IX. — DE l'esprit dans LES SERMONS
par un très-grave défaut , celui d'être infiniment trop spirituelle.
On conçoit que le fond du discours peut, comme le plan, être trop ingénieux et mériter censure par sa sécheresse et sa subtilité. Un de mes recueils contient un sermon sur la réponse des apôtres à la question : Qui dit-oii, que je suis^ moi, le Fils de Vhomme ? — Les uns disent que tu es Jean-Baptiste; les autres, Élie ; les autres, Jérémie ou quelqu'un des prophètes {xf Discours du \f Recueil). L'idée en est que l'incrédulité et l'ignorance moderne méconnaissent encore le Christ ainsi que ses contemporains l'ont méconnu. On ne voit en lui qu'un moraliste comme Jean, un enthousiaste comme Élie, un patriote comme Jérémie; ou bien on s'arrête dans le vague de la foi, et on le prend pour quelqu'un des prophètes, des réformateurs qui ont marqué par une révolution religieuse leur passage en ce monde. Ce discours, un de ceux que j'ai le plus travaillés, n'a réussi ni à Paris ni à Nîmes où il a été prêché, et ce que les développements, pris séparément, peuvent .avoir d'utile, s'est perdu dans les artifices oratoires qu'il a fallu employer pour amener ces parallèles.
Avant d'aborder Tétude des questions capitales qui restent à traiter, il peut être utile de signaler quelques écueils encore où Ton voit trop souvent la prédication mettre en péril son succès.
/)n fait sagement d'éviter les trop petites matières * et les matières trop spéciales. La religion touche à tout; on peut dire que tout est de sa compétence, que tout rentre dans son domaine, de sorte que la tentation parfois est assez forte de faire des-
< « La force de l'esprit s'agrandit avec l'ampleur des matiè- » res, et personne ne peut atteindre à une brillante et célèbre » éloquence, si le sujet n'arrive pas à pareille hauteur.— Gres- 9 oit cum aptitudine rerum vis ingenii, nec quisquam claram » et illustrero orationem efficere potest, nisi qui causam parem » mvenit. m (Tacite, Dialogw sur les orateurs, xxxvii.)
cendre la prédication en des détails insignifiants. Le désavantage que Ton encourt par là est double ; d'une part, il est difficile d*ennoblir, de relever de tels objets ; de l'autre, ils n'intéressent qu'une minime fraction de l'auditoire.
P. D. Huet, auteur d'un volume de sermons où Ton remarque un talent véritable, en a inséré un sur « l'Éclat du visage d'Élienne » (Act. vi, 18). C'est prêcher sur un détail ^
Quant aux matières trop spéciales, celle qui séduit le plus est peut-être le suicide. Il existe une foule de sermons sur ce sujet. Deux de nos contemporains l'ont encore traité et ont publié leurs discours. Il suffira de faire remarquer que cette prédication est placée entre deux écueils; il est très-difficile de la porter en chaire comme une matière ordinaire, sans occasion qui en justifie le choix, et si une occasion se rencontre, le sermon renouvelle un scandale, un deuil de famille et présente tous les inconvénients des personnalités.
Les commençants, il est vrai, donnent dans un excès contraire ; loin de traiter des points de détail ou des sujets spéciaux, ils s'imaginent n'avoir jamais assez de matière devant eux et composent
* Sermons, de Pierre-Daniel Huet, 1 vol. in-S*, Amsterdam,
des sermons encyclopédiques. Mon excellent ami et collègue, Teissèdre l'Ange, se rappelait que son père, pasteur à Middelbourg, lui avait dit au sortir de son premier discours : « Mon ami, tu as mis )) le christianisme tout entier dans ce sermon ; mais » il n'y tient pas. » Du reste, cette naïve ambition est prompte à passer ; la prédication se restreint d'elle-même.
