‹ Observations pratiques sur la prédicationChapitre 78 sur 90 · POINTS DE VUE MORAL ET ARTISTIQUE DE LA PRÉDICATION COMPARÉS · texte numérisé non relu

POINTS DE VUE MORAL ET ARTISTIQUE DE LA PRÉDICATION COMPARÉS

Les lecteurs de cet essai, pasteurs ou laïques, s'ib approuvent les vues qu'il expose, justifiées autant que je Tai pu, par les expériences, par les souvenirs dont il est semé, ne doivent cependant en accepter ou en recommander Tusage^ qu'en reconnaissant ce point de départ que la prédication est un art, ainsi que le sévère Ostervald ne craint point de la nommer {De V Exercice du Ministère sacrée p. 17.) et que le pieux de Bellefontaine la nommait après lui. L'assertion, à bien des esprits, peut ne point paraître douteuse ; elle a besoin cependant d'être justifiée.

Cet art a repris faveur avec la Réformation, et ses détracteurs aujourd'hui ne devraient pas l'oublier. Il est remarquable sans nul doute que depuis Augus-

tin jusqu'à la Réformation, c'est à peine si Ton s'est occupé de la science de bien dire, et moins encore peut-être au sujet de l'éloquence de la chaire que de toute autre. Dans le quatrième livre de son traité « de la Doctrine chrétienne, » qu'il a laissé incomplet, Augustin en a exposé les bases , et depuis l'évéque d'Hippone jusqu'à la fin du moyen âge, il se fait un grand silence sur l'art de la chaire ; à peine çà et là peut-on glaner quelques conseils, quelques critiques, dans les écrits des Pères ' ; on ne songe pas à reprendre, à achever Fouvrage d'Augustin ; la Réformation commence : Erasme publie VEcclesiastœy et Mélancthon écrit un discours sur l'art oratoire, dans lequel il insiste avec une grande force sur les services que les lettres et l'éloquence sont appelées à rendre à la religion.

« En ces derniers temps, » dit l'illustre ami de Luther, « lorsque le Dieu tout bon eut commencé à » regarder vers ses enfants affligés et se préparait à » nous rendre l'Évangile, dans sa bonté il nous ren-

' Au nom d'Augostin il faut joindre ceux de Chrysostome et de Grégoire le Grand, et les ouvrages à consulter sont : Chrysoslome, Dh Sacerdotiof Opéra omnia, eura et studio D, Bernardi de Montfaucon, ordinis sancti Benedicti ; \7i%. Vol. 1. p. 362. —Augustin, De Doctrina ehristiana (Edition des Bénédictins. 1700) Vol. III. Ire partie, liv. iv, p. t.— Grégoire : Liber Reguli pastorcdis, Vol. II, p. I. Gregori» PofNS opéra omnta (Édition des Bénédictins) 1706.

» dit aussi les Lettres, par lesquelles Fétude de » rÉvaagile devait être secondée. Et le don des lann gués accordé aux apôtres n*a pas été un bienfait » plus spécial que les lettres, retirées d'une si pro- M fonde décadence^ sorties du sein de ténèbres si » épaisses et rendues à la lumière. » Et plus loin : « Ceux que Tamour de la piété anime sont tenus, » oomme d'un devoir envers le Christ et envers Tin- II térét général de TÉglise, de s'étudier à bien par- » ler^ »

Une épigraimne de Théodore de Bèze (s'il fallait ajouter un témoignage à celui de Mélanethon) attesterait riiâportance qui dès les commencements de la

* Nuper yero, cum respicere afflictos iterum cœpisset opUmus Pater, essetque redditurus nobis Evangeliam, pro sua liberalitate et litteras restitait, quibus EvaageUi tractatio a<](jayaretur. Nec magîs novum videri débet donum lingoarum apostolis collatum, quamque ha a tante squalore reoept» ex tene- ])ris plusquam Tartareis ia lucemrevocatad 8unt...Quos pietatis tenet tfladiam, ii vel Ghristo, vel public» neoessUatiEocleai», boo prœstent officii ut recte loqui discant. {PhUipfn Melanchthonu de ÀrU dicendi Declamatio, p. 11 et 12, Parisiis exofOcina, Rob. Stephaui 1ÔS7.) MélancUion a traité aussi à diverses reprises dims ses écrits des devoirs du prédicateur et a donné des éléments de rhétorique en trois Uvres.

Ce réveil de l'art de la chaire, cette renaissance de la prédication, se fit bientôt sentir dans TÉglise catholique, où les sermons avant la Réforme avaient presque cessé, el de là les sévères admonitions du concile de Trente ( T. Session, chap. 3). L'enseignement fut une des premières questions dont il s'ocoypa.

