OU
(a) De Audieod. Poet. t. VI, p. gS, éd. Reîsk.
(3) Il en existe un exemple remarquable au seizième chant de riliade , où le verbe oùtqcÇciv est employé pour exprimer qu'un coursier est frappé par un trait lancé de loin , quoique l'usage d'Homère soit, en ce cas, de se servir du verbe paXiIv. ( Voyez les observations sur le vers a 88 du treizième chant de llliade. } Ainsi on lit dans toutes nos éditions :
â ^i nii^aaov oÔTaasv iinrov
Iyx«î^*?»v wpiov. (ii.n 477-8. )
Voici comment Aristarque proposait d'écrire ce passage :
6 ^i nii^aoov dc^Xabv iinrcv Tov ^i 1CGT* ÉcTÎùivoç iXttv m'Xiv ^a^' ÂxiXXiùc, 8c xat Ovvrrbc iwv I>irs6* tinroi; àdavoÎTOtotv Tbv pflcXt ^eÇibv £(i,ov. Sch. Ven. n 4^7-
Observons que le second et le troisième vers de cette citation ne sont qu'une répétition de deux vers qui se trouvent plus haut dans le même chant appliqués aussi au cheval Pédase. (II. H i53-4.}
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. loi
Cette dernière leçon , que je rapporte en note , ainsi que celle relative aux envoyés des Grecs, n'étant dans aucune de nos éditions, il est à présumer qu'elles ne se trouvaient point non plus dans les deux recensions d'Âristarque , mais qu'elles étaient données conune simples conjectures dans un ouvrage spécial sur 11lîade et l'Odyssée (i), ou peut-être tirées des Commentaires d'Aristarque souvent cités dans le scholiaste de Venise (2). Selon Suidas , Aristarque avait composé huit cents livres de commentaires (3). Tous ne se rapportaient pas à Homère ; il est souvent cité par le scholiaste de Pindare (4) , par celui d'Aristophane (5) ; Quintilien rapporte son jugement sur Archiloque (6) , et Varron parle de son opinion sur quelques points de grammaire (7). C'est sans doute dans ses nombreux ouvrages qu'il montra cette rare perspicacité qui lui fit donner le surnom de Devin par le philosophe Panétius (8).
Pour revenir à ce qui regarde Homère , Aristarque
(i) Év TÛ mpl iXto^oc xai Ô^uootiac Àpîvrapxoc irpoç^ptrat, x. t. X. ( Sch. Yen. 1 349-5o. )
(a) Conf. sch. Yen. B laS, i35, H 383, etc. etc.
(3) Yoc. Àpîorapxo^* ' (4) Sch. in Olymp. 1 , 97 ; II, 16, ag ; Y, i ; YII , 19, etc.
(5) Sch. in Ran. i34, 3io, etc.; in Equit. 4859 563, etc.
(7) De ling. lat. YUI, init. Conf. Aul. Gell. II, 35.
(8) 8v [Àpiarapx^v] (xamy ixotXtt novatTioc 6 ^o'^ioc ç tXoaoço^. ( Athen. 1. XI\', p. 634. )
lo^ HISTOIRE
fit un travail spécial sur ce que les Grecs appellent la prosodie^ c'est-à-dire la prononciation des accents, principalement dans la poésie dHomère (i); peutêtre même est-il le premier qui ait imaginé ces sortes de signes destinés à fixer dans l'écriture les différentes inflexions de voix du langage. Ce fut lui aussi qui, pour rendre plus facile la lecture des deux poèmes , les divisa en vingt-quatre parties , en marquant chacune d'elles d'une lettre de l'alphabet (a). Eustathe, qui nous apprend cette circonstance, cite positivement Âristarque, le coryphée des grammairiens, et ensuite Zénodote (3); non le Zénodote d'Éphèse dont il a été parlé , mais un autre Zénodote d'Alexandrie, qui fit même un livre contre Aristarque pour avoir voulu supprimer des vers à Homère (4).
