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UES RÉFORMES PRATICABLES

§ I er . — Observations générales.

Si nous ne recherchions que des théories ingénieuses, si nous nous contentions d’applications hasardées, il nous serait facile d’étendre le champ des réformes d’une manière apparente au moins. Mais nous ne voulons émettre ici que des vues pratiques, des idées immédiatement réalisables qui ne compromettent ni nos institutions, ni des intérêts légitimement établis. Nous faisons la guerre aux abus ; mais ces abus ne nous servent pas de prétexte pour tout renverser. 11 ne faut pas que chaque génération ait les charges d’une révolution politique ou économique, quand il est possible de suivre une marche plus douce et aussi sûre.

Nous l’avons dit, les maux, la misère, la dé gradation physique et morale de l’ouvrier, ont une triple cause, et les réformes doivent par cela même avoir un caractère complexe. 11 s’agit moins, dans l’accomplissement de cette tâche, de grossir les salaires que d’élever morale-

248 OBSERVATIONS SIR l’ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

ment les classes ouvrières, de leur donner le sentiment de leur dignité, de leur valeur, de l’importance de leur mission dans l’ordre social. 11 faut leur apprendre à tirer le meilleur parti possible de leur salaire, à faire un emploi judicieux de leur revenu, à pratiquer l’ordre et l’économie et à acquérir des qualités qui rendent leur travail plus fructueux.

C’est au pouvoir à prendre l’initiative de plusieurs réformes importantes. Le gouvernement doit l’éducation aux enfants du peuple, non pas une éducation savante, inutile aux travaux manuels, mais une instruction morale et religieuse, combinée avec les connaissances élémentaires que doit avoir tout homme qui veut remplir un rôle dans la société. Le gouvernement doit aussi protéger les travailleurs de tous les âges, de toutes les conditions, contre les influences funestes qui résulteraient de la cupidité, de l’indifférence ou de l’incurie des maîtres. En veillantà la conservation de l’individu, il veille à h conservation de la société, et nous ne pensons pas que, sous prétexte de ne pas gêner la liberté, il faille livrer le travailleur à tous les hasards de l’ingénieuse cupidité du maître. Le pouvoir a donc à remplir une double tâche à l’égard du travailleur; il doit protéger sa jeunesse, lui fournir les moyens de s’instruire et d’acquérir les connaissances qui le mettront à même de pourvoir à ses besoins,

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et de se créer une existence supportable ; il doit ensuite, par des lois protectrices, réprimer les abus qui pourraient compromettre la moralité, la santé ou les intérêts de l’ouvrier, en limitant l’étendue des pouvoirs du maître, en imposant aux exploitations de tout genre des règles compatibles avec la liberté des transactions, propres non-seulement à maintenir les droits du travailleur, mais encore à le préserver des entraînements qui pourraient épuiser ses forces ; en un mot, le gouvernement doit établir dans les manufactures, aussi bien que dans l’industrie parcellaire, une police préservatrice dans l’intérêt de l’hygiène et de la morale du travailleur.

Nous ne parlons ici que de l’action directe du gouvernement pour l’amélioration du sort des classes ouvrières. On sent bien, comme nous l’avons dit plus haut, que la modération des impôts, leur équitable répartition, un système de douanes facile, des voies de communication nombreuses , un crédit public fortement organisé , sont autant de circonstances favorables au développement de la richesse publique et par conséquent au bien-être des classes inférieures. L’application des vrais principes économiques exercera une influence bienfaisante sur toute la société, et, avec les progrès de la richesse, la condition du travailleur deviendra à la fois plus douce et plus stable. Sans doute,

230 OBSERVATIONS SLR LÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

on ne parviendra jamais à concilier tous les intérêts, à confondre toutes les forces individuelles et sociales dans une action harmonique qui ne laisse rien à désirer pour chacun et pour tous. Mais, en multipliant les ressources, en facilitant le travail et la production, on augmentera la part de tous les travailleurs, et, naturellement, la rapidité des échanges. C’est de ce dernier phénomène que découle en partie l’aisance des populations. La rapidité des échanges stimule la production, facilite la satisfaction des besoins et multiplie les jouissances. Ainsi, l’État doit étudier les moyens qui conduisent vers ce but. Dans les proportions où se fait aujourd’hui le commerce extérieur, une partie de la population est occupée à répondre aux demandes des nations étrangères. Les ouvriers de nos manufactures sont indirectement employés par les consommateurs de tous les pays. 11 s’agit donc de connaître, dans l’intérêt de nos manufactures, les ressources , les besoins, les goûts , les inclinations de ces consommateurs. C’est là la science des débouchés, science en quelque sorte nouvelle, et dont il appartient surtout au gouvernement de faire l’application.

Si l’État a de graves et sérieux devoirs à remplir envers l’ouvrier, celui-ci doit aussi contribuer de ses propres forces à l’amélioration de sa condition. Ce n’est point l’élévation du salaire, nous le répétons, qui hâtera le plus l’ac-

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complissement d’une si noble tâche. Ne voyonsnous pas la misère pénétrer quelquefois dans toutes les catégories de travailleurs, et ceux qui sont le mieux payés ne se trouvent-ils pas aussi dans le dénûment? Dans les métiers et les diverses professions où les ouvriers sont mieux rétribués que dans les manufactures, on rencontre souvent plus de désordres et d’irrégularité. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un coup d’œil sur les habitudes des ouvriers des villes. Les chômages volontaires, l’ivrognerie et la débauche y détruisent l’effet des plus forts salaires. Si, dans l’état actuel de la moralité de certains travailleurs, on doublait ou triplait leur salaire, en admettant que cela fût possible, que gagnerait-on? Rien ! Nous croyons au contraire que le travail en souffrirait, et que les désordres ne feraient que s’aggraver avec l’augmentation des ressources de l’ouvrier. Nous insistons sur ce point, parce qu’il est fondamental dans l’œuvre de la régénération. Quand l’ouvrier sera entré dans la voie des réformes de cette nature, il arrivera facilement aux moyens organiques qui pourront améliorer sa condition. Il trouvera de grandes ressources dans l’association sous le rapport moral et matériel, et il marchera d’un pas plus ferme et plus résolu dans la carrière laborieuse qui lui est assignée par la Providence.

Enfin, la tâche du maître consistera à favoriser

à la fois l’initiative du pouvoir et les efforts individuels et collectifs des travailleurs dans la voie du bien. En assainissant ses ateliers, en y introduisant l’ordre et le respect des mœurs, en encourageant l’association des ouvriers entre eux, en veillant à l’éducation de leurs enfants et en les aidant dans les arrangements de leur vie matérielle, il ne fait que fortifier ses propres intérêts, et il donne des bases plus solides à son industrie et à ses travaux.

On voit qu’il faut un triple concours pour arriver à l’amélioration du sort des classes ouvrières. Ces améliorations sont ensuite de deux natures, d’une part intellectuelles et morales, et de l’autre économiques ou matérielles.

§ II. — Devoirs et moyens du gouvernement.

Dans l’état présent des choses, nous n’avons pas les ressources nécessaires pour l’éducation et l’instruction des classes inférieures, et quels qu’aient été les progrès de l’instruction élémentaire dans notre pays depuis environ dixans, nous restons à cet égard encore bien au-dessous de plusieurs peuples du continent. Des écoles industrielles et agricoles sont à peu près inconnues chez nous. Les enfants des classes inférieures, après avoir reçu dans les écoles primaires une instruction très-insuffisante , ne possèdent aucune des notions utiles dans le

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choix d’une profession technique. Us sont alors forcés de se livrer à des travaux tout à fait simples, ou de faire un long apprentissage pendant lequel ils sont pour la plupart employés comme manœuvres plutôt que comme apprentis, et à l’expiration des délais stipulés par le contrat d’apprentissage , ils ne sont pas toujours en état de pourvoir à leurs besoins. Une première éducation technique et une meilleure législation sur le contrat d’apprentissage mettraient les jeunes travailleurs en état de suivre leur carrière avec plus d’intelligence et de profit. Il s’agit pour l’ouvrier d’aborder surtout le travail dans les meilleures conditions possibles, qu’il se place dans l’agriculture, dans la manufacture ou dans l’industrie parcellaii'e. Or, on n’arrive à ces conditions que par une instruction préparatoire que l’autorité doit faire donner aux classes inférieures.

Il y a certaines connaissances qui sont utiles dans toutes les professions et qui donnent encore aux ouvriers le vrai sentiment de leur valeur : ce sont des notions élémentaires des sciences enseignées d’un pointde vue pratique. Il ne s’agit pas de transformer les enfants, dont la destination future est une profession manuelle, en savants ou en lettrés; il faut seulement réveiller leurs facultés , les conduire dans le domaine de la pensée et leur fournir des connaissances utiles dans toutes les professions.

Les vérités élémentaires des sciences sont accessibles à tous, et il ne faut pas de volumineux traités pour faire connaître à la jeunesse les principes de la morale, pour lui donner les premières notions de la physique, de la chimie, des mathématiques, de la géographie, de l’histoire naturelle, de l’histoire nationale et du dessin linéaire. Des traités concis sur ces différentes parties peuvent s’étudier en fort peu de temps, et l’on réveillera ainsi des pensées et des facultés qui, sans cela, resteraient engourdies pour toujours. Les principes de l’hygiène sont aujourd’hui totalement inconnus chez les classes inférieures, et cependant la connaissance et l’application de ses principes offrent des préservatifs contre une foule de maladies. Des détails sur la structure du corps humain, sur les fonctions de nos différents organes, et l’indication des moyens de maintenir intacte l’activité de ces organes se classent facilement dans la tête.

Les précautions les plus simples pour la conservation de la santé sontle plus habituellement négligées. La propreté des habitations et des vêtements n’entraîne aucun surcroît de dépense et peut exister dans les demeures les plus pauvres. Et fût-il prouvé que ces soins exigent des sacrifices pécuniaires, ces sacrifices seraient largement compensés par un meilleur état sanitaire, par la disparition d’un grand nombre de causes de maladies qui exigent aussi des sacri-

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fices et paralysent souvent l’action du travailleur. Des instructions sur l’hygiène doivent donc faire partie de l’enseignement élémentaire, et si la génération adulte n’en profite pas, on placera au moins le germe des réformes dans les esprits juvéniles. Les améliorations ne s’improvisent pas, et les difficultés sont grandes lorsqu’il s’agit de déplacer des habitudes vicieuses et des préjugés séculaires.

Avant de former les élèves, il faut créer des instituteurs ; il faut organiser cette milice enseignante appelée à instruire les enfants des classes inférieures. C’est une tâche immense, mais dont l’accomplissement donnera les résultats les plus féconds. Le programme des écoles normales pour les instituteurs est à élargir; il faut que ces fonctionnaires acquièrent les notions qu’ils seront chargés de transmettre à la jeunesse. Ces connaissances nouvelles doivent surtout avoir un caractère pratique, et il faut que chacun puisse saisir leur connexité avec les affaires de la vie. C’est ainsi qu’on fera naître le goût de l’étude; c’est ainsi qu’on donnera l’essor aux pensées sérieuses et qu’on parviendra à imprimer un caractère utile et moral aux actions de l’homme.

Des bibliothèques formées par les soins de l’autorité compléteront l’instruction donnée dans les écoles. On encouragera la lecture jusqu’à ce qu’on en ait éveillé le goût. Trente ou quarante volumes choisis suffisent pour

répondre à tous les besoins. Malheureusement les livres de ce genre sont peu nombreux, et les philanthropes, quand ils ont entrepris des publications pour l’instruction des classes inférieures, se sont en général laissé entraîner par l’esprit de spéculation. Ainsi beaucoup de livres élémentaires sont encore à faire, et nous n’avons rien en France qui ressemble aux publications delà société anglaise pour la diffusion des connaissances utiles (1). Ce n’est pas que nous voulions prendre l’instruction populaire de la Grande-Bretagne comme exemple; car elle est très-inc omplète dansce pays, surtout en ce qui concerne l’action du gouvernement.

(f ) Les Practical observations upon the éducation of people de lord Brouglmrn ont été répandues à plus de soixante mille exemplaires en Angleterre. — Society for the diffusion of useful Knowledge. Celle société fondée, en 1827, parlord Brougliarn a son principal comité!) Londres. Des comilésde correspondance sont établis dans les comtés, et aujourd’hui l’action delà société s'étend sur toute la Grande Bretagne. Ses publications ont surtout un caractère élémentaire et pratique. Elles sont variées à l’infini. Tantôt ce sont des ouvrages sous forme de manuels, tantôt des livres plus étendus, tels que le Dictionnaire biographique*, et la Penny cyclopædia ; tantôt encore ce sont des écrits périodiques, et des almanachs appropriés aux besoins du grand nombre; toutes ces publications sont rédigées par les hommes les plus distinguésde l'Angleterre, et l’extrême bon marché contribue h leur procurer un débit immense.

* The biographical dielionnary of the society for the diffusion of useful Knowledge; voyez, pour le début decette publication, la Betue d' Edimbourg, DO 153, p. 257.

Mais, là comme ailleurs il y a des faits particuliers qui méritent d’être étudiés. On remarque surtout chez nos voisins, dans l’enseignement, des tendances pratiques qui, lorsqu’elles ne sont point exclusives, ont une a ction salutaire sur les destinées individuelles.

Il ne faut pas oublier que le régime industriel qui envahit le monde exige surtout des connaissances techniques : que la production qui s’élargit sans cesse veut des travailleurs préparésde longue main. Le grand nombre se consacre aux professions manuelles sans posséder les aptitudes préliminaires nécessaires, et alors se trouve souvent condamné à rester sur le dernier échelon des agents intelligents de la production ou encore, il ne remplit qu’imparfaitement l’office qui lui est confiée.

On a fait en France et dans plusieurs pays manufacturiers, une loi sur le travail des enfants dans les manufactures, pour limiter d’une part la durée du travail, et pour déterminer de l’autre un minimum d’âge pour les admissions. La loi a cherché à concilier l’instruction des enfants avec ces deux dispositions fondamentales ; mais il est prouvé que dans une foule de localités et dans la capitale même, les écoles sont insuffisantes ou manquent tout à fait pour remplir ce vœu de la loi. (1) Il est évident que,

(1) La pensée si éminemment morale del’arlicle 5 de la loi

à quelques exceptions près, le pouvoir central ou les communes peuvent seuls fournir les moyens d’instruction par la fondation d’écoles.

Nous avons trois écoles d’agriculture, trois écoles d’arts et métiers, et un enseignement supérieur formé par les cours du Conservatoire des arts et métiers. Mais ces établissements n’exercent qu’une faible influence sur l’instruction des classes inférieures pour lesquelles ils sont d’ailleurs à peu près inaccessibles. Ainsi, nous le répétons , l’enseignement indus-

surle travail des enfants dans les manufactures, relatif à la fréquentation des écoles a été comprise de tout le monde. Avec un empressement qui les honore, les fabricants se sont montrés prêts à aider les commissions d’inspection. Des efforts eflicaccs ont été les conséquences de ces excellentes dispositions. Malheureusement toutes les communes n’ont pas d’écoles. Celles d'ungrand nombre d’autres sontinsuffisanles,que!quefoisles enfants n’appartiennent pas a la commune même où ils travaillent, et, dans l’état actuel des choses, ils ne peuvent être admis par les instituteurs de celte dernière. J’ai dû entretenir de ces difficultés, mon collègue, M. le ministre de l’Instruction publique. I.e concours des deux départements est acquis à l'accomplissement du vécu de la loi. — Rapport au roi; Moniteur du 23 juillet 1845. Cependant on voit par le même document que les écoles se multiplient. Déjà le nombre des enfants, dit SI. le ministre de l’Agriculture et du commerce, qui reçoivent aujourd’hui l’instruction élémentaire, est infiniment plus considérable qu’il y a deux ans. Dans les Ardennes, dans le Doubs, dans l’Eure-et-Loir, par exemple, les rapports attestent que tous les enfants reçoivent l’instruction élémentaire. Création d’écoles du soir, agrandissement des écoles existantes, contributions volontaires des manufacturiers, institutions de classes intérieures dans les fabriques; tout a été mis en usage autant que possible pour arriver à cet état de choses.

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triel élémentaireq ui prépare à toutes les professions, celui qui devrait être le plus répandu, manque à peu près totalement chez nous, il ne s’agit point d’apprendre dans ces écoles un métier, mais uniquement d’acquérir certaines notions techniques et graphiques, qui facilitent plus tard l’apprentissage et en abrègent la durée. Nous ne donnerons point ici le programme de ce genre d’enseignement; les écrits sur cette matière sont très-nombreux, l’Autriche et plusieurs États de l’Allemagne ont déjà réalisé avec succès l’établissement d’écoles populaires et d’écoles agricoles et industrielles uniquement destinées à l’éducation et à l’instruction des classes inférieures (t). Nous avonsmême en

(1) M. Michel Chevalier, dans le discours d’ouverlure de son cours d’économie politique, au collège de France (1845-1846), insiste sur la nécessité de fonder l’enseignement professionnel, et il cite comme nous, les pays où les gouvernements accomplissent celle tâche avec une louable ardeur. Après avoir caractérisé d’une manière heureuse et élevée les tendances induslriellcs de notre époque, il dit : i On est dans la ligne du bon sens lorsqu’on demande que les jeunes générations soient préparées par l’enseignement qu'elles reçoivent il l’existence qu’elles doivent mener. Partout et toujours on a réglé l’éducation de la jeunesse sur la donnée principale de l’organisation sociale; or, aujourd’hui celte donnée, c'est l’industrie agricole, manufacturière et commerciale. Onesl dans la ligne de la justice, et l’on se montre animé de l’esprit de la civilisation moderne en réclamant que cette initiation s’étende, dans une mesure proportionnelle h tous ceux qui ont droit de cité. Il faut des hommes faire de bons citoyens autant que l’instruction proprement dite y peut quelque chose; c’est l’aflaircde l’enseignement littéraire

France une institution qui peut rivaliser avec les écoles populaires les mieux organisées d’aucun autre pays. Nous voulons parler de rétablissement de Saint-Nicolas rue de Vaugirard à Paris. Il suffirait de multiplier les écoles de ce genre et de les établir surtout dans les cités manufacturières, pour faire pénétrer l’éducation et l’instruction chez les classes inférieures et pour obtenir des résultats vraiment surprenants (t). Arrêtons-nous cependant sur

qui a mission de traduire devant la jeunesse les actions des grands hommes et de lui graver dans la mémoire la plus belle expression des plus nobles sentiments qui font battre le cœur humain. Mais il faut aussi qu'ils soientdesciloyens utiles, qu’ils aient les connaissances nécessaires pour prendre part, chacun selou sa position cl son aptitude, aux travaux de l’industrie, ou pour occuper les fonctions publiques, ou suivre des professions libérales dans une société livrée à l’activité industrielle. C’est pour cela qu’il faut combiner avec l’enseignement littéraire l’étude des sciences positives présentées par leur côté utile, plus que par leur côté spéculatif, et dégagées d’abstractions au moins superflues, cl façonner la jeunesse à appliquer ces connaissances précieuses. » — Journal des Économistes , vol. XIII, page 131.

(1 ) Cette maison créée par les soins de M. l’abbé de Bervanger est admirablement organisée, et il a fallu une intelligence peu commune et un rare courage pour la faire arriver au degré de prospérité où elle se trouve aujourd'hui. La maison de la rue de Vaugirard et la succursale d’issy contiennent, h l’heure qu’il est, près de 800 élèves.

Le prix delà pension pour les enfants orphelins est de 20 francs par mois, et de 23 pour les enfants non orphelins. Les élèves sont reçus sans aucun trousseau et avec le vêtement le plus simple quel qu’il soit. L’établissement fournit tout, et l’on

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un point trop négligé jusqu’à présent dans l’éducation et rarement classé au nombre des moyens proposés pour l’amélioration du sort des classes ouvrières. Il s’agit de la gymnastique.

D’après des observations dont l’exactitude ne saurait être mise en doute, la taille et la force

est élonné qu’il puisse subvenir avec le prix modique delà pension b toutes les dépenses, donner aux élèves b la fois une éducation et une instruction appropriées b leur future destination et des soins qu’on ne trouve pas dans des institutions où le prix delà pension est une ou deux fois plus élevé.

On enseigne la Lecture, l’Écriture, l'Arithmétique et l’Orthographe, les éléments de la Grammaire française, de la Géographie et de l’Histoire de France, les Analyses grammaticale et logique ; la Tenue des livres, le Dessin linéaire, la Géométrie pratique, le Chant, la Musique instrumentale, la Gymnastique et la Natation ; les connaissances préliminaires de Physique, deChimie, etd’Hisloire naturelle applicables aux usages de la vie ; l’Arpentage et le Toisé; l’Horticulture d’après les meilleurs procédés connus; l’Économie rurale et domestique.

Il y a dans l’établissement des ateliers internes de divers étals au nombre de vingt où les enfants peuvent faire leur apprentissage. Après leur première communion, les élèves de la maison qui font partie des ateliers y restent huit heures et demie par jour, tout en fréquentant l’école dans la matinée et souvent aussi dans la journée et pendant l’interruption des travaux. L’apprentissage est de deux, trois ou quatre ans, suivant la profession embrassée par l’élève. Nous pourrions encore ajouter d’autres détails b ceux qui précèdent et qui feraient ressortir davantage l’excellente organisation de celte maison. Mais, sa réputation est faite, et nous ne formons qu’un vœu, c’est que des établissements de ce genre soient fondés dans toutes les grandes villes du royaume. Ce serait le meilleur moyen de donner une éducation véritablement professionnelle aux enfants des classes inférieures, et de leur assurer des carrières dans lesquelles ils trouveraient une existence assurée

des hommes diminuent en France. Cet amoindrissement se remarque dans les campagnes aussi bien que dans les villes, et les opérations du recrutement, entre autres, ont contribué de-

et à l’abri de ces vicissitudes qui atteignent les gens inhabiles et livrés à des instincts qui n’ont pas été corrigés dans la jeunesse. —

Plusieurs hommes honorables, et entre autres M. Jacobi,ont adressé aux étals provinciaux de la Prusse (septième session), des pétitions pour les inviter à provoquer, aux frais de l’État, la création d’écoles d’enfants abandonnés. Un rapport du comité central des états, motivé très-honorablement, a prononcé l’ordredu jour sur la pétition de M. Jacobi, attendu, dit-on dans les conclusions, que les associations particulières pour cet objet sufiisenl. Après ce refus, M. Jacobi a développé dans une Brochure (*) un plan organique des maisons d'éducation qu’il y aurait à fonder en Prusse pour atteindre son but. Il estime qu’il y a dans le royaume 75,000 enfants pauvres dont l’éducation est totalement négligée. Pour les tirer de l’état d’abandon où ils se trouvent, il propose de créer 750 établissements pour les recueillir. Chacune de ces institutions aurait un inspecteur, une inspectrice et un instituteur. Les enfants y resteraient de l’àge de 4 ans jusqu’à 14 ans. Après cette époque, ils seraient placés en apprentissage. L'auteur évalue le capital de fondation pour ces écoles à 20 millions, et la dépense annuelle à 16 millions. Ces chiffres assez élevés auront sans doute contribué à faire repousser la proposition de M. Jacobi. —

Parmi les hommes qui ont rendu des services réels à l’éducation populaire et dont les écrits jouissent d’une certaine autorité, nous citerons Pestalozzi et Fellenberg. Cependant ces deux hommes, qui ont parcouru une carrière pédagogique si brillante, ne sont point parvenus à généraliser leurs méthodes, et les succès qu’ils ont obtenus pendant leur vie ne se sont pas

* Vcber Vtrarmung und EnUUIlickung der arbeitenden Klautn. De l'appauvrissement et de la démoralisation des classes ouvrières, par L. Jacobi. 1843.

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puis longtemps à le constater. On doit le rapporter sans doute à des causes variées ; mais on ne peut pas se dissimuler que les transformations industrielles, le séjour et l’agglomération des ouvriers dans les manufactures, l’application précoce des enfants au travail et la démoralisation si grave des classes ouvrières n’aient hâté ce funeste résultat. On peut, sinon détruire, du moins neutraliser plusieurs de ces causes qui contribuent à l’abâtardissement de la race, et la gymnastique pratiquée pour ainsi dire à tous les âges nous paraît un des moyens les plus ef-

continués après leur mort, du moins en ce qui concerne le premier. Les essais de Fellenberg ont donné en effet des résultats pratiques plus durables que ceux de Pestalozzi, et les plans que ce dernier n’avait pu réaliser pour l’éducation de pauvres enfants abandonnés ont été repris et appliqués par Fellenberg. Sa colonie d’enfants de Meykirch est surtout une création remarquable et originale. Il logea douze enfants pauvres dans une maison, leur fit quelques avances et leur donna à bail une pièce de terre en friche. Ces jeunes travailleurs réussirent parfaitement sous la direction d'un homme intelligent. Ils remboursèrent au bout d’un certain nombre d’années, non-seulement les avances, mais ils acquirent encore avec leurs économies la petite ferme elle-même. Fellenberg prouva ainsi qu’il était possible d’améliorer la condition du pauvre sans imposer des sacrifices h la société. Il avait aussi fondé à Hofwyl un enseignement normal pour les maîtres d’école, où il admettait chaque année gratuitement un certain nombre d’élèves. De 1851 à 1836 cent instituteurs ont en moyenne fréquenté les cours de cet établissement. Une école industrielle fondée en 1830 formait en quelque sorte le complément des divers établissements créés par Fellenberg dans l’intérêt et au profit des pauvres.

ficaces pour arriver à ce but, surtout chez les ouvriers des manufactures et des villes. Mais où trouver le temps pour cet exercice ? nous objectera-t-on. Ce temps se trouvera, pour les adultes, sur les journées qu’ils passent au cabaret ou dans la débauche, et pour les enfants, au moment de la récréation. Ces exercices, il est presque inutile de le dire , ne sont pas conseillés à tous les ouvriers adultes. Ceux qui exécutent des travaux fatigants, qui exigent une grande application physique, développent assez leur force musculaire, et à ceux-là il faut plutôt des exercices intellectuels. Mais combien n’y a-t-il pas de travaux dans l’organisation industrielle qui retiennent l’ouvrier constamment dans la même position et qui finissent par altérer ses facultés physiques ! La gymnastique, dans ces cas, rétablit l’équilibre et les forces, et rend aux membres la souplesse qu’ils sont menacés de perdre par une position gênée et uniformémentlamême. La gymnastiquedansles derniers temps, a fait de rapides progrès chez plusieurs peuples. En France, elle n’entre point pour une assez large part dans l’éducation de la jeunesse, et nous ne tenons pas en général compte de l’influence salutaire des exercices physiques sur les organisa tionsdébiles ou languissantes. Onabien introduit la gymnastique dans l’éducation des classes moyennes et supérieures; mais jusqu’à présent on n’a pas songé à accorder le même

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bienfait aux classes inférieures dont l’éducation est encore si imparfaite.