Réforme'a été attachée à Téloquence de la chaire. H a retracé en six vers d'une grande élégance les mérites divers de l'éloquence de Calvin, de Farel et de Viret : « Jamais, » dit-il, « on n'a enseigné avec plus de » science que Calvin ; jamais on n'a tonné avec plus » de force que Farel ; jamais on n'a fait couler plus » de miel que Viret et parlé avec plus de douceur. » Tous les souvenirs du temps s'accordent sur la justesse de ces appréciations et sur les effets extraordinaires de ces prédications; celle, notamment, de Viret attirait et retenait les âmes captives sous le charme de sa parole ^

L'éloquence allemande de cette époque, plus inculte, plus désordonnée, plus véhémente, produisait néanmoins dans la bouche des Luther, des Zwingle et de leurs émules, les impressions les plus vives. On peut citer surtout les quatre sermons que Luther prononça à Wittemberg, sur la mort, la résurrection et le jugement dernier; dans un des morceaux les

* GaUica mirata est Calvinum Ecclesia nuper, Quo nemo docuit doctius ; Est quoque te naper mirata, FarelYe, tontBtem,

Quo nemo tonuit forlius ; Et miratur adbuc fundentem melIaViretam

Qao nemo fotur dulcius.

ddliœtaut tribus fais servabere testibus oltm, . Aut iûteribis, Galiia.

(Bpigramm. lib. p. 90. Ed. de 1624. Genève.)

plus énergiques, en employant les ressources d'harmonie imitative que possède la langue allemande, il compare à grands traits la fin du monde aux scènes d'un champ de bataille et à la destruction de Sodome et de Gomorrhe ; ici Toriginalité et la vigueur familière dépassent tout ce qu'on peut imaginer. Zwingle, le plus avancé et le plus pacifique des Réformateurs, qui Je premier renonça, dès 1518, à suivre dans ses sermons l'ordre des « leçons dominicales » et se mit à expliquer sans interruption les livres du Nouveau Testament, décida, à Einsiedeln et à Zurich, les commencements de la Réforme par une éloquence pleine de chaleur et d'onction, à laquelle ses adversaires mêmes ont rendu justice ^

Certes, en tous ces exemples. Fart se met au service de la foi. Croira-t-on cependant que Ton ait soutenu récemment le principe suivant : Plus la prédication fleurit dans une église, moins la vie religieuse s'y développe ? Ce paradoxe doit d'autant plus surprendre, de la part de l'opinion qui semble vouloir l'accréditer, que le dernier exemple d'une prédication éminente, dans cette ligne de qroyances.

f Je renvoie le lecteur pour appuyer ces assertions à des livres que chacun peut avoir sous la main : Histoire dila LiU térature allemande, d'après Hensius^ par MM. Henry et Apffel, Paris» 1839, et la Vie d'Urich Zmngle, par Hess, Paris, 1810.

donne à cette étrange idée un double démenti. Je fais allusion à la carrière de pasteur et de professeur et à la renommée d'Adolphe Monod ; il ne me convient de me poser ici ni comme son critique, ni comme son panégyriste. Mais je dirai seulement que cette crainte, d'une importance exagérée donnée à l'éloquence de la chaire, n'animait point sans doute ceux qui lui ont demandé de quitter le poste de professeur pour, celui de suffragant, et d'autre part, si jamais prédication chrétienne a été marquée au coin de l'art le plus étudié, ce fut la sienne. On sait avec quelle persévérance ses sermons les plus remarqués étaient travaillés ; il les recorrigeait sans cesse, à mesure que dans ses courses missionnaires il les portait d'église en église, et dans son débit qui pouvait méconnaître une exploitation très-habile et trèsréfléchie des ressources de l'art oratoire, qui certes n'enlevait rien à l'énergie de ses convictions ?

Néanmoins, en dépit de l'autorité de ce récent exemple, on se trouve parfois en présence d'une théorie qui se réduit à dire : La chaire sacrée n'a pas besoin d'éloquence ; c'est assez d'exposer la religion sans l'embellir ; plus la diction sera simple, sans vivacité, sans mouvement, sans éclat, même sans émotion, plus elle sera convenable, respectueuse, salutaire; la vérité -chrétienne doit être montrée, non

dépeinte et enluminée ; elle est impressive par ellemême ; elle est supérieure à tous les talents et sa propre supériorité lui suffit ; elle se recommande, sans qu'il soit nécessaire de la recommander ; il faut la proposer seulement ; d'ailleurs, la Bible semble mise en sous-ordre, quand on se permet d'en développer les enseignements avec une ardeur si vive ; la parole humaine prend alors le pas sur la parole divine, et l'autorité des prophètes, des apôtres, du Sauveur lui-même, pilit à côté de celle de leur interprète.

