‹ Observations pratiques sur la prédicationChapitre 75 sur 90 · XX. — DE l'improvisation. 21 îf · texte numérisé non relu

XX. — DE l'improvisation. 21 îf

D'ordinaire, on improvise la prière qui précède le sermon, et quoique je sois très-enclin à approuver la prudence qui, dans les débuts d'un ministère, se résout à récrire et à l'apprendre, quoique l'exemple du grand Saurin doive encourager cette méthode \ on ne peut nier que l'essence de la prière, ce qu'elle doit avoir de spontané, de naturel, de fervent, appelle plutôt l'improvisation que la froide tranquillité de la composition écrite. Cette prière, qui doit toujours

nous sommes de « pauvres pécheurs » et qui finit par l'assurance de porter n des fruits de sainteté et de justice. » Ainsi encore, dans la liturgie de la Cène, les deux prières, celle qui précède et celle qui suit l'acte de participation, exigent un ton un peu différent ; le fidèle au retour de la table sainte, doit répandre son cœur devant Dieu avec l'espérance et la joie qu'il en rapporte.

À pi us forte raison, c'est un devoir sans nul doute de prononcer rOraison Dominicale avec une onction, une solennité plus profonde, plus concentrée, que la longue prière liturgique qui d'ordinaire la précède.

Le Symbole des apôtres, au contraire, doit être débité autrement. On se trompe, quand on en fait une suite de la prière qui s'achève, quand on la récite les mains encore jointes, les yeux encore élevés. Ce n'est pas une prière, c'est une déclaration, faite non à Dieu qui sait ce que nous croyons, mais devant les hommes. Il est donc juste de la prononcer, non point du ton d'un chrétien qui prie, mais du ton simple et net d'un représentant de l'église qui en proclame l'antique foi.

* Nous possédons la a prière que M. Saurin faisait ordinairement avant son sermon ; )» tome xi de la grande collection en ii vol. édition de la Haye.

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être méditée et préparée, sera une pratique hebdomadaire de l'art d'improviser. D*autre part, un pasteur est appelé constamment à prononcer des prières près du lit d'un malade ou d'un mourant, dans le cercle d'une famille en deuil, dans un culte domestique ; en ces occasions, il improvise, il doit improviser ; la préparation est impossible, et il n'est point à regretter qu'elle le soit ; la seule précaution préliminaire à prendre, qui ne demande qu'un instant, est de s'assurer le moyen de finir à temps, et ce moyen sera toujours de mettre «en réserve une pensée, un texte frappant, un dernier vœu. Il est évident que ces devoirs du ministère pastoral deviennent autant d'exercices oratoires et donnent un moyen sûr et facile, d'autant plus légitime qu'il n'a rien d'arbitraire ou d'artificiel, non-seulement de faire l'essai de ses forces, mais d'en mesurer la portée et d'examiner ce qu'on a pu acquérir de facilité d'élocution et de présence d'esprit.

Le point de départ d*une étude sérieuse de TimproyisatioD dans la chaire, ainsi que je Tai déjà indiqué, est celui-ci :

La prédication improvisée, plus encore, s*il est possible, que la prédication mémorisée, a besoin que la composition du discours soit complète dans toutes ses parties. Écrire un sermon sur le papier pour l'apprendre par cœur, ou récrire, dirai-je, dans sa tète pour le prononcer d'abondance, sont deux opérations de Tesprit identiques au fond et qui ne varient que dans la forme ; leur différence consiste en ce que Tune confie à la plume les idées et les termes ; l'autre confie à la mémoire les idées seulement et réserve les développements que l'improvisation amènera. Si ces considérations sont jus-

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tes, c'est une témérité sans excuse d'improviser sans composer ; c'est une folie sans mesure de s'imaginer qu'un sermon improvisé soit un sermon impromptu *.

Encore une fois, je ne songe pas ici à ces improvisations accidentelles et forcées que des circonstances tout à fait imprévues peuvent imposer ; en cas pareil la circonstance même soutient, et l'on

