‹ Observations sur l'Histoire de l'Acadie françoise de M. Moreau, Paris 1873 [microforme]Chapitre 16 sur 22 · LA PRISE DU FORT SAINT-JEAN OU DE LA TOUR · texte numérisé non relu

LA PRISE DU FORT SAINT-JEAN OU DE LA TOUR

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Tandis que de La Tour était rendu à Boston pour demander de l’aide contre son ennemi, celui-ci, profitant de son absence, resserra l’état de siège autour du fort laissé à la garde de Mme de Latour et de Quarante-cinq soldats. Denys raconte de la manière suivante la prise du fort de Charles- Amador de La Tour. ‘“ Lequel, dit-il, fut ruiné par d'Aulnay après s’en estre rendu maistre assez injustement, n’y ayant aucun droit, ce qu’il aurait eu bien de la peine à exécuter &’il n'eut été averty de l'absence du dit sieur de La Tour, qui avait mené avec luy une partie de son monde et n'avait laissé que sa femme avec le reste des siens à la garde du fort, laquelle, après avoir soutenu pendant trois jours et trois nuits toutes les attaques de d’Aulnay, et l’avoir obligé de s’éloigner de la portée de ses canons, fut enfin obligée de céder le quatrième jour qui était le jour de Pasques, ayant esté trahie par un Suisse qui était de garde ce jour-là pendant qu’elle faisait reposer ses gens, espérant quelques relâches. Le Suisse se laissa corrompre par les gens de d’Aulnay et souffrit qu’ils montassent à l’assaut, qui fut encore soutenu quelque temps Par la Commandante à la teste de son monde qui ne se rendit qu’à l’extrémité et sous condition que le dit d’Auinay donnerait quartier à tous, ce qu’il n’exécuta pas, car s’estant rendu maître de la place, il les fit mettre en prison avec la Commandante, ensuite, de l’avis de son Conseil, les fit pendre, à la

réserve d’un seul qui eut la vie sauve, à la charge qu’il en ferait l'exécution, et la Commandante les assista à la potence la corde au col, comme aurait été le plus grand scélérat. . .”

Notons, tout d’abord, que M. Moreau prend bien soin de Passer sous silence la première partie de cette citation, dans laquelle Denys déclare catégoriquement que d’Aulnay s’empara injustement du fort de Saint-Jean. Puis il dit: “ La trahison du Suisse, la condition du quartier, l'exécution en masse des soldats qui avaient survécu à l’assaut et la présence de Mme de La Tour au supplice des vaincus,tout est faux... ” Quelle preuve apporte:t-il contre la narration de Denys? Une argumentation boiteuse, qui laisse dans toute sa force le récit de Denys. Que dit donc M. Moreau? “ C'est, dit-il, au rapport de Denys, le troisième jour que d’Aulnay fut contraint de s’éloigner de la portée des canons de la place et, le quatrième, la brèche était faite, sans que les assiégeants eussent reçu de renfort, sans qu’il y eût de nouveaux combats, puisque Mme de La Tour faisait reposer ses gens, espérant quelques relâches après sa victoire ! Donc, les assaillants étaient assez près des remparts pour corrompre un Suisse de garde à qui ils n’accordaient pas même la vie sauve! Ce n’est pas seulement incroyable, c’est insensé. Hubbard qui est presque témoin oculaire, et qu’on ne soupÇçonnera certes pas de partialité pour d’Aulnay, Hubbard se tait absolument sur le compte du Suisse. “ Le fort de La Tour, dit-il, fut pris d'assaut. D’Aulnay eut douze hommes tués et plusieurs blessés, ” C’est tout son récit. Il ajoute ensuite, mais en d’autres termes que Denys: “ D’Aulnay mit à mort tous les hommes pris dans le fort, Anglais aussi bien que Français (Moreau,p.225) .” “Quoique dégagé des accessoires odieux dont l'écrivain français l’a

1 Denys: Description géographique et historique des Costes de l’Amérique Septentrionale, Ier vol., p. 37.

chargé, conclut M. Moreau, ce massacre n'en est pas plus vrai... ”

