XXVI. — RESPONSABILITÉ
son élocutioi, quand on est forcé de parler, tantôt avec eflîision, parce qu'on est convaincu, tantôt avec babileté, parce qu'on ne Test pas ; le glaive à deux tranchants de la Parole (Héb. iv, 12) frappera naal, si en le maniant on doit prendre soin d'en émousser toujours un côté.
Erasme a dit : « La première condition pour » réussir à persuader est drainer soi-même ce que » Ton persuade aux autres ; à celui qui chérit sa conj» viction, cet amour même communiquera Tardeur » de réloquence, et la puissance de renseignement » sera surtout augmenté, si Ton découvre en Tora- I» teur ce qu'il enseigne ^
Rotterdam et publié pour la première fois par Yan Der Hoeren dans son Essai biographique déjà cité (page 946). a Ante omoia » requiritur ut ipsi affectifeus, quos in aoditoribus excitare ou- » pimus, vacui non simus, ne yerba extremis tantum labiis » bœrere, non aulem ex animo procedere credantur. » P. de Limborcb, le petit neveu d'Episcopius, le correspondant de Locke, un des théologiens les pkis laborieux et les plus érudits de son église et de son époque, né en 1663, mort en 17 It, doit compter parmi les rares prédicateurs de ce temps qui ont porté l'improvisation en chaire. (Yan Der Hoeven, Dissertatio dePh. a Limborch, SI). Un des premiers aassi»|il renonça au mauvais goût, au langage figuré, à l'afféterie qui trop souvent déshonorait encore la chaire. C'est le témoignage que lui rend deux fois Jean Le Clerc, dans l'oraison funèbre qu'il prononça sur sa tombe et l'article quMl lui a oottsacré, tome XXIY de la Bibliothèque choisie (Art. 5. p. 364).
* Prs^num igitiar ad persnadeiidum eflt,ftistre ^od madet;
«> Que le prédicateur conçoive bien ai son esprit * la grandeur de Bieu, la vérité de ses enseignements » et la justice de ses préceptes, qu'il ait un véritable » amour pour la vertu^ une véritable haine pour le j» vice, une grande tendresse de cœur pour les pauvres quand il les recommande à la charité des ri- » ches, et qu'il brûle d'un ardent désir du sahit de » tous ses auditeurs ; estant ainsi touché, il fera » paraître aisément fémotion intérieure de son âme » par sa prononciation, l'accommodant à chacune de » ces passions ^
» Que l'orateur sacré parle donc par un sentiment » qui lui remplisse le cœur et qu'il ne craigne point ; » il saura ce qu'il faut dire ; il sera entendu ; il par- » lera avec autorité et non pas comme les Scribes » (Matt. vu, 29). Le secret du peu d'influence qu'ont souvent nos exhortations, ce secret que nous cher- » chons dans l'indocilité des autres hommes , est » presque toujours au fond de notre propre cœur ; » demandons-le-lui ; il nous le dira^. »
âmanU pectas ipsum suggerit orationis ardorem ; et ad doctrio» efflcaoiam plurimum adfert moment! si qu» dooes alios, io te i pso prœetes. {EceUsiattœ, p. 40. EdiUon d'Anyers, 1689).
* Le Faucheur. Ttuité dé Inaction de Voratmr, p, lis.
2 Ces lignes sont extraites d'un très-remarquable morceau sur l'Éloquence de la Chaire qu'on peut lire dans Edition et Chrit' Itanttme» le dernier recueU publié par Sam. Vincent arec le
31Î XXYI. — RESl>ONSABÎLrrÉ
En un mot, le prédicateur de l'Évangile est tenu de pouvoir, du haut de la chaire que le souverain Pasteur des âmes lui a confiée, dire, comme saint Paul aux Corinthiens : Nous ne falsifions point la Parole de Dieu ; nous la prêchons en Christ avec sin^ céritéj de la part de Dieu et devant Dieu (2 Cor. ii, 17) ^ ^
concours de son collègue M. le Pasteur Fontanè8(1830, p. 190.) Dans le tomeXXYIIde l'Ântologie de Florence, en annonçant la réimpression des sermons de deux prédicateurs catholiques, Turchi et Segneri, les éditeurs ont inséré comme introduction ces réflexions, reproduites par une main anonyme, celle peut être de Vincent lui-même, dans le recueil de Nimes. En terminant, raQteur,qui appuie avec force sur la nécessité de conformer la prédication à Tesprit de la génération qui l'écoute, ajoute : « Je suis loin de me flatter que tout le monde re- » connaisse la justesse et l'opportunité de ces réflexions. » Qui sait si quelques-uns ne m'auront pas trouvé trop philoso- )» phe et d'autres trop religieux? Je ne me défendrai ni de » l'une ni de l'autre de ces accusations; j'avouerai au conx> traire que je désirerais voir Unir un peu plus de philosophie » à la religion et un peu plus de religion à la philosophie. »