- * De tout temps, l'imprudence de vouloir être éloquent sans préparation a trouvé des fauteurs et des conseillers. 6. Beckher a donné en 1650» à Amsterdam, chez Louis Elzévir, un traité intitulé : Orator extemporaneus seu artis oratoriœ Breviarium bipartitum cujus pars prior prœceptacontinetgeneralia; posterior praxim in specie ostendit. La première partie n'est qu'un sommaire de rhétorique emprunté aux anciens ; la deuxième est de beaucoup la plus curieuse ; elle contient des croquis de discours pour toutes les occasions où Ton peut avoir à prendre la parole, et ces allocutions procèdent toujours par majeure, mineure et conséquence, le tout formant 473 pages de fine impression. Ce livre est un des plus frappants exemples de cette inutilité des leçons théoriques d'éloquence, que j'ai essayé de faire ressortir. Et pourtant 6. Beckher, comme J. Bruno (voir page S7), a dit dans son introduction :aCe n'est pas un ouvrage » prolixe, mais un grand usage du style etde l'élocution qui sera » notre maître d'éloquence ; comme on apprend à parler en » parlant, l'habitude d'inventer enseigne l'iovention : celle de » composer la composition; celle de diviser la division; celle de débiter le débit ; on devient orateur en exerçant l'art » oratoire. » Je n'ai trouvé d'utile dans ce lourd volume que quelques conseils fort sages sur la mémorisation (p. Uoetsuiv.) On peut voir sur l'éloquence préparée ou non préparée ce que Plutarque rapporte de Démosthènes (Vie, § xiii et xiv.)

est en drpit de se tirer d'affaire comme on peut. Je ne t-raite que de l'improvisation régulière et fixe des services divins, et f affirme qu'elle ne peut pas, qu'elle ne doit pas se passer de la composition.

Comme devoir et au point de vue de la responsabilité du pasteur, comme prudence et au point de vue du succès de l'orateur, c'est une faute que rien n'atténue , c'est une témérité que rien n'excuse, de monter en chaire sans préparation, muni d'une ébauche grossière, de quelc^ues notes décousues, ou de l'étude à peine effleurée d'un texte banal. Les exemples s'accumuleraient sous ma plume, s'il n'était trop pénible d'en citer. Qui ne sait qu'à force d'abuser de la facilité que donne un long exercice, et portant à l'excès ce qu'il faut bien nommer le sans-géne de la prédication, telle réputation de prédicateur, très-justement acquise dans la force de l'âge, est venue tristement expirer bien avant que cette vigueur fût épuisée?

De cette première règle de l'improvisation, il est facile de conclure à la seconde. La composition d'un discours, dont un sommaire seulement sera mis par écrit, doit strictement se conformer aux deux inexorables lois de la méthode et de la gradation précédemment définies. Si ces caractères d'un sermon bien composé, la méthode et la gradation, sont les

deux aides les plus sûrs de Téloquence pour diriger le débit et secourir la mémoire» combien plus est-il urgent que l'improvisation y trouve ses points d'appui? À vrai dire ce sont les seuls auxiliaires de la présence d'esprit.

Ainsi en est-il pour l'ensemble : la même re* marque est à faire avec une égale force quant aux finales et aux transitions. Ce sont les deux guides de la mémoire à travers le discours ; ce sont aussi les seuls qui peuvent conduire l'improvisation. De quelque manière que le sermon soit divisé, chaque partie, chaque point, chaque groupe d'idées doit avoir sa finale nettement arrêtée; l'improvisation alors avance d'idée en idée, s'aventure avec plus ou moins d'abandon, se précipite avec plus ou moins d'élan vers cette finale que l'orateur tient en vue ; il sait qu'arrivé là il est au terme de cette série de développements, et qu'il y a repos, changement de ton, inversion du geste ; puis, à l'instant, il faut que la transition, non moins présente et prête, l'introduise dans la série suivante qu'elle lui rappelle et commence. Une improvisation de quelque durée est un vrai dédale à parcourir, et ce sont là les fils qui font retrouver le chemin. Je ne crois pas qu'il y en ait d'autres.

Le texte ou le mot important du texte peut sou-

vent servir de finale aux parties, et peut aussi fournir les transitions qui les séparent et les unissent à la fois.

Si ces règles sont puisées dans la nature même de la tâche à remplir, il sera toujours imprudent de se laisser aller à changer une finale ou une transition, même si à mesure que le discours se pr^onge, une idée, une image plus heureuse s'est présentée ; c'est lâcher le fil conducteur^ et Ton s'expose à perdre sa route. Les coureurs dans la lice olympique se prescrivaient de ne jamais, en courant, détourner la vue à droite ou à gauche; ils tenaient leurs regards fixés sans la moindre déviation sur le juge assis à l'extrémité du stade ; l'Épttre aux Hébreux contient même une admirable allusion à cette pratique des athlètes (xii, 2). L'improvisateur, qui court vers son but, doit imiter cette prudence, et de partie en partie voir constamment au-devant de lui dans l'avenir de son discours la borne où il aspire, la finale de ce qu'il dit et la transition vers ce qu'il dira.

