Observations sur l'existence de divers mollusques et zoophytes à de très grandes profondeurs dans la Mer Méditerranée
Les recherches bathymétriques de Forbes et de plusieurs autres observateurs sur les stations des animaux marins, ainsi que sur les relations qui semblent exister entre le mode de distribution de ces êtres et leur rôle géologique, ont soulevé beaucoup de questions importantes à résoudre, et donnent de l'intérêt à tous les faits qui peuvent nous éclairer sur les limites que la nature assigne à chaque espèce dans les profondeurs de la mer. J’ai donc saisi avec empressement une occasion qui me paraissait favorable pour la constatation de quelques faits de cet ordre.
On sait que, pour le service de la télégraphie électrique, un conducteur sous-marin avait été établi entre l’île de Sardaigne et l'Algérie ; mais que, par suite d'accidents dont la nature n’est pas bien connue, ceite communication a été rompue, et pour étudier autant que possible les causes du sinistre, il a fallu relever le câble et le ramener à terre. Cette opération laborieuse et délicate a nécessité une étude attentive de la configuration du sol sousmarin sur lequel le câble reposait ; les ingénieurs qui en étaient chargés ont déterminé avec une grande précision la profondeur à laquelle il se trouvait dans chaque point de sa longueur , et afin de jeter quelques lumières sur les circonstances qui pouvaient y avoir déterminé des altérations, on a conservé avec soin, sans les détacher, les corps étrangers qui s’y trouvaient fixés. Grâce à l’obligeance de M. Mangon, professeur à l’École des ponts et
h ALPIHIONSE MILNE EDWARDS.
chaussées, j'ai pu examiner plusieurs fragments de ce conducteur sous-marin, et il m'a été donné ainsi de constater quelques faits nouveaux relatifs à l’existence de certaines espèces zoologiques à des profondeurs où l’on croyait généralement qu'aucun animal ne pouvait habiter.
Effectivement Forbes, en pratiquant des draguages multipliés, d'abord dans la mer Égée, puis dans d’autres parages, avait trouvé que le nombre des animaux qui vivent au fond de la mer décroît très rapidement à mesure que la profondeur des eaux augmente. Ses recherches n’ont pas été étendues au delà d’une profondeur de 230 brasses, c'est-à-dire environ 420 mètres ; mais en raison de la loi de la décroissance qui semblait ressortir de ses observations, Forbes fut porté à croire qu’à une petite distance de cette limite extrême, il ne devait exister aucun être animé, et il en conclut que l'absence de débris organiques dans un dépôt marin doit être considérée seulement comme l'indice de la formation de ce dépôt au fond d’une mer très profonde (1). Les recherches bathymétriques faites plus récemment dans d’autres parages par Lôven, M. Darwin, M. Dana et plusieurs autres naturalistes, n’infirment en rien les conclusions de Forbes, et tendent même à établir que, dans les mers où le développement de la vie animale paraît être le plus puissant, par exemple dans les régions où s'élèvent les récifs et les îles Madréporiques, elle ne s'étend pas dans les profondeurs qui dépassent. les limites assignées par Forbes. Ainsi M. Darwin cite, comme les derniers représentants des Zoophytes trouvés dans les profondeurs de l'Océan, un Gorgonien recueilli par le capitaine Beechy sur les côles du Brésil par 160 brasses, et quelques petits Bryozoaires, qu’il a lui-même ramenés d’une profondeur de 190 brasses près du cap Horn. M. Dana a rencontré quelques Caryophylliens à une profondeur d'environ 200 brasses (2); mais je ne connais aucun exemple
(4) E. Forbes, Report on the Mollusca and Radiata of the Egean sea and on their distribution considered as bearing on Geology | Report of the British association for the advancement of science for 1843, p. 178).
(2) Voy. Darwin, The structure and distribution of Coral Reefs, 1842, p. 84 et suiv.
EXISTENCE D ANIMAUX MARINS À DE GRANDES PROFONDEURS. b) bien avéré de Mollusques ou de Coralliaires trouvés jusqu'ici à une profondeur plus grande.
