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CONCLUSION

La science sociale s’est formée par l’étude des faits, et certains principes, aujourd’hui parfaitement constatés, ne sont que le résultat d’observations intelligentes. Si les hommes qui s’occupent de réformes sociales n’ont aucune foi dans les théories économiques qui régissent actuellement la production, qu’ils étudient au moins les faits avant de se livrer à des combinaisons souvent extravagantes et presque toujours stériles. Nous ne sommes pas en France sur un terrain neuf où il soit possible de décréter la communauté des biens et d’enrégimenter les travailleurs. Plusieurs des révolutions économiques qu’on propose seraient d’ailleurs des révolutions sociales. Nous concevrions, jusqu’à un certain point, cette fièvre de rénovation si nous avions des exemples à côté de nous, si nous avions sous les yeux des échantillons pratiques des systèmes économiques qui n’ont été juôqu’à présent que dans les journaux et dans les livres. Mais changer la société par ses bases sur la foi d’un écrivain , renverser des lois économiques qui ont réalisé d’immenses progrès,

-ÎOG OBSERVATIONS SLR LÉTAT DES CLASSES OUVRIÈRES.

uniquement parce que tous les membres du corps social ne vivent pas dans la prospérité et l’abondance, serait, en vérité, rétrograder vers les époques de confusion et de désordre où l’on demandait le salut du peuple à des principes et à des lois chaque jour renouvelés, et où l’on considérait la stabilité comme le plus grand inconvénient de l’étal social. Nos institutions économiques sont loin d’être parfaites; mais le plus grand malheur qui pourrait nous arriver serait de les voir remplacées ou ébranlées par ces mille et une utopies engendrées par des hommes qui ignorent les faits et bâtissent leurs projets sur des apparences plutôt que sur des réalités. Ces tentatives, quelque extravagantes qu’elles Soient en elles-mêmes, seraient excusables si le sort des classes laborieuses ne s’était pas amélioré d’une manière remarquable sous le régime créé par la Révolution de 1789; en effet, et nous croyons l’avoir suffisammenlprouvé, à aucune époque et dans aucun pays les travailleurs ne se sont trouvés dans de meilleures coalitions qu’aujourd’hui en France, à la fin de la première moitié du dix-neuvième siècle.

Nous le répétons, nous avons surtout eu pour but de présenter des notions exactes sur la situation des classes ouvrières, et de rectifier quelejues-unes de ces données erronées qui sont des germes d’agitation, dé mécontentement et de désordre. Les améliorations matérielles dé-

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pendent en grande partie de l’élévation morale des individus. Quand le pouvoir aura constaté par des enquêtes sérieuses et multipliées l’état de nos industries et la situation des travailleurs, il puisera dans ces éludes des moyens de régénération. 11 verra, avec tous les esprits justes, qu’il faut demander cette régénération, avant tout, à une instruction solide, nécessaire dans toutes les conditions de la vie; au développe- * ment des facultés intellectuelles et des sentiments religieux, à des habitudes d’ordre et de prévoyance. 11 s’efforcera ensuite de réprimer, par des mesures législatives, la cupidité et l’inhumanité de quelques maîtres, d’établir dans les ateliers des conditions d’ordre et de salubrité, et de concilier la dignité et la santé de l’homme avec la liberté du travail étendue aux ouvriers comme aux maîtres. Nos institutions et notre système économique suffisent à cette grande œuvre; le gouvernement y trouvera les principaux éléments de toutes les améliorations, et, sans froisser les droits de personne, il arrivera graduellement à une transformation qu’on demande aujourd’hui en vain à des moyens violents ou à des combinaisons qui, dans là pratique, ne sont pas même arrivées à la forme embryonaire.

Nous n’avons pas la prétention d’indiquer toutes les améliorations qu’on pourrait introduire dans la condition des classes ouvrières et

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nous n’avons pas non plus épuisé la série des combinaisons pratiques qui peuvent concourir à ce but. Mais il nous semble que nous avons indiqué les principaux moyens qui peuvent amener le progrès, en nous fondant constamment sur l’expérience eten respectant surtoutla liberté du travail etles lois naturelles de la production. Dans une matière comme celle que nous venons de traiter, les théories ne sont pas exclues de la discussion ; mais il serait téméraire de vouloir leur donner la priorité sur les faits et de les substituer par une application brusque au système actuel de la production. Ce système n’est pas le fruit d’un moment, ou le résultat de combinaisons purement spéculatives ; il embrasse la tradition et les principes, la règle et la liberté, et l’expérience enfin, qui nous présente une succession de faits, c’est-à-dire le point d’appui le plus solide pour les transformations ultérieures. Les révolutions dans le travail sônt aussi funestes que lès révolutions dans l’ordre politique. Le progrès exige des réformes et des innovations sagement calculées. En France, les unes et les autres doivent être puisées dans nos institutions et dans l’organisation actuelle de l’industrie. Ces réformes, comme nous l’avons dit plus haut, sont d’une nature complexe, et leur réalisation appartient à la fois au gouvernement, au travailleur et au chef d’entreprise. Ces trois forces sont solidaires l’une de l’autre, quoique cha-

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cune doive avoir une action particulière. Cette action a un double caractère : elle est, d’une part, morale et intellectuelle, et, de l’autre, purement matérielle et économique. Le concours des trois forces que nous invoquons doit se manifester sous ce double aspect, et alors on entrera d’un pas ferme dans le champ des réformes, on rapprochera le maître de l’ouvrier et l’ensemble des producteurs du pouvoir, c’està-dire de l’autorité. Ce ne sera pas une harmonie complète ou une fusion absolue de tous les intérêts, mais on aura réduit les luttes à leur expression nécessaire ; elles subsisteront encore comme stimulant et comme moyen d’émulation et de perfectionnement, elles n’auront rien de destructeur, rien d’inique, et la concurrence deviendra ainsi une cause d’amélioration dans la production, et par conséquent une des sources du bien-être des populations.

Nous sentons très-bien que nous ne résolvons pas le problème à la façon des socialistes et des philanthropes. Nous respectons les institutions et la liberté, et nous ne rançonnons pas une portion de la société au profit de l’autre. Nous maintenons ensuite l’ouvrier dans sa condition ; nous lui conservons sa tâchê^énible et laborieuse, et nous ne visons pas aux moyens qui le dispenseraient de la fatigue el du travail pour le placer dans l’oisiveté’et l’abondance. La nature humaine est organisée de manière à

rendre le travail indispensable. Nous dépendons du monde extérieur; nous avons à lutter avec la faim et la soif, avec le froid et les éléments, et aucun de nos besoins ne peut être satisfait sans un pénible labeur. Et que serait le monde, que seraient les sociétés, que deviendrait la dignité de l’homme, quelle serait notre destinée enfin, si le travail n’était pas une nécessité impérieuse et si notre existence n’était dans la création qu’un épisode inerte, un phénomène passif, où le corps et l’esprit resteraient dans un perpétuel engourdissement? Telle ne sauraitêtre notre condition : nous sommes nés pour l’action et le travail, et condamnés à subir les fatigues et même les privations. Mais Dieu nous a aussi donné l’intelligence, la raison et les forces pour soutenir la lutte, et avec ces facultés, appuyées par le sentiment religieux et moral, nous trouverons les moyens les plus sûrs d’accomplir notre existence terrestre.

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