Ces derniers mots m'amènent à un détail de cette théorie qui paraîtra peut-être étrange et qui est fort simple. Il faut que l'improvisateur acquière Thabitude de penser à deux choses en même temps, aux choses qu'il dit et à celles qu'il va dire. À moins de cette double attention, qui ne doit être sensible que

pour lui, il restera court. Il mettra un intervalle trop marqué entre ses phrases, il cherchera encore quand il devrait avoir trouvé. Les hésitations, si pénibles pour l'auditeur, la lenteur non moins fatigante, proviennent surtout de ce défaut ; on dit alors, selon le reproche vulgaire, que « l'orateur traîne ; » it y est forcé, puisque chaque fois qu'il touche au bout d'une période, il ne sait pas encore comment il remplira la période suivante. On ne saurait trop s'exercer à cette ruse de l'esprit occupé à parler, qui consiste à forcer la pensée à se devancer elle-même et à porter l'attention, non plus sur les derniers mots d'une phrase entamée, déjà formulée et arrondie, quoique non encore proférée en entier, mais sur les premiers mots qui ouvriront la phrase prête à partir à son tour *. C'est une

* Cette nécessité où l'orateur se trouve de doubler pour ainsi dire son attention et de la porter à la fois sur le commencement et la fin des périodes, et par un effort plus important encore au succès, sur la période non encore commencée, est indiquée et par Cicéron et par Quintilien. Mais Cicéron s'en occupe spécialement au sujet du nombre, de l'harmonie de la phrase. « L'oreille, dit-il, attend toujours la fin..., mais il faut » que l'ensemble des mots soit porté dès le commencement » vers celte fin, et qu'il s'écoule depuis le début, de telle sorte » qu'arrivé au terme il s'arrête comme de lui-même ; ceci ne » sera point difficile à ceux qu'une pratique bien réglée accoo- » tume à cet artifice de l'art, soit qu'ils aient beaucoup écrit, » soit que sans écrire ils s'efforcent de parler comme s'ils

chose merveilleuse que le Créateur ait doué la pensée humaine de la rapidité nécessaire à ces opérations successives de l'entendement... Télec-

» écrivaient. Dès que l'esprit a dessiné la sentence à produire, D les termes se présentent aussitôt ; l'esprit, dont rien n'égale » la promptitude, les envoie aussitôt à leur place... de sorte » que dès l'entrée de la phrase, il faut aviser à la manière de » la conclure. » — Quare cum aures extremum semper expec- D tant... ad exitum tamcn a principio ferri débet verborum illa x> comprehensio, et tota a capite ita fluere^ ut ad extremum » veniens ipsa consistât. Id autem bona disciplina exercitatis, » qui et multa scripserint, et quaecumque etiam sine scripte » dicerent, similia scriptoribus efTecerint, non erit difficilli- D mum. Ante enimcircumscribitur mente sentenlia, confestim- » que verba concurrunt, qusB mens eadero, qua nihil est cele- » rius, statim dimittit ut suo quoque loco respondeat.... ut » jam a principio videndum sit quemadmodum velis venire ad » exitum, » {Orat. lix) Quintilien a dit d'une manière plus précise : « On a besoin d'une certaine vivacité d'esprit naturelle . » pour arranger, au moment où l'on parle, ce qu'on dira ulté- » rieurement, de sorte que toujours une pensée prévue et for- » mée accueille notre parole.... Il faut que l'intention se porte » au loin et pousse les choses en avant ; il faut qu'autant l'on » a consommé de matière en parlant, il s'en prolonge en proportion; demanièreque jusqu'à ce qu'on soitarrivéau terme, » le regard n'avance pas moins que le pas. — Opus estnatu- » rali quadam mobilitate animi, ut, dum proxima diximus, » struere ulleriora possimus, semperque nostram vocem prop visa et formata cogitatio excipia't.... Longe enim praecedat » opportet intentio, ac prœ se res agat, quantum que dicendo » consumitur^ tantum ex ullimo prorogetur ; ut, doncc perve- » niamus ad flnem, non minus prospeclu procedamus, quam » gradu. » {Deinst. Orat., i. 7.) Et plus loin : « Pendant que » nous parlons, nous avons à considérer ce que nous dirons » ensuite, et comme la pensée se porte toujours plus loin que

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tricité et la lumière sont lentes en comparaison. Un autre avantage que procure cette marche de l'improvisation, est la facilité d'arriver à une bonne mesure de longueur * et la certitude de bien finir. Aucun défaut n'est plus grave que celui d'outrepasser

» ce qui lui est présent, tout ce qu'elle trouve en chemin, elle le » donne en dépôt à la mémoire, et celle-ci fait l'office d'une » intermédiaire qui transmet à la parole ce qu'elle a reçu de » l'invention.— Dum alla dicimus, quœ dicturi sumus, intuenda » sunt ; ita quum semper cogitatio ultra id, quod est, longius » quaerit, quidquid intérim reperit, quodammodo apud mémo- » riam deponit; quod illa, quasi média quœdam manus, àccep- » tum ab inventione tradit elocutioni » (xl 9). Ces derniers mots expriment avec une merveilleuse exactitude le mécanisme de ces opérations de l'esprit.

