IV. — DE L*ÉLOÛUENCÊ PÀRLÊMENTAÎRE, ETC. Sï
side en celui qui écoute, tandis qu'à l'église elle appartient à celui qui parle; la même remarque peut s'appliquer aux discussions des assemblées politiques; l'art de la parole y déploie une admirable puissance; mais le scrutin muet est plus puissant encore.
Aussi, devant une cour de justice, devant une chambre législative, l'éloquence soutient un débat; dans la chaire, elle ne rencontre qu'une opposition silencieuse; l'adversaire, quand il s'en trouve (et l'on peut croire qu'il s'en trouve toujours), n'a pas droit de réplique.
. Enfin, dans l'éloquence de l'homme de loi, de l'homme d'État et du t)rofesseur, la forme la plus rare est l'exhortation ; dans la chaire sacrée, c'est la plus commune.
Que de souvenirs j'invoquerais facilement à l'appui de ce qu'on vient de lire ! Il est arrivé à des hommes de talent et de foi de passer du barreau à l'Églilse, et pour ne produire qu'un exemple, quel nom mériterait d'être cité avant celui de Verny? L'amitié et la confiance que cet excellent collègue échangeait avec moi, n'ont pas eu à s'accroître à mesure que ses opinions se rapprochaient des miennes; elles nous ont amenés souvent « à causer prédication. » Qui ne se souvient de cette parole
38 IV. — DE L^ÉLOatENCE PÂRLEMINTAItlE, ETC.
nerveuse, toujours élevée, souvent émue, où tout son cœur débordait, et qui n*a déploré cette mort si étrange, si imprévue? Verny, juge sévère pour lui-même et si juste envers ses frères, regrettait de n'avoir jamais pu complètement dépouiller sa prédication d'une certaine saveur de barreau qui lui était restée de ses anciennes études. Nul n*osera dire que ces réminiscences aient nui à Teffet de ses discours et de son débit en chaire ; c'était comme une nuance d'originalité qui avait son charme; mais les talents d'un tel ordre sont rares, et les plus assidus efforts ne triomphent pas toujours de cette nature de vieux obstacles. On sait que Verny n'est pas le seul exemple que Ton pourrait alléguer.
Que la tribune soit peut-être plus loin encore de notre chaire que le barreau ou le parquet, j'oserai en donner une curieuse preuve qu'il me faut bien prendre sous ma responsabilité. J'ai entendu pendant cinq ans la plupart des grands orateurs parlementaires dont la France garde le souvenir ; j'ai fait, en les écoutant, un véritable cours d'art oratoire, et les nuances de tant d'exemples de talent étaient variées à l'extrême. Combien croit-on que sur le nombre il s'en trouve dont Téloquence, en la supposant quelque peu contenue à dessein, pût convenir à la chaire et y garder sa puissance? J'en
Vf. —7 DB L*ÉLOQUENCB PARLEMENTAIRE ^ ETC. 39
connais deux, et je n'oserais en citer un troisième. S'il est vrai que la prédication est à ce point une éloquence spéciale, je puis reprendre, non sans confiance, l'assertion déjà émise qu'un prédicateur, vieilli dans le métier, peut s'autoriser de son âge pour écrire quelques conseils pratiques, pour exposer à ses frères quels ont été ses efforts, ses méthodes de travail, ses recherches, et, si le mot n'était pas trop vulgaire, ses secrets du métier. Une tentative de ce genre ne devra point, je le répète, l'exposer au reproche de se donner comme un modèle, et non comme un compagnon de route disant i ceux qui s'engagent dans la même voie comment il y a marché.
U convient de s'occuper d'abord de la composi*^ lion, et la première question qui se présente est celle du meilleur genre de sermons. La réponse (en demandant pardon d'une citation si profane) pourrait se réduire à ce vers fameux :
Toas les genres sont bons, hors le genre ennuyeax.
Ce qui, pris au sérieux, signifie pour nous que, sauf le respect des convenances de la chaire, le genre importe assez peu pourvu que le but religieux de la prédication soit atteint.
D'un autre côté, dans la persuasion que toute éloquence et pour la composition et pour la diction est une affaire personnelle, il faut laisser chacun préférer le genre dans lequel il réussit le mieux;
liberté ou tactique, comme on voudra, qui présente un droit, un devoir et un intérêt réunis.