' Le mot sincérité f dans l'original, a une force et une beauté qui disparait dans nos versions modernes. Il désigne, selon l'étymologie, tout objet qui exposé à l'éclat de la lumière du soleil ne perd rien à l'examen et apparaît pur, sans tache, sans adultération ; telle est la sincérité, l'intégrité de la prédication de l'a* pôtre sous le regard de Dieu môme, connue de Dieu comme l'est de nous tous un objet que sous nos regards le soleil éclaire de ses rayons. Et à ce propos, je ne puis me défendre défaire remarquer qu'en prêchant sur le texte, il y a un exorde facile on une péroraison flrappante à tirer de ce sens étymologique; tant
ra LÀ PRÉDICATION. 343
Un autre sentiment religieux, indispensable au succès delà prédication, est ce mélange d'élévation, de gravité et de charité qui seul donne à Féloquence de la chaire cette qualité spéciale que Ton nomme l'onction et qui est plus facile à reconnaître par ses effets qu'à définir. Selon le Dictionnaire de VAcadémie, l'onction est « ce qui dans un discours, dans M un écrit louche le cœur et porte à la dévotion et à » une sorte d'attendrissement. » Il est permis d'en appeler de cette définition, qui a le défaut d'assimiler, de confondre Fonction dans le style et l'onction dans le débit. Ce caractère, assez rare dans le style cil ses fugitives nuances se reconnaissent à peine, appartient moins à l'écrivain qu'à l'orateur, et il est tellement particulier à l'âoquence de la chaire que, seiile entre toutes, celle-ci le peut revêtir. L'onction n'est de mise ni au barreau, ni à la tribune^ ni dans les chaires aeadàuiques velle y serait le plus souvent hors de sa place et toucherait au ridicule ; à peine, dans un plaidoyer, sur des intérêts de premier ordre, sur des questions d'honneur, ^ur des devoirs ou des discordes de famille, sur des discussions de vie et de mort, à peine est^l possible d'y recourir à de courts
U est yrai qu'il ne faut point prêcher sur une version ayant de ravoir comparée au texte. (Voir aux mots £{Xtxp(veia et EOoxfiviii^ \9» L^ûftues de Schleoflner et de Bretsofaneider).
314 XXYI. — RESPONSABILITÉ
intervalles et au fort d'une péroraison. Dans la chaire. Fonction vient Je plus souvent à propos; elle supplée, jusqu'à un certain point, à l'éloquence ; souvent elle vaut mieux; elle naît de la force des sentiments et non des ressources de l'art; elle s'inspire de la conviction pressante et multiple de l'œuvre à faire et de la faiblesse de l'ouvrier ; elle est à la fois tendre et sérieuse ; elle est un composé, dirai-je? d'élévation d'esprit, de gravité et de charité. Sans doute, cette élévation peut se dénaturer jusqu'à l'emphase; cette gravité, jusqu'à l'affectation ; cette charité, jusqu'à l'afféterie, et l'accent de l'onction disparaît dans le manque de naturel. Mais lorsque de fâcheuses habitudes oratoires n'en contrarient point l'expression, lorsqu'elle déborde d'un cœur vraiment touché, l'effet est immanquable; elle ressemble alors à ces fleuves profonds et tranquilles qui roulent doucement le long de leurs rivages, en y déposant une féconde et salutaire humidité. A vrai dire, elle est une émotion, et en conséquence, il serait vain et dangereux de la rechercher toujours ; mais il est impossible qu'un prédicateur sincère et consciencieux n'y arrive jamais ; l'auditoire en est touché de la façon la plus salutaire ; elle témoigne au fond des cœurs de la puissance de la religion, et comme elle n'est point un artifice d'éloquence, mais un fruit de pensées vrai-
DB LA PRÉDICATION. 3i5
ment évangéliques, le devoir de tout prédicateur de l'ÉvaDgile est de se nourrir de ces pensées et de maintenir constamment son ministère sous leur influence.
Je pose la plume non sans quelque espoir d'avoir écrit des pages utiles à nos chères églises dont la chaire sera toujours ce que notre vieux psautier appelle « la tour haute et munie, » et à mes jeunes collègues qui ont la gloire de ses 300 ans de succès à soutenir ; je termine, puisque j'ai touché à la question morale, par une seule pensée de plus sur laquelle nous serons tous d'accord : Celui-là sera toujours un mauvais prédicateur qui ne se rappellera pas, chaque fois qu'il officie, le passage si beau et si vrai de saint Paul (1 Cor. iv, 7) : Qu'as-tu que tu n'aies reçu? et si tu Vas reçu, pourquoi t'en glorifier , comme si tu ne V avais pas reçu?