< On a souvent discuté dans les églises protestantes du Nord sur la longueur convenable des sermons, et la mesure, en maximum, a généralement été fixée à une heure. Le savant Caméron, dont on aimait peu l'éloquence, ne prêchait jamais moins de deux heures, à en croire Bayle {Dict, art. Caméron, remarque j.) L'abus, à cette époque, avait été assez loin, notamment dans la Saxe, pour qu'au commencement du dernier siècle un ordre du gouvernement adressé à tous les consistoires condamnât à deux écus d'amende les prédicateurs qui dépasseraient cette limite (Voir les lettres de 6. Dumont, pasteur de l'Église Française de Leipsick, 1715, et les thèses déjà citées de Leemans.) Je me rappelle moi-môme d'avoir encore vu fixée à la chaire en quelques églises de Hollande, en dehors et visible pour l'auditoire, la clepsydre qu'autrefois le prédicateur retournait en commençant son sermon; il est vrai que lorsque je l'ai vue, le sable y manquait. La clepsydre aurait été |)lus nécessaire en Portugal sous le roi Alphonse VI, qui au dire de Bayle, envoyait en exil les prédicateurs dont il trouvait les sermons trop longs (Dict, art, Portugal. Remarque c.)

en chaire le temps ordinaire que dure un sermon, et c*est un grand art que de savoir finir heureusement et à temps. Qui n'a dA rester péniblement assis devant des flots d'éloquence qui auraient énormément gagné à se tarir ; qui n'a entendu des discours depuis longtemps terminés pour les idées, sans l'être encore pour les paroles? Ces dimensions exagérées sont un des périls les plus scabreux de l'improvisation. Je citerais aisément de mémorables exemples où la prolongation imprudente d'une méditation alors que tout était dit, l'attente impatientée d'une fin espérée à chaque phrase et qui n'arrivait pas, a compromis et même ruiné un succès déjà obtenu ; eu vérité, c'est se ruiner en pure perte.

Quelque salutaires que puissent être tous ces conseils, il est très-vrai que l'émotion, l'entraînement, la force de persuasion, l'ardent désir de convaincre amènent pour l'orateur des moments où son éloquence prend l'essor et se joue des règles. Je ne parle jamais mieux, disait un prédicateur anglais, que quand je suis assez ému pour ne pouvoir parler ^ L'éloquence s'anime alors au point que les pré-

^ Cette pensée répond exactement à ce vers de Pétrarque : (137« sonnet.)

Chi pu5 dir com*egli arde, è in picdol fooco.

Celui qui peut dire comment il brûle, n'éprouve qu'une faible

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cautions craintives, les secrètes mesures de prudence s'évanouissent, et puisque j'ai fait allusion aux coureurs antiques, elles tombent, comme les gouttes de sueur qu'ils ne s'arrêtaient pas à essuyer. Mais ces moments sont courts et rares ; le discours ne tarde pas à reprendre sa marche plus calme; comment y revenir et que faire, si dans ces transports d'éloquence on a laissé glisser hors de sa mémoire les points de repère, ces finales, ces transitions, uniques jalons de la route ? Lorsque l'explosion de cette éloquence éclate vers le terme du discours, encore faut-il le clore heureusement, sous peine de détruire l'effet même qu'on* a produit. La conclusion à laquelle ces remarques forcent de ^arrêter, est que Tinàprovisateur, mêùie dans les moments où il^enible s'oufelier, ne doit jamais abdiquer sa présence d'csprif; iï faut rester maître de sa parole quand on semble ne plus l'être, et se dominer soi-même pour être Certain de dominer l'auditoire ' .

* Etsimé BppMqné à Tôloqneocé de la éhaii'e ranicien prin (ripe des rhéteurs qu'un secret de Tart est de déguiser l*art. Suainius orator existimet artis esse artmn dissimulare {Ecclesiasiœ. Ed. do 1539. p. 136.)