Depuis lors Aristarque en a souvent été censuré; et son fameux obel^ signe du retranchement, a trouvé de vifs contradicteurs (5). Cependant , ainsi que je l'ai déjà dit, il fut en cela moins hardi que Zénodote d'Ephèse et qu'Aristophane de Byzance; mais comme sa récension est la seule qui soit restée, c'est sur
(i) Conf. Sch. Ven. F ao.
(a) Voyez mes observations prélimiDaîres sur le premier chant de riliade.
(3) Eust p. 5, 1. 33. Conf. l'ouvrage sur la poésie d*Homère attribué à Plutarque, § a, p. XXX, ed.Barnes.
(4) Suid. V. Zyivo^otoç ÂXsÇav^peûç.
(5) Voyez Bayie, art. Aristarque, note K.
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. io3
lui seul , jusqu'à ce qu'on ait connu le manuscrit de Venise, qu'a porté le reproche. Avant qu'on sût comment Homère était parvenu aux Alexandrins , on supposait qu'Aristarque, de son autorité privée, avait supprimé des vers écrits par Homère lui-même , et l'on ne pouvait concilier cette critique audacieuse avec la superstitieuse admiration dont le poète était l'objet; ce qui, à la vérité, était assez contradictoire. Aujourd'hui nous sommes mieux à portée d'apprécier son travail, qui fut moins hardi que celui de ses prédécesseurs. Il est même très-possible que souvent Aristarque, au lieu de retrancher absolument tels ou tels vers, se soit borné, par un sentiment de réserve, à les marquer d'un obel , sauf à donner ses motifs dans les commentaires; si cette conjecture est fondée, ce sont ses doutes qui l'ont fait accuser de témérité. En effet, si partout il eût agi comme pour les quatre vers relatifs à Phénix, et que le hasard seul nous a fait connaître, nous n'aurions rien su de ses hardiesses , puisque c'est lui qui nous a Êiit Homère tel que nous l'avons.
Je ne terminerai point cette période des grammairiens sans parler de Cratès de Mallos. Il fut le contemporain et le rival d'Aristarque , et comme lui il eut la gloire d'être surnommé Y Homériq ne (i), mais non pas à si juste titre. Cratès vivait à la cour d&
(i) Suidas, voc. Rpa-noç.
io4 HISTOIRE
Pergame, où régnait une généreuse émulation et un vif désir d'égaler les Ptolémées dans leur amour pour les lettres. Il est rare que les maîtres de la terre offrent un si noble but à leur ambition. Les rois Âttaliques, comme dit Strabon, avaient fondé une riche bibliothèque à Pergame, à l'exemple des rois d'Egypte (i). Us s'entouraient aussi des savants les plus distingués , et Cratès fîit un de ceux qui jouirent de leur faveur (a). Il tenait à Pergame le même rang qu'Aristarque dans la ville d'Alexandrie. Il eut une école, des disciples nombreux, par conséquent des sectateurs zélés (3), ce qui n'est pas toujours la preuve qu'on a raison ; mais ce qui souvent est un moyen sûr d'acquérir de la célébrité. C'est vraisemblablement à cette circonstance qu'il dut le surnom glorieux S Homérique^ épithète que la postérité n'a pas confirmée.
Cratès fit aussi des commentaires sur les poésies d'Homère (4) 9 et si j'entends bien un passage de Suidas, il réunit en neuf parties seulement les vingtquatre qui formaient, selon Aristarque, la division
(i) Strab. l. Xni, p. 609.
(a) Attale, roi de Pergame, le chargea d'une ambassade à Rome. ( Suet. de Grammat. illustr. c. a.)
(3) Conf. Sch. Yen. II. F i55 , O 365; et Dion. Halicarn. L 5, p. 63o et 661, ed.Reisk.
