‹ Observations philologiques et grammaticales sur le Roman de Rou, et sur quelques règles de la langue des trouvères au douzième siècleChapitre 61 sur 76 · LIBRAIRIE GRECQUE-LATINE-ALLEMANDE-ANGLAISK ET DÉPARTEMISHTALE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE GRECQUE-LATINE-ALLEMANDE-ANGLAISK ET DÉPARTEMISHTALE

DE J. ALBERT MERKLEIN, RUE DES BEAUX- ARTS, NMt, 1835*

((Les jongleurs », dit M. l'abbé de La Rue dans son Histoire des Transfères Anglo-Normands y « furent, dans le moyen âge, un ordre d'hommes (( qui , unissant l'art de la poésie à celui de la mu- (( sique , chantaient , sur différens instrumens , des (( vers de leur composition , et quelquefois de celle « des autres. Souvent, ils accompagnaient leurs « chants de gesticulations et de tours d'adresse qui «pouvaient amuser les spectateurs. De là, sans ((doute, leur nom de jongleorSy jugleors^ ju- « glers et jongleurs ^ du mot latin joculatory qui (( vient lui-même dejocus, »

— A la rigueur, nous pourrions nous en tenir a cette définition, si le présent livre ne devait tomber qu'entre les mains de personnes habituées aux études du moyen âge; mais comme il se peut faire qu'il aille, par hasard, à l'adresse de quelques gens du monde, lesquels, par désoeuvrement ou

par curiosité, se résoudront à jeter les yeux sur ses feuillets, il faut bien que nous les mettions un peu plus au courant. Voilà pourquoi nous ajouterons aux paroles de M. de La Rue que le mot jonglerie n'eut point , durant long-temps , le sens dans lequel nous l'entendons de nos jours. Il désigna d'abord un art libéral , et ce ne fut que postérieurement — (lorsque les jongleurs eux-mêmes eurent avili leur profession par une conduite déréglée)— que leur nom se prit en mauvaise part. On trouvera dans ce recueil la pièce des Tahureorsy qui explique en partie le motif de ce changement d'acception .

Nous voyons cependant que, sous Saint-Louis, c'est-à-dire à l'époque où étaient chantées et probablement composées les pièces que nous éditons , les jongleurs avaient reconquis une certaine con-* sidération, ou du moins, avaient su s'attirer la bienveillance du roi. Ce prince, en effet, à l'inverse de Philippe -Auguste, qui les chassa du royaume, leur ouvrit gratuitement les portes de sa bonne ville. Voici l'article de son ordonnance, qu'on trouve dans Y Establis sèment des mesiiers ^ fondé par Etienne Boileau, sévère justicier qui faisait pendre ses propres neveux pour l'exemple général. Cet article exemptait nos héros du droit

de péage auquel tout le monde était soumis à l'entrée du Petit-Châtelet. Il est vrai que, dans le passage qu'on va lire , les jongleurs se trouvent à peu près sur la même ligne que les singes , ce qui ne compose pas un rapprochement très flatteur ; mais il faut croire que Saint-Louis n'avait point songé k le faire ; et ensuite , comme l'argent du péage entrait directement dans son épargne , nous ferons observer qu'il était nécessaire que ce prince eût , pour ceux qu'il exemptait de cet impôt, une assez profonde estime. Li singes au marchant doit quatre deniers , se il pour vendre le porte y et si li singes esta home qui Tait acheté por son déduit ^ si est quites; et si li singes est au joueur ^ jouer en doit devant lepeagiery et por son jeu doit estre quites de toute la chose quil achète à son usage ^ et aussi tost li jougleor sont quitepar un ver de chançon, —

— M. l'abbé de La Rue, dans son ouvrage précité , cherche encore à prouver que les jongleurs ne sont autre chose que l'ancienne corporation des Bardes, qui, après l'introduction du christianisme dans les Gaules , se serait continuée sous une autre dénomination.

Sans discuter ici cette opinion, qui demanderait un examen plus approfondi que celui auquel nous pourrions nous livrer présentement, nous

accorderons au savant ecclésiastique qu'antérieurement à la conquête de F Angleterre par les Normands, les Anglo-Saxons appelaient les jongleurs gleemen ( hommes de la musique ) ; mais ce mot prouve-t-il que ces musiciens fussent la prorogation des Bardes? — nous n'en sommes pas convaincu.

Selon nous, les Bardes formèrent à eux seuls une institution complète. Les jongleurs, au contraire, n'auraient été qu'une fraction de la grande famille des Trouvères , si nombreuse au moyen âge, — une espèce de corollaire, une branche, si l'on veut, de la ménestrandie , c'est-à-dire de la réunion en faisceau des compositeurs. Ce n'est, au surplus, qu'un doute que nous sommettons aux hommes expérimentés qui s'adonnent depuis plus long-temps que nous à l'étude du moyen âge. Puissent-ils le résoudre! volontiers nous reconnaîtrons notre erreur.

— Les ouvrages des jongleurs peuvent se diviser en chansons de gestes, — en pièces de théâtre , — en pièces légères et fugitives.