Ce système a été longtemps celui de l'Église anglicane ; il y règne encore, quoiqu'il commence à passer, et l'on sait à quelle déchéance il l'a fait arriver. L'évéque ou le ministre anglican, commodément accoudé sur un coussin de velours assez vaste pour recevoir son cahier, lisait avec la plus confiante placidité, sans risquer d'autre geste que le mouvement de tourner les pages, et à peine se permettait-il de loin en loin ce qu'on appelait the waving of the hand, c'est-à-dire l'effort de soulever la main pour la laisser retomber aussitôt sur le rebord de la chaire. C'était un démenti systématique et permanent donné au vieux principe que l'action est l'essence de l'art oratoire; ce principe si recommmàé par Démosthènes, dont Cicéron, enr^^puyant

à son tour dans les termes les plus forts, rappelle le mot fameux, que les trois premières qualités de l'orateur, sont 1® Faction, 2* Faction, 3* l'action K Le paisible débit de l'Église anglicane interdisait la récitation et à plus forte raison l'improvisation ; on était tenu de lire. Pendant ce temps, les orateurs des églises dissidentes se donnaient le soin d'être vraiment des orateurs ; ils ont fait ainsi à l'église épiscopale une concurrehce dont elle est loin de s'être relevée. Les membres de son clergé qui ont acquis un ascendant réel sur les masses , ont renoncé plus ou moins à cette inertie d'élocution, et ont marché sur les traces des Irving et des Spurgeon.

La piété de nos pères n'a jamais hésité ni varié à ce sujet. Ils ont pensé que l'éloquence de la chaire devait constamment aspirer à se maintenir au niveau le plus élevé et ne négliger aucune des ressources de l'action oratoire. Le Faucheur, dans son livre que j'ai souvent cité, consacre un chapitre entier, admirablement écrit, à défendre cette thèse ; il affirme que lorsque du « plaisir » que donne la prédication il résulte que les fidèles retiennent mieux les bonnes choses qui leur sont dites, « ce plaisir

* De Orat. m, bB. Brutus, xxiviii.

• est sans doute et] très-innocent et très-saint et » très-utile. » Plus loin, il réfute ceux qui prétendent qu'il faut laisser aux acteurs des théâtres les grâces de la prononciation et du geste ; « au cond traire, » dit-il, « il ne faut les leur laisser ; les » ministres de Jésus -Christ en doivent faire un » saint usage, en les faisant senir dans Féglise à » édifier les fidèles et à toucher vivement leur cœur » par les sujets véritables et salutaires qui leur sont

• proposés, et ils n'en doivent faire non plus de » scrupule, que de faire servir Tor de l'Egypte à la » décoration du tabernacle. Si un homme avait, na- » turellement ou par miracle, une fort belle prononn dation et un geste fort agréable, je demanderais » volontiers à ceux qui font tant les scrupuleux en » cela, s'ils ne croiraient pas que ce fût une faveur

• particulière qu'il aurait reçue de Dieu et s'ils ne » l'en écouteraient pas plus volontiers; » et après avoir donné sur le geste un grand nombre de conseils, les plus sages que je connaisse, *Le Faucheur termine son livre en disant : « L'orateur ne doit n rien négliger de tout ce qui peut le rendre plus » agréable à ses auditeurs '. »

Les mêmes opinions sont défendues par Claude,

* Le Faucheur, Traité, etc., pp. tZ, 98, 19.

et qui s'étonnera que Fadversaire de Bossuet ait été partisan de l'éloquence de la chaire ', et par La Placette, ringénieux et sage moraliste qui a porté si loin la science du cœur humain et l'analyse morale de la religion ^.

* Glande, Traité de la composition (f tin sermon, cbap. iT. — La Placette, Nouveaux essais de Morale, tome I, p. 436.

3 C'est un bien vieux problème que celui de décider si un médiocre discours prononcé avec l'action convenable produit plus d'effet qu'un discours excellent débité sans action, ou pour mieux dire, le problème n'a jamais reçu qu'une solution. Quintilien s'en explique dans les termes les plus positifs : « Je j» ne crains pas d'affirmer, dit-il, qu'un médiocre discours, 9 soutenu par le prestige de l'action, aura plus de poids, que » le plus beau discours qui en sera dénué. — «Equidem vel » mediocrem orationem commendatam viribus actionis, affir- » maverim plus habituram esse momenti, quam optimam ea- D dem illa destitutam. » (De Inst, Orat, xi. 3.)

