SUR LE QUATORZIÈME CHANT
DE L'ILIADE
[y. I.] Ces cris n échappèrent point à l'oreille de Nestor, tandis quil buvait dans sa tente.
Aihéoée cite ce vers pour prouver que Nestor était le plus grand buveur de tous les héros grecs (i). C'est aussi pour cela, dit-il, qu'Homère donne la description de la coupe du seul Nestor, comme il décrit le bouclier du seul Achille (s) ; et c'est pour cela aussi qu'aux jeux célébrés sur le tombeau de Patrocle , Achille donne une coupe à Nestor (3). Tous ces rapprochements n'ont rien de solide. Homère représente toujours Nestor comme un vieillard rempli de sagesse et de valeur , il combat vaillamment quoique accablé par l'âge; ce ne sont point là les traits d'un grand buveur. Si, au onzième chant, le poète fait la description de la coupe de Nestor, il faut se rappeler quelle importance, dans les siècles héroïques, on mettait à certains meubles qui étaient ou des héritages de famille ou des présents d'hospitalité. D'ailleurs le poète, au seizième chant, ne parle-t-il pas de la coupe d'Achille (4) ? et au> vingtquatrième, n'est-il pas question d'une coupe superbe que Priam donne à ce héros (5)? L'exemple du vingt -troisième, relatif aux jeux des funérailles , est encore plus mal choisi^ et bien loin que, dans ce cas, Achille veuille faire une épigramme à Nestor, en lui
(i) Athen. Dcîpn., lib. X, e. 9, p. 433, C. D. E. (9) Cf. niad. V, ▼. 63 X seqq., et 9, 478 seqq.
(3) Iliad. <|^, 6i5 aeqq.
(4) Iliad. < a a 5.
(5) nîad.»',s34.
a4 OBSERVATIONS
donnant une conpe comme à un homme qui ne sait que boire , le discoun qu*il lui adresse alors est plein de noblesse et de la plus touchante sensibilité (i). Supposer une intention ironique à Achille, dans un moment aussi solennel, ce serait ignorer absolument le génie des siècles héroïques. M. Schweighœuser, auquel nous devons une fort bonne édition d* Athénée, suppose avec beaucoup de raison que tout ce passage relatif à Nestor est tiré de quelque grammairien peu instruit (a).
[y. i6.] Lorsque le vaste Océan noircît son onde silencieuse, etc.
Il n*est pas possible de rendre avec plus de vérité cet instant silencieux, précurseur de la tempête. Non seulement ici la comparaison est d'une grande justesse , mais la description deTimmobilité des flots , de ces ondes muettes qui prennent une teinte plus sombre au moment de Torage , parce qu'alors un frémissement imperceptible ride la surface des eaux , offre une peinture admirable de vérité. Jamais aucun poète n'a mieux rendu les effets de la nature. Dans Homère, tout ce qu'on appelle fart du style et de la composition disparait pour faire place à l'image naïve de la réalité ; on n'aperçoit ni les efforts de l'esprit, ni le mécanisme du travail ; on ne sent au contraire que le mouvement et l'inspiration : étranger à toute combinaison, à tout calcul, il ne cherche pas l'arrangement des mots; mais ils arrivent tout naturellement pour manifester des impressions qu'il rend d'autant mieux qu'elles sont plus vives, et que, pour se développer, elles ont toutes les richesses d'une langue souple, harmonieuse, variée, qui revêt aisément mille formes, et se plie sans contrainte à toute la puissance de l'imagination.
Voyons maintenant comment Virgile exprime une pensée analogue à celle d*Homère, et quelle est la comparaison dont il se sert pour peindre l'état d'un homme incertain sur le parti qu'il doit prendre :
. . . . LaomedoDiiut héros Cuncta videns, magno ciirarum floctiiat aestu;
(i) Uîad. f, 6i8 8eqq.
(a) AnimadverBionum in Atben. Deipo., t. X , p. 437.
SUR LE CHANT XIV. aS
AlqiM animam duuc hoc œlerem, niinc dividit iUiK , In partesque rtpit Ttrias, perque omnit ▼cnat. SicQt tqiMB Uremulam labris obi lameo thenis Sole repercussum, aut radiantis imagine lime » Omnia penroliut lateloca, jamqiie sub auras Erigitur, sammique feril laquearia tecti (i).