Ost aussi le conseil de Fénelon : « Si vous employez Tart, » cachez-ie si bien par l'imitation qu'on le prenne pour la » nature même. » {Dialogue sur l'Êioquénce ii.) « L'art, >i dit-il encore « se discrédite !ui-ihéme : il se trahît', en se i^ontrant » {Lettre sur l'Eloqiuince, § 4.) L'admirable discours que Hamlet,

Je suis convaincu que Massillon, en comptant le petit nombre des élus, Bridaine, en prononçant son exorde, Saurin, en priant pour Louis XIV, n'ont pas permis à leur émotion, d'entraîner leur mémoire et que leur éloquence continuait d'avoir conscience d'elle-même. A plus forte raison, est-il indispensable qu'en improvisant l'éloquence se possède dans les moments les plus animés.

C'est demander, dira-t-on, des efforts^ contradîétoifes; Texaltation et la tranquillité ne vont pas ensemble ; on ne se livre point et on ne se modère point a la fois ; comment, au même instant, sera-t-il possible d'arriver au comble de la chaleur et de

dans la tragédie de Shakespeare, adresse à ses artistes pour les préparer à représenter le meurtre de son père devant sa mère et Claudias, les deux meurtriers, développe ce principe avec une force incomparable ; mais le morceau est autant que vaut intraduisible.

In the very torrent, tempest, and (as I may say) the wbirlwind of passion, you mustacquire and begeta tempérance thatmay give it smoothness... Letyour own discretionbe your tutor; suit the action to the word, the word to the action, with tbis spécial observance, thaï you o'er-step not the modesty of nature (Acte III. Scène S.) « Dans le torrent même, dans » )a tempête, si j'ose le dire, dans l'ouragan de la passion, vous D devez vous étudier à vous donner une mesure qui la modère; » que votre discernement vous serve de guide ; conformez » l'action aux paroles et les paroles à Taclion, en vous près- » crivant cette règle indispensable de ne jamais outre-passer la » modestie de la nature. »

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rémotion , et de conserver le sang-froid nécessaire pour s'occuper d'une transition? Ce précepte de l'art n'a rien de contradictoire ; deux facultés distinctes de notre âme sont à la fois mises en jeu, et c'est précisément parce que ces grands mouvements d'éloquence sont une émotion et proviennent de la sensibilité, que l'intelligence de son côté peut garder le degré de calme nécessaire pour songer à un détail d'exécution.

Deux raisons encore, qui peuvent paraître petites (mais rien n'est insignifiant devant un public religieux qu'il s'agit d'intéresser et de persuader), achèveront de démontrer l'absolue nécessité de rester maître de sa parole, quelque degré d'animation qu'elle atteigne ; de ces raisons, l'une est physique, l'autre grammaticale.

La première est la simple précaution de faire en sorte que la respiration ne soit ni trop longue ni trop courte et s'harmonise avec la longueur et les coupures des périodes, ressource certaine pour que l'élocution ne manque point de souffle. Il n'est que trop commun d'oublier qu'un atome de poussière, la moindre bulle d'air peut briser la voix, amener le fausset et gâter tout à coup les plus beaux mouvements d'éloquence. On ne doit jamais entrer en lutte avec son larynx ; il est toujours le plus fort ; vouloir

le violenter, c'est accroître le mal; le plus sûr est toujours de lui donner le temps ; il en faut si peu pour reprendre haleine. Talma disait de ses disciples, imitant sa prodigieuse déclamation des fureurs d'Oreste : « Ils savent déclamer; ils ne savent point » respirer'. »

Le second motif nait de ce que l'éloquence la plus vive est tenue de parler français et de se soumettre aux lois de la grammaire. Une faute grave de langage ou de syntaxe n'est pas couverte par les efforts les plus animés du débit et peut en détruire l'effet. L'auditeur est mis sous le coup d'une distraction pénible dans le moment où il doit le moins se distraire. Le souvenir de la faute commise se

* Selon Gicéron, <x la plus longue phrase est celle qui peut se » prononcer d'une haleine. ^ Longissima est complexio verborum, quœ volri uno spiritu potest. » {De Orat,, m, 47.) Il est éyident qu'U faut entendre ici la phrase oratoire, et non la période dans le sens littéraire du mot. (Voir aussi Quintilien, De Inst. Orat., xi. 3.)