Le parallèle de la puissance relative du discours et du débit a été souvent dis'^uté au sujet de Cicéron et de son émule Hortensius;<c l'action » d'Hortensius était supérieure à sei discours, au point que, selon Quintillien {De Inst, Orat., xi 3) on 86 demandait si la foule accourait plutdt pour l'entendre ou plutdt pour le regarder, quoique son débit ne fût pas exempt selon Aulu«Gelle {Noct. Àtt., i. ô) de quelque affectation. Cicéron au contraire, en divers passages, est plus favorable à Hortensius. Ces divers témoignages sont réunis et discutés avec soin dans la dissertation « de Hortensio, Ciceronis Emulo » (1 vol. in-8*, Leyde, p. 114. 1810) de mon éminent et cher ami M. L. G. Luzac, un descendant de ces réfugiés français (Voir la France protestante^ art. de ce nom), l'honneur de leur patrie d'origine et de leur patrie d'adoption, qui après avoir rempli les posUions les plus élevées, ministère de l'intérieur, présidence

Environ un siècle après, Ostervald écrivait : « Plusieurs croient qu'on peut négliger Textérieur n et que c'est vouloir plaire aux lioimBes, que de s'y D étudier. Cela serait bon à dire , si Dieu et la na- » ture nous avaient donné toutes choses dans la n perfection, mais quand la nature s'est gâtée par » de mauvaises habitudes, il faut la ramener. Pour » ce qui est de plaire aux hommes, si l'on ne se » proposait d'autre but que celui-là, ce serait un » grand crime. Mais ce serait être ridicule, si, quand » on croit faire plus de fruit en parlant d'une cer- »" taine manière, on ne le faisait pas. Je crois même » qu'il y aurait du péché à ne le pas faire *. »

de la seconde chambre des États généraux, occape les loisirs de sa yieillesse en administrant l'Université de Leyde et dont la vie entière sert à montrer qaels citoyens la France perdait par la révocation de Tédit de Nantes.

* De Y Exercice du Ministère sacré, p. 70.

Les meilleurs esprits de l'Église catholique ont sovtenti la môme opinion. Fénelon {Dialogues sur V Éloquence, m, ) réfute admirablement Terreur de ceux qui « croient que les prédica- » teurs éloquents blessent la simplicité évangélique, » et le célèbre Arnaud a écrit un de ses meilleurs ouvrages, Réflexions sur r Éloquence des Prédicateurs (1 vol. in- 12, Paris, 1695), pour combattre un des traducteurs des sermons d'Augustin, P. Goibaud du Bois, qui dans sa préface avait soutenu que les prédicateurs doivent renoncer à l'éloquence et se borner à des discours simples. On sait du reste que la question a été soulevée dès les premiers siècles de TÉglise et qu'il serait facile de dter de nombreux passages des Pères, notamment deiSbrysoe-

Il est facile de se représenter ce que n0b*e culte perdrait à donner tort aux vénérables représentants de notre ancienne église. D'abord, les partisans de l'extinction de toute prédication animée sont conduits, par cet étrange système, à préférer pour le culte une chapelle à ua tepple, et un auditoire peu nombreux à une foule de fidèles se pressant dans une vaste enceinte. U faut convenir que devant quelques rares auditeurs dispersés dans une salle étroite, peu d'animation, peu d'éloquence suffit, et qu'au contraire en présence d'une grande assemblée, l'orateur se sent entraîné à mettre en dehors toute sa force. S'il réussit, s'il arrive à la véritable éloquence, l'impression est jusqu'à un certain point en proportion de l'étendue du sanctuaire oii sa voix retentit et de la multitude d'auditeurs qui s'y pressent. Le silence, le recueillement, l'immobilité d'une foule est d'un grand ^et, émeut le cœur, frappe l'esprit, l'élève vers les choses spirituelles et le dispose aux impressions religieuses. On peut dire qu'au-dessous d'un certain nombre d'auditeurs il n'y a plus d'éloquence. Cicéron était

tome et d'Augustin, à l'appui de ropinion qui est ici défeudte. JohDSOD, ce louangeur déterminé des choses du teo^ps passé, qui ne veut d'éloquence animée ni au parlement ni môme au barreau, reconnaît son utilité et sa convenance dans la chaire (Idler, no 90).

de cet avis S et nous ne devons pas oublier que le temple de Cliarenton, avec ses immenses galeries, tel qu'on le voit esquissé dans la gravure de Picart, contenait 3,000 personnes.

Cette théorie, prétendue sainte, qui veut immoler Fart de la chaire à la gloire de la religion, est fausse de tout point. La religion ( et je n'ajoute point : malheureusement, par respect pour la liberté humaine) ne s'impose pas d'elle-même; elle est vraie, die n'est point évidente, et toute vérité non évidente a besoin d'être prouvée, d'être défendue. Dix-huit siècles et chaque jour ne démontrent-ils pas que la force, la beauté, la consolation de la religion ne la font pas, seules, prévaloir; qui ne sait, qui ne voit combien on lui résiste , combien il est nécessaire de l'expliquer, de la recommander, et de combattre les erreurs et les passions qui lui ferment le chemin ?