L'objet de la comparaison n*est pas exactement le même, dans les deux poètes. Homère peint Fesprit d'un bomme indécis entre deux résolutions ; Virgile l'esprit d'un bomme qui conçoit et rejette mille projets divers. L'un et l'autre ont très-bien saisi l'objet pbysique qui devait servir de comparaison à ces deux situations ; aussi ce n'est point là -dessus que porte mon observation , mais sur les idées mêmes et les expressions des deux poètes. Hoijière peint un effet de la nature qui se représente toujours à l'approcbe de l'orage , et cbaque trait est un coup de pinceau plein de vérité. Virgile n'est pas moins admirable dans sa peinture ; mais l'efTet qu'il décrit tient à une circonstance plus particulière ; ses expressions sont élégantes , justes et pleines de mesure ; elles annoncent une intention calculée d'avance. Cette lumière tremblante du soleil ou du disque étincelant de la lune, réfléchie par des vases d'airain remplis d'eau ; et ces rayons qui se croisent en tous les sens ; qui , s'élevant dans les airs , vont se mouvoir sur les lambris, sont certainement des images délicieuses ; mais elles dénotent déjà des idées de physique d'une certaine étendue, et les termes dont se sert le poète pourraient presque autant convenir à la description d'une expérience qu'à une peinture poétique. Buffon ayant à rendre les mêmes idées aurait à peu près employé les mêmes expressions que Virgile ; mais s'il eût voulu peindre l'instant décrit par Homère , à cette peinture générale et vraie d'une mer silencieuse au moment de l'orage , il aurait ajouté quelques circonstances sur les causes du phénomène ; et sa phrase travaillée avec soin , comme celle de Virgile , se fût plutôt adressée à l'esprit qu'à l'imagination.
[y. 39 — ^oJ] Le vieux Nestor les aborde et répand dans leur ame un nouveau trouble.
Une des scbolies de l'édition de Venise, qui se rapporte au vers
(1) JEn. VIII, 18 seqq.
a6 OBSERVATIONS
40, dit qu'il doit être supprimé, ptrce que le mot ^pouoç du vers précédent suffît pour déterminer le sens, et qu'il n*est pas besoin d*y ajouter N tforup. Secondement , parce que le verbe fnrh n'est pas le mot propre, attendu qu'il ne se dit que de ceux qui sont à l'agonie, et des derniers mouvements de la vie. Heyne observe que c'est le seul endroit d'Homère où soit employé le verbe imiaottv , quoiqu'on trouve le verbe xoraimiogttv dans Vliiade et dans YOdjrs' sée(\).
M., Knîght dans son édition supprime non-seulement le vers 40 , mais les onze vers précédents; il blâme, comme anti-homérique, l'expression de ifiovoc «ropui, la boudie du rivage (s), et encore celleci, ^ij^tîovrtc iOrik» désirant la guerre (3). Ces observations sont justes et d'un goût très-fin. D'ailleurs , en retranchant les vers que n'admet pas M. Knight , la narration me semble bien mieux liée. Voici dans ce cas quelle est la suite du discours : « Tous les rois que le . « fer a blessés quittent leurs navires, pour se rendre auprès de « Nestor; et le premier de tous , le puissant Agamemnon lui parle « en ces mots. » Heyne avait aussi soupçonné tout ce passage d'interpolation (4).
[v. 95.] Oui , je blâme ouvertement ce que tu viens de dire.
Aristophane d'abord et Aristarque ensuite retranchaient ce vers, parce qu'Ulysse, en disant qu'il blâme maintenant le discours d'Agamemnon, laisse supposer qu'il Ta approuvé dans une autre occasion (5). Cette raison est sans force , et je suis surpris que M. Wolf ait renfermé ce vers entre deux parenthèses. Heyne a fort bien observé qu'il est nécessaire à la liaison du discours (6). Le mot vûv dans ce vers n'est qu'un adverbe affirmatif que j'ai
(i) niad. x'» 191 ; OdyM. 0', 190.
(a) Vers 37.
(3) y. 37. Pour sentir h critiqae de Knight, il faut savoir que le verbe i^tiiù dans Homère signifie : voir, r^arder; et éàirh, le cri des combattants, plutôt qne la guerre. Il compare cette image à oelle-ci d'iEschyle xTUirov èièa^iuL^fai'vu le bruit. Ces sortes de tonnuires ne sont point dans le goût homérique.
(4) Heyn., Obss. in Iliad. XIV, 3x, 3a, t. VI, p. 5a6.
(5) Sch. Ven. Ç, gS.