On a fait surtout de grands efforts en Allemagne pour propager la gymnastique ( Tum kunst ) , et les gouvernements, pendant quelque temps effrayés du caractère politique que prenaient les réunions où l’on se livrait à ces exercices, reviennent aujourd’hui à d’autres sentiments.

Basedow dans son Philanthropin (1) a introduit le premier en Allemagne la gymnastique dans l’enseignement. Salzmann et Guts Muths,

(1) Basedow a cherché à appliquer, vers le milieu de la seconde moitié du dix-huitième siècle, les principes de Rousseau à l'enseignement et à l’éducation, et il fonda dans ce but, avec l’assistance du duc de Dessau, son Philanthropin. Cetétablissemenl n’eut qu’une existence éphémère; mais il exerça néanmoins une salutaire influence sur l’instruction et l’éducation des classes inférieures, en ce qu’il contribua à propager les méthodes et les doctrines de Basedow, et qu’il fit naître un grand nombre de livres élémentaires utiles à l’instruction du peuple.

Nous n’avons en France qu'un petit nombre d’ouvrages sur la gymnastique, ceux du colonel Amoros et de Clias entre autres. Mais les Allemands nous offrent sous ce rapport une littérature assez complète. GulsMuths a publié en 180-t, Gymnastik fur die Jugend (gymnastique pour la jeunesse) et en 1817, le Tumbuch (livre de la gymnastique). C’est un des pédagogues de l’Allemagne qui, avec Basedow et Salzmann, s’est le plus occupé de l’éducation physique de la jeunesse, et il avait fondé à Schnepfenlhal un Philanthropin qui a survécu pendant longtemps à celui de Basedow. — Jahn et Eiselen ont fait paraître en 1816 : Deutsche Tumkunst (gymnastique allemande). — Nous citerons encore : Encyclopédie der Leibesuebungen (encyclopédie des exercices du corps) de Veilh. — Das ganze

ses contemporains, avaient restitué à la gymnastique, dans les établissements qu’ils dirigeaient, quelques-unes des formes antiques, et ils y voyaient, abstraction faite de l’influence qu’elle pouvait avoir sur le caractère et l’esprit, plus particulièrement le développement des forces physiques. Jahn donna tout à coup vers 1810 en Prusse une grande importance aux exercices physiques. 11 fut favorisé par le gouvernement, et après la paix les établissements gymnastiques se multiplièrent. Mais, comme nous l’avons dit, les réunions inquiétèrent nonseulement le gouvernement prussien, mais encore les souverains de plusieurs autres pays, en sorte que des entraves vinrent arrêter le goût de la jeunesse pour la gymnastique. Cependant les craintes se dissipèrent, et aujourd’hui on reprend avec ardeur, et dans les écoles et dans des établissements spéciaux, les exercices corporels.

La réaction est complète. On a fondé à Berlin une école de gymnastique. Cet exemple est imité par la Bavière. En Saxe et dans le duché d’Anhalt-Dessau, on a créé une école normale pour former des professeurs de gymnastique.

En Danemarck, la gymnastique est obligatoire dans les établissements d’instruction publique.

der Gymnaslik (l’ensemble de la gymnastique) par Werner. — Tumen und Leben (la gymnastique el la vie) par Koehnen. Enfin deux mémoires qui se trouvent dans les numéros 18 et ii de la Revue trimestrielle allemande; Vierteljahrs Schrift.

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Plusieurs autres États l’ont introduite dans les écoles populaires, et c’est là le but qu’il faut atteindre. On doit faire participer les classes inférieures aux bienfaits des exercices corporels qui développent les forces physiques et donnent plus de promptitude et de vigueur à l’esprit. Le sentiment esthétique aussi ne peutque gagner par ces exercices qui accroîtront à la fois l’énergie nationale et les facultés corporelles des individus.

La gymnastique fait aussi des progrès en Angleterre et aux États-Unis. M. Clias (1) a créé dans le premier de ces deux pays plusieurs éta-

(I) Les premiers travaux (Je gymnastique de M. Clias remontent h 1806. En 1819, il publia en français un traité de gymnastique dont une première édition a paru en allemand dès 1816, et qui fut aussi imprimée en anglais en 1823. Plus récemment, M. Clias a cherché à rendre la gymnastique accessible aux classes populaires et îi la faire entrer dans l'éducation primaire. 11 a publié k cet effet, en 1829, la Callisthénie ou gymnastique des jeunes filles, et en 1842 et 1843 deux nouveaux traités de somascélique appliquée il l’éducation des jeunes garçons et des jeunes filles. Le système de l’auteur se compose de deux classes d’exercices : 1° de ceux qui se pratiquent sans instruments appliqués aux organes eux-mêmes; 2° de ceux dans lesquels on emploie quelque appareil ou instrument particulier. Nous n'exposerons point ici les détails de ces divers exercices ; nous ferons seulement remarquer qu’un seul instrument, le triangle mobile, suffit à M. Clias pourfaire exécuter les exercices dans les écoles primaires. Cet appareil consiste en un bâton d’un peu plus d’un mètre de long, suspendu horizontalement au moyen d’une corde de 5 mètres attachée k chacune de ses extrémités. Celte corde est fixée par

blissements qui, dès 1821, ont eu du succès, et Beck a naturalisé la gymnastique dans le Massachusetts, d’où elle s’est propagée dans d’autres États de l’Union américaine.

Mais, il faut le dire, ces éxercices ne sont point encore devenus populaires ; ils ne sont guère sortis des écoles, qui reçoivent les enfants des classes aisées de la société. Dans les écoles élémentaires, dans les ateliers surtout, ils n’existent point encore , et c’est là qu’il faudrait les établir de préférence.

son milieu, h l’aide d’un anneau qu’elle traverse, au plafond d’une chambre.

L’Académie de médecine de Paris a fait un rapport trèsfavorable sur ce système, et des expériences concluantes en attestent le succès. On Iildans un rapport adressé, le8avriH842, à M. le ministre de l’instruction publique, par le recleur de l’Académie de Besançon, que M. Clias a commencé l’application de sa méthode h l’école normale primaire du Doubs; que cet essai a eu un résultat complet, et qu’il n’a exigé qu’une très-faible dépense pour quelques pièces de gymnastique excessivement simples. Vingt-qualre instituteurs, dit M. le préfet du Doubs dans un rapport, sortis en 1841 de cette école, après avoir reçu les leçons de M. Clias, et qui dirigent présentement des écoles communales, transmettent avec grand fruit l’enseignement qu’ils ont reçu.

M. Clias a répété ses expériences dans plusieurs pensionnats de Paris, et une fois entre autres en présence de M. le préfet de la Seine et de deux conseillers municipaux. Ces essais ont paru si concluants, que M. Clias a été autorisé h les continuer dans l’école normale pour les instituteurs primaires de Versailles. C’est la un excellent précédent, et il est h désirer que l'administration prenne une mesure générale, pour établir les exercices gymnastiques dans toutes les écoles primaires de France.

Le travail des manufactures, en paralysant les forces physiques, en arrêtant la croissance, contribue par cela même à détruire l’énergie de l’âme, car la santé et la force du corps importent plus qu’on ne pense à l’élévation et au perfectionnement des facultés morales. Les exercices physiques entretiennent la vigueur de l’esprit, fortifient la volonté, ils rendent l’homme propre à braver les périls et à surmonter les obstacles. De ce point de vue, la gymnastique devrait donc être une institution nationale et faire partie de l’éducation de toutes les classes de la société; elle devrait ensuite suivre l’homme à travers la plus grande partie de sa carrière, comme distraction et comme exercice hygiénique, toutes les fois que sa condition et ses devoirs ne lui imposeraient pas une occupation qui rendrait un pareil exercice inutile.

On conçoit qu’aussi longtemps que les mêmes causes d’engourdissement existent, il faut employer les mêmes moyens pour les combattre. Tous les individus de professions sédentaires, tous les travailleurs qui sont assujettis pendant de longues heures à une position uniforme, doivent se livrer chaque jour, ou deux ou trois fois par semaine au moins, à des exercices qui replacent les muscles dans leur état normal, en leur rendant leur souplesse naturelle.

L’intervention de l’autorité est nécessaire

pour établir et propager les exercices gymnastiques chez les classes inférieures. Celte innovation n’exige pas de grands sacrifices financiers; un local, quelques appareils simples et peu dispendieux , et un surveillant possédant les notions nécessaires pour diriger les exercices, suffiraient à des institutions destinées à améliorer les conditions de vitalité et de bienêtre, chez une partie de la population. Les manufacturiers pourraient seconder ces tendances dans leur propre intérêt, car ils auraient ainsi des travailleurs plus valides, plus forts et moins enclins à chercher des récréations qui achèvent, pour la plupart du temps, de ruiner leur santé et leur moralité.

Quand l’État a mis les classes inférieures en position de puiser dans les établissements publics une instruction suffisante pour la conservation de leurs facultés physiques, et pour l’application et le développement ultérieur de leurs facultés intellectuelles et morales, il luiTeste à compléter sa mission en faisant connaître aux ouvriers les conditions civiles et politiques de leur existence.

En effet , l’action tutélaire du pouvoir doit embrasser d’autres objets pour achever l’éducation des travailleurs. Si la classe nombreuse qui se livre aux travaux manuels peut et doit se passer, dans la plupart des cas, d’une instruction savante, de l’étude des théories scientifiques

II e PARTIE. CHAPITRE IV.' 271

qui dominent l’ensemble des connaissances humaines, elle doit, en revanche, connaître les institutions publiques et être initiée aux affaires du pays; non pas pour être appelée à modifier les premières ou à se mêler directement aux secondes, mais pour respecter les unes et pour tirer de la connaissance des autres les enseignements nécessaires au travail et à l’amélioration de sa condition. Ces notions renfermeront les exigences et les prétentions des classes ouvrières dans des limites possibles et raisonnables ; elles leur permettront de formuler leurs droits de manière à arriver à des solutions pratiques, compatibles avec les intérêts et les droits de tous. Alors, il n’y aura plus de danger à supprimer les lois sur les coalitions, lois essentiellement iniques dans leurs principes et dans leurs conséquences, en ce qu’elles imposent aux travailleurs des entraves que n’éprouvent ni les maîtres ni les entrepreneurs, et qu’elles gênent en définitive la liberté des transactions au détriment des premiers. Elles gênent les associations utiles, le concert pacifique d’une classe nombreuse, à laquelle on ne saurait dénier le droit d’examiner, sans violences et sans troubles, le meilleur mode d’application de ses forces et de ses facultés. L’Angleterre a, depuis longtemps, donné l’exemple de cette émancipation, et l’ordre, ainsi que la production, ne s’en trouvent pas plus mal.

Que la répression la plus rigoureuse existe pour toutes les violences qu’on exercerait soit contre les maîtres, soit contre les ouvriers qui ne voudraient pas accepter des mesures adoptées en commun : c’est là une disposition également nécessaire au maintien de l’ordre et de la liberté des transactions. Mais il n’est pas juste de scinder ou d’annuler le droit d’association d’une classe de producteurs, dès que ce droit s’exerce avec des formes pacifiques, et que les manifestations ne sont plus qu’un débat régulier entre les ouvriers et les maîtres.

À mesure que les ouvriers seront plus moraux, plus instruits, ils sauront mieux régler et débattre leurs intérêts; leur conduite sera plus sage et plus modérée ; il y aura plus de stabilité et d’ordre dans leurs habitudes, et l’association sera ainsi favorisée. Au compagnonnage, si funeste en général, seront substitués des liens plus réguliers et qui n’amèneront pas ces dangereux conflits qui surgissent souvent aujourd’hui dans un même corps de métier. En donnant au livret des ouvriers une forme plus précise et mieux arrêtée, on augmentera les garanties réciproques du maître et des travailleurs, et ces derniers euxmêmes auront, vis-à-vis l’un de l’autre, une position nette, parce que le livret, dans sa véritable expression, contient l’abrégé des antécédents de l’ouvrier en même temps que l’énoncé de sa valeur morale et matérielle. Ces renseignements

ue sont-ils pas d’une incontestable utilité lorsque les ouvriers veulent établir entre eux, par l’association, des liaisons plus intimes qui entraînent une certaine solidarité et qui confondent souvent les intérêts de tous les associés? Le livret doit donc être de la part du gouvernement et du pouvoir législatif l’objet d’études sérieuses, car nous sommes assurés que , bien conçu, il sera un moyen de sécurité et de moralité pour les maîtres et les ouvriers. L’établissement de règles fixes pour le contrat d’apprentissage serait également une mesure d’ordre et de protection et pourrait avoir une heureuse influence sur le sort des ouvriers, surtout au début de leur carrière. Les apprentis ne sont que trop souvent victimes de la cupidité des maîtres. Ils sont quelquefois l’objet de spéculations répréhensibles, excédés de travail et soumis à des traitements funestes à leur développement physique et intellectuel.

11 est inutile de nous étendre ici sur l’utilité des conseils de prud’hommes ; c’est une institution qui est jugée depuis longtemps, et il n’y a qu’une voix sur sa bienfaisante action. Médiateurs entre l’ouvrier et le maître , les conseils de prud’hommes débarrassent l’industrie d’une foule de conflits qui pourraient en entraver la marche. L’institution a fait ses preuves depuis quarante ans; il ne s’agit plus aujourd’hui que de la généraliser autant que possible et de

l’appliquer à toutes les industries qui ont quelque importance dans l’ensemble de la production.

Examinons maintenant quels peuvent être les devoirs du gouvernement en ce qui concerne la police des manufactures, si nous pouvons nous exprimer ainsi. Déjà nous avons, en suivant l’exemple de la Grande-Bretagne, fait une loi sur le travail des enfants dans les manufactures, loi incomplète il est vrai, mais qui recevra sans doute des perfectionnements ultérieurs. Si les enfants ont été exposés et sont encore exposés, dans quelques cas, à une application excessive, si les soins pour leur instruction et leur état hygiénique ont été négligés, et si la loi a voulu remédier à ces inconvénients dans un intérêt d’humanité, qui est en même temps un intérêt social, il est évident que le législateur doit également porter ses regards sur la position des travailleurs adultes dans les manufactures, afin de préserver ces travailleurs des influences funestes à leur santé et à leur moralité. Ce droit d’intervention de la part du gouvernement existe déjà en principe et en fait. Et n’y a-t-il pas une législation, par exemple, sur les établissements insalubres? N’y a-t-il pas certaines professions qui sont placées sous la surveillance de l’autorité pour ne pas compromettre la sécurité et la salubrité publiques? Ces mesures préservatrices sont prises dans l’intérêt collectif de la

II e PARTIE.

société. La loi sur le travail des enfants dans les manufactures renferme sans doute une pensée d’humanité; mais elle a ensuite été dictée pour préserver la génération des travailleurs des maux qu’entraînent des fatigues précoces. On n’a pas seulement vu des victimes individuelles, on a encore voulu garantir d’un dommage certain le corps social tout entier.

Nous concevons qu’il est plus difficile de limiter la durée du travail de l’ouvrier adulte : ce serait enchaîner sa liberté. Mais l’État peut obliger le manufacturier à le placer dans de suffisantes conditions de salubrité ; il peut ordonner que certains ateliers soient construits de telle façon que l’ouvrier ait assez d’air et d’espace; il peut encore intervenir pour exiger l’application d’appareils de salubrité qui diminuent les dangers de quelques industries. Tout cela doit se faire non-seulement dans l’intérêt spécial des travailleurs , mais , comme nous l’avons dit , dans l’intérêt collectif de la société et pour arrêter la dégénérescence et l’affaiblissement de l’espèce.

Nous n’avons point, à proprement parler, en France, une police des manufactures qui résolve les questions d’hygiène et de salubrité dans l’intérêt des ouvriers. Ceux-ci travaillent très-souvent sous le coup de procédés meurtriers, uniquement parce qu’ils sont plus économiques et plus expéditifs. L’autorité ne s’en mêle pas, et

jusqu’à présent elle n’a pas été émue des abus énormes qui existent sous ce rapport dans les manufactures. On comprend que plus un ouvrier a de vitalité et de force, plus il est propre au travail, et plus, par conséquent, il peut accroître son salaire sans empiéter sur les profits de son maître. Alors il améliore sa nourriture, son vêtement el son logement; en un mot, il s’élève dans sa condition par la seule circonstance d’une pl us grande salubrité dans les ateliers. Et comme tous les faits de l’ordre social ont entre eux une corrélation intime, il trouvera dans cette élévation matérielle, résultat de son travail et d’un milieu plus approprié à sa constitution physique, de nouvelles forces pour marcher d’un pas plus ferme dans les voies morales, et il sera à la fois plus tempérant, plus sobre et plus prévoyant. 11 ne s’engagera dans les liens du mariage qu’avec la perspective de pouvoir élever et nourrir sa famille, et il rapprochera, en un mot, ses habitudes des habitudes de la classe supérieure, où l’ivrognerie, la débauche et l’imprévoyance sont bien plus rares ou moins fréquentes que dans les couches inférieures de la société. Plusieurs industries sont encore dans la barbarie, non pas à l’égard des produits, mais sous le rapport de la condition des travailleurs. La science et l’équité doivent en opérer l’émancipation.

Des travaux comme ceux de M. Villermé ser-

II e PARTIE. — CHAPITRE IV. 277

vent bien mieux les classes ouvrières que cette multitude de projets qu’on voir surgir chaque jour pour l’amélioration du sort des travailleurs. Quand les faits seront bien connus, quand on saura exactement sur quels points il faudra porter les réformes, on marchera d’un pas plus ferme, et l’on pourra concilier plus aisément l’intérêt du maître et de l’ouvrier, sans violer les lois qui régissent les profits et les salaires. Quand les ouvriers connaîtront eux-mêmes mieux ces lois, ils renonceront aux coalitions violentes ; ils ne demanderont plus des tarifs, des maxima et des minima, et ils comprendront qu’une liberté mutuelle et une protection égale pour le maître et pour le travailleur sont les plus sûrs moyens d’assurer la prospérité de l’entrepreneur et leur propre aisance : car il y a entre ces deux termes du problème une solidarité réciproque. Les ouvriers puiseront ensuite dans l’association des forces nouvelles ; ils lui demanderont le secret de la puissance des capitaux, et ils trouveront dans des efforts collectifs la s possibilité de réduire leurs dépenses sans rien retrancher de leur consommation habituelle. C’est ainsi que les ouvriers se sont réunis, dans plusieurs centres manufacturiers, pour la fabrication du pain, pour la confection des vêtements, en centralisant ces productions et en s’attribuant par conséquent les profits qu’auraient faits les fournisseurs.

278 OBSERVATIONS SUR I.’ÉTAT DES CLASSES Ol'VRIÈRES.

Mais la plupart de ces améliorations, que nous n’indiquerons ici que sommairement, ne pourront avoir lieu, comme nous l’avons déjà dit, qu’avec l’intervention de l’autorité et le concours des maîtres. Dans une foule de circonstances, ceux-ci ne sont que trop disposés à favoriser les désordres des ouvriers et les abus qu’engendre la grande industrie. Il n’est pas toujours possible de séparer les travailleurs des deux sexes dans les fabriques, sans une augmentation de dépense, ou sans déranger l’ordre ou l’économie de l'usine; cependant il est des cas nombreux où cette séparation n’offre pas le moindre inconvénient. Les bobineuses et les dévideases de l’industrie cotonnière, entre autres, peuvent très-bien être séparées des hommes qui fdent et tissent, et la réunion des deux sexes dans les mêmes salles n’est aucunement justifiée dans cette circonstance. Les fabricants conviennent eux-mêmes que cette confusion est la source des plus graves désordres, et, tout en la maintenant sans motif sérieux, ils tolèrent encore généralement les discours obscènes qui ont lieu pendant la durée du travail. Il y a en France un petit nombre de manufactures où les sexes sont rigoureusement séparés, et où l’on a soin de renvoyer les femmes chaque jour un peu plus tôt que les hommes. Des employés placés dans les ateliers veillent sans cesse à tout ce qui pourrait blesser les mœurs, et les délits

Il" PARTIE. CHAPITRE IV. 279

de ce genre sont réprimés par l’expulsion (1).

Nous pensons que le gouvernement aurait aussi à intervenir dans cette question, et qu’après des informations précises, il serait possible de lui donner une solution législative. De même que beauconp de fabricants ont pris l’initiative pour réclamer une loi sur le travail des enfants dans les manufactures, de même on peut citer un assez grand nombre d’industriels disposés à accepter les modifications qu’on introduirait, sous ce rapport, dans le régime des fabriques. Le pouvoir est le gardien de la morale publique, et, à ce titre, il a évidemment le droit de veiller à la conservation des mœurs, surtout lorsque le danger est tel qu’il menace toute une classe de la société. Dans les mêmes fabriques

(t) A Wesserling, en Alsace, entre autres. — M. Villermé, clans son excellent livre sur l’État physique et moral des ouvriers, dit dans ses conclusions qu'il existe trois usages pernicieux dans les ateliers des grandes manufactures : le mélange des sexes; la durée journalière beaucoup trop longue du travail pour les enfants; et les prêts d’argent faits par certains maîtres h leurs ouvriers, à litre d’avances sur leurs salaires. Le premierde ces usages corrompt les moeurs, le second détruit la santé, le dernier produit la misère, et tous trois outragent la morale publique. Une loi particulière, dit M. Villermé, qui ordonnerait de séparer soigneusement les sexes dans les aleliers des grandes manufactures, qui fixerait pour les enfants et d'après l’àge un maximum à la durée journalière du travail, et qui déclarerait non privilégiées toutes les créances des maîtres inscrites sur les livrets des ouvriers, lorsque ces créances dépassent une certaine somme, pourrait seule mettre fin partout <1 des maux si déplorables.

où les sexes sont séparés et que nous nous plaisons à citer, l’ivrognerie est impitoyablement proscrite; le maître contrôle la conduite des ouvriers, il entretient à ses frais une école où il fait passer successivement tous les enfants. Les ouvriers malades sont également soignés aux frais de l’établissement, et on leur conserve leur métier ou leur emploi jusqu’au moment où ils ont recouvré la santé. Ces sacrifices faits par les maîtres sont toujours largement compensés, et leurs fabriques sont au nombre de celles qui prospèrent le plus.

Malheureusement d’autres entrepreneurs, et particulièrement ceux qui sont sortis des ateliers et qui s’élèvent au rang de fabricants, prennent le contre-pied des habitudes que nous venons de signaler. Ils embauchent fréquemment les ouvriers pour les laisser sans travail au bout de quelques jours ; ce sont eux qui font les plus fortes retenues sur leurs salaires, qui tolèrent leur inconduite et spéculent sur leur imprévoyance. Dans les localités où il y a beaucoup d’ouvriers nomades, des étrangers, des célibataires, des travailleurs enfin qui ne sont pas fixés au foyer domestique par la famille, la démoralisation est naturellement plus intense et les réformes plus difficiles à réaliser. Cependant dans ces circonstances encore on peut réduire le mal par l’adoption de certaines mesures générales. 11 est établi que les ouvriers à la tâche

Il' PARTIE. CHAPITRE IV. 281

s’épuisent de fatigue pendant trois ou quatre jours, pour se livrer à d’autres excès le reste de la semaine ; il est prouvé que le choix du samedi pour le jour de paye est une cause de l’inconduite de l’ouvrier; les avances d’argent produisent également un résultat désastreux, et elles placent le travailleur dans la plus déplorable situation quand le maître abuse, ce qui n’arrive que trop souvent, de sa qualité de créancier.

Tous ces abus peuvent être réformés par de simples règlements; si les entrepreneurs euxmêmes ne veulent pas s’entendre pour les réprimer , il n’est point pour cela nécessaire de x’éorganiser l’industrie et d’attenter à la liberté du travail. Voici, par exemple, ce qui se passe pour les avances : l’ouvrier qui les reçoit ne peut, en cessant de travailler pour un maître, exiger la remise de son livret et la délivrance de son congé qu’après avoir payé sa dette, soit en argent, soit par son travail. 11 perd donc sa liberté, et il n’est malheureusement que trop vrai que les fabricants abusent souvent de la manière la plus scandaleuse de cette situation. Si, malgré sa dette, l’ouvrier reçoit son congé, celle-là reste mentionnée sur le livret, et dès lors il ne trouve à se placer que très-difficilement chez un autre entrepreneur, parce que, aux termes de la loi, celui-ci est obligé de faire sur le salaire de l’ouvrier, et jusqu’à sa libé—

ration entière, une retenue au profit du créancier, et que la dette dont il est devenu solidaire l’assujettit à des formalités désagréables (1).

En réalisant la pensée de M. Villermé, qui consiste à déclarer non privilégiées toutes les créances des maîtres inscrites sur le livret des ouvriers, on couperait le mal à sa racine. Il est vrai que les ouvriers, dans des cas difficiles ou dans des moments de détresse, ne trouveraient plus les mêmes facilités auprès des entrepreneurs. Ce serait un inconvénient sans doute; mais lorsqu’on sait que très-souvent les entrepreneurs conduisent l’ouvrier sur cette pente glissante pour l’exploiter ensuite et pour lui imposer les plus dures conditions, on conviendra facilement que les avantages exceptionnels que les ouvriers trouvent dans le mode actuellement usité, ne peuvent compenser les résultats funestes qui accompagnent presque invariablement les avances qu’ils ont reçues. Cet usage est beaucoup plus fréquent dans l’industrie parcellaire que dans la grande manufacture. Cependant, même dans celle-ci, les avances, soit en argent, soiten objets en nature, sont unecause de spéculations répréhensibles, faites au détriment de l’ouvrier. Pour ce point, un changement est très- facile, et si une loi déclarait les créances ainsi fondées non privilégiés, ni les maîtres, ni

( 1 ) Tableau (le l’état physique et moral des ouvriers, lome • H, page 128 .

il' PARTIE. CHAPITRE IV. 283

les ouvriers ne pourraient s’en plaindre. Les seconds éprouveraient bientôt la bienfaisante influence de cette mesure, et le petit nombre des premiers, qui cherche aujourd’hui des bénéfices dans cet usage, ne feraient que rentrer dans les conditions ordinaires auxquelles obéissent tous les manufacturiers honnêtes.

Des faits d’un ordre secondaire, et qui prennent leur source dans l’administration, exercent quelquefois aussi une influence fâcheuse sur la situation économique des ouvriers. Parmi ces faits, nous remarquons le travail des détenus dans les maisons centrales et l’emploi de l’armée aux travaux publics. Ces influences, il est vrai, sont plutôt locales et temporaires, que générales et permanentes.