La foi vient de Tome, dit saint Paul, et plus on parle de façon à être écouté, plus on entre dans la pensée du grand apôtre. Rien n'est donc plus légitime, rien n'est plus commandé que l'emploi, dans l'intérêt de la religion, de toutes les énergies de l'âme, de toutes les facultés de l'esprit, de toutes

* Brutus,L\.

les ressources de Tart de la parole. Il n'y en a jamais trop pour plaider une tell^ause, et l'on peut dire que Féloquence appartient de plein droit à la religion. L'éloquence est un don de Dieu ; elle démentirait son origine céleste en se faisant purement temporelle, en défendant tous les droits hors ceux de la foi, en donnant toutes les leçons hors celles de la piété. Nul ministre n'est excusable, s'il a reçju de la bonté de Dieu quelque bonheur de parole, ce qu'on nomme les parties de l'orateur, la mémoire, la voix, la facilité d'élocution, la présence d'esprit, un geste heureux, et, j'irai jusqu'à dire, les divers avantages extérieurs qui favorisent le débit, une stature élevée, une physionomie expressive, le feu du regard; nul ministre n'est excusable d'enfouir ces talents dans le sol qu'il foule en se dirigeant vers la chaire et de ne leur faire rendre aucun intérêt. En un mot, si ce sont là des dons de Dieu, employons-les à son service ; si ce sont des pièges du démon, c'est nous qui les avons dénaturés à ce point. Il songeait à toute l'activité, à toutes les grâces dont Dieu peut enrichir une âme chrétienne, saint Paul, quand il a écrit ce mot d'une si admirable concision : N'éteignez point Vesprit (1 Thess. v, 19) ; on l'éteint, en cessant de le faire briller ^

< L'ancienne théologie s'exprimait sur ce point avec une rude

L'exemple même dés apôtres appuie cette thèse, et pour qui comprend^ que c'est que l'éloquence, saint Pierre a fait de l'éloquence dans la première allocution que le livre des Actes met sous son nom au jour de la Pentecôte, Etienne dans son apologie et saint Paul dans tous ses discours qui nous ont été conservés, à Antioche devant la synagogue, à Athènes devant l'aréopage , à Jérusalem devant le peuple, à Taudiencede Félix et de Festus, d' Agrippa et de Bérénice, et chose plus curieuse! à Milet, en présence des pasteurs d'Éphèse \

franchise : Keckerman, auteur d'une Rhétorique ecclésiastique, n'a pas craint de dire dans sa préface : « 11 est impossible de » plaire à Dieu par une prédication de sa parole froide, sèche, » négligée, inélégante, confuse, somnolente, et dont le débit » provoque le bâillement. » Neque Deo placere potest frigida, jejuna, dissoluta, incondita, somnolenta denique atque oscitans Verbi sui prœdicatio.

i II est vraisemblable que le surnom de Boanergès (Marc III, 17), fils ou enfants du Tonnerre, doon^ à Jacques et à Jean, est une allusion à l'énergie de leur parole ; celui de Barnabas, fils de Consolation, Act. iv, 36, donné par les apôtres à Joses, le lévite compagnon d'œuvre de saint Paul, en serait une aux effets plus doux que produisait la sienne (Schleusner, Dictionnaire grée du Nouveau Testament^ aux mots Boanergès et Barnabas). Les exemples de ce genre de dénominations abondent; c*est ainsi que l'on a nommé Origène Adamantins, et Jean, Ghrysostome on Bouche d'Or.

Dans le discours déjà cité de F. Fabricius, il y a un admirable tableau de l'éloquence de saint Paul, que sa longueur seule empêche de citer {Orakn' saeer, p. S8 et seq.) et que suit une

Et croit-on qu'aux époques les plus florissantes et les plus pieuses de notre Église de France, les illustres prédicateurs de Charenton, avant la révocation de redit de Nantes, les Mestrezat, les Daillé, les Drelincourt, les Le Faucheur, les Claude; à Saumur, lesAmyraut; àCaen, les Dubosc, et tant d'autres; croit-on que leurs émules ou leurs successeurs du refuge, le plus éminent de tous, Saurin, et lei^ Beausobre, les Superville, les Bouillier, les Rau ^ et de notre temps, en Allemagne, Reinhard,

observation très-juste. L'auteur s'est posé la question discutée dans ce chapitre, et il y répond par cette alternative : Ou les apdtres et leurs collaborateurs ont dû leur éloquence à TinspiraUon divine qui les dirigeait, et l'éloquence employée en faveur de la religion est donc une très-utile et sainte faculté, puisque l'Esprit divin la communique: en ce cas, nous pouvons la cultiver sans scrupule. Ou l'éloquence de ces fondateurs de l'Église a été le fruit de leur travail et de leurs efforts: en ce cas, imitons l'exemple qu'ils nous ont donné, et efforçonsnous d'acquérir ce moyen de servir la foi.

