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Observations sur l'Histoire des Mongols orientaux, de Sanang-Setsen

LÆ haut intérêt qui s'attache aux événemens dont Tchingkis-khan et ses successeurs ont été les héros,

.. dont Je xirr.° siècle ‘est l'époque, et auxquels l'Asie presque entière et une pärtié de l'Europe ont servi de théâtre, fait rechercher avéc emipressement toutes les . traditions qui sé rapportent à la nation mongole, et qui peuvétit éclairer Son origine. On a jusqu'ici puisé principalement à trois sources pour combler cette grande licune que Tabsence des chroniques tartares laissait dans des annales du moÿen âge. Les voyageurs que la litique des prmees chrétiens envoya dans le fond de TOrient à cette époque, rédigèrent des relations qui ont été long-temps Îles seuls matériaux qu'on pût con-

(1) Geschichte der Ost-Mongolen und ihres Fürstenhauses , vérfasst von Ssanang Ssetsen Chungtaidschi der Ordus ; aus dem Mongolischen übersetzt, und mit dem Originaltexte, nebst Anmerkungen, Erläuterungen und Citaten aus andern unedirien Origtnalwerken ; herausgegeben von 1. J. Schmidt. Saint-Petersbourg, 1829 , in-4.0

sulter, et d'après lesquelles plusieurs auteurs érudits tentèrent d’esquisser l’histoire des révolutions de Ia haute Asie, Les écrivains musulmans, consultés plus tard, ont fourni, en ces derniers temps, des renseignemens authentiques et tellement nombreux, qu'on a pu les rédiger pour en former comme un corps d'histoire. Enfin les historiens chinois, vivant dans un pays plus rapproché du centre primitif des émigrations mongoles, et riches de traditions sur les temps voisins des grandes invasions tartares, peuvent servir à étendre, à compléter, à rectifier les deux autres classes de documens. C’est ainsi, qu André Muller .et Mosheim ont rassemblé Ies faits épars dans. les récits d'Hayton , de Rubruquis et de Marc -Pol; que le méme Muller, Pétis de la. Croix, Messerschmidt, et tout récemment M. Mouradja d'Ohsson et un savant académicien français, ont mis à profit les écrits d'Aboul-ghazi,, d'Ebnel-athir, d'Ata-mélik et de Raschid-eddin, et qu’enfin Gaubi, Visdelou, Maïlla, Deguignes et d’autres auteurs actuellement vivans, ont dépouïillé les grandes annales de la Chine, le Thoung -kian kang- mou, et certains ouvrages spéciaux, pour débrouiller. les sou- # venirs confus qui se rapportent à PS la grandeur mongole. | |

- Ainsi, jusqu'à présent, on avait été contraint de es les annales des Tartares dans des compilations étrangères. Le genre de documens. le plus. nécessaire pour bien approfondir Thistoire d'un peuple manquaïit à l'égard des Mongols, puisqu'on ne HSE pas en Europe de composition appartenant à un auteurena-

(7) tional; on avait même quelque raison de penser qu'il n'en existait aucune. Les Mongols avaient commencé assez tard à écrire des chroniques dans leur langue maternelle ; tous les livres de ce genre qui existaient à la Chine et dans la Perse, doivent avoir péri dans ces contrées, lorsque Îles dynasties tartares y ont été'éteimtes. Depuis que Iles Mongols sont rentrés dans Iles déserts d'où Tchingkis-khan et ses successeurs les avaient fait sortir , ils ont repris des habitudes nomades qui sont peu favorables à Ja culture des lettres: On supposait pourtant que, dans Îles monastères du Tibet et de Ia Tartarie , où de riches bibliothèques ont quelquefois été rassemblées , quelque chronique mongole pouvait avoir été conservée; mais il y avait peu d'apparence que l'Europe savante püût être mise en jouissance de ces débris précieux. On accueillit donc avec beaucoup d'intérêt, en 1820 , la nouvelle annoncée par M. Schmidt, qu'il possédait un exemplaire de l'Histoire des princes mongols, écrite en mongol par Sanang Setsen. On eut lieu d'espérer qu'un auteur mieux instruit que ne le pouvait être un étranger des antiquités de sa nation, allait éclaircir tout ce qu'elles présentaient encore d'obscur dans les écrits des Musulmans et des Chinois, et remplir les lacunes que ceuxci avaient laissées dans Ie récit des faits, depuis que les Tartares avaient été, livrés à eux-mêmes dans Îe centre de l'Asie; aussi la publication de cette histoire, promise par le traducteur, était-lle attendue avec beaucoup d'impatience. Je me propose de:faire voir, dans l'analyse suivante, jusqu’à quel point le volume de

(ADR M. Schmidt répond à l'attente qu'on en avait conçue. L'auteur lui-méme a considérablement varié dans l'appréciation du livre qu'il avait entrepris de traduire. I Javait d'abord cru fort supérieur aux annales chinoises, qui, disait-il, étaient extrêmement mmcertaines en tout ce qui ne concerne pas la Chine elle-même (1). H avoue maintenant qu'on se tromperait beaucoup, si Yon sattendait à trouver dans cette histoire un livre qui contint tous les secours, qui rendit superflus les ouvrages des historiens chinois et musulmans sur les Mongols, et il prévient qu'on ne doit pas se scandaliser de voir qu’une multitude de faits appartenantàT'histoire des Mongols, ou ayant avec elle une étroite liaison, sont, chez son auteur, ou complètement omis, ou exposés d’une manière erronée (2). Je ne cite pas ces deux jugemens opposés pour en relever la contradiction. II y a du mérite à l'auteur d'être revenu sur une:opinion hasardée , non-seulement parce qu’on estgénéralement enclin à s'exagérer l'importance des matériaux dont on a fait la découverte, mais encore parce que les pre-

(1) Die chinesischen Chrontken sind äusserst unzuverlässig in allem was nicht China selbst betrifft. — Mines de l'Orient, t. VI, page 321. |

(2) Diejenigen die ein Werk erwarten, welches in seiner Art allen Forderungen genügt und die Werke der chinesischen und muhammedischen Geschichtschretber über die Mongolen überflüssig macht, werden sich getäuscht finden, ja Manche môchten daran Anstoss nehmen dass eine Menge, zur Geschichte der Mongolen

gehôrige und mit denselben eng verbundene Thatsachen theils gänzlich übergangen, theils fehlerhaft dargestellt sind. — Gesch.u. s. w. Vorrede, pag. x.

(9) mières ‘assertions de M. Schmidt ayant été vivement combattues, il a dû se défendre de cette disposition trop commune à laquelle on cède en s'attachant à des paradoxes, uniquement parce qu'après les avoir avancés, on répugne à en reconnaître Îa futilité, |

: Suivant M. Schmidt, il est notoire que le nom de : Mongol était inconnu avant le xu.° siècle. Le peuple qui prit alors ce nom , et qui, par une subite et puissante irruption dans le monde, conquit une place durable dans histoire , avait auparavant été formé d’une multitude de branches plus ou moins considérables, et qui chacune avait son nom -et son chef particulier. Plusieurs de ces branches s'accrurent temporairement par la soumission des plus faibles, et constituèrent, sous différens noms, des nations dont Iles princes prirent des titres élevés et surent acquérir Ia puissance la plus illimitée. La Chine, exposée à leurs incursions, se vit souvent arracher par eux des portions de territoire, où ils établirent de petites dynasties. Leur domination était généralement de peu de durée; des troubles intestins , ou l'accroissement de quelque autre tribu, les affaiblissaient et les ramenaient bientôt à leur nullité primitive. Ilsseraient demeurés tout-à-fait étrangérs aux souvenirs de l'histoire, si les Chinois n'avaient pris soi de recueillir leurs traditions, aussi bien que leurs noms et ceux de leurs princes, quoique d'une manière qui les altère étrangement et les rend méconnaissables. Telle est l'idée que s'est formée l'auteur; et bien qu'avec une lecture assidue des auteurs chinois, on puisse parvenir à reconnaître beaucoup des noms

(10 ) altérés dont il'est ici question, et que fe nom méme des Mongols, pour une époque antérieure de plusieurs siècles à Tchingkis-khan, en soit peut-être la preuve(1), un ne peut nier que tel n'ait été en effet l'état de Ia nation mongole avant le xuI.* siècle. A cette époque, elle n'avait pas encore d'écriture, et par conséquent les traditions qui se rapportaient aux temps anciens étaient transmises par une communication orale, ce qui faisait qu'elles dégénéraïent en fables et finissaient par se perdre. On s'attachait avec plus de soin à conserver Îles généalogies; mais comme chaque fondateur d'une dynastie nouvelle voulaït faire remonter son origine à {a divinité, il était difficile que ces généalogies ne se trouvassent mélées de fables empruntées à des traditions antérieures. Cene fut que plus de vingtans après la mort de Tchingkis, que les Mongols commencèrent àavoir une écriture en propre ; il se passa encore quelque temps avant que l'usage en fût devenu général et qu'elle servit à la composition des livres. I ne manqua pas alors de chroniques nationales chez les Mongols; mais plus tard, elles coururent le risque d’une destruction totale. L'expulsion des Mongols en Chine, l'influence turque en Perse, avaient empêché qu'on ne conservât dans ces deux pays les monumens de l'histoire des Tartares sous leur forme originale. Le: bouddhisme tomba en décadence chez les Mongols, ou ne les empécha pas de revenir, selon M. Schmidt, à

(1) Recherches sur les langues tartares, tomel, page 240. — Journal asiatique, tom. Il, pag. 241. |

un état social qui ne différait guère de celui où ils avaient été originairement , que ‘parce qu'ils avaient conservé l'usage de l'écriture. Cet état dura l'espace d'environ deux cents ans, au milieu de guerres intestimes perpétuelles, et sous des princes dont quelquesuns eurent la sagesse d'introduire de nouveau la religion bouddhique chez leurs sujets, et l'habileté de la répandre universellement parmi eux. Ce fut peu après cette époque, et lorsque la domination des Mandchous eut prévalu, que vécut Sanang -Setsen, prince de la race de Tchingkis, et chef de la tribu des Ordos. I commença à écrire son histoire après que la plus grande partie des tribus mongoles eurent reconnu la souveraineté des empereurs mandchous.