Les premières étaient le récit des faits héroïques, des gestes vrais ou faux des vaillans. On les chantait, pour la plupart, en s'accorapagnant de la harpe, de la vielle, de la rote, ou de tout autre

instrument. M. Paulin Paris, dans le piquant travail qui précède son premier volume de Garin le Loherairij a victorieusement prouvé qu'il ne fallait point entendre seulement par le mot chansons de gestes de petits poèmes dans le genre des odes charmantes de Béranger , mais encore , que presque tous nos romans, et spécialement nos vastes épopées carlovingiennes de cinq à six mille vers chacune, avaient une destination musicale. Ceci, du reste, est également l'opinion de M. Fauriel, à propos du texte semi- provençal de Gérars de Roussillon y qui n'a pas moins de dix mille vers. Les Rapsodes, d'ailleurs, n'ont- ils pas chanté V Iliade ?

Quant aux pièces de théâtre faites et jouées par les jongleurs, nous trouvons, dès la seconde race, des capitulaires qui en interdisent la vue au clergé; aucune d'elles ne nous est parvenue remontant à cette époque i

Restent donc les poésies légères des jongleurs. Ce sont les seules de leurs compositions qu'on trouvera dans ce recueil , et celles auxquelles ils durent se laisser aller le plus fréquemment. Elles portaient, comme celles des Trouvères , les différens noms de rotruenges y ballades ^ chansons , dits , hergerettes , pastourelles , rondeaux , saluts , complaintes , ro-

mances, fabliaux y satires y sewentois ^ jeux-partis y etc. La plupart de ces pièces sont pleines de verve ; quelques unes ne manquent ni de grâce, ni de poésie , surtout lorsqu'elles doivent leur origine à quelque sujet galant; mais, par malheur, un assez grand nombre, outre une afféterie de pensées et une exagération de sentimensque rejette le bon goût, et qui sentent leur xiv^ siècle, c'est-à-dire la décadence de la première période de l'art, — un assez grand nombre, disons-nous, présente un cynisme d'expressions, une crudité de langage, que nous n'avons pas cru convenable de reproduii^e. Peut-être est-ce la un scrupule exagéré , mais il nous a semblé que c'eût été exposer nos aïeux à être fort mal jugés, que d'offrir uniquement à nos lecteurs, pour modèle de leurs compositions, des vers licencieux, qui auraient été à peine excusables au temps de Voisenon et des bijoux indiscrets.

Toutefois, comme nous aurions été désolé d'évoquer des cadavres mutilés, nous n'avons rien retranché aux pièces qui nous sont tombées sous la main; nous les avons tout simplement passées sous silence. Aille les tirer de leur obscurité qui voudra! ce qu'il y a de sûr, c'est que ce ne sera pas nous. Nous croyons trop aux destinées morales de la société actuelle pour penser qu'à l'heure qu'il

est, un volume de poésies dans le genre de quelques unes de celles que publia M. Barbazan , et que revit M. Méon, pût obtenir du succès. Dans notre opinion d'ailleurs, quand l'humanité tend à se reconstituer par une synthèse d'idées grandes, morales , généreuses ( et nous en sommes là , en dépit de beaucoup de gens), tout sapement, tout obstacle à la reconstruction de l'édifice est coupable. Une loi punissait de mort ceux qui portaient les armes contre les murailles de Rome : nous ne demandons point cette pénalité contre les impurs ; mais, du moins, qu'on nous permette d'être chaste et pudibond tout a notre aise. Voilà pourquoi nous avons fait un choix sévère, nous attachant de préférence aux morceaux remarquables par l'imagination , le style , la pensée , — par la peinture ou la critique de quelques usages, — par le reflet plus ou moins juste de quelqu'une des vieilles faces sociales. Le lecteur jugera si nous avons erré dans l'exécution.

Jusqu'ici nous n'avons commenté encore que la moitié de notre titre. Il nous resterait donc à expliquer ce que c'était que les Trouvères, d'autant plus que leurs œuvres forment une grande partie de ce volume; mais outre qu'ils sont beaucoup plus connus que leurs rivaux , on a vu que nous nous

bornions à donner de ces derniers une idée fort sommaire. Nous dirons donc seulement que la division de leurs ouvrages était à peu près la même. —

— La plupart des pièces qu'on trouvera dans notre livre ont été tirées desMSS. 7218 et 7095 de la Bibliothèque Royale , dans lesquels (cette nouvelle moisson faite) il ne restera presque plus rien a glaner. Bien qu'on retrouve une partie de ces productions dans d'autres manuscrits, nous avons constamment préféré la leçon de ceux que nous venons d'indiquer, ces deux magnifiques et précieux recueils étant très corrects et très exacts.

Une copie fort infidèle, quant à l'orthographe et même quant au nombre de pièces, en existe à la Bibliothèque de l'Arsenal, parmi les manuscrits du marquis de Paulmj. Nous n'avons point fait difficulté de nous aider quelquefois de cette copie pour le sens de certaines phrases, et nous avons profité d'une partie des annotations qu'elle renferme, annotations qui sont , je crois , de la main de M. de Saint-Palaye.

Qu'il me soit permis avant de finir, de témoigner publiquement ma reconnaissance à un savant que l'Europe reconnaît pour son maître en fait de travaux relatifs aux productions du moyen âge, et qui plus d'une fois a consenti à descendre de ses

hautes études pour m'aider de ses conseils et de ses avis. N'ai-je point nommé M. Rajnouard? C'est à lui que l'on devra de rencontrer beaucoup moins d'errem^s dans mon travail, et je m'estime heureux de pouvoir lui offrir ici l'expression de ma gratitude.

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