* Daniel de Superville, né à Saumur en 1657, mort à Rotterdam en 1728^ a laissé quatre volumes de Sermons qu'on a jugés dignes d'être placés à côté de ceux de Saurin.

Isaac de Beausobre, né à Niort en 1659, chapelain du roi de Prusse, mort en 1738, l'auteur de V Histoire du Manichéisme; on a aussi quatre volumes de ses discours.

Jacques Renaud Bouillier, pasteur de l'Église française à Amsterdam, vers la fin du si^le dernier; ses quatre volumes de sermons ont paru de 1803 à 1804. Le volume II contient un remarquable discours sur la Pensée de la Mort (Gen. m, 19),

qui a publié trente-neuf volumes de sermons; en Hollande, Van der Palm, qui en a publié vingt, croiton que tous ces hommes éminents n'aient pas considéré comme un devoir de se dépenser entièrement dans le service de la chaire; croit-on qu'ils aient abdiqué leur éloquence par humilité ou par dévotion ; croit-on que le charme ou l'éclat de leur parole les ait mis en soupçon que peut-être ils se prêchaient eux-mêmes et commettaient du haut de leurs chaires une suite de brillants péchés? D'aussi vains scrupules ne les ont point préoccupés, heureusement pour notre église; ils ont soutenu sa gloire en disputant à celle de Rome la prééminence

prêché à Paris, en juin 1766, dans la chapelle de l'ambassade de Hollande.

Sébald Fulco Jean Rau, professeur de théologie et de langues et antiquités orientales à rUniversilé de Leyde, pasteur de l'église française de Leyde, s'est acquis la double réputation d'un orientaliste de premier ordre et d'un prédicateur de la plus rare éloquence. Dans le désastre qui détruisit, lé 12 jau- ▼ier 1807, une partie de la Tille de Leyde, l'explosion d'un bateau chargé de poudre, il perdit sa bibliothèque et les manuscrits de ses travaux scientifiques ; le roi Louis lui envoya immédiatement le brevet d'une pension viagère de 3,000 florins et une somme de 10,000 florins « pour rétablir, lui écrivait-il, votre cabinet? x> Par un bonheur providentiel, les manuscrits de ses sermons furent arrachés aux flammes. La Providence, disait-il, a voulu me laisser ce qu'il y avait de plus utile à l'édification de l'Ëglise. Trois volumes ont paru après sa mort en 1809.

du talent, et le retentissement de leur prédication est encore aujourd'hui une de nos forces.

Plein de confiance en ces grands exemples, je demeure très-consciencieusement persuadé que le ministre de rÉvangile exerce un droit incontestable et remplit le plus simple et le plus sacré des devoirs en faisant arriver sa prédication au niveau le plus élevé qu'elle peut atteindre.

Ces considérations doivent faire regretter que dans notre pays la prédication ait cessé de faire partie de la littérature. La décadence, l'infériorité * présente de la prédication catholique tient en grande partie à cette cause. Une idée fausse s'est emparée des esprits ; on ne tient plus à ce qu'un sermon soit une pièce d'éloquence, ni à ce que l'éloquence de la chaire soit une œuvre d'art; à force de les respecter dans la sphère religieuse, on les a relégués hors de la sphère intellectuelle ; des sermons ne sont plus des titres littéraires et ne comptent pas ; il semble que le style n'y soit pour rien ; d'avance et en masse, on les déclare illisibles ; ce ne sont que des livres de piété, où le bon goût n'a que faire ; la critique les ignore ; les hommes de lettres les dédaignent comme les amateurs dédaignent les simples tableaux de sainteté, bons pour les murs d'une église; on les délaisse dans une sorte de vénération à laquelle on

ne croit pas : on les considère comme sacrés^ à peu près dans le sens de Fépigramme célèbre dont le grand moqueur du dernier siècle stigmatisait les cantiques de Pompignan. Massillon retravaillait ses sermons pendant dix ans avant de les publier; qud motif aurait-il de se donner cette peine aujourd'hui? Cette exclusion de la prédication du domaine de la littérature est caractéristique; elle est un signe du temps, et me parait chose très-regrettable. Toute séparation du monde de la pensée et de celui de la foi, est mauvaise ; il vaudrait infiniment mieux travailler à les rapprocher qu'à les désunir. On dit que la critique de l'éloquence moderne de la chaire et des sermonnaires contemporains est une inconvenance ^ et retombe sur la religion même. Le respect