(4) Conf. Sch. Yen. O igS. Rpa-mç ht ^lUTÎpo» éfinpixâv: Cratès dans le second Itpre des Homériques,
DES POESIES HOMERIQUES io5
de niiade et de TOdyssée (i). Jusque dans les moindres détails on sent la différence de leurs vues (2) , et dans l'interprétation générale du sens homérique , chacun a sa manière très-distincte , mais celle d'Aris^ tarque est sans contredit la meilleure. Celui-ci, en se livrant à ses conjectures , a bien pu rester sous l'influence de son siècle et d'une civilisation plus avancée , mais du moins il explique toujours le poète par le poète lui-même, il n'y cherche que ce qui s'y trouve; tandis que Cratès s'est jeté dans les questions les plus alambiquées et les plus fausses applications. Il ne découvre que de froides allégories dans les chants inspirés du poète , et que de vains systèmes d'astronomie dans ses plus belles images (3). Cette doctrine, qu'il n'avait adoptée peut-être que par un sentiment de contradiction et de rivalité, n'était pas nouvelle , et s'est maintenue long-temps après lui ;
(i) Voici la phrase de Suidas: ouv^raÇt [ Kpamç ] ^lopSaiotv tXia^oç xol ô^otrtioiç iv Pt6Xîci« ( fors, cîç Pi6Xta ) 6. Ce que Kuster traduit aÎDsi : seripsit correctionem lUadis et Odjrssece Ubris IX. Seripsit correctionem , De rend pas ouv^ta^i ^lopOoatv, et ue présente pas un sens clair. En effet que signifie écrire une correction en 9 livres P ^iopOa»<nç ne peut s'entendre que d*une édition corrigée, et non d*un travail critique où certaines corrections sont proposées. Si Suidas emploie le mot ouviraÇe au lieu de ^ittXt, ou de xar^riput, c'est qu'il avait dans la pensée la division d'Aristarque qui était en a 4 parties. Villoison qui cite ce passage escamote la difficulté en disant ^10^ twtvtf eomposuit (Proleg. p. 29. ).
(3) Conf. Sch. Yen. I 169, <fr 3a3, O a53.
(3) Conf. Heracl. AUeg. Homer. c. 27; sch. Yen. Z 139; Eust. p. 1140» I. 47 ; Strab. 1. I, p. 3 et 3i, 1. III, p. i57« etc.
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mais la raison publique en fit bientôt justice, et le génie d'Aristarque l'emporta. La récension de Cratès, faite dans un si malheureux esprit, fut dès le principe sans aucune autorité, et c'est à son puissant antago* niste qu'est restée la gloire de nous avoir transmis les poèmes d'Homère dans la forme que désormais ils conserveront toujours.
C'est ici que finit l'histoire proprement dite des poésies homériques, puisqu'elles n'ont plus de nouvelles transformations à subir. Ainsi nous les voyons naître sur ces rivages mêmes où s'accomplirent les exploits qu'elles célébraient , et paimi les hommes qui purent en être les témoins. La renommée, seule muse de l'histoire dans ces âges poétiques , continua longtemps d'inspirer les chanteufs pour conserver la mémoire des anciens âges; car, comme le dit très-bien M. de Chateaubriand : « Les hommes chantent d'ace bord, ils écrivent ensuite (i).i> Cependant peu à peu les traditions s'efTacent, et le génie de l'inspiration disparait avec elles. Mais les chants ne sont point perdus, les Homcrides ou rhapsodes les recueillent avec soin et les redisent dans les grandes solennités. Ces chants pénètrent en Grèce à peu près vers le temps de Lycurgue , et leur apparition dans ces contrées est le signal d'une amélioration sensible dans les mœurs. Les rhapsodes acquièrent tous les jours
(i) Préface des Études historiques.