Par ces observations, M. Schmidt se propose de déterminer le point de vue sous lequel doivent être considérées les histoires mongoles écrites par des auteurs de nations différentes, et qu'on ne peut, que dans une petite partie , regarder comme vraiment nationales. Ce qu'on en possède , à l'exception de l'histoire de Sanang- Setsen, est un précieux reste des collections rédigées sous les ordres des monarques les plus célèbres, au temps où florissait Ja puissance mongole; maïs ces matériaux ont été. élaborés par la main des étrangers, de sorte qu'il ne nous en a été conservé que ce qui nous à été transmis par cet inteymédiaire. Or, bien qu'on soit redevable à ces étrangers d’importans accroissemens en ce qui rentrait dans le cercle de leurs moyens, nous sommes obligés de les recevoir, à défaut de documens authentiques et originaux, avec toutes les erreurs et

les additions qui ont pu s'y glisser par l'effet de connaissances imparfaites, d'une ‘orthographe et d'une explication fautives des noms, et aussi par l'effet des haïnes nationales ou des préjugés religieux. Malgré ces imperfections, M. Schmidt convient que es traditions historiques recueillies par Les écrivains chinois et musulmans, conservent'üne valeur réelle. Lés unés et les autres sé rectifient ét se complètent réciproquement; etce n’est pas un médiocre avantage : en effet, les événemens dont l'Asie orientale a été le théâtre sont racontés avec plus de méthode ét d’exactitude ‘ar les peuples qui étaiént plus à portée de les connaître, ét, d'un : autre côté, les Persans ét les Arabes ont éte mieux informés de ce qui concernait les dynasties de l'occident, avec lesquelles ils s'étaient trouvés'en contact. Il n’y a que la dynastie du Tchakhataï et des enfans de Djoutchi qu'il nous reste peu d'espoir de connaître, parce qu'autant que nous pouvons le savoir, elles n’ont pas eu d'historien particulier, et que les traditions qui les regardent en sont devenues plus décharnées et sujettes à plus de lacunes.

M. Schmidt ne se dissimulé pas les désavantages que son auteur Sanang-Setsen peut présentér, quand on le considère comme historien. On conçoit qu'il n'ait présqué rien dit des actions des Mongols occidentaux ni des dynasties qu'ils ont fondées ; cela peut provenir en partie de ce que ces circonstances étaient déjà tombées dans l'oubli chez sa nation, et de ce qu'il nésavait que peu de chose ou rien du tout sur ces branches alliées, séparées des autres sous tous les rapports: mais

(13) on ne peut, excuser aussi facilement les fâcheux anachronismes et les autres graves inexactitudes qu'il a commis dans Îe récit de la vie et desactions de Tchingkis, non plus que la légèreté avec laquelle il traite l'histoire de la dynastie des Mongols de la Chine. Si l'on a quelquefois à se plaindre de Ia prolixité de certains écrivains orientaux , et des détails qu'ils prodiguent sur des sujets insignifians, on doit relever la briéveté excessive qui rend souvent celui-ci obscur , ou qui le fait sauter pardessus des objets nécessaires et dignes d'être connus. Ajoutez à cela qu'en bouddhiste zélé, il s'arrête avec complaisance sur ce qui est relatif à la religion : c'est çe quil a principalement en vue, et c'est à quoi il ramène tout; tellement que le reste des circonstances historiques se trouve rejeté dans l'ombre, ou traité àpeu-près comme des accessoires. On verra, quand nous en yiendrons à l'analyse de l'ouvrage de Sanang - Setsen, que cette disposition d'esprit a contribué, plus encore que ne le fait entendre ici le traducteur , à jeter de l'obscurité et de la confusion sur une des parties les plus curieuses de son histoire, celle qui se rapporte aux temps antérieurs à Tchingkis, et que telle est en particulier la cause qui lui a fait substituer, en beaucoup d’endroits, des légendes bouddhiques aux anciennes traditions des Tartares, et dénaturer , pour ainsi dire, toutes leurs antiquités. Cela n'empêche pas que les récits de l'auteur mongol, quelque peu satisfaisans qu'ils paraissent à cet égard, soit par l'effet des erreurs et des omissions qu'on y remarque, ou par les vues partiales qu'on peut lui reprocher, ne contiennent, sous

d'autres rapports, beaucoup de choses neuves et d'une véritable utilité. Telle est, par exemple, toute la partie qui concerne les temps modernes, depuis Ia fin de Ja dynastie Youan et l'expulsion des Mongols de la Chine, jusqu’à l'établissement de la dynastie des Mandchous, partie qui, sans Fouvrage de Sanang-Setsen, formerait comme une grande lacune qu'on essaierait vainement de combler à l'aide des secours étrangers. Ce n'est pas que, comme le suppose M. Schmidt, les annales chinoises soient, pour Île temps de la dynastie des Ming, complètement dépourvues de détails sur les pays voisins de Ta Chine ; une seule collection chinoise pourrait aisément fournir, sur les Mongols de cette contrée, et pour l'époque dont il s'agit, des matériaux historiques qui rempliraient un volume aussi gros que toute la chronique de Sanang-Setsen : mais ces documens ne seraient, il faut Tavouer, ni aussi authentiques, ni aussi bien liés, que le sont Tes renseignemens qui remplissent les 6°, 7°, 8.° et 9.° sections de l'ouvrage mongol. Il Teur manquerait toujours le caractère d’origimalité qui distingue une chronique nationale, et qui donne une véritable valeur à celle de Sanang- Setsen.

M. Schmidt expose Ies effets que l'introduction du bouddhisme a eus chez les Mongols, dont cette religion a considérablement adouci les mœurs et presque entièrement changé Îe caractère. Au nombre de ces effets, il compte avec raison l'introduction de la littérature de l'Hindoustan et de celle du Tibet, naturalisées au milieu des steppes sauvages de Ia Mongolie, Quant

: (.25:) à la littérature du Tibet, elle n'avait que peu de chose à perdre à cette transmigration ; et Îles vallées de l'Himâlaya, non plus que les plaines de Asie centrale, n'avaient rien à s'envier sous le point de vue littéraire, Les Tibétains seulement avaient, plus tôt que les Tartares, commencé à traduire du sanscrit des livres de religion, Les Mongols, à leur tour, se sont appliqués, avec une étonnante assiduité, à faire passer dans leur langue les ouvrages bouddhiques de l'Inde et du Tibet; les princes, les grands et les prêtres ont pris des noms indiens et tibétains. Les Mongols se sont donné Ia dernière place dans les trois divisions du Djambou-dwipa, dont les principaux peuples sont, suivant eux, Hendkek, Tœbet, Mongol. Les familles de leurs princes ont rattaché leurs généalogies à la race des anciens rois de l'Inde et du Tibet; il est arrivé de Rà infailliblement que leur histoire a pris la couleur de leur religion; et comme ils comptaient pour rien toutes ces affaires humaines qui ne servaient plus à rehausser leur éclat, ils n'ont jugé digne d'être conservé que ce quiavait de l'importance pour la religion. Ils ne relèvent la vie que de ceux de leurs princes qui ont favorisé l'agrandissement de cette religion, et qui, pour ce motif, sont regardés comme étant d'une naissance signalée ou comme des émanations des intelligences bouddhiques. C’est dans cet esprit que notre auteur a écrit la vie des princes mongols. Aussi peut-on avancer que son ouvrage est infiniment plus intéressant comme recueil de traditions bouddhiques que comme une véritable histoire des peuples tartares; et c'est ce que

le traducteur semble avouer, quand il dit que le désavantage qu'a son original de ne pas contenir un simple récit de faits historiques, est bien racheté par favantage de renfermer une multitude de choses sur le Tibet et les annales de ce pays, lesquelles ont été ignorées jusqu'ici, parce que la littérature tibétaine est encore sous le sceau. Nous allons voir, en effet, que l'histoire des Mongols orientaux est, à proprement parler, un composé de légendes bouddhiques et de tra- . ditions tibétaines, auxquelles on a rattaché, comme on a pu, les généalogies de la famille de Tchingkis, et les chroniques de quelques-uns des états qu'elle a fondés dans a partie orientale de Asie.

NOUS Histoire de l'Inde.

Le premier des dix chapitres dont se compose Touvrage de Sanang-Setsen s'étend depuis le commencement du monde jusqu'à la mort de Shakia-mouni, époque de l'établissement du bouddhisme, qui est, comme on sait, l'ère en usage chez tous les peuples où cette religion est dominante, et que les Mongols font remonter à Tan 2134 avant J. C. Ce nest pas ici le lieu de discuter cette date , qui s'éloigne beaucoup de celle qu'assignent au même événement les bouddhistes des contrées méridionales , et qui est même de plus de mille ans antérieure au calcul chinois le plus exagéré. Sanang-Setsen commence, à la manière indienne, par une invocation qu'il adresse d’abord à Mandjou-gosha, lemême que Mandjousri, ici surnommé

GPA) l'Harmonieux. Le traducteur, dans ses notes (1), cite Tautorité de M. Wilson (2), qui appelle ce personnage un des saints des Djaïnas. Mais M. Hodgson a déterminé plus récemment la place qu’ devait occuper dans la hiérarchie théologique, où il joue le rôle de démiourgos du monde actuel (3). L'auteur dirige ensuite sa formule d’adoration sur Îles éroës êtres inestimables, sublimes, et base de toute confiance , etrend hommage aux trois êtres précieux, aux trois corps sublimes du triomphateur des trois temps, au 6.° Vadjra-dhara des trois royaumes, aux trois êtres parfaits, aux trois lamas bienfaisans. Le traducteur, dans ses notes sur ce passage, détermine fort bien Îes deux premières dénominations, en les appliquant aux trois mots sanskrits Bouddha, Dharme, Sanga, etles traduit exactement par Îles mots de Bouddha, la doctrine et l'union des prêtres (4); mais il n'ajoute aucune explication qui puisse faire apprécier le rôle théologique assigné à ces trois êtres. C'est qu'on ne possédait pas encore, quand l'ouvrage a été composé, les précieux mémoires de M. Hodgson, où le dogme fondamental du bouddhisme a, pour ainsi dire, été révélé dans le seul sens philosophique que l'on puisse

(1) Page 300.