(A) Heyn. Obss. in Iliad. XIV, 95.
era pouvoir ne pas exprimer dans la traduction. M. Knigfat n*a pas trouvé de motifs suffisants pour le retrancher. Zénodote Tad* mettait aossi , mais il l'écrivait ainsi :
Ce qui fait un hiatus sans nécessité.
[y. ii3^-4-] J^ ^^ glorifie de tirer mon origine d'un père vaillant, de Tydée, que recouvre la terre qui s'élève devant Thèbes.
M. Wolf renferme encore entre deux parenthèses le vers 114» mais celui-ci avec raison. Il était supprimé par Zénodote, et ne se trouvait point dans l'édition d'Aristophane (s). Heyne a fort bien observé qu'il portait tous les caractères du rhapsode, et que des tragiques avaient inventé une foule de traditions relatives aux sépultures des héros morts devant Thèbes (3). M. Knight ne Fa point admis dans son édition. En le supprimant, voici le sens de la phrase: « Je suis né d'un père vaillant, et je me glorifie de mon • origine. •
[v. II 5.] De Porthée sont issus trois fils irréprochables.
Apollodore nomme Partkaon eelui qu'Homère appelle ici Porikée (4) ; aux trois fils cités par le poète , il en ajoute deux autres , Leueothoûs et Leucopéus; il parle encore d'une fille nommée Stérope qui eut les sirènes du fleuve Achélous (5).
[v. 124.] Et dans ses champs paissaient de nombreux troupeaux.
Selon les petites scholies , les anciens nommaient irpoSara tous les animaux k quatre pieds, parce que les pieds de devant précè-
(x) Sch. Ven., 1. c.
fa) Sch. Ven. I', 114.
(3) Heyn. Obss. îd Iliad. XIV, 114.
(4) Apollod. blb., 1. 1, c. vit, S 7-1 1.
(5) ApoUod. bib., 1. c.
a8 OBSERVATIONS
dent ceux de derrière ; de sorte que irpôSarK viendrait de la préposition irpb, avant y et de Bfluvi*,yV marche (i). Larcher dit que le mot f&iiXa, qui dans la suite ne s'est dit que des brebis , d*abord s'entendit aussi de tous les animaux à quatre pieds ; et il cite à cette occasion le passage suivant de Phrynichus qui est manuscrit dans la Bibliothèque du Roi : « Les nymphes qui sont dans les pâ- « turages des animaux quadrupèdes se nomment ÉpimUides , parce « que les anciens appelaient Mêla ( fjLîiXa) tous les animaux à quatre « pieds (a). > Homère en effet emploie souvent le mot (i^« pour exprimer les troupeaux en général (3). Mnka. et irpdCara sont synonymes dans notre poète. Qu'on me permette, au sujet de cette synonymie, de traduire quelques vers du dialogue d'un cuisinier érudit avec son maître , qu'Athénée a extrait d'une comédie de Straton ou Stratonis , intitulée Phênicide. Le cuisinier important demande à son maitre quels seront les mets du repas : « Immole- « rez-vous, dit-il, des troupeaux ( {AÎiXa)? — Non pas certes: une « petite brebis seulement (irpoCanov). — Mab, reprend le cuisinier, « |j.7pLa et irpoëocTa sont la même chose. — Je ne comprends rien à « tout cela, répond le maitre, et ne veux rien y comprendre ; je « suis un bon campagnard , parle^mot tout simplement. — Quoi « s'écrie le cuisinier, ignorez-vous donc que c'est Homère qui s'ex- « prime ainsi (4) ? *
[v. i36.] Il arrive près de ces chefs sous les traits d'un vieux guerrier.
Au lieu de terminer la phrase à ce vers , Zénodote ajoutait cet autre vers :
àvnOuA çotvtxt, jiroéovt IlTiXitaivoc (5).
C'est-à-dire, en reprenant toute la phrase: « Neptune arrive au « milieu d'eux, semblable à un vieux guerrier, au divin Phœnix, « l'écuyer d'Achille. > Le scholiaste de Venise observe avec raison
(i) Brav. Sch. Ç', xa4 ; cf. Sch. Ven. Ç', lai ; Enst., p. 971, 1. 58 Ktym. Mag. ad vo€. irpoëara.
(a) Tnd. d'Hérod. par Larcher, t. UI, p. 484» a' édit.
(3) Cf. Dammii lexîc. col. x5x4.
(4) Athen. DeipD.,1. rX., c. vu, p. 38a, E.
(5) Sch. Ven. Ê** i36.