La manière dont le travail est organisé dans les prisons a déjà donné lieu à de nombreuses réclamations (1). La production des détenus est presque toujours similaire aux industries libres qui s’exercent dans la localité. Dans la prison de Rennes, on fabrique des toiles à voiles; dans celles de Nismes des tissus de soie et des châles; à Riom et à Lysses, ce sont le linge de table et la toile de ménage. Cette similitude, ou, pour mieux dire, cette imitation s’explique facilement. On choisit dans chaque maison centrale

(1) Voyez entre autres le mémoire, de la chambre de commerce de Troyes, sur les dangers de la concurrence du travail des maisons centrales de force et de correction.

le genre d’industrie qui réussit le mieux dans la contrée et qui offre le plus d’avantages aux entrepreneurs. L’ensemble de la production et des travailleurs n’est point affecté, nous le répétons, par cette combinaison ; mais il en résulte une souffrance réelle pour les fabrications locales qui ne peuvent pas toujours lutter avec le travail des prisons. L’ouvrier honnête et laborieux est ainsi victime d’une situation créée par l’administration. 11 nous semble qu’il ne serait pas impossible de déplacer cette concurrence, en modifiant le régime du travail et en introduisant dans les prisons des fabrications qui ne se placeraient pas sur le marché et ne seraient qu’à l’usage d’un service public, de la guerre ou de la marine par exemple. De cette manière, la concurrence directe disparaîtrait, et les effetsde la compétition seraient purement latents. Ce régime est déjà établi dans plusieurs pays, et il y donne les résultats les plus satisfaisants. Sans vouloir exagérer l’action de la concurrence que nous signalons et qu’il est facile de faire cesser, on ne peut pas se dissimuler qu’elle compromet les industries établies dans le voisinage des maisons centrales, et peut devenir, pour certains fabricants et leurs ouvriers, une source d’embarras. Il serait d’autant plus légitime d’écarter cette concurrence, que le travailleur lui-même ne trouve aucun moyen pour la combattre, puisqu’elle prend sa

ll u PARTIE. — CHAPITRE IV. 285

cause dans une dérogation aux lois ordinaires de la production. L’État, par des marchés passés avec les directeurs des maisons centrales, se charge de l’entretien des détenus, et les entrepreneurs, grâce à cette circonstance, obtiennent une fabrication plus économique que celle de l’industrie libre (l).

(I) lin arrêté du 28 janvier 1801, règle, ainsi qu'il suit, le travail dans les maisons centrales de détention : Art. 1. t.es préfets sont chargés d’établir des ateliers de, travail dans toutes les maisons de détention, qui en seront susceptibles. Art. 2. Le genre de travail sera déterminé d’après la nature et les dispositions de la maison. Art 3. Les préfets prendront des mesures pour faciliter aux détenus l’exercice de leurs professions et métiers, autant que celle facilité pourra se concilier avec les intérêts de l’administration et la sûreté de l'établissement. Art. 1. L’administration ne fera travailler pour son compte, qu'au tant qu'il lui sera impossible de traiter avec des fabricants ou des compagnies qui se chargent de fournir du travail aux détenus. Ce sont lh, les principales dispositions de l'arrêté de 1801. Elles subsistent toujours en principe, seulement elles ont été modifiées dans certains détails, et les Directeurs des maisons centrales de force et de correction, sont ordinairement eux-mêmes les entrepreneurs des travaux, en même tempsqu’ils se chargent par un traité de l’entretien des prisonniers.

Le produit du travail des condamnés en France, a été en 1838 de 1.79G,157 fr. et en 1813 de 2,195,135 fr. En 1838, la population des maisons centrales de force et de correction, était de 17,515 individus, et en 1813 de 19,015. Ainsi le produit des travaux a suivi une progression plus rapide que le chiffre des condamnés.

En Angleterre, les travaux productifs dans les prisons, sont très-restreints et en général insignifiants. On sait que, dans ce pays, les prisonniers sont assujettis à certains exercices qui s'oblieuucut au moyeu d'appareils, désignés par les noms de

286 OBSERVATIONS SUR LÉTAT DES CLASSBS OUVRIÈRES.

L’exécution des travaux publics par l’armée est depuis longtemps un sujet de vives controverses, et les opinions sont singulièrement partagées sur ce point. Les expériences qui ont été faites jusqu’à présent n’ont pas donné des ré-

Treadmlll, Crankmlll solitaire, Crankmill à compartiments, Tread hand wheel, Ergomètre, régulateur, etc. Dans les prisons qui renferment ces appareils, on astreint les prisonniers U un travail forcé qui est absolument improductif. Le travail productif consiste presque partout il tirer de vieux cordages pour en faire del’étoupe, a carder de la laine, à faire du ciment, il broyerdes pierres, etc. C’est rarement, et par exception, qu’on voit des métiers montés, comme à. Manchester, et que les détenus exercent des professions industrielles. Du reste, il n’y a nulle part dans les prisous d'Angleterre des ateliers organisés comme dans les maisons centrales de France; l’industrie libre s’en alarmerait. Eu 1837, le produit des travaux dans toutes les prisons d’Angleterre ne s’est élevé qu’à 163,000 francs, et les dépenses d’entretien et de garde des mêmes prisons à 4,100,000 francs.

En Hollande, c’est le gouvernement qui fait fabriquer pour son compte, sous la direction de ses agents, tous les objets qui se confectionnent dans les ateliers des prisons, et il fournit le capital nécessaire à l'alimentation de ces ateliers. On évite autant que cela est possible de donner des sujets de plainte aux fabricants du royaume en s’abstenant de livrer au commerce des marchandises fabriquées par les détenus.

Eu Belgique, comme eu Hollande, c’est l’Étal qui fournit le capital nécessaire à l’alimentation des ateliers. I nc somme est portée chaque année au budget des dépenses, pour l'achat des matières premières et le paiement des gratifications allouées aux prisonniers. Cette même somme, augmentée du bénéfice présumé de la fabrication, figure au budget des recettes, et représente les fournitures à faire par les prisons au gouvernement dans le cours de l'exercice. Les détenus travaillent ex-

II e PARTIE. CHAPITRE IV. 287

sultats économiques très-favorables, et il est prouvé par des essais récents que le travail du soldat est plus dispendieux que celui de l’ouvrier libre. On a dit, à la vérité, qu’on pourrait organiser les travaux civils du soldat d’une manière moins coûteuse. Mais alors il faudrait altérer l’esprit et la constitution de l’armée en la détournant de sa véritable destination. Si nos forces militaires sont trop considérables, il faut les réduire; si au contraire elles ne font que suffire aux nécessités du service, on aurait tort de troubler ce service en assignant d’autres occupations au soldat. Nous ne partageons pas l’opinion de plusieurs économistes, qui ne voient

elusivemenl h l'équipement île l'armée et à la confection des cllcls nécessaires au service des prisons.

A Genève, le système de régie adopté pour l’entretien des détenus dans le pénitencier, l’est aussi pour les travaux industriels. On travaille à la fois pour l’administration de la maison, pour la vente courante et en détail an profit de l’établissement, mais surtout et presque exclusivement pour le compte des particuliers. Le tarif du prix des ouvrages ou de la journée, est arrêté par la commission administrative. La vente des objets fabriqués dans la prison se fait à prix lixe dans un magasin de la ville, où ils se débitent avec la plus grande facilité. La moyenne du gain des détenus est de 50 centimes par jour. L’organisation du travail des détenus est la même k Lausanne qu’k Genève, k la différence près que le prisonnier de Lausanne ne peut disposer, peudanl la durée de sa détention , d’aucune portion de son pécule, excepté lorsqu’il veut faire un envoi k sa famille. — L. Moreau-Christophe : Rapport à M. le ministre de l’intérieur sur les prisons de F Angleterre, de l’Ecosse, de la Hollande, de la Belgique et de la Suisse. Paris,

288 OBSERVATIONS SLR i. ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

dans l’année qu’une vaste agglomération d’individus oisifs, à charge au trésor et au pays, et complètement inutile dans les périodes de paix. Encore une fois, la force de l’armée doit être proportionnée aux périls qu’on a à redouter, et aux besoins qui découlent de la sécurité du pays.

Il y a dans presque tous les États de l’Europe une tendance marquée à abréger la durée du servicemilitaire,età rendre lesoldatle plustôt possible aux travaux civils. Ces tendances sont déterminées par la perspective d’une longue paix, et par le développement progressif de l’industrie qui demande chaque jour de nouveaux contingents de travailleurs. Ce système est bien préférable à l’emploi direct de l’armée aux travaux publics, et il s’accorde surtout mieux avec les vrais principes économiques. Dans quelques pays, en Prusse entre autres (I), le service mi-

(1) En Prusse, lu service militaire csl obligatoire pour tous, excepté pour la haute noblesse. Le service dans la ligne est de cinq ans (trois ans sous les drapeaux et deux ans dans la réserve), de sept ans dans la Landwehr , milice de première classe, et de sept aus dans la seconde classe. Après ce service, les individus restent inscrits jusqu'à l'âge de 50 ans dans te Land.iturm. Le s volontaires d’un an , c’est-à-dire les jeunes gens qui s’équipent à leurs frais et qui ne reçoivent aucune solde, réduisent ainsi la durée de leur service de deux ans dans l’armée de ligne. — En Angleterre, on a le système de l’enrôlement. — En Autriche, la conscription ne s’étend pas à toutes les classes de la société. La noblesse, le clergé, les fonc tionnaires publics, et les fils îles ofliciers sont exempts du service militaire. La durée de ce service est de quinze annéesdans

litaire est organisé de telle façon qu’il n’éloigne les recrues de leur foyer que pour un temps très-limité, sans que la défense du pays ait à en souffrir. La durée du service effectif n’est, en moyenne, que de 800 jours pour chaque soldat,

les troupes de ligne, et de cinq ans dans la milice , en sorte que le soldat ne reçoit son congé qu’à l’àge de 58 ans. 11 est vrai que la durée du service est interrompue par de nombreuses absences. Dans les provinces italiennes et dans le Tyrol, la durée duserviceest de huit ans; les exemptions y sont assez rares. En Hongrie et en Transylvanie, les communes sont chargées de fournir le contingent déterminé, et les autorités municipales en font la répartition ; la durée du service est lixée k dix ans. — En Bavière, le clergé et la noblesse supérieure (Standesherren) sont dispensés de servir; pour le reste de la nation, le service militaire est obligatoire de vingt-un à vingtsept ans, elles recrues sont désignées par le sort. En quittant la ligne, ils entrent dans la réserve. Tous les individus qui n’ont pas été atteints par le sort, appartiennent de droit à la milice. — Dans le royaume de Würlemberg, le service dans la ligne ou dans la milice est obligatoire de vingt à trente-deux ans ; la milice est cependant plutôt une réserve destinée à compléter l’armée, qu’un corps propre au service actif. — Dans les autres États de la Confédération Germanique, la conscription est établie de manière à prendre un soldat par cent habitants. La noblesse est généralement exemptée du service. — La Russie prend en temps de paix un soldat sur cinq cents habitants du sexe masculin ; en temps de guerre ce même nombre fournit quelquefois quatre, six et jusqu’à dix recrues. La conscription se fait toujours d’après les recensements officiels. Les Cosaques n’y sont pas soumis; mais ils fournissent à la réquisition de l’empereur le contingent qui leur est demandé. Les Juifs polonais se libéraient autrefois par une somme d’argent; mais ce régime a cessé d’exister depuis quelque temps. La durée du service est de vingt années, période qui est souvent réduite de moitié. — La Suède a une organisation militaire particulière.

c’est moins qu’en aucun autre pays, la Suisse, quin’a pas d’armée permanente, exceptée. Dans ce système, le trésor public et la production trouvent à la fois un avantage, et certes, cette combinaison est infiniment préférable à celle

Ses troupes se divisent en enrôlés ( f'eïr/ade ) , en classés (Inde! te) et en milice ( Bewæring ) . La première classe comprend 0,000 hommes, la seconde 27,000, et la troisième 93,000. Le rapport entre le nombre des recrues et celui de la population dépend de la densiléde celle-ci. UansStockholms-Laen.letrenlehuitième homme en état de porter les armes est soldat, et h Ostersuuds-Laen, le neuvième. — En Daneinarck, l’état des paysans seul fournil des soldats ; cependant sont exceptés dans cette classe, h certaines conditions, les fils de meuniers, de fermiers, des gardes forestiersetdes gardes champêtres. Laduréedu service estdehuitans. A l'expiration de ce ternie, le soldat entre dansles bataillons complémentaires, où il reste encore huit ans, pendant lesquels il fournil en tout soixante-dix journéesd’exercice. Enfin il entre dans la classe de réserve, où il reste jusqu’à l'àge de 43 ans. Tous les conscrits qui ont eu de bons numéros appartiennent de droit aux bataillons complémentaires. — En Espagne, la durée du service dans l’armée active est fixée à cinq ans, et puis à deux ans dans la milice provinciale. Celte dernière est une sorte d’armée de réserve qui n’est appelée sous les drapeaux que dans des cas extraordinaires. En Suisse, le service est obligatoire pour tout le monde ; mais sa durée et l’àge d’admission varient d’un canton à l’autre. Le pacte fédéral a fixé le contingent de chaque canton à deux pour cent de la population. L’armée fédérale se compose : 1 . de Y élite ; 2. de la réserve , 3. de la Landwehr. Les soldais passent successivement de l’élite dans la réserve, et de celle-ci dans la Landwehr. — La Turquie a adopté, en 1843, une nouvelle organisation pour l’armée. Autrefois le service militaire embrassait la vie entière du soldat ; maintenant sa durée est limitée à cinq ans. En quittant le service actif, le soldat entre dans l’armée de réserve. En principe, tous les mahomélans sont soldats; mais

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qui consiste à employer directement l’armée aux travaux civils.

Nous concevons très-bien que les soldats exécutent des travaux militaires dans certaines circonstances données, et nous partageons à ce sujet les opinions de M. le lieutenant-général Oudinot (1). Ces travaux font partie de leurs devoirs et rentrent essentiellement dans la catégorie de ceux qui doivent être exécutés par l’armée.

l’armée est en général entretenue par (les levées exécutées par les pachas , et qui frappent plus particulièrement les classes inférieures.

En comparant la formation et l'organisation des armées du temps présent, avec ce qui existait jadis, on remarquera cette tendance générale, qui consiste h réduire la durée du service , à former des réserves et h rendre le soldat au plus vile aux travaux civils et aux occupations industrielles.

(d) M. Oudinot classe les travaux qui peuvent être contiés aux soldats en deux grandes catégories : d . Les travaux manuels considérés comme moyens d’instruction; 2. les travaux urgents exécutés dans un but militaire et dans la prévision de l’attaque on de la défense. Pour exercer le soldat aux travaux manuels, M. Oudinot conseille la formation de camps retranchés et de simulacres de siège. Les travaux urgents et exécutés en prévision de la guerre présentent deux subdivisions : d. les travaux de l’armée active ; 2. les travaux de frontière et d’armée de secours. Les militaires seuls peuvent être chargés des premiers : ce sont des voies de communication à ouvrir, des fetranehements h élever, des tranchées à creuser, etc. Les travaux de frontière ou d’armée de secours se composent de tous les travaux qui, sur le territoire, pourraient assurer la sûreté de l’armée, tels que postes fortifiés, camps retranchés, établissements de ligne, etc. — De F année et de son application aux travaux d'utilité publique.

Ainsi, l’emploi du soldat aux travaux publics, loin de présenter des avantages économiques, impose des charges nouvelles au trésor, et relâche très-certainement la discipline. Cette destination qu’on donne au soldat crée ensuite une concurrence funeste à l’ouvrier libre qui ne peut en aucun cas lutter avec un travailleur qui reçoit sa subsistance de l’État, quoique ce travailleur, pour la plupart du temps, ne soit pas doué des mômes aptitudes ni des mêmes forces que l’ouvrier civil. Nous croyons au reste que les expériences qui ont été faites jusqu’à présent ne sont pas de nature à provoquer de nouveaux essais et qu’on renonce à employer l’armée à des travaux qui n’ont pas une connexité directe avec les nécessités militaires.

1 1 arrive quelquefois que des crises commerciales ou industrielles, des catastrophes ou des phénomènes physiques détruisent momentanément l’état normal d’une partie de la population. Dans ces cas, il est aussi du devoir du gouvernement et delà société de venir au secours des victimes. Cette assistance se manifeste du reste assez fréquemment. Les inondations , les incendies , la grêle amènent presque toujours une action réparatrice de la part du pouvoir, et les différentes classes de la société interviennent aussi ellesmêmes spontanément pour adoucir les effets de ces désastres. Une pareille assistance est une

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obligation, et il ne faut pas même la considérer comme une charité qui n’implique jamais un devoir absolu. Par cela même que le gouvernement et la société viennent au secours des individus qui ont souffert dans leurs propriétés, par cela même aussi le pouvoir doit adoucir les souffrances des classes ouvrières qui ont été momentanément frappées par des événements en dehors de toutes les prévisions humaines.

Mais , qu’on le remarque bien , cette assistance constitue un fait exceptionnel dans la vie du travailleur , et il ne faudrait pas que la production comptât invariablement sur des secours de cette nature. La charité elle-même est destinée à soulager des misères individuelles, et en agissant d’une manière permanente, elle ne doit s’étendre qu’aux individus qui sont hors d’état de travailler, aux invalides de la société qui n’ont pas la plénitude de leurs facultés intellectuelles et physiques. La charité, considérée comme élément de la production générale, se transforme en un impôt, et dès lors elle perd son efficacité et son caractère moral et religieux. Les établissements de bienfaisance, les hôpitaux, les hospices ne sont destinés qu’aux infirmes, aux malades et aux vieillards, et la charité privée doit surtout compléter l’insuffisance de ces établissements. Le pouvoir, sans doute, ne peut accorder assez de sollicitude aux institutions de charité ; mais il ne faut pas

294 OBSERVATIONS Sl’R L’ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

qu’il en méconnaisse la destination, et il ne faut pas que la philanthropie leur assigne un rôle qui encouragerait la paresse ou l’imprévoyance d’une certaine classe de la société aux dépens de la société tout entière.

§ III. — Devoirs et moyens des ouvriers.

Quand le pouvoir a rempli sa tâche à l’égard du travailleur, quand il a favorisé son éducation , quand il lui a fourni les moyens d’instruction, et lorsqu’enfin il le préserve, autant que cela est possible, des influences funestes à sa moralité et à sa santé, qu’il le protège, autant que cela est compatible avec la liberté industrielle, contre les abus qui résultent de la puissance hiérarchique du maître et du capital dont celui-ci dispose ; quand le gouvernement a fait tout cela, disons-nous, l’ouvrier, de son côté, doit aussi réunir ses efforts pour améliorer sa condition ; il doit user de tous les moyens pour accroître ses forces , son instruction et sa moralité. Car c’est dans ces efforts qu’il trouvera la source des améliorations auxquelles il aspire, plutôt que dans une augmentation de salaire.

Si, par un calcul qui ne nous paraît guère possible , on parvenait à établir d’une part , le nombre des journées que les ouvriers de toutes les classes perdent au cabaret et dans la débauche , et de l’autre, les sommes qui sont ainsi dépensées improductivement, on serait

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étonné de l’énormité des pertes de temps et d’argent occasionnées par le désordre et la mauvaise conduite des travailleurs. Il y a à Paris seulement, environ 6,000 marchands de vin qui n’existent pour ainsi dire que par les ouvriers. Sans doute, comme ceux-ci ne vivent plus dans la famille du maître, ils sont obligés de chercher leur subsistance ailleurs. Mais le tiers des marchands de vin qui sont actuellement dans la capitale répondrait et au delà aux besoins réels des ouvriers célibataires qui n’ont pas un ménage pour y prendre leur nourriture. Ces profits, absorbés par à, 000 marchands de vin qui , loin d’être un élément utile dans la société, en sont au contraire la plaie, suffiraient pour faire exister un pareil nombre de familles. Maintenant, si les journées passées au cabaret étaient employées au travail, les ouvriers trouveraient là une nouvelle source de bénéfices et une sauvegarde contre de fréquents entraînements. L’État ne peut point, sans porter atteinte à la liberté industrielle, limiter le nombre des cabarets (1), pas plus qu’il ne peut défendre aux ouvriers de les fréquenter. C’est donc à ceux-ci de prendre des habitudes d’ordre et de fuir des lieux qui compromettent à la fois leur santé et

(t) Il y a des États où les aubergeset les cabarets conslitucnt des monopoles. Le gouvernement se réserve le droit d’en limiter le nombre, et il n’accorde l’autorisation d’établir de nouveaux cabarets qu’aprèsdes enquêtes, et lorsque la nécessité en est suffisamment démontrée. C’est ainsi que les choses se pas-

leur moralité. Les maîtres, sans doute, peuvent favoriser ces tendances, et nous avons vu que les manufacturiers de Sédan avaient réussi à détruire presque complétementl’ivrogneriechez les classes ouvrières de leur ville. Malheureusement tous les manufacturiers ne sont pas animés du même esprit, et dès lors les ouvriers doivent chercher dans leur propre force les moyens pour combattre ce vice dangereux.

Les mariages précoces, nous l’avons déjà indiqué, ont les conséquences les plus graves pour le sort et l’avenir des classes ouvrières. Cet acte si important s’accomplit en général, chez les travailleurs, avec la plus grande légèreté. Dans les manufactures et les ateliers, le mélange des sexes conduit d’abord au concubinage; cependant ces positions se régularisent encore assez souvent. Dans les deux cas, des enfants viennent bientôt aggraver la situation, et jusqu’à ce que ceux-ci soient en âge de suivre les travaux de la fabrique, le sort des parents est d’autant plus pénible que le nombre des enfants est plus grand. Si l’inconduite de l’ouvrier complique cette situation , la famille est alors dans une position déplorable, et est inévitablement livrée à une misère affreuse. De pareils exemples sont plus nombreux encore dans les manufac-

sent dans plusieurs cantons de la Suisse et dans quelques Élats de la Confédération Germanique.

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tures que dans l’industrie parcellaire; mais ils se rencontrent aussi chez les artisans des grandes cités, où malheureusement les occasions de dissipation pour les ouvriers sont aussi fréquentes que dans les foyers industriels. Ce sont les faits de cette nature qui frappent particulièrement les réformateurs et les philanthropes, et, sans recourir aux causes de ces douleurs, ils en rendent la société responsable, lis accusent les industries et les institutions, quelque étrangères que soient les unes et les autres à ces maux qui, pour la plupart du temps, ne prennent leur source que dans l’imprévoyance et le désordre.

La sobriété et l’économie engendrent la prudence, et la prudence, dégagée même de toutes les considérations morales, est un suffisant préservatif contre le mariage, et à plus forte raison contre le concubinage, toutes les fois que l’ouvrier ne se sent pas en état de nourrir et d’élever une famille. Voyez les classes supérieures I Avec quelle prudence et quelle circonspection ne contractent-elles pas des mariages! Les classes moyennes imitent cet exemple, et c’est là ce qui contribue à leur aisance et à leur prospérité. Pourquoi les classes inférieures ne marcheraient-elles pas dans la même voie?

Pourquoi ne gouverneraient-elles pas leurs penchants par les mêmes considérations et avec la même énergie? Une meilleure éducation, de meilleurs exemples, et l’esprit d’ordre et d’éco-

298 OBSERVATIONS SLR LÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

nomie sont une préparation nécessaire à la réforme fondamentale que nous indiquons ici. Il y a dans le monde un certain nombre de causes de prospérité qu’il faut étudier soigneusement. Or, parmi ces causes, il n’y en a pas de plus efficaces que la continence et le choix judicieux de l’époque à laquelle l’homme peut contracter mariage et s’élever au rang de chef de famille.

Les ouvriers de la fabrique lyonnaise ne se marient ordinairement qu’au moment où ils s’établissent comme chefs d’atelier. « Je n’ai point fait , dit M. Villermé , sur les registres de l’état civil, la recherche de l’époque de leur mariage ; mais, d’après M. l'oullut, secrétaire en chef de la mairie de la Croix-Rousse, ce serait communément de vingt-quatre à vingt-sept ans, pour les hommes, et de vingt à vingt-trois ans, pour les femmes. Ils ont très-peu d’enfants ; car les registres de l’état civil de la Croix-Rousse, commune dont ils composent presque seuls la population, n’en donnent que 3,23 par mariage, terme moyen depuis 1805 jusque et y compris 1834. Trois enfants £, terme moyen, en y comprenant même les naissances illégitimes inscrites à la Croix-Rousse, certes, c’est montrer plus de prudence qu’on n’en accorde ordinairement aux ouvriers (1). »

Lesouvriers de la fabrique de Lyon sont dans

(1) Villermé, Tableau de Fêtai physique et moral des ouvriers , lome I, page 292.

II e PARTIE. CHAPITRE IV.

une position matérielle bien meilleure que ceux de la plupart des autres industries, des manufactures de Lille et du Haut-Rhin, par exemple. Ils donnent aussi plus de soins à leurs enfants, quoique ceux-ci ne cessent ordinairement d’être à la charge des parents qu’à l’âge de quinze ans. Nul doute que la circonspection qu’ils mettent à contracter mariage contribue à ce bienêtre relatif dont ils jouissent; il faut donc recommander la même continence à tous les ouvriers et les préparer par des habitudes morales à ne se marier qu’au moment où ils pourront probablement entretenir une famille.

Il est certain que la mauvaise distribution du sol en Irlande et dans quelques autres contrées de l’Europe, ainsique l’oppression dans laquelle gémit le peuple, sont des causes actives de misère. Mais l’accroissement de la population irlandaise, résultat des mariages précoces, est une cause non moins active du profond dénûment qui accable ces populations. Ces forces prolifiques, qui ne sont contenues par aucune considération, réduisent successivement la part de chacun, et quoique nous n’admettions point les prédictions sur une époque prochaine où les subsistances viendront à manquer au genre humain, nous pensons néanmoins qu’une population plus virile qui suivrait une progression plus lente échapperait aussi plus aisément aux causes et aux atteintes de la misère ; elle éprouverait

300 OBSERVATIONS SCR l’ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

surtout moins les influences des crises industrielles et des désordres dans la production. Dans ces agitations, les causes et les effets se confondent : l’imprévoyance engendre la misère, et la misère engendre à son tour l’imprévoyance et le désordre.

On ne peut pas faire de lois préventives contre le mariage, et tout ce qu’on a dit et écrit à ce sujet est impraticable (1). Prescrire alors l’époque à laquelle l’ouvrier doit se marier, ou lui interdire complètement le mariage, serait porter une atteinte grave à sa liberté et à sa dignité. De semblables mesures n’arrêteraient d’ailleurs pas l’accroissement de la population, et ne feraient qu’augmenter le nombre des enfants illégitimes. Quelques gouvernements allemands ont apporté de nombreuses entraves aux mariages dans les classes inférieures, et ces entraves ne sont qu’une cause de désordres. 11 y a en Alsace une foule d’ouvriers étrangers qui n’ont pu se procurer les actes nécessaires pour

(1) Parmi les auteurs qui on tconseillé les moyens préventifs il faut citer : Weinliold. l'on (1er ( ebervœlkerung in Mit tel Europa und deren Fotgen avf die Slaalen und deren Civilisation, 1827. De l’excès de la population dans l’Europe centrale. Ce travail a été suivi de trois autres écrits, et il faut avouer que les conclusions de l’auteur sont aussi singulières que ses moyens de répression sont impraticables. — bodz-Keyraoud et deux ou trois autres écrivains allemands, sans arriver à ces moyens extrêmes, ont cependant conseillé des expédients dont l'application est absolument impossible.