i On se rappeUe que quelques tentatives de ce genre ont été faites assez récemment dans une des principales feuilles périodiques de la capitale. Mais la pudeur religieuse (nous en avons beaucoup) s'est effarouchée; la piété timorée a fait crier sa peur ; on dit que les puissances ecclésiastiques sont intervenues et l'essai, promptement discontinué, n'a point été repris. H semble qu'on ait craint de voir reparaître le vieil esprit d'invectives contre la chaire, dont le plus scandaleux exemple est peut être le dialogue d'Esrasme, intitulé : Le Prêcheur (4* de la v^ division). Nos voisins entendent autrement la liberté de discussion, veulent autrement que chacun réponde de ses œuvres, et croient la religion de force à résister aisément à l'examen des travaux qui la publient et la défendent. 11 a paru en Angleterre, dans un recueil mensuel accrédité , une longue série d'articles

humain, à défaut du respect religieux, se rérolte ; mais la pire des inconveDasces n*est-elle pas le dédain? Le silence etroubli sont plus offensants et plus préjudiciables que Texamen le plus sévère; ce qui n'est pas surveillé et critiqué, n*est pas défendu et

biographiques et de jugements littéraires sur les prédicateurs les plus suivis des différentes églises; Tauteur s'est déguisé sous le pseudonyme d'Onésimus; depuis Tévéque de Londres jusqu'aux prédicateurs dissidents, tout le monde y figure. Ces revues parfaitement sérieuses, pieuses, indépendantes, écrites avec un talent véritable, abondent en remarques aussi justes que bien exprimées. La série a fait assez de sensation pour donner lieu à des réfutations animées et à de nombreuses imitations. Le recueil a été réimprimé en 3 vol. in-8*, qui ont paru en 1809, 1812 et 1816, sous leur ancien titre: The PulpU, la Chaire. L'ouvrage est peu connu de ce côté du détroit, el peut-être n'en existe-t-il à Paris d'autre exemplaire que le mien. Cet exemple montre très-bien jusqu'où l'esprit religieux du protestantisme sait porter la liberté d'examen et la confiance en la puissance de la vérité. Longtemps on a vainement cherché à en découvrir l'auteur; et en effet, il est porté parmi les NichtenthxUlte pseudon^men du vaste recueil de Wel- 1er {Worterbueh der psmdonymen, von Emil Weller, Leipsig, 1856, p. 217). Grâce à l'obligeance d'un ami, j'ai pu faire faire quelques recherches à Londres ; le résultat en est assez curieux; l'ouvrage est devenu assez rare pour que le Britith Muséum n'en possède que le premier tome, et chose assez singulière, ce volume porte une note indiquant que l'auteur est P.-L. Courier. Évidemment, le célèbre pamphlétaire, l'éditeur et le traducteur de la pastorale de Longus , avait un homonyme parmi les critiques anglais^ ou le British Muséum laisse subsister sur les gardes de ses volumes d'étranges erreurs bibliographiques; il est bien inutile de discuter si P.-L. Courier a pu prendre part

dégénère ; le manque de censeurs amène un laisseraller fatal ; aucun artiste ne soignera une œuvre que personne ne condescend à juger. A vrai dire, la critique n'est pas absente; elle est tacite, privée, anonyme ; nous pouvons dire, comme Antoine dans le dialogue de Cicéron : « Chaque fois que npus par- » Ions en public, il y a jugement porté sur » nous ^ » Ce sont les auditeurs habituels qui se chargent de le prononcer sans contrôle de publicité; cette critique n'est pas moins révère, injuste, moqueuse, et la chaire en recueille les in-

è noe publication pareille. Je ne songeais plus qu'à m'adresser ao fameux journal Notes and Queries, dans lequel toute l'Angleterre s'interroge et se répond sur toutes les matières possible», lorsque aiguillonné par l'étrangeté extrême de l'indication que porte le volume du British Miueum , le bieuTeillant chercheur se mit de nouveau en quête et après avoir feuilleté en vain les revues et les dictionnaires du temps, il s'assura enfin^ par l'entremise d'un libraire de Londres qui a un dépôt considérable d'ouvrages religieux, qu Onésimus est le pseudonyme de M. Temy, graveur de la banque d'Angleterre qui se retira des affaires et devint pasteur d'une petite église dissidente à Shoreditch. On lui doit en outre deux volumes de lettres sur des sujets de piété et la réimpression de divers ouvrages religieux.

Le seul ouvrage français de ce genre qui soit venu à ma connaissance remonte au dernier siècle : Lettret sur les ouvrages de piété par l'abbé Joannet, in-12, Paris 1754, et années suiv. C'est un recueil périodique d'extraits de sermons et de jugements sur les prédicateurs de l'époque.