(2) Sanscrit Dichonary, pag. 638, voc. Mandjousri.

(3) Transactions of the asiatic Society, tome II, p.223. Conf. Asiat. Res. tom. XVI, pag. 442-470.

(4) Buddha, die Lehre und der Verein der Geistlichkeit.

raisonnablement Jui attribuer (1), et que vraisemblablement les nombreux ouvrages tibétains et mongols que M. Schmidt a eus à sa disposition, ne contiennent pas, sur la doctrine ésotérique, tous les éclaircissemens que présentent, même à défaut des originaux sanscrits, plusieurs textes traduits en chinois. On le jugerait encore à Ja réserve avec laquelle le traducteur explique ( note 5 ) le nom du 6.° Vajradhara, probablement, dit-H, le 6. dalaïdama, vivant au temps où l'auteur écrivait. H est étonnant que lon conserve encore des sujets de doute sur un point si simple, quand on possède, dans une nombreuse collection d'ouvrages tartares et tibétains, les moyens d'en trancher péremptoirement de beaucoup plus difficiles. to

Après ces invocations , Sanang-Setsen annonce qu’il va raconter histoire des trois peuples, enetkek (indien }, tibétain et mongol, telle qu'il la tirée de plusieurs anciens livres, depuis le plus antique monarque, Mahä Samati ( Mahäà Sammata ), jusqu’à nos jours. I remonte même au temps où les trois amas de matière première, c'est-à-dire, d'air, d’eau et de terre, donnèrent Îa naïssance à l'atmosphère, à l'océan et au mont Sou-Merou, aimsi qu'aux quatre grandes parties du monde et aux huit petites. Cette cosmogonie toute matérielle, exposée en peu de mots par l'auteur, est

(1) Asiat. Res. tom. XVI. — Transactions of the royal asiatic Society, tom. II.

reproduite avec plus de développement dans les notes de M. Schmidt, qui a cru que jusqu'ici elle n'avait été connue des savans européens que d’une manière toutà-fait superficielle. Cependant Pallas (1) et B. Bergmann (2) avaient déjà donné, sur cette matière, des détails qui offraient avec ceux-ci beaucoup d’analogie, parce qu'ils étaient puisés aux mémes sources. M. Schmidt n'aurait peut-être pas dû les passer entièrement sous silence, non plus que Fesquisse tracée par Deshauterayes (3), et qui ne mérite nullement lépithète de superficielle, bien que l'auteur ait su Ja ‘ renfermer dans un petit nombre de pages.

L'auteur mongol continue à raconter comment des dieux du monde des formes s'étant soumis à naître dans le royaume des hommes, peuplèrent cette région de Tunivers d'êtres qui d'abord jouissaient de toutes sortes de facultés, marchaiïent dans l'air sans le secours de leurs pieds, faisaient usage, non d'aliméns impurs, mais de la nourriture appelée samädi ( contemplation produite par une piété profonde ), et se propageaient par voie d’émanation. IE vint un temps où ils mangèrent des alimens plus grossiers, et furent en conséquence privés d'abord de la plupart de leurs facultés divines, et réduits par degrés à la condition d'hommes et de femmes. Is s'aimèrent entre eux, et Îles fils des uns s’'unirent aux filles des autres. Ainsi commença le:

(1) Sammlungen, u. s.w., tom. II, page 18 et suivantes. (2)-Nomadische Streifereien , tom. III, page 27-187. (3) Journal asiatique de 1826, p.40, 181, &c.

mal de l'amour criminel. Le riz devint fa nourriture généralement en usage: Tavidité se montra (1); les querelles s'élevèrent; la colère commença à exercer son empire; l'avarice naquit. Enfin un de ces êtres, supérieur aux autres en beauté, en courage et en intelligence, fut choisi pour le chef, et, par ce choix unanime, fut nommé en langue indienne maha-samati radja (mahä-sammata ), et en mongol oulanaergoukdeksen khagan (le souverain élu de tous ); il est célèbre comme étant celui qui a fait rouler la roue d’or dans Jes quatre parties du monde; et il a recu pour cela le titre de roi tchakravarti : on sait que le mot sanscrit échakravarti désigne es princes qui, à différentes périodes de lhumanité, doivent exercer une domination universelle. Cette époque est appelée laccomplissement du premier de tous les ka/pas ou âges du monde. Alors parurent le soleil, la June et les étoiles, qui éclairent les quatre parties de l'univers. Cinq générations de rois issus de Mahäsamati jouirent comme lui d'un pouvoir sans bornes, et on les regarde avec leur père comme Îes six premiers échakravarti. Depuis ce temps, les êtres vivans dont il s'agit furent appelés hommes, et la durée de leur existence commença à décliner, de sorte qu'on put lexprimer avec des nombres.

(1) M. Schmidt dit la négligence ou l’insouciance (Sorglosigkeit) ; maïs ä s’agit des provisions que l'on commença à former, et ce soin ne peut s'appeler négligence. Hy a dans le texte délire petere, flagitare 52

L'auteur mongol s'interrompt ICI , pour faire connaître les divisions du temps, dapuis la plus petite, nommée kchan (kchana. ), dont ïl faut 90,000 pour une minute , jusqu'au £a/pa, période immense dont on compte six degrés, et dont le développement embrasse la durée tout entière de l'univers. Dans une de ces périodes, il paraît mille bouddhas. Sur ce nombre, sept ont déjà paru dans a période actuelle, et, parmi eux, Sikhi, Viswabhou, Kerkesoundi, Ganagamouni, Gaschib et Shakiamouni. M. Schmidt complète cette liste en rapportant les noms sanskrits des sept bouddhas, d'après le vocabulaire d'Hematchandra : puis il ajoute (note 37, pag. 306 ) que Îles trois premiers, savoir, Wipasyi, Sikhi et Viswabhou , ne se trouvent pas nommés dans les livres bouddhiques (1). Sur ces trois il en faudrait au moins excepter deux, qui viennent d'être nommés dans l'histoire mongole , apparemment d'après quelque ouvrage bouddhique. Mais ces assertions négatives ont un inconvénient, C'est de pouvoir être démenties à la lecture du premier livre nouveau que Île hasard fera ouvrir. En effet, si les sept bouddhas ne sont pas nommés dans les livres mongols. et tibétains, du moins dans ceux que M. Schmidt possède et qu'il a lus, ils le sont dans les originaux sanscrits (2), et méme dans les traductions chinoises, où nous avons

(1) Indess findet man in Büddhaischen Buchern die drei ersten nicht genannt.

(2) Asiat. Res. tom. XVI, p. 453. Sapta Bouddha Stotra, ou Louanges des sept Bouddhas. Voyez aussi leur histoire citée sous le titre Lalita Vistara, dans les Transactions, tom. II, p. 240.

leur vie fabuleuse, et 1es formules d'invocation qui sont attribuées à chacun d'eux. Au reste, toute cetté exposition des kalpas et de la succession des bouddhas est incomplète dans le texte de Sanang et confuse dans les additions de son traducteur. Elle a besoin de développemens nouveaux, que je me propose de lui donner prochainement dans un travail spécial.

Le 6.° tchakravarti radja, ou monarque universel , nommé en mongol Eneme-Kouke, fut la souche d'une famille royale dont la puissance dans l'Inde eut une longue durée ; car le grand-père de Shakia-mouni était descendu de lui à plusieurs millions et soixante-quatre mille cinq cent six générations. C'est ainsi que M. Schmidt traduit ce passage, en avertissant qu'il y a dans le texte un mot ( asangki) qui désigne ‘un nombre prodigieux , et dont il ne connaît pas la valeur exacte (1). Ce mot asankhya est sanskrit, et signifie cent quadrillions ; il est le 14.° des 17 nombres multiples de dix mille, qui sont d'usage dans la mythologie bouddhique, et qui ont passé avec elle chez tous les peuples de l'Asie orientale, Voilà un échantillon des traditions historiques de TInde que Tes Mongols ont recueiïllies; et c'est ainsi que l'historien passe de la création du monde à l'époque de a naissance de Shakia-mouni, c'est-à-dire, au x.° siècle, ou selon lui au Xx11.° siècle avant J. C. On sent qu'une chronologie de cette espèce ne peut être examinée sérieuse-

(1) Im Originale , nigen assangt, eine ungeheure Zah], die ich nicht genau kenne. Page 309.

(38 ) ment , et que la critique historique n'a rien à voir dans de pareilles généalogies ; ce sont pourtant les résultats de Ta comparaison qu'un savant mongol a faite de quatre ouvrages, dont l’un porte le titre de CAronodogie religieuse.