SUR LE CHANT XIV. ag
que le Ters est tont4-fait inconvenant ici , puisque les discours que tient Neptune seraient fort déplacés dans la bouche de Phœnix. Cette addition, faite par Zénodote ou par tel autre , montre comment se sont faites une foule d'interpolations dans Homère (i).
[y. 14^0 Comme dans un combat crient neuf et dix mille guerriers.
Heyne (i) soupçonne que ce vers 148 et les quatre suivants ont été interpolés, c'est-à-dire qu'ils ont été tirés d'autres endroits de V Iliade pour être ajoutés ici. Eneffet, on lit les vers 148 et 149 au cinquième chant (3) , où le critique pense que se trouve leur vraie place; il ajoute que les vers i5i et iSs peuvent avoir été arrangés d'après un passage du second chant (4) et un auti'e du onzième (5). Ces raisons ne me semblent pas assez puissantes pour admettre l'interpolation. M. Knight ne retranche que le dernier vers, et je crois qu*il a raison.
[y. 176 — 7.] ...et de ses mains forme des tresses, belles , éblouissantes, embaumées , et qui retombent de sa tête immortelle.
Au vers 177, j'ai rendu l'épi thète àpi^pooiouc par l'expression embaumée f parce que l'ambroisie entraine pour nous l'idée de parfum, ^aromateêy et qu'elle a aussi cette propriété dans les idées homériques (6). Au reste, cet adjectif a exercé la critique de Zénodote et d'Aristophane , qui voulaient qu'on écrivit pLtfotXouç au Heu de àpiêpooiouc (7) : sans doute que ce changement tient à la triple répétition du mot àjAiSpootoç aux vers 173, 7 et 8. Heyne regarde ce vers comme interpolé, quoique cité par Héraclide (8). M. Knight ne l'admet point non plus, et croit que le mot xpflfaroc
(x) V07. les Obfls. sur le ▼. 149 da second chant de riliade. (9} He7n.Obs8. in Uîad. Xiy, x5i.
(3) niad. t', 860 et 86 x.
(4) niad. €', 45i et 45a.
(5) niad. V, IX et! a.
(6) yoy. les Obss. sur le vers 444 da quatrième chant de TOdyss.
(7) Obst. in niad. XIV, 177. «
(8) Cf. Allag. Homeric, c. 39, p. xa8.
3o OBSERVATIONS
a« lieu de xfarèc est aae forme moderne employée pour oonser» ver la mesure du vers (i). Ces critiques paraissent justes. Dans le cas de la suppression, le sens est simplement : ■ et de ses mains « forme des tresses éblouissantes. »
[y. i8a.] Elle attache à ses oreilles, habilement percées , des anneaux superbes enrichis de trois diamants.
Gomme on voit, la mode des pendants d'oreilles remonte à une belle antiquité. On trouve aussi dans la Genèse que le serviteur donna des pendants tt oreilles àRébecca, qu'il recherchait en mariage pour son jeune maître Isaac (i). Homère emploie l'expression générale fpfuiTa, tout ce qui s'attache ^ et il précise sa pensée par une périphrase lurpiorotot Xo€oÎ9tv, à ces bouts tforeUles bien percés ; tandis que dans la Genèse , version des Septante , on trouve le mot propre ivûrta , romement qu'on attache aux ordUes, J'ai rendu rpî^XYiva par trois diamants^ il signifie proprement trois prunelles (3) ; c'est ainsi que nous nommons pierres aûllées certaines espèces de pierres, comme les chalcedoines , les agaàtes^ parce qu'elles offrent quelques rapports avec la prunelle de l'œiL
[y. 195.] Dites»moi quelle est yotre pensée : tout mon
désir est d'accomplir yos yœux.
Lorsque dans l'Enéide Junon s'adresse à Éole, celui-ci répond :
tuus, o regioa , quid optes
Explorare labor; mihi jussa capessere fas est (4).
Copabien Homère est plus simple que Virgile, qui, au lieu de cette manière si naturelle: dis ce que tu penses, emploie la tournure d'une flatterie exagérée: ô reine, ton unique soin doit être d'exprimer ce que tu desires. Ces paroles sentent l'homme de cour. Toutefois , il faut observer que dans Homère ce sont deux déesses qui parlent, et que dans Virgile c'est une divinité subalterne qui s'adresse à l'épouse de Jupiter. Sans doute, cette différence dans la
(i) Knigfat,not. in Uiad. l\ 177, et prolegom. $ xcvx. (a) Gen., c. 94, t aa.
(3) Cf. Bkv. Schol. in Uiad. (', i83.
(4) JEn, I, 77, éd. Heynii, et So al. éd.
