiim inacceptata Universa monumenia nostra
tàm manu saxonicâ quàm gallicana, etc. ( Ingulfi Histor., pag. 9 ri.)
Avant la conquête de Guillaume-le-Bâtard^ non seulement la cour d'Angleterre parlait la langue française^ mais encore les seigneurs et les grands affectaient de l'admettre dans leurs cours particulières. *
Qu'on ne soit donc pas étonné quand l'auteur de V Essai sur V Origine de la Poésie écossaise , dit que Malcolm P"^, devenu roi d'Ecosse en g45 , avait, depuis sa jeunesse, adopté la langue française , qui était celle de la cour d'Angleterre "" , langue dans laquelle il devait faire hommage au roi d'Angleterre.
' Rex autem Ed-w ardus natus in An^lià, sed nutritus in Normanniâ et diutissimè immoratus , penè in Gallicum transierat , adducens ac attrahens de Normanniâ plurimos quos
variis dignitatihus promotos in immensum exaltabat Cœpit
ergb tota terra, sub rege et sub aliis Normannis introductis , anglicos ritus dimittere et Franc orum mores in midtis imitari ; Gallicum idioma omnes magnâtes in suis curiis tamquàm magnum gentilitium, loqui, etc. (Ingulfi , Hist., p. goS.)
^ In g45 , EdmuTid king of England gave Cumberland to Malcolm I king of Scotland.... Now the prince, it may be supposed, did not use the Galic in a country where it was never spoken; but remaining there, from early youth, adopted french, the court-tongue of England, in which country his principality was , andto the king of which he was bound to do homage. (Maitland, AnEssay on the orig. of Scotish poetry , p.lxiij.)