DE L EDUCATION DE L AUDITOIRE PAR LA PREDICATION
Cette inévitable pression du siècle sur la prédication est subie» disais-je ; il est vrai, et cependant loin de la subir à Faveugle et de s'y ranger d'une façon servile» il convient que le prédicateur la dirige et la domine ; en d'autres termes, le prédicateur sera de son temps ; mais il faut qu'à travers les années d'un ministère qui se prolonge, il sache faire graduellement l'éducation spirituelle de son troupeau. A mesure qu'il avance dans la carrière et que l'âge ajoute à son expérience, à son autorité, à la confiance qui le soutient ; à mesure que s'accroît le trésor des confidences qu'il amasse, sa prédication doit avancer avec lui, et son auditoire avec elle ; en se fortifiant, il le fortifie ; en s'éclairant, il l'édaire ;
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ens'élevant, il Télëve; il est compris plus facilement; on est accoutumé à sa méthode ; on est monté à sa portée ; ses progrès et ceux de ses fidèles ont marché de pair ; il peut mettre dans ses discours plus de science, plus de profondeur et aussi plus de familiarité; il peut exiger et obtenir une attention plus difficile ; il peut aborder des matières, présenter des considérations, traiter des textes devant lesquels il aurait avec sagesse reculé plus tôt. Cette gradation doit être sensible dans le ministère de tout pasteur qui a blanchi au service de la même Église ; il prêchera dans ses dernières années des sermons qu'il aurait eu tort de hasarder dans les premières. Pour mon compte, je puis dire qu'à mesure que je vieillis, je m'efforce de tirer des privilèges de l'âge un profit qui en compense, jusqu'à un certain point, les inconvénients, celui de rendre ma prédication plus forte, plus directe, plus incisive. Dans les commencements de la carrière, je n'aurais pas cru pouvoir porter en chaire le <« vivre maritalement, » dont j'ai parlé (5-dessus, ni définir en chaire l'immmaculée conception (17* sermon du IV* Recueil). Je ne saurais donc trop conseiller la réserve aux jeunes, la liberté aux âgés, et à tous la marche ascendante. Immobiliser sa prédication, la laisser au même niveau vers la fin que vers l'en-^
trée du ministère, c'est, sans y prendre garde, la laisser descendre.
Cet accroissement de force et de franchise, à mesure qu'on approche du terme, doit peut-être se faire sentir dans les sermons de charité plus qu'en tous les autres ; j'ai déjà fait observer que la hardiesse trop souvent fléchit en traitant cette matière. Il est certain que nos Églises donnent beaucoup, et, proportionnellement, beaucoup plus qu'une autre communion : il est non moins certain qu'elles ne donnent pas assez. Une de mes dernières méditations sur ce grave sujet avait pour texte les Richesses Iniques (Luc xvi, 9), et j'ai présenté sur l'usage qu'on fait de l'opulence et sur le luxe moderne mis en balance avec le devoir de la bienfaisance, des considérations qui avaient très-besoin du couvert d'un long ministère.
Cette éducation du troupeau, cette progression dans la prédication doit avoir un point de départ ; il sera d'une extrême importance de le fixer avec justesse. La prédication à ses débuts, et avant que l'auditoire se soit plié à la méthode de son pasteur, doit être mesurée sur la moyenne d'intelligence et de lumières religieuses, et se placer un peu audessus. Il est sans inconvénient que la foule trouve le sermon un peu profond, et que l'élite le trouve un
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peu simple, s'il touche, s'il intéresse, s'il obtient l'attention nécessaire ; c'est entre ces deux points extrêmes que la moyenne doit se chercher et se maintenir, en changeant avec le progrès, en s'élevant par cette éducation graduelle de l'auditoire que j'ai essayé de définir. Si la prédication rm se place pas à ce juste milieu et descend plus bas, il arrive que la piété des fidèles éclairés et intelligents n'a plus d'aliment et finit par dédaigner des discours qui ne lui disent rien ; les forts sont sacrifiés aux faibles. Si, au contraire, la moyenne est habituellement dépassée, ce sont les simples que rebute une prédication qu'ils ne peuvent suivre. L'orateur sacré n'a le droit de négliger ou de surfaire ni les uns ni les autres; il doit être le docteur de tous. La mesure, sans nul doute, varie d'Église en Église, d'auditoire en auditoire ; mais elle sera moins difficile à préciser qu'on ne pense, en faisant causer du sermon, en interrogeant les plus attentifs, en observant les impressions reçues, en étudiant le succès qu'on obtient.
Ce dernier point est à mon sens d'une grande importance. Oui, pour savoir jusqu'où l'on peut aller dans une prédication régulière, pour savoir oit l'on est arrivé de l'éducation spirituelle de ses auditeurs, il est indispensable d'étudier son succès.
Et d'abord, il faut du haut de la chaire remarquer avec soin le degré et le genre d'attention que l'on s'assure K On peut distinguer plusieurs attentions fort diverses : l'attention vacillante que l'aspect distrait des assistants, leurs mouvements de corps, le détournement des visages décèlent ; l'attention émue, facile à exciter, désirable par intervalle, mai^ qui ne dure que de couris moments ; l'attention étonnée que trahissent une certaine inquiétude des regards et quelquefois de légers sourires aussitôt réprimés; l'attention laborieuse qui s'ingénie péniblement à comprendre et qui se reconnaît aux plis des fronts, aux froncements des sourcils, au vague de l'expression des traits ; l'attention d'adhésion qui illumine les physionomies, fait fléchir les têtes et souvent tourner les yeux vers le voisin comme pour lui demander d'adhérer aussi ; l'attention fixe, immobile, rivée à la parole qui retentit et qui amène à dire que l'orateur tient son auditoire. Celle-là, qui a fait naître la vieille et poétique image des chaînes d'or sortant de la bouche
* « Crois qu'un sermon est bon quand il est écontô. » Prêcher n'est point savoir bien parler, bien écrire; » Mais se faire écouler en tout ce qu'où veut dire, » Par là se faire suivre, et, qui n'a pas ce don, » Peut bien faire un discours, mais non pas un sermon. » De Yilliers, Art de prêcher ^ chant hi.
