SUR LE TREIZIEME CHANT
DE L'ILIADE
[v. 5.] Des vaillants Mjsiens , des illustres Hippemolgues, qui se nourrissent de lait, et des Abiens, les plus justes des hommes.
Les interprètes diflerent sur le sens de ces mots : iiTin){ioX'fûv et À6îttv ; les uns veulent n'y voir que des épithètes , les autres de véritables noms de peuples. J'ai suivi dans ma traduction la leçon adoptée par Wolf , qui en a fait des noms de peuples, en les écrivant avec l'initiale majuscule. Strabon regarde ces mots tantôt comme des noms propres , et tantôt comme de simples épithètes (i). M. Knight supprime ces deux vers , et dit qu'ils tiennent aux idées de Pythagore , fort postérieures aux temps homériques ; il observe aussi que ce mot '^\axTo<f<xr<[<ai n'est point d'Homère , qui aurait dit : ^flcXa iRviiv, et non ça'^itv , ^ire le lait, et non le manger (a).
[v. 23.] Il place sous le joug ses vigoureux coursiers à Tongle d*airain et à la crinière d or.
Je vais rapporter ici la brillante traduction que Boileau a faite de cepaaaage :
Il attdle son char, et, mcotant fièrement, Lui fiut fendre les flots de. l'humide élément;
(i) Stnb., lîb. Yn, p. 3oo, et lib. XII, p. 553. Ce qui prouve comhieo les ancieDs avaient des opinioDs peu certaines ii ce siyet. (a) Koight, not. in Iliad. v', 5 et 6.
u OBSERVATIONS
Dès qu*OD le Toit marcher sur ces liquides plaine9, D'aise on enleod sauler les pesantes baleines. L*eau frémit sous le dieu qui lui donne la loi , Et semble avec plaisir reconnoitre son roi. Cependant le char vole (x).
Voici les réflexions judicietises de RoUiti au sujet de cette imitation : « Ces vers certainement sont admirables ; cependant il faut « avouer qu'ils sont beaucoup au-dessous du grec pour le nombre m et rharmonie, dont notre langue n'est pas aussi susceptible que « la grecque et la latine , parce qu'elle n'a point , comme ces deux « langues , la distinction des brèves et des longues qui forment « des pieds et varient agréablement la cadence. Malgré ce défaut « de la langue» le poète français a bien su dans ce vers :
« D'aûê on entend sauter les pétantes baleines ,
• faire sentir l'agilité du saut et la pesanteur du poisson roons- « trueux : deux choses tout-à-fait contraires , heureusement ex- « primées par le son des mots et par la cadence du vers , qui s'é- « lève avec légèreté et s'abaisse pesamment (a). »
Les observations de Rollin ne portent que sur le mécanisme de la versification ; qu'on me permette d'en ajouter ici quelques-unes qui tiennent à Tcssence même de la poésie.
l/cs détails relatifs aux chevaux, l'armure d*or dont se revêt Neptune, le fouet qu'il saisit, tout cela est supprimé par Boileau , qui se contente de dire : il attelle son char; puis il ajoute : et montant fièrement. L'idée de fierté n'est point dans Homère, qui dît avec son naturel accoutumé : et il monta sur son char. Ainsi Boîleau est bref pour des détails matériels qu'Homère décrit longuement , mais il ajoute des vues de l'esprit qui ne sont pas dans Homère.
Je continue la traduction de Boileau :
Lui fait feudre les flots de l*humide élément.
Le mot éiément tient à des idées tout-à-fait inconnues du temps d'Homère :
Dès qu'oA lé 'vmt marcher sur les liquides plaines ,
Daise on entend, etc.
On le voit, on entend, sont des tournures qui ralentissent la phrase,
(i) Trad. de Longtn, ch. vit.
(a) Traité des Étndes, t.I, p. 434 et suiv,, éd. I^tronne.
et qu*Homère n*a pas employées. Dans le grec oe soni kt qui rteowudtsent leur roi; dans la traduction c'est Tean
Qui semble avec plaisir reconnaitre son roi:
qui lemèle affaiblit Tidée :
L'ean firémit aous le diea qui lui donne la loi.
La fin de ce vers présente une périphrase qui n'est pas dans Toriginal. Voici la note qu'a faite Boileauà l'occasion de ce même vers : ■ Il y a dans le grec que l'eau , «v voyant Neptune , se ridoit et semhloit m sourire de Joie. Mais cela seroit trop fort en notre langue.» Personne n'admettra la version que propose ici Boileau. On lit dans le grec :
■piôoouvT) ^t dstXaffoa ^uçaro mot à mot : la mer s'ouvre avec joie.
Âitçaro ne peut, dans aucun cas, être rendu par se ridait {i). Madame Dacier a traduit : de joie la mer s'ouvre devant lui , ce qui est très-fidèle, et ne présente pas une image plus forte que celle employée par Boileau.
Si je me suis si fort appesanti sur cette traduction, c'est que j'ai voulu montrer par l'exemple d'un de nos plus grands poètes , et de notre plus habile versificateur , combien il était impossible de traduire Homère en vers français. Le génie de notre poésie et le génie de la poésie homérique sont tout-à-fait opposés. Encore, il n'est ici question que de quelques vers et d'un morceau tout descriptif, ce qui rend la tâche plus aisée , parce qu'alors les différences de mœurs sont moins sensibles. On peut faire de très-beaux vers; ceux de Boileau sont admirables , comme l'a très-bien ditRollin; il est fort probable qu'on ne fera jamais mieux; mais ce n'est point la pensée d'Homère. Certainement je ne fais aucune comparaison entre ma faible prose et les beaux vers de Boileau; cependant je ne mets pas en doute que ma traduction ne donne une idée plus juste du poète que celle de Boileau.
[y. i3o — I.] La lance se croise avec la lance; le pavois soutient le pavois, le bouclier se joint au bouclier, le casque au casque , le guerrier au guerrier.