La vie de Shakia-mouni n'est pas racontée par Sanang avec Îles détails qu'on aurait eu droit d'attendre d'un auteur aussi bien informé des objets qui mtéressent sa religion ; cette vie n'occupe que deux pages du texte. Le traducteur y a fait quelques additions intéressantes; il donne, par exemple, l'équivalent sanskrit du nom mongol du père de Shakia, lequel signifie celui qui vit d’alimens purs ou saints, Ssododani ou plus exactement Shouddhodana. W ajoute que FAmara-Kosha cite ce nom comme appartenant à Bouddha lui-même, et que cela est douteux, was aber zu bezweifeln ist (1); mais ceci est une méprise. Le père de Shakia seul s'appelle Shouddhodana , et Shakia Aui-même recoit le nom dérivé Saouddhodant, le fils ou Tissu de Shouddhodana. M. Schmidt eût trouvé le moyen de lever tous ses doutes à cet égard, s'il eût eu à sa disposition le vocabulaire pentaglotte, ou s'il eût seulement consulté les auteurs qui ont écrit Ja vie de Shakia (2). I y ‘eût également vu Je sens d’une expression de son auteur qu'il a laissée

(1) Page 310, n. 40. C'est une faute grave d'avoir (p. 313 et ailleurs) donné au père de Shakia le nom de Saodouodani, qui signifie le fils de Shouddhodana. :

(2) Rech, asiat. trad. fr., tom. IL, p. 405.—Mél. asiat. tom. pag. 165. k

(2%) sans explication, Touchid-oun oron etse, ex regno Touchid, qu'il traduit par aus dem Reiche der Tüschid. Touchid , en sanskrit Toushitä , est Ie nom du quatrième Bhouvana ou ciel du monde des desirs (1 ); et c'est à que Shakia , à l'exemple des autres bouddhas ses prédécesseurs, avait fait sa demeure en qualité de bodhisatoua, jusqu'au moment où il voulut s'incarner pour devenir bouddha à son tour. Ce terme est de ceux qu'on trouve très-bien expliqués dans le vocabufaire philosophique déjà cité : ce livre contient une multitude d'indications qui peuvent être d’une grande utilité, depuis que les progrès des études relatives au bouddhisme ont appris à en faire usage, et qui paraissent même propres à suppléer aux lacunes d’autres ouvrages beaucoup plus considérables par leur étendue.

Les légendes bouddhiques offrent un genre d'intérêt qui a récemment fixé l'attention. Elles contiennent, au milieu de fables extravagantes, Ia mention de quelques circonstances réelles, et notamment des dénominations géographiques qu'il est avantageux de recueillir, parce qu'on peut, en les combinant , espérer d'en tirer parti pour Fhistoire. C'est ainsi qu’on trouve, par exemple, dans le récit de Sanang, les noms de Kabilik, Radjagriha , Koshala, Kaoushambi, Oudiana , &c. Mais les Mongols, tout en conservant plus exactement que d'autres peuples la prononciation originale de ces noms indiens, ne semblent avoir pris

(4) Le 3, selon Ia version suivie par M. Hogdson; Transacions &c. tom. IT, pag. 233.

aucun soin pour en déterminer l'application , de sorte que le traducteur s'est vu dans l'impossibilité de la fixer, et réduit à renvoyer, pour la plupart de ces noms, aux explications très-insuffisantes desdictionnaires sanscrits. Les traductions chinoises ont encore ici un très-grand avantage , celui de s'accorder avecles relations des voyageurs qui ont parcouru l'Inde en qualité de pélerins, et rapporté de leurs courses des itinéraires détaillés ; faute d'avoir pu consulter ces itinéraires, M. Schmidt s'est vu dans l'impossibilité d'expliquer Îa partie des légendes qui se rapporte à TInde ancienne. « Je ne » puis, dit-il, déterminer ce qu'est ou ce qu'était » Oudayana comme contrée située dans THindos- » tan (1).» Les pélerinages de Chi-fa-hian, de Soungyun-tse, de Hoeï-seng, et les notices géographiques jointes à l’histoire de Ia dynastie des Thang, lui auraient appris que le pays d'Oudyana, dont le nom signifie jardin en sanscrit (2), était ainsi nommé parce qu'il avait été autrefois le parc d'un tchakravarti radja, et que ce pays était situé sur a rive droite de FIndus, au sud-ouest de l'Himälaya. Nouvel exemple de Futilité qu'on peut trouver à commenter les traditions fabuleuses des Hindous, reproduites par les Tibétains et Tes Mongols, à laide des renseignemens que les Chinois, amis du positif et curieux investigateurs des

(1) Page 354.

(2) Pian-yi-tian, 1. vxir. — Cf, Wilson's Dictionary, h. v. p: 117.

réalités historiques, ont introduits jusque dans les récits les plus éloignés du sens commun.

Sanang-Setsen nomme encore quelques rois qui régnèrenten des temps rapprochés de celui de Shakiamouni; mais ces noms sont généralement traduits en mongol, et, pour en retrouver la forme originale, il faut avoir égard à leur sens et non pas aux sons tartares. H est fâcheux, sous ce rapport, que M. Schmidt ait cru devoir se borner le plus souvent à les transcrire sans en donner l'interprétation. C'est au reste une omission à laquelle il sera facile de suppléer. Au temps du petit-fils du roi de Magadha, dont Shakia-mouni avait été contemporain , trois des disciples de ce dernier , assistés de cinq cents arhan, formèrent la collection des traditions religieuses appelées Paroles de Bouddha. La cent dixième année de Tère bouddhique, une nouvelle assemblée de 700 arhan composa une seconde collection , qui fut appelée le système moyen ; et la 300 année, 500 arhan et 500 panditas se réunirent pour rédiger: le système inférieur. Ces trois systèmes sont une-chose de grande importance dans 1e bouddhisme, et le traducteur n’a peut-être rendu ni assez clairement, ni d’une manière assez complète, les expressions du texte qui les désignent. H appelle le système supérieur la connaissance des quatre vérités ; celui du miälieu, /a nullité de tout (die Nichtigkeit des Ganzen }), et le système inférieur, le parfait accomplissement de la loi. Ces derniers mots donneraient à penser que le système inférieur ou le dernier en date est plus parfait que les

(27) précédens, et qu'il en est comme le complément ; ce qui n’est nullement l'opinion des bouddhistes. aurait faHu dire aussi ce que sont les quatre vérités enseignées dans le système supérieur (1), et s'expliquer encore sur cette nullité ou cet anéantissement dont on fait le caractère du système moyen. Enfin il ÿ a, dans les trois phrases de l'original, une expression que M. Schmidt n'a rendue dans aucune des trois, 1424 Heu 9 Ag a dogmata rotæ legis. Cette idée de roue est très-commune dans 1e langage religieux des bouddhistes ; mais ici, en ce qui concerne les trois systèmes , elle mérite une attention particulière. M. Schmidt, contre son ordinaire, n'a pas joint d'éclaircissement à cet éndroit de son original, soit qu'il ait jugé que la matière n'en réclamait aucun, soit que les livres mongols ne lui fournissent pas ceux qui eussent été nécessaires. I est aisé d'y suppléer avec le secours des Indiens et des Chinois. Les trois systèmes sont ce qu'on nomme en sanskrit éri-yäna (2); en chinois , san tching : yâna ou‘yan, et son équivalent tching, désignent une voiture, une monture, un moyen de transport quelconque (3); puis la rotation,

(1). Les quatre vérités et les seize points qu’elles offrent à la considération sont énumérés dans Je vocabulaire pentaglotte. Voyez aussi le Nouveau Journal asiatique, tom. V, p. 132,

(2) Transactions &c. tom. IN, p. 254.— Asia. Res. t. XVI, pe 427, 431, 445. — San tsang fa sou , passim. — Ou ichhe yun fou, v. Tching, &c.

(8) Wilson, Dictionary, v. Yéna. — Khang hi iseu tian, v. Tching.

28 ) la révolution par he: la translation d'un lieu à l'autre; puis, au figuré, celle d'un état à un autre, et les moyens qui sont à la disposition de fame pour changer de condition. Dans ce dernier. sens, on en distingue trois qui répondent à autant. de degrés de Ia doctrine bouddhique : 1.° celle des shrawakas, ou auditeurs qui ont entendu Shakia et appris de lui la doctrine; 2.° celle des pratyeka bouddhas (1), ou intelligences distinctes, qui ont reconnu Îa nullité des existences des trois mondes; 3.° celle des bodhisatouas et des bouddhas qui sont parvenus au comble de la perfection. C'est cette dernière qu’on nomme mahayâna. Comme doctrine, ces différentes manières d’envisager le bouddhisme reviennent également à en établir trois, la grande doctrine, Ia doctrine ésotérique, ou le plus haut degré de spiritualisme auquel il soit donné à l'homme de s'élever ; la petite doctrine, ou la religion extérieure, comprenant le culte( l’accomplissement de la loi) et Ta mythologie, et Ja doctrine intermédiaire; tels sont les trois dogmes de la roue de la loi, dont Sanang-Setsen a voulu parler. On fait encore, sur le

. (1) En mongol, Pradigaboud. M. Schmidt n’a pu restituer le terme sanscrit qui a donné naissance à ce mot tartare; il Ie cite en trois endroits, p. 419, 472, 474, et croit qu'il désigne une division des disciples [ Jünger] de Bouddha : c’est, comme on voit, quelque chose de plus important dans Ia hiérarchie intellectuelle et psychologique des Samanéens. Je n’avais non plus retrouvé ni le véritable sens ni l'étymologie de ce terme, quand je l'ai inséré seulement pour mémoire dans ma notice sur le vocabulaire pentaglotte. II vaut mieux s'abstenir de donner des explications douteuses que de se hâter d'en présenter d'inexactes.