M. Moreau a le don de mêler bien des choses. Avant de parler du massacre, réglons ensemble l’affaire de la trahison. Nous avons vu avec quel soin M. Moreau passe sous silence la première partie de la citation de Denys, ce qui eut compromis la mémoire de d’Aulnay. Citons maintenant Hubbard, et nous verrons que l’histoire de la trahison racontée par Denys non seulement n’est pas invraisemblable, mais qu’elle est suffisamment prouvée pour être admise comme une vérité historique. Hubbard : écrit : “ A la fin d'avril, des nouvelles furent apportées à Boston disant que d’Aulnay, avec toutes ses forces en hommes et en vaisseaux, faisait le siège du fort de La Tour. Le gouverneur du Massachusetts et ses aides se demandaient ce qu’ils pouvaient faire légalement pour sauver le fort des mains de d’Aulnay, qui, comme un lion vorace, était déjà prêt à dévorer sa proie. Ils étaient anxieux de participer à cette affaire, car divers marchands avaient engagé des fonds du côté de La Tou:, et si son fort tombait ils n’auraient pas pu se rembourser. Quelques-uns furent d’avis qu’il eût été préférable qu'aucun ne s’y fût engagé, mais qu'après lui avoir fait de belles promesses ils ne devaient pas le laisser prendre au piège. Les nouvelles suivantes annoncèrent que le fort avait été pris d’assaut et pillé; que d’Aulnay avait perdu douze hommes et eut plusieurs blessés; qu’il avait mis à mort tous les hommes pris dans le fort, anglais et français: que la dame de La Tour avait été prise et qu’elle était morte de chagrin trois semaines plus tard. Les bijoux, argenterie, ameu-

1 11 naquit en Angleterre, à Tendring, Essex, en 1621. I1 se rendit dans la Nouvelle-Angleterre en 1635. Il reçut ses diplômes au collège Harvard en 1642. Il fut ministre à Ipswich, Mass., de 1658 à 1703. Il y mourut

‘ Je 14 septembre 1704, après avoir été président pro tempore de l’université

Harvard en 1688. History of New England, p. 163.

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blements, dont d’Aulnay s'empara, étaient évalués à 10,000 louis, C'était une folie de laisser de telles valeurs en si grand péril et il aurait pu les mettre dans les mains de ses corres- Pondants avec qui il faisait le trafic dans le Massachusetts. Par là, il aurait Pu payer plus de 2,500 livres qu’il devait au major Gibbons... et il aurait pu se Maintenir avec ses hommes, au cas où son fort serait venu à tomber, comme cela devait nécessairement arriver, ayant des relations avec des moines déloyaux jusque dans l'enceinte de son fort aussi bien qu’avec un malicieux voisin encouragé par le pouvoir en France, ”

Denys met la trahison sur le compte d’un Suisse, le protestant Hubbard en accuse les religieux. Il est donc certain que, dans l'affaire, il ÿ eut trahison. Comment sest-elle accomplie? Nous allons essayer de l’expliquer avec M. Moreau, qui commente le Procès-verbal d'André Certain.

“ Au mois de décembre, écrit M. Moreau (p. 210), d’Aulnay tenta de faire Parvenir aux gens de La Tour les assuran-

remettre des lettres Par lesquelles il leur Sarantissait, avec lPabsolution de leur crime, le paiement de leurs gages Pour le Cas où ils se rangeraient à leur devoir de fidèles sujets. Cet essai ne réussit Pas alors. Mais il est Permis de croire qu’il ne fut pas sans influence sur les événements ultérieurs. ” Rete. nons cet aveu, il servira bientôt.