Je regrette d'avoir employé ici le mot paivois , parce que cette
(t) Toy. le Trésor de la langue grecque d*Henri Estienne au mot
expression appartient aux temps chevaleresques bien plus qu'aux temps héroïques. Mais notre langue a si peu d'équivalents, qu'il faut bien se servir des seuls mots qu'elle donne. Les termes aéxoç et àrnnç ont pour nous la même signification de bouclier; mais sans doute que du temps d'Homère ils exprimaient deux armures différentes. Selon le grand étymologiste ce mot ooxoc étai^ dérivé des Saces^ peuples de Thrace, qui furent les premiers inventeurs de cette espèce de Boucliers (i).
Virgile a exprimé la même idée en un seul vers :
CoDcumiut : hcret pede pes, deosusque vïro vir (a).
La description d'Homère est plus abondante et plus riche. Stace a traduit le poète grec plus littéralement :
Jam dipeiis cHpeis , umbone repellitur umbo ; Buse mioax ensis, pede pas, et cuspide cuspis (3).
Homère et Virgile terminent leur tableau par la peinture des hommes qui combattent corps à corps; c'est en effet le trait qui doit ressortir davantage; Stace n'en dit rien. Toujours on aperçoit la différence qui existe entre un poète créateur , même en imitant et celui dont les imitations ne sont que des copies. M. Boissonade me fournit une imitation très - heureuse de ce passage par Voltaire :
Pied contre pied , aigrette contre aigrette , Main contre main , oeil contre œil , corps k corps , En jurant Diea, l'un sur l'autre se jette (4).
Tyrtée , imitant Homère , a dit aussi :
À^ft TIC 'TT^ ^^ aÙTOOX^^ov i'^tï (lAXpÛ
ft (tf ti oÙTOtCttv , J^tGv âv^p* iXeTM - Kal lïo^a iràp iro^i 6stc » KAt iw' dont^oc àmri^ jpsiaac
Êv ^ï X09OV TS XoÇtt , Xftl xuYinv XUV^y
Kal çlpvov çîpvM y irtiraiXD(iivoc av^pi lULjJofkù (5),
que M. Firmin Didot a traduit ainsi avec autant de fidélité que d'énergie :
(i) EtymoL jnagn. ad voc. oobtoç.
(1) JEn. X, 36 1.
(3) Theb. VIII, 398.
(4) Ces ven, tirés de la Pucelle à la fin du chant XV*, sont cités dans les petites notes sor TOiade de Téd. de M. Boissonade.
(5) Ao|Aap', V, a9,seqq.
Le brave aux eonemis court, frappe, et, de plus près,
Luttaot pied contre pied, oppose, plein d*audaoe,
A la cuirasse, au fer, au casque, au bouclier.
Le bouclier, le fer, le casque, la cuirasse.
Corps à corps, œil contre œil , cimier contre cimier.
Ce n'est pas la. seule imitation de Tyrtée; les vers i3 et 37 de la première Messénique sont visiblement pris du XXH* chant de VlUatU^ vers 71 et 74.
[y. 137.] Semblable à la pierre arrondie détachée du rocher, etc.
Cette belle comparaison a été imitée par une foule d*auteurs (i). Dans le nombre , je eboisirai l'imitation de Virgile , parce qu'il résulte toujours quelques utiles réflexions du parallèle de ces deux grands poètes:
Ac veluti, montis saxum de vertice prsceps Cùm mit , avulsum vento , seo turbidus imber Proluit , aat aonis solvit sublapsa vetustas : J'ertur in abruptum magno mons improbus actu , Exultatque solo ; sylvas , armenta, virosque Involtens secum (a).
Virgile a pris les couleurs de cette peinture dans son imagination , Homère prend toujours les siennes dans la nature elle-même. Homère décrit une pierre qui se détache de la montagne, Virgile décrit la chute d'une montagne tout entière. Homère peint l'action elle-même , les bonds de la pierre , sa rapidité qui s'accroît en courant ; Virgile peint les effets du ravage qu'elle produit , les forêts, les troupeaux et les bergers entraînés avec elle. Dans Homère le rocher est détaché par l'abondance des pluies ; dans Virgile il est arraché par la violence du vent ; ou bien, c'est iine grande pluie qui a détrempé le sol ; ou bien, c'est la vétusté qui, par le cours des années, a détaché cette masse. Toujours le poète latin substitue les vues de l'esprit a la peinture des objets. Le poète des anciens
(i) Hes. scut. H«rc 374 seqq. et 437; Sut. Thebaid., 1. VU, p. 744 seqq. ; Qointi CaJab. paralipom., L II, 378 seqq.; Gierosal. libérât, di Tasse, 1. XVIII, su. 81, etc.
(a) Xjk, xn, 684.
temps, au contraire , se contente de peindre avec vérité et énergie les objets dont il est fra^iié.
Le Tasse, que j'ai dté comme Tun des imitateurs, est bien plus près de Virgile que d'Homère : « Tel un vaste rocher qu'ar- « rachent les efforts du temps , ou le courroux des aquilons, traîne « après lui de vastes débris, et, dans sa ruine, emporte les arbres, « les cabanes et les troupeaux (i). > De même que Virgile, il arrête la pensée non sur l'action de la pierre , mais sur les maux qu'elle produit :
Quai aaiio lalor, ch*o la veochiezia HoWe da un monte, o svelle ira de* veoli ; Ruinoso dirupa , e porta e speiza Le selve , e colle case anoo gli armeoti.
[v. ao4 — 5.] ... Et la lance en tournoyant à travers les armées : elle tombe dans la poussière, aux pieds d*Hector.
Heyne suppose que ces deux vers sont de l'invention d'un rhapsode ; il n'y voit d'autre motif que de pécher contre la mesure dans le système du digamma (a) , et il pense qu'ils peuvent avoir été imités de deux autres vers du onzième chant, dont voici la ti*aduction : « Armé de son glaive , il lui coupe les mains , lui •• tranche la tête , et , comme un mortier de pierre , il rejette au •« loin le tronc, qui roule au milieu des combattants (3). »
M. Knight, quoique partisan déclaré du digamma, admet ces deux vers dans son édition , et n'adopte point les corrections proposées, l'une par Bentley, l'autre par Heyne (4)*
[y. 210]. Il ( Neptune) est rencontré par le Taillant Ido-
ménée.