II e PARTIE. — CHAPITRE IV. 301

se marier, précisément par suite des mesures prises dans les pays auxquelsils appartiennent, et qui se trouvent engagés dans des unions illicites (1). Ainsi ces mesures préventives manquent complètement leur but. C’est dans l’individu même qu’il faut chercher les sources des réformes; c’est en lui faisant connaître ses devoirs, ses intérêts, sa véritable situation, qu’on l’empêchera de contracter des mariages précoces, et qu’on lui donnera le sentiment des périls qui attendent un père de famille qui n’a que d’insuffisantes ressources pour nourrir et élever ses enfants.

De pareilles considérations auront plus de valeur à ses yeux que tous les systèmes qu’on a

(1) Les entraves mises aux mariages reparaissent sous diverses formes. Quelquefois la loi exige que les époux aient remboursé les secours qui leur ont été donnés, bien qu’ils n’en aient pas reçu depuis un temps dont la durée varie selon les pays. Elle est de quatre ans k Schwitz, de douze k Underwald- Obwaldcn. Le pouvoir discrétionnaire que possèdent les autorités locales d’empéclier le mariage des assistés s’étend ordinairement sur tous les indigents. A Schwitz, on interdit le mariage non-seulement aux personnes qui, dans le cours des quatre dernières années, ont reçu quelque assistance, mais aussi k celles dont le père, la mère, les frères et sœurs sont dans ce cas. A Fribourg, k Berne, k Saint-Gall, dans l’Underwald, les époux doivent verser une certaine somme dans la caisse des pauvres. A Fribourg en lîrisgau, k Francfort-sur-le-Mein, ils doivent prouver qu’ils ont des moyens de subsistance, et dans le canton de Thurgovieon exige qu’ils possèdent 500 florins. A Fribourg en Brisgau, on voit des familles qui comptent trois générations sans mariage, des maisons où vivent réunis plusieurs enfants qui

imaginés pour arrêter le pouvoir prolifique des classes inférieures. 11 faut bien le remarquer, le bien-être et la prudence sont des conditions qui se déterminent réciproquement. Elles sont responsables l’une de l’autre. On n’a point en général à recommander la prudence à l’homme aisé. Le meilleur préservatif *contre des actes inconsidérés se trouve donc dans l’aisance même. Or, cette aisance, le travailleur peut se la procurer plus facilement lorsqu’il est seul et dégagé des soucis qui sont le cortège inséparable du ménage. Loin de nous cependant la pensée d’interdire le mariage à l’ouvrier. Il a plus que personne besoin des joies et des consolations de la famille; mais ces satisfactions, il les trouvera lorsqu’il se sera fait un capital par l’épargne, lorsqu’il aura, autant que cela est humainement possible, écarté les mauvaises chances de l’avenir et fixé les incertitudes de sa condition. C'est ainsi que l’homme sage se gouverne, et l’ouvrier peut trouver l’exemple de cette sagesse dans les classes moyennes.

Indépendamment des caisses d’épargne dont personne ne conteste plus aujourd’hui la salutaire influence et la puissante action pour la formation des capitaux, il y a d’autres combi-

onl la môme mère el chacun un père différent. A Furlh,àErlangen, à Schwabach, les enfants naturels sont presque égaux en nombre aux enfants légitimes. — Naville, de la Charité lé~ gale.

naisons qui peuvent servir utilement le travailleur dans des moments de détresse et dans des cas exceptionnels. Les ouvriers ont souvent fait en Angleterre et même en France des fonds considérables pour se coaliser contre les fabricants ; ces fonds ont presque invariablement été dévorés d’une manière stérile, et il suffit de lire l’histoire des coalitions d’ouvriers pour se convaincre que le résultat le plus ordinaire, nous dirions la fin unique, de ces sortes de conspirations industrielles a été la destruction de capitaux considérables. Si les sommes ainsi dépensées improductivement eussent été employées à la fondation d’établissements de prévoyance et de secours mutuels, combien les résultats eussentété plus favorables aux travailleurs ! C’est alors qu’ils eussent trouvé des ressources réelles dans les moments de crise et de détresse, et les produits de l’épargne, dissipés au milieu des troubles , les auraient aidés à supporter les mauvais jours. Dans les deux cas, le point de départ est le même. Mais quelle différence dans les résultats! Les coalitions violentes, qui d’ordinaire se font dans les périodes prospères, détruisent l’aisance. Mais les fonds, soigneusement accumulés dans un but pacifique, fructifient, conjurent la misère dans les circonstances difficiles, ou contribuent à soutenir par des voies permises une cause légitime. C’est là ce qu’il faut considérer quand on est de bonne

foi, et qu’on a plus à cœur de résoudre un problème difficile que de flatter les passions des masses populaires.

Les sociétés de secours mutuels sont assez nombreuses en France (1). Ce sont des associations d’ouvriers dont les membres mettent en commun chaque mois ou chaque semaine une faible fraction de leur salaire pour ceux d’entre eux qui deviennent malades ou infirmes. Ce sont des établissements d’assurance qui fonc-

(1) M. Villermé non» dit, en parlant des sociétés de secours mutuels : * La ville de Paris en compte un peu plus de deux cents, il y en a dans presque toutes les villes manufacturières que j’ai visitées. En général leurs règlements sont calqués les uns sur les autres et sont très-bons, excepté à Lille, où l’on y a introduit des articles qui semblent plutôt propres à propager l’ivrognerie qu’h la détruire. » M. Villerméfait remarquer que deux causes nuisent au succès de ces établissements. D'abord, les associations fondées par un nombre déterminé de personnes ne cherchent point, dans les premiers temps de leur existence, à s’adjoindre de nouveaux membres. 11 en résulte qu’après un certain nombre d’années, les fondateurs vieillissant ensemble et étant plu3 souvent malades, la société; prospère d’abord, décline ensuite. On avait calculé sur des recettes et des dépenses toujours égales ; mais celles-là diminuent et celles-ci augmentent, en sorte que la décadence arrive. Pour prévenir celle décadence, il faudrait l’admission continuelle de nouveaux membres encore jeunes. Une autre cause de ruine est l’entrée dans les sociétés de secours mutuels d’ouvriers d’âges très-différents à des conditions à peu près semblables. On reçoit en effet, dans la plupart d’entre elles, absolument aux mêmes conditions, l’individu qui n’a pas vingt ans, comme celui qui en a quarante; en sorte qu’on fait avec le plus jeune, cela se conçoit, un marché bien meilleur qu’avec le plus âgé.

II e PARTIE. — CHAPITRE IV. 305

tionnent dans les cas de maladie ou dans l’intérêt delà vieillesse. Ces associations sont surtout très-multipliées en Angleterre. Cependant la constitution de ces sociétés est en général assez incomplète. Dans presque toutes les associations de ce genre, la loi de mortalité est un élément très-important, et devrait servir, en partie du moins, de base aux calculs financiers qui régissent l’institution. Malheureusement, et nous l’avons déjà dit dans d’autres écrits, on ne possède de bonnes tables de mortalité ni en France, ni en Angleterre. C’est un travail à faire, et comme il est au-dessus des forces d’un seul individu, l’autorité devrait inviter les corps savants à s’en occuper.

Les associations de prévoyance peuvent avoir des formes très- variées, et les classes supérieures, dans l’intérêt des ouvriers, sont appelées à y prendre une part active. Cela se voit en Angleterre, et dans les derniers temps la Prusse a donné un pareil exemple. On a fondé à Berlin une association centrale dont le but est de favoriser l’établissement de caisses d’épargne et de caisses de pensions. L’association s’occupera également de l’éducation et du placement des enfants pauvres, de la propagation des connaissances utiles soit par des leçons orales, soit par des publications appropriées aux besoins des classes inférieures. Les hommes les plus considérables de la capitale sont placés à la tête de

cette association, à laquelle le roi lui-même a fait un premier don de 60,000 francs. L’institution s’est propagée dans les provinces, et partout on a organisé des associations locales pour le soulagement des classes ouvrières. C’est principalement la détresse des fileurs et des tisserands de la Silésie qui a provoqué ce mouvement (1). Les associations dont il s’agit ont une double tâche : d’abord celle de concourir à l’éducation, et de faire naître des habitudes morales chez les classes ouvrières, et puis de venir à leur aide dans des moments de détresse et de crise. Cette dernière intervention n’est qu’accidentelle et temporaire, et il est évident qu’il ne s’agit point de distribuer aux ouvriers des secours réguliers et permanents, mais uniquement de faire une œuvre de réparation et de paralyser les funestes effets de circonstances extraordinaires.

Les établissements de prévoyance, comme

(1)M. Schncer, après son écrit plein d’intérêt sur la situation des ouvriers en Silésie , vient de faire une brochure sur l’état des ouvriers de Brcslau. C'est une monographie très-curieuse, h la suite de laquelle il propose une série de mesures, la plupart empruntées h l’expérience, pour améliorer l’état des ouvriers. Nous recommandons ce travail à tous les hommes qui s’occupent de cette grave question. Il contient d’excellentes vues pratiques, et une appréciation très-exacte de certains faits essentiels à la solution du problème. — Veber die Zustaende der arbeitenden Klassen in Breslau, von Alexander Schneer. In-8°, Berlin, 1845.

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nous l’avons déjà fait pressentir plus haut, doivent être circonscrits, c’est-à-dire ne pas embrasser des intéressés appartenant à des corps de métiers qui n’ont aucune analogie entre eux. Ils doivent ensuite, autant que possible, exclure les combinaisons tontinières et ne pas chercher dans la mortalité des associés les avantages qu’espèrent les survivants.

Les caisses de prévoyance et de retraites qui, jusqu’à présent , se sont le mieux maintenues, sans doute parce qu’elles sont particulières à une grande industrie, appartiennent à * l’extraction des minéraux. Plusieurs de ces caisses sont fort anciennes , et leur constitution peut servir d’exemple pour des créations analogues.

En Allemagne, les caisses pour les ouvriers mineurs existent depuis fort longtemps, et l’on trouve des traces des établissements de ce genre dès le commencement du seizième siècle dans le Ilartz par exemple. Des ordonnances royales ont tout récemment créé en Belgique des caisses de prévoyance en faveur des ouvriers mineurs. Les fonds de ces caisses se forment en général : 1° d’une retenue opérée sur le salaire des ouvriers; 2° des subventions des exploitants; 3° des dotations et des subsides du gouvernement; 4° des dons, legs et donations des particuliers. La caisse de prévoyance du Bassin du Centre (province de Hainaut) est administrée

par une commission de dix membres (1). Le gouverneur de la province et l’ingénieur en chef des mines sont de droit membres de la commission. Huit membres, dont cinq choisis parmi les propriétaires d’exploitations, et trois parmi les- maîtres ouvriers, sont élus par l’association des exploitants (2). Dans cette association l’élément gouvernemental réuni à l’action des maîtres domine trop, quels que puissent être les subsides de l’administration et les subventions des exploitants. Il faut donner aux ouvriers qui subissent une retenue sur leur salaire une plus large part dans la gestion des caisses de retraites ; instituées pour eux, elles doivent être administrées par eux, sauf la surveillance du pouvoiret l’adoption de certaines bases devant servir de garanties à tous les intéressés. Ces modifications ne détruiraient d’ailleurs pas les formes et le caractère des caisses de pensions ; elles deviendraient au contraire un stimulant pour les ouvriers. En confiant à ceux-ci plus spécialement la gestion des caisses, on leur fournirait

(1) Caisses de prévoyance en faveur des ouvriers mineurs. Rapport au Roi des Belges. 1812.

(2) D’autres caissesde retraites se sontencore formées en Belgique. Un arrêté royal du 30 juin 1839 institue une Caisse de pensions et de secours en faveur des pilotes, matelots, garde-fanal, etc., appartenant aux ports d’Anversctd’Ostende. Refonds de cette caisse se forme essentiellement d’une remise de cinq p. cent surle droit de pilotage payé par les bâtiments qui auront un pilote à bord. L'administration de cette caisse est confiée b un comité exclusivement composé de fonctionnaires.

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des occasions périodiques d’en apprécier la marche et les progrès.

Comme nous l’avons dit plus haut, il est assez difficile de se familiariser avec la pensée de verser pendant vingt-cinq ou trente ans chaque mois ou chaque trimestre une petite somme afin de se créer des ressources dans la vieillesse. Il faut donc autant que possible présenter aux ouvriers une visibilité, si nous pouvons nous exprimer ainsi, les mettre souvent en contact avec ce qui leur appartient , afin qu’ils s’identifient avec la pensée que leurs épargnes successives leur profiteront un jour, qu’ils les distribueront eux-mêmes à leurs camarades et à leurs aînés et qu’aucune influence étrangère ne présidera à la répartition de ces deniers si légitimement acquis et amassés avec tant de peine et de labeur.

Les friendly societies de l’Angleterre, quoique placées sous le contrôle du gouvernement, sont néanmoins administrées par les associés. Leurs règlements sont approuvés par l’autorité chargée d’examiner s’ils sont conformes aux lois générales du pays et aux lois particulières qui doivent servir de base à l’institution elle-même. Sauf cette formalité, les friendly societies ont une indépendance complète, et inspirent par cela même plus de confiance aux associés (1). Le

(I) Pour apprécier l'action des friendly societies, on peut consulter entre autres : Report on friendly and benefit societies ,

pouvoir, de son côté, les protège, et elles jouissent de plusieurs avantages que ne possèdent point les sociétés non autorisées.

Ce n’est pas que nous ayons besoin d’imiter pour nos institutions de prévoyance les formes employées en Angleterre. Mais, comme les fnendly societies ont donné d’excellents résultats, il est bon d’en étudier l’organisation et le jeu , afin d’y prendre ce qui pourrait convenir à notre pays. L’existence des classes ouvrières en France, par le développement delà manufacture, a beaucoup d’analogie avec celle des ouvriers anglais, et nous pouvons dès lors profiter des expériences faites par nos voisins.

Les assurances sur la vie , telles qu’elles existent aujourd’hui , ne répondent pas entièrement aux besoins des classes ouvrières. Les compagnies à primes font des opérations variées ; mais elles s’occupent plus particulièrement de la constitution des rentes viagères.

etc. Rapport sur les sociétés amicales et de bienfaisance montrant la loi de la fréquence ou de la durée des maladies, déduite des secours que ces sociétés ont distribués à leurs membres dans diverses parties de l’Écosse. — Charles Ansell, A Treatiseon fnendly societies; Traité des sociétés amicales. Londres, 1833. On évalue à douze mille le nombre des sociétés amicales autorisées. Plus de dix mille de ces sociétés ont des dépôts aux caisses d’épargne, ou possèdent des fonds à la caisse pour la réduction de la dette nationale. C’est le plus vaste ensemble d’associations qui existe ; il s’étend aujourd’hui b toutes les parties du Royaume Uni et tous les corps de métiers, toutes les catégories d’ouvriers y participent.

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Or ce genre de placement, outre qu’il est à peu près impraticable pour l’ouvrier, est dans la plupart des cas d’une moralité douteuse. Cependant les classes inférieures de l’Angleterre, s’associent aux opérations des compagnies d’assurances sur la vie, soit pour se constituer des retraites, soit pour assurer après leur décès un capital aux survivants. C’est cette dernière combinaison qu’il faudrait surtout encourager chez nous. Le contrat d'assurance Se prête à une infinité d’arrangements. Ou les contractants peuvent en retirer personnellement les avantages, pu en faire profiter les survivants. Par de légers sacrifices annuels on prépare l’avenir d’un enfant aussi bien qu’on assure des ressources à la vieillesse. Mais ce genre de placement n’est pas encore entré dans les mœurs françaises, et les compagnies d’assurances n’ont pas d’ailleurs chez nous le même crédit et la même autorité qu’en Angleterre. Nous ne pensons pas du reste qu’il faille recommander spécialement telle ou telle combinaison, telle ou telle association. Nous insistons seulement sur deux points : d’abord sur l’exclusion des combinaisons tontinières, où l’on compte sur la mortalité des associés pour constituer l’aisance ou le bien-être des survivants. En second lieu, nous estimons qu’il faut toujours grouper dans les établissements de prévoyance les individus qui appartiennent à un même ordre de travaux et qui se trouvent en

général dans les mêmes conditions sociales et économiques (1).

De l’association. — Observations générales.

Après avoir indiqué d’une manière générale les moyens de réforme qui dépendent plus particulièrement des ouvriers eux-mêmes, nous passons à un autre ordre d’idées et de faits. En abordant le problème si délicat de l’association,

(1) L’élude de la constitution des assurances sur la vie et la connaissance des faits qui touchent h celte matière sont de la plus haute importance pour l'organisation des établissements de prévoyance destinés aux classes ouvrières. Le succès de ces établissements dépend en grande partie de l'exactitude des données sur lesquelles ils sont fondés; nous ne croyons donc pas nous écarter du sujet que nous traitons en présentant quelques détails bibliographiques relatifs aux assurances sur la vie.

Comme la loi de mortalité est un élément indispensable pour l’organisation des caisses de prévoyance, un grand nombre de savants s’en sont occupés et l’on a eu de nombreuses tables de mortalité. Presque toutes sont incomplètes; elles offrent entre elles des dissemblances frappantes et de nombreuses contradictions. Ces tables sont tantôt trop générales, tantôt trop spéciales pour pouvoir être employées avec certitude à la solution des problèmes sur les assurances. Les unes ont été dressées sur des têtes choisies comme celles de Deparcieux; d’autres sur une population prise en bloc, comme celles de Duvillard et Wargentin; d'autres sur des habitants des villes comme celles de Northampton etdeBreslau. Cependant des travaux postérieurs ont fixé bien des incertitudes, rectifié bien des erreurs, et ont permis de donner aux combinaisons sur la vie des bases beaucoup plus solides que par le passé. De ce nombre sont :

Tables exhibiling the lau) of mortality deduced from ihe combined expérience of seventeenlife assurance offices. London, 1843. Tables donnant la loi demortalité déduite desexpériences combinées de dix-sept compagnies d'assurances sur la

II e PARTIE. — CHAPITRB IV. 313

nous ferons remarquer que pour obtenir des résultats, il ne faut pas scinder, soit les efforts du gouvernement, soit ceux des ouvriers, soit enfin ceux des maîtres. 11 faut que partout l’action soit simultanée, que la tâche des ouvriers soit favorisée par les maîtres et le pouvoir , et que les premiers à leur tour acceptent sans résistance, et provoquent même les réformes de l’administration et des entrepreneurs. Les asso-

vie. Ces tables ont été publiées par les soins de 17 compagnies d’assurances de Londres. Les résultats en sont basés sur 85,908 cas, avec distinction des sexes pour 40,616 individus.

The government tables, calculées par Finlaison; voyez, the repart of John Finlaison, Actuary of the national debt, on the evidence and elementary facts on which tables of lift annuilies are founded. 1829. Rapport sur les faits élémentaires sur lesquels sont fondées les assurances sur la vie. — The report from the select commütee of life annuilies. 1829. Rapport du comité sur les annuités viagères.

A comparative view of the various institutions for the assurance of lives byBabbage. London, 1826. Table comparative des diverses institutions d’assurances sur la vie. — Tables oflife contingencies, etc. by Griffith Ravies, 1825. Tables sur les contingents viagers, etc.

ArlhurMorgan, Tables showing the total number of persons assured in the Equitable society from ils commencement in seplember 1 762 to january 1829. London, 1834. Tables donnant le nombre total des personnes assurées dans la société C Équitable depuis son établissement en septembre 1762 jusqu’au mois de janvier 1829.

Lehre der V ersicherung und statistische Nachweisung aller y ersicherungs Anstalten in Deulscliland. 1846. Théorie des assurances et relevé statistique de tous les établissements d'assurances en Allemagne ; par E. A. Masius. Cet ouvrage contient des renseignements précieux sur les institutions de l’Allemagne;

dations, les établissements de prévoyance ne peuvent s’organiser sur des bases rationnelles par les seuls efforts des ouvriers ; il faut que les chefs d’entreprise interviennent, il faut qu’ils appuient ceux auxquels est dévolu le rôle principal. De même que l’enseignement populaire et industriel établi par les soins du pouvoir resterait stérile dans ses résultats, si les ouvriers eux-mêmes négligeaient de faire jouir leurs enfants des bienfaits de l’éducation publique,

ils sont plus particulièrement renfermés dans les chapitres IV, V et VI de la qualrièmescclion. Le premier de ces chapitres contient les statuts et l’organisation des sociétés mutuelles de Gotha, de Leipzick, de Hanovre, de Brunswick et de Hambourg ( Uarmonia ). Dans le chapitre suivant, l’auteur Hait le même travail pour les sociétés mixtes de Lubeck, de Berlin et de Francfort. Enfin le chapitre VI est consaeré aux sociétés h primes. Il contient comme appendice la plupart des tables de mortalité qui ont été faites depuis Halley, Kersebom, Deparcieux, jusqu’à nos jours, ainsi que le tableau des primes des sociétés allemandes.

Die neuesten Ergebnisse und Fvrtschritte der tehensversicherungs Anstaltenin Deutschland ; deutsche f’ierteljahrs Schrifi. Faits et progrès récents relatifs aux assurances sur la vie en Allemagne. Revue trimestrielle allemande. N° 17. 1842.

Ueber die zwechnaesige Einrichtung tontinenarliger Rentenanstalten. De l’organisation des institutions lontinières. Ibid. N° 23. 1843.

J. L. Casper, Die wahrscheiniliche Lebensdauer der Menschen. La vie probable des hommes. Rerlin,1835.

L. Moser, Die Gesetze der Lebensdauer. Lois de la durée de la vie. Berlin, 1839.

Voyez aussi l’ouvrage, de Charles Ansell, déjà cité à la page 310 et notre mémoire, des assurances sur la vie, inséré dans l'Annuaire de l' économie politique de 1845.

II e PARTIE. CHAPITRE IV. 315

de môme aussi les efforts des maîtres pour améliorer la condition morale et matérielle des ouvriers seraient inefficaces devant la résistance de ces derniers. Il faut donc qu’il y ait de l’harmonie dans les efforts mutuels, et quoique les moyens aient un triple caractère, qu’il y ait des rôles spéciaux pour les ouvriers, pour les maîtres et pour l’État, il faut néanmoins, nous le répétons, de la simultanéité dans tous les mouvements.

Ainsi l’association pour améliorer le sort des ouvriers, même dans les termes modestes où nous la croyons réalisable, a besoin du double appui du maître et de l’administration, et pour qu’elle porte des fruits réels et durables, il faut qu’elle soit pratiquée dans des conditions rationnelles et sans s’écarter des lois générales qui régissent la production. Comme notre analyse de l’association touche à la fois aux intérêts du maître et à ceux de l’ouvrier, nous avons cru suivre l’ordre logique des faits et des tendances en la plaçant entre les moyens d’amélioration du ressort des ouvriers et ceux qui dépendent plus particulièrement des chefs d’entreprise. Nous avions d’ailleurs à répondre à l’opinion erronée, mais assez répandue, que l’association entre le maître et l’ouvrier ferait cesser un antagonisme funeste aux deux parties. Les motifs qui nous ont déterminé à traiter de l’association au paragraphe consacré aux moyens d’amé-

lioration qui dépendent des ouvriers nous ont encore décidé à exposer le système des primes d’encouragement dans le même paragraphe. On a trop souvent confondu les primes d’encouragement avec l’association entre le maître et l’ouvrier elle-même, et il était dès lors naturel de placer nos observations sur les primes d’encouragement à la suite de nos analyses sur l’association.

L’association est une des combinaisons qui ont le plus hâté les progrès de l’industrie dans les temps modernes. Elle prête aux forces qui se réunissent une nouvelle puissance, et en recueillant des éléments pour ainsi dire moléculaires, elle devient l’instrument le plus fécond de la production. L’épargne d’abord, l’association ensuite : voilà en grande partie le secret de ce prodigieux développement des richesses dont nous sommes témoins. Mais comme ces richesses se distribuent d’une manière inégale, que le capital semble toujours prélever une part plus forte que le travail, on a voulu agrandir le rôle de l’association et étendre ses bienfaits à ceux-là mêmes qui ne sont pas dans les conditions d’y participer. Le travail et le capital obéissent à des lois naturelles, et il y a entre ces deux instruments de la production, une solidarité, une sorte d’équilibre qu’on ne peut détruire qu’en compromettant la production elle-même, et en ruinant par conséquent la richesse dans

11 e PARTIE. CHAPITRE IV. 317

ses bases. Nous ne saurions trop le répéter, dès qu’on imposerait au capital, par la force ou même par des conventions spontanées, des conditions onéreuses ; si on enlevait aux profits une portion pour l’ajouter aux salaires, le capital disparaîtrait au bout d’un certain temps, et avec lui une des sources du travail. La condition de l’ouvrier, qui aurait été temporairement améliorée, empirerait bientôt, et il serait en définitive plus mal partagé qu’avant cette participation momentanée à des bénéfices qui, selon les lois économiques, auraient dû avoir une autre destination. Mais, dira-t-on, d’après cela cette merveilleuse combinaison sera toujours inaccessible pour l’ouvrier, et si le maître ne veut pas l’associer, il restera éternellement en dehors de l’association. Cette hypothèse est beaucoup trop absolue.

Sans doute l’association ne s’impose pas ; elle est un acte volontaire, déterminé par une communauté d’intérêts. En industrie, le capital sans le travail est stérile, sans objet, et réciproquement le travail sans capital ne trouve aucune application dans l’activité des peuples arrivés à un certain degré de civilisation. Il s’établit toujours entre ces deux agents une sorte de lutte, non pour l’accomplissement de l’œuvre, mais pour la distribution et le partage des produits. Cependantces efforts mutuels sont réglés comme nous l’avons dit, par des lois naturelles qu’on

ne saurait enfreindre sans danger. Les profits appartiennent au capital, les salaires au travail, et il est impossible de changer arbitrairement et au moyen de l’association les proportions entre les uns et les autres, ainsi qu’on le verra par les observations suivantes.

Dans l’association, les résultats pour chaque associé sont toujours proportionnels aux forces qu’il a apportées dans l’accomplissement de l’œuvre commune. Ces résultats sont en général positifs, c’est-à-dire fructueux pour les associés; mais ils peuvent également être négatifs, et se résoudre en pertes pour chaque membre de l’association. Selon les diverses formes de celles-ci, il y a solidarité entre les membres associés, ou chacun limite son concours et l’apport de son capital. Mais il existe dans toutes les associations une égalité proportionnelle, c’est-àdire qu’en principe les droits sont les mêmes pour tous, et ne varient que dans la quotité des produits. Pour apprécier ces produits, il faut que les opérations qui ont pour objet une fabrication déterminée, soient connues dans leurs plus grands détails par tous les associés. En effet, pour déterminer la part de bénéfices de chacun , il faut que chacun connaisse aussi l’ensemble des bénéfices. Même observation pour la répartition etla réparation des pertes. La production, dans ces diverses combinaisons, offre toujours quelque chose d’aléatoire et d’incertain, et

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si l’association est complète et sérieuse, ces chances aléatoires doivent atteindre tous les associés sans exception. Elles portent sur les bénéfices ; mais elles peuvent aussi affecter le capital et le détruire complètement. Pour constater de pareils accidents, de même que pour établir la prospérité d’une entreprise ou sa situation périodique, il faut une comptabilité, des livres renfermant les détails numériques relatifs à l’entreprise et pouvant être mis à chaque instant, ou à des époques fixes, sous les yeux des associés. Ces arrangements et ces facultés sont en général indiqués dans le contrat organique même de l’association, qui contient l’énoncé des droits et des obligations des associés.