En revanche, ce qu'il y a de plus petit, ce sont les personnalités. Ëst-il utile d'en montrer longuement l'inconvenance et le péril? Non-seulement toute apostrophe directe doit être sévèrement interdite (on sait que la loi civile même les punit), mais les simples allusions à des faits récents, les peintures de caractères où quelque auditeur peut être reconnu et se reconnaître, les dénonciations de scandales qui commencent à ^ébruiter ou à s'évanouir, sont des torts graves, des imprudences dont on se repent toujours. Reprochez aussi fortement que votre foi vous le prescrit à Jacob ses forfaits et à Israël ses péchés (Mie. m, 8) ; mais ne soulevez jamais le moindre voile du pavillon où les transgresseurs du siècle cachent leurs iniquités, Teussent-ils dressé à la vue de tout Israël sur la terrasse de leur palais ; en d'autres termes, aux scandales les plus publics il n'est pas permis d'ajouter la publicité de la
chaire ; votre droit n'est pas d'accuser le pécheur, mais de l'amener à s'accuser lui-même dans le secret de sa conscience.
A cette règle, on veut quelquefois une exception, celle que fait naître le manque d'assiduité au culte. Quand on prêche sur le texte favori : PT abandonnons pas nos assemblées comme quelques-uns ont coutume de le faire '{Eéh, x, 15), on parle devant ceux qui n'ont point cette coutume, et le sermon ne va point à son adresse; d'où il résulte parfois que si on remarque dans le temple des auditeurs dont la présence, au lieu d'être hebdomadaire, n'est que mensuelle, trimestrielle, annuelle peutêtre, on saisit l'occasion de leur lancer une censure directe qui accuse cette indiflférence. On y gagne, d'ordinaire, qu'ils se tiennent pour avertis et ne s'exposent plus à pareille avanie. Je sais une Église où le fait s'est produit; je sais aussi que ces chrétiens peu zélés qui assistaient de loin en loin au culte n'y assistent plus, et, pour comble, ils n'avaient pas d'excuse ; maintenant ils en ont une.
Une autre sorte de personnalités (si l'on peut employer ici ce mot) consiste à parler de soi en chaire et à introduire dans un sermon ses affaires privées. S'il convient de ne pas entièrement proscrire ces réminiscences, si quelques exceptions peuvent être per-
mises et justifiées, si Reinhard a prêché un sermon très-remarquable « sur le rétablissement de sa santé * », il faut avouer que les occasions doivent être excessivement rares, et que les précautions les plus attentives de discrétion, de délicatesse et de modestie doivent guider la plume ou la parole.
Les anecdotes ont quelque analogie avec les personnalités, sans présenter, à moins que Tanecdote ne soit contemporaine, des torts aussi condamnables, des inconvénients aussi graves. C'est un genre facile, tentant même, mais très-périlleux, et qui ne vaut ni ne rapporte ce qu'il coûte ; il tente parce qu'il éveille l'attention qui languit, fournit une occasion de mouvements d'éloquence et assure un moment de succès ; mais il est très-peu d'anecdotes dignes de la chaire. Empruntées à l'histoire de l'antiquité, elles ont une saveur païenne qui semble profane; puisées dans les souvenirs modernes, elles sont trop près de nous, se rapetissent par le rapprochement, désemparent l'attention et forcent l'auditeur surpris à se souvenir du mot fameux : Ce qui me dégoûte de l'histoire, c'est de
* Notice sur Reinhard, par le professeur Blessig, de Strasbourg, avec quelques réflexions sur l'esprit du protestantisme et la traduction française d'un sermon du prédicateur allemand sur l'influence de la religion protestante dans les relations de la vie civile et domestique. Strasbourg, 1808.
penser que ce que nous faisons aujourd'hui sera un jour de Fhistoire. Si, pour éviter l'antiquité et les temps actuels, on cite quelque trait des siècles antérieurs à la Réforme, leur tournure catholique déroute du haut d'une chaire protestante. On ne se sauve que si le récit anecdotique est sous la sanction d'un de ces grands noms environnés d'une si pure renommée de science et de génie, de piété et d'héroïsme, que la foi la plus sévère est habituée à s'incliner en les entendant. Ces noms sont rares : les principaux réformateurs, et surtout Luther; leurs prédécesseurs immédiats, les Jean Hus et les Jérôme de Prague ; quelques personnages de l'histoire de notre Église, les Coligny, les Duplessis- Momay, les Sully, et, dans le monde des sciences et des lettres, un Hilton, un Nev^ton ; il faut des noms pareils pour que nos temples ne s'étonnent pas de les entendre prononcer. Sans cet abri d'une éclatante gloire, l'anecdote semblera le plus souvent ^ petite, inconvenante, déplacée, et si sur ce point on en appelle à la voix publique, ceux qui aflfeclionnent ce genre et y reviennent souvent seraient étonnés du mauvais effet qu'il produit.