Dans son « Traité de l'action de Torateur ou de la pronon. x> dation et du geste » (p, SI), Le Faucheur rapporte que le fameux olivier Maillard s'était fait une règle de tousser par compas et mesure, précisément à une telle ou une telle période, et de peur d'y manquer il marquait les endroits où il se proposait de tousser.... hem^ hem, comme on l'a vu dans l'imprimé d'un sermon prêché à Bruges en l'an 1500. Cette ridicule précaution est l'exagération du conseil de Talma' et de laxemarque deCicéron.

mêle à rimpression reçue et etalèVe à ceUe-ci quelque chose de son charme et de sa puissance.

C'est ici le lieu d'indiquer les seuls moyens d'arriver à cette entière conquête de la langue, à cette libre et rapide disposition de toutes ses ressources, à cette facile observation de ses lois, indispensables à Fimprovisatioïi heureuse. Ces moyens sont fort simples, fort connus, et personne ne peut en imaginer de nûuVeaux. Le premier est de se familiariser atvec nos grands auteurs, prosateurs ou poètes, et les anciens plutôt que les modernes. C'est de les lire et de les relire assidûment, de les avoir sans cesse sous la main, d'en occuper ses moments libres, mêm^ les plus courts, et de remplir sa mémoire de leur style, de leur manière, de leurs tournures. Existe-t-il un seul exemple d'un prédicateur distingué, qui jusqu'à un certain point n'étsdt pas hoiïime de lettres ' ? J'en doute beaucoup.

De plus, il faut s'astreindre dans la vie ordinaire à parler correctement. J'ai souvent osé répéter un conseil qui semble un mauvais jeu de mots, mais dont l'idée me paraît très-juste : pour bien

* Fénelon va plus loin encore. Selon lui (Dialogue II tur l'Éloquence^) « U n'y a point d'éloquence sans poésie; la poésie, c'est-à-dire, la vive peinture des cboses, est comme l'ftme de » l'éloquence. » Voir aussi Voltaire, Diet. PhiL art. Éloquence.

parler quelquefois, il faut bien parler toujours. En effet, si Ton ne s'observe pas dans les entretiens de tous les instants, on contracte sans s'en douter des habitudes de langage communes, vulgaires, inconvenantes ; ce sont des négligences et des néologismes, des périodes toujours inachevées, des formes de phrase barbares, des liaisons de mots qui jurent de se rencontrer, et de gaieté de cœur on se condamne à oublier sur les marches de la chaire tout ce dialecte subalterne, antipathique à l'éloquence. L'orateur, sans guinder sa manière habituelle de s'exprimer, sans en perdre l'abandon et le naturel, sans affecter un ton déclamatoire et faire le puriste en société ou dans son ménage, trouvera un grand avantage, qui ne coûte rien, à rendre sa conversation familière saine et correcte. A plus forte raison dans les consultations sérieuses de son cabinet, dans les assemblées, dans les conférences, un jeune pasteur doit s'attacher à parler avec pureté, avec distinction. L'homme distingué se reconnaît surtout à la manière dont il converse, et souvent un pasteur, comme il converse, prêche K

* Quintilien, en s*appuf ant de Tautorité de Cicéron, insiste sur ce conseil. « Je ne dois pas omettre cette recommandation 1» qu'approuvait Cicéron, de ne jamais se permettre un langage » négligé et de donner partout à notre conversation le degré de » perfAction qu'elle comporte. — Ne id quidem tacendnm qdôd

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En effet, ce n'est pas à rincorrection du style que l'auditeur doit reconnaitre Timprovisation. Cependant, on va, je crois, un peu trop loin lorsque ron considère comme le comble du succès de l'orateur qui improvise, que l'auditeur s'y trompe et se persuade qu'il a entendu réciter un discours écrit qui n'existe pas. On dit communément, non sans intention épigrammatique, d'un causeur dont la conversation familière est trop apprêtée : il parle comme un livre; dans le même sens, on peut dire que l'improvisateur ne doit pas parler comme un manuscrit. Entre la correction scrupuleuse, réfléchie, savante d'un discours destiné à être lu, et l'espèce de correction, fidèle sans doute à la grammaire et à la syntaxe, quoique d'une allure plus libre, plus naïve, plus spontanée, d'une improvisation, il y a une nuance plus facile à saisir sur le fait qu'à décrire, mais qui n'échappe point à une attention exercée et intelli-

» CiceroDl placet, nullum nostrum usqaam negligenlem esse » sermonem; qufdquid loquemur ubicumque, sit pro sua » scilicet portione perfectum. o {De Inst, Orat,, z, 7.)

