‹ Observations pratiques sur la prédicationChapitre 77 sur 90 · XXII. — DU TRAVAIL CONTINU DE LA PRÉDICATION · texte numérisé non relu

XXII. — DU TRAVAIL CONTINU DE LA PRÉDICATION

âge que ce soit : J'ai fait assez de sermons, est teùu, pour justifier cette prétention, d'ajouter: J'ai fait assez de progrès. Qui en est IS, et eût-on réussi à y arriver, il faudrait ajouter un mot encore : je n'ai rien de nouveau à dire à mes frères ; je n'ai rien découvert de plus dans la religion ; j'ai épuisé à leur oreille la révélation et le christianisme... Que celui qui peut parler ainsi jouisse de son repos, retourne à bras étendu le tas de ses vieux discours et se contente de les redonner ! Hais si la révélation et le christianisme sont inépuisables, si les épis du bon grain lèvent sans cesse dans le champ du Seigneur, si l'ivraie sans cesse menace de les étouffer, quel ouvrier du champ peut se reconnaître le droit de croire sa moisson terminée?

11 sefait absurde d'interpréter ces réflexions en ce sens qu'il n'est jamais permis de reprendre et de prêcher un sermon , surtout en ces moments de presse, de fatigue et de stérilité comme nous en connaissons tous. Souvent même, ces retours sur le passé offriront un moyen d'étude et de perfectionnement, qui consiste à revoir, à corriger, quelquefois à refondre un ancien discours. Mais les remarques qui précèdent ont une autre portée; elles tendent à prouver que dans la carrière d'un pasteur la prédication doit être un effort, un travail continu,

incessant, qui ne doit pas languir un jour, et qui n'a de terme que celui de Taclivité. « La loi des » esprits, a dit Vauvenargues {Réfiex. 194), n'est » pas différente de celle des corps, qui ne peuvent » se maintenir que par une continuelle nourriture. »

U importe de noter que cette grande règle du labeur ininterrompu de la prédication s'applique et aux pasteurs qui changent d'église et à ceux dont le ministère se prolonge et finira probablement dans la même ; d'abord, aux uns et aux autres, leur vocation seule impose l'obligation du progrès qui s'arrêtera, si le travail s'arrête; en second lieu, quant aux premiers, parce que les besoins spirituels des troupeaux difièrent plus qu'on ne pense et qu'évidemment la prédication doit se plier aux positions nouvelles qu'occupe le prédicateur; aux seconds, parce que dans le cours d'une longue carrière des besoins nouveaux apparaissent; de nouvelles cir« constances, de nouvelles institutions, de nouvelles idées surgissent; la génération contemporaine en un mot suit sa marche ; il faut marcher avec elle et lui faire à chaque station de sa route cette exposition de l'Évangile qui profitera le plus.

Mon ministère a eu l'occasion de faire ces expé-^ riences; en vain j'aurais voulu suivre d'anciens errements ; il a fallu s'appliquer le vers :

Mais les temps sont changés aussi bien que les lieux.

Je n'ai eu nulle peine à reconnaître qu'il serait vain de prêcher à Paris comme à Amsterdam et qu'une' autre sphère religieuse imposait d'annoncer et de défendre autrement la religion. Le cours des années, la progression des idées, ont amené une leçon analogue. Lorsqu'il y a vingt ans et plus l'exclusivisme débordait, lorsque ses chefs répondaient à nos pr5positions.de paix : « Il y a un abime entre vous et nous, » abîme si peu profond ju'on le traverse actuellement tous les jours, j*ai cru que mon devoir était de dévoiler et de combattre ces tendances désastreuses ; j'ai cru que la défense de la paix et de la vérité chrétienne, ne pouvait se séparer de celle de la liberté. Je le crois encore et ne me repens nullement d'avoir, non entamé, mais soutenu pour ma part cette lutte affligeante, mais nécessaire. De ces efforts, où les plus éminents de mes collègues ont engagé leur avenir comme moi le mien, on recueille les fruits ; on doit à cette résistance qui nous a tant coûté, de voir aujourd'hui la liberté religieuse, dans la plupart de nos églises, mieux comprise, mieux acceptée ; la concorde renaissante, les études théologiques engagées sans retour dans la voie du progrès. Mais cette polémique, si je n'ai

