‹ Observations sur l'état des classes ouvrièresChapitre 17 sur 42 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

quelquefois celui des hommes, et quand ce niveau n’existe pas, la différence entre les salaires des travailleurs des deux sexes n’est jamais aussi sensible que dans les industries parcellaires qui appartiennent aux grandes villes.

Dans celles-ci en effet, et surtout à Paris, les salaires des ouvrières sont en général insuffisants. Cela tient à ce quelles s’appliquent toutes à un certain nombre de travaux déterminés, et que le cercle de ces travaux est trop restreint pour comporter une si grande masse d’ouvrières. En second lieu les spécialités auxquelles elles se livrent n’exigent ordinairement qu’un apprentissage très-court et des aptitudes très-médiocres. Ces deux circonstances favorisen t encore le trop plein et amènent beaucoup d’ouvrières dans les grandes villes. Ainsi, pour les ouvrières de cette catégorie, le travail est toujours plus demandé qu’offert, et la concurrence réduit par conséquent les salaires aux proportions les plus exiguës.

Pour changer cette situation, il faut élargir le cercle des travaux des ouvrières, il faut introduire celles-ci dans de nouvelles industries. Déjà on a fait des essais de ce genre qui ont très-bien réussi. Il y a, par exemple, des imprimeries où les ateliers de composition sont uniquement peuplés de femmes. Dans les pays où l’horlogerie a pris un grand développement, comme dans le canton de NeufcMtei et dans le

canton de Berne, les ouvrières sont largement engagées dans cette industrie qui, dans ces pays-là, est une industrie par cellaire. Elle s’exerce à domicile avec une application trèsétendue du principe delà division dutravail.Les femmes sont également employées dans l’orfé vrerie, dans la bijouterie, dans la dorure, dans la reliure, dans la passementerie et dans plusieurs autres professions où elles touchent des salaires plus élevés que les ouvrières qui sont simplement employées aux travaux de l’aiguille. Et cependant dans la plupart des professions que nous venons de citer on ne confie aux femmes que la partie la moins difficile de l’œuvre.

Il est à remarquer que, dès qu’une femme possède réellement la connaissance d’un métier ou d’une profession, elle peut, dans une foule de circonstances, être assimilée pour les salaires aux ouvriers milles. Il est vrai que, pour arriver à cette condition, il faut un apprentissage, ou, si l’on veut, une éducation industrielle; et puis il est encore juste de dire que toutes les professions ne sont pas accessibles aux travailleurs féminins ; ils ne peuvent exercer les métiers qui exigent une grande force musculaire, des évolutions étendues et nombreuses ou des mouvements pour lesquels il faut nécessairement la structure de l’homme et le vêtement masculin. Cependant, après avoir fait la part de ces exclusions, il reste encore assez de

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professions qui peuvent offrir dans l’industrie parcellaire des ressources aux femmes. A celles que nous avons déjà citées nous ajouterons la gravure de la musique, la gravure en tailledouce, le dessin, la lithographie, le moulage et le modelage, plusieurs parties de l’optique et de la fabrication des instruments de précision, la parfumerie, etc. Mais, nous le répétons, pour exercer ces métiers, il faut un apprentissage; il y a plus, il faut qu’une certaine instruction ait précédé cet apprentissage. Or l’instruction des jeunes filles est beaucoup plus incomplète que celle des jeunes garçons des classes inférieures. Il faudrait donc, pour améliorer le sort des travailleurs du sexe féminin dans les grandes cités étendre les réformes jusqu’à l’éducation primaire des filles. Il faudrait mettre cellesci en état d’entrer dans un atelier, non pas pour y faire les travaux préparatoires et élémentaires qui d’ordinaire n’exigent aucune habileté technique , mais bien les travaux exécutés aujourd’hui par les ouvriers qui mettent la dernière main à l’objet fabriqué. Alors les femmes auraient naturellement droit à un salaire presque aussi élevé que celui des hommes, et on leur tiendrait compte aussi du temps et du capital qu’elles auraient employé pour se rendre propres à l’exercice d’un métier ou d’une profession.

En admettant les femmes à de nouveaux em-

plois dans les ateliers nous insistons, comme nous l’avons déjà fait plus haut, sur la séparation des sexes. Cette séparation est aussi praticable dans les ateliers de l’industrie parcellaire que dans les grandes manufactures. Nous avons vu par exemple dans la fabrique de dorure d’après le procédé de lluolzet d’Elkington des ouvriers des deux sexes parfaitement séparés et la spécialité des travaux très-bien établie : les brunisseuses sont dans une salle particulière, les doreurs et les polisseurs sont dans d’autres salles.