(29) même sujet, d'autres distinctions qu'il serait trop Jong d'exposer ici. I suflira de dire qu'à en juger par les portions de fégendes que l'auteur a insérées dans son histoire, et par celles que son traducteur a recueïllies. dans ses notes, les livres mongols paraissent appartenir à la petite doctrine , qui ne donne pas la clef des abstractions sur Îesquelles 1e bouddhisme est fondé ; tandis que les notions rassemblées par M. Hodgson, et les opuscules religieux publiés par M. Wilson (1), tiennent plutôt de Ia grande doctrine, et jettent aussi beaucoup plus de jour sur là métaphysique samanéenne que sur [a mythologie. C’est ainsi que Îles Mongols ont induit M. Schmidt en erreur, en lui donnant lieu de penser que les bodhisatouas étaient toujours des hommes divinisés qui n'appartiennent plus aux vicissitudes de la naïssance ni aux destinées du monde, mais qui ont déjà atteint Ia dignité de bouddhas (2). Le précieux mémoire de M. Hodgson nous donne des bodhisatouas une idée bien plus conforme au sens de Teur nom et aux principes de Ia théologie bouddhique : ce sont les productions de l'Intellisence, les fils de Bouddha ,1es intermédiaires par lesquels l' Intelligence suprême agit sur l'univers. Les hommes peuvent ensuite devenir bodhisatouas par la perfection morale, comme ils peuvent atteindre à Ia condition d'intelligence purifiée. C’est cette descendance et cette ascension alternatives, ce cercle d'émanations et de retours ,

(1) Asiat Res. tom. XVI. Voyez Ia note à la fin de ces Extraits. (2). Page 301, note 9.

qui font le fondement de la théologie samanéenne ; mais qui sont étrangers à la petite doctrine : Les écrivains mongols, Sanang-Setsen et M. Schmidt ne paraissent en avoir connu que la seconde moitié. C'est sans doute par cette raison que ce dernier a cru pouvoir comprendre au nombre des disciples de Shakia, Avalokiteswara (1), le bodhisatoua du monde actuel, créateur, avec Mandjousri, de tout ce qui existe dans notre présent univers ; personnage trop élevé dans Ia hiérarchie religieuse pour être simplement qualifié de disciple (Zünger und Zuhærer ) de Shakia, bien qu'il ait pu souvent assister avec les autres intelligences et les dieux aux grandes assemblées où celui-ci donnait ses prédications. |

Tout ce que l'historien mongol ajoute de vchitif l'histoire de l'Inde, se réduit à la mention de sept rois dont le nom se termine par tchanda, de sept autres dont le nom finit en bala , et de quatre autres-enfin qui portent des noms avec la terminaison de sina ( sena ); le tout sans indication de temps ni de lieu. « Tous ces rois, dit Setsen , furent protecteurs et partisans de a religion. » Mais le cercle de leurs actions est tellement vaste, qu'il juge à propos de n’en pas parler du tout, et de passer immédiatement à l’histoire du Tibet. Nous sommes contraints de renvoyer à un'second paragraphe Îa suite de cette analyse, en-regrettant que celui-ci soit déjà si étendu. Mais le haut intérêt et la nouveauté des matières contenues dans f' ouvrage

(1) Page 419, note 35.

( 31 ) de M. Schmidt nous font un devoir d'apporter une grande attention dans l'examen dont cet ouvrage est l'objet; et sur les questions qui tiennent aux idées philosophiques et religieuses des Orientaux, il est bien difficile d'être court sans risquer de devenir obscur.

f. IT. ; Histoire du Tibet.

: Ainsi qu'on l'a vu dans notre premier extrait, toute l'histoire du monde, depuis Ia première origine des choses, est résumée par Sanang-Setsen dans son premier chapitre, qui occupe huit pages. Nous sommes, au commencement du second, transportés dans le Tibet, au pied des immenses montagnes de Neige, et au 1v. siècle avant J. C. Ce chapitre et le suivant comprennent toute l'histoire du Tibet pendant la durée de plus de 1,300 ans: elle se partage naturellement en deux périodes, dont nous allons donner une idée générale en peu de mots.

Les diverses traditions recueillies par les historiens .mongols semblent d'accord sur ce point , que la race des princes du Tibet était originaire de l’'Hindoustan. Telle paraît être aussi l'opinion des chroniqueurs tibétaims que le P. Horace de la Penna a suivis (1). Un écrivain tartare, cité par Sanang-Setsen , nomme trois descendans de Bouddha, c'est-à-dire, de Shakya- Mouni, de l'un desquels était issu un prince qui fut pris dans une bataille contre une armée de barbares,

(1) Voyez Georgi ; Alphabetum tibetanum, p. 296.

(32) au nombre de 180,000. Son plus jeune fils se sauva dans les montagnes de Neige, et devint la souche des princes. de Yarlong dans le Tibet. Cette tradition n'est fixée par aucune date, et n'a même pas de suite dans le reste de l'histoire tibétaine ; mais il en vieni immédiatement une autre qui, dit l'auteur, se rapporte à ce temps, C'est-à-dire, à une époque inconnue. H naquit un fils à un roi de Patsala, pays sur le nom duquel le traducteur ne: fait pas de remarque, et qui pourrait être Patna. Les cheveux de l'enfant étaient bleu de ciel, ses dents semblables à l'émail d'une conque, et, entre autres singularités,, il avait les doigts des pieds et des mains réunis par une. membrane comme ceux des oies. Les brahmanes consultés firent craindre au roi que cèt enfant ne lui portât malheur, et.on l'exposa sur le Gange dans un coffre de cuivre. Il fut recueilli par un Iaboureur de la ville de Waïsali, qui léleva, et le cacha dans une forét pour le dérober aux recherches du roi. Là les oiseaux et.les bêtes lui apportaient de Ia nourriture. Quand il fut devenu grand, 5 quitta ce lieu, se dirigea vers les montagnes de Neige, et parvint à la vallée dé Yarlong, dans le voisinage d'un temple en forme de pyramide à quatre portes. I y fit la rencontre de deux génies, auxquels il raconta son histoire. Celui que les eaux ont épargné, dirent les génies, pour qui les bêtes et les oiseaux se sont joints aux hommes, doit évidemment être de race divine. ls Ie firent donc asseoir sur une sellette de bois, et le portèrent sur leurs épaules. De À lui vint le nom de Seger sandalitou,

de deux mots mongols, dont un signifie le cou, et l'autre assis. Ils le portèrent au mont Chambou, et le firent reconnaître pour prince du pays, l'an 313 avant J. C. Après qu'il eut soumis les quatre tribus, il fut souverain des 88 {æmen (dix mille ) du peuple tibétain.

. Après Seger-Sandalitou, Tauteur mongol nomme cinq rois, tous issus les uns des autres. Le dernier fut tué par un usurpateur ; mais celui-ci périt peu après, et le second des fils du roi reprit possession du‘trône, tandis que son plus jeune frère, Bœrte-tchinæ, s'étant enfui dans Îles contrées du nord, y allait fonder Ia race dont. devait sortir. un jour Tchingkis-khakan.: On trouve. ensuite l'indication de seize rois descendus de père en fils les uns des autres jusqu'à Lhatotori, qui naquit en 348. Non-seulement il n'y a aucun détail sur cette succession directe de vingt-trois rois, succession un peu longue pour n'avoir pas été nterrompue ; mais un autre.écrivain mongol, que le traducteur cite fréquemment dans ses notes, donne une liste de noms assez différente. Cette diversité explique le silence qu'avait gardé, sur cette partie de histoire tibétaine, un auteur que M. Schmidt semblerait. n'avoir. pas connu, quoique Pallas en ait souvent fait mention, et qu'il le nomme lui-même une fois à propos de toute autre chose (1). Le P, Horace de la Penna avait rédigé un canon des rois du Tibet, que Georgi a inséré dans son A/phabetum tibetanum (2), en y mêlant

(1) Page 418.

(2) Pag. 296 et suiv.

beaucoup d'élémens étrangers, et en bouleversant toutes les dates (1). Malgré ces altérations, on y reconnaît le même fond que dans Fhistoire de Sanang- Setsen. Le premier roi est Nge-tri, dont le nom signifie en tibétain la même chose que le mongol Segersandalitou. C'est paréillement un prince de fInde, exposé par son père, nourri par un paysan , et reconnu roi par les bergers de Yarlon. H ne faut faire aucune attention à Ia date de 1193 ans avant J. C., qui est une interpolation de l'éditeur. Après Nge-tri, viennent, comme chez notre auteur, vingttrois rois, dont Îe P. Horace n'a pas recueilli les noms, et que Georgi fait descendre jusqu'à l'époque de notre ère. Les deux listes ne commencent à s'accorder qu un peu après ; mais lé parallèle qu'on en peut faire n'en confirme pas moins l'authenticité du récit de Sanang-Setsen , et c'est, dans l'état actuel de nos connaïssances sur cette matière, un soin que M. Schmidt n'aurait pas dû négliger.

Lhatotori monta sur le trône en 367. Son règne fut marqué par des prodiges ; 1 reçut du ciel la fameuse formule dite des six syllabes, Om mani padme hom, source inépuisable de bénédictions (2), et le livre intitulé Samadok. Le roi ne sentit pas d’abord tout le prix de ces dons; il en fut puni par toute sorte de calamités : ses enfans naissaient aveugles; les grains

(1) Voyez Recherches sur les langues tartares ; tom. HE, p. 383 et 384.