SUR LE CHANT XIV. 3i
situation doit en apporter dans Texpresaion ; mais, nalgré cela, il est aisé de voir que jamais , et dans aucun cas, Homère n'aurait pu prendre la tournure obséquieuse que Virgile prête à Éole.
[t. aoo.] Je vais aux extrémités du monde visiter FOoéan , père des dieux , et notre mère Téthys.
n est question ici de Téthjrs, qu'il ne faut pas confondre avec Théds, ainsi que je Tavais écrit par inadvertance dans ma première édition. Tftéeis^ fille de Nérée et de Doris, était Tépouse de Pelée et la mère d'Achille (i), tandis que Téthjrs, BUe d*Uranus et de la Terre, épousa TOcéan, son frère, dont elle eut, selon Hésiode, trois mille filles et trois mille fils (a). C'est cette dernière dont parle ici Junon (3).
[▼. ai4]* Aussitôt elle détache de son sein une riche ceinture ornée de broderies.
Cette peinture charmante de la ceinture de Vénus est un des passages de V Iliade les plus admirés de nos jours. Il en existe une foule d'imitations, et Lamothe, qui avait si peu le sentiment des beautés antiques , Lamothe , qui coupe et mutile Homère , a cru devoir le paraphraser en cet endroit-ci ; mais sa froide prolixité est encore de plus mauvais goût que tous les retranchements qu'il s'est permis (4). Boileau , meilleur juge et véritable admirateur de notre poète, a tiré son plus bel éloge d'Homère d'une allusion faite à ce morceau si plein de charme :
On dirait que pour plaire, instruit psr la nature, Homère ait à Vénus dérobé sa ceinture (5).
Voltaire a dit dans son Essai sur la poésie épique : « Quand il • décrit la ceinture de Vénus , il n'y a point de tableau de l'Albane,
(i) Theog., a4o-4 et xoo5-6.
(a) llieog., ia6-33,et36a-8.
(3) Yoy. à ce sujet une bonne et savante note de Téditenr des Œnvres complètes de Bertin, p. i88, Paris, x8a4, in-8^.
(4) Lllîade par Lamothe, liv. YII, p. 1 1 8, édit. de 1 7 1 4 .
(5) Art poét., ch. III, v. agS.
3a OBSERVATIONS
« qui approche de cette peinture riante (i). » Il est sûr que les beautés délicates qui brillent dans ce passage devaient plaire surtout à Voltaire, si bon juge de ce qui tient au genre gracieux.
QuoiqueHomère,encet endroit, dise que 1* Amour, le Désir, etc., sont dans la ceinture de Vénus, il ne faut pas entendre que ces figures fussent brodées sur la ceinture, et Ton ne doit point prendre ces expressions dans un sens trop absolu. Cette tournure : là était i' Amour, etc, ne signifie autre chose, sinon que Vénus, quand elle avait cette ceinture , inspirait aisément de l'amour ; que près d'elle alors on brûlait d'un vif désir, et qu'on se plaisait à son entretien.
[v. a 19.] Recevez cette brillante ceinture et cachez-la dans votre sein.
Voici comment Gin traduit ce passage : • Confiant à Junon ce « cAûte enchanteur: cache dans ton sein, lui dit-elle, ce dépôt pré- « cieux de tous les charmes (3). > Et dans la note qui se rapporte à cette phrase, il justifie ainsi sa traduction: « J'ai hasardé ce mot « chute, qui dans notre langue a un autre sens , pour exprimer le «mot grec cheston; car celui de ceinture dont on se sert commu- « nément ne m'a pas paru rendre l'idée d'Homère : ce chiste n'est * point une ceinture, puisque Vénus conseille à Junon de la cacher « dans son sein , et que la reine des cieux est parée d'une ceinture « à cent franges d'or. Ce chiste , dont la racine est le verbe ^X'^v, « contenir, est, dans la fiction poétique, un amulette, un de ces char- « mes magiques auxquels la superstition attribuoit de grandes ver- « tus (3).> Il y a beaucoup d'erreurs dans cette courte note: d'abord le mot chiste n'est pas français , quoiqu'il se trouve dans le Dictionnaire de l'académie : il faut certainement adopter kyste, qui s'y trouve aussi avec la même signification de poche, tumeur, vessie. Mais ce n'est point de cela qu'il est question dans Homère, comme on le pense bien. On trouve au vers ai 4 ci-dessus le mot xcorrov , qu'il fallait écrire en français ceston, et non cheston , pour ne pas confondre le cappa avec dû; or, le ceston n'est point, dans
(1) Essai car h poésie épiq., t. X, p. 35a, édit. de Kehl. (a) Iliade, trad. inawr. par M. Gin., t. III, p. 76. — x 784. (3) Même vol., p. a4, des notes qui ont une pagination particulière.
