CONSIDÉRATIONS PARTICULIÈRES ET EXCEPTIONNELLES
Il est des cas particuliers où l’âge et la position de l’élève doivent être pris en considération sous le rapport de son avantage à venir; s’il est très-jeune, s’il est trop récemment admis dans l’École et s’il a sur ses antagonistes une appai’ente supériorité que sa grande jeunesse ne manque jamais de rehausser ou même d’exagérer dans l’esprit des auditeurs, on risque de nuire à ses progrès, de les arrêter même pour toujours en lui donnant le premier prix; on le prive trop tôt de l’instruction qu’il peut recevoir et du bon effet de la rivalité dans les concours, attendu que, d’après le règlement, il n’a plus qu’une année d’él iules à faire dans la classe. On risque
egalement enfin de favoriser une précocité qu’il est prudent de retenir.
Si au contraire, l’élève qui a précédemment obtenu Circonstances
. . . favorables
un second prix est plus âgé et depuis plus longtemps À rélève le plus admis dans l’École que les autres, on peut avoir égard à ses années d’études dans la classe de violon, puis- terminées, a qu’alors, s’il n’avait pas le premier prix, il ne lui serait plus permis, après un troisième essai, de se présenter à un quatrième concours, et d’espérer la récompense qu’il est quelquefois dans le cas de mériter par ses longues études, ses épreuves et sa persévérance, et, s’il obtient d’ailleurs les points essentiels, cette raison d 'études terminées (dans la classe) peut achever de déterminer le choix en sa faveur, pourvu que la supériorité d’un de ses antagonistes laisse du doute.
Le président informe les jurés du cas particulier dont il s’agit et des circonstances favorables à l’élève (1).
La conscience des jurés pèse ce considérant de plus, lc jury
. en décide au
et le jugement est rendu, comme a 1 ordinaire, a la ma- gcrulin. jorité des voix du scrutin.
Cette mesure est prise dans l’intérêt même des élèves en ce qu’elle seconde la marche générale des progrès et qu’elle saisit l’occasion d’encourager le travail. L émulation qui doit être excitée sans doute dans les progrès du
(1) La colonne IV du tableau indiquant le nombre d’années d études faites dans la classe de violon, met à même d'apprécier les progrès moyens relatifs des élèves, ainsi que la position particulière dont il est question ici.
Jugement rend»
en définitive pour le plus grand avantage de tous.
Autre mode de concours vaguement proposé.
Raisons pour le rejeter.
mécanisme et du talent, ne doit pas letre moins dans la conduite et dans la persévérance, ce grand point d’appui du succès. Un premier prix n’est point, d’ailleurs, un brevet de talent, mais un gage d’espérance, et il y a loin de ce premier prix de l’École à une belle et solide renommée, ce grand prix du vrai mérite,
L administration est attentive à tout considérer, tout compter, tout peser pour que le jugement soit équitable dans son ensemble comme dans ses détails, et pour qu’il tourne non-seulement au profit de l’art, mais encore au plus grand avantage moral de tous.
Quelques personnes, à diverses époques, avaient paru d’avis de juger les concurrents sur l’exécution d’un morceau qu ils auraient appris seuls, d’eux-mêmes, et en quelques heures.
D’après tous les développements que nous avons donnés h la manière dont on doit considérer le concours, nous ne pensons pas que ce moyen de juger puisse être admis. Cette marche nous paraît prématurée en ce que l’élève ne doit être abandonné à lui-même qu’après s’être nourri de bonnes traditions et setre suffisamment familiarisé avec les règles de l’art ; l’épreuve demandée serait délicate pour bien des professeurs expérimentés et le résultat n’en serait même pas toujours heureux. On ne se propose point, dans les concours, de trouver d’emblée un homme de génie, on ne fait point de génies dans les écoles, ils y arrivent tout faits ou s’y développent même
quelquefois plus tard que les autres. Le but d’une école est, à la vérité, de faire éclore ce germe créateur ; mais avant de prouver ce que Ton peut inventer, il faut d’abord montrer ce que l’on sait faire. 11 s’agit ici de connaître le fruit du travail, il faut aller au fait, et si, tout à coup, au milieu de l’épreuve, on voit briller l’éclair du génie, salut au météore qui nous annonce le feu sacré ! Nous en sommes éblouis avec ravissement! Mais il ne faut point nous en laisser aveugler. Veillons à ce que les qualités solides accompagnent ce don du ciel pour alimenter sa flamme! Que l’instruction lui ouvre toutes les voies pour s’élever aux plus hautes régions et pour répondre à sa céleste origine.
L’instruction, pour être complète, doit disposer le talent à prendre des directions diverses analogues aux facultés naturelles de chacun. Ainsi, le prix est destiné au violon solo, non-seulement pour donner plus d’élan aux élèves qui se sentent appelés à devenir virtuoses, mais aussi pour augmenter, par le travail de préparation qu’il exige, les moyens de ceux qui ne peuvent se distinguer comme concertants, et que d’autres inclinations et d’autres études font devenir habiles chefs d’orchestre, ou bons professeurs, utiles symphonistes, etc. — Nous avons essayé de le démontrer ailleurs. (Voyez l’article du Violon, Nouvelle Méthode, 1835.)
On a craint (non sans quelque fondement avant les modifications dont on vient de parler) que l’élève ne se modelât tellement sur le maître qu’il n’en perdît
Le concours a pour but de faire connaître le résultat du travail
et le degré d’espérances.