(2) Voyez le résumé des opinions relatives à cette formule, et une nouvelle explication proposée par M. Klaproth, dans le Nouveau Journal asiatique , pour mars 1831. 1

et les fruits ne venaient plus à maturité; des épizooties, des famines, des épidémies désolaient le pays. A la fin, en 407, cinq étrangers vinrent apprendre au roi son erreur; il rendit hommage au trésor qu'il avait négligé : son bonheur se renouvela dès-lors ; sa vie fut prolongée, sa fortune s'accrut, il eut de beaux enfans ; les grains et les fruits müûrirent en abondance, et la prospérité remplaça les fléaux qui avaient désolé le pays. Telle est l'époque de la première introduction du bouddhisme dans le Tibet. |

Le chapitre IIT continue l’histoire de cette contrée depuis que le bouddhisme s'y fut répandu pour la prenuère fois, jusqu'à la persécution qu'il eut à subir, persécution que M. Schmidt traite d’extirpation (Ausrottung ), maïs qui fut bientôt suivie de son rétablissement. IT embrasse l'époque de la plus grande puissance de la monarchie tibétaine, et de sa chute, et contient en treize pages une période de 647 ans, entre 407 et 1054. L'introduction du bouddhisme est exprimée par Sanang-Setsen en ces mots : Depuis qu'on commença à lire le Mani-b Gamboum. C'est un ouvrage considérable et très-important pour l’histoire ét la doctrine du bouddhisme , qui traite particulièrement du Bouddha divin du monde actuel Amitabha , de‘son Bodhisatoua Avalokiteshwara , et du Bouddha humain. Shakya-Mouni, ainsi que nous lapprend Jæhrig, qui en a donné des extraits (1). Malgré tous

(1) Foyez Pallas, Sammlungen, u.s. w., tome Il, page 396. Cf. Alphab. tibet. p. 285.

ses efforts, M. Schmidt n'a pu se procurer ce livre, parée qu'à raison de sa rareté et de Tidée de sainteté qui sy attache, les bouddhistes ne le laissent pas volontiers sortir de leurs mains. C’est sur-tout dans cé livre qu'on trouve une fréquente répétition de la formule des six syllabes, dont Tusage s'établit au Tibet du temps de Lhatotori. | sseréi

L'arrière-petit-fls de ce prince, nommé bNamri- Srongdsan, et son fils etsuccesseur Srongdsan-Gambo, se retrouvent dans la table du P. Horace (1). Le règne du second est sur-tout mémorable dans histoire tibétaine. Le P. Horaceduï attribue la translation du siége du gouvernement, du canton de Yarlong à Lassa, et la fondation de cette capitale. Sanang raconte qu'il envoya dans l'Inde Tongmi-Samblioda (le prétendu Samtan Poutra de Fourmont et de Georgi ), avec seize autres personnes, pour y apprendre écriture de ce pays, et se mettre en état de l'accommoder à Ia langue du Tibet. Ce personnage fameux , inventeur de lécriture tibétaine, et considéré pour cette raison comme une incarnation du dieu Mandjousri, vivait donc au commencement du Vir.* siècle, et non pas dans le premier, comme l'avait supposé Georgi (2); et c’est à cette époque seulement qu'il est permis de placer l'introduction du bouddhisme et de l'écriture de l'Inde au Tibet, c'est-à-dire, Torigime de la civilisation tibétaine ; ce qui confirme tout ce que nous apprenons des

(1) Alphab. tibet. p. 297.

(2) Ibid. p. 298.

(37) Chinois, et renverse bien des systèmes qu'on a voulu établir en Europe sur les antiques progrès des montagnards tibétains dans les sciences. Quand l'alphabet eut été établi, le roi lui-même s'occupa, durant quatre années, à traduire plusieurs ouvrages religieux, parmi lesquels un sur-tout, d'après les découvertes les plus récentes, exciterait un vif Intérêt : c'est le ivre des trois ( êtres) précieux, C'est-à-dire, à en juger par le titre, un traité sur les trois personnes de la triade panthéistique. Srongdsan, pour seconder les bonsieffets des instructions religieuses, établit une législation sévère. I fonda plusieurs temples, et y plaça des images religieuses venues de l'Inde. Les services qu'il rendit à la religion furent tels, qu'on le considère comme | une incarnatton divine. H étendit au loi sa puissance et mérita le titre de Tehakravarti, ou roi de la Roue (1). Ce monarque est effectivement cité pour ses conquêtes , et c'est à son règne que les écrivains chinois placent l'époque dela plus. grande puissance des Tibétains (2). Georgi le nomme d'après le P. Horace (3), mais en transportant son règne de dix siècles en arrière, ce qui lui a fait commettre d'étranges mé-

(1) Voyez la définition de ce titre dans Ie paragraphe précédent, p- 20.

(2) Wen hian thoung khao, livre cccxxx1v, pag. 17. Pian- =yttan, Liv. Lxvirr. On trouve dans cette collection 162 pages sur les événemens de l’histoire tibétaine dont les. Chinois ont eu connaissance, entre 623 et1104. Comparez Deguignes, Hist. des Huns, tom. II, pag. 164; Gaubil, Hist. de la dynashe Tang, dans Îles Mémoires des missionnaires, tom. XV, p. 448.

(3) Alphab. tibetanum, p.297.

prises. Le mariage de ce prince avec une princesse chinoise, fille de l'empereur Taï-tsoung , de la dynastie des Thang, ne laisse aucun doute sur l'époque où ül a vécu. L'écrivain mongol rapporte cette circonstance et plusieurs autres, d'une manière conforme à la vérité historique; il en raconte aussi quelques-unes empreintes de ce merveilleux outré qui caractérise les légendes bouddhiques. Le traducteur, dans ses notes, ajoute encore , d'après d’autres auteurs, à la partie fabuleuse des récits de Sanang. Mais ce qu'il ÿ a de plus curieux dans les détails qui concernent Srongdsan , c’est l’histoire de son mariage avec la princesse Wen- * téhing, qui lui fut accordée par empereur de la Chine, et avec la princesse du Nipol. L’une et l'autre sont nommées Dära, et distinguées par les épithètes de Verte et de Blanche. Ce prince mourut en 698 , âgé de 82 ans.

La série des successeurs du monarque tibétain est rapportée d’une manière un peu différente dans le texte dé Sanang, et dans les additions que son traducteur y a jointes, en consultant une autre chronique intitulée Bœdhimer. Mais la chronologie de cette dernière s’accorde beaucoup plus facilement avec le canon du P. Horace. La divérsité dans es noms et dans les degrés de généalogie assignés à chacun de ces princes , nous à trainerait à des discussions que nous devons éviter ici, mais qui auraient pu avoir une place dans les éclaircissemens de M. Schmidt. On regrette aussi de n’y pas trouver des tableaux chronologiques, qui, s'ils avaient offert le résumé des diverses traditions tibé-

taines en ce qu’elles ont de véritablement historique, eussent facilité la lecture de cette partie de l’ouvrage , dissipé lobscurité qu’elle présente, et fourni les moyens de concilier les témoignages contradictoires

des écrivains tartares. ÿ Les deux règnes qui suivent immédiatement celui de Srongdsan, n’offrent le récit d'aucun événement : ils s'étendent de 699 à 802, et occupent ainsi 103 ans, selon Sanang. Le Bœdhimer et la chronique du P. Horace placent dans le même intervalle quatre . princes toujours dans une ligne directe de descendans. Le second de ces princes, nommé Dousrong-Mangbo, accrut encore Îa puissance des rois du Tibet, et soumit tous les peuples qui habitaient sur ses frontières. Le troisième , à l'exemple de son aïeul, le puissant Srongdsan, demanda à l’empereur de là Chine une princesse qu’il fit épouser à son fils, et qui, en 790, donna le jour à Thisrong-lte-bdsan. Ce dernier monta sur le trône à treize ans; et, quatre ans après, il fit venir du paysdes Sakhoraun saint personnage nommé mKhanbo Bodhisatoua. Le nom de Sakhora est ici l'objet d'une longue note : il.se retrouve dans le titre de l'évêque syrien Mar bar sema, qui conduisit auprès d'Argoun une ambassade du roi Philippe le Bel (1), et qui est nommé dans la lettre originale du roi mongol. M. Schmidt blâme l'éditeur de cette pièce de n'avoir proposé aucune explication pour le mot dont il s'agit;

' (1) Mémoires de l'Institut ; Académie des inscriptions et belleslettres, tom. VII, pag. 369.

on ne saurait lui adresser le même reproche, car des conjectures qu'il a accumulées à ce sujet offrent une assez grande variété. D'abord il avait rapproché Ie mongol sakhora du syriaque sakhouro, du chat daïque sikhouro , et de l'arabe sakhir , mots qui signifient un magicien , un devin; et comme Barsæma était moine, et qu'apparemment il entendait les pratiques religieuses des Mongols non bouddhistes en fait de magie, de divination et de jonglerie, les mots moëne et sorcier pouvaient être tout un aux yeux d'Argoun, qui, par un caprice remarquable dans un Mongol habitant de la Perse, désignait Fan comme l'autre par des termes arabes, syriaques ou chaldaïques. Mais Aboulfaradje appelle Barsæma un moine ouïgour. D'ailleurs les montagnes qui sont au sud-est du lac Saïsang, ou les montagnesdes Marmottes, sontnommées par Sanang-Setsen SAKHARA Tarbagathaï; et de plus un roi de Khodjo (Ho-tcheou) portait le nom de Sagara. Sakhora pourrait donc être la dénomination mongole ou nationale des Turcs ouïgours (1). Maintenant M. Schmidt déclare qu'il laisse tomber ces hypothèses sans fondement, luftige comme ül les appelle ; et c'est une bonne foi qu'on doit louer et desirer de: voir étendre à toutes les hypothèses de Ja même espèce. M. Schmidt pense aujourd'hui que Sakhor est la transcription du sanscrit Sahora, saint homn Pieux et pur ; que le pays de Sahora , où la terre des Saints, dans l’histoire des Mongols, n’est autre que

(1) Philologisch-kritische Zugabe , u. s. w. pag. 20.

41 | THindoustan, et que, a, doute, Barsæma-reçut ce surnom en considération de son caractère sacré; ce qui doit d'autant moins surprendre, que 1a langue mongole, tant ancienne que moderne, a toujours contenu un nombre considérable de mots sanscrits. On pourrait bien objecter que ces mots sanscrits s'étant introduits dans le Mongol par une voie qui nous est connue, et par suite de la conversion des Tartares au bouddhisme, il serait toujours étonnant de les voir employer à une époque antérieure à cet événement, dans un pays où il n’a pas eu d'influence; on pourrait encore être étonné qu'Argoun, prince des Mongols non bouddhistes de Ia Perse, se fût avisé de donner un titre indien, très-peu usité dans l'Inde même, à un moine ouïgour du rite syrien qu’il avait vu à la tête d'une ambassade du pays des Francs : mais on ne saurait nier pourtant que Îa dernière conjecture de M. Schmidt ne soit encore plus ingénieuse que les précédentes, et qu'elle ne puisse être admise jusqu'à ce qu'il sen présente une qui soit à l'abri de toute contestation. j

Le saint du pays de Sakhora engagea le roi du Tibet

à faire venir près de lui un autre personnage nommé Padma-sambhava, lequel résidait dans le pays d'Ou-

«p dayâna. Le traducteur avoue qu'il n'a pu déterminer *. que c'était que cette partie de T'Hindoustan (1). Oudyäna, comme nous l’'apprennent les géographes

(1) Ich kannnicht bestimmen, was Udajana für eine Gegend Hindustan’s ist oder war. pag. 354.