Le plus ordinairement, et d’après la forme actuelle de la production, le capital s’associe avec le capital ; et une fois cet élément constitué, il appelle à lui le travail. Le travail salarié, rétribué d’une manière fixe, est dégagé de toutes chances aléatoires. C’est un nouveau contrat librement passé entre le capital créé par l’association et le travail qui ne stipule qu’un salaire. Dans ces conditions, il est évident que ce salaire ne peut s’accroître des profits du capital ou d’une portion de ces profits sans des stipulations expresses. Or, quand l’association entre le capital et le travail a lieu ainsi, le travail subit également les chances aléatoires de l’opération. Le travail participe aux bénéfices indus-

320 OBSERVATIONS Sl'R L ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

triels moins pour le labeur matériel qu’il apporte dans l’œuvre commune, que pour le concours intellectuel et artistique et la surveillance qu’il apporte; et ainsi personnifié, il recueille une part plus forte dans les résultats, que s’il s’était borné au simple rôle de salarié. Mais il ne faut pas oublier qu’une liberté complète présidede part et d’autre à de pareils arrangements, et que le travail ne fait pas plus la loi au capital que celui-ci ne fait la loi à celui-là. Il ne faut pas oublier non plus que c’est là une forme en quelque sorte exceptionnelle, qui ne se rencontre pas ordinairement dans les différentes branches qui composent la production. Onia trouve dans les opérations commerciales, où il ne s’agit plus guère de la transformation des matières, mais seulement de la distribution des produits nécessaires à la consommation.

En France, l’association rencontre plus d’obstacles qu’en Angleterre et dans les pays à grandes propriétés et à grandes cultures. L’extrême division du sol a pour conséquence inévitable l’extrême division des capitaux. La propriété est, jusqu’à un certain point, le régulateur des capitaux considérés sous le rapport des forces attractives. Une grande division du sol implique une grande division des fortunes, et par cela même un capital national excessivement fractionné. Or, plus ce capital est divisé, et plus l’association devient difficile, quoiqu’elle soit plus nécessaire

II e PARTIE. CHAPITRE IV. 321

dans un pareil état de choses pour exécuter de grandes entreprises, et donner au capital disponible toute sa puissance. Cette circonstance nous explique assez pourquoi l’association a produit jusqu’à présent de plus grands résultats dans la Grande-Bretagne qu’en France. Là, il faut moins de volontés collectives que chez nous pour réunir des capitaux, et les grands propriétaires deviennent plus facilement de grands industriels que les petits propriétaires. 11 est vrai qu’au bout d’un certain temps, et lorsque les manufactures se sont développées dans de fortes proportions, elles acquièrent un capital propre qui laisse aussi chaque année des excédants qu’on peut appliquer à de nouvelles entreprises. C’est ainsi que les choses se sont passées en France, où l’état de la propriété a été, dans l’origine, un obstacle à l’accroissement de l’industrie manufacturière et commerciale. Maintenant que ces deux branches ont une existence propre et indépendante, elles fournissent à leur tour des ressources pour leur développement ultérieur, en môme temps que la propriété ellemême absorbe une partie des capitaux qu’elles font naître ; car, nous le répétons, le morcellement du sol contribue à la dissémination d’une partie des capitaux mêmes qui sont formés par l’industrie et le commerce.

Quelque excellent que puisse être le principe de l’association, quelque merveilleux que

soient les résultats qu’on en a obtenus depuis un demi-siècle, il est néanmoins, lorsqu’il s’agit de son application, renfermé dans des limites qu’on ne saurait franchir sans compromettre la liberté industrielle, et sans amoindrir l’action du capital. En effet, et même abstraction faite de l’association, une mesure unique peut-elle s’appliquer uniformément à tous les travailleurs? Personne n’oserait l’affirmer; et si l’association, dans une foule de cas, donne les résultats les plus satisfaisants, il n’en est pas moins vrai que, dans une infinité de circonstances aussi, elle est impraticable. On s’est fait sous ce rapport de dangereuses illusions, et il y a des hommes qui ont donné au principe de l’association une telle étendue qu’ils lui ont sacrifié les institutions politiques, la liberté individuelle, et quelquefois des préceptes de morale sans l’existence desquels la société n’a aucune base solide. 11 importe donc de bien connaître les circonstances qui rendent l’association possible , les cas où elle ne froisse point les lois générales de la production et la liberté individuelle. Pour éclairer le sujet, examinons les différentes conditions des travailleurs, leurs rapports avec les maîtres et les entrepreneurs dans les industries diverses, et adoptons ensuite quelques classifications déduites de la situation même des travailleurs.

Ceux-ci se divisent tout d’abord en trois caté-

II e PARTIE. CHAPITRE IV. 323

gories principales : ouvriers de l’agriculture, ouvriers de l’industrie et ouvriers du commerce. Ce simple énoncé établit déjà des dissemblances assez frappantes. Mais dans chacune de ces branches, il faut admettre d’autres distinctions encore.

Dans les campagnes, l’ouvrier est simplement journalier, ou il est domestique. La domesticité, dans ses relations avec les travaux agricoles, n’a plus le même caractère que la domesticité dans les villes. Ce sont de part et d’autre des services de nature différente. Les domestiques attachés aux grandes exploitations rurales sont de véritables ouvriers industriels, tandis que ceux des villes ne rendent en général que des services aux personnes , et ne contribuent point d’une manière directe à la production. Les premiers comme les seconds ont aliéné, jusqu’à un certain point, leur liberté, mais les résultats matériels du contrat ne sont pas les mêmes. Dans les deux classes d’ouvriers de la terre, le journalier a plus d’indépendance que le domestique ; mais son existence et ses gains sont par cela même moins assurés, et il est plus exposé à la fluctuation des salaires que le second.

L’industrie proprement dite se divise en industrie manufacturière et en industrie parcellaire. La première comprend toutes les fabriques et usines qui ont de puissants moteurs, des capitaux considérables, un personnel nombreux,

des mécanismes perfectionnés, et où l’on applique le principe de la division du travail dans sa plus grande rigueur. L’industrie parcellaire embrasse tous les métiers qui répondent aux consommations immédiates des hommes. Les tailleurs, les bottiers, les chapeliers, les serruriers, les maçons, les menuisiers, ne peuvent pas être assimilés aux ouvriers des manufactures; leur travail répond à des besoins plus immédiats, plusdirects; il est d’ailleurs placé dans certaines conditions d’art qui exigent, sinon des études, du moins une préparation souvent assez longue et, par cela même, dispendieuse.

Parmi les ouvriers des fabriques, il y a encore des distinctions à établir. Dans les foyers industriels où les populations sont fortement agglomérées, l’existence des travailleurs est moins assurée que dans les lieux où les usines sont isolées, et où les moyens de subsistance sont à des prix moins élevés. Dans ces dernières localités, la vie des travailleurs estordinairement mieux réglée, parce que les causes de dissipapation et de débauche sont plus rares, que le vice a plus de peine à se dissimuler, et que la difficulté de changer d’atelier permet au maître d’exercer une autorité et une surveillance qu’on ne peut établir dans les grands centres manufacturiers.

Dans l’industrie parcellaire on remarque aussi des nuances infinies dans la condition des

Il® PARTIE. CHAPITRE IV. 325

travailleurs, en passant d’une profession à une autre. Ces nuances sont en général déterminées, comme nous l’avons déjà fait remarquer, par ces difficultés plus ou moins grandes que l’ouvrier doit vaincre pour arriver d’abord à la connaissance de son art, et pour l’exercer ensuite avec distinction. Les facultés individuelles constituent ensuite là, comme dans toutes les autres applications, des différences multipliées, et, si l’on veut, autant de classes diverses de travailleurs.

Les ouvriers de l’industrie commerciale sont beaucoup moins nombreux que ceux qui dépendent immédiatement des deux premières branches; ils se détachent ensuite aussi, d’une manière moins précise, du reste des agents qui appartiennent à la production générale. Il serait difficile de reconnaître, dans les transports par eau et par terre, les ouvriers proprement dits. Nous voyons bien là des hommes de peine, des charretiers, des bateliers, des matelots, et une foule d’agents sans caractère précis, et dont le ministère est non-seulement utile, mais pour la plupart du temps indispensable.

En faisant abstraction de cette dernière classe de travailleurs, et en assignant une place à part aux domestiques, on voit qu’il y a encore assez de dissemblances entre les différents travaux des ouvriers pour nécessiter certaines classifications toutes les fois qu’il s’agit de constater

la véritable situation des travailleurs, et de présenter des moyens d’amélioration morale et matérielle.

On peut admettre pour l’industrie agricole :

1° les travailleurs à l’état de domesticité, et 2o les ouvriers libres ou journaliers.

Pour l’industrie manufacturière, 1° les ouvriers des fabriques proprement dites, en classant spécialement ceux des grands foyers industriels ; 2° les ouvriers des industries parcellaires, c’est-à-dire des métiers et des professions dont les produits concourent directement à la satisfaction des besoins de la vie. On peut également admettre une distinction pour ces ouvriers, selon qu’ils sont dans les grandes cités, ou dans les villes d’une étendue moyenne, ou dans de très-petites localités.

Enfin les domestiques, les nombreux agents du commerce qui reçoivent des salaires sous des formes variées, appartiennent à une dernière classe de travailleurs dont le sort semble le moins intéresser les hommes qui s’occupent de questions sociales.

Après ces distinctions incomplètes sans doute, mais suffisantes pour le but que nous nous proposons, nous devons encore tenir compte de la différence des sexes, et former sous ce rapport deux grandes catégories.

Cette dernière division nous fournira les moyens de présenter quelques observations sur

II e PARTIE. CHAPITRE IV.

le sort des ouvrières dans les grandes cités. Car, jusqu’à présent, ou ne s’est pas trop occupé des travailleurs du sexe féminin placés en dehors des manufactures, quoique leur situation soit aussi digne d’intérét que celle des ouvriers , et qu’il importe surtout à la morale d’améliorer leur condition.

Jérémie Bentham a trouvé huit classes de pauvres, deux genres et cent trente-cinq espèces, et cependant dans la vie ordinaire, et même dans les discussions sur le paupérisme, les écrivains n’ont jamais songé à admettre une pareille classification. Nous n’examinerons point ici celle de Bentham ; mais il est certain que si l’on se contente de la signification générique de pauvre, la plupart des discussions sur le paupérisme restent incomplètes, sinon stériles. 11 en sera de même de tous les plans de rénovation industrielle qui doivent s’appliquer au travail, aussi longtemps qu’on n’aura pas nettement précisé la situation des différentes classes d’ouvriers qui concourent à la production.

Les chefs d’entreprise, les manufacturiers, les chefs d’atelier, les maîtres en un mot, ne sont pas non plus tous dans les mêmes conditions, et si l’on admet une classification pour les ouvriers, il est évident qu’il faut également assigner à ceux-là des catégories diverses. Les grandes industries ont en général des carac-

tères nettement dessinés. Ainsi, par exemple, la production et le travail des métaux, la fabrication des tissus, tout en ayant poussé la division du travail jusqu’à ses dernières limites, se renferment néanmoins dans de rigoureuses spécialités, et n’ont pas dans leur dépendance des industries complémentaires ou étrangères à la production principale. Dans l’industrie parcellaire, au contraire, le môme atelier renferme, depuis la suppression des corporations, souvent les productions les plus variées, qui exigent de nombreuses aptitudes de la part de l’entrepreneur. Souvent aussi ce dernier se livre à une fabrication unique. Ces circonstances sont plus particulièrement déterminées par les besoins de la consommation et par l’emploi d’un capital plus ou moins élevé. Comme elles constituent des différences essentielles, elles influent naturellement sur le sort des travailleurs, et deviennent un obstacle à l’application uniforme de certaines innovations. Car on ne propose que trop souvent la généralisation de mesures qui peuvent avoir une efficacité locale, convenir à des situations particulières, et qui, dans une pratique plus étendue, perdent entièrement leur valeur.

Les fonctions des maîtres, comme celles des ouvriers, sont plus ou moins complexes, plus ou moins simples ; il en est de même des combinaisons qui déterminent la production. Un

cultivateur est souvent à la fois propriétaire, capitaliste et travailleur, et il touche par conséquent en cette triple qualité la rente, le profit et le salaire; quelquefois il n’est que capitaliste et travailleur, alors la rente revient au propriétaire, et il ne lui reste que le profit et le salaire; souventencore il n’est que travailleur, il loue la terre, il emprunte le capital, il ne fournit à l’exploitation que son intelligence et ses bras, et alors il ne touche qu’un salaire plus ou moins élevé, selon qu’il est plus ou moins intelligent. Ce salaire est entouré de chances aléatoires, tandis que celui du simple journalier, qui n’est point entrepreneur, n’est exposé à aucun risque. Dans la production manufacturière on trouve les mêmes nuances : souvent le capital fixe, le capital circulant et le travail se trouvent réunis; mais souvent aussi ces trois éléments sont représentés par des personnalités différentes : l’une apporte le capital fixe, l’autre le capital circulant, et la troisième le travail.

Il y a parmi les ouvriers, outre les classifications que nous avons adoptées plus haut, d’autres nuances encore à faire ressortir. 11 y a une catégorie d’ouvriers qui n’apportent à l’œuvre commune de la production que la force brute, la force musculaire avec une très-faible portion d’intelligence. Ces ouvriers se trouvent plus particulièrement employés à une partie des travaux agricoles et à des occupations élémentai-

res dans les manufactures. Leurs travaux et leurs fonctions n’exigent aucun apprentissage. D’autres ouvriers, au contraire, même dans l’agriculture et les fabriques, doivent subir un temps d’épreuve pendant lequel ils dépensent un capital. Le salaire de l’ouvrier sera d’autant plus élevé que ce capital aura été plus considérable, et qu’il aura développé l’intelligence et l’habileté de l’ouvrier dans de plus fortes proportions. Quand il s’agit d’un métier ou d’un art, les études pour former un ouvrier doivent être plus complètes encore, et exiger par conséquent un capital également plus fort. C’est ainsi qu’on trouve dans l’industrie parcellaire, c’est-à-dire dans les métiers, des ouvriers qui ont un salaire dépassant souvent les bénéfices de certains entrepreneurs dans l’agriculture ou dans l’industrie. On voit que c’est plus particulièrement le capital employé à l’éducation de l’ouvrier qui détermine ces différentes nuances et les gradations dans les salaires.

Dans les pays où l’éducation industrielle des populations est incomplète, les salaires des ouvriers sont bien plus élevés qu’ailleurs. Aux États-Unis, par exemple, la rétribution accordée à l’ouvrier artisan est hors de proportion avec celle qu’on donne au simple journalier qui ne loue en quelque sorte que ses forces musculaires. La même chose se remarque dans la plupart des colonies, où des aptitudes particulières

Il® PARTIE. CHAPITRE IV. 331

sontd’autant mieux rétribuées qu’elles sontplus difficiles à acquérir. Ces aptitudes sont à la fois le résultat de l’étude, de l’exercice et des facultés naturelles de l’individu : ces trois circonstances l’élèvent au-dessus de l’ouvrier qui n’a que ses forces brutes, et qui dès lors ne rend évidemment pas les mêmes services dans l’œuvre de la production.

De l’association entre les maîtres et les ouvriers.

Après avoir établi ces classifications, pénétrons davantage encore dans une partie du mécanisme de la production.

Les exploitations agricoles affectent des formes diverses, et sans parler ici de la différence qui existe naturellement entre la culture de la ' petite et de la grande propriété, nous avons trois modes principaux : l’exploitation par le propriétaire, le fermage et le métayage. L’association, si elle était possible, rencontrerait certainement dans ces trois modes des conditions diverses. Le propriétaire apporte à la fois la terre, le capital et une portion de travail. En admettant l’ouvrier au partage des bénéfices, il l’associerait par conséquent à la rente, au profit, et à une fraction de son propre salaire. Et quelle serait la compensation apportée par l’ouvrier? Son travail, qui déjà reçoit une rétribution fixe et indépendante de toutes les chances favorables ou défavorables. Mais on voit sans

beaucoup de réflexion que le propriétaire ne s’engagera jamais volontairement dans une pareille voie; il n’abandonnera jamais une portion de la rente de la terre, du profit du capital, et même une partie de son propre salaire à l’ouvrier qui touche déjà une rétribution. Nous disons qu’il ne prendra pas volontairement un pareil parti. S’il y est contraint, on portera aussitôt une atteinte grave aux instruments les plus essentiels de la production, les capitaux se retireront, les efforts du propriétaire se ralentiront et les salaires se réduiront; l’ouvrier n’aura rien gagné en définitive.

Le fermier ne peut pas plus admettre pour associé l’ouvrier que le propriétaire. Après avoir payé la rente à celui-ci, il faut qu’il retrouve les frais de culture, le profit du capital engagé dans l’exploitation , et enfin son propre salaire. Sur quoi prendrait-il la part qu’il allouerait à l’ouvrier? Sur la rente destinée au propriétaire? Sur les profits du capital ? Mais alors il serait obligé de remplacer ce prélèvement; car il peut se faire, et cela arrive fréquemment, que le capital ne lui appartienne pas et qu’il en paie l’intérêt. Sur ses bénéfices ? Mais ceux-ci sont en général tellement limités, que dans bien des cas ils ne suffisent pas à satisfaire les besoins les plus impérieux du fermier. En effet, qu’on étudie la position du fermier en France, et l’on trouvera que souvent elle est plus plus précaire que celle

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de l’ouvrier. Comment pourrait-il alors partager dans ce cas les produits de son travail avec ce dernier ? Sans doute il y a en France un trèsgrand nombre de propriétaires qui exploitent leurs terres ; mais cela tient au morcellement du sol, et la situation de ces propriétaires n’est pointen général meilleure que celle des fermiers qui paient la rente et l’intérêt du capital qu’ils ont emprunté pour cultiver la ferme.

On a souvent dit que cet accroissement du nombre des propriétaires qui cultivaient par eux-mêmes était un symptôme favorable pour l’agriculture française, et l’on s’est appuyé sur ce fait pour réclamer la création de banques agricoles et d’institutions de crédit, afin de développer les industries qui se rattachent directement à l’exploitation du sol. Mais on oublie que la grande majorité des propriétaires dont il est question ici ne présente aucune des garanties nécessaires pour qu’on puisse l’admettre au prêt ou à l’escompte dans les institutions de crédit. C’est la multiplication même de ce nombre de propriétaires qui cultivent leur patrimoine qui motive l’exclusion. On comprend que la division infinitésimale du sol est une des circonstances les plus défavorables pour le capital, qui ne trouve d’emploi utile que dans les entreprises où la division du travail est appliquée sur une vaste échelle, où les frais généraux sont réduits à leur plus simple expression,

où les appareils sont construits avec le plus de perfection, et où l’exploitation se fait d’après les meilleures méthodes. Or, rien de tout cela n’existe dans la propriété morcelée. Pour savoir jusqu’à quel point les propriétaires cultivent eux -mêmes le sol qui leur appartient, il ne faut pas seulement les compter, il faut plutôt rechercher quelles sont les surfaces qui sont ainsi cultivées, quel est le nombre d’hectares soumis au fermage et au métayage. Si cette opération était faite, elle constaterait que la plus faible partie des terres en France est cultivée par les propriétaires, et que les fermiers et les métayers jouent un rôle bien plus considérable dans la production agricole que les propriétaires eux-mêmes. Aussi, en voulant associer le journalier, le manœuvre aux bénéfices du fermier ou du métayer, on est tombé tout simplement sur un problème insoluble. D’ailleurs, sait-on quelle est la proportion des ouviers et des journaliers dans les campagnes, comparée à l’ensemble de notre population ?

On s’accorde assez généralement à évaluer la population agricole de la France aux deux tiers de sa population totale, c’est-à-dire à millions d’àmes. Les deux tiers de ce nombre ap-partiennent à la classe salariée, et en n’estimant qu’à 16 millions la population des manouvriers, des journaliers, nous restons probablement au-dessous de la vérité, puisque le

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nombre des propriétaires tant dans les villes que dans les campagnes n’est que de 1 1 millions, dont plus de 6 millions et demi pour les maisons d’habitation (1).

11 faudrait pour appliquer le principe de l’association, comme certains novateurs l’entendent, intéresser directement à peu près 16 millions d’individus dans les exploitations rurales, et leur assurer, en sus de leur salaire , une portion dans les bénéfices, qui ne suffisent pas toujours pour faire vivre convenablement le fermier ou le propriétaire. Pour que cette parti-

(1) Les révolutions politiques, religieuses et industriellcsont produit en France et en Angleterre des résultats diamétralement opposés, relativement h la propriété. Pendant qu'en France chacune de ces révolutions a déterminé la division et le morcellement presque indéfinis du sol, elles ont eu en Angleterre un résultat inverse en favorisant la grande propriété territoriale. Celle-ci se forme au moment delà conquête h la fin du onzième siècle ; elle est fortifiée dans le seizième siècle par les confiscations des biens duclergé , et au commencement du dix-huitième par l’aliénation des propriétés communales. La révolution de 1688 a définitivement placé le pouvoir entre les mains de l’aristocratie, c’est-k-dire des propriétaires terriens, et k mesure que la puissance de ceux-ci s’accrut, les fermiers formèrent également un corps plus influent et plus considérable. La grande culture remplaça les cultures parcellaires; les petites fermes disparurent ; les champs furent transformés en préset en pâturages , et le nombre des prolétaires s’accrut nécessairement de jour en jour. Exclus de la possession du sol, ils se jetèrent alors dans l’industrie et le commerce.

En France, au contraire , la propension vers la petite culture existait dès-longtemps avant la Révolution , et les lois furent impuissantes pour la combattre. Mais le morcellement du

cipation aux bénéfices fût régulière, il faudrait établir autant de comptabilités exactes qu’il y a de propriétés rurales, et chaque propriétaire aurait à régler périodiquement un compte avec ses ouvriers : il suffit de présenter cette hypothèse pour reconnaître aussitôt l’impossibilité de sa réalisation. Mais l’association fût-elle librement consentie par les propriétaires, voulussent-ils compter avec les ouvriers, on rencontrerait encore d’autres difficultés dans l’application. Comment fixer la part de bénéfice de chacun? Les fonctions des ouvriers n’exigent

sol date surtout de 1780, et l'égalité universelle a rendu la propriété accessible à tous les individus. Les capitaux se sont divisés en même temps que la terre, et la grande majorilé de la nation, au lieu de les porter vers l’industrie, comme cela a eu lieu en Angleterre, a préféré les consacrer à l’achat des propriétés territoriales. Le développement de l’industrie même n’a pu mettre une barrière à ces tendances, car à mesure que le manufacturier et l’artisan font des épargnes, ils les appliquent en partie U l’acquisition de terres. En Angleterre, les institutions , les lois , les traditions, cl surtout l’existence de puissants capitaux, produisent des résultats contraires, et c’est ainsi que se forment et se maintiennent les grandes exploitations agricoles. Les baux de longue durée sont ensuite un autre obstacle à la division du sol. En France, chaque propriété ne contient pas en moyenne cinq hectares de terre; en Angleterre, celte moyenne est de quarante hectares, sans compter que chez nous la moyenne des cotes foncières est formée de douze parcelles, tandis que de l’autre côté du détroit la plupart des propriétés sont d’un tenant. En Angleterre, la population vouée h l’agriculture ne représente que quarante pour cent de la population totale, tandis que chez nous, elle s’élève aux deux tiers de la masse des habitants.

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pas toutes le môme degré d’intelligence; les salaires sont, par cela même, variables ; nonseulement variables en raison de la capacité des travailleurs, mais encore par une foule de causes naturelles qui déterminent des fluctuations dans le prix de la journée.

Le métayage usité dans quelques parties de la France est, si l’on veut, une sorte d’association entre le propriétaire et le cultivateur, en ce sens que le premier partage, jusqu’à un certain point, les risques du second. Au lieu de recevoir le fermage en argent, le propriétaire le reçoit en nature, et il éprouve ainsi les effets de l’abondance ou de la pénurie des récoltes, en même temps que la capacité plus ou moins grande du fermier peut augmenter ou diminuer son revenu. Dans le métayage, le fermier est un entrepreneur qui dispose d’un capital et qui a des ouvriers auxquels il paye des salaires. Ceuxci, pas plus que dans le cas du fermage ordinaire, ne sauraient participer aux bénéfices du fermier sans détruire les effets du capital, et par conséquent l’économie de l’exploitation.

Nous savons très-bien que, à quelques exceptions près, les projets de réforme portent plus particulièrement sur les ouvriers des manufactures. Nous ferons d’abord remarquer que la situation des ouvriers employés aux travaux agricoles n’est pas, à beaucoup près, aussi bonne que celle des travailleurs des manufac-

tures. Outre que leur nourriture est plus grossière, que leurs habitations sont moins commodes, ils sont exposés à bien plus de privations que ces derniers, et ils ne connaissent que trèsrarement des jouissances de luxe dont les ouvriers des villes et des manufactures ne sont pas entièrement exclus. Certainement nous ne blâmons point cette sollicitude pour les ouvriers des manufactures , leur vie laborieuse, souvent traversée par des chômages et des crises commerciales, est digne d’intérêt et se recommande à l’étude de tous les hommes qui cherchent sérieusement et de bonne foi les moyens d’amélioration du sort des classes laborieuses.

Mais, pour être logiques, il nous semble que ces études doivent également se porter sur les ouvriers des campagnes, qui représentent un si large contingent dans l’ensemble de la population.