M. Knight retranche ici tout l'épisode relatif à Idoménée et à Mérion; ce qui comprend laS v. Voici comment il justifie une si
(i) Trad. de M. Lebmn, t. II, p. 247. — i8o3. (a) Heyne Obss. in Iliad. XIII, ao4. Voy. aussi les Obis, sur le vers 17s da XVI* chaot de Tlliadc, relatives au digamma. ()) Uiad. X', 146, 147.
(4) Hoyne, Obsa. I. c.
importante suppression. Il trouve que cette digression est inutile, vaine et prolixe jusqu*à satiété; il y découvre plusieurs choses qui n*appartiennent point à la manière homérique , et dit qu'en supprimant ces vers, la suite du discours est bien mieux liée. Ainsi il pense que l'article tûv du vers 333 ne se rapporte pas à ot, c'est-à-dire aux Trojre/uÇy, 336), mais au vers aog, où il est fait mention des Grecs et des Troyens. De sorte qu'il faut ainsi lier la narration :
339 TÛy 9* cjaÀv içato vtîxoç itn irpûi&v^vt viivaiv. Ce qui peut se traduire de cette manière : « Neptune , en excitant « les Grecs, prépare la ruine des Troyens; entre eux s'engage un « combat terrible devant les navires. > II remarque aussi que dans ce passage xal est long, quoique placé devant une voyelle (v. a6o) (i). Il aurait pu ajouter qu'au vers ^yS , la première de (Xoç est brève contre l'usage, M. Knight le remarque ailleurs (a). Ces raisons, quoique fondées , sont-elles suffisantes pour faire un retranchement aussi considérable ? et si l'Insertion de ce passage a eu lieu lors de la première transcription d'Homère sous Pisistrate, cela peut -il s'appeler une interpolation ? £n supposant donc que les observations de M. Knight soient justes , que peut-on en conclure? c'est que loi'squ'on rassembla pour la première fois les poésies homériques , on réunit de toutes parts ce qui convenait au sujet , et qu'on l'ajusta ensuite du mieux qu'il fut possible; car il n'y a pas moyen d'imaginer qu'on soit venu de propos délibéré interpoler laa vers dans un ensemble bien lié, seulement pour en détruire l'ordre et la régularité. II ne faut pas confondre ce passage avec ceux que faisaient les dietsquevastes , pour lier ensemble des parties qui leur semblaient manquer de suite (3).
[y. 21 8.] ...Commandait aux Etoliens, et que son
peuple honorait comme un dieu.
Après ce vers Barnès, sur l'autorité d'un manuscrit de Cambridge , ajoute celui-ci :
(i) Knight, net. in Iliad. v', aio-33a.
(a) Voyez le« observations sur le vers 87 do XX" chant de l'Odyssée.
(3) Voyez les observations sur le vers 3 95 da troisième chant de l'Il.
« En tout semblable à ce héros, le puissant Neptune lui dit (i). » L'addition de ce vers est tout-à-fait inutile , puisque la pensée qu'il exprime se trouve déjà au v. 9i5 :
Cette leçon y qui est aussi celle d'un manuscrit de Vienne (a)» n'a été adoptée que par Barnès seulement , qui du reste ne compte pas ce vers dans Tordre des numéros.
[▼. 2i54-^5.] Chef prudent des Cretois, lui répondit Mérion.
Mot à mot : « Le prudent Mérion lui répondit : Idoménée , con- * seîllerdes Cretois à la cuirasse d'airain.* Le second vers (a 5 5) a été placé entre deux parenthèses par Wolf , parce qu'il ne se trouve point dans l'édition de Venise. En adoptant cette suppression , il faut traduire : > Le prudent Mérion lui répondit : s'il te reste une m pique dans ta tente , je viens la prendre. »
[▼. 2i8o.] Il ne peut conserver une assiette tranquille.
J'avais traduit d'abord : > son esprit, tourmenté par la crainte, « l'agite sans cesse. • Je crois que la phrase ci-dessus rend mieux la pensée. Irp^pAc peint l'immobilité; c'est toujours en ce sens qu'il est employé dans Homère. Quand Ulysse ordonne à Thersite de s'asseoir sans bouger , le poète se sert de cette expression (3). Il s'en sert encore pour dire que Borée ne soufQe plus (4) ; et aussi pour exprimer qu'Apollon tenait l'égide immobile (S), Dans la suite , ce mot àrpîpkac a signifié : courageux, exempt de crainte^ de tremblé' ment (6) ; mais il n'a point cette acception dans Homère.
(f) Net. Barn. in lUad. V, a 19.
(a) Yoy. l'édition d'Alter. Illad. p. 3ii etp. 491» v^r* lect.
(3) Àrpifiiac ho, niad. 6', aoo.
(4) Àrp^ptoc , 5çp' tii^at ^iyoç Bopjao (Uiad. t', 5a 4), «qoand la force « de Borée dort tranquille. **
(5) . . . . oLv^i^CL X*?^'' ^X* ^Tp^pts O0Î60C ÀitoXXmv. (Ilîad. 0', 3 18.) •« Phébus Apollon tient en ses mains l'égide immobile,^
(6) Cf. Etym. magn. ad v. àr^i^OLç — qu'il rend par yjfà^U Tpo{icu , « cxampt de crainte. •
[y. 288 — 91.] Et si, dans la bataille, tu recevais une blessure, le trait ne te frapperait ni derrière le cou ni dans le dos ; tu le recevrais dans la poitrine ou dans le cœur, au milieu des plus vaillants.
Mot à mot : > tu le recevrais dans la poitrine on dans Uventre^ en comiiattant aux premiers rangs. » Un des principaux caractères du génie d*Homère est d*exprimer les actions dans toute leur naïveté : il peint les objets physiques tels qu'ils sont. Virgile s'attache plus à la pensée morale, au résultat de l'action (i). Ainsi Énée, en parlant de Pallas , au lieu de dire : > Évandre , tu ne verras point ■ ton fils frappé dans le dos, mais au milieu du ventre, » s'exprime avec une délicatesse qui se rapproche davantage de nos idées : « Évandre , tu ne verras point ton fils couvert de honteuses blessures. »
At non , Evandre , pudendis
Vulneribos pulsum adspicies (a).