Homère, le nom d'une chose (i), mais Tépithète cl'2|AàÉvTa , courroie; xMT&v Ififlévra si§;nifie une courroie brodée, une courroie piquée. Telles étalent les courroies qui retenaient le casque en passant dessous le menton , comme on peut le voir au troisième chant (a). Ainsi M. Gin admet un mot qui n'est pas français, et qui , le fût-il , ne peut pas convenir ; il francise un mot grec en blessant l'orthographe étymologique; enfin, il prend une épithète pour un substantif; et tout cela pour employer une expression bizarre que personne ne comprend. Mais,dira-t-on, l'objection de Gin n'en subsiste pas moins: Junon a déjà une ceinture (3), et d'ailleurs une ceinture ne se cache pas dans le sein, comme il est dit ici. Cela est vrai , mais je viens de remarquer que cette ceinture de Vénus n'était autre chose qu'une courroie ornée de broderie. Ces mots : rtû i'fnuMtQ vSkKu , cache4a dans ton sein, signifient cachet dans les plis de ta robe, c'est-à-dire que cette ceinture en cuir, ou plutôt cette courroie, n'était qu'un moyeu de retenir la tunique relevée au-dessus du genou : voilà pourquoi l'imagination y attachait tant de séductions; et de cette manière la ceinture était cachée dans le repli de la robe qui retombait par-dessus. C'était là tout l'amulette de Vénus ; et, à ce sujet, j'oberverai encore que Gin a mal connu l'antiquité homérique, car alors ces sortes de superstitions n'existaient pas. L'explication que je viens de donner doit servir^aussi pour l'interprétation de ce vers de V Enéide :
Nuda genu , nodoque sinus collecta fluentis (4)>
J*ai dû adopter le mot de ceinture qui est consacré. Celui de ehiste ne le sera jamais.
[y. 23 1.] Elle s approche du Sommeil, frère de la Mort.
Cette idée de faire le Sommeil frère de la Mort a été très-commune dans l'antiquité, et devait en effet se présenter naturelle-
(i) Ce n*esc qae plus tard que xMorhç en grec a signifié ceinture , et quelques anteora français l*ont u«dait par ceste.
(a) A^ ^^(Atv iroX6xttf toç ifiàc écKcCkh &ir^ ^tipiQv, « la coorroie • très'hrodéê serrait le cou délicat. » (II. y, 371).
(3) ZiftoaTO ^t Cwviiv, •• elle s'entooim d*ane cetntnre. » II. (', i8x).
(4) JEn. 1 , 3SO9 Ed. Heynii, cf. Heyn. not. ad h. 1.
ment, à caïue de la ressemblance apparente de ces deux étau. Hésiode, dans la Théogonie » dit que le Sommeil et la Mort sont fils de la Nuit (i). Virgile a dit aussi :
conaanguinens Lethi Sopor. (a).
Plutarque, dans son Traité de la consolation, rapporte cette parole de Socrate : « Que la mort était absolument semblable à un « profond sommeil (3). » Un peu plus loin , il cite un vers que Xilander croit être de Ménandre , dont le sens est : « Que le som- « meil peut être regardé comme le petit mystère de la mort; • car, ajoute Plutarque «le sommeil est une véritable imitation de la ■ mort (4). • Homère revient plusieurs fois sur cette idée : au seizième chant de V Iliade il parle du Sommeil et de la Mort, comme de deux jumeaux (5), et au treizième de V Odyssée : « Alors, dit-il , « un doux sommeil se répand sur les yeux d'Ulysse , sommeil pro- « fond et paisible, presque semblable à la mort (6).» Pausanias nous apprend qu'à Sparte on voyait les statues du Sommeil et de la Mort, que, sur l'autorité de VlEade, on regardait comme frères (7).
[▼. a36.] Ferme les yeux étincelants de Jupiter.
Henri Etienne , dans son Traité de la conformité du langage francois avec le grec (8) , fait observer que le pronom ntoi répond souvent au i&oi du grec , comme dans ces phrases familières : /'«/«-moi laire ce èaàillard, ehassez-moi cet impertinent; il en cite plusieurs exemples pris de Lucien, et en rapporte aussi un exemple de Xénophon. Je crois qu'il aurait pu y joindre le vers ci-dessus, qui littéralement signifie: Endors-molles jreux brillants de Jupiter, KoîfjLiqaov (Aot ». T. X. Ce dernier exemple prouve que cette tournure qui , chez nous, n'est employée que dans le langage familier, pouvait être admise chez les Grecs dans le style élevé.