Maintenant, l’association entre l’ouvrier et le maître, dans l’industrie manufacturière, estelle plus praticable que dans les exploitations agricoles? Nous ne le pensons pas. Les rapports entre les différents instruments de la production sont ici à peu près les mêmes que dans l’agriculture. L’entrepreneur capitaliste fait avec l’ouvrier un contrat aléatoire ; il assure à celui-ci un salaire fixe, indépendant du résultat final de son entreprise : le capital passe un traité avec le travail ; il y a de part et d’autre,

dans ces stipulations, une entière liberté. Les difficultés de l’association entre le maître et l’ouvrier seraient bien plus grandes encore dans l’industrie manufacturière que dans l’industrie agricole. Prenons pour exemple une filature de coton. Il y a tels de ces établissements en France qui ont 600, 800 et jusqu’à 1,000 ouvriers. Ces ouvriers sont dans des conditions diverses et ont des salaires variables; ils viennent plus particulièrement en aide aux machines et en complètent les fonctions. Leur travail est, en général, très-élémentaire et n’exige aucun apprentissage, aucune étude préalable. Il est évident que l’ouvrier n’apporte aucun capital dans l’entreprise ; il n’est pas impliqué dans les risques qu’elle peut courir. A quel titre demanderait-il donc une part des profits du capital, ou une part des bénéfices qui sont la rétribution légitime du chef d’entreprise? L’abondance des capitaux et les effets de la concurrence ont réduit les profits des capitalistes et les bénéfices des entrepreneurs à leur plus simple expression. En attribuant une part de ces profits , de ces bénéfices aux ouvriers, on atteindrait l’édifice dans sa base ; on détruirait, lentement peutêtre, mais inévitablement, le capital, et l’ouvrier qui aurait eu temporairement une rétribution plus élevée se trouverait, à un moment donné, non-seulement privé de cet excédant, mais encore de son salaire ordinaire. Ces exemples sont

assez fréquents, et toutes les fois que, par une mauvaise gestion, on entame le capital circulant, et puis plus tard le capital de fondation, l’entreprise est détruite, et l’ouvrier reste sans travail. Nous ne parlons point ici des difficultés d’exécution et des prétentions que 800 ou 1,000 ouvriers pourraient faire valoir envers un chef d’entreprise qui aurait à rendre des comptes mensuels ou trimestriels. Tous ceux qui connaissent la hiérarchie et le mécanisme établis dans les manufactures, savent qu’un pareil arrangement serait radicalement impraticable et tout à fait incompatible avec l’existence de la fabrique ou de l’usine.

Cette vérité devient plus claire encore lorsque l’on compare différentes industries entre elles. Les unes exigent un capital fixe très-fort; les autres, au contraire, demandent un capital circulant plus élevé ; dans certaines industries enfin, les salaires jouent un rôle plus considérable que les capitaux. Comment fixer les règles de l’association en présence de circonstances et de faits qui varient à l’infini?

Dans l’industrie parcellaire, dans les professions manuelles, l’association de l’ouvrier au profit du capital et au bénéfice du maître présente des difficultés également graves. Les salaires, dans ces professions, sont d’ailleurs en général assez élevés, parce que le travail exige, de la part de l’ouvrier, une certaine intelligence

et des connaissances acquises. Le sort des ouvriers de l’industrie parcellaire est donc infiniment meilleur que celui des ouvriers des campagnes et des manufactures; mais, fût-il le même, l’association avec le maître n’en deviendraitque plus impraticable pour cela. Dans l’industrie parcellaire, comme dans la fabrique, le maître a besoin d’un capital qu’il possède lui-même ou qu’il emprunte ; et, comme nous l’avons dit plus haut, ce capital a ses exigences qui varient selon l’étendue et l’abondance de ce genre de ressources. 11 y a des époques où les capitaux sont très-abondants ; tandis que dans d’autres temps ils se détériorent et se retirent de la circulation. L’abondance des capitaux accroît les salaires, parce qu’elle donne plus d’activité et de surface aux entreprises industrielles. La rareté des capitaux, au contraire, restreint le travail et diminue nécessairement le taux des salaires. Les conséquences de ces fluctuations sont plus sensibles encore pour l’ouvrier de l’industrie parcellaire que dans la manufacture, parce que l’artisan suspend ou ralentit plus facilement sa production que le propriétaire d’usine ou de grande fabrique. Dans celle-ci, le capital fixe est engagé dans des proportions énormes, et le chômage entraîne toujours des pertes considérables ; de sorte que l’on continue le travail, même dans les moments difficiles, sans espoir de gain et même avec des sacrifices

marqués, uniquement pour éviter de plus graves inconvénients encore. L’artisan, le serrurier, le menuisier, par exemple, congédient simplement leurs ouvriers lorsque la demande s’arrête; ils se dispensent ainsi de payer des salaires qui ne seraient pas productifs, et, comme en général leurs capitaux fixes sont peu élevés, ils éprouvent un dommage moins sensible après s’être débarrassés de leur personnel ou d’une partie de ce personnel. Ces accidents, à la vérité, arrivent aussi dans la grande industrie ; mais, par les raisons que nous avons déduites, ils sont plus rares que dans l’industrie parcellaire. Les crises de l’une réagissent au surplus sur l’autre, et bientôt les souffrances deviennent communes, en conservant toutefois de chaque côté des caractères particuliers, qui dérivent de la constitution même des deux industries.

Un autre obstacle à l’association entre le maître et l’ouvrier, dans les termes où nous discutons ici cette association, c’est l’existence nomade des classes ouvrières. Les entrepreneurs sont liés à des établissements qu’on ne transporte pas facilement ailleurs. L’ouvrier, au contraire, change à chaque instant de lieu et de résidence, selon sa fantaisie ou selon les nécessités de sa condition. 11 change de maître avec une facilité qui exclut toute idée d’association. Qu’il travaille aux champs, dans les manufac-

II e PARTIE. CHAPITRE IV.

tures ou chez l’artisan, il est toujours prêt à se déplacer et à porter ailleurs son activité, pour des avantages réels ou supposés. L’association exige la durée et la régularité des rapports, une suite de procédés non interrompus auxquels les ouvriers ne veulent pas en général s’astreindre. Les grandes industries, comme les industries parcellaires, ne se prêtent pas à des liquidations instantanées et à des règlements de comptes avec une foule d’intéressés qui n’auraient figuré que momentanément dans l’entreprise en qualité de simples travailleurs. Les salaires sont toujours indiqués par des chiffres déterminés, dont le payement ne soulève au fond aucune difficulté. Les profits et les bénéfices, au contraire, ne se présentent pas avec la même régularité, et leur distribution ne peut se faire qu’à des intervalles assez longs et sous des formes en général complexes.

Quel est enfin le but que se proposent les hommes qui croient à la possibilité d’associer le maître et l’ouvrier, sans que ce dernier apporte un capital dans l’entreprise, sans qu’il renonce à un salaire fixe, et sans qu’il subisse aucune chance aléatoire défavorable? Il s’agit, d’après ces réformateurs, de grossir la part des ouvriers aux dépens de la part des maîtres ; il s’agit d’enlever à ceux-ci une portion de leurs profits et de leurs bénéfices pour les appliquer à ceux-là. Eh bien ! on n’atteindrait pas ce but

344 OBSERVATIONS SLR LÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

avec la combinaison que l’on propose. La concurrence rétablirait bientôt l’équilibre un moment détruit par l’association ; car il serait absolument impossible d’identifier tout à fait les deux intérêts en conservant de part et d’autre une pleine et entière liberté, en se maintenant dans le système de l’industrie non réglementée, et en laissant aux maîtres comme aux ouvriers la pleine disposition de leurs facultés réciproques. La concurrence existerait donc toujours; et comme on attribue à la concurrence le pouvoir de fixer le taux des salaires et de les faire descendre souvent au-dessous du chiffre nécessaire à la satisfaction des besoins du travailleur, elle diminuerait bientôt les salaires de toute la portion que l’ouvrier prendrait sur les profits et les bénéfices de l’entrepreneur. La compétition restant la même, il est visible que la part de l’ouvrier, quels qu’en fussent d’ailleurs les éléments, ne se trouverait pas augmentée par la nouvelle combinaison. Les salaires ne se fixent pas arbitrairement, pas plus que les profits du capital. Des causes, variables à la vérité, mais impérieuses, déterminent toujours la part de chacun. Or, l’ouvrier qui reçoit 3 fr. par jour, et qui, par le fait de l’association, recevrait 1 fr. en sus, trouverait immédiatement un compétiteur qui se contenterait d’un salaire de 2 fr. , et ramènerait ainsi le prix total de la journée, y compris le bénéfice résultant de

II e PARTIE. CHAPITRE IV. 345

l’association, à 3 fr. Ce n’est point là une pure supposition; c’est, au contraire, un fait confirmé par l’expérience. L’entrepreneur regagnerait sur les salaires la portion qu’il abandonnerait sur ses bénéfices, et, au bout d’un certain temps, l’ancien niveau entre la rétribution de l’ouvrier et les profits de l’entrepreneur se rétablirait indubitablement : telles sont les lois rigoureuses de la production.

L’ouvrier, nous ne cesserons de le répéter, ne peut espérer une augmentation de sa portion, dans les produits du travail, par un changement arbitraire ou violent des lois de la production. Il ne participera dans une plus forte mesure à la distribution générale de la richesse que par un excédant dans la production, à condition que cet excédant n’amènera pas une augmentation dans la dépense. Pour bien comprendre cette vérité et arriver à de semblables résultats, il faut analyser soigneusement les faits qui intéressent la production ; il faut rechercher d’après quelles lois, dans quelles proportions se divisent les profits et les salaires sous Fempire de la libre concurrence ; il faut étudier les divers phénomènes de l’association, et ne pas confondre avec celle-ci des faits particuliers qui n’en ont ni le caractère ni la portée.

Dans une entreprise qui se fonde, on peut stipuler des conditions qui assurent des avantages particuliers aux ouvriers, surtout quand

l’établissement qu’il s’agit de créer n’est exposé à aucune concurrence. L’acte constitutifdu chemindefer de Paris à Orléans contient des clauses en vertu desquelles tous les employés du chemin de fer participent, dans certaines proportions, aux produits de l’entreprise, et leur salaire se trouve ainsi accru d’un bénéfice éventuel. Mais supposez qu’il fût possible de créer au chemin de Paris à Orléans des lignes rivales, la concurrence s’établirait aussitôt et chaque entreprise chercherait alors à réduire ses frais d’administration, afin de pouvoir baisser ses tarifs. Le chemin qui aurait intéressé ses employés dans une part des produits serait naturellement forcé de baisser ses prix, sous peine de se voir délaissé, et au bout d’un certain temps, la clause, d’abord si avantageuse aux employés deviendrait à peu près illusoire par l’effet de la concurrence. Ce qui n’est qu’une simple hypothèse pour les entreprises de chemins de fer qui constituent des monopoles, est une réalité dans l’industrie. 11 faut que chaque fabrique réduise ses dépenses de toute nature au chiffre le plus bas, et qu’elle écarte ainsi tous les frais qui ne sont pas rigoureusement obligatoires. On concédait autrefois très-souvent des monopoles aux inventeurs comme récompense ou comme moyen d’encouragement. Aussi longtemps qu’ils étaient seuls et à l’abri de la concurrence étrangère, ils étaient maîtres des prix courants,

11 e PAllTIE. CHAPITRE IV. 347

et pouvaient élever le taux des salaires eu réduisant leurs propres bénéfices. Si nous n’avions en France, par exemple, qu’une seule fabrique de drap, et que les draps étrangers fussent prohibés, il est certain que l’entrepreneur pourrait calculer les bénéfices de telle sorte qu’il lui serait possible sans inconvénient d’en attribuer une part aux ouvriers et de grossir ainsi leur salaire. Mais levez la prohibition ou établissez une seconde fabrique, et aussitôt la concurrence se chargera de fixer le rapport naturel entre les profits et les salaires et de réduire les prix courants des produits fabriqués, de telle sorte que le maître, pour continuer son industrie, aura besoin de s’attribuer la totalité des bénéfices.

Il arrive quelquefois que certaines entreprises industrielles procurent de très-grands avantages aux spéculateurs qui les ont exploitées pendant quelque temps. Ceux-ci pourraient donc exceptionnellement donner une part des bénéfices aux ouvriers. Mais un pareil arrangement ne saurait avoir de durée. Dès qu’une entreprise donne des profits plus élevés que toutes les autres branches de la production, les capitaux se déplacent, l’industrie qui semble privilégiée se développe, ou, pour mieux dire, la concurrence se charge de ramener les bénéfices à un niveau moins élevé et dans des conditions telles que la part des profits et des

salaires se trouve réduite à leur plus simple expression.

Il y a des pays où certaines entreprises de transport sont entre les mainsdu gouvernement, qui fixe alors arbitrairement le prix des services qu’il rend. Il ne lui est pas difficile, dans ces circonstances, de payer largement ses employés et de leur assurer des pensions. Mais qu’on autorise des entreprises rivales, et aussitôt l’établissement privilégié, s’il ne réduit pas ses prix, sera abandonné. Si, au contraire, il obéit aux lois de la concurrence, ses employés verront disparaître les avantages qui leur étaient assurés à la faveur du monopole, et bientôt ils se trouveront dans la même situation que le personnel des établissements rivaux.

On est toujours fort tenté de s’exagérer les profits du capital et les bénéfices des entrepreneurs dans l’industrie manufacturière. Il résulte de l’observation attentive des faits que les grandes fortunes sont une exception dans la manufacture. On peut compter les hommes qui ont acquis des richesses considérables dans la fabrication des tissus de coton, de laine, de soie, dans les industries métallurgiques, dans le travail des métaux, etc. , c’est-à-dire dans les branches de production pour lesquelles on réclame plus particulièrement l’association entre le maître et les ouvriers. Il serait donc en général impossible d’attribuer à ces derniers une part

11 e PARTIE. CHAPITRE IV.

des bénéfices de l’entrepreneur , puisque ces bénéfices ne donnent pas ordinairement lieu à des épargnes et à des accumulations.

Un chef d’atelier, dans l’industrie cotonnière, a souvent, comme nous l’avons dit plus haut, 600, 800 ouvriers. S’il n’est pas lui-même propriétaire des capitaux fixes et circulants engagés dans son entreprise, il faut qu’il fasse d’abord la part des profits de ces capitaux. Les bénéfices qui lui restent ne sont pas tels que, distribués entre les ouvriers de l’usine, ils puissent améliorer leur sort d’une manière, appréciable. Que ferait en effet une somme de 15 ou 20,000 francs distribuée entre huit cents ouvriers ? Et encore cet excédant ne se trouve-t-il pas toujours; car si la concurrence réduit les salaires, elle réduit aussi les bénéfices des entrepreneurs.

Des primes d’encouragement.

Un fait particulier, utile dans ses conséquences et d’une généralisation facile dans une foule d’industries, a donné lieu à l’erreur trop répandue que l’association entre le maître et l’ouvrier était facilement praticable, et que l’ouvrier pouvait avoir , outre son salaire , un bénéfice dans l’entreprise sans y apporter un capital, sans y exercer une direction qui nécessite des connaissances et un talent spécial. Ce fait , le voici : On

a dit aux ouvriers de quelques grandes exploitations : « Nous obtenons, dans l’état actuel des choses, avec une quantité de matières brutes déterminée, à laquelle on applique un nombre fixe de journées de travail de toute nature, une telle quantité de produits manufacturés. Si, sans augmentation du prix de la main-d’œuvre et avec la môme masse de matières brutes, vous pouvez obtenir, avec plus de soin et d’intelligence, une quantité supérieure de marchandises manufacturées, les bénéfices que donnera cet excédant seront divisés, dans une proportion déterminée, entre le maître et les ouvriers. » Ou encore : « 11 nous faut pour notre fabrication annuelle 10,000 quintaux métriques de combustible minéral. Si, sans réduire cette fabrication, les ouvriers chargés du feu peuvent économiser, par une conduite intelligente des moteurs de l’usine, un dixième de ce combustible, le bénéfice de l’économie sera partagé par égales portions entre l’entrepreneur et les ouvriers. » Ailleurs on a dit : « Le déchet des matières premières, transformées en produits manufacturés, est de 15 pour 100. Si les ouvriers peuvent réduire, par une plus grande attention, ce déchet à 10 pour 100, ils participeront aux avantages de cette économie. »

C’est ainsi que les ouvriers des mines de Cornouailles ont depuis longtemps, outre leur salaire, une part dans les produits de l’extraction

II e PARTIE. CHAPITRE IV. 351

houillère , basée sur les principes que nous venons d’énoncer. C’est ainsi que les entrepreneurs de quelques cristalleries de France sont parvenus à introduire de notables économies dans leur fabrication, en stimulant l’ouvrier par l’appât d’une prime; car, il faut trancher le mot, ce procédé ne constitue pas une association, mais uniquement une prime décernée à l’ordre, à l’intelligence et à l’esprit d’économie de l’ouvrier. C’est ainsi qu’on est parvenu à économiser le combustible sur les chemins de fer dans des proportions considérables, en faisant participer le personnel des locomotives au produit de cette économie. Les mêmes combinaisons ont été appliquées aux ateliers de construction et à une foule d’usines de toute nature. Dans les exploitations agricoles mêmes, l’application partielle de ce procédé a donné d’excellents résultats. Mais, encore une fois, ceci n’est point une association, c’est une prime d'encouragement qui, loin de diminuer les bénéfices du maître, les augmente ; c’est un progrès intelligent dans la fabrication, et la concurrence ne peut pas réduire des bénéfices de cette nature. En augmentant la masse des produits sans accroître les frais de production , l’ouvrier et le maître reçoivent une part relativement plus forte, et la situation du premier est naturellement améliorée.

Il y a certains travaux pour lesquels un choix

352 OBSERVATIONS StR LÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

d’ouvriers, et plus particulièrement les contremaîtres, reçoivent, outre leur salaire, une rétribution proportionnelle aux produits qui sortent spécialement de la partie de l’usine qui est confiée à leur direction. Dans un atelier de construction, par exemple, le maître fondeur touche, outre son salaire, tant par chaque 100 kilogrammes de pièces de fonte. Quand la pièce ne réussit point, il perd cette portion de sa rémunération. 11 est donc intéressé à obtenir la meilleure fabrication possible ; à surveiller exactement tous les ouvriers et à perfectionner sans cesse les procédés. Ici encore ce n’est point l’association, mais un salaire seulement qui se divise en salaire fixe et en salaire à la tâche.

Quand l’ouvrier, dans les manufactures et dans l’industrie parcellaire, est à la tâche, ou, pour nous servir d’une expression plus usitée, quand il travaille à ses pièces, et qu’il partage avec l’entrepreneur la rétribution qui est allouée pour un travail convenu, il n’est pas pour cela l’associé de l’entrepreneur. Il touche simplement un salaire, c’est-à-dire la rétribution afférente à son travail, d’après d’autres conditions; mais il n’y a point d’association dans la signification réelle du mot. L’entrepreneur fournit toujours, soit directement, soit indirectement, le capital fixe et le capital circulant; il prélève son propre salaire, et la part de l’ouvrier n’est, en définitive, autre chose qu’un prix

II e PARTIE. CHAPITRE IV. .153

qui varie selon son application, son intelligence et son habileté. En supposant que les conditions du marché restassent toujours les mêmes, que e prix des matières premières et de la maind’œuvre n’éprouvât aucun changement, et que le maître pût compter sur l’assiduité soutenue de l’ouvrier, il lui serait facile alors de donner à celui-ci un prix de la journée qui équivaudrait à la part proportionnelle du salaire qu’il reçoit pour son travail à la tâche. Le con- • trat entre le maître et l’ouvrier est encore aléatoire; l’ouvrier est toujours certain d’être payé pour le travail qu’il fait et de toucher le prix convenu : il n’y a donc pas association. L’engagement réciproque est simple de sa nature, et la rétribution de l’ouvrier n’a rien d’éventuel. Ce mode est souvent préféré par l’entrepreneur et l’ouvrier. Le premier n’est point exposé à payer un temps qui ne serait pas consciencieusement employé ou un travail qui serait mal exécuté ; l’ouvrier, de son côté, lorsqu’il est laborieux^ trouve un stimulant; il travaille davantage, avec plus d’ardeur, et augmente ainsi son revenu. Le travail à la tâche est du reste fort usité dans l’industrie parcellaire, c’est-à-dire dans la plupart des professions manuelles. Les tailleurs, les cordonniers, les ébénistes, les imprimeurs, etc., payent leurs ouvriers à la tâche ; mais il ne s’ensuit pas qu’il y ait réellement association entre les uns et les

354 OBSERVATIONS SLR l’ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

autres. Dans les manufactures aussi, les fileurs à la main, les tisserands et plusieurs autres catégories d’ouvriers, travaillent à la tâche dans des conditions diverses, et obtiennent une part proportionnelle du prix alloué à l’entrepreneur pour ce travail. Ils éprouvent naturellement les fluctuations de ce prix, et, selon qu’il s’élève ou qu’il baisse, leur part est plus forte ou plus faible ; en un mot, les variations sont les mêmes que pour les salaires, dont le taux est principalement déterminé par l’offre et par la demande (1).

Quel que soit, au reste, le nom qu’on donne aux procédés qui stimulent l’activité de l’ouvrier, il faut les encourager, s’ils ont une in-

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(1) Dans une des séances de l’Académie des sciences morales et politiques, du mois de septembre 1845, M. H. Passy a signalé le fait suivant : En Normandie, il y a des filatures de laine, où les manufacturiers ne spéculent pas. I.a laine est apportée à la fabrique; l'ouvrier est a la tâche; il a une portion fixe dans la rétribution payée au maître pour le cordage- et le filage de la laine. Le cours des prix auxquels le maître a consenti estaffiehé dans les ateliers. L’ouvrier, qui a une portion fixe dans ces prix, en connaît par conséquent toutes les fluctuations, et il les accepte. Dans ces manufactures, ajoute M. Passy , la situation des ouvriers est bonne, et il est facile de calculer le gain de chaque famille. D'après le relevé fait sur les registres d’une filature, les bénéfices de plusieurs familles, pendant dix années, sont, en moyenne, de 12 h 1,400 francs. Celte rétribution est à peu près la môme que celle des ouvriers des filatures qui sont simplement salariés. Ainsi, la concurrence se charge de maintenir le niveau entre les premiers et les seconds.

II e PARTIE. CHAPITRE IV. 355

fluence salutaire et s’ils réagissent d’une manière favorable sur l’ensemble de la production. Il faut naturellement, pour les mettre en pratique, le concours simultané des maîtres et des ouvriers; mais les premiers seuls peuvent prendre l’initiative. Comme le système est également favorable aux deux parties contractantes, il ne peut que se généraliser par la suite. Mais on ne doit pas perdre de vue que , sauf quelques exceptions très-rares, il ne peut s’appliquer qu’à un objet spécial et déterminé. Il faut que la prime soit la conséquence d’un acte nettement caractérisé, qui laisse une pleine et entière liberté à l’entrepreneur et à l’ouvrier, et qui n’oblige point celui-là à initier les travailleurs salariés dans les détails intimes de sa fabrication. La prime ainsi accordée, car nous lui conserverons désormais ce nom, ne change rien aux rapports établis entre les profits du capital et les salaires; elle ne contrarie point les lois naturelles de la production , pas plus que les principes rigoureux de l’offre et de la demande, qui ont une si puissante influence sur le taux des salaires. Le principe, quoique simple dans son essence, peut néanmoins recevoir les applications les plus variées ; il peut s’étendre à la plupart des catégories d’ouvriers dont nous avons parlé plus haut, et les travailleurs mêmes qui n’en auraient pas directement le bénéfice en éprouveraient encore la salutaire influence,

356 OBSERVATIONS St’R LÉTAT DES CLASSES 01 TRIERES.

parce que la production s’exécuterait dans des proportions plus larges, d’une manière plus intelligente, et que, par cela même, la part de chacun serait plus forte dans la distribution générale des richesses. Car, nous ne saurions trop le répéter, ce n’est pas en prenant violemment aux uns pour donner aux autres qu’on parviendra à améliorer la condition des classes inférieures, mais bien en rendant la production plus abondante et plus économique, en perfectionnant les procédés et en donnant à chaque travailleur une habileté technique plus grande.

Maintenant que nous avons nettement établi le genre de participation des ouvriers aux bénéfices d’une entreprise; que nous avons déterminé le caractère de la rétribution qui leur est allouée en dehors de leur salaire, il nous reste à examiner si l’association proprement dite, et abstraction faite de l’existence industrielle des maîtres, peut également fournir des ressources aux classes ouvrières et leur offrir les bienfaits qu’y trouvent les capitalistes et les entrepreneurs.

Chez les ouvriers agricoles, les associations, qu’elles aient un but moral et intellectuel, ou un but simplement économique, sont plus difficiles à réaliser que chez les ouvriers des manufactures et de l’industrie parcellaire. En général, disséminés sur de grandes surfaces, les

11 e PARTIE. CHAPITRE IV. 357

premiers ont peu de moyens et d’occasions pour se réunir. L’état de domesticité d’un grand nombre d’entre eux est d’ailleurs un obstacle aux assemblées régulières ; ensuite ils n’ont pas à se concerter autant que les ouvriers des manufactures sur des intérêts communs, sur des questions qui touchent à la fluctuation et à la fixation des salaires, à la durée du travail journalier, à la défense mutuelle, etc. L’amélioration du sort de l’ouvrier des campagnes dépend plus de l’autorité, du propriétaire, du fermier, et des conditions générales où se trouvera placée l’agriculture, que de lui-même. Il ne s’ensuit pas qu’il n’ait rien à faire de sa personne pour rendre sa situation plus supportable; qu’il doive rester étranger aux établissements de prévoyance et de secours mutuels; qu’il ne doive pas s’appliquer à la sobriété , à l’ordre et à l’économie. Sa tâche, sous ce rapport, restera au contraire, encore très-importante ; et quand il aura reçu, par les soins de l’autorité, une instruction suffisante, des principes de morale et de religion, il pourra d’autant plus facilement combattre ses penchants vicieux, suivre les règles de la prudence et perfectionner les procédés de son travail.

De V association entre les ouvriers.

Les associations entre les ouvriers peuvent avoir un triple but : un but moral et intellec-

358 OBSERVATIONS SCR l’ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

tuel, un but économique et un but de prévoyance.

Quand l’ouvrier a reçu une éducation appropriée à sa situation ; lorsqu’il a des habitudes d’ordre et de moralité, il doit nécessairement chercher à accroître ses connaissances et à se maintenir dans les voies d’amélioration et de perfectionnement. Lorsqu’il a accompli l’œuvre de la journée ou l’œuvre de la semaine, il doit chercher à employer ses loisirs d’une manière intelligente, afin d’accroître sa force et sa dignité. L’association lui offre pour cela d’incontestables ressources. L’Angleterre et l’Amérique ont donné, sur ce point, un salutaire exemple. C’est dans le premier de ces deux pays surtout que les associations entre ouvriers pour la récréation et l’étude ont pris une grande extension. Nous trouvons là les Méchantes institutions (1) destinées à perfectionner

(1) Nous reproduisons ici, sous forme de note, quelquesuns des détails que nous avons déjà publiés ailleurs sur les Méchantes institutions. On s’occupe dans ces établissements de l’instruction technique des adultes, et même ils concourent quelquefois au développement intellectuel des enfants. Les cours qu’on y fait sont du reste assez variés. Ainsi on enseigne, sous le titre de Scientific suhjects, l’histoire naturelle, les mathématiques, la physique, la chimie, la technologie. Dans quelques-unes de ces institutions on fait des cours d’économie politique et de droit public. Souvent les leçons sont appropriées aux industries locales : ainsi l’on fait à Leeds un cours sur la teinture des toiles; à Sheffield, on en fait un sur la métallurgie ; à Manchester, les leçons ont pour objet la filature du coton. Pour avoir une idée plus exacte de l’enseignement des

11 e PARTIE. CHAPITRE IV. 355 )

l’instruction technique des ouvriers. Elles sont ensuite un point de réunion pour la lecture et la conversation, et un centre pour la formation de bibliothèques et de collections de tout genre.