aucun remords de l'avoir soutenue, j'aurais un trèsgrand scrupule de la raviver le premier aujourd'hui. Pourquoi ? Parce que les esprits suivent une autre direction ; les retardataires de la conciliation, qui n'ont rien lu depuis un quart de siècle, se voient, à mesure qu'ils s'attardent, dans un désert ; les derniers défenseurs de l'intolérance intestine sont de plus en plus délaissés ; les épithètes sectaires commencent à être hors d'usage. La prédication a dû prendre une nuance, une portée'différente; comme tant d'autregi j'ai fait joyeusement pour ma part sur l'autel de la paix un holocauste de vieux discours, et je me trompe fort si beaucoup de mes chers frères avec qui j'ai défendu la bonne cause, n'en sont pas arrivés, comme moi, à croire celte victoire assez remportée, pour nous permettre de passer à d'autres progrès. "^

A vrai dire, si je pressais ces remarques, elles rentreraient dans la question déjà traitée de l'actualité de la prédication ; néanmoins elles se rattachent étroitement au sujet spécial de cet article, la continuité du travail des prédicateurs; car ces variations de l'état spirituel du troupeau réclament de notre part une vigilance, une étude perpétuelle. Il faut en suivre attentivement la mobilité, pour répondre à des besoins spirituels qui se modifient plus

vite et plus fréquemment qu'il ue semble de loin, et comment, au milieu des occupations de détail du ministère, au milieu des inévitables distractions de la vie de chaque jour, comment s'y prendre pour que le travail de la prédication soit continu ? Il n'est qu'un moyen bien simple, bien sûr, et que je conseille à beaucoup de mes jeunes collègues de pQ^er et surtout d'expérimenter, avant d'en sourire : c'est d'y penser à chaque instant*. On peut se faire sans grand effort à cette contention d'esprit; on peut, dans la retraite et dans le monde, partout, s'accoutumer à penser à des textes, à des sermons. Je me serais exprimé d'une façon très-malencontreuse, si on m'attribuait le stupide conseil de ne penser qu'à cela ; la vie ne permet pas de n'avoir qu'un seul objet d'attention. Je veux dire sealement que lorsque

< C'est traiter la prédication comme Pope traitait la poésie, a De son attention à la poésie, dit Johnson dans sa Vie de Pope, » il ne se laissait jamais distraire. Si une conversation lui offrait » un trait dont il espérait tirer parti, il en prenait note; si une » pensée, si même une expression qui lui paraissait heureuse » s'élevait dans son esprit, il l'écrivait aussitôt; un distique » détaché était conservé dans l'espoir qu'il trouverait sa place, » et on a recueilli de lui des fragments contenant quelques » vers, ou môme des hémistiches, qu'il se proposait de retra- » vailler et d'insérer à l'occasion. » Un prédicateur doit se saisir des textes, des sujets et des plans de sermons, comme Pope conservait ses hémistiches. (Voir aussi Reinhard, Lettres^ etc., p. 129)

la pensée d'un prédicateur est libre, c'est sur sa prédication qu'elle doit se porter. En suivant cette règle dont je puis dire que je me suis toujours servi et toujours très-bien trouvé, on fera des économies de temps énormes * ; on pourra en réserver d'autant

^ La question dû temps très-considérable que la prédication doit prendre sur les fonctions générales du ministère, dépend de Tiroportance que l'on attache à celle-ci ; ce point est examiné plus loin. Ici, je me borne à faire remarquer que l'on n'a pas le droit de choisir la méthode de prédication qui exige le moins de travail, sous prétexte d'être plus Iibre.de vaquer à d'autres devoirs; c'est sacrifier la chaire et mettre en sous-ordre le sermon. Aussi je ne puis adhérer à des rapprochements trop ingénieux que Van der Hoeven appuie de l'autorité de son nom. Ce nom, peu connu en France, est celui d'un professeur et pasteur de l'Académie et de l'église des Remonstrans, à Amsterdam, dont la mort, il y a quelque années, a excité des regrets universels, et gui balançait par son éloquence extraordinaire la gloire de celle de Van der Palm. Dans les thèses qui forment un appendice à sa dissertation Ihéologique et historique sur Philippe de Limborch (Amstelodami, 1843, 1 vol. in-S"), il dit : « Lorsqu'il est permis, devant les assemblées des )» fidèles de lire les sermons ou de les réciter, ou de les pro- » noncer d'abondance, à ua grand nombre de prédicateurs il » faut pardonner la première méthode en raison de la faiblesse D de leur mémoire; à un petit nombre, il faut concéder la der- » nière à cause du manque de temps ; la deuxième, comme la » meilleure, doit être recommandée à tous, m Évidemment ici la question du plus ou moins de temps disponible a trop dominé la pensée de l'émiaent prédicateur ; l'improvisation ne doit pas être considérée comme un pis-aller adopté parce qu'on est surchargé de travail, et c'est indépendamment des labeurs qu'elle impose que la méthode la meilleure doit être adoptée. La pra-