Mais (il y a des genres qui ne réussissent à personne et qu'en conséquence on doit proscrire, le genre dogmatique, par exemple, et le genre moral. Tout sermon seulement dogmatique ou seulement moral est mauvais *. La foi chrétienne et l'activité chrétienne se touchent, se confondent, sont inséparables; aussi, dans la révélation chrétienne, conforme, comme un livre révélé doit l'être, à la nature humaine, l'enseignement n'est d'ordinaire jamais simple, mais double pour ainsi dire; il est moral et dogmatique k la fois ; il porte sur ce que l'homme doit croire et sur ce qu'il doit pratiquer. Accoutumé à recevoir de l'étude de l'Évangile les deux impressions, l'auditeur, après avoir écouté un sermon qui roule exclusivement sur un dogme ou sur un devoir, se retire mécontent; on ne lui a présenté qu'une face de la religion ; on ne s'est inquiété pour ainsi dire que d'une moitié de son âme. La première loi de composition à s'imposer sera de donner satisfaction à l'âme entière du fidèle, et de fondre ensemble
^ C'était la règle de Reinhard : « Mes sermons, » dit-il, a ne n sont jamais purement dogmatiques ou moraux; la pratique D et la théorie y sont constamment unies, et celle-ci toujours » montrée du côté où elle se rattache à l'autre. » {leitret, etc., p. W.)
dans la prédication la morale et la doctrine comme elles le sont dans TÉvangile, comme elles doivent Tétre dans la vie.
Sous Tempire de cette règle, il paratt indifférent de faire des sermons de dialectique où le raisonnement domine; des sermons d'exhortation où la sensibilité et l'imagination seront mises en jeu ; Mes sermons de narration, où les récits, et non pas seulement les récits des faits les plus importants de l'histoire sainte, de cdle de l'Église, de celle de la Réformation, et surtout de la vie du Christ, seront rappelés, analysés, dramatisés même; des sermons de polémique contre les erreurs de la philosophie, du scepticisme et de ce que la théologie anglaise a fort bien nommé le romanisme ; des sermons de critique sacrée où les thèses principales de cette science seront exposées et défendues; des sermons d'archéologie, transportant l'auditeur au milieu des mœurs, des opinions, des institutions des siècles du mosaîsme et des commencements du christianisme ; des sermons de biographie sur le caractère des personnages des annales saintes célèbres par leurs missions divines ou par leurs vertus, leurs vices et leurs repentirs * ; enfin, des sermons, de
* A peine est-il nécessaire d'avertir que ces discours ne doivent point imiter les deux genres que TÉglise catholique aflfeo-
droit ecclésiastique sur la constitution des communautés et des clergés de la chrétienté. Que votre foi, votre savoir, votre éloquence passe et repasse par toutes ces lignes qui rayonnent hors du même foyer; mais que toutes, pareilles à des courants
tioone peut-être le plas, les Panégyriques et les Éloges funèbres. Notre chaire est afiRranchie, par les principes mêmes de notre foi, du devoir de louer comme des saints dont la vie et la mort sont données en exemple, des personnages que l'histoire indépendante juge fort différemment, et de prodiguer sur des tombes entr'ouvertes une admiration factice que souvent la . conscience publique dément. On s'étonne que ces sujets de sermons soient encore si en faveur dans la prédication catholique et que le cardinal Mauryles recommande avec tant d'instance (Essai, etc., tome I, § 80), quand on pense aux écueils qu'ils font rencontrer, aux abus qu'ils font naître. D'ordinaire, ou le panégyrique et l'oraison funèbre sont précis, sincères, exacts, et l'orateur fait trop peu d'honneur à son héros ; ou l'orateur sort de la simple vérité, et il en fait trop ; l'auditoire, désappointé dans l'un et l'autre cas, ne suit point le prédicateur, et trouve que l'hommage rendu est au-dessus ou au-dessous du mérite de celui à qui il est offert. Il reste, il est vrai, une ressource : celle de se tenir dans le vague et de composer des panégyriques qui vont, comme on dit, à tous les saints. Mercier, à qui rien n'échappait, fait mention dans son Tableau de Paris (lome XII de l'éd. de 1788, p. 261), de ce qu'il appelle un « passe-partout prédicatoire : « C'est, » dit-il, a un panégyrique qui, au moyen d'un » texte différent, s'adapte indistinctement à un saint ou à une n sainte, r* Et il entre dans des détails qu'il ne convient pas de citer ici. Mais ces critiques trop légères de Mercier deviennent sérieuses, quand elles se retrouvent dans YEssai du cardinal Maury (§ )7) et dans le poëme de l'abbé de Vllliers {Art de préehif, chant IV.)
électriques, se dirigent et reviennent alternativement à travers vos discours du dogme à la morale et de la morale au dogme, les deux pôles de la pensée chrétienne.