Mechanics institutions , nous citerons ici des fragments de quelques programmes. Dans l'institution de Bradford , on a fait quatorze leçons : six sur la chimie, trois sur l'éducation, une sur les passions, une sur l’influence delà lumière et du calorique sur le règne organique, etc. A Sheffield, on a exposé dans trois discours les résultats d’un voyage dans les lies et sur les côtes de la Méditerranée. A Leeds, on a fait trois leçons sur la géographie, l’histoire, la géologie et la mécanique. Le programme de l’institution de Londres d’un des derniers trimestres renfermait quatre leçons sur la théorie de la machine h vapeur, deux sur le polythéisme des anciens, quatre sur l’anatomie comparée et la zoologie, deux sur l’histoire et la religion de la Chine, quatre sur la musique instrumentale et vocale , quatre sur les alcalis, et deux sur la littérature burlesque anglaise.

En 1839, la Société pour la diffusion des connaissances utiles, célèbre par la part active qu’elle prend b l’éducation du peuple en Angleterre, s’est mise en relation avec les Méchantes institutions. Ce lien nouveau a facilité b celles-ci l’acquisition d’instruments, de livres, et la Société pour la diffusion des connaissances utiles a prêté depuis cette époque le plus solide appui b tous les établissements de ce genre, soit en leur donnant d'utiles directions, soit en leur procurant des professeurs. Les résultats de ces rapports mutuels ont été publiés dès 1840, par le secrétaire de la Société pour la diffusion des connaissances utiles. Déjà précédemment, Frédéric llill, le frère de Rowland Hill, si connu par la réforme postale, avait adressé b un certain nombre de Méchantes institutions une série de questions, afin d’obtenir des réponses qui permissent d'établir de l’uniformité dans l’enseignement technique destiné aux classes ouvrières. L’association centrale de Londres pour l’éducation s’est également mise en relation avec les associations des comtés. Enfin, un acte du Parlement, du 28 juillet 1843,

360 OBSERVATIONS SUR l’ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

On voit au premier abord combien de semblables réunions sont utiles, et quel puissant préservatif elles peuvent offrir contre les désordres et les entraînements auxquels les ouvriers sont

affranchit de toute contribution locale les Mechanics institutions, ainsi que les associations qui ont pour objet l'instruction du peuple. Ce bill avait été proposé par G. W. Wood et lord Sandon, et son adoption par la Chambre est due à l'appui que lui a donné sir Robert Peul.

D’après un rapport fait en 1841 par le secrétaire de la Société pour la diffusion des connaissances utiles, il y avait en Angleterre cl en Écosse 221 Mechanics institutions , c’est-àdire 36 à Londres, 119 dans les comtés d'Angleterre et dans le pays de Galles, et 7 en Écosse. L'Irlande n’était pas, à beaucoup près, aussi bien partagée. En 1839, Dublin n’avait qu’une seule association composée de 700 membres, et ayant une bibliothèque de six cents volumes. A Cork, l’institution avait 230 souscripteurs et une bibliothèque de 1,500 volumes. Les associations de Liinerick, de Belfast, et de plusieurs autres villes de l’Irlande, sont dans un état si déplorable, qu’on ne peut pas en tenir compte. La Revue de Ih'eslminster estime qu’il y avait, en 1814, 400 Mechanics institutions dans la Grande- Bretagne, ayant ensemble 80,000 affiliés. Plusieurs de ces institutions, comme celle de Liverpool, par exemple, sont devenues de véritables écoles industrielles; d’autres se sont transforinées en musées, en cercles littéraires, et ont pris le litre de Literanj ou Scientific, ou Vhilosophicat institutions. Les établissements ainsi transformés devinrent donc à peu près sans objet pour les ouvriers ; mais ils furent bientôt remplacés par d’autres établissements, tels que I e Brout/ham institute de Liverpool, et les lycées de Manchester.

La plupart, ou pour mieux dire, toutes les Mechanics institutù ns, ont des bibliothèques. On évalue à 400,000 le nombre de volumes qu’elles possèdent. Ce sont des ouvrages qui appartiennent à toutes les branches des connaissances humaines. La bibliothèque de Manchester, forte de 6,000 volumes, se compose d’ouvrages de philologie, de rhétorique, de logique,

II e PARTIE. CHAPITRE IV. 361

exposés. Ces réunions où l’on trouve, outre la lecture, divers moyens d’instruction, adoucissent les mœurs, développent l’intelligence, et accroissent par cela même les capacités des

de métaphysique, de morale, d'histoire naturelle, d'économie politique, d'histoire, de belles-lettres; on y trouve aussi un grand nombre de romans et de documents parlementaires. Les ouvrages les plus demandés sont : les romans de Walter Scott, de Cooper, de Dickens et d’Edgevvorth. Les cabinets de lecture sont, dans les Méchantes institutions, une dépendance immédiate des bibliothèques. En général, ils ne sont ouverts que le soir. On y reçoit les Itevues, les Marjazines, et très-fréquemment les feuilles quotidiennes politiques. Cependant celles-ci sont bannies de quelques institutions, de celles de Londres, de Itirmingham, de Leeds et de Dublin entte autres.

L’organisation des Mechanics institutions ressemble en général à celle do toutes les associations anglaises. Les détails qui leursonl particuliers peuvent se résumer de la manière suivante; ils sont empruntés aux statuts de l'institution de Londres : le personnel de l’association se compose de membres et d’écoliers, de Dis et d’apprentis de membres. Les membres doivent avoir au moins dix-huit ans. Ils sont présentés par un associé au secrétaire, qui les reçoit. Lorsqu’un individu a moins de dix-lmit ans, il peut entrer comme écolier; mais alors il paye la même cotisation qu’un membre, c’esl-h-dire 30 francs par an, et 3 francs 15 cent, de droit d’entrée. Les écoliers et les apprentis payent pour la fréquentation des cours et des leçons, 7 francs 50 cent, par trimestre. Ils doivent être présentés parleurs pères, leurs maîtres, leurs parents ou leurs amis. Les membrrs seuls sont électeurs et ont voix dans les assemblées périodiques. L’administration de chaque association est composée d’un président, de quatre vice-présidents, d’un caissier et de trente administrateurs; il y a de plus trois contrôleurs des comptes qui sont entendus par le comité. Les deux tiers des administrateurs doivent être choisis parmi les classes ouvrières. Tous les membres de l’administration sont élus pour un an. Le cdmilé expédie les affaires en votant par assis et levé.

362 OBSERVATIONS SUR l’ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

travailleurs. Les ouvriers anglais qui appartiennent aux Mechanics institutions ont, en général, renoncé au compagnonnage, source de troubles, de désordres et de violences.

Nous ne citons encore ici qu’un exemple, et sans vouloir prétendre que des institutions identiques conviendraient aux ouvriers français.

Nous répétons ce que nous avons dit pour les institutions de prévoyance : nous avons à con-

Aucun membre du comité ne peut être fournisseur de l’association pendant la durée de ses fonctions; les assemblées générales se tiennent à l’expiration de chaque trimestre. Cependant des assemblées extraordinaires ont lieu lorsqu’elles sont demandées par quarante membres. Les statuts ne peuvent être changés qu’après deux délibérations successives b trois mois d’intervalle. 11 en est de même pour l’aliénation des propriétés et la dissolution de l'institution, et dans ce cas, la majorité doit être formée par les neuf dixiémes des membres présents. On voit que, théoriquement, l’élément populaire domine dans la composition des statuts; mais il n'en est pas toujours de même dans la pratique. A Londres par exemple, en 1839, le président, quatre vice-présidents et lecaissierélaienl des gentlemen, parmi lesquels il y avait un baronnet et deux membres du Parlement. Des circonstances h peu près semblables se retrouvent h Dublin, b Sbeffield, b Bradford, b Birmingham, b Glasgow, b Belfast et dans beaucoup d’autres cités. En un mot, la gentry, quoiqu’elle évite le contact avec les classes laborieuses, cherche néanmoins b exercer une influence sur la marche des Mechanics institutions. A Manchester, le directeur sir Benjamin lleywood a fait, par une exception fort honorable sans doute, plusieurs tentatives pour remettre l’administration de l’institution entre les mains des ouvriers; mais, dans l’année même où il croyait arrivera ce but, il a été de nouveau élu directeur de l’institution, en même temps qu’on lui donnait pour collègues un assez grand nombre d’autres gentlemen.

II e PARTIE. CHAPITRE IV. 363

sulter, chez nous, dans de pareilles entreprises, les mœurs et le caractère national ; nous avons à former des habitudes qui n’existent pas encore. Mais il est certain qu’une fois que l’on serait d’accord sur l’établissement même de ces associations, il serait facile d’approprier les détails organiques aux besoins des classes ouvrières, et l’on trouverait, par l’étude des analogies et des dissemblances qui peuvent exister entre les ouvriers français et anglais, les moyens de former des associations favorables à l’instruction et aux mœurs des travailleurs. Il s’agit principalement de soustraire ceux-ci aux plaisirs bruyants, à l’intempérance et à la débauche.

Cette réforme une fois obtenue, les améliorations se succéderont ensuite rapidement. Au reste, il y a déjà des traces de ces sortes de réunions en France, et un grand nombre d’ouvriers montrent des goûts et des inclinations pour l’étude et les discussions utiles. Ils suivent, par exemple, à Paris, certains cours du Conservatoire des arts et métiers, ainsi que d’autres leçons qui ont été organisées par quelques professeurs remplis de zèle et de lumières. II s’agirait, pour donner plus de développement à ces dispositions, de constituer des centres et d’obtenir l’appui de l’autorité. L’initiative dans une œuvre pareille appartient sans doute aux ouvriers; mais elle doit être appuyée par le gouvernement, et surtout par les entrepreneurs et les

manufacturiers. En Alsace, ceux-ci ont favorisé ces tendances, et là, plus que dans toute autre contrée de la France, le fabricant porte sa sollicitude sur les combinaisons qui peuvent améliorer la condition du travailleur.

Quand l’ouvrier aura compris la nécessité d’acquérir sans cesse de nouvelles connaissances utiles à sa profession, qu’il aura le désir d’élever son intelligence, de conserver sa moralité, les occasions et les moyens de raffermir sa situation économique se présenteront aussi avec plus de clarté à son esprit. En renonçant à des habitudes dispendieuses et irrégulières, il aura plus de ressources pour satisfaire ses besoins réels; il aura aussi plus de loisiret plus delumières pour diriger ses facultés vers les choses matérielles; il saura mieux les affaires, et il jugera surtout mieux les différents projets qui lui sont chaque jour présentés à l’effet d’accroître son salaire et d’améliorer sa position. Alors l’association uecevra de nouvelles applications ; elle viendra favoriser le travail, et protégera les efforts individuels des ouvriers.

Il y a à Paris une imprimerie établie sur des dimensions assez vastes, et exploitée par des ouvriers associés. Tous les ouvriers qui y sont employés ne participent cependant pas aux bénéfices de l’entreprise. Un certain nombre d’entre eux forment une société en nom collectif. Outre qu’ils se sont partagé la direction des ate-

lie PARTIE. — CHAPITRE IV. 365

liers, ils exécutent encore, dans la mesure du temps que leur laisse cette direction, les travaux de simples ouvriers. C’est là une combinaison économique et ingénieuse. Mais il a fallu à ces ouvriers un capital, et en prenant la direction de l’afTaire, ils se sont élevés au rang d’entrepreneurs. L’établissement, au lieu d’avoir un chef unique, en a douze ou quinze, et les bénéfices se divisent par conséquent en autant de portions. Le sort de ces ouvriers s’est évidemment amélioré ; mais il ne faut pas oublier que c’est en passant d’une condition à une autre, et dans le cas spécial que nous citons, il n’y a pas d’association entre le maître et l’ouvrier. 11 n’en est pas moins vrai que cette forme peut recevoir des applications très-étendues au profit des travailleurs, et dès qu’un certain nombre de ceux-ci ont acquis un capital, l’association devient possible et fructueuse, d’autant plus fructueusequeles ouvriers, ainsi associés, comprendront mieux la valeur de l’ordre, de l’économie et de la sobriété.

L’association, nous l’avons déjà dit, peut recevoir les applications les plus variées ; mais il faut, autant que possible, réunir des éléments homogènes, et se conformer aux lois de la production en faisant la part du capital. Ce qui a eu lieu dans l’imprimerie que nous citons, peut se faire dans une foule de professions de l’industrie parcellaire, et moins il faudra de capi-

taux dans les exploitations ainsi entreprises, et plus l’association sera facile. Lorsqu’il faut une mise de fonds très-considérable, soit comme capital fixe engagé dans les bâtiments et les machines, soit comme capital circulant, destiné à l’achat des matières premières et aux frais journaliers de l’entreprise, l’intervention du capitaliste, qui devient en général entrepreneur, est presque toujours indispensable, car le simple ouvrier n’a ordinairement que de modiques épargnes, et dès lors, quand il vise à l’association avec ses camarades, il faut qu’il s’adonne à une industrie dont l’importance des salaires l’emporte sur celle du capital. En choisissant le moyen que nous venons d’indiquer, le passage de la condition d’ouvrier à celle de maître devient singulièrement facile, et le nombre des entrepreneurs pourra ainsi se multiplier rapidement. Sans doute, quand dix ou quinze personnes se trouveront à la tête d’un établissement, les bénéfices se diviseront en autant de parts ; mais ils viendront s’ajouter aux salaires des ouvriers directeurs, et procureront à la fois plus d’indépendance et de bien-être à ces nouveaux élus.

Dans les manufactures, ce genre d’association est beaucoup plus difficile, sinon impossible. Il faut, pour l’établissement de grandes usines, d’immenses capitaux; puis, quand il s’agit de les mettre en activité, il faut un pouvoir con-

II e PARTIE. — CHAPITRE IV. 367

centré, ferme et unique. Il faut, pour maintenir l’harmonie et la confiance entre douze ou quinze associés-directeurs, des circonstances presque exceptionnelles, et qu’on rencontrerait difficilement dans une fabrique établie sur de vastes dimensions, où le capital absorbe une large portion des profits, et où la promptitude des décisions et la rapidité de l’action sont nécessaires au succès de l’entreprise. Dans les établissements de cette nature, il faut donc, autant que possible, généraliser le système des primes dont nous avons parlé plus haut.

Dans les exploitations agricoles, l’association entre plusieurs entrepreneurs est plus praticable, car là le capital fixe, c’est-à-dire la terre, est naturellement séparé du capital circulant et du travail. Il n’est pas nécessaire que le fermier soit en môme temps possesseur du sol. Plusieurs exploitants peuvent dès lors s’associer ensemble, en apportant chacun un capital modique dans l’entreprise. Les anabaptistes nous offrent quelquefois l’exemple de semblables réunions, et elles présentent invariablement des résultats prospères. Nous ne parlons point ici de quelques établissements spéciaux, tels que la communauté des Jault ou de certaines colonies agricoles, où le travailleur se soumet à une règle qui enchaîne sa liberté, et lui ravit la disposition du fruit de son travail.

On a quelquefois invoqué, à l’appui de cer-

taines formules d’association, l’exemple des Frères moraves. La citation manquait de justesse ; les familles moraves ne sont pas associées entre elles ; elles conservent une entière liberté, et exercent des professions de leur choix, sans solidarité aucune avec les autres familles. Dans les communautés composées de célibataires, la production et le travail se font en commun, cela est vrai ; mais ce sont alors des couvents industriels où les travailleurs ont aliéné jusqu’à un certain point leur liberté en obéissant à une règle et en se soumettant à une discipline assez sévère (1). Ce régime est exceptionnel, et s’ éloi-

(1) Dans les communautés, les membres sont divisés en chœurs d’après le sexe, l’àgc et la position sociale ; de sorte qu’on trouve dans chaque communauté des chœurs d’enfants, d’adolescents, de filles gubiles, de célibataires, de filles, d’époux, de veufs cl de veuves. Le chœur a son ministre, ayant la direction suprême des affaires religieuses et morales, et son servant, chargé des intérêts matériels et extérieurs du chœur. Dans les chœurs féminins, ces fonctions sont remplies par des femmes qui ont droit d'assister aux assemblées générales de la communauté. Les frères célibataires demeurent ensemble dans un grand édifice , où ils exercent en commun une foule d’industries avec le plus grand succès. Les femmes non mariées forment également de semblables réunions. C'est de ces maisons chorales que sortent des toiles d’une merveilleuse finesse, d’admirables rubans, de la tabletterie, de la ganterie, delà parfumerie, de la bijouterie, et une infinité de produits recherchés dans le monde entier pour leur remarquable confection. De vastes magasins, formant de séduisants bazars, renferment toujours des approvisionnements complets, et des prix inflexibles avertissent l’acheteur que les Frères ne connaissent pas les ruses commerciales. Jamais on ne vit dans des

gne trop de notre organisation industrielle pour qu’il soit possible de l’introduire chez nous; il exige d’ailleurs un état social à part et qu’il est absolumentimpossible d’établir sur une vaste échelle. Mais ce qui est digne de remarque chez les I amilles moraves, qui naturellement sont en dehors des communautés, c’est qu’elles vivent dans une parfaite aisance, qu’elles résistent à la concurrence des plus habiles producteurs, avec des instruments souvent très-imparfaits, et cela uniquement par la puissance de l’ordre, de l’économie, et par l’effet aussi des habitudes morales et de la piété, qui exercent une si salutaire influence sur toutes les actions de l’homme. D’autres sectes religieuses, telles que celles des quakers et des anabaptistes, ont du reste également accompli des choses merveilleuses en matière d’industrie sous les latitudes les plus diverses. L’association y a contribué sans doute autant qu’une espèce de solidarité qui règne entre tous les membres de chaque secte, et qui reçoit, par suite de l’existence d’un pouvoir hiérarchique, des applications fréquentes et réelles. Mais à côté de cela, nous le répétons, ce sont surtout la moralité, l’esprit d’ordre, l’amour du travail et les sentiments d’équité, de justice et de charité, qui font prospérer les membres de ces diverses sec-

magasins plus d’élégance réunie il plus de simplicité, et cher le vendeur plus de bonhomie alliée à plus de gravité.

tes, et les mettent à même de soutenir la concurrence avec les manufactures les mieux organisées. L’existence de ces hommes laborieux et paisibles nous présente un enseignement qui vaut mieux que toutes les combinaisons des socialistes. Nous faisons ici abstraction des opinions religieuses de ces sectaires, et nous nous attachons uniquement à constater les conditions favorables de leur existence matérielle, conditions qu’il serait facile de faire passer dans les classes ouvrières, et qui ne changeraient rien à leurs croyances et à leur situation politique. Pour cela il ne faudrait que de l’instruction, une volonté ferme et des habitudes morales.

Nous venons de présenter quelques-unes des combinaisons qui peuvent accroître le salaire de l’ouvrier, augmenter son revenu, et partant améliorer sa situation. Ces moyens sont principalement, comme on l’a vu, la création de primes qui offrent un stimulant pour l’ouvrier et une économie pour le fabricant, et l’association directe des ouvriers d’une même profession qui parviennent à former un capital. Nous sommes loin d’avoir épuisé par ces deux indications toutes les combinaisons du même ordre; mais comme ce sont deux formes essentielles pour arriver à l’accroissement des salaires et au passage de l’état d’ouvrier à celui d’entrepreneur, nous avons dû les exposer avec certains détails.

Dans l’état actuel de la question, il y a un autre but encore à poursuivre : à côté de l’augmentation de salaire, il faut placer l’économie dans les dépenses. C’est ici surtout que l’association peut fournir des ressources neuves et inattendues. L’isolement et la dissémination des travailleurs, leur existence mobile, sont autant de causes d’augmentation de dépenses. Dans la situation présente des choses, les dépenses et les consommations collectives n’existent pour ainsi dire pas chez eux. Le principe de l’association n’a trouvé d’application ni pour la demeure, ni pour la nourriture, ni pour le vêtement de l’ouvrier, et, à quelques rares exceptions près, le travailleur est, pour ses achats et ses approvisionnements, dans des conditions infiniment moins bonnes que les classes moyennes et supérieures. Cela tient principalement à l’absence du capital qui est une condition fondamentale de toute association, et sans lequel l’économie est impossible. Que dix ouvriers célibataires se réunissent dans la même demeure, qu’ils soient propriétaires de leur mobilier, et ils dépenseront sensiblement moins que dix ouvriers vivant dans des logis éparpillés. Même observation pour la nourriture. Dans certaines villes manufacturières, des ouvriers se sont associés, et, au moyen de quelques avances, ils se sont réunis à la même table organisée par les soins d’une

personne choisie par eux. On voit sans beaucoup de peine que ce principe peut recevoir des applications nombreuses et variées, et qu’il suffit d’une conduite intelligente pour réaliser de notables économies dans les consommations de tout genre.

Mais, en entrant dans un semblable système, le travailleur doit avant tout conserver sa liberté, être son propre fournisseur, si nous pouvons nous exprimer ainsi, et ne pas se mettre dans la dépendance des maîtres qui, dans beaucoup de localités, fournissent des objets en nature aux ouvriers. L’expérience a prouvé que ce mode donnait lieu aux abus les plus graves, et que la facilité d’avoir des avances en nature exposait les ouvriers aux mêmes inconvénients que les avances en argent. Nous ne saurions trop le répéter, ce qui donne de la force à l’association, ce qui réalise des économies dans les consommations collectives, c’est surtout la présence du capital. Ce capital permet de supprimer les intermédiaires parasites et de débattre rigoureusement les conditions des transactions, quelque importantes ou quelque minces qu’elles soient.

Ce qui aggrave la situation de l’ouvrier, c’est qu’il acquiert les objets dont il a besoin en quantités tellement fractionnées, qu’il perd tous les avantages qui découlent toujours d’un approvisionnement de quelque importance. Il

paye ces quantités infinitésimales quelquefois le double et le triple de ce qu’elles valent réellement, et comme il y a des dépenses qui se renouvellent chaque jour, il se trouve qu’à la fin de l’année il a fourni un bénéfice considérable à la dernière classe des détaillants. Dans l’établissement de Wesserling, en Alsace, les ouvriers, au moyen d’une retenue , achètent en commun du blé, et la boulangerie qu’ils ont élevée leur fournit, ainsi qu’à leurs familles, d’excellent pain à meilleur marché que celui qu’ils prendraient chez le boulanger. Voilà un genre d’association qu’il est facile de propager et d’étendre à d’autres consommations. De pareils arrangements ont l’avantage de présenter une économie et de soumettre l’ouvrier à une règle et à des habitudes d’ordre qui exercent une salutaire influence sur toutes ses actions. Ils aiguisent ensuite son esprit, et le portent à rechercher de nouveaux moyens pour améliorer sa condition et pour ne pas payer les profits souvent exorbitants des fournisseurs détaillants. Ces associations, qui, nous le répétons, peuvent s’appliquer à la fabrication d’autres objets, établissent ensuite entre les ouvriers une confraternité fort utile aux mœurs. Une gestion de cette nature les familiarise également avec le régime administratif et leur procure des connaissances pratiques qu’ils appliquent ensuite à d’autres transactions. L’asso-

dation donnera enfin plus de fixité à l’existence de l’ouvrier. Il changera moins souvent de condition et de lieu, et dans l’industrie parcellaire, il lui sera alors plus facile de passer de l’état d’ouvrier à celui d’entrepreneur, parce qu’il se sera fait connaître, et que les personnes qui l’entourent auront pu apprécier sa capacité et sa moralité.

Le combustible et le vin sont deux objets entre autres pour lesquels les ouvriers se sont placés, dans les grandes cités surtout, dans de fâcheuses conditions économiques. Ils se procurent l’un et l’autre par des achats tellement fractionnés que le prix s’en trouve accru dans des proportions énormes. Rien ne serait cependant plus facile que d’éviter cet inconvénient, en se conformant simplement aux habitudes des familles prévoyantes. A cette proposition nous entendons dire que l’ouvrier manque d’argent pour faire ses achats dans les moments opportuns et dans de bonnes conditions. Nous prions le lecteur de ne pas oublier nos prémisses. Les réformes ne s’improvisent pas : elles sont le résultat d’une succession d’efforts et d’une règle de conduite invariable. L’ouvrier ne peut pas avoir la prétention de boire à la fois du vin dans sa famille et au cabaret. Qu’il transporte à l’intérieur les consommations qu’il fait à l’auberge, et alors il lui sera bientôt facile de se procurer le vin à de meilleures

II e PARTIE. CHAPITRE IV. 375

conditions et de faire participer les siens à un régime où l’intempérance sera remplacée par des jouissances fortifiantes. Nous pourrions d’ailleurs nous appuyer encore en ce point sur de nombreux exemples choisis dans toutes les industries sans exception. Nous trouvons parmi les ouvriers des manufactures autant que parmi ceux de l’industrie parcellaire, des familles qui suivent le régime que nous conseillons, sans avoir pour cela un salaire plus élevé que d’autres familles qui croupissent dans la misère et l’abjection. Nous avons cité, dans la première partie de notre ouvrage, des faits à l’appui de cette assertion, et nous avons donné Sedan et Lille comme les termes extrêmes du régime de famille et de la vie de cabaret chez les classes ouvrières. 11 résulte de cette comparaison que la réforme que nous conseillons est parfaitement compatible avec la situation économique de l’ouvrier, et qu’elle est devenue à Sedan et dans plusieurs autres villes manufacturières une source de bien-être et de moralité. A Lille, au contraire, comme dans la plupart des cités industrieuses, l’ivrognerie et la débauche sont une cause de misère et de dégradation.

En Angleterre, les associations appelées Trades unions et qui se sont du reste souvent distinguées par leur violence dans les moments de coalition, ont au nombre des moyens de coercition contre les maîtres, le Tramp, c’est-à-

376 OBSERVATIONS SCR l’ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES:

dire le déplacement des ouvriers. Le Tromper reçoit de la caisse de l’association les secours nécessaires pour quitter la localité et se rendre dans des lieux où il espère trouver de l’ouvrage. Il est clair que, pour ne pas faire voyager les ouvriers au hasard, le Comité qui dirige le Tramp possède certaines informations sur la demande du travail dans les foyers manufacturiers ; il connaît les besoins, et règle la inarche des travailleurs en conséquence. Ce principe et ces informations, qui conduisent en Angleterre à des pratiques nuisibles au fabricant, et au fond très-peu profitables à l’ouvrier, renferment cependant le germe d’utiles applications. On conçoit que si l’on était toujours au fait des besoins sur les différents points d’un territoire, les ouvriers sans travail dans une localité pourraient en trouver ailleurs, et ils ne se déplaceraient qu’à bon escient. Des informations de cette nature font partie de la science des débouchés, et au lieu de s’appliquer aux marchandises et aux denrées, c’est-à-dire au marché, elles sont relatives au travail dont le prix plus ou moins élevé dépend aussi de l’offre et de la demande. Or, il s’agit de bien connaitre cette offre et cette demande, afin d’utiliser une partie des forces oisives, et d’obtenir la répartition la plus rationnelle des travailleurs. 11 ne serait pas difficile d’organiser des centres pour chaque corps de métier, pour chaque fabrica-

11 e PARTIE. — CHAPITRE IV. 377

tion où l’on recueillerait les renseignements qui pourraient guider l’ouvrier cherchant du travail. Puisque le fait existe en Angleterre dans une pensée hostile au fabricant, on pourrait bien le réaliser chez nous dans une vue d’utilité pour l’ouvrier et l’entrepreneur. Cela ne peut être, du reste, que la tâche d’associations, et le gouvernement ne saurait prendre aucune part à ce mouvement des ouvriers. On sent que dès qu’il fournirait des indications, on lui en attribuerait la responsabilité, et on le rendrait en quelque sorte solidaire de ces indications. Mais l’intervention du pouvoir est tout à fait inutile dans cette circonstance ; les associations aidées des manufacturiers, et correspondant entre elles, arriveraient au but proposé.