* QuoUes dicimos, toties de nobis judicatur. (De OraU i, S7).

convénients, sans y trouver roccasion d*un progrès.

Si les prédicateurs sont à ce point mis à Técart et tenus en dehors du mouvement des esprits, si Tindifférentisme trouve commode de les respecter assez pour les laisser complètement dans rombre;.si leur devoir néanmoins est de ne céder à aucune velléité de langueur dans leurs études et leurs efforts, c'est celui des corps qui administrent nos églises de les encourager et de les so\itenir. Il importe que nos consistoires et nos conseils presbytéraux se pénètrent de cette vérité que tout organisation du ministère, tout partage de ses diverses fonctions qui risque de rendre impossibles aux pasteurs les heures d*étude et qui les forcerait de retrancher sur le soin de leur prédication, cache un très-grave préjudice porté aux intérêts de la religion.

On compte en France huit cents pasteurs protestants, et environ cinquante mille prêtres catholiques ; c'est un fait reconnu et incontestable que notre clergé compte, proportion gardée, un plus grand nombre de prédicateurs d'un véritable talent ^ Notre Église

^ L'auteur catholique sur l'art de la chaire qui rend le mieux justice à la prédication protestante, en accompagnant, U est vrai, ses éloges de réserves et de restrictions qui les affaiblissent, est, à ma connaissance^ l'abbé Gros de Besplas. « En laissant l'intervalle qui convient, j'ose, « dit-il, y> faire paraître ici les orateurs prolestants. Leur méthode pour le

doit être attentive à conserver cette prééminence ; ses conducteurs ont droit saintenoent de s'en enorgueillir, et contribuer dans la limite de leurs pouvoirs à la maintenir est une des marques de zèle que les troupeaux attendent.

Aussi, je voudrais qu'il fût établi à Montauban et à Strasbourg des concours de prédication '. Les étu-

fond approche plus que la ndtre da vrai but de la prédication religieuse. Veulent-iis établir un dogme, un point de morale: ils choisissent dans TÉcriture l'endroit où cette vérité est le mieux enseignée: ils y rapportent les autres textes qui conyiennent au sujet; ils règlent leur plan sur ce modèle; ils ne déterminent le sens d'un passage que sur ce qui suit ou ce qui précède ; dès lors le discours est sûrement solide et édifiant. Le fameux ministre Saurin est digne de servir d'exemple en ce genre. S'il traite un sujet, c'est toujours l'Écriture qui lui sert de guide et de base ; il enchaîne ce qui précède à ce qui suit; on voit toujours dans cet auteur une instruction profonde, pleine d'autorité et qui ne laisse presque jamais rien à désirer» (Essai sur l'Éloquence de la Chaire, p. 62.)

' Si mes informations sont exactes, la question des moyens à prendre pour améliorer la prédication a été soulevée dans tes dernières sessions du Consistoire supérieur des Églises de la confession d'Augsbourg et a fait le sujet de graves délibérations. Les inspecteurs ecclésiastiques auraient reçu le mandat d'en conférer ensemble ; un rapport étendu serait résulté de cet examen. Les vues, on le conçoit, n'ont pas été unanimts, et la question doit être reprise. Il s'agissait de la fondation d'un ta séminaire pratique i\ ( Prediger-Seminar, comme ces institutions sont nommées en Allemagne) ou d'une quatrième année d'études pendant laquelle les candidats, déjà bacheliers en théologie, se livreraient à des essais divers de prédications et

diants de dernière année, avant de quitter la faculté, seraient appelés à prêcher sur des textes librement choisis devant les professeurs, les fidèles et un certain nombre de pasteurs et d'anciens de nos principales églises députés par leurs consistoires respectifs pour assister à ces épreuves et en rendre compte à leur retour. Ces rapports deviendraient des notes à consulter au besoin. Nos jeunes ministres n'ont pas assez l'occasion de se faire connaître ; il est difficile de leur ouvrir la chaire de nos temples ; eux-mêmes quelquefois reculent devant la frayeur d'occuper celles des grandes villes. Au moyen de ce concours, ils cesseraient d'être totalement étrangers aux églises éloignées du domicile de leur famille. Les conducteurs de nos troupeaux auraient une première idée de ceux à qui plus tard ils devront peutrétre adresser vocation ; en cas de suppléance temporaire d'un pasteur malade» ou de suppléance fixe d'un pasteur âgé ou infirme, en cas de places d'auxiliaire à pourvoir, la liste des candidats serait comme dressée d'avance, et la prédication protestante, on peut l'espérer, aurait un moyen de plus de se tenir à la hauteur qu'elle doit conserver.

de catéchismes. On ne saurait trop applaudir à ces efifortSi et l'on peut demander ce qui empoche l'Église Réformée d'entrer dam cette Toie.

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