plus à la composition, écrite ou méditée ; aux études et aux lectures littéraires et théologiques; on gagnera Tavanlage immense d'être toujours prêt à temps, d'avoir toujours des textes en vue, toujours

tique de Van der Hoeven déposait contre sa théorie; je tiens de lui-même que, surtout dans ses dernières années, il n'écrivait que de longues esquisses et improvisait en grande partie.

Ces économies de temps au moyen de Timprovisatiota peuvent néanmoins être défendues par l'autorité d'un exemple pins illustre, celui de Bossuet. Voltaire a prétendu que Bossuet, effrayé de la réputation de Bourdaloue, n'osa pas continuer la lutte contre le Jésuite et que, ne passant plus pour le premier prédicateur de la nation, il aima mieux être le premier dans la controverse que le second dans la chaire. Sur cette assertion émise dans le Siècle de Louis JIV, Voltaire, quaod on compare les différentes éditioos de ses œuvres, parait avoir tergiversé à diverses reprises; ce qui, de sa part, n'a rien d'étonnant; mais sans admettre celle émulation jalouse de deux grands orateurs de la chaire, il reste ce fait considérable, avoué par les divers biographes de Tévéque de Meaux, qu'à dater de 1669, durant les 35 dernières années de sa.vie, Bossuet ne prêcha à Paris qu'en de rares occasions, ne prononça et ne revit plus ses premiers sermons, ne daigna point les mettre au net et avait coutume de dire qu'il ne les avait point écrits, a Est-ce écrire » en effet, demande le cardinal Maury, que de jeter rapidement x) des idées sur des feuilles volantes qu'on remplit ensuite de » ratures, de renvois, de corrections et d'interlignes ? » Bossuet a donné tous ses soins à ses oraisons funèbres ; dans ce genre, il est incomparable, et reste sans rival ; l'éloquence française n'a jamais atteint plus haut; on reconnaît aisément que ce sont des morceaux achevés, et que l'auteur s'y est appliqué avec toutes les forces de son esprit. Dans ses sermons, au contraire, retrouvés à grand peine en feuilles détachées, en nkanuscrits incomplets que la patience de deux Bénédictins n'a

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un sermon sur le métier, et le jour approchant, il ne s'agira que de l'en sortir. Sans doute, cette fixité incessante de la pensée, ce retour de l'attention vers des objets identiques, exige une certaine dose de persévérance et d'énergie ; mais dussé-je rencontrer quelque incrédulité, je ne crains pas d'affirmer que l'on finit par prendre un vrai plaisir à cette tension assidue de l'esprit vers le devoir de la chaire.

Aussi, on ne peut voir qu'une idée fausse dans ce conseil d'un rhétoricien catholique : « N'appelez pas » les pensées, parce que vous voulez composer un » sermon ; mais composez un sermon, parce que

remis en ordre qu'après des années de travail, Bossaet, d'an aveu unanime, est souvent inférieur à lui-môme. On trouve çà et là des traits de génie, des mouvements d'éloquence, dignes de son nom ; mais, à part un petit nombre de sermons, celui pour la Vôture de madame de la Vallière, celui sur TOnité de l'Église prononcé devant l'assemblée du clergé le 9 octobre 168 (, celui sur les Devoirs des rois, le reste trahit une négligence dont il est difficile de n'être pas surpris et affligé. Que seraitce si nous avions au liuu de six oraisons funèbres, le recueil des sermons d'un tel prédicateur mis au niveau des éloges d'un tel panégyriste f Mais avant d'être évoque de Condom et précepteur du Dauphin, avant 1670, Bossuet, évidemment, avait déjà adopté le système d'improvisation sur esquisses qui semble l'avoir mis au second rang comme sermonnaire en comparaison de Bourdaloue, et ses occupations multipliées paraissent l'y avoir fait persister (Voir les biographies de Bossuet et le discours préliminaire du cardinal Maury mis en tête de la première édition des sermons.)