À la suite de cette tentative infructueuse Pour attirer chez lui les hommes de La Tour, une scène violente éclata entre

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scandaleux de la religion... son mary présent, qui adhérait à toutes ses actions, ils furent contraints de sortir et chercher moyen de se retirer...” Les démarches faites par d’Aulnay pour gagner les gens de La Tour ne durent pas être étrangères à cette scène à la suite de laquelle les Récollets et sept ou huit soldats quittèrent le fort. — “La venue des fugitifs, écrit M. Moreau, marquait d’un caractère singulier de réprobation la rébellion de La Tour. Pourquoi ses serviteurs l’abandonnaient-ils, si ce n’était pas qu’ils fussent fatigués de ses luttes, indignés de ses impiétés, irrités de ses tyrannies ou alarmés de sa faiblesse. ”

Nous nous demandons, en lisant ces lignes, comment expliquer que des religieux aient consenti à vivre aussi longtemps avec un homme tel que de La Tour, si les accusations d’impiété portées contre lui eussent eu quelque fondement? Comment expliquer, de plus, que ses hommes lui eussent été attachés jusqu’à refuser les offres alléchantes de d’Aulnay, qui faisait miroiter à leurs yeux des pièces d’or — M. Moreau dit des gages — avec la promesse du pardon de leur faute, quand, en dépit de ces tentatives, sept ou huit seulement désertent leur maître? Le bon sens contredit donc ces assertions. Qu'ils aient été fatigués de ces luttes ou alarmés de la faiblesse de La Tour, cela est admissible. Les religieux crurent plus prudent, pour leur personne, de se rendre auprès de d’Aulnay dont la victoire paraissait certaine.

M. Moreau raconte ensuite de quelle mrniè-e d’Aulnay les accueillit : “ Il les reçut avec bonté, pay leurs gages, s’enquit de l’état des esprits au fort de de La Tour, et il apprit ainsi qu’il était parti pour demander des secours à Boston.” Une remarque s'impose ici. Les historiens américains, aussi bien que Denys, ont cru, cela est évidezt, à la légitimité de

‘la cause de Charles de La Tour. Toute démarche faite par

d’Aulnay ou ses hommes pour induire les soldats du fort Saint-Jean à abandonner leur maître devait être regardée comme une tentative de séduction. C’est ce que Parkman confirme lui-même: « D’Aulnay, dit-il, emmena avec lui les deux Pères Récollets et une partie des hommes qui les avaient suivis afin d'arriver à séduire les autres. ” Comment expliquer la conduite de d’Aulnay, que l’on sait alors grevé de di ttes au point qu’il ne put jamais les acquitter, en le voyant

Concert avec lui pour arriver au triomphe final qu’il convoitait depuis si longtemps.

du conseil d'Etat, de la nécessité de se soumettre; les autres, du bon traitement qu’ils avaient reçu au Port-Royal, des gages qui leur avaient été payés, des avantages en un mot qu’ils avaient trouvés dans l’obéissance. Ces discours écoutés avec

mi les soldats... Une Partie, mais la plus faible, qui n’osait se déclarer, aurait voulu entrer en composition honnête, Mme de La Tour s’en aperçut. Coupant court à ces pourparlers, elle chassa les envoyés de d’Aulnay, les Poussa vers la chaloupe, les poursuivit de ses injures et de ses menaces... Les officiers se placèrent à la chaîne qui attachait l’embarcation, et, le pistolet au poing, ils continrent ceux qui, serrant les

religieux de plus près, semblaient disposés à s’emharquer avec eux. ” (page 215).

Après le récit qu’on vient de lire, M. Moreau pr ‘ait en bien mauvaise posture pour contester et ne pas admettre celui de Denys. Qu'il qualifie cette démarche du nom qu’il voudra, nous ÿ voyons une tentative de corruption d'autant plus audacieuse qu’elle se fit dans le fort et sous les yeux même de Mme de La Tour. Et cette femme, qu'on a représentée sous de si sombres couleurs, ne semble pas avoir soupçonné, chez ceux qui lui revenaient, des complots ourdis pour lui enlever avec ses hommes toute chance de lutter pour une cause qu’elle croyait bonne. Pourtant elle aurait df être sur ses gardes. Pour la troisième jois, d'Aulnay avait échoué dans ses tentatives de corruption. Il peut se faire que quelques-uns, comme le dit M. Moreau, le petit nombre, aient désiré, dès ce jour, faire leur soumission, mais le pl: 4 grand nombre resta fidèle à de La Tour. Il est tout de même remarquable de voir l’attachement que ces hommes eurent pour leur maître, quand On sait que d’Aulnay avait employé pour les influencer les promesses et les menaces.