(42) chinois d'après les voyageurs bouddhistes, était ainsi nommé ( Oudyäna, jardin, en sanscrit ), parce que dans ce pays avait été jadis Le parc d'un roi tchakravarti ou souverain du monde; il était situé sur la rive droite de Indus, au nord du pays des Gandhäras (1). Padma-sambhava enseigna au roi du Tibet beaucoup de pratiques religieuses, et l'usage de formules auxquelles les bouddhistes attachent un très-grand prix. Thisrong se rendit très-habile dans ce genre de connaissances, et vingt-cinq compagnons qu'il s'était choisis, surent acquérir par ces moyens toute sorte de facultés merveilleuses. Huit d’entre eux, au nombre desquels le monarque était compris, étaient parvenus à contempler a face d'autant de Bouddhas, dont l'auteur mongol rapporte es noms. Plusieurs de ces noms coïncident avec ceux des huit Dokchot que Pallas nous a fait connaître (2). Le titre de Bourkhan (Bouddha ), qui leur est attribué à tous, a droit de surprendre, puisque quelques-uns, par exemple Vadjra-päni et Yamandaga , portent des noms connus pour appartenir à des intelligences du second ordre ou bodhisatouas. M. Schmidt , qui possède tant de moyens de résoudre les difficultés de ce genre, ne donne à ce sujet aucun éclaircissement.

(1) Pian-yi-tian, liv. zxim. Notice sur le pays de Ou-tchang. On trouvera ia traduction de cette notice et plusieurs autres relatives aux mêmes contrées, dans les notes et éclaircissemens qui suivront ma traduction du Fo koue ki. Voyez aussi le Wen hian thoung khao , Liv. cccxxxvur, pag. 13.

(2) Samml. Hist. Nachr. tome I, page 95.

… Padma-sambhava ou /e Maitre, comme il était surnommé, avait formé le projet de faire composer des traductions du sanscrit en tibétain, et, pour cela, de faire apprendre à de jeunes Tibétains la langue sacrée de T'Hindoustan. Celui de ses élèves qui lui fit le plus d'honneur, et qu'à des marques particulières de pénétration il'prétendait avoir reconnu pour une incarnation d'Ananda, se nommait Pagour Vaïrotchana. C'est celui dont Ie P. Horace a parlé sous le nom de Pe-ro-thza-na(1), et qui, suivant lui, avait concouru à la traduction des 108 volumes du Kaghiour. Sanang-Setsen dit seulement que tous les livres de doctrine et toutes les formules sans exception furent traduits en tibétain par lui et par ses collaborateurs,

. dont le chef ( Padma-sambhava ) était, comme on l'a vu, du pays d'Oudyâna, et dont.le reste étaient des étrangers venus de Inde, du Nipol ou de la Chine. L'exécution d'une telle entreprise fit beaucoup d’honneur à Thisrong, qui fut regardé comme une incarnation de Mandjousri, et qualifié de roë tchakravarti du milieu, faisant tourner mille roues d’or. N régna vingt-quatre ans, et entra dans le Nirväna à l'âge de 56 ans, en 845.

Le règne de Thisrong estremarquable dans fhistoire “ic , non-seulement par la construction de

(1) Aiphab. tibet. pag. 305.— Georgi, par suite de Ia méprise qui a déjà été relevée, fait vivre Perothzana au tr. siècle. J'avais, par conjecture (Recherches tartares, tom. I, pag. 382), proposé une rectification de cette chronologie, qui se trouve complètement justifiée par le témoignage des auteurs mongols.

(44) plusieurs temples célèbres, par l'arrivée dans le Tibet d’un grand nombre de savans religieux, venus de plusieurs contrées voisines , et enfin par la traduction en langue tibétaine du triple corps de doctrine intitulé en mongol, les trois Aëmék Sava (1); mais plus encore par l'institution d’une hiérarchie parmi les pré. tres et d’une sorte d'organisation ecclésiastique, que le monarque tibétain fonda par des réglemens. Ce fait, extrêmement important , résulte du témoignage précis des auteurs mongols, et a pour époque fa première moitié du neuvième siècle de notre ère. C'est au moment où Îa religion bouddhique semble Ie plus solidement établie dans le Tibet, par la traduction des textes sacrés et la constitution ecclésiastique, qu'on voit paraître les premiers signes de division entre les sectes de cette religion. L’exemple des disputes théologiques est donné par deux Samanéens: l’un, venu de l’'Hindoustan, se nommait Gamalashila ; Yautre, Chinois de nation, était appelé Khochang Maha-yana. C'est ainsi que M. Schmidt désigne ces deux personnages ; et quoiqu'il rapporte à leur sujet quelques particularités dans ses notes, il en aurait pu relever d’autres qui ne sont pas dénuées d'importance, Gamalashila, où plus exactement Kamalashila [| Beauté

de Nénuphar] est le nom sanscrit d’un personnage

plus connu sous son nom tibétain de Ou-rgyan, et a ————————]——————————" ——"— —

(1) C'est ce que les Chinois nomment San tsang ouÏes trois Collections, proprement les trois contenans ; en sanscrit, Pitaka , savoir, les Sodtras ou Aphorismes, les Vinayas ou Préceptes, et Jes Abhidharmas ou Entretiens.

( 45 ) sur lequel on trouve des détails curieux dans un livre qui, comme on fa déjà dit, a échappé aux savantes recherches de M. Schmidt (1). Le nom du second, Khochang Mahä-yäna, est évidemment significatif, et il aurait pu, pour plus d’une raison, attirer l'attention du traducteur de Sanang-Setsen, Hacleeg est un mot de Îa langue de Khotan (2), dérivé du sanscrit Oupäsika et introduit dans le chinois, où ï désigne en général les prêtres bouddhistes. Mahä-yäna est une expression sanscrite. qu'on devait remarquer comme une singularité dans le nom d’un religieux de la Chine, et qui d’ailleurs avait précédemment arrêté M. Schmidt (3); elle s'applique à Ia grande doctrine ou à la doctrine secrète (4). Or Ho-chang, ou plutôt le Ho-chang dont

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4 Alphab. tibet. pag. 223, 242, 302.

@) En jangue fan, Veou-po-che-kia, pour Oupésika. Les Chi- . mois traduisent ce mot par X seng, robore nati. Mais M. E. Burnouf m'apprend que ce mot, qui désigne à Ceylan les croyans au bouddhisme, et FE Te les laïques, signifie proprement les fidèles.

(3) Forschungen ,; us w., pag: 253.11 y rend Jes mots Mahdyäna. soûtra, d'après une traduction mongole, par un soutra de la grande tradition, einer Ssûtra der grossen Ueberhieferung. I ajoute entre parenthèses le mot Lehre suivi d'un point de doute. «Je remarque en outre, dit-il, que le mot tradition ou doctrine est » pris par moi dans un sens figuré ; car Îe mot correspondant, en mon- » gol, gælgoun, signifie une béte de somme, une monture, comme »un cheval, un 2 AT un âne, un éléphant, &c. » Le mot mongol gælgoun et le sanscrit yâna signifient, dans le langage des bouddhistes, translation ou révolution. M. Schmidt trouvera de quoi lever ses doutes à cet égard, dans le Nouveau Journal asiatique d'avril 1831, p. 259.

. (4) Nouv. Journ. astat. tom. VIT, pag. 259.

| ( 46) il est ici question , n’est pas plus inconnu que Kamalashïla : c’est le religieux chinois dont il est parlé sous le nom d’Achang dans les mémoires du P. Horace de Ja Penna (1), qui vint au Tibet sous le règne de Thisrong, et que l'on donne pour le fondateur de la secte des contemplatifs , ou de la doctrine intérieure (2), appelée en tibétain Rgyoud-te, comme l'Indien Ourgyan où Kamalashila était le fondateur de la doctrine populaire (3). On va voir qu'encore ici les traditions recueillies par Ie P. Horace sont d'accord avec les historiens qu’a suivis M. Schmidt, et auraient pu servir à les expliquer. Selon Ie Bœdhimer, le roi rendit un décret pour que chacun eût à se soumettre au formulaire qu'il avait réglé ; mais H arriva que le Hochang Mahäyâna vint de la Chine au Tibet, ce qui fit que le sens de la doctrine, qui avait été simple jusque-Rà, se partagea en sTon-min et en Tse-min. M. Schmidt traduit ces deux mots tibétains, qui ne sont pas connus d'aieurs, par sans repos, et sans temps, sans naïssance où sans vie (4), en ajoutant au surplus qu’il ne saurait dire ce qu’on entend par-là (5). Rien n'est maintenant plus facile à reconnaître : il s’agit des deux doctrines, de la doctrine extérieure préchée jusque-RÀ dans Te Tibet, appuyée par Indien Kama- RSR OR PRIE EE D SRE en MA Math fou ee Mie

(1) Alphab. tibet. pag, 305.

(2) Tbid. pag. 2923,

(8) Id. ibid.

(4) One Ruhe oder Rast....:. ohne Zeit, Geburt oder Dehors periode.

(5) Was damit gemeint ist, muss ich dahin gestellt seyn lassen.