Le scholiaste de Venise remarque ici qu'Homère fait une distinction entre le yethe PoiXiTv et le verbe Ti^ai (3). Le premier suppose toujours l'action de lancer: ainsi, au passif, c'est être (îrappé de loin par une flèche.
[v. 339.] Ce combat homicide se hérisse de longues lances.
Combat est ici pour champ de bataille. Ces sortes de métaphores sont peu familières à notre poète , qui d'ordinaire rend sa pensée de la manière la moins détournée. Au quatrième chant de VlUade on trouve : Us phalanges hérissées de dards et de houcUers (4). Cette image est plus dans le goût homérique. Eustathe a remarqué le verbe çpîooctv, appliqué à fioxv) , et dit que si le poète n'avait pas expliqué sa pensée par le .mot ^x^tivietv, on pourrait lui reprocher quelque
(i) Si je reviens anssi scavent sar cette pensée, c'est pour prouver qne mon observation De tient pas à quelques citations isolées, mais qnVUe e^lique le caractère essentiel des denx poésies.
(a) iSn. XI, BS.
(3) Sch. Ven. v', 288.
(4) Ilisd. è\ 28 T.
lo OBSERVATIONS
obecarité (i). Démétrias de Phalèra loue au contraire cette tournure , et lui trouve plus d'énergie qu'au mot propre (i). Virgile a dit :
tum late ferreus bastia
Uorret ager (3).
Le poète latin substitue ager à (mxd. C'est lui qui cette fois emploie l'expression directe. Ces exemples son% rares.
[y. 365 — 6.] Ce guerrier désirait obtenir la belle Cassandre, fille de Priam, sans offrir les présents accoutumés.
J'ai déjà expliqué ce qu'il fallait entendre par le mot àvat^vov (4). Cest cette même Cassandre , si célèbre par le don de prophétie qu'elle reçut d'Apollon , sans avoir celui de persuader :
Tune etiam fatis aperit Caisandra futuris Ofb, dei jus$u dod unquam crédita Teucris (5).
Servius , à l'occasion de ce passage , raconte qu'Apollon , désirant s'unir à Cassandre , celle-ci lui promit de se rendre à ses désirs, à condition qu'elle connaîtrait l'avenir; maïs quand Apollon lui eut accordé ce qu'elle désirait, elle refusa de tenir sa promesse. Alors Apollon lui ayant demandé, pour toute faveur, un baiser qu'elle lui accorda, celui-ci lui cracha dans la bouche, et, par ce moyen , il ota toute créance aux paroles de Cassandre (6).
Apollodore rapporte quelque chose de semblable à l'occasion du devin Polyides (7). Toutes ces fables sont postérieures à Homère; il parle plusieurs fois de Cassandre, mais nulle part il ne fait mention du don de prophétie qui lui était attribué et de l'incrédulité qu'elle faisait naître. Cette tradition a surtout été accréditée par les vers de Virgile cités ci-dessus.
Lycophron donne à Cassandi^ le nom èiAlexandra; il en a fait
(1) Enit, p. 935 ad cale, et 936 x — 5. (a) Htpt Èp(invtia(, ic€'.
(3) ^n. XI, 601.
(4) Voyez les Obss. sur le vers 146 do neuvième chaot de Tlliade.
(5) iEn. II, 346.
(6) Vid. Serv. not. ad ^neid. Il, a47*ii^ Virgilio Barmanni.
(7) Apollod., bib. III, c. 3, % 3.
SUR LE CHANT XIII. ii
k sujet d'un poème singulier (i) , et comme son héroïne aviit été ccmdamnée à ne pas être crue, lui s*est condamné a ne pas être compris. Pour connaître tous les détails que les divers auteurs nous ont laissés sur Cassandre, on peut consulter Bachet de Merinac (a), et Bayle à l'article Cassandre.
[v. 387 — 8.] Mais ce guerrier le prévient, lé frappe de sa lance au-dessous du menton, et Tairain s'enfonce dans la gorge.
Voici la même pensée rendue par Virgile :
hssit enim sub gutture vulnns, et udc
Vocis iter tenuemque inclusit ssogoine TÎtsiii (3).
Heyne , en cet endroit de TËnéide , dît avec raison : Firgittus omatu prœceUat Homerum (4). Le mot vulnus est là pour sagitta^ comme le mot {A>flcx^ était substitué à çoXa-p^i; au vers 389 de ce chant (5) ; mais cette tournure n'est pas étonnante dans Virgile.
[y. 432—3.] Aussi fut-elle unie ( Hippodamie ) à un héros illustre ( Alcathoùs) dans la superbe Troie.
Eustathe dit qu'après le vers 433, on lisait dans quelques manuscrits les trois suivants qui n'ont été conservés dans aucune de nos éditions.
«pW Âymvopi^oc Tpo^ifiiv %aX navOoou ulfltc , nptapiî^fl^ 6*, ot Tpoal fitr^irpsirov iinro^o^AOïoiv* l<AC Ift* i^âw tlxtv, JçtXXt ^t xbàpicv dEvOo{ (6).
* Avant que fussent élevés les fils d'Anténor , de Panthoûs et de « Priam, eux qui l'emportaient sur tous les Troyens; et lorsqu'il « était encore [Alcathoùs] dans sa première jeunesse, dans la fleur « de l'adolescence. » Madame Dacier est la seule qui suppose que
(i) Toy. dans Is Biographie universelle FexceUent article de M. Boissonade snr Lycophron.
(a) T. I, p, 43o et sniv. 17 16.
(3) Xn, TH, 533.
(4) ^Id. Heyn. not. ad h. 1.
(5) Voyex les Observ. sur ce vers.