À la suite de cet incident, on ne saurait être étonné qu’il se fût trouvé dans la garnison un traître qui, au moment convenu, aurait permis de pratiquer la brèche dans les premiers remparts. Celle-ci faite, au signal donné, la troupe de d’Aulnay aurait envahi le fort, malgré le courage de Mme de La Tour et de ses gens. Le version de Denys est vraisemblable. Le Mémoire, * dont nous avons parlé plusieurs fois, la confirme. “ Le sieur d’Aulnay, y est-il dit, attaqua le fort de la rivière Saint-Jean pendant l'absence du sieur de La Tour. Madame de La Tour, sa première femme, le défendit avec un

1 Collection de documents ct mémoires, vol. II, p. 355.

Courage héroïque; elle soutint plusieurs assauts à la tête de ses troupes qui y étaient ; enfin, trahie Par un Suisse, elle fut obligée de se rendre, ”

Pour ce qui est de la reddition de Mme de La Tour, des Conditions offertes Par d’Aulnay, de la présence de Mme de La Tour au supplice de ses soldats ayant une corde autour de

gation, laque] le,en l'espèce,n'a Pas grand poids. Car le récit de Denys, sur les points essentiels, correspond avec le fameux Procès-verbal d'André Certain. Or, d’après cette dernière bièce, on voit qu'il y eut trahison, et en second lieu qu’il y eut exécution : “ Une partie des assiégés, dit-il, furent tués dans la chaleur du combat et les autres faits Prisonniers, entre autres la femme du dit La Tour, son fils et sa fille de chambre. Une partie des prisonniers reçut grâce de mon dit sieur et le reste des plus séditieux fut pendu et étranglé.., ”

Pour montrer que Denys fait erreur en disant qu’un seul des prisonniers eut la vie sauve, M. Moreau Produit une attestation de quatre témoins. Voyons quelle confiance elle mérite. Denys écrit que les soldats de La Tour furent faits prisonniers avec Mme de Ia Tour et qu’ensuite, de l'avis de SOn Conseil, d’Aulnay les fit pendre. Un seul fut excepté, qui fit l'exécution. Hubbard, de son côté, écrit : « D'Aulnay mit à mort tous les hommes pris dans le fort, anglais aussi bien que français. De son côté, Winthrop, presqu’un témoin oculaire, qui vivait à Boston, écrit dans son intéressant journal : “ On nous appren@ que le fort de La Tour à Saint-Jean a été pris par d’Aulnay, qui perdit douze hommes et eut beau- Coup de blessés, et qu’il a mis à mort tous les hommes de La Tour, français aussi bien qu'anglais, ” Ainsi voilà trois té. moignages bien difficiles à réfuter.

M. Moreau y oppose une attestation en date du 15 mai, dans laquelle, dit-il, quatre anciens soldats de Mme de La Tour étaient encore à son service, preuve qu'ils n’ont pas tous été massacrés. D’après l'auteur, ces hommes s’appelaient André, Bernard, Hans, Vanes (Moreau, p. 214). Cette pièce est pour le moins suspecte, Ce n’était pas l’habitude de signer des documents de cette importance par un seul prénom. Nous n'avons pas cette pièce en mains pour la juger à son mérite. M. le chevalier de la Roncière : réduit ce chiffre de quatre à deux. Il écrit: “ André Bernard, Hans Vanier et autres prisouniers. ” Quels sont ces autre: prisonniers? Ce serait un détail très intéressant à connaître. En tous cas, constatons pour le moment que des quatre prisonniers nommés par M. Moreau, M. de la Roncière en fait seulement deux. Qui Pourra prouver, par ailleurs, que ces deux, ces quatre ou plusieurs autres, signataires du document précité, ne furent pas de ceux qui avaient déserté le fort de La Tour avec les religieux et qui, par conséquent, se trouvaient dans le même fort après sa prise par d’Aulnay? Ce document, comme le procèsverbal de Certain, vient d’une source trop intéressée pour faire loi et pour qu’on l’accepte d'emblée. Au surplus, ce document raconte en termes vagues l’exécution de ces prisonniers: “ Une partie reçut grâce de mon dit sieur et le reste des plus séditieux fut pendu et étranglé. ” Pour quelle raison n’a-t-On pas mentionné le nombre de ceux qui furent épargnés comme celui de ceux qui furent pendus? Parkman, qui a pourtant suivi le manuscrit de d’Aulnay, écrit que la plupart furent pendus. En tout cas l'attestation du 15 mai n’est pas probante. Elle ne peut détruire le témoignage de trois historiens impartiaux qui n'avaient aucun intérêt à défendre de Ta Tour et qui ne furent mélés au conflit ni directement ni