Les anecdotes offrent cet inconvénient de plus qu'il faut un talent supérieur et très-délicat pour lés bien encadrer; il est toujours difficile de lesame-
ner heureusement, de les insérer heureusement dans la contexture du discours, et plus difficile encore, le récit achevé, de rentrer dans le sermon et de le continuer sans déchet. L*attention, un moment tenue en haleine, fléchit, lorsque sortant du narré de l'anecdote elle se retrouve tout à coup ramenée aux théories du discours.
Enfin, d'ordinaire, c'est peine perdue, et l'auditeur a grand soin de trouver que l'exemple ne lui est pas applicable*
Je me suis eflforcé pour ma part de tenir en bride une mémoire assez bien garnie, et il me souvient à peine d'avoir raconté une anecdote en chaire ; je crois que dans mes sermons imprimés il n'y en a qu'un seul exemple (N** 17 du m® Recueil).
Les objections contre les anecdotes sont à peu près valables contre les citations tirées d'autres livres que les livres saints, fl convient d'y mettre une grande sobriété et le goût le plus sévère. Combien peu de livres sont dignes d'être donnés pour des autorités à côté du livre par excellence, et combien peu d'auteurs ont laissé un nom tel que sa renommée soit en proportion avec la solennité de nos temples ! A plus forte raison, est-il très-rarement conforme aux bienséances de la chaire de citer les ouvrages d'écrivains modernes, et moins encore ceux des écri-
vains vivants. Que si, loin d'en donner des extraits et d'en recommander la lecture, on veut détourner les fidèles de les lire, on doit craindre d'exciter une curiosité qui devient une tentation. On oublie qu'en attaquant ainsi un auteur contemporain du haut de la chaire, on attaque qui ne peut se défendre, et souvent ce sera faire trop d'honneur à des publications licencieuses ou impies dont le succès éphémère n'intéresse que les mondains. De deux choses l'une, on désigne ces écrits de manière à ce que le titre est aussitôt murmuré dans les rangs de l'auditoire : il y a scandale, ou bien, l'allusion est trop vague pour que le livre soit reconnu, et l'allusion est perdue. A cette règle de ne produire dans la chaire sacrée que les auteurs sacrés, je ne vois d'exception à faire que pour les écrits des principaux réformateurs, et quant aux Pères de l'Eglise, c*est peut-être un préjugé huguenot; mais leur nom sonne mal à mon oreille, et un trait saillant et utile, glané dans l'énorme collection de leurs œuvres, reporte toujours ma pensée sur l'immensité du dogmatisme sans valeur et du mysticisme sans clarté où il a fallu le chercher*.
' Voir Touvrage de Daillé , intitulé : Traité de Vemploy des saincfs Pères pour Is jugement des différends en la religion, 1 vol. in-80, Gbarenton, 1632.
Une distinction pourtant doit être admise entre un mot, un axiome, une maxime, une image, jeté rapidement dans le débit et une citation de quelque étendue. La différence est grande. L'auditeur accepte facilement un souvenir de lecture qui, intercalé à à propos, ne forme point interstice et n'interrompt point la série des idées, la marche du discours ; autre chose est d'y introduire une tirade de prose ou de vers qui fait contraste avec le reste ; un prédicateur est toujours censé avoir assez d'autorité par luimême, et citer longuement, c'est se subordonner à l'auteur qu'on allègue *.