(47 ) lashila et soutenue par les actes de l'autorité royale, et de la doctrine intérieure, importée de la Chine par le religieux surnommé Mahä-yäna, ou de la grande doctrine. Cette dernière ne paraît pas avoir eu de succès dans le Tibet. Son introduction y donna naissance à des dissensions religieuses. Thisrong fit venir les deux religieux. Il Teur rappela Les efforts qu’il avait ” faits pour établir le bouddhisme sur des fondemens inébranlables , les temples qu’il avait bâtis , Tes Panditas qu'il avait fait venir de l'Hindoustan, les collections qu'il avait fait traduire, enfin la constitution qu’il avait donnée au clergé. « Jusqu'ici, ‘ajouta-t-, ïl n’y a eu, sous de point de vue de {a doctrine, qu’un seul sentiment, sur lequel tout Ie monde était d'accord. Depuis l'arrivée du Ho-chang chinois, on ne se contente plus de ce qui satisfaisait auparavant, et 11 s'élève des différens à ce sujet. C’est pourquoi j'ai fait venir Kamalashila, qui est habile dans l'intelligence des écritures. Comme deux chefs de doctrme ne peuvent subsister Jun à côté de l'autre dans une même religion, avec des opinions différentes et des manières de voir opposées, et comme ül faut qué la volonté du Bouddha suprême soit prise du même point de vue et entendue dans un sens unique, je vous ai invités à cet entretien, espérant bien que cette discussion, qui aura . lieu en ma présence, sera sans orgueil et sans amertume, et que le vaincu cédera la place au vainqueur. » Le Ho-chang s'assit ensuite à. sa droite, et Kamalashïäla à sa gauche; puis la dispute commença. Le Hochang fut vaincu , avoua sa défaite et s'en retourna en

(48 ) Chine. Parvenu sur les frontières, il renvoya dans Ie Tibet une de ses bottes avec ces mots : « Comme il y » a dans ce pays quelques partisans de mes opinions, » faut qu'il y reste quelque chose de moi. »Il est assez probable que l'envoi d'une marque de souvenir si singulièrement choisie, avait, dans Fidée du religieux, un autre sens que es que lui prête obligeamment l'auteur: mais enfin tel. est Ie récit du Bœdhimer; et -en le rapprochant des renseignemens conservés par le P. Horace, il est aisé de reconnaître qu'au neuvième siècle la croyance dominante au Tibet était la doctrine populaire ou. extérieure appelée Dote (1); que des Samanéens chinois y voulurent introduire Ia doctrine ésotérique nommée Gyou-te (2); que cette tentative n'eut pas de succès, et que les religieux du Tibet, goûtant peu sans doute les hautes abstractions de Ia métaphysique samanéenne et les sens symboliques qu'on veut trouver dans les fables, demeurèrent attachés à ce polythéisme extravagant qui prend les traditions mythologiques au pied de Ia lettre, et, par cela même, convient mieux à un peuple grossier. comme les Tibétains. Cela confirme l'opinion des bouddhistes chinois qui prétendentquele Ta-tching(Mahä-yâna) est inconnu dans les contrées du nord, et qui sont toujours allés l'étudier dans {Inde ou à Ceylan (3). L'événement dont parlent les historiens mongols, était donc in-

(1) Aiphab. tibet. p.223.

(2) Id. ibid.

(3) Fo koue ki, passim.

( 49 ) téressant à étudier, parce qu'il jette du jour sur un point curieux de l’histoire du samanéisme, sur sa division en sectes, et l'origine des différences qui existent entre le bouddhisme de la Chine et Ie lamisme du Tibet.

Enfin je terminerai ces observations par une dernière remarque, qui aurait pu étre présentée plutôt, mais qui vient naturellement à l'occasion du règne de Thisrong. L'habitude était prise dès Tong-temps de considérer les religieux arrivés des pays étrangers, les savans théologiens et les princes eux-mêmes, comme de nouvelles incarnations des saints personnages de l'antiquité, ou des dieux. La même manière de voir dut s'appliquer aux dignitaires ecclésiastiques établis dans le neuvième siècle ; et quand, au treizième, les lamas suprêmes vinrent à réunir, au moins par intervailes, les deux puissances dans leur personne, on ne fit, en les prenant pour des dieux incarnés, que suivre une direction d'idées à laquelle l'esprit des peuples était depuis long-temps accoutumé. Il semble que tous ces faits jetteront, par la suite, beaucoup de jour dans les discussions qui pourront avoir pour objet l'origine et l'esprit des institutions lamaïques.

On ne dit rien du successeur immédiat de Thisrong, ni du fils de ce successeur, si,ce n’est qu'il mourut en 877 et qu'il avait été contemporain du roi des Indes Dharmabala, et de l'empereur chinois Yi-tsoung, de la dynastie des Thang.

Le Bœdhimer, cité dans les notes, nomme un prince de plus dans le même intervalle de temps. On trouve ensuite, dans les deux historiens, Thi-tsong-te, né en

866, et qui, monté sur le trône en 878, fit en 882 une guerre acharnée aux Chinois, et tua même, selon es Tibétains, l'empereur Tcho-tsong des Thang. Mais les annales chinoises ne parlent pas de cette guerre. L'empereur Hi-tsoung, qui régnait en 882, mourut dans son liten 888 ; et son successeur Tchaotsoung, dont sans doute Tauteur mongol a voulu parler, ne commença qu'en 889 un règne qui dura seize ans. Cette remarque est utile pour apprécier l'exactitude chronologique des écrivains tartares. Quoi qu'il en soit, Thi-tsong-te obtint une grande puissance; il a reçu en conséquence Île titre de dernier Tchakravarti, et on le regarde comme une incarnation de Vadjrapäni. Parmi les noms qu'on lui donne, est celui de Ralpa-yan, que le P. Horace écrit Relvatchen (1). Ce prince mourut en 901; il y avait alors, selon 1a remarque de Sanang, 495 ans que la religion bouddhique avait été pour la première fois introduite dans le Tibet. Avec lui périt la puissance et la gloire des monarques tibétains, comme s'éteint une lampe dont Thuïle est épuisée. Cest un auteur mongoi qui emploie cette comparaison. |

Le frère du précédent lui succéda sous le nom de Dharma. On est d'accord sur ce prince : seulement les mémoires du P. Horace le font régner une première fois avant Relvatchen, et reprendre après lui de nouveau possession du trône. On Île considère comme une incarnation du fabuleux éléphant des premiers temps CROSS GRAEEEE DAS: PAPE PTE TE Men TO

(1) Aiphab. tibei. page 307.

(51) Aradjavarta, ou, suivant d'autres, du démon Sckimnous; et comme punition de ses anciens blasphèmes, il fut 24 ans attaché à Ia religion noire, ou, comme on le lit dans le sertie à la relie: et aux usages des contrées noires. M. Schmidt ne donne sur ce mot aucune explication ; mais il a pensé aïlleurs, avec beaucoup de vraisemblance, qu'il s'agissait de Ia religion des Abbassides, qui commencèrent en effet vers cette époque à faire des incursions dans le Tibet (1). Je ne puis néanmoins m'empécher de remarquer que la distinction de loi blanche et de loi notre existe dans le bouddhisme même. La loi blanche, c'est Ja loi de pureté ; la loi noire est celle des enfers. Les hommes et les dieux doivent suivre Ia loi blanche. Un livre intitulé Kouang ming wen kiu dit : 11 faut honorer la loi blanche et rejeter la loi noire. Éprouver une louable confusion, s'abstenir du mal, cultiver la vertu, se garantir du péché, c'est une disposition que donne a loi blanche et dont on distingue deux modifications (2), &c. On voit qu'il n'est pas besoin de «recourir à Fislamisme pour expliquer Je 4 Age ou la religion noire de Dharma.

Quoi qu'il en soit, ce qui paraît certain, c'est que Dharma persécuta les bouddhistes : les choses en vinrent au point que le nom même des {rois objets de toute confiance ( la triade suprême ) était inconnu

(1) Forschungen, u. s. v., page 85.

(2) Hoa yan king souï sou yan yt ichhao, cité dans le San tsang fa sou , livre vri, page ?

(52) et que les quatre classes du clergé n'existaient plus. Mais le plus illustre des ancêtres du roi, Srong-dsan gambo, reparut vêtu d'habits noirs, monté sur un cheval dont Ia couleur blanche avait disparu sous une teinte noire, et frappa le coupable Dharma d’une flèche dans le cœur. Son successeur monta sur le trône en 925 et régna 53 ans sans religion. Le fils de ce dernier régna 18 ans, de 977 à 995; et comme il était attaché à a loi intérieure, il entreprit de rétablir le culte, et fit bâtir huit nouveaux temples. I eut deux fis dont les enfans se partagèrent le Tibet. Qn ne nomme plus de leurs descendans que quelques-uns de ceux qui ont rendu des services à la religion bouddhique, en construisant des temples, en faisant venir des savans de TInde, ou en favorisant les travaux de traduction qui devaient répandre de plus en plus au Tibet la connaissance des dogmes samanéens. L'un des derniers événemens de ce genre dont Sanang fasse mention, est la construction du temple de Toling en 1014,-et le voyage de Lodsäva Saïn Erdeni et de vingt-une autres personnes dans l’'Hindoustan , d'où ïls ramenèrent plusieurs pandits, etrapportèrent les quatre Tantras du Dharani invisible, avec d'autres écrits qui furent traduits en tibétain. En 1054, on traduisit pareïllement quelques livres qui n'étaient pas encore connus au Tibet. C’est le dernier fait de l’histoire tibétaine que rapporte Sanang, et le Bædhimer n'ajoute rien de postérieur à cette date. M. Schmidt assure qu'il a trouvé cités d'autres traités qui paraissent historiques, comme /a grande histoire de Lhasa, les cent

mille ordonnances des rois du Tibet, les chroniques des monarques du Tibet ainsi que des petits princes de ces contrées, composces par de savans et sages écrivains, et quelques autres. Mais comme on ne possède rien de ces ouvrages, nous devons, avec Sanang, passer du Tibet dans Ia Mongolie, et voir comment les traditions bouddhiques ont servi à suppléer aux traditions nationales relativement aux antiquités de Ia Tartarie.

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