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du dieu de Téloquence, est la meilleure. Heureux qui la fait naître ! Elle produit une sorte de répercussion du prédicateur à l'auditoire et de l'auditoire au prédicateur, qui bénéficie à tous deux, les touche, les anime, pénètre au fond des cœurs, les transperce et quelquefois des deux parts va jusqu'à l'enthousiasme. Je tiens pour certain qu'un prédicateur, qui, sans se faire illusion, saura se rendre compte de la manière dont on l'écoute, découvrira facilement s'il a reconnu avec exactitude les progrès accomplis et le point où il doit encore arrêter sa prédication pour qu'elle convienne à la majorité, à la moyenne de ses auditeurs ; de plus il se sera donné à lui-même une très-profitable leçon d'éloguence.
Cette méthode d'apprécier l'effet que l'on produit est possible partout. Une autre ressource, applicable, il est vrai, seulement dans les grandes villes, n'est pas à négliger ; c'est de suivre et de noter avec soin les différences de l'attention, du recueillement, de l'assiduité dans les divers temples, quand une Église en possède plusieurs, que l'usage soit admis ou non de porter les mêmes discours d'un temple dans un autre. A Paris, nos Églises de l'Oratoire, de Sainte-Marie et de Pentemont ; à Nimes, le grand temple et le petit; à Bordeaux, le temple des Char-
trons et celui de la ville; à Montanban, les temples des Carmes, de la Faculté et de Ville-Bourbon; à Strasbourg, les temples des diverses paroisses; à Genève, ceux de Saint-Pierre et de Saint-Gervais, offrent certainement dans la manière dont les sermons sont écoutés et accueillis des nuances qui ne peuvent échapper à un prédicateur expérimenté ; elles lui indiqueront quel genre convient le mieux, ce qu'il peut exiger de Tattention des auditoires, et quels efforts lui restent à faire pour rendre partout sa prédication également acceptée, également utile.
Mais, dira-t-on, en prêchant il faut donc s'occuper du sermon et, en sus, de tout autre chose? A cela, je réponds hardiment : Oui. 11 est très-important que l'orateur se sente açsez maître de soi et que son travail préparatoire ait été assez complet, pour qu'il puisse s'occuper de tout ce qui se passe dans le temple, sous ses yeux, sans se laisser dérouter. En fin de compte, cette tacite surveillance n'est que de la présence d'esprit, la grande ressource de Torateur : on en a toujours plus ou moins ; on peut toujours s'ingénier à en avoir davantage.
Une objection en apparence plus grave reste à réfuter. Cette éducation spirituelle de l'auditoire par le prédicateur suppose, ai-je dit, que la
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moyenne des lumières sera quelque peu dépassée ; sans quoi, la leçon n'apprendrait rien et Téducation n'avancerait point. N'y a-t-il pas lieu de craindre alors que l'auditoire ne soit pas toujours en parfaite harmonie avec le prédicateur et que des opinions préconçues, des préjugés de vieille date ne contredisent le sermon? A mon avis, c'est une grande erreur que la nécessité de ce constant ac« cord, et c'est poursuivre une chimère que de le rechercher. Je doute que l'on y réussisse du haut de la chaire catholique, d'où le prédicateur parle cependant au nom d'une autorité infaillible qui décrète le dogme en l'exposant, et dont les enseignements ne peuvent être discutés» Mais je ne doute pas qu'il soit impossible d'y réussir du haut de la chaire protestante ; l'on s'adresse alors à une assemblée de fidèles dont chacun a dû puiser sa foi dans l'Écriture librement interprétée par la conscience et la raison. Aussi bien, le but de la prédication protestante n'est pas de constater la docilité de la foi du peuple et cette harmonie entière que le prêtre romain doit exiger entre ses convictions et celles de ses auditeurs ; notre but n'est pas seulement d'enseigner la foi, mais aussi les moyens d'y arriver, d'enseigner l'usage de la liberté d'examen en nous en servant les premiers, de provoquer, de
diriger cet examen, d'éclairer les esprits et d'annoncer la vérité sans l'imposer jamais. Il peut donc arriver qu'un sermon protestant n'amène pas un plein et entier assentiment de la part de tout l'auditoire; la foi individuelle, la seule qui règne parmi nous, rend compte de ces divergences, de ces objections latentes qui s'élèvent à l'entour de notre chaire. II suffit qu'un de nos sermons édifie, émeuve, force à réfléchir, fournisse à la piété un aliment salutaire, occupe la conscience, oblige le fidèle à rentrer en lui-même, à chercher Christ, à élever son âme à Dieu ; tous ces fruits peuvent se produire sans une servile docilité. Dans le temple comme hors du temple, le protestant ne croit pas sur parole, et le dernier mot de notre prédication doit toujours être celui de saint Paul : Je vous parle comme à despersonnes intelligentes; jugez vous-mêmes de ce que je vous dis (1 Cor. x, IS).