' Voir à ce sujet les délibératioDs des synodes nationaux de Gap, 1603, art. 4 des observations sur la discipline, et de Privas, 1619, art. I. Sur les diverses observations concernant les anecdotes et les citations, l'opinion de Claude est positive (Traité de la composition d^un sermon^ cbap. ix, de Texorde, le meilleur sans contredit de son livre). Il admet cependant, comme exception, l'extrait d'un auteur profane, « s'il a quel- » que chose de si particulier, de si agréable et de si juste pour » le texte, qu'on ne pût pas douter qu'il ne fût bien reçu, » et, comme exemple, il cite un trait de Plutarque. Le biographe grec rapporte que « un jour Alcibiade étant allé chez Périclès » pour le voir, ses domestiques lui dirent qu'il était occupée » dresser ses comptes pour les rendre à la république ; Alci- » biade répondit sur-le-champ qu'au lieu de travailler à rendre » ses comptes, il ferait incomparablement mieux de chercher » les moyens de n'en point rendre du tout. C'est là à peu près » la pensée des méchants qui ne songent à autre chose qu'à » éluder le compte qu'ils ont à rendre à Dieu ; » d'où Claude
Il est encore à remarquer, à propos de citations en chaire, que la poésie ne vaut pas la prose ; elle est pire; elle amène une disparate plus sensible; elle fait dévoyer le recueillement de Fauditoire, et quand l'attention retombe du rhythme poétique à la phrase ordinaire, c'e$t une chute pour elle... et pour l'orateur.
Autant que des citations de vers, ces longues comparaisons qui sont une des beautés de la poésie épique, doivent être bannies de nos discours. Un rapprochement ingénieux et frappant qui ne demande que quelques mots, une similitude qui ne consiste qu'en un trait rapide, peut venir à propos. Mais la pompe des laborieuses comparaisons que Tépopée affectionne, dont toutes les rhétoriques citent des exemples, et qui s'introduisent par un « Tel que Ton voit, etc., » ont une sorte d'affectation et de recherche inconciliable avec la sévère simplicité de la chaire. D'ailleurs ce genre d'ornements est trop souvent voisin du mauvais goût. Le célèbre Père Porée a inséré dans un de ses sermons un
cooclut qu'on peut très-bien citer ce mot d'Alcibiade dans un sermon sur Ps. xc, 15, Enseigne-nous à compter nos jours desorte que nous en acquérions un esprit de sagesse. L'exemple prouve contre la théorie; qui ne Toit à quelle distance sont placés Tun de l'autre les comptes dont il s'agit, les juges qui doivent en connaître, et combien le parallèle est faible et foux?
portrait de Bayle ; toutes les épithëtes du code de rioquisitioD sont accumulées autour de ce nom, et le morceau se termine par cette allusion aux Pensées Diverses à l'occasion de la comète de 1680 :
» Qu*est-il enfin? Un homme né pour le malheur » public qui dans le temps qu'il entreprit d'écrire » vainement sur les comètes, put donner lieu à l'Eu- » rope de présager que cet esprit dangereusement » lumineux serait un jour lui-même une comète )> fatale au christianisme. » On voit qu'en tout cas elle a commencé par être fatale à l'éloquence du Jésuite. Ce trait cependant ne prouve pas que les comparaisons soient impossibles dans l'éloquence de la chaire. Il serait facile d'alléguer des exemples de l'heureux emploi de cette ressource de style où la sobriété et la poésie se rencontrent ; j'en produirai un seul que j'emprunteàChrysostome, pour montrer que la plus ancienne éloquence chrétienne savait avec mesure et avec goût se servir de cette figure, dont on a fait ensuite un si fâcheux abus : Chrysostome compare a la foi à un jeune arbre que le jardinier » entoure d'une culture assidue, parce qu'il lui est » nécessaire, mais qu'il laissera à lui-même dès que )> le plant pourra se passer de ces soins ; ainsi Dieu a » donné le pouvoir des miracles, même à des indin gnes, parce que la foi naissante ne pouvait se
» passer de ce secours ; aujourd'hui même ceux qui » en seraientdignes ne Font pas,parce que la foi n'a » plus besoin d'un tel auxiliaire ^ Ici, justesse, » élégance, simplicité, concision, tout est réuni. »
Les apostrophes, les invocations doivent être au moins aussi rares que les similitudes et presque aussi courtes. N'oublions pas qu'après une apostrophe, une invocation, le discours nécessairement retombe et revient au langage ordinaire. C'est ce retour qui est périlleux, et souvent fatal à l'éloquence; le contraste entre les deux styles refroidit, et l'on ne se remet pas sans effort à suivre l'orateur s'adressant de nouveau à l'auditoire, et non plus à Dieu, au Christ, aux Anges, à des personnages fameux, ou à des êtres imaginaires, à des choses matérielles, à des idées abstraites qu'il personnifie,' D'autre part, s'il est difficile de clore heureusement ces mouvements oratoires , il l'est autant de les bien amener; il faut, pour les introduire, une habileté d'autant plus consommée qu'ils doivent être soudains et éclater tout à coup.