G. L. Spalding, dont l'édition de Quintilien, achevée par P. Buttmann (Leipsic, 1899), est la plus riche en notes et commentaires de tout genre, avoue qu'il a vainement cherché dans les ouvrages deCicéron le passage auquel Quintilien fait ici allusion. Il faut y voir une de ces opinions connues qui finissent par devenir traditionnelles ou un emprunt à quelqu'un des ouvrages perdus du prince des orateurs romains.

gente *. Le charme de rimprovisation, son pouvoir d'émotion et d'entrainement lui vient précisément de ce laisser-aller qui permet de bien parler sans la moindre recherche, de ce naturel qui captive et jette entre rassemblée et l'orateur un échange d'impressions qui des deux parts ne coûte aucun effort. Aussi,

* Qaintilien pose cette question : La force et la facilité de Télocution s'acquièrent-elles plus en écrivant, en lisant ou en parlant? Et il répond que les trois conditions sont tellement inséparables, qu'une seule étant négligée, le soin donné aux deux autres serait peine perdue... a Ad quam scribendo plus, an le- T» gendo, an dicendo conferatur, solere quaBri scio. .. (ta sunt » inter se connexa et indiscreta omnia, ut, si quid ex bis de- )9 fuerit frustra sit in cseteris laboralum. » {De Inst, Orat.^Xy 1).

L'auteur américain, Henri Ware , déjà cité (page 84) fait cette remarque très-juste que, des quatre moyens que nous employons pour communiquer notre pensée, le moins animé consiste à lire une composition dont on n'est pas l'auteur: le deuxième, dans l'ordre d'animation, est de lire ce que nous avons composé nous-mêmes ; le troisième est de réciter ce que nous avons écrit, et, le plus impressif de tous, est d'improviser. (HinU, etc., p. 16.) Voir Coleridge, Table Talk, ii, p. 103.

F. Fabricius, professeur d'éloquence de la chaire à l'Univerversité de Leyde au commencement du siècle dernier, dans le discours qu'il a prononcé en prenant possession de sa chaire, résume en ces termes l'importance relative de la composition et du débit : a La composition, sans le débit, est de peu de va- » leur auprès de l'auditoire ; le débit d'un faible discours peut » jusqu'à un certain point l'émouvoir; les deux succès réunis y> peuvent tout. » Prius istud sine posteriori apud auditorium parum valet; posterius sine priori aliquantum movere; prius vero cum posteriori conjunctum omnia posse. {Orator sacer, ïiUffduni Batavorum^ 17S3, p. 31.)

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le progrès le plus heureux que la prédication improvisée peut atteindre, ne me semble pas la méprise qui la fait prendre pour une mémorisation ; cette déception des auditeurs n'est pas si difficile à produire qu'il le semble. Le but sera mîéux atteint, s'ils prennent pour mémorisées les parties du discours prononcées avec une élocution tranquille, et pour improvisées celles où le débit est devenu plus rapide, plus véhément, plus ému. Je puis placer la justesse de ces deux signes de reconnaissance sous la garantie d'une grave autorité, celle du célèbre historien, Charles de Lacretelle. Dans les dernières années de son séjour à Paris, ce vénérable vieillard assistait aussi régulièrement que le permettait le déclin de sa santé aux prédications de l'Oratoire. Un jour, j'avais prêché sur ce texte : Dieu est lumière, et il n'y a point en lui de ténèbres (1 Jean i, 5) ; la première partie, sur le sens figuré des mots lumière et ténèbres appliqués à Dieu, avait été didactique ; la seconde et la fin, sur les conséquences pratiques de cette notion de Dieu, beaucoup plus animées. Lacretelle me dit : « Vous avez récité à moitié et improvisé à moitié. » Je fus, on le comprendra aisément, très-désireux de savoir sur quoi se fondait son jugement, et il convint que les différences du style et du débit lui avaient fait illusion.

Quelque opinion que les lecteurs de ce traité, et notamment mes collègues, conçoivent de la théorie de l'improvisation exposée dans les pages qui précèdent, ils reconnaîtront du moins qu'elle est, au fond, très-sérieuse, et laisse à la prédication improvisée toute sa responsabilité, toute son obligation de réflexion, d'éludé, de travail, et l'effort d'un progrès soutenu. J'achèverai, je l'espère, de lui conserver celte nuance en signalant deux écarts où l'habitude quelquefois entraîne , je veux dire les hasards d'éloquence et les tours de force.