(i) Theog. V. 757.8.
(a) JEn. VI, 278.
(3) T. TI, p. 408 , éd. Reisk.
(5) V. 67a et 68a.
(7) Paoun. 1. m, c. 18. ioit.
[▼. a38b] Je te donnerai de riches présents , un trône d'or magnifique.
Dans Homère, le sié^ appelé trône n'était point, comme chez nous, uniquement destiné au souverain; c'était, selon Athénée, la chaise destinée aux hommes de condition libre, ^tuOtpicç xaM- &^ (i). Ce trône avait ordinairement un marchepied nommé •pîîvuc, comme on le voit dans ce même diaeour» que Junou «dretse au Sommeil ( v. 140 ). Athénée dérive le mot 9f ovoc dv verhc Opih 900^011, s'asseoir: à l'appui de ce sens Philetaa cite le vers vaut:
« S*aaaeoir à terre sous un platane (a). »
[y. 25o — I.] Cétait le jour où le magnanime fils de Jupiter voguait loin d*Ilion, après avoir ravagé la ville des Troyens.
Voici sommairement la cause de cette expédition d'Hercule Contre Ilion , telle qu'elle est raj^rtée par Apollodore (3) : Apollon et Neptune, irrités contre Laomédon, avaient suscité, le premier une peste affreuse, et le second un monstre marin quî ravageait toute la contrée. L'oracle ayant été consuhé répondît que ces fléaux ne cesseraient que lorsque Laomédon aurait exposé sa fille Hésione, pour être dévorée par un monstre marin; ce prince y consentit. Hercule alors, ayant abordé à Troie, promit de délivrer Hésione, si Laomédon lui donnait les chevaux immortels qu'il avait eus pour prix de l'enlèvement de Ganymède ; Laomédon le promit à Hercule ; mais quand celui-ci eut délivré Hésione, Laomédon refusa de tenir sa promesse, ou, selon les petites scholies, il trompa Hercule en lui donnant des chevaux mortels (4). Hercule furieux revint à Troie quelque temps après et ravagea la ville. Cest au retour de cette expédition qu'il fut
(i) Athen. deipn. 1. Y, c. 4» P* '9^ » K- (s) Athflft. deipb 1. c.
(3) ApoUod. bib. 1. II, c. 5 , $ 9.
(4) Bi«v. scb. II., u', 145.
atteint par la tempête qu'excita contre lui la déesse Junon, et qu*il se réfugia dans Tile de Cos(i).
[v. 267 — 9.] Viens , je t accorderai en mariage la plus jeune des Grâces, et tu nommeras ton épouse, Pasithée, pour qui tu soupires tous les jours.
Je suis étonné que Wolf n'ait pas renfermé le vers 269 entre deux parenthèses, parce qu'il est omis dans l'édition de Venise, et que plusieurs manuscrits justifient ce retranchement (1). M. Knight le regarde comme évidemment interpolé (3) ; je le crois aussi. Il est certain qu'en le supprimant la phrase est plus nette et plus claire : • Viens , je t'accorderai en mariage la plus jeune des Grâces « et tu la nommeras ton épouse. •
Dans VÉnâde Junon exprime la même idée , lorsqu'elle réclame d'Éole un service important :
Sunt mihi bis septem praBsUnti corpore Nymphe , Quanim , quœ forma pulcherrima , Deiopciam Conoubio jungam stabili , propriamque dicsbo; Omnes ut tecum mentis pro talibus amios Exigat , et pulchra fiicîat te proie parenlem (4).
On voit combien Virgile ajoute à la pensée d'Homère. Au lieu de ces simples mots ^tùnta 6ini^f&{avai toi, je te la donnerai en mariage, Virgile dit avec beaucoup plus de solennité :
CoDDubiojungam stabili, propriamque dicabo.
A mesure que les relations sociales se sont multipliées , on a donné plus d'importance aux paroles. Junon , dans Virgile, atteste avec emphase ; elle se sert des expressions les plus fortes et les plus précises. Au lieu de dire , comme dans Homère , xat ortv xixXiiaûai dbbotrtv, et tu rappelleras ton épouse ^ elle ajoute :
Omnes ut tecum mentit pro talibus annos Exigat, et pulchra fadat te proie parentem.
