‹ Observations pratiques sur la prédicationChapitre 16 sur 90 · VI. — DES SERMONS ALLÉGORIQUES · texte numérisé non relu

VI. — DES SERMONS ALLÉGORIQUES

dire que du temps de ce fameux docteur jusqu'à DOS jours, Tabsurde interprétation allégorique, après avoir longtemps coulé à pleins bords en faussant l'Écriture sainte, poursuit son cours, et souvent encore vient noyer le sens. L*abus que les anciens prédicateurs en ont fait dépasse ce que l'on peut croire. Il est malheureusement certain qu'ils trouvent parmi nos contemporains de fidèles imitateurs, et que çà et là des imaginations presque en délire s'obstinent à prêcher sur ce ton. Quelques exemples suffiront pour permettre de comparer sous ce rapport les sermons anciens et modernes, pour faire apprécier cette méthode d'après ses fruits, et montrer qu'elle conserve des admirateurs; on verra que ses partisans, aujourd'hui, se livrent encore à des tours de force dignes des allégoristes des premiers siècles, du moyen âge ou des temps qui ont suivi la Réforme.

On a de Bédé, dit le Vénérable, mort en 738, le premier auteur d'une histoire ecclésiastique, un recueil de sermons pour tous les dimanches et fêtes de l'année. Dans son homélie sur les noces de Gana,- le changement de l'eau en vin est une figure des sacrements ; l'eau dont on remplit les cruches, une figure de la sagesse qui purifie; les six vases représentent les six grands personnages dont la vertu

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a servi d'exemple durant les six âges qui ont précédé, la mort du Christ; ces vases sont de pierre, parce que les âmes sont affermies par la foi ; ces vases contenaient deux ou trois mesures ; ainsi les écrivains sacrés ont parlé tantôt du Père et du Fils seulement , tantôt du Saint-Esprit aussi ; la différence de Teau au vin est celle de la loi à la grâce ; le Seigneur pouvait faire remplir de vin les cruches ; s'il a préféré y faire verser de l'eau, son intention était de montrer que sa loi n'était point au fond une loi nouvelle, mais la perfection de l'ancienne, etc. J'abrège cet extrait, et l'on se récrie en le lisant. J'ai choisi à dessein cet exemple donné par un auteur célèbre, en plein moyen âge, et une allégorie dont le vin est le principal emblème. Environ sept siècles plus tard, tant cette fausse interprétation de l'Écriture a continué de séduire des hommes d'un savoir plus réel et d'un goût plus pur, la même allégorie se retrouve dans le 32 sermon de Théodore de Bèze sur l'histoire de la passion, au sujet de la cinquième parole de la croix : J'ai soif! et de l'éponge imprégnée du mélange de vinaigre et d'eau, le seul breuvage que dans les pays chauds la discipline romaine permit aux soldats de service d'emporter avec eux et qui fut présenté aux lèvres du Christ. A la marge de Tédition de 1598, on lit ce

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sommaire : « Le Seigneur requiert du viu de sa vi- » gne sans qu'il en ait besoin ; mais ce n'est le plus » souveAt que vinaigre, » et une page entière est employée à tourner et retourner en tout sens cette bizarre figure !

Ce mauvais genre, aussi peu favorable à Téloquence que contraire aux plus simples règles de la critique sacrée, est- il abandonné?

Il existe un sermon moderne de la chaire catholique sur la résurrection de Lazare qui renferme les points suivants : Seigneur, celui que tu aimes est malade (vers. 3) tlTiomme, créature chérie de Dieu, a c(mtracté la maladie spirituelle du péché ; Lazare est mort (vers. 16) : mort morale du pécheur; le corps a de V odeur; il est là depuis quatre jours (vers. 39) : putréfaction morale de Fâme qui rend tout secours humain impuissant; Lazare^ sors! (vers. 43) : retour à la vie spirituelle ; déliez4e de ses bandelettes et le laissez aller (vers. 44) : délivrance entière des liens du péché.

