‹ Observations sur diverses recensions de la collection canonique d'Anselme de LucquesChapitre 3 sur 3 · VII · texte numérisé non relu

VII

En y regardant de près et en tenant compte de certaines omissions et de l'addition de certains chapitres non numérotés, j'ai relevé dans le livre VI 26 fragments qui ne figurent ni dans la forme primitive ni même dans les formes B et G. Des observations analogues pourraient être faites sur d'autres livres, si bien qu'il serait facile d'établir une longue liste des additions par lesquelles le texte BB se distingue nettement des textes A, B et G. Ces additions sont empruntées aux mêmes sources qui ont fourni les matériaux de la partie primitive de la collection ; j'y remarque aussi quelques fragments des Capitulaires, quelques chapitres tirés des lettres d'Alexandre II et de Grégoire Vil et divers extraits des décrétales d'Urbain II.

D. — Non seulement la forme BB contient un plus grand nombre de fragments que les autres formes, notamment que les formes A et B ; bien plus, le canoniste qui est l'auteur de la forme BB s'est, en maintes reprises, attaché à combler les lacunes que le premier rédacteur de la collection avait laissées dans de nombreux textes qu'il n'avait extraits de la source originale qu'en y pratiquant des coupures. En voici un exemple : un texte de pseudo- Victor qui commence ainsi : Victor. . . Theophilo. Ad Apostolicam delatum est Sedem. . .

1 Le chiffre qui n'est point placé entre parenthèses indique le nombre des chapitres mentionnés à la table. Le chiffre placé entre parenthèses indique le nombre des chapitres présents en fait.

2 Ce chiffre 210 ne concerne que les chapitres numérotés. Suit (fol. 2o4-2i2 du manuscrit) une série de fragments non numérotés qui peuvent se rattacher au livre VII.

RECENSIONS DE LA COLLECTION CANONIQUE DANSELME DE LUCQUES. /j53

(L. II, c g ; Hinschius, Decretales Pseudo-Isidorianœ, p. 128), se trouve, dans la recension BB, augmenté de ce passage 1 , omis dans les formes A et G : Placuit ut accusatUs vel judicatus à comprovincialibus in aliqua causa episcopus licenter appellet et adeat Apostolice Sedis Pontificem qui aut per se aut per suos vicarios ejus retractari negotium procuret, et dum iterato judicio Pontifex causam suam agit , nullus in loco ejus ponatur aut ordinetur episcopus ; quoniam quamquam comprovincialibus . . . Ici reprend le texte des formes A et G. — De même au livre VI, c. 102 (g3 de la forme A), un texte d'une Fausse Décrétale de Pelage II sur la translation des évêques (Hinschius, p. 726) qui, dans les formes A, B et G, s'achevait à ces mots, utilitas petsuaserit, se continue dans la recension BB, par deux phrases qui occupent huit

lignes dans l'édition d'Hinschius : Nullum enim ex his aut aliis

auctoritate prestent. Encore une fois, ce ne sont pas là des faits isolés ; on en pourrait constater beaucoup d'analogues. Il est donc certain que l'auteur de la forme BB a fréquemment eu recours aux sources originales pour compléter les textes qu'il ne trouvait qu'à l'état fragmentaire dans la recension primitive.

Ainsi la recension BB est un texte corrigé et complété avec beaucoup de soin. J'ajoute qu'il me paraît se rattacher au texte A plutôt qu'au texte B. Quant à la date et au lieu d'origine de cette recension, je crois qu'on peut proposer les solutions suivantes : i° la recension BB, postérieure au pontificat d'Urbain II, dont elle a incorporé des décisions, date probablement du temps de son successeur Pascal II ; 2 elle a pour patrie Lucques. Il n'est pas inutile d'insister sur les arguments qui conduisent à cette attribution à l'église de Lucques de la recension BB.