! Histoire de la Marine, vol. IVe.

indirectement. L’authenticité du procès-verbal de Certain . n’est pas moins douteuse que son impartialité, En voici une

tent. ! Cette pièce est-elle authentique? N'a-t-elle pas été in-

OU n0n, authentique ou non, elle ne vaut guère plus aux yeux des historiens impartiaux que tous les autres documents qui nous viennent de d’Aulney. Il faut se reporter au’ temps où elle a été écrite, C'était au lendemain de sa victoire sur son ennemi. Les esprits étaient encore tout émus par les derniers événements, Cette pièce fut donc écrite sous la dictée du vain-

rité. C’est l'opinion de M. Gilbert-O. Bent qui écrit: “ Le Procès-verbal d'André Certain paraît être le seul rapport officiel de ces faits, exception faite, peut-être, de quelques

Parkman, est daté du 10 mai 1645 — vingt jours après la

? Le récit de la maladie, de la Conversion et de la mort de Mme de La Tour.

PAR: os

La Tour comme ayant eu lieu le 15 juin 1645. Les signataires de ce document, tous ou quelques-uns, doivent avoir été des témoins des événements racontés. Ce rapport et la narration des Pères Capucins (dont d’Aulnay était le protecteur), comme plusieurs autres assertione d'auteurs français sur le même sujet, peuvent être accusés de partialité en faveur de d’Aulnay. ” : Ces remarques faites, le lecteur peut se rendre Compte que ce procès-verbal, bien que rédigé par André Certain, ne paraît plus aussi certain que M. Moreau a tenté de le faire croire. |

I y a plus, M. Moreau, parlant du départ des Récollets et de la scène que cette affaire suscita, fait dire à Certain une chose qu’il ne dit pas. “ Offensés dans leur ministère, dit-il, injuriés dans leur Personne, ils protestèrent qu’ils ne resteraient plus longtemps dans le fort, et le Père André Ronsaud, supérieur, fulmina contre La Tour et sa femme les censures de l'Eglise...” Mais la Preuve de cette excommunication ? M. Moreau ne la donne Pas, car Certain, dont il commente le texte, n’en dit pas un mot.

M. Moreau, pour raconter le dernier assaut contre le fort, écrit “le lundi de Pasques, le 17 avril...” Or il se trouve que le texte de Certain, que nous avons par devant nous, dit simplement ‘ qu’après avoir sommé encore une fois ces malheureux, lesquels envoient Pour toute réponse une vollée de Canon à balles, arborant le Pavillon rouge sur les bastions, avec mille injures et blasphèmes... il (d’Aulnay) s’en rendit maître par un assaut général qu’il fit donner sur le soir de la mesme journée le lendemain Pasques... ” Ce texte n’est Pas Clair. Veut-il dire que peu après minuit, dans la nuit du samedi saint, de grand matin, d’Aulnay commença l’at-

! Acadiences, livraison de janvier 1905, p. 37.