(6) Eusr.y p. 940, 1. 60.
la OBSERVATIONS
ces vers soient d'Homère ; en conséquence elle leur a donné place dans sa traduction. Voici comment elle rend ce passage en y comprenant la citation ci-dessus :
• Tant de rares qualités Tavoîent fait rechercher [Hippodamie] « par le prince le plus brave et le mieux fait [ Alcanthoûs ] qui « fût à Troie, pendant que la fleur de Tâge relevoit sa beauté par « tous les agréments de la jeunesse , et augmentoit sa vigueur , et « avant que les fib d'Anténor, ceux de Panthoûs , et les enfants « de Priam parussent dans le monde, car tous ces jeunes princes, «surtout les derniers, brîUoient par -dessus toute la jeunesse • Troycnne (i). •
Il est aisé de voir combien notre illustre savante se platt à paraphraser les pensées d'Homère; mais ce qui frappe davantage, c'est ce ton moderne , ces habitudes de nos jours appliquées à décrire les mœurs héroïques ; en lisant que tant de rares qualités fai' saient rechercher Hippodamie par le prince le plus beau et le mietixfait qui fut à Troie. — Que les fils «TAntinor et de Panthoûs n'avaient pcLs encore paru dans le monde, on croirait qu'il est question d'une aventure galante de la cour de Louis XIII, sous des noms empruntés.
Bamès , non content des trois vers ci-dessus , en ajoute encore fin de sa façon qui doit se placer entre le dernier et l'avant- dernier des trois rapportés par Eustathe. Le voici :
« et même Énée semblable aux immortels. » On ne conçoit guère pourquoi Bamès a intercalé ce vers ; mais comme il supposait que les anciens avaient ajouté les trois autres, il a voulu faire aussi son interpolation : Fateor nabis insertum illum versum , dit-il , ut reli- ^uos a veterièus insertos puto (3).
[v. 463 — 40 Énée , sage conseiller des Troyens, hâtetoi de secourir ton beau-frère.
Quoique la plupart des traductions latines rendent '^ouXu^opt par princepsyje crois que sa^e conseiller exprime mieux l'idée de ce mot, qui signiGe porte conseil.
J'ai rendu ^a(Al6pô> à^urti^iyan par secourir ton heau^frère , parce que
(t) L*Iliade d*Hoiii., trad. par madame Daeier, t. II, p. aSi. — 177 1< (a) Baracs., net. ad Iliad. v', 433.
SUR LE CHANT XIII. i3
foj^^lç , qui signifie proprement gendre, se dit aussi du beau-frère et même de tous ceux avec qui Ton avait contracté alliance par des mariages (i). Cependant il est possible qu'ici '^apt'êpâ soit pris d*une manière générale, et que DéFphobe dise à Énée: Vien4 secourir le gendre, comme nous dirions en français, le fils de la maison. Ce qui me ferait pencher pour cette assertion , c'est que deux vers plus bas, Déîphobe répète encore : «Lui qui jadis, étant gendre > dans le palais, prit soin de toi enfant. »
[y. 521.] Mars y divinité terrible et bruyante...
M. Knight supprime ce vers et les quatre suivants ; il pense qu'ils ont été ajoutés par un rhapsode, parce qu'au chant quinzième, Junon apprend en effet à Mars que son fils a péri dans ce combat (a). Cette raison n'est pas suffisante ; cependant j'avoue que ces vers portent assez le caractère de l'interpolation. Le goût seul peut en décider.
[v. 622 — 23.] Il n'est point d'afiront ni d outrage que vous ne m'ayez réservés , dogues funestes.
M. Knight finit au vers 6aa le discours de Ménélas; il regarde les vers suivants mal liés ace qui précède, et produits par le désir qu'avaient les rhapsodes d'ajouter à la pensée première du poète. Il blâme l'expression de xaxai xuvt; du vers 6a3 , comme indigne de la gravité épique. Peut-être cette observation n'est-elle pas parfaitement juste (3). Il blâme aussi, mais avec plus de raison, ces expressions singulières , tout amène la satiété , le sommeil, Vamour, etc. , V. 636 et suiv. , qui paraissent plutôt tenir au style de la comédie. Du moins Aristophane a-t-il heureusement parodié ce passage (4). Toutefois ces raisons ne suffisent pas pour autoriser une suppression si considérable (5).
(x) Yoy. les obaerv. sot le vers 474 du cinquième chant de Tlliade. (a) Cf. niad. o\ 110.
(3) T07. les Obfls. sur levers 4^0 da Ylir cbant de l'Iliade.
(4) Cf. Plat.f V. 189 ieqq.
(5) Kjûght, net. in Ilîad. h\ 6a 3-3 g.
i4 OBSERVATIONS
[v. 6a6.] Celle que j épousai vierge.
Le grec porte x^upi^niv aDloxcv, nous avons déjà vu que c'était là le véritable sens de cette expression (i); Eustathe (3) et le scholiaste de Venise (3) remarquent avec raison que ce passage prouve qu*Honière ne connaissait pas l'enlèvement d'Hélène par Thésée (4).
[v. 658 — g.] Son père marchait avec eux en répandant des larmes. Hélas ! la mort de son fils restera sans vengeance.
Son pèrgf c'est-à-dire le père tTHarpaKon , Pylémène. Or ce Pylémène a été tué au cinquième chant, comme je l'ai déjà rcmar* que (5). On s'est fort tourmenté pour expliquer cette singulière inadvertance. Ainsi quelques-uns voulaient qu'on écrivit le premier vers ci-dessus (658) avec une négation.
• Son père ne marchait pas avec eux en répandant des larmes. » M. Wolf s'élève avec raison contre cette correction ; en efTet, il est assez ridicule de dire que Pylémène n'assistait pas au convoi de son fils , puisque chacun sait que Pylémène est mort. Cependant cette leçon platt à Bamès; et, pour la faire passer, il ajoute ce vers de sa façon :
Tov itpoTepGv -yap ftctçfvs pow à^aOôç Miv^ao; (6) ,
« car le vaillant Ménélas l'avait déjà tué » , ce qui ne rend pas la correction meilleure. Madame Dacier trouve tout simple de dire, avec d'autres critiques, qu'il y avait deux Pylémène (7). Alors il faut ajouter que tous les deux étaient chefs des Paphlagoniens ; mais en ce cas le poète aurait manqué aux premières règles de la
(i) Yoy. les Obas. sur le vers ii3 du premier chant de TUiade. (a) P. 961, 1. 10.
(3) In V. 616.
(4) Yoy. les Obn. sur le vert 148 du troisième chant de riliide.
(5) Voy. les ObM. sur le vers 576 da cinquième chint de Tlliade.