Remarquez d'abord que la recension s'ouvre par une formule d'affranchissement rédigée au nom de l'évêquede cette ville à l'usage de son église 2 . En second lieu, au cours des chapitres non numérotés

1 On lit dans les autres recensions : Unde ità constitutum liquet à tempore apostolorum et deinceps, comprovincialibus episcopis accusati causam pontificis scrutari liceat. Tout le passage indiqué ci-dessus, qui est, dans le texte original d'Isidore, compris entre ces mots: Et deinceps. . . quanquam comprovincialibus, a été omis dans les anciennes formes du recueil d'Anselme de Lucques.

2 Auctoritas ecclesiastica . . . cf. Mansi, XVI, p, 8g5.

qui suivent leVIP livre, on trouve une bulle de Pascal II concernant le monastère de Saint-Fridien de Lucques (Jaffé-Wattenbach, n° 6/192; Latran, 6 mars d'une année qui pourrait bien être 1109 si l'on rapproche cette bulle du n° 6226 du même recueil). De même, tout à fait à la fin du manuscrit Barberini ont été insérées après coup deux bulles d'Innocent II concernant le même monastère (Jaffé-Wattenbach, n os 7858 et 8167) 4 . Enfin, la recension BB est la seule qui soit précédée d'un titre attribuant la collection à Anselme de Lucques; évidemment l'auteur de la recension, qui a répété à trois reprises le nom d'Anselme, a tenu essentiellement à mettre en lumière ce fait qu'Anselme a composé la collection, fait indifférent pour ses devanciers, mais intéressant pour lui-même, parce que sans doute il appartenait à l'église de Lucques.

Je conclus de tout ce qui précède que la recension BB représente un texte revu, corrigé et notablement augmenté, vers le temps de Pascal II, par un clerc de Lucques.

Bibl. Nat. Latin 12à50-12à51.

On trouve à la Bibliothèque Nationale, sous les n os i245o-i2/i5i du fonds Latin, un exemplaire en deux volumes de la collection d'Anselme de Lucques copié en une belle écriture du xvn e siècle. Le manuscrit provient de Saint-Germain-des-Prés ; c'est à Saint-Germain qu'il a été exécuté.

En étudiant ce manuscrit, je suis arrivé à la conclusion qu'il ne reproduit point une forme ancienne du recueil d'Anselme. Les sept premiers livres représentent exactement la recension BB, c'est-à-dire le manuscrit Barberini ; les six derniers livres sont conformes à la recension G.

L'auteur du manuscrit s'est d'ailleurs préoccupé de compléter les

i Ces deux bulles ont été publiées dans l'ouvrage déjà cité de Sarti (2 édition, II, p. 282) d'après le manuscrit Barberini. Le recueil de Jaffé-Wattenbach ne renvoie pas, ainsi qu'il aurait pu le faire, à la première édition de Sarti ; naturellement il ne renvoie pas à la seconde qui lui est bien postérieure. En outre, il date la seconde de ces deux bulles du Latran, i4 mars (ii38-ii42), tandis que d'après Sarti la bulle est datée du Latran i4 octobre.

RECENSIONS DE LA COLLECTION CANONIQUE d' ANSELME DE LUCQUES. 455

textes qu'il réunissait. Il a indiqué toutes les différences existant entre les sept premiers livres de la recension BB et les mêmes livres, tels qu'ils se présentent dans le Vatic /4g83 (manuscrit du type C) 1 . Bien plus à la fin des sept premiers livres, c'est-à-dire à la fin du volume i245o, il a réuni les textes du Vatic. Ag83 qui ne se rencontrent pas dans la recension BB. Enfin, il a en plusieurs cas rectifié les erreurs de numérotage de la recension BB, ce qui explique le désaccord qui se manifeste parfois entre les numéros de notre manuscrit et ceux du manuscrit Barberini.