Le traité de Le Faucheur en contient un remar-
* Bamélie sur V Inscription des Actes des Apôtres; tome III, p. 30, éd. des BéDédicUns. Sur le fond de l'idée, voir encore &• Homélie sur les Colossiens, tome ÎI, p. 87, et surtout la 6* sur la !'• aux Gorintbiens, tome X, p. 45.
110 X. — DB QjOELQUES ÉCUEILS DE LA PRÉDICATION.
quable exemple tiré d*un prédicateur qu*il ne nomme • pas, Calvin peut-être. « 11 me souvient, dit-il (p. 210) n d'un des plusgrands et célèbres prédicateurs de son » siècle que déclamant un jour en grande assemblée >» contre les vices de ceux de sa ville et représentant n au peuple un à un tous les malheurs que Dieu lui » euvoyeraità cette occasion, il ajouta tout de suite : M et enfin, Dieu nous abandonnera.... puis, il reprit » en pleurant et avec une voix extrêmement tou- » chante et pitoyable : Et si tu nous abandonnes, bon n Dieu! que deviendrons-nous?... » Ceci est parfait de force, de simplicité et de sentiment ; il est bien rare que ces jets subits de la parole réussissent à ce point, et Ton ne saurait trop presser les commençants de ne s'y risquer que très-rarement.
En général, il faut reconnaître qu'un style trop plein de poésie, des descriptions trop imagiées, des apostrophes trop fréquentes ne conviennent point à la prédication et ne servent point à l'embellir. Pourtant, des sermons lyriques et bucoliques sont moins rares qu'on ne pense, même en notre siècle très-positif; j'ai entendu tel discours sur les beautés de la nature qui semblait dérobé à Bernardin de Saint-Pierre et tel autre, sur le deuil et la mort, où Ton croyait prêter l'oreille à un écho des Nuits d'Young ou des Tombeaux d'Hervey. Quelquefois aussi, on
entend retentir du haut de la chaire une ode en prose. Il suffit de signaler ces exceptions pour les faire juger. L'enthousiasme lyrique à la longueur d*un sermon est une tentative absurde ; Tenthousiasme vrai est de moins longue haleine, et le prédicateur chrétien n'est pas un poète descriptif, un faiseur d'élégies, un rapsode ou un hiérophante.
Ce n'est pas que l'admiration des beautés et de Tordre de la nature ne puisse être excitée du haut de la chaire chrétienne ; il est utile d- y faire parler cette voix des cieux qu'entendit David et de citer ces soins touchants de la Pro\idence que l'Évangile fait ressortir et qui s'étendent jusqu'aux passereaux. (Matt. X, 29). Mais les descriptions doivent être rares et très-courtes; un sermon n'est pas un poème dans le style du livre de Job pour qu'il convienne 4'y énumérer longuement les merveilles de la météorologie et les phénomènes de l'organisation animale. Il faut indiquer seulement et laisser l'imagination ou la science de l'auditeur rassembler les détails et tracer l'ensemble du tableau. Le Psalmiste (Ps. viii, xix, XXIX, civ.), saint Paul (Rom. i, 20), et le Christ, s'il estpermis de citer sous ce rapport son exemple, nous enseignent (Hat. vi, 28 ; x, 31 ; xvi, 2 ; Luc xii, 6, 27 ; Jean iv, 35) comment, en invoquant le témoignage de la nature en faveur de la religion, il con-
412 X. — DB QUELQUES ÉCUEIL8 DE LA PRÊDICATIOlf.
Tient de s'adresser simplement au sentiment religieux sans se répandre en des minuties ou des longueurs qui le refroidissent, et en lui laissant la liberté d'attacher ses réflexions ou ses souvenirs aux traits qu'il préfère.