Dans la prédication, il n'est permis de rien donner au hasard; nul n'a droit de s'y confier jamais. La conversation suivante expliquera toute ma pensée; elle est aussi un souvenir : Vous prêchez aujourd'hui? — Oui. — Vous êtes prêt? — Pas complètement encore. — Comment? — Il me manque une péroraison. — Que ferez- vous donc? — 11 me viendra bien quelque chose... Évidemment, cette confiance sans base, cet espoir sans prévoyance, est chez un prédicateur plus qu'une imprudence, plus qu'une faute d'art oratoire ; il n'est pas religieux de traiter si légèrement un devoir si sacré. Est-ce donc en chaire qu'il est permis de compter sur la déesse païenne, la Fortune f  une fonction religieuse,

peut-OQ laisser un côté fortuit» et que sera-ce si la fortune nous trahit?

Il peut arriver, j'en conviens, que le hasard nous serve; mais c'est précisément parce qu'il est le hasard qu'il est déraisonnable de s'en faire une ressource. Je préchais dans notre temple de Sainte- Marie une très-simple homélie sur les derniers moments de la comparution de Jésus devant Pilate et notamment sur Tanathème fameux des Juifs : Que son sang soit sur nous et sur nos enfants l L'idée de la péroraison s'était offerte d'elle-même; c'était le principe providentiel du deuxième commandement du Décalogue, l'influence de la conduite des parents sur le sort des enfants. Arrivé au moment de commencer l'application, je découvre tout à coup que, soit par un échec de mémoire, soit par un défaut de préparation, la transition me manque; je m'arrête, selon l'usage, en ce moment... rien ! Je me retourne vers le devant de la chaire... rien ! Je pose les mains sur la serge verte... rien ! J'ouvrais presque la bouche pour commencer par une de ces conjonctions qui servent d'ordinaire à remplacer les transitions absentes, quand mon regard tombe sur un enfant endormi dans les bras de sa mère et qu'elle contemplait avec le bonheur si doux dont les yeux maternels savent rayonner. La transition était trouvée ;

quelques traits rapides servirent à rappeleip Taspect de la place du Prétoire, Pilate sur son siège judicial, Jésus devant lui au milieu des soldats romains, la fureur du peuple, les Scribes et les Pharisiens aiguillonnant sa colère, ce cri abominable retentissant de toutes parts : Que son sang sait sur nou^ et sur nos enfants!.. Sans doute, ai-je ajouté, il n*y avait en ce moment sur la place publique pas une mère juive portant son enfant entre les bras ; les Juifs devant elle n'auraient pas osé crier ainsi... L'émotion que les mères qui m'écoutaient ont ressentie et dont je reçus ensuite la confidence, avait été facile à nourrir, et le discours se termina heureusement. Je cite cet exemple, parce qu'il me paraît très-propre à faire comprendre en quoi consiste un hasard d'éloquence, et l'absurde folie dont on se rend coupable en y comptant. Ces bonnes fortunes sont rares au point que quarante ans de prédications ne me fournissent pas un second trait pareil. Certes, il est très-légitime de saisir l'occasion au vol, quand elle arrive; mais il est insensé de se dire : Elle arrivera.

Les tours de force méritent une censure encore plus sévère. Qui ne comprend qu'on n'a jamais le droit de les essayer dans la chaire sacrée? C'est la profaner, et prostituer à des satisfactions de vanité les facultés que le Seigneur nous a données pour ,

servir sa cause. Quelle déraison de vouloir ajouter de gaieté de cœur aux difficultés de la prédication, comme si elle D*était pas assez difficile ! Puis, ces épreuves désordonnées, quand on ose les tenter, ne prouvent et n'apprennent rien ; Fespèce de chaleur factice et de hardiesse aventureuse qui fait réussir dans ces tentatives stériles n'a rien de commun avec cette force d'esprit, sereine et consciencieuse, qui donne le succès dans Taccomplissement d'un devoir.

Deux condisciples, dans une académie du nord, s'étaient liés d'une étroite amitié malgré la différence de leurs caractères, l'un présomptueux et léger; l'autre modeste et grave. Ils se retrouvèrent pasteurs de deux églises voisines, el un défi s'échangea entre eux sur le courage d'improviser sans préparation aucune ; le plus sage ne l'accepta que dans l'espoir de donner une leçon utile à son ami. Ils convinrent d'occuper chacun à son tour deux dimanches de suite une de leurs chaires, et sur le seuil du vestiaire le prédicateur en tour devait recevoir de son compétiteur un texte dans un papier plié. Celui des deux qui ne se permettait cette hardiesse si répréhensible que dans une intention qui la justifiait peut-être, prêcha tant bien que mal sur un texte indifférent; huit jours après, le second, en

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dépliant le billet dans la chaire, y trouva ce trait des Proverbes (xvi, 18) : L'orgueil marche devant l'écrasement... Qu'arriva-t-il? Il se sentit incapable de prêcher et céda la chaire à son ami.

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