Ainsi le manuscrit de la Bibliothèque Nationale ne représente qu'une combinaison factice des types BB et C. L'auteur en est vraisemblablement dom Luc d'Achery, le célèbre bibliothécaire de Saint- Germain qui s'est occupé particulièrement du recueil d'Anselme. Il avait à sa disposition la recension A, représentée par le vieux et excellent manuscrit delà Bibliothèque Nationale i25rc), qui était alors à Saint-Germain ; il ne l'a point prise pour base de sa recension. Nous savons par Baluze qu'il s'était procuré la copie du manuscrit Barberini ; sans doute il fit de même pour le Vatic. 4o83, et c'est à l'aide de ces deux copies qu'il composa le texte du manuscrit i245oi245i. Il obtint ainsi une recension beaucoup plus abondante que celle du manuscrit 12619 (manuscrit du type A), mais fort éloignée de la forme primitive du recueil d'Anselme.

Le manuscrit de d'Achery est l'original d'une copie qui se trouve actuellement à l'Université de Leipzig 2 ; elle a appartenu à Haenel. C'est d'après le texte de d'Achery que Savigny a dressé la table des textes de droit romain contenus dans la collection d'Anselme de Lucques. C'est d'après le même texte que Wasserschleben a publié, en i83q, un certain nombre de fragments du XI e livre ou pénitentiel

1 On rencontre très fréquemment, en marge du manuscrit de Paris, la mention in Vat. deest. Chaque fois que cette mention se rencontre, elle concerne un texte qui figure dans le manuscrit Barberini et qui ne se trouve pas dans le Vatic. 4o83 ; le manuscrit du Vatican auquel il est fait allusion n'est donc pas, comme l'a pensé M. Gonrat (Geschichte, I, p. 364, note 7), le Vatic. 1 364 - Aucune mention de ce genre ne se présente dans les six derniers livres du manuscrit de Paris. C'est que pour ces livres le manuscrit Barberini fait défaut; l'auteur du manuscrit de Paris n'avait plus pour guide que le Vatic. 4983.

2 Cod. Lips. 35 2 8.

A56 P. FOTJRNIER.

d'Anselme de Lucques i . C'est la copie conservée à Leipzig qu'a utilisée M. Friedberg, le savant éditeur du Corpus juri canonici. Enfin c'est la copie de Leipzig qu'a consultée M. Gonrat, pour rédiger son Histoire du droit romain®. Ainsi les principaux érudits de ce siècle qui ont traité des collections canoniques n'ont connu le recueil d'Anselme que par une compilation factice rédigée au xvn e siècle, peut-être pour réaliser un projet d'édition qui n'a pas , été mené à bonne fin et qui en tous cas, semble conçu d'après des principes erronés.

Vatic. 1361.

Le manuscrit i36i du Vatican, datant de la première moitié du xn e siècle, a été transcrit sous le pontificat d'Innocent II (i i3o-i i43), entre le couronnement de l'empereur Lothaire III, qui eut lieu en ii33, et la mort de ce prince survenue en 1 1 37, probablement peu après n34 3 . On l'a considéré comme étant un manuscrit de la Panormia d'Yves de Chartres. J'ai montré ailleurs que c'est une erreur. La collection du Vatic. i36i, partagée en treize livres comme celle d'Anselme de Lucques, est faite de matériaux empruntés à la Panormia, de matériaux empruntés à la collection d'Anselme et enfin de quelques éléments plus modernes, tirés des lettres ou des canons des conciles d'Urbain II, de Pascal II, de Calixte II et d'Innocent II.

L'ordre général des matières, tel qu'il est annoncé parle sommaire placé en tête du recueil, est celui d'Anselme de Lucques. En fait, il est modifié par l'introduction de fragments de la Panormia qui traitent de sujets étrangers au recueil d'Anselme, notamment de sujets dogmatiques, comme la Trinité, la Création, la Foi, etc. (livre I er ).

1 Wasserschleben, Beitraege zur Geschichte der Vorgratianischen Kirchenrechtsquellen (Leipzig, i83g, in-8°), pp. 119, i5o et 1 5g. Cette conclusion résulte de la comparaison des textes cités par Wasserschleben avec le manuscrit de la Bibl. nat. Latin ia45i, d'où a été tirée la copie de Leipzig.