Il est vrai que des sondages pratiqués plus anciennement par le capitaine Ross dans la région arctique, avaient fournis de la vase contenant quelques Vers appartenant probablement à la classe des Annelides, et que la longueur de la ligne de sonde descendue dans ces opérations avait atteint 1000 brasses (1); mais cette donnée ne pouvait fournir aucune indication certaine au sujet de la profondeur à laquelle ces corps avaient été recueillis ; car on sait aujourd’hui que, sous l'influence des courants sous-marins, la ligne employée de la sorte peut continuer à se dérouler après que le plomb a touché le fond (2); par conséquent, les observations de ce navigateur ne jetaient aucune lumière certaine sur la question dont nous nous occupons ici. La même objection ne peut être faite aux résultats fournis par les recherches des hydrographes américains qui ont exploré, à l’aide de procédés plus exacts, les profondeurs de l’océan Atlantique, et qui y ont constaté l’existence d’un nombre incaleulable de dépouilles organiques provenant soit de Foraminifères, soit d'Animalcules infusoires. Dans certaines localités au moins, les enveloppes calcaires ou siliceuses de divers êtres microscopiques, mêlées à des spicules de Spongiaires, paraissent constituer à elles seules la couche de matières meubles qui tapisse le fond de l'Océan à des profondeurs énormes, par exemple à 1800, à 2000 et même à 2700 brasses au-dessous du niveau de la mer (3); mais rien n'indique que les Animalcules ou les Spongiaires, auxquels ces dépouilles avaient appartenu, eussent vécu là où celles-ci ont été rencontrées, et M. Bailey, qui a fait une étude approfondie de ces petits corps (h), pense qu’il en était autrement. Ce micrographe habile les consi-
(1) J. Ross, 4 Voyage of discovery lo Baffin’s Bay (app. n° 3, p. 84).
(2) Maury, Géographie physique de la mer, p. 369.
(3) Voyez Bailey, Microscopical examination of deep soundings from the Atlantic Ocean (Quarterly Journal of microscopical science, A855, t. III, p. 89), et - Maury, Géographie physique de la mer, p. 393.
(4) Microscopical examination of soundings made by the U. S. coast Survey {S'mithsonian contributions, t. 11). f
dère comme n’appartenant pas aux grandes profondeurs del’Océan, et comme y ayant été probablement apportés de fort loin par les courants après la mort des êtres qui les avaient formés, puis déposés dans les parties les plus déclives du bassin sous-marin, là où le mouvement des eaux s’éteint (4).
Les observations récentes de M. Wallich prouvent que les limites assignées par Forbes, à l’extension de la vie animale dans le sein des eaux, sont trop restreintes : car ce naturaliste a constaté la présence de quelques Annelides et de deux Amphipodes à une profondeur de 445 brasses, et il cite des Échinodermes comme pouvant vivre à des profondeurs encore plus grandes (2). Mais, du reste, lors même que l'existence des Vers, des Spongiaires, des Foraminifères et d’autres Animalcules microscopiques dont je viens de parler, serait bien démontrée dans les grandes profondeurs où leurs dépouilles ont été rencontrées, on n’en pourraitrien conclure touchant la présence de Mollnsques ou de Corailiaires vivant dans des conditions analogues; et ce sont précisément ces animaux marins dont le mode de distribution à la surface du globe a le plus d'importance pour la solution des questions géologiques.
J’ajouterai que M. Valenciennes a réuni, dans la belle collection malacologique du Muséum d’histoire naturelle, diverses coquilles marines remarquables par la profondeur des eaux où elles avaient été pêchées, et que l’une d’elles, la Lima excavata (Müller), a été trouvée sur un fond situé à 487 mètres au-dessous du niveau de la mer (3). On n'avait encore signalé aucun Mollusque vivant à une si grande profondeur, mais la station où cette Lima a été rencontrée ne dépassait que de peu la limite inférieure de la zone généralement assignée à l'habitation des animaux de cette classe.
Il me paraît donc intéressant d’avoir pu constater de la manière
(4) Lettre de M. Bailey au lieutenant Maury (Géogr. phys. de la mer, p. 395).
(2) G.-C. Waillich, Notes on the presence of animal life at vast depths in the sea, with observations on the nature of the sea-bed as bearing on sub-marine telegraphs (Quarterly Journal of microscopical science, 1861, p. 56).
(3) Cette coquille a été trouvée par M. Hoeg en draguant par 500 brasses dans les mers du Groënland, et elle a plus de 12 centimètres de long.