n en est du deuil et de la mort comme de la nature ; c'est sans s'arrêter à faire des descriptions élaborées qu'il est prudent d'en parler. Un défaut qui peut facilement devenir un défaut d'habitude, est celui de trop provoquer l'attendrissement K On rencontre des prédicateurs qui font régulièrement pleurer leur auditoire et qui ne sont contents à moins, ni de lui ni d'eux-mêmes, n est sage de ne pas abuser delà ^ tristesse et des larmes ; celles-ci finiraient par se tarir pour ne plus reparaître. Que tel sujet, tel souvenir, telle conjoncture doive en amener, qui peut songer à y contredire et à le condamner? Je ne m'élève que
' Les larmes, dit Ostervald, ne sont pas toujours un signe certain de la bonté d'un sermon {De Vexereice du minitthê loerét P* 46). Voir encore p. 66 et 1 19.
Bayle raconte que Gasteiian, grand aumônier de France, chargé de prononcer l'oraison funèbre de François 1*', fil fondre en larmes son auditoire, au point que le cheyalit>r Casai écrivit au pape Paul 111 : a L'évesque de Mascon a fait l'oraison fànébre du roi fort doctement et bien à propos, sauf qu'il n'a pas été bien escoulé à cause de la grand plainte et pleurs émeus par les paroles mêmes dudit évesque. (Dtcl., article Castellan, remarque I.)
contre la régularité hebdomadaire de Fémotion et l'oubli du principe qu'un sermon, à force d'être lugubre, ne devient pas en proportion plus édifiant et plus salutaire.
Le dernier défaut facile à éviter, que je signalerai, est celui des compliments adressés à l'auditoire du haut de la chaire.
Dans l'Église catholique, on sait que ce n'est point à l'auditoire, mais aux grands du monde qui s'y rencontrent que les compliments s'adressent; le talent de les offrir fait une partie essentielle des livres sur l'art oratoire écrits pour ses prédicateurs ^ Le cardinal Maury ne craint pas de dire : n L'usage établi ne permet plus aux ministres de » l'Évangile d'annoncer la parole sainte en présence
' * Essaiy etc., tome I, § 34. Prineipet sur la prédication, par l'abbé Vétu^ tom* I, p. 253.
Quoil saint Paul à Festos fit-il un compliment? Crot-il deraot les grands devoir changer de style? A-t-il loué Félix? a-t-il flatté DmsiUe?
(De vmiers, Art de prêcher, chant nr.)
Et cependant, on trouve dans les recueils catholiques toute one partie consacrée è des modèles de compliments. C'est ainsi que s'ouvrent les Fragments* choisis d^éloquena,^ vol. in-lt, Avignon, 175&. Le chap. i, de 94 pages, n'est composé que de « compliments. »
Mais il est juste de dire que cet usage a été sévèrement blâmé par divers auteurs catholiques et notamment p«r le Père Gaicbièts (Mammes sur U ministère de la chaire, p. 137).
» des maîtres du monde, sans brûler devant eux » quelques grains d'encens. » Notre Église croit qu'il est impossible d'oublier plus irréligieusement que dans le temple de Dieu on est en présence du véritable et unique maître du monde, et que devant lui, à Tentour de la chaire chrétienne, tous les chrétiens sont égaux. Mais, quelquefois, on se laisse aller à adresser aux fidèles des paroles de bienveillance et d'affection trop directes, trop aimables, qui ont un faux air de compliment. C'est là une faiblesse dont tout prédicateur doit se garder et une ressource dont aucun n'a besoin. Les adulations oratoires sont au-dessous de la dignité de l'orateur sacré ; il n'a pas de bienveillance à capter; il doit être charitable, non obséquieux, et des flatteries ne sont pas Texpression de la charité chrétienne ; entre son auditoire et lui, le respect s'échange, et la prédication ne sera ni évangélique ni éloquente, si elle n'est pas indépendante; comme la religion, elle ne fait jamais acception des personnes.