» VOUS avez des pensées; Dieu seul travaille sur le » néant*. » Cette trompeuse antithèse a été probablement imaginée pour amener ce trait d'esprit. Qui ne voit le piège qu'une paresse ingénieuse peut ainsi se tendre à elle-même? Les pensées se trouvent quand on en cherche.

Il reste à signaler un écueil ou à prévenir une erreur. En conseillant l'usage de s'occuper ainsi de sa prédication à tout instant, il ne faut nullement se contenter d'une attention vague, diffuse, rêveuse, ne se prenant à rien, perdue dans les espaces; mais au contraire, précise, arrêtée, ayant ses limites naturelles, sa direction droite ; en d'autres termes, il s'agit de la pensée s'occupant d'un passage, d'un trait, d'un récit de la Bible, d'un sujet ou d'un plan de sermon ; il s'agit d'avoir sans cesse présent quelque texte à tourner pour ainsi dire et à retourner sous toutes ses faces. Comme interprète, on en creuse le sens ; comme moraliste, la leçon ; comme philosophe, la vérité ; comme théologien, l'intention divine ; comme orateur, -on en recherche la forme d'exposition la plus heureuse, et s'il se peut, comme poëte, la poésie, la force et la beauté.

* L'abbé Gros de Besplas, docteur de Sorbonne, Estai sur l*Éloquence de la chaire avec le tableau de ses progris et de sa décadence, 1 vol. in-12. Paris, 1767. p. 114.

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J'ai prêché en ces dernières années sur tel passage qui m'a poursuivi pour ainsi dire à cent reprises différentes depuis des années, sans que j*eusse réussi plus tôt à me contenter dans le développement que j'en projetais '.

A peine est-il nécessaire d'insister ici sur la nécessité d'un travail continu pour améliorer et soutenir le débit autant que pour enrichir et varier la composition. Aucun succès n'en dispense. Tout orateur qui se néglige, se diminue, compromet sa position et descend du rang oii il est monté. Une vigilance assidue est indispensable, non-seulement pour éviter de contracter peu à peu des vices d'élocution, qui d'abord, insensibles et latents, finissent par percer au dehors, mais pour améliorer ce qui est bien, fortifier les parties faibles et augmenter la prise que l'on possède sur l'attention de l'auditoire. La carrière d'un orateur exige ce progrès ininterrompu ; s'il s'arrête, il rétrograde; lorsqu'à travers une longue carrière Télocution est toujours pareille,

^ Par exemple sur la souveraineté universelle et l'assujettissement du Fils. Texte : Dieu a assujetti toutes choses à son Fils; mais quand il est dit que tout lui est assujetti, U est clair qu'on excepte celui qui lui a assujetti toutes choses. Après donc que toutes choses lui auront été assujetties, le Fils lui-mémesera assujetti à celui qui lui a soumis toutes choses, afin que Dieu soit tout en tous (t Cor. xv, V, )8.)

sans nouvelles nuances de simplicité, d'aménité, d'émotion, d'énergie, lorsqu'elle se retrouve toujours semblable à elle-même depuis tant d'années, la satiété vient nuire à l'attention.

Il faut lire et relire dans le Brutm de Cicéron (xGiii) l'admirable passage où le prince des orateurs romains raconte comment son ami et son émule, le célèbre Hortensius, à qui d'ailleurs il rend une si éclatante justice, commence, au sortir de son consulat, à négliger son éloquence qu'il croyait sans rivale, du moins parmi les personnages consulaires, et par quelle chute rapide il descendit, dans l'admiration de ses contemporains, au-dessous des compéti** teurs qu'il avait surpassés. Hortensius perdit par sa faute un rang qu'il eut grand peine à reconquérir, quand le consulat de Cicéron le réveilla de sa torpeur et le fit se remettre au travail.

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