On nous objectera peut-être qu’en introduisant les femmes dans une industrie qu’elles n’exercent point à présent, on crée une nouvelle concurrence aux ouvriers mâles qui l’occupent. J.’objection est exacte, quant au fond ; mais il est à remarquer que les ouvriers de plusieurs des industries que nous avons désignées comme pouvant offrir des ressources aux femmes touchent en général des salaires très-élevés. Nous citerons entre autres les graveurs, les ciseleurs et même les compositeurs d’imprimerie. Une nouvelle concurrence opérerait donc sans doute une réduction dans le salaire de certains ouvriers; mais cette réduction ne serait point de nature à compromettre leur existence ou à altérer d’une manière sérieuse leur revenu. Cette dépression des salaires ne serait d’ailleurs très-probablement que temporaire, car une plus

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grande production amènerait tussi une plus grande consommation et une nouvelle activité dans les échanges.

En dégageant le personnel fémininqui est livré aux travaux peu lucratifs de l’aiguih°, de son trop plein, les travaux de cet ordre seraient aussi mieux rétribués, parce que l’offre la demande se trouveraient alors dans des conditions nouvelles. Le nombre des ouvrières ayant diminué, la demande de travail de la part des entrepreneurs serait plus intense, l’offre moins étendue, et les rétributions suivraient nécessairement un mouvement ascensionnel.

Les industries qui s’exercent dans les prisons et dans les maisons centrales et qui se trouvent placées dans des conditions exceptionnelles pour les prix de fabrication réduisent aussi le travail des femmes dans plusieurs localités. Comme les entrepreneurs de ces industries reçoivent d’une manière indirecte une subvention de l’État, on crée ainsi, nous l’avons déjà fait remarquer, à certaines fabrications, et surtout aux industries parcellaires, une concurrence contre laquelle il est très-difficile de lutter. Le gouvernement seul peut remédier à un pareil état de choses par des règlements judicieusement appliqués au travail des prisons.

Dans les grandes villes , les ouvrières trouvent des concurrences d’une autre nature qu’il est impossible de supprimer légalement et que

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dans la plupart des cas , on ne pourrait pas atteindre, lors même qu’on en aurait la pensée ou la mlonté. Il se confectionne dans les couvents de femmes, une infinité d’objets qui sont jetés sur les marchés à des prix très-bas, et, tous les travaux qu’on exécute en général da«;s les couvents, sont payés 50 et quelquefois adO pour cent au-dessous du taux courant.

Aucune intervention légale ne peut réduire ce genre de concurrence. On ne peut donc que faire un appel aux établissements mêmes qui se sont créé des occupations de cette nature. Il est évident, que ceux d’entre eux qui se proposent un but charitable, n’ont pas bien étudié la portée de leur système. Car la charité s’exerce ainsi, au détriment d’une partie de la classe ouvrière, et les dons en argent sont en quelque sorte prélevés sur le produit d’un travail qui devrait appartenir aux classes professionnelles. Rien n’est du reste plus difficile que l’exercice vrai et rationnel de la charité, et sans doute les communautés pieuses qui interviennent ainsi, dans des conditions exceptionnelles, dans la production, ne calculent pas toujours les conséquences de l’action industrielle de leurs associations, associations d’ailleurs très-respectables sous beaucoup d’autres rapports.

L’industrie avec ses développements et ses transformations recèle une foule de mystères qui jusqu’à présent n’ont été étudiés que très-

imparfaitement. On signale en général le malaise et la misère sans vouloir remonter aux causes souvent latentes et presque insaisissables de ce malaise et de cette misère. Ce n’est cependant que par l’étude approfondie de ces causes qu’on arrivera à connaître les moyens de réforme et d’adoucissement qu’il sera possible d’introduire dans la condition des classes ouvrières.

Le problème spécial que nous soulevons ici n’a peut-être pas une très-grande importance économique ; mais il a une portée morale trèssérieuse, en ce qu’il touche une classe de personnes que le malaise et la pénurie jettent fatalement dans l’inconduite et dans le désordre; car, on ne peut pas se le dissimuler, la misère expose à de terribles tentations auxquelles on succombe d’autant plus facilement que l’éducation première a été plus négligée, que les bons exemples ont été plus rares, et que les principes solides ont moins de puissance et d’empire sur les victimes.

Si l’association entre les ouvriers mâles et les maîtres nous paraît impraticable, à plus forte raison cette association est-elle impossible entre les entrepreneurs et les travailleurs du sexe féminin. D’abord, eu égard à l’existence civile des femmes, les associations commerciales multipliées présenteraient déjà de nombreuses difficultés, et, en second lieu, quoi

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qu’on fasse, les femmes occuperont toujours, dans l’ensemble des travaux industriels, une position subalterne et qui ne leur permet ni de participer à la direction des entreprises, ni de se mêler personnellement h. la gestion des affaires.

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