(6) Yid. Bames., net. ad Iliad. V, 658.
(7) Ulliade d^Homère, trad. par •madame Dader , t. Il, p. 567. Cf. Sch. Yen. a', Sao ; v', 658 ; Brev. Sch. Iliad. V, 658, etc.
SUR LE CHANT XIII. i5
vraisemblance en ne lee distinguant pas , et en laissant ainsi régner une très-grande obscurité sur tout ce passage. Cette distinction est très «sensible chaque fois qu*il est question des deux Ajax ; et quand le poète en parle, il ne laisse aucun doute a cet égard. C*est qu'il y avait réellement deux jéjax^ et non deux Pylémènt. Il ne reste donc plus qu'à supprimer les deux vers ci-dessus : > C'est là * du moins la voie la plus courte « comme dit fort bien M. Wolf, « pour finir toute dispute et trancher la difficulté (i). > C'est aussi le parti qu'a pris M. Knight (a) ; mais il aurait du le prendre encore pour les vers où il est question de Schédius, chef des Phocéens, qui , au chant second (3) et au chant dix-septième (4), est fils d*Iphitus, tandis qu'au quinzième chant (5), il est fils de Périmède. Ceux qui trouvent dans V Iliade un ensemble si parfait, un tout si bien lié jusqu'en ses moindres parties, devraient bien résoudre ces difficultés d'une manière satisfaisante.
[v. 663 — 4'] Parmi les Grecs était un homme riche et vaillant, Euchenor, fils du devin Poljide.
Apollodore donne fort en détail toutes les aventures attribuées au devin Polyide (6), et qui, pour la plupart, sont postérieures à Homère ; j'en ai déjà rapporté une plus haut (7). Apollodore le fait contemporain de Minos , grand-père d'idoménée. C'est sans doute pour cela qu'Homère le nomme le vieillard Polyide,
M. Wolf, avec les autres éditeurs, écrit IIoXui^gu , en supposant la pénultîèmelongue,noXuI^ou.Heyne corrige cette faute de quantité
(x) Vicl. Prolegom. in Hom., p. cxxxiv, § 3o, not. 99.
(a) Quelques anciens critiques résolvaient de même cette dillicnlté , cf. Sch. Yen. v', 658. J*ai omi» à dessein d'antres solntions qui sont peu dignes d*étre citées : ainsi quelques-uns veulent qu*on écrive : Kjrlémène^ an Ueu de Pj-Utnène ; d*autres disent qu'il faut entendre par- là Vame de Pylémène qui venait assister an convoi de son fils en versant des larmes, (Cf. Eust., p. 95a et 953.)
(3) niad.6', 517.
(4) Iliad. p', 3o6.
(5) niad. 0', 5r5.
(6) ApoUod., lib. III, c. m, S i et 3.
(7) Observ. sur le v. 365 de ce chant.
i6 OBSERVATIONS
en écrivant noluti^ou, comme au cinquième chant, où il est question aussi d'un autre Polyide ou Polyidos (i); mais il est le seul qui ait adopté cette orthographe. Les anciens critiques faisaient en général peu d'attention aux fautes contre la mesure du vers. Knight avec ses formes archaïques écrit iroXuFtt^ov.
[y. 68i — 2.] A 1 endroit où les vaisseaux d'Ajax et de Protésilas furent traînés sur le rivage de la mer.
On a vu dans les Observations sur le v. SSy du second chant, que Strabon citait ce passage pour prouver que les troupes d'Ajax n'étaient point voisines de celles des Athéniens , et que par conséquent le vers 558 du second chant était une interpolation de Solon en faveur des Athéniens , qui avaient des prétentions sur l'ile de Salamine au détriment des Mégariens (a). Mais Heyne à son tour conteste l'authenticité du passage ci-dessus, et des dix -huit vers suivants , c'est-à-dire tout ce qui a rapport à la nomenclature des différents peuples qui s'opposent aux exploits d'Hector. Il prouve fort bien par le peu de liaison qui règne dans toute cette narration , qu'elle est le fruit de plusieurs interpolations successives (3) ; car chacun voulait que son pays eût figuré avec honneur au siège de Troie. Les nouveaux traducteurs de Strabon dont l'autorité est fort respectable» onè adopté l'opinion de Heyne; voici comment ils s'expriment au sujet de ces vers : « Ce passage du XDI*
• livre de Y Iliade porte lui-même bien des marques d'interpolam tions , quoique les commentateurs anciens ne paraissent pas l'en m avoir soupçonné. Immédiatement après le vers 68o et de suite «jusqu'au vers 701 , le fil de la narration jusqu'alors soutenu est
• absolument coupé. Tous les vers intermédiaires paraissent avoir « été insérés par différents rhapsodes (4). >
[v. 685.] Là se trouvaient aussi les Béotiens et les Ioniens vêtus de longues tuniques.
Ce n'est pas sans raison qu'indépendamment des motifs donnés
(i) nisd. 8', 148.
(a) Yoyes la note citée.
(3)- Heyn. Obss. in Uiad. Xni, 681, t. YI, p. 486.
(4) Geograph. de Suab., trad. da grec en français, t. III, p. 371.
dans les observations précédentes, le v. 685 a été regardé comme interpolé par Clavier; le nom d'Ioniens et leurs longaes tuniques, qui ne devaient point être alors le costume des Grecs, lui ont paru suspects à juste titre (i). En effet, ces Ioniens de la Grèce proprement dite, qui auraient habité au sud de la mer de Gorinthe depuis Hélice jusqu'à Sycione, n'étaient point connus du temps d'Homère, puisque toujours il nomme ce pays ÈgiaUe, et jamais lonie (a) : à moins qu'on ne dise avec Pausanias que ces peuples se nommaient à la fois Égialéetu et lomens (3); mais cette raison est visiblement imaginée pour expliquer le nom fïÉgUtlée donné par Homère à cette prétendue lonie. D'où il faut conclure que toutes les merveilles qu'on raconte sur Ion , fils de Xuthus et de Créûse (4) , lequel aurait vécu plus de cent ans avant la guerre de Troie, sont des fables imaginées après coup , et dont les poètes se sont emparés pour flatter les Athéniens. Il est impossible de coordonner d'une manière raisonnable tout ce que disent les historiens touchant ces Ioniens qui n'ont point eu d'existence politique comme peuple ; qui dès le principe sont confondus avec les Athéniens (5); qui abandonnent Athènes , y reviennent de nouveau (6) , et qui , malgré cette fusion, conservent intégralement leur nom durant plus de deux siècles , c'est-à-dire jusqu'au moment où les colonies partirent pour l'Asie , sans que rien de spécial , rien d'authentique ne se lie à l'histoire de ces peuples: tout cela, il faut en convenir, ne saurait soutenir le plus léger examen. Je pense donc avec M. Clavier que le nom d'Ioniens n'a pris naissance qu'en Asie (7) ; car, toutes les fois que ce nom est pris par les historiens d'une manière générale , ils n'entendent parler que des colonies asiatiques, et jamais des Ioniens de la Péninsule.