Ceci confirme ce que j'ai dit si souvent, et ce qu'il est inutile de
(1) Cf. II. 0', 35, seq.
(a) Cf. Heya. , obas. ia Uiad. XIV, 269; et Clarkii Hoiaer. ad. h. I.
(3) Kjiight, net. in H., Ç, 379.
(4) JEn. 1 , 7 1, éd. Heynii et 75 , al. éd.
répéter. Il est bien sûr que de nouveaux rapports ayant fait naftre de nouvelles idées, les imitateurs d'Homère ont dû les faire entrer dans leur poésie , qui , si elle en était dépouillée , ne serait plus la poésie de leur siècle.
[v. 273 — 4*] Dune main touchez la terre fertile, et de l'autre la mer blanchissante.
Mot à mot : de Vatare la mer de marbrt. L'adjectif (Mipffcâptoc n'exprime point Timmobilité des eaux, mais l'éclat de la mer aux rayons du soleil , ou du moins la blancheur des petites vagues que produit le balancement des flots (i). Virgile a donné cette même épithète au cou pour exprimer sa blancheur.
.... Marmorea caput t cervice revulsom (a).
Il la donne aussi à la mer, comme notre poète :
Et que marmoreo fert moostra sub aequore pontus (3).
De là le mot marmor pour exprimer la mer elle-même , comme au premier livre des Géorgiques :
Et quando iulidum remis impellere marmor {^) ConveDiat.
Et an septième de V Enéide :
.... et in lento luclantur marmore tons» (5).
De là enfin le nom de Marmara ou Marmara donné à l'ancienne Propontide^ appelée aussi par quelques géographes la mer Blanche.
[y. ago.] Semblable à cet oisesiu mélodieux.
Cest de là que les anciens ont donné au sommeil la forme d'un oiseau. Properoe a dit avec beaucoup de grâce :
Dum me jucundis lapsam sopor impulit alis (6).
(i) Cf. brev. ach. ad II. (', a^S, et Hesychiom ad v. (i.apjU(ptDv. (a) Georg. IV, 5a 3.
(3) JEn, VI, 7a9.
(4) Georg. I, a 54.
(5) JEn,\U, a8.
(6) Lib. I, eleg. 3, v. 45.
On trottfe mum dhm Cbi«dieD :
.... pigntt. . . . Mpor difiii4crat«lu(t).
[v. 394.] Dès qu'il l'a vue, un yif désir s*«st empare de son ame prudente.
Vûqgile a déorit le mène aentunant , ionqu'il nous repréteote VéouB ae rendant auprès de Vuloain son époux. Makf au lieu de ces mots si simples Ipstc (a) hukiyÔc çp^voc à^ouÙM^tv , le désir s'empare^ em^elopjfe son etpritpmdtmt^ le poète latin entre dans les détails les pku fléUcats «or les sensations de Y nlcain ; rien de ce quH éprouve ii*est négligé, et une comparaison pleine de goAt ajoute encore au ohame de ces développements.
nie repente
Aooepit ioUtam Hammam, notaaque nMdallas Intravit calor, et labefacta per osm cucurrit : Non lecus atqoe olim , tonitni cum nipta oorosoo Igoea rima micans, percurrit lumine nimbos (3). Cette ianme accoutumée , cette chaleur connue qui pénètre jusque dans la moelle, qui parcourt tout le corps, telle qu'un éclair sillonnant la nue; tout cela est admirable, mais ce n*est pas la poésie d'Homère qui peint d'un seul trait , qui s'exprime toujours sans périphrase , qui , surtout dans l'expression des aenUments , ne s'attache qu'à l'idée principale. Dans les temps héroïques , on n'avait pas contracté l'habitude de réfléchir et d'analyser les sensations; elles étaient vives, mais simples, par conséquent leur expression devait être forte, mais dépouillée de tout ornement. J'en ai cité au premier chant un exemple très- remarquable (4).
[v. agS — 6.] Comme lorsque pour la première fois ils s'unirent d'amour et partagèrent la même couche à l'insu de leurs parents chéris.
Les petites schoiies rapportent que, selon Callîmaque, Jupiter
(i) InRiifin.lib. II, V. 3«5.
(a) Peot-étre serait-il mieux d'écrire Ipo; , coame Heyne et Kaight. Voy. les observ. ci*aprèa sur le ▼. 3x5 de ce chant ; toutefois, i'ai taivi r<prthograpbe de Wolf et Boiasooade.