Ces diverses matières doivent tenir plus ou moins de place dans le cours d'une prédication régulière ; chacune a droit à la sienne, et cette réflexion suggère un conseil qui paraît très-important, celui d'être attentif à varier sa prédication. Le poëte a dit vrai en assurant que
L'ennui naquit un jour de l'uniformité ;
nous pouvons tenir pour certain qu'une prédication uniforme est la plus accablante preuve de la justesse de celte image. Le retour continuel vers les mêmes sujets est mortel à l'éloquence de celui qui parle, à l'attention de ceux qui écoutent ; aucun talent ne suffit à vaincre un tel obstacle, parce que cette obstination à se répéter est contraire à la nature de nos facultés intellectuelles qui vont et viennent sans cesse d'un sujet à un autre ; contraire à l'exigence légitime d'un auditoire qui résiste et ne se laisse point fixer par des pensées mille fois rebattues ; contraire à l'essence delà religion : qu'y a-t-il de plus varié que la révélation et le christianisme, variés parce qu'ils sont immenses?
Il importera donc d'éviter avec grand soin (à moins d'avoir entrepris une série) de se répéter sans intervalle en deux discours analogues. Les auditoires d'ailleurs les plus dociles sont très-disposés à comparer les sermons et à les critiquer l'un par l'autre; le plus prudent sera de donner des prédications de genre différent, propres à faire clocher d'avance les comparaisons ; de cette façon l'office divin d'un dimanche ne nuira pas aux impressions du dimanche suivant.
Les considérations qui précèdent expliquent comment l'étroitesse de la théologie est la ruine de la prédication. Tout dogmatisme exclusif, qui ne voit la vérité qu'en des formules de foi et des doctrines favorites, qui les recommande à satiété comme les conditions uniques du salut, qui en fait le thème constant delà prédication, n'obtiendra avec le temps pour résultat qu'inattention, lassitude, impatience. On sait d'avance ce que l'orateur va dire ; son rigorisme ne cause plus de surprise ; il est entendu avant d'avoir parlé. On a vu, on verra toujours combien promptement ce genre de sermons s'épuise; je mets en fait que devant le même auditoire un orateur, quels que soient ses talents, atteindra toujours plus vite qu'il ne l'espérait son maximum de succès et verra sa popularité tristement défoillir en un petit
nombre d*années, si sa théologie nuit en ce sens à sa prédication, si Tune sert malgré lui à étioler, à figer Tautre, si son arche sainte rend toujours les mêmes sombres oracles.
Un beau passage d'Adisson devrait être toujours présent à la pensée des hommes qui croient servir la cause de la religion en n'en montrant jamais que le côté terrible et mystérieux. « Ceux, » dit l'auteur du Spectateur^ « qui représentent la religion sous n un aspect si peu aimable ressemblent aux espions » envoyés par Moïse pour explorer la terre promise » et qui par leurs récits découragèrent le peuple d'y » entrer. Ceux au contraire qui nous montrent la n joie, la gaieté de cœur, l'humeur heureuse qui H jaillissent naturellement du bonheur de croire, )• sont comme les espions qui rapportèrent la grappe « de raisins et les fruits délicieux, dont la vue seule » invitait leurs compatriotes à pénétrer dans la con- » trée féconde qui les avait produits*. »
Cependant il faut avouer que les esprits de cette trempe qui préfèrent la peinture des rigueurs de la justice divine à celle des miséricordes et qui croient convertir en effrayant, sont plus à plaindre qu'à blâmer dans le tort que leur dogmatisme fait à leur éloquence ; en un sens» aucune censure ne peut Içs
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atteindre, même au point de vue de l'art, puisqu'ils prêchent selon leur foi, et il est inutile de s'arrêter à prouver que l'art doit céder à la foi. Ces prédicateurs sont comme entraînés par une force majeure ; leurs croyances traditionnelles, ob se détachent en petit nombre quelques points qui sont à leurs yeux les bases de la révélation et du salut, pèsent sur leur éloquence et les forcent à des redites perpétuelles. Quelle variété peuvent-ils mettre où leur foi n'en voit pas?
On raconte qu'un pasteur de cette nuance se prit un jour à soutenir la thèse suivante : le prédicateur de la vérité n'aurait besoin à* la rigueur que d'un seul sermon, à k charge d'y insérer nettement un résumé de toutes les conditions requises pour échapper à la perdition étemelle ; en effet, de deux choses l'une : on prêche devant des convertis ou des inconvertis, des élus ou des réprouvés; les premiers ne peuvent rien entendre qui les intéresse davantage que les certitudes de leur rédemption ; les seconds ont toujours besoin qu'on leur rappelle tout le péril qu'ils courent... Il est inutile de demander ce que devient l'éloquence mise à un tel régime ; mais il faut convenir qu'une fois les prémisses d'une certaine théologie admises, ce précepte d'art oratoire n'est pas une inconséquence.