PS en

taque, ou celle-ci fut-elle commencée peu de temps avant minuit, sur le soir de Pâques? Cela importe peu. La différence est si minime qu’on ne saurait en faire grand reproche à Denys, dont le texte Par ailleurs se trouve assez confirmé : par celui de Certain. Mme de La Tour, en effet, put compter sur quelque relâche le jour de Pâques. Il est vraisemblable que, ce jour-là, elle fit reposer ses gens, et si l’attaque commençÇa le soir de cette journée de fête en allant sur le matin les deux textes peuvent être admis comme vrais. On ne saurait par conséquent infirmer par là celui de Denys. Cependant M. Moreau est encore mal venu de compléter la narration d'André Certain en Y ajoutant les mots “ le lundi de Pasques, le 17 avril ” qui ne se trouvent pas dans la copie du procès-verbal que nous avons en mains.

M. Moreau va encore plus loin. Pour compléter le tableau qu’il trace de cette scène tragique et donner à de La Tour et à sa femme un caractère plus odieux, il n’a pas craint de dire que les Pères Récollets prononcèrent l’excommunication contre ces derniers, affaire que Certain ne mentionne même pas. Puis, racontant la fin de Mme de La Tour, il écrit “ qu’elle tomba malade de douleur et de rage, disent les Pères Capucins ”. Or cela est faux. Ce ne sont pas les Capucins qui l’affirment, mais bien André Certain. Pour quelle raison M. Moreau met-il ici les Capucins en cause? Parce que sans doute leur témoignage aura plus de poids, L'auteur s’est-il demandé si ces inexactitudes ne seraient pas relevées un jour?

André Certain rapporte un fait très consolant et qui affaiblit assurément ce passage : “ Mme de La Tour, dit-il, abjura le protestantisme qu’elle avait professé à la Grande- Baie. ” Voilà maintenant que la grâce touche cette personne, tombée malade de douleur et de rage. Elle écoute les conseils qu’on lui donne, elle se laisse toucher, se convertit au catholicieme et abandonne la religion réformée dans laquelle elle

a toujours vécu ! C’est une fin bien heureuse après tout. Elle dut auparavant pardonner à celui qui lutta si longtemps contre son mari. Il y a là un acte de vertu quasi-héroïque. Sans doute que M. Moreau ct André Certain en le narrant n’y ont pas pensé, car ils auraient bien pu écrire qu’elle mourut dans le désespoir et le tableau eut été plus lugubre. Hubbard et Winthrop disent qu’elle tomba malade et mourut trois semaines plus tard. Ce n’est pas le lieu d’insister davantage. Raypelons seulement ce qu’écrit Hannay : sur la fin de cette femme. “ Son grand coeur fut brisé. Séparée de l'époux au sort duquel elle avait été si fidèle, n’espérant plus le revoir si ce n’est peut-être captif comme elle, elle sentit qu’elle avait accompli sa tâche, car elle n’était pas faite pour la captivité. Elle s’éteignit lentement, jour par jour, jusqu’au moment où son âme laissa la terre, et trois semaines après la prise de son fort, elle fut déposée pour dormir son dernier sommeil sur les bords du fleuve Saint-Jean qu’elle aimait tant et où elle avait vécu plusieurs années. Ainsi mourut cette femme, la plus grande héroïne acadienne, dont le nom enrichit et embellit l’histoire de cette contrée à l’égal de celui de n’importe quelle reine dans l’histoire de l'Europe. Aussi longtemps que les fils et les filles de la nouvelle Acadie s’intéresseront à l’étude des premiers temps de l’histoire de ce pays, ils liront avec admiration l’histoire si noble qui raconte la constance et l’héroïsme de Madame de La Tour. ”

1 James Hannay: History of Nova Scotia. Cet historien est en tout favorable à de La Tour. Parmi les documents conservés par la famille de Menou d’Aulmay sont des lettres de Charnisay (d’Aulnay) accusant Mme de La Tour d'être de basse extraction et de mauvaises moeurs. Jes charges les plus infâmes sont faites contre de La Tour lui-même. L'auteur conclut: “ Comme d’Aulnay n'était pas en Acadie au moment où ces choses qu'il raconte se seraient passées, qu'il n’y vint que longtemps après, on peut conclure qu'il tira ces faits de sa propre imagination. ”

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