J'ai eu connaissance d'un sermon plus récent encore de la chaire protestante sur la guérison de Taveugle Bardmée ; exorde : il y a deux cécités, celle du corps, celle de l'âme; le Christ a guéri quelquefois l'une, il guérit surtout l'autre, quand on le lui demande ; Bartimée et son compagnon, assis sur le

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bord du chemin, entendent le grand bruit de la foule qui accompagne le Christ : c'est le bruit des triom^^ phes de la foi qui retentit dans la nuit de la cécité morale ; Bartimée s'écrie : Jésusy fils de David, aie pitié de moi! c'est le premier cri de misère du pécheur connaissant à peine le Sauveur et ne lui don* nant qu'un titre subalterne ; la multitude reprend les deux aveugles pour les faire taire : c'est l'opposition du monde aux premier efforts du pécheur qui entrevoit la lumière ; que veux-tu que je fasse pour toi? c'est la dernière épreuve de la grâce ; recouvre la vue, c'est la restauration de la vue de Dieu et la régénération... L'inévitable objection que soulèvent de pareils sermons, c'est qu'il n'y a pas dans le texte sacré un mot de ce qu'ils contiennent ; tout sort de l'imagination de l'orateur ; ne craignons pas de le dire ; de telles homélies ne sont pas la prédication, mais la parodie de l'Évangile.

Et qu'on ne s'imagine pas qu'il soit inutile de prendre ses précautions contre une sorte d'entraînement vers ce genre qu'on pourrait nommer fantaisiste, en employant un nouveau terme de critique ; il est urgent, au contraire, de se tenir en garde contre ces écarts de la pensée. Le monde poétique touche à celui de la réalité ; un grand nombre de textes se prêtent avec une merveilleuse facilité à

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cette interprétation, qui n'en est pas une ; Sauvenous, Seigneur! nous périssons, s'écrient les apôtres, quand la tempête sur le lac de Génézareth menace d'engloutir leur barque ; Veux-tu être guéri? dit le Christ au paralytique de Bethesda ; on sent combien il est facile d'allégoriser ces paroles; elles l'ont été mille fois, et peut-être aucun prédicateur, surtout dans un jour d'indigence en textes étudiés, en plans mûris, ne résiste à se permettre d'user de cette ressource, d'autant plus séduisante qu'elle est très-facile. J'ai composé un long sermon sur l'invitation de Moïse à son beau-père Hobab ou Jéthro (Nomb. X, 29) : Nous allons au pays dont V Étemel û dit : Je vous le donnerai ; viens avec nous ! La division était toute faite, en commençant par un exorde historique; ce pays, c'est le ciel; l'Éternel seul nous le donne pour patrie ; le vrai fidèle dit à chacun de ses frères : Viens avec nous!... Et je suis encore à me pardonner d'avoir écrit et appris par cœur trente pages in-4* sur ce thème-là.

Il importe, en eflfet, de remarquer que l'Ancien Testament se prête tout aussi bien que le Nouveau à ces fictions. Dans une des touchantes élégies de Jérémie, on lit, selon la version d'Ostervald : Seigneur! tu as plaidé la cause de mon âme et tu as garanti ma vie (Lam. m, 88). J'ai entendu sur ce texte un

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sermon où, s'appuyantde l'expression de saint J^n : Nous avons un avocat auprès du PèrCy savoir Jésus- Christ (1 Jean ii, 1), l'orateur prouvait que le Sauveur avait gagné au tribunal suprême la cause de l'âme pécheresse, mais repentante, et la sauvant ainsi de la mort spirituelle avait garanti sa vie bien-heureuse. U n'y avait contre le sermon qu'une objection à faire ; c'est qu'il s'agit dans le texte du péril où Jérémie s'est trouvé, lorsque sous le failjj^ Sédécias, qui n'osait le protéger, il fut traîné en prison, mis aux fers et jeté dans une citerne remplie de fange où il pensa périr.

On peut résumer en un mot le mauvais effet de la prédication allégorique; ce n'est pas tant qu'elle a pour base une sorte de fiction et prête au sarcasme et au ridicule; c'est qu'inévitablement il en résulte que l'auditeur s'attend et pense à une chose sdon le texte et qu'on vient l'entretenir d'une autre.

n est peu nécessaire de s'arrêtera examiner si, en laissant de côté les allégories, la prédication peut prendre utilement pour thème ce que l'ancienne exé* gèse considérait comme des types. On parviendrait à réhabiliter ce procédé d'explication de l'Écriture auquel la science moderne renonce, qu'on n'aurait nullement prouvé qu'il est favorable à l'âloquence de la chaire, par cette simple raison que Thistoire

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