École instituée pour favoriser les diverses directions à donner au talent, selon les dispositions de chacun.
bientôt son individualité dans l’exercice de son art; mais on a cherché depuis deux années à prévenir ce grave inconvénient en laissant consciencieusement à l’élève l’invention des variantes, des ornements, des tournures et des suspensions. Au surplus, il aura le reste de sa vie pour agir d’après ses propres impulsions, nous voulons dire d’après celles qui sont inhérentes à lui-même, tandis qu’il n’a qu’une époque, un moment, pour retenir et s’approprier cette suite d’observations, fruits de l’expérience qui le met à même d’aller plus loin que ses devanciers, ayant ainsi un point de départ plus favorable.
Un bon professeur ne tient point, d’ailleurs, son élève dans l’esclavage : il l’exerce toujours à marcher seul, mais il l’arrête au bord de l’abîme. Constamment occupé à tirer de lui l’étincelle, il se garde bien de lui ôter ce qu’il peut avoir d’audace et même de témérité, mais il ne l’abandonne entièrement à lui-même que lorsqu’il en est temps, quand il possède assez bien le mécanisme de l’instrument pour se livrer à la poétique de l’art.
On a souvent confondu, à cette occasion, la tradition avec la routine : la tradition, appliquée à l’instruction musicale et particulièrement à l’étude d’un instrument, est la mémoire des faits ; c’est une suite d’observations redites d’âge en âge; si les observations ont été justes, si les procédés sont reconnus bons, la tradition se convertit en préceptes de l’art, il faut la suivre. Mais, si l’art s’est enrichi de procédés nouveaux, si de nouvelles dé-
couvertes ont été faites, vouloir suivre en tous points la même tradition , c’est tomber dans la routine. Notre siècle offre sagement le secret de prévenir ce danger en remettant tout en question. C’est, en fait d’art, le meilleur moyen d’étendre la sphère des connaissances et d’empêcher la routine de prendre pied dans les écoles sous prétexte que le maître l'a dit.
Il ya donc une bonne et une mauvaise tradition ; toutes deux s’appuient sur l’observation, mais la première est confirmée par un nouvel examen, tandis que la seconde ne saurait l’être en ce qu’elle n’a point suivi les progrès de l’art. Cette dernière espèce de tradition, ainsi que nous l’avons dit, fait tomber dans la routine. Pour éviter cet écueil, le professeur cherche avec son élève tous les moyens de faire mieux; ce travail, fait de bonne foi, confirme la tradition ou les mène tous deux à de nouvelles découvertes : le maître, ne donnant point ses préceptes pour des oracles, est toujours à temps de revenir sur quelques erreurs, et l’élève, plus pénétré d’une vérité qu’il a lui-même mise au creuset, est dans la voie la plus sûre pour ses progrès : il sait réfléchir.
De cette manière, il n’est point à craindre que l’élève perde son individualité, c’est-à-dire qu’il devienne simplement un imitateur; les hommes les plus distingués dans leur art se sont montrés supérieurs surtout par l’originalité de leur talent, et cependant tous ont commencé par suivre une bonne tradition ou, en d’autres
Deux espèces de traditions :
l’une bonne, l’autre ' mauvaise.
Routine.
Moyen de l’éviter.
L’individualité de l’élève ne peut risquer de se perdre.
termes, une bonne école, et tous ont ensuite enrichi cette tradition de leurs observations et de leurs propres découvertes.
Essai à faire en Au surplus, comme il est bon de tout essayer et que devant'icccmi âé, n0lls tenons moins à faire prévaloir nos opinions qu a à l’examen qui suivre, autant qu’il nous est possible, une saine doc-
préccde l’époque . ...
des concours. trine, nous désirons que rien ne soit négligé de ce qui
peut mener à bien juger les élèves. On pourrait donc
les entendre sur des morceaux qu’ils auraient appris
seuls, dans un temps donné, dans quelques heures ; mais
cet essai devrait être fait en particulier, devant le comité,
à l’examen qui précède les concours, et l’on verrait
alors s’il y a lieu à employer ce dernier mode en public
ou à le rejeter comme nous le pensons.
Nécessité de déterminer et d’établir un mode d’examen et d’admission des aspirants.
Nous devons terminer nos observations relatives aux jugements des concours en provoquant une mesure qui s’y rattache d’elle-même, puisqu’elle remonte aux principes de ces jugements. Nous voulons parler d’un mode d’admission des aspirants.
Toute décision qui ne dérive point d’un principe aussi positif qu’il est possible, doit être essentiellement vi¬
cieuse.
C’est donc le choix le meilleur fait parmi les aspirants, qui seul peut offrir le meilleur résultat parmi les élèves et devenir, plus tard, la plus solide garantie d’un jugement équitable. C’est à ce principe qu’il faut remonter afin que la justice puisse présider aux premiers in-
diccs du talent de même qu’aux premiers pas de l’élève, et puisse le suivre ainsi jusqu’au point où l’on doit le faire arriver.
Pour prévenir des mécomptes, qui ne sont, que trop fréquents, on devrait donc chercher à connaître, à éprouver, par toutes sortes de moyens, avant l’admission, quelles sont les dispositions et les facultés naturelles et spéciales de l’aspirant. On ne s’explique point ici sur la nature et l’étendue de ces moyens, ce qui serait l’objet d’expériences multipliées et de mûres délibérations.
Les facultés naturelles une fois bien reconnues, les âmes tièdes en abuseraient sans doute, se reposant suices qualités matérielles et négligeant l’étude à défaut de la force de volonté si nécessaire pour tirer parti des dons de la nature, mais les vrais artistes, dont le cœur est chaud et la volonté ferme, ceux-là qui se verraient, pour ainsi dire, élus par la Providence, avec quelle foi, avec quel amour ne travailleraient-ils pas à accomplir leur noble destinée !