Nous ne présenterons point ici tous les cas où l’association entre les ouvriers est possible et profitable. Les exemples que nous avons donnés suffisent pour établir qu’elle peut s’appliquer à la nourriture, au vêtement, au blanchissage, et nous verrons plus tard qu’avec l’aide des maîtres on en peut tirer parti pour réaliser des économies sur les frais des logements.

§ IV. — Devoirs et moyens des maîtres.

Nous arrivons maintenant aux obligations et aux devoirs des maîtres envers les ouvriers, car le concours des premiers est indispensable

pour accomplir l’œuvre de la réforme. Nous avons déjà dit quels étaient les cas dans lesquels le gouvernement devait user de son autorité pour protéger les travailleurs contre les exigences et les duretés des entrepreneurs. Cependant cette intervention a ses limites, et il y a une foule d’améliorations qui dépendent uniquement du bon vouloir des maîtres.

Les chefs d’entreprise peuvent exercer une salutaire influence sur l’instruction et l’éducation des enfants par l’organisation d’écoles dans le voisinage des ateliers. En Alsace, plusieurs grands industriels entretiennent à leurs frais des écoles pour les enfants employés dans leurs fabriques. En Suisse, cet usage est assez répandu. Depuis la promulgation de la loi sur le travail des enfants dans les manufactures, la fréquentation des écoles est obligatoire ; mais souvent cette disposition devient inutile, faute d’écoles publiques ou d’établissements privés (1). Il serait ensuite essentiel que les

(1) A Guebwiller, chez M. Nicolas Schlumberger, la journée de travail est moins longue qu’ailleurs d’une heure et demie. On y a soin, en outre, pour faire passer chaque jour tous les enfants à l’école sans nuire h la fabrication, d’en avoir, proportion gardée, un plus grand nombre que dans les autres filatures. De cette manière, on varie les attitudes de ces petits ouvriers, leurs exercices, les objets de leur attention; on les repose du travail de l’atelier, et par conséquent, on sert & la fois leur santé et leur instruction. — Villermé, Tableau de l’état physique et moral des ouvriers.

il® PARTIE. CHAPITRE IV. 379

propriétaires des grandes manufactures où les ouvriers ont peu d’exercice, et où ils gardent presque invariablement la même position, voulussent aussi favoriser les exercices gymnastiques. Outre que ces exercices rétablissent l’équilibre dans l’économie physique, ils ont encore ^inappréciable avantage de devenir une récréation pour les ouvriers de tout âge, et de les détourner des plaisirs funestes du cabaret. Nous ne pensons pas que les chefs d’entreprise français aient fait jusqu’à présent des essais de ce genre, et cependant ce serait une légère dépense; ainsi que nous l’avons dit plus haut, un emplacement et quelques appareils simples se trouvent toujours, même dans les plus grands centres manufacturiers, et le développement des forces qu’on obtiendrait par ces exercices deviendrait toujours un avantage pour le manufacturier qui trouverait ainsi des travailleurs moins énervés. Si le gouvernement introduisait la gymnastique dans les écoles élémentaires, ce exemple serait probablement imité par les fabricants, et ce serait un moyen d’améliorer l’état physique des classes ouvrières et de para-

L’Inslitution des petites écoles intérieures aux frais des manufacturiers, prend un développement progressif. Parmi les départements où les manufacturiers ont donné cet exemple , on peut citer les Ardennes, le Doutis, Eure-et-Loir, l’Aisne, le Jura, le Loiret, la Meurlhe, le Haut-Rhin, le Bas-Rhin, Seine-et-Oise. — Rapport au roi; Moniteur du 25 juillet 18A5.

lyser jusqu’à un certain point les fâcheux effets du travail des fabriques.

Nous avons fait remarquer que l’isolement et les goûts inconstants des ouvriers étaient des causes graves de malaise et de désordre, et que partout où il avait été possible d’écarter ces causes, le sort des travailleurs s’était amélioré. Il est vrai que le concours du chef d’établissement est, pour ainsi dire, indispensable pour arriver à ce résultat. Ici encore nous nous appuierons sur des exemples afin de rester fidèle à la méthode que nous avons suivie jusqu’à présent. L’isolement des ouvriers existe plus particulièrement dans les villes et dans les grands centres manufacturiers, et il est beaucoup moins fréquent chez les ouvriers attachés aux exploitations manufacturières situées dans les campagnes.

Nous trouvons dans le département du Haut- Rhin des établissements exploités depuis cinquante ans par une maison respectable, et qui occupent environ cinq cents ouvriers (1). Ces ouvriers, de génération en génération, s’y sont attachés d’une manière invariable. Ils sont presque tous devenus propriétaires d’un petit immeuble, ou tout au moins ils se trouvent à l’abri

(1) Voyez la brochure de J. Zuberfils: Par quels moyens, soit législatifs, soit autres, peut-on faire cesser C isolement dans lequel se trouvent aujourd’hui les ouvriers, les attacher aux grands établissements industriels, comme le propriétaire est attaché au sol, et contribuer à leur amélioration sociale ?

Il* PARTIE. CHAPITRE IV. 381

de la misère. Ces faits se présentent dans beaucoup d’établissements isolés de l’Alsace. Dans cette province la vie de famille subsiste encore à côté de la vie des ateliers. L’ouvrier élevé au milieu d’une population agricole n’a d’autre ambition que de devenir à son tour petit propriétaire. Ce désir est si vif, que l’ouvrier manufacturier de la campagne achète à longs termes une pièce de terre ou une petite habitation, et dès lors tous ses efforts tendent à réaliser les économies nécessaires pour se libérer.

Il est clair que, si les grands ateliers s’écartaient peu à peu des cités populeuses, les conditions dont nous venons de parler se généraliseraient. Cette espèce de révolution n’est pas sur le point de s’accomplir; cependant il existe une certaine tendance pour l’établissement des grandes manufactures au milieu des populations agricoles, et ce fait se remarque plus particulièrement en Alsace. C’est ainsi qu’il sera possible de faire cesser l’isolement de l’ouvrier, de reconstituer la vie de famille et de fixer l’existence mobile des travailleurs (1). L’industrie

(1) Nous empruntons à la petite brochure île M. Zuber un passage qui nous parait caractéristique. « Dans le pays d’Appenzell, dit M. Zuber, où se fabriquent ces belles mousselines brodées, répandues dans tout l’univers, chaque famille est k la fois agricole et manufacturière; et puis elle possède des trésors que chacun peut se donner, et qui sont la base de son bonheur: elle est instruite , religieuse et d'une sobriété incroyable. •

manufacturière, nous l’avons dit plus haut, n’est point encore arrivée à son expression définitive ; elle vient de naître et subira par conséquent encore de nombreuses transformations. Combien de raisons ne militent pas en faveur de l’établissement des grandes manufactures au milieu des populations agricoles ! Les denrées sont là à plus bas prix que dans les villes, et la main-d’œuvre par conséquent moins dispendieuse ; les mœurs se conservent mieux, les occasions de désordre sont plus rares, et les conditions hygiéniques sont infiniment meilleures que dans les cités populeuses. L’intérêt même du manufacturier le conduira insensiblement vers des voies nouvelles, et déjà plusieurs industries comprennent la nécessité d’échapper à la pression des populations urbaines. 11 y aura donc certainement sous ce rapport de remarquables transformations qui modifieront , sans aucun doute, les préventions qu’inspire la grande manufacture à certains philanthropes.

Nous signalerons ici un fait qui exerce une notable influence sur le sort des classes ouvrières : nous voulons parler des joursde paye. Dans les manufactures situées au milieu des campagnes, le choix de ce jour est en général assez inditférent, parce que les occasions de dissipation et de désordre sont moins fréquentes que dans les villes. Mais dans les foyers industriels ce choix est très-important. Le samedi est, comme

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jour de recette, le plus mauvais de toute la semaine, en ce qu’il précède un jour de repos qui est pour les ouvriers une occasion de dépenses et un prétexte d’oisiveté qui se prolonge souvent jusqu’au lundi, quand la dissipation ne va pas au delà. Des manufacturiers ont donc pensé qu’il serait utile de déplacer le jour de payement et de le prendre au commencement ou vers le milieu de la semaine, en s’arrangeant toutefois de façon que l’ouvrier pût faire immédiatement son dépôt à la caisse d’épargne. 11 échappe ainsi jusqu’à un certain point à la tentation du dimanche. Ces mêmes manufacturiers ont aussi rapproché, autant que possible, les jours de payement, afin de ne jamais laisser que de faibles sommes entre les mains des ouvriers. Enfin, ils ont proscrit tout payement dans les cabarets, où malheureusement les entrepreneurs ne donnent que trop souvent rendez-vous aux ouvriers pour régler leurs comptes. C’est un des usages les plus pernicieux qui existent dans l’industrie, à la fois ennemi de l'épargne et de l’ordre, un stimulant actif pour l’ivrognerie et la débauche (1). On comprend que, en présence d’un pareil usage, tous les efforts des fabricants pour isoler les manufactures, afin de détruire l’agglomération des ouvriers et d’ar-

(I) La loi anglaise sur le travail dans les mines contient les deux articles suivants ; « Fait défense aux propriétaires ou entrepreneurs des mines, de payer leurs ouvriers dans les caba-

river à leur moralisation, demeurent stériles. C’est donc une des réformes les plus urgentes à introduire dans l’administration industrielle. Car cet usage, nous le répétons, est l’antipode de toute amélioration, il perpétue tous les autres abus, et est également funeste au maître et à l’ouvrier.

L’agglomération des ouvriers dans certains quartiers, on le comprend, est une cause de démoralisation, et l’on trouve là, en général, beaucoup plus de désordre qu’ailleurs. Le contact intime avec les mauvais sujets est plus difficile à éviter. La malpropreté, la grossièreté des manières et du langage, les habitudes d’intempérance et d’ivrognerie, se rencontrent là le plus habituellement. La misère, nous insistons sur ce point, est toujours la conséquence inévitable des vices qui prennent leur source en partie dans l’agglomération trop forte des ouvriers. C’est une des circonstances qui ont le plus frappé les manufacturiers qui désirent sérieusement l’amélioration du sort des travailleurs. En Angleterre, les habitations de ceux-ci ont môme étél’objet d’une enquête (1 ) curieuse etaffligeante, à la suite de lards ou autres maisons publiques. * Décide que les salaires touchés dans ces lieux-, pourront être réclamés de nouveau, comme s’ils n’avaient point été payés. > **

(1) Report of the commissionners for inquiring into the

* Article 10.

** Article II.

Ile PARTIE. CHAPITRE IV.

quelle le Parlement a voté une loi ( Building ad) pour régler dans une certaine mesure la construction des maisons destinées à loger les classes inférieures dans les grandes cités.

state of large tenons, and populous districts. — Ainsi on trouve dans la paroisse de Saint-Georges {Ilanover Square) , à Londres, 1 ,465 familles, qui n’ont pour se loger que 2,175 pièces, pourvues de 2,510 lits. Voici les détails de cette distribution : 929 familles n’ont qu’une seule pièce; 408, deux chambres; 94, trois; 17, quatre; 8, cinq; 4, six; 1, sept, et 4 huit. Quant aux lits, ils sont répartis dans les proportions suivanles:623 familles n’ont qu’un seul lit; 638, deux lits; 154, trois; 21, quatre; et le reste un plus grand iiombre. Cet état de choses engendre une déplorable immoralité , et de cruelles maladies parmi lesquelles on remarque surtout des affections scrofuleuses et des maladies de consomption. La dimension des pièces habitées par les pauvres dans les environs de Field- Laue est de 2 mètres 50 centimètres sur environ 3 mètres, avec une hauteur de 2 mètres h 2 mètres 50 centimètres. Des familles entières s’y trouvent entassées. Le loyer est de 1 franc jusqu’à 2 francs par semaine, et lorsque ces pièces sont un peu plus spacieuses, ce prix s’élève jusqu’à 4 et 5 francs.

Pour avoir une idée de l’influence qu’exerce l’exiguïté des habitations sur la mortalité, on a fait les rapprochements dont voici les résultats. On a pris un certain nombre de rues et de places, habitées par des négociants et par des professions savantes. Dans l’espace de cinq ans, il y a eu dans ce quartier sur 1,432 habitants, 95 décès. Dans un autre quartier où la population est plus dense, sans cependant être excessive, et qui est habité par des marchands [Respectable Tradesmen), il y a eu sur 1,465 habitants 119 décès. Dans Cromer Street, où il y a déjà une forte agglomération d’ouvriers, il y a eu 155 décès sur 1,448 habitants. Enfin dans une quatrième circonscription, exclusivement peuplée de pauvres ouvriers, la mortalité dans la même période a été excessive, c’est-à-dire qu’il y a eu 189 décès sur 1 ,386 individus. Les enfants au-dessous d’un an figurent seuls pour 55 dans le chiffre des morts. Ainsi la mortalité

380 OBSERVATIONS SDR l’ÊTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

De consolantes expériences ont déjà été faites en France et dans les pays étrangers pour procurer aux ouvriers, et spécialement aux travailleurs des manufactures, des habitations plus saines, plus commodes et plus spacieuses. C’est une amélioration qui dépend, pour ainsi dire, uniquement de l’entrepreneur, car elle exige de grands capitaux et des sacrifices temporaires qui sont au-dessus des facultés de l’ouvrier. Dans plusieurs localités de l’Alsace, les manufacturiers ont fait bâtir des logements pour les familles d’ouvriers. Dans les essais qui ont été faits à Mulhouse, chacun de ces logements a deux chambres, une petite cuisine, un grenier,

dans la dernière circonscription est une fois plus forte que dans la première. Les maisons habitées par les classes inférieures manquent en général d’air et de lumière; les immondices s’}' entassent, et les cours et les allées sont de véritables foyers d’infection. Le Building act a principalement pour objet de prévenir l’entassement des populations dans les habitations malsaines, de régler uniformément la construction des égouts, et certains détails des maisons particulières destinées aux classes pauvres. On trouve dans le rapport une série de dessins relatifs à la distribution des eaux, à la ventilation des maisons et des fabriques, h la construction des égouts, et h rétablissement d’édifices où on logerait collectivement des familles d’ouvriers. C’est un document qui peut être consulté avec fruit pour éclairer la question qui s’agite. Il est cependant à regretter qu’il n’y ait pas plus de clarté dans cette enquête. Les résultats des interrogatoires ne sont pas classés, et ce n’est pas sans peine qu’on parvient h retrouver les faits généraux dans cette immense série de questions et de réponses qui se rapportent, sans ordre et sans suite, aux sujets les plus divers.

une cave et un petit jardin. Le prix des loyers est fixé de 12 à 13 francs par mois, prix bien inférieur à celui que payent les ouvriers pour des habitations beaucoup moins commodes situées en ville ou dans les environs. Mais pour obtenir un de ces logements, l’ouvrier s’engage à cultiver le jardin de ses propres mains, et à envoyer ses enfants à l’école. Cette heureuse innovation a été imitée dans plusieurs autres villes manufacturières, et dans quelques grandes fabriques situées dans les campagnes. On comprend que si ce système pouvait se généraliser, l’ouvrier non-seulement serait mieux et plus économiquement logé, mais qu’il serait encore soustrait à une foule de causes de misère et de désordre.

Le directeur des usines de la Vieille-Montagne, en Belgique, a fait construire un certain nombre de maisons destinées au logement des ouvriers : elles sont louées à raison de 60 francs par an, payables par douzièmes, que le locataire acquitte dans les bureaux de l’usine (1). Un autre grand manufacturier de la Belgique a également fait construire des habitations pour ses ouvriers : c’est M. Raimond Biolley. Raimond-Ville est une rue située au pied d’une riante colline et au bord d’une eau limpide ;

(1) Lettre àM. le comte. Jean Arrivabene, sur la condition des travailleurs, par Charles de Brouckère, page iü.

elle est composée de petites maisons bâties uniformément, ayant cuisine, grenier, chambre à coucher, tout ce qu’il faut pour un ménage, mais rien de plus. Derrière chaque maison, il y a un jardin rempli de Heurs et de légumes, cultivé par les habitants de ces modestes demeures (t).

Puisque nous avons parlé de la Vieille-Montagne et des usines de M. Biolley, présentons quelques autres détails sur ces établissements qui sont dans une remarquable prospérité, et dont les travailleurs se trouvent dans d’excellentes conditions. Tous les ouvriers ne sont pas reçus indistinctement dans les ateliers de M. Biolley. Pour y être admis, il faut avoir de bonnes mœurs et une réputation irréprochable. Mais aussi une fois que l’ouvrier appartient à l’établissement, son existence est presque assurée. Il est soigné dans ses maladies, et, après un certain nombre d’années de service ou en cas d’infirmités, on lui donne une pension qui lui permet définir tranquillement ses jours. Tout cela se fait sans aucun prélèvement sur les salaires, sans aucune cotisation, et uniquement aux dépens et par les soins du chef de l’établissement (2). Dans les usines de zinc de la Vieille—

(1) Coup d’œil sur la situation de la classe ouvrière de t-'erciers, par A. -J. Lepas, page 53.

(2) Ibid.

, II e PARTIE. CHAPITRE IV. 389

Montagne, qui emploient environ huit cents ouvriers, il existe également plusieurs combinaisons éminemment favorables aux travailleurs. Voici, entre autres, ce que dit M. de Brouckère, en parlant des salaires, dans sa lettre adressée à M. Arrivabene: « L’ouvrier reçoit d’abord un salaire fixe et régulier ; en second lieu, il touche un bénéfice calculé sur le résultat de son travail; enfin, une fois par an, il participe à un fonds de gratifications. Le bénéfice est réel, parce que son principe est immuable. Ainsi on a pris pour point de départ du bénéfice alloué au brigadier ou chef de four, la production de 250 kilogrammes de zinc , dans un temps où le rendement général ne dépassait pas cette quantité. Quand je suis arrivé à la fin de 1841, la production moyenne atteignait 288 kilogrammes , et le brigadier se faisait un bénéfice de 22 à 23 francs par mois; en 1844, le rendement était de 325 kilogrammes , et le brigadier n’emportait pas moins de 45 francs pour sa portion mensuelle de bénéfice (1). »

Voilà un exemple frappant de l’efficacité des primes d’encouragement qu’il ne faut pas confondre cependant avec l’association. Les ouvriers dont nous venons de parler ont reçu leur sa-

(1) Lettre sur la condition des travailleurs, par Charles de Brouckère, p. 35.

laire sous deux formes différentes : d’abord un prix fixe, et puis un prix éventuel basé sur un excédant de la production. On distribue encore, à la Vieille-Montagne, des gratifications, et le fonds de celles-ci n’a pas été inférieur à 67,000 francs, en 1844, répartis entre 350 ouvriers. Cette somme a été employée à vêtir les familles, à acheter des meubles, à acquérir de petites propriétés, et une portion a été déposée à la caisse d’épargne fondée par les soins du directeur des usines de la Vieille-Montagne.

On voit que le bien-être des travailleurs peut très-bien se concilier avec la prospérité des établissements industriels, et qu’il suffit d’une direction bienveillante et éclairée pour écarter les causes de misère qu’on trouve dans un grand nombre de districts manufacturiers. Il faut sans doute aussi le concours de l’ouvrier pour obtenir les effets complets des bonnes intentions de l’entrepreneur; mais l’action est bientôt simultanée, et une fois les difficultés réglémentaires vaincues , une fois que les avantages des combinaisons introduites par le maître sont reconnus , l’ouvrier suit facilement la marche qui lui est tracée, et alors son seul intérêt détermine sa conduite et assure sa moralité.

Nous revenons, après cette digression sur les usines de M. Biolley et de la Vieille-Montagne, aux habitations construites par les maîtres et

II e PARTIE. CHAPITRE IV. 391

ouées aux ouvriers. On a prétendu que ces derniers, en acceptant ce domicile, se mettaient dans la dépendance du maître. C’est une crainte qui n’est aucunement fondée , car dès que l’entrepreneur imposerait des conditions onéreuses à l’ouvrier, ce dernier le quitterait, et, en établissant une trop grande mobilité parmi les travailleurs, le fabricant perdrait immédiatement les avantages qu’il retire des habitations communes. Car il ne faut pas oublier qu’ici l’intérêt est réciproque. Si le prix des loyers est peu élevé, il faut néanmoins que la location se fasse, autrement l’entrepreneur éprouverait des pertes considérables. D’ailleurs, les fabricants qui ont pris l’initiative de cette heureuse innovation n’ont eu aucune pensée directe de lucre. Ils n’ont pas non plus voulu attenter à l’indépendance de l’ouvrier. S’ils avaient été dominés par de pareils sentiments, ils auraient trouvé des moyens plus efficaces et moins dispendieux. D’un autre côté, il est certain qu’ils ont aussi consulté leurs intérêts en établissant des habitations communes. Ils ont compris qu’en détruisant l’agglomération des ouvriers, ils éloignaient de nombreuses causes de désordre, et que, partant, ils donnaient une valeur plus grande aux travailleurs. Ils ont compris aussi qu’en louant ces habitations à un prix peu élevé, ils auraient le droit d’imposer aux locataires des conditions de moralité et

392 OBSERVATIONS Sl'R l’ÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

d’ordre, qui tourneraient en définitive au profit de la fabrication, tout en étant favorables à l’ouvrier. La disposition des habitations dont nous parlons, outre qu’elle présente de notables économies, favorise les exercices religieux, l’instruction et l’éducation des enfants, et permet des plaisirs qui ne sont pas de nature à compromettre la moralité de l’ouvrier. Si l’on trouve que c’est là une dépendance , nous n’y voyons, pour notre compte, aucun inconvénient, et il faudrait se faire une singulière opinion des rapports qui peuvent exister entre les entrepreneurs et les ouvriers, pour être alarmé d’un pareil état de choses. Quand ceux-ci vivaient autrefois dans la famille du maître, leur dépendance était bien plus grande encore ; mais aussi leur conduite était meilleure et leur existence plus assurée. Au surplus, il ne faut pas que le danger soit bien grand, puisque les manufacturiers, qui ont pris le parti de faire construire ces habitations, possèdent l’élite des ouvriers, et que la condition dont nous parlons est très-recherchée.

Ce système ne saurait recevoir une application générale; il convient plus particulièrement à l’industrie manufacturière et aux populations industrieuses qui sont trop fortement agglomérées. 11 pourrait cependant présenter des avantages dans les exploitations agricoles, et l’on a déjà fait quelques essais de ce genre,

qui ont très-bien réussi. Dans l’industrie parcellaire, les applications seraient plus difficiles; il y a toutefois certains cas où l’entrepreneur pourrait se charger de loger l’ouvrier et de lui fournir ainsi l’air et l’espace qui lui manquent ordinairement.

Nous savons que ce mode, connu en Angleterre sous le nom de Cottage System, a donné lieu, de l’autre côté du détroit, à d’assez graves abus et qu’on lui attribue , avec le Truck System (1), des maux nombreux. Mais il ne faut pas oublier qu’en conseillant l’établissement de

(1) Le Truck system était autrefois généralement usité en Angleterre ; mais comme il a donné lieu aux plus graves abus, il a été supprimé législativement en 1831, par le Truck act. Voici en quoi il consistait : le manufacturier ou le fabricant avait dans le voisinage de son usine un magasin pourvu de tous les objets nécessaires aux ouvriers. L’ouvrier prenait ces objets à crédit, et on lui payait ainsi son salaire en tout ou partie en nature. Jusque-là il n’y aurait pas eu d'inconvénient. Mais les fabricants vendaient en général les marchandises du Tommxj shop , 20 ou 23 p. 100 plus cher qu’on ne les débitait ailleurs, et l’ouvrier, constamment en avance sur son salaire, sans argent comptant, était par conséquent forcé de subir ces conditions exorbitantes. Les abus du Truck System étaient devenus si criants, qu’il a succombé devant les réclamations universelles. Le Truck act déclare nuis les payements faits en nature, et les réprime encore par une pénalité. Mais la loi est souvent éludée, surtout dans les campagnes. Le manufacturier paye le salaire de l’ouvrier en espèces, mais il trouve encore moyen d’en faire un client du Tommy shop, et par conséquent une victime du Truck System. De cette façon, le délit devient presque insaisissable.

Les mêmes combinaisons ont souvent les effets les plus con-

cessortesd’habitations,nousadmettons, comme cela s’est fait jusqu’à présent en France et en Belgique, que le fabricant cherche de bonne foi l’amélioration du sort de l’ouvrier, et que ces constructions ne sont point élevées dans une pensée blâmable de lucre ou d’oppression. On n’opère aucune retenue sur le salaire de l’ouvrier, et celui-ci conserve dès lors toute sa liberté. D’un autre côté, les prix des loyers, comme nous l’avons déjà dit, sont beaucoup moins élevés dans ces habitations qui ont une destination spéciale , que dans les maisons ordinairement occupées par les ouvriers. Aussi les craintes qui ont accueilli cette innovation nous paraissent-elles mal fondées, et nous croyons que, lors même qu’un changement de celte nature donnerait lieu à quelques abus partiels, inévitables en pareille matière, il rendrait, par une application générale, d’importants services aux ouvriers des manufactures.

Telles sont quelques-unes des réformes et des améliorations qu’on peut obtenir par lè triple

traires. Qu’un manufacturier, et les faits de ce genre existent en France, élablissedes magasins pour l’approvisionnement des ouvriers; que ceux-ci ne puissent avoirles marchandises qu’au comptant, mais à des prix inférieurs au taux du commerce ordinaire, et aussitôt l’existence de ces magasins devient pour les travailleurs un bienfait au lieu d’une calamité, et l’ouvrier trouve une économie qui équivaut au bénéfice que prélève le détaillant ordinaire. Mais pour obtenir ce résultat, il faut que le fabricant soit honnête, éclairé, et bienveillant.

II e PARTIE. CHAPITRE IV.

concours du pouvoir, des ouvriers et des maîtres. Elles peuvent se réaliser sans qu’on soit forcé de toucher à nos institutions, ou de compromettre la liberté du travail. Le germe même des réformes se trouve dans ces institutions et dans cette liberté, qui par de judicieuses applications donneraient des résultats bien autrement satisfaisants et bien autrement durables , que ceux qui découleraient des expériences dangereuses que les novateurs et les socialistes nous recommandent avec une ardeur digne d’une meilleure cause.

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