S'il est permis de former une conjecture , je dirai que ce nom d'Ioniens n'est point venu d'Ion , fils de Xuthus , mais de l'un des
(x) Hi«t. des premiers temps de la Grèce, t. II, p. 70 et 8aîy.,a'' édit., et la trad. d'Apollodore, t. II, p. 89. (a) Iliad. C, 57$, 855, etc.
(3) lib. vn, c. 1.
(4) Cf. Faut., 1. c.
(5) Id. Id.
(6) Id., et Strab. VIU, 383.
(7) Oovr. cité, p. 75.
i8 OBSERVATIONS
chefs de la ookmie <piî de même se nommait tan, Fw la auite , et quand une fois oe nom d'Ioniens fut bien établi , les Athéniens , peut-être pour se donner les droits de métropole, cherchèrent une autre origine qui se perdit dans la nuit des temps ; et cette origine fut adoptée d'autant plus volontiers qu'elle flattait la vanité nationale. Ce fut alors que, parmi le peuple, s'accrédita cette opinion qu'anciennement un grand homme, nommé lon^ avait été le général, ou le législateur, ou même le roi des Athéniens, qui de lui reçurent le nom ^Ionien» (i) ; d'où l'on concluait évidemment qu'ils étaient les fondateurs delà colonie asiatique. Cette idée une fois admise,. les premiers historiens la consignèrent dans leurs annales; bientôt les poètes s'en emparèrent (a), y mêlèrent de l'incroyable, moyen infaillible de mieux fortifier une croyance; de sorte que les historiens d'un âge inférieur, teb que Strabon , Plutarque, Conon, trouvèrent ces idées si bien établies, qu'ils ne firent que répéter ce que personne ne songeait plus à contester.
Cette conjecture n'est point tout-à-fait dénuée de preuve historique. Velléins Paterculus dit en effet que « les Ioniens , sous la m conduite d'Ion, partirent d'Athènes , et occupèrent la plus belle « partie du pays maritime appelé aujourd'hui lonie (3). • Il est po^ sible que cette circonstance rapportée par Velléius Paterculus tint à quelque tradition historique dont il nous aura conservé la trace par hasard. Quoi qu'il en soit, la meilleure autorité en cette matière , c'est le raisonnement. On ne saurait concilier cette 'célébrité de Ion , fils de Xuthus , avec le silence d'Homère , ou même avec les passages qui contredisent l'existence de cette lonie appe-
(i) Uerod. VIII, 44. Conon. narr. a 7, Plat, adven. Colotem. t. X, p. 6a6. éd. Keisk.
(a) Enripidc a laissé nne tragédie intitulée /on .
(3) ■ Nam et lones duce lone profiscti Athenis , nobilissiiuam partem «regionis occupavere qu» hodi«qae appellatur lonia. L. I, § 4. » Les commentateurs à ce sujet font un grand appareil d'érudition pour prouver que Ion, fils de Xuthus, ne pouvait exister alors. Mais qui leur a dit que Telléius voulait parler de cet Ion? Je sais bien que le principal chef de l'expédition était Nélée, fils de Godrus; mais il s'adjoignit plusieurs autres personnages considérables , parmi lesquels il pouvait s'en trouver on nommé Ion ; et ce fut lui qui laissa son nom a la colonie. Les noms sont comme les livres, kabent sua fata ; et rAmériqoe en est une grande preuve.
lée ÉgûJée par le poète. Les historiens eux - mêmes oonfimMut cette opinion , puisqu'ils n*ont jamais rien dit de précis sur ces anciens Ioniens, Ils se hâtent de les confondre dès l'origine avec le peuple d'Athènes, sans songer que le nom d* ioniens aurait d& nécessairement se perdre dans cette fusion des deux peuples. M. Knight, qui retranche aussi les dix vers 681-700, observe, comme Clavier, que cette distinction des nations grecques en Éo* liens et en Ioniens n'était pas connue d'Homère (i).
[▼. 780 — 2.] Car à Fun , les dieux donnèrent les exploits guerriers; à l'autre , lart de la danse; à Tautre, celui de la lyre ou du chant ; un autre enfin reçcHt du puissant Jupiter Tesprit de sagesse.
Cest par erreur que le vers 781 se trouve dans le texte de l'édition de Venise ; car , dans le manuscrit , il est écrit en marge , ainsi que me l'a fait remarquer le conservateur de la bibliothèque de Saint-Marc. £ustathe dit que ce vers avait été ajouté par Zénodote de Mallos ; et il le blâme , car il ne peut être question ici que des exploits guerriers opposés à l'esprit de sagesse (a) : en effet, toute idée intermédiaire est entièrement superflue. Voilà pourquoi Wolf l'a renfermé entre deux parenthèses. Madame Dacier ne l'a point admis dans sa traduction, et elle en avertit dans une note (3) ; cependant elle ajoute que Lucien a rapporté ce vers dans son traité sur la danse (4)* Bamès, à cette occasion, croit que Lucien avait plutôt en vue le vers 4>i au premier chant de V Odyssée (S), Le fait est que la citation n'est pas exacte , et Lucien, qui écrivait de mémoire, parait avoir confondu le vers de V Iliade et celui de V Odyssée, M. Knigfat le supprime, ainsi que le vers 784 : «Il
(x) Kmgbt,not. in Iliad. V, 681-700.