Cet exemple d'exagération peut servir à mieux faire ressortir l'avantage immense de varier la prédication, et aux partisans de son uniformité dogmatique on peut encore objecter qu'en dépit de l'importance que leur foi attache à un dogmatisme si restreint, il resterait à prouver que, même ainsi entendue, la religion chrétienne n'a pas mission de se mêler à toutes les choses de la vie, et d'en reflète* toute la variété, afin de tout sanctifier.
La variété de la prédication, conforme, j'en suis persuadé, au véritable esprit du christianisme, est certainement un des plus sûrs, un des plus précieux éléments de succès. II ne faut jamais perdre de vue que le ministère sacré, et, par suite, la prédication, sont pour nous tous l'affaire de notre vie entière. Il sert donc de peu de réussir devant son auditoire et d'être utile pendant un certain temps ; il s'agit de réussir à la longue et d'être utile jusqu'au bout ; il s'agit de commencer avec succès, ce qui est comparativement facile, et de continuer de même, ce qui ne l'est pas ; nous sommes inamovibles, y compris la chaire; il faut tendre à ce que l'auditoire le soit aussi. D'incessants efforts de travail seront nécessaires ; mais rien ne secondera ce travail, rien ne facilitera de longs succès autant que la variété de la prédication. Je ne saurais trop presser mes
jeunes collègues de peser attentivement ces considérations; tout sera perdu si, émus et beureux du bonbeur de leurs débuts, ils croient tout gagné, se contentent de tourner dans le même cercle d'idées et n'étendent point progressivement la sphère de leurs sermons. Hélas! que d'exemples l'on a vus de prédications, d'abord goûtées et suivies, plus .tard délaissées! C'était encore la même voix, le même débit, le même geste ; ce n'était plus le même auditoire; il avait fini par rompre ses rangs devant une prédication toujours la même, sans variété et sans progrès.
L'influence de la théologie sur la prédication peut s'exercer d'une façon plus funeste encore que l'uniformité. Il est positif que dans la contrée même qui a été le berceau du protestantisme, en Allemagne, de nos jours, la prédication protestante a baissé. Des témoignages qu'il serait impossible de contredire si je les appuyais du nom qui les garantit, ne permettent pas de douter que la faute en est en grande partie à l'orthodoxie piétiste, si rigoureusement confessionnelle. La plupart des pasteurs de cette nuance improvisent, en s'abandonnant à l'inspiration du Saint-Esprit; ils croiraient manquer de confiance s'ils se préparaient; ils s'appliquent tranquillement l'encouragement donné par le
Seigneur aux apôtres appelés devant les tribunaux païens : Tout ce que vous aurez à dire vous sera inspiré à Vheure même (Matt. x, 19 ; Marc xni, U ; Luc XII, 11); ils rendent ainsi l'Esprit de Dieu responsable de leur prédication, et en vérité, la seule chose qui doive étonner, c'est qu'ils prêchent encore et persistent à croire que cet Esprit a besoin de leur intermédiaire pour toucher les âmes; puisque systématiquement ils se récusent et s'annulent à ce point, ils devraient s'annuler un peu plus et renoncer à la chaire.
Il est superflu de faire remarquer que ce système d'abdication du prédicateur dans la prédication engendre un autre défaut, celui d'une insupportable monotonie.
Hais son inconvénient le plus grave est de dispenser de toute étude sérieuse du cœur humain, de ses forces, de ses faiblesses, de ses passions ' ; leur variété demeure inconnue ; l'oreille toujours tendue
< Les ouvrages de Cicéron et de QaiQtilien abondent en conseils à ce sujet, et Àristote leur en avait donné l'exemple. Le second livre de sa Rhétorique est consacré tout entier à une analyse très-étudiée et très-fine des diverses passions.
Sur le même point de vue, il y a d'utiles instructions dans le volume d'Ostervald (De V exercice du MinUtère sacré, p. 196 et suiv.), ouvrage excellent, quoiqye l'auteur ait déclaré que son ipteQtion n'avait jamais été de le donner au public.
à écouter une prétendue voix du ciel, n'entend plus la diversité de leur langage ; il en résulte que la morale de ces sermons est coulée dans un moule unique, et les nuances si variées de nos vices et de nos vertus n'y jettent aucun reflet. C'est cependant un principe évident, reconnu par la sagesse païenne et confirmé par la science chrétienne, que la véritable éloquence doit connaître le cœur de l'homme que le but de ses efforts est de toucher, et si les orateurs 'de la Grèce et de Rome ont tous avoué la nécessité de cette science, combien plus est-elle nécessaire à Forateur chrétien !