2 Gonrat, Geschichte, pp. 364 et s.

3 Voir ce qui a été dit de ce manuscrit dans le mémoire intitulé : Les collections canoniques d'Yves de Chartres (Bibl. de l'Ecole des Chartes) , LVIII (1897), pp. 43o-433.

RECENSIONS DE LA COLLECTION CANONIQUE d'aNSELME DE LUCQUES. l\b^

En tout cas les éléments tirés du recueil d'Anselme sont de beaucoup les plus abondants. Par exemple, dans le livre X, de conjugiis, composé de 63 chapitres, les 52 premiers chapitres reproduisent le livre X d'Anselme de Lucques. Les chapitres 52 à 63 sont tirés de la Panormia { , sauf un texte relatif au concile tenu par Urbain II, à Troia, en 1189, qui d'ailleurs se retrouve au Décret d'Yves (IX, 53).

En réalité, le Vat. i36i contient une collection d'origine italienne, œuvre d'un canoniste contemporain d'Innocent II qui a voulu rajeunir la collection d'Anselme en y introduisant nombre de textes tirés de la Panormia, fort à la mode de son temps, et en donnant au début du recueil Faspect du début de la Panormia.

Je puis résumer en quelques mots les conclusions de cette étude :

i° La recension la plus ancienne de la collection d'Anselme de Lucques — on peut la considérer comme très voisine de l'original — est la recension A, représentée par les manuscrits Vatic. 1 363 et Bibliothèque Nationale Latin i25io. D'après M. Thaner, qui y voit aussi le texte plus rapproché du texte primitif, il faut encore placer dans cette catégorie les manuscrits de Graz et de Parme. Je suis enclin à y rattacher les manuscrits de Naples et de Venise, qui me paraissent contenir cette forme avec des additions.

2 e La recension B est représentée par un manuscrit datant de

1 Je crois utile de donner ici ce tableau pour rectifier des erreurs matérielles qui se sont glissées dans l'insertion que j'en ai faite dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes :

Pan. Vil

Décret d'Yves IX

Pan. VIII

458 P. F0URNIER.

l'époque d'Urbain II, le Vatic. i364, et parle Vatic. 638i qui en procède. C'est un texte ancien, mais moins pur que le texte A. Antoine Augustin l'a connu; Maï et Theiner ont tenu le Vatic. 1 364 pour le meilleur manuscrit d'Anselme ; Theiner lui a emprunté les tables publiées par lui.

3° La recension C n'existe, à ma connaissance, que dans des copies du xvi e siècle et du xvir 9 , Vatic. 4o83 et Ottobon. iil\. Cette recension dérive du texte B. Elle a été connue d'Antoine Augustin, de Jérôme Pariseti, et utilisée par les Correctores Gratiani ; elle a donc joué un rôle assez important au xvi e siècle.

4° La recension BB est représentée par le manuscrit ancien de la Bibliothèque Barberini, dont procèdent les copies Vatic. 353i et Bibliothèque Nationale, fonds Latin, i444, ainsi que la copie fragmentaire du Vatic. Regin. 325. La recension BB est incomplète ; elle ne comprend que les livres I à VII. Sa patrie est Lucques, où elle fut composée au temps du pape Pascal II; elle semble avoir pour base le texte A, qui s'y trouve revu, corrigé et augmenté.

5° Le manuscrit de la Bibliothèque Nationale, Latin i245oi245i, est un exemplaire composé au xvn° siècle, à Saint-Germaindes-Prés, d'après la recension BB, pour les sept premiers livres, et d'après la recension C, pour les derniers. Le manuscrit de l'Université de Leipzig en contient une copie. C'est ce texte qui a été utilisé par Savigny, Wasserschleben, M. Friedberg et M. Conrat.

6° Le manuscrit Vatic. i36i contient le recueil d'Anselme combiné avec la Panormia d'Yves de Chartres et d'autres éléments.

7° Je crois utile de rappeler en terminant que le manuscrit C 118 de l'Archivio de la Basilique Vaticane, en dépit d'un titre erroné qui d'ailleurs a été ajouté après coup, contient une collection italienne qui n'est pas celle d'Anselme de Lucques.

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