(1) Eiut., p. 957, 1. 9. Heyne penM quMl faut lire Craies et non Zé' nodote^ parce que Cratès était de MaHos, et Zénodote ^Éphèse, ( Obss. in Uiad, XHI, 73 1.) En oatre, on doit ohaerver que Zénodote était bien plna porté à supprimer qu'à ajouter des vers à Homère.
(3) T. II, p. 67 1 .
(4) S 2^- 1*- II1 P- sSi> «d. Hemst.
(5) Not. îA Iliad. V, 73 1.
ao OBSERVATIONS
« sauve les villes ; et lui-même comprend tout Tavantage de sa pru- « dence. »
[y. 754 — 5.] A ces mots, il s'éloigne, jette de grands cris, et, comme une montagne couverte de neige, il paraît au milieu des Troyens et des alliés..
Virgile, en parlant d*Énée, a dit :
Horrendumquc intonal annis:
Quantus Atbos, aut quaotns Eryx , sut ipse ooruicis Quiim frémit ilidbtts, quantus, gaudetqne nivali Vertioe te attolleus pater Apenninus ad auras (i).
Heyne, en comparant ce passage de Virgile à celui d*Homère que nous venons de citer, s'exprime ainsi : Omatius Maro suigula moniium nomina ponii, quod efficacius ad stnsus impidiu» «^(a). La comparaison de Virgile est plus riche, plus détaillée que celle d*Ho. mère ; celle-ci est, pour ainsi dire, jetée au milieu de la narration sans en ralentir la rapidité , tant ces images sont familières et naturelles à notre poète. Malheur à celui qui tâche, dans quelque ^enre que ee puisse être! a dit Voltaire (3) ; je crois qu'Homère est de tous les poètes celui qui a le moins tâché. Partout , dans ses poésies , on ne sent que l'inspiration, on n'entend que la voix de l'âme.
[v. 769.] Funeste Paris.
La particule inséparable ^ù; , en se joignant à un nom propre , pouvait entrer elle-même dans la composition du nom , comme en ce cas ; Hector nomme ici réellement son frère Dysparis , ce que nous ne pouvons rendre que par une épithète. C'est ainsi qu'au dix-huitième chant de V Odyssée , Homère nomme Inu avec l'a privatif, Aîrus , pour exprimer que bientôt il n'existera plus (4)- Ces sortes de tournures tiennent essentiellement au génie de chaque langue ; celui de la langue grecque permettait de composer des
(i) JEn.XlI, 700.
(a) Heyn. Net. ad e. 1.
(3) Préfroe de rÉcoMaise.
(4) Odyas. o*, 73, éd. Wolf. Ci. Schol. Ambros. in b. v., et BMtobfls. sur ce vert.
SUR LE CHANT XIII. ai
mots avec une e&trème facilité. Euripide a dit dans le même sens AunXivoc, de la funeste Hélène (i) ; et Diodore de Sicile dit que Timée, T{{Mitoc, fut nommé Épitimée, ÊirtT({&aioc,d'iiriTtp.att, reprocher, à canse de la sévérité de sa critique (a).
[y. 7721.] Aujourd'hui tout Ilion se précipite de son faîte.
Virgile a traduit littéralement cette belle expression d'Homère : mit alto a culmioe TVoja (3).
Le poète latin n'est ni moins prompt ni moins rapide que son modèle. D'Orville pensait qu'on pouvait écrire alta a culmine Troja; ce qui se rapprocherait encore davantage de l'expression d'Homère IXtoç AÎTniv^ y Troja alta , et ce qui, selon ce critique , serait encore plus significatif (4). Virgile exprime encore la même pensée et presque dans les mêmes termes, au même livre de F Enéide : stemitque a culmine Trojftm (5).
[▼. 775.] Cher Hector... sans doute, ton désir est d'accuser un innocent.
Mot à mot : • Puisque ton désir est d'accuser un innocent. » On voit qu'il y a là un verbe sous-entendu ; ellipse qui n'est pas admissible dans notre langue ; Homère en offre d'autres exemples (6) : cette figure , qui donne plus de mouvement au style, ne peut appartenir qu'à la poésie chantée, où l'accent de la voix sert à déter^ miner le sens.
Lucien, faisant allusion à ce vers, écrit airiâodat (7), au lieu de fli{Tt^{aoOau Le redoublement de l'a n'est là que pour la mesure du vers.
(z) InOrest., v. 1889, éd. Barn.
(a) Diod. Sicol., 1. T, draa inît. Cf. Stnb., 1. IIT, p. 640, et Atben. lib. YI, e. ao, p. 972. B, où la même histoire est rapportée.
(4) Vid. Bwniamû Virgil. ad h. v.
(5) JEn. II, (>o3.
(6) Cf. Heyn.ObaB. in Illad. III, $9.
(7) Prometh. % 4. T. I, p. 188, éd. Hemst.
!i2 OBSERVATIONS
[▼. 807.] ... si elles ne pouvaient pas cédera ses efforts.
M. Knight termine le treizième chant à ce vers. Il regarde le reste comme un morceau que quelque rhapsode aura ajouté pour donner une conclusion à ce chant et le joindre au suivant, comme le prouve le commencement du quatorzième chant, ces cri* tC échappèrent pat ^ etc. 9 qui se rapportent à la fin du treizième: Les clameurs des deux peuples s'élèvent dans les airs. Mais , ajoute M. Knight » le bruit que devait exciter la fuite des Grecs poursuivis par les Troyens , justifie assez le commencement du quatorzième chant ' If t9Topa ^ g6x ikoAvi i%xii , sans avoir recours à une interpolation que démontre sufBsammopt l'ignorance du digamma au v. 8aa t — W 9* tax*(ï)- Si la conjecture de M. Knight est fondée , Tinterpolation ne remonte pas au-delà des Alexandrins ; car , c'est de cette époque seulement que remonte la division de V Iliade en vingtquatre parties (1).
(i) Knight, net. in Hiad. V, 808-37. Pour oe qui est dn digamma voy. les ohaery. sur le vers 172 du seizième chant de Tlliade.
(a) Yoyei les Observatiomi préliminaires sur le premier diant de rniade.