une plus haute importance ; ils s'établissent dans les principales villes de la Grèce, et conservent ainsi le dépôt sacré de la grande renommée des ancêtres. Selon en fait Tobjet d'une loi , et Pisistrate , quand l'usage de l'écriture commence à s'introduire, ordonne qu'on réunisse tous ces chants divers pour qu'ils soient transcrits dans l'ordre naturel des événements; luimême sans doute ne fut point étrangère ces nobles travaux. C'est alors que ceux que nous avons nommés dùxskévastes recueillent de toutes parts les chants des Uomérides , et parviennent à former un ensemble régulier. Mais comme les rudiments de l'écriture durent offrir dans la transcription de nombreuses irrégularités, les diorthontes s'appliquent à faire disparaître les aspérités de ces premiers essais ; chacun d'eux , dans les corrections proposées, ne suit que l'impulsion de son esprit ; de là les différences notables entre les manuscrits qui ne tardèrent pas à se répandre sur tous les points du monde civilisé , et qui, par le concours d'heureuses circonstances, sont tous rassemblés dans un même lieu pour être soumis à l'investigation des critiques les plus éclairés. C'est enfin dans Alexandrie que les grammairiens , comparant avec soin ces monuments précieux, parviennent, après des efforts successifs, à fixer la forme définitive de llliade et de l'Odyssée. Une fois le sort de ces deux ouvrages invariablement arrêté , ils prennent rang à la tête des classiques , et, comme toutes les œuvres du même genre , ils devien-
io8 HISTOIRE
nent le patrimoine des critiques, des philosophes et des rhéteurs. Désormais il n'est plus question pour eux de corriger ou d'arranger les poèmes d'Homère, mais de les examiner en eux-mêmes, dans leurs rapports avec l'histoire, la mythologie, la grammaire , ou les beautés littéraires qu'ils présentent.
Ce genre de travaux reçut de grands développements au sein de cette école d'Alexandrie , dont je viens de signaler les plus importants résultats. Zénodote, Aristophane, Aristarque , ne furent pas les seuls qui se livrèrent à Tétude d'Homère. Le nombre de ceux qui s'occupaient de semblables recherches est considérable. Fabricius, dans sa Bibliothèque grecque, rapporte les noms de cent vingt-trois commentateurs ou éditeurs d'Homère , dont les ouvrages sont perdus, et la plupart appartiennent à l'époque des Alexandrins (i). Eustathe, les petites scholies et les scholies de Venise ajoutent encore une foule de noms à cette nombreuse liste. Alors presque tous ceux qui s'occupaient de belles-lettres, prenaient pour texte les ouvrages de notre poète. On l'expliquait, on le commentait, on le parodiait de toutes les façons. Zoîle, dont le nom en critique est une injure, comme celui d'Aristarque est un éloge, le censurait avec autant
(i) Biblioth. gr. lib.II, c. 5; t. I, 33o seqq. vet. éd.
d'amertume que d'ignorance (1). Timolaûs de Larisse interprétait l'Iliade de la manière la plus, bizarre ; après chaque vers d'Homère , il en ajoutait un de sa composition pour développer la pensée du poète (a). D'auU*es sans doute, à l'exemple de Crates le Thébain , s'essayaient à parodier les vers d'Homère(3) , et je ne doute pas que ce ne soit à quelque auteur de cette époque littéraire que nous devions la Batrachomyomachie, quoique Suidas l'attribue à Pigrès , frère de la reine Artémise , ainsi que le Mar-
(1) Ovide a dit:
logeDÎuin magni detrectat livor Homeri Qnisquis es, ex illo, Zode, nomen habes.
( Remed. Am. v. 365. ) Pour avoir une idée des critiques de Zofle, on peut consulter mes observations sur les v. 4 et ao du cinquième chant de Tlliade. Mais ses observations eussent-elles été plus pitoyables encore, fallait-il que Ptolémée Philadelphe le fit périr du dernier supplice, comme le rapporte Vitruve ( lib. VII, pnef. t. I,pag. 17$, éd. Schneid.)? Mieux vaut encore être critique impertinent que tyran fanatique et cruel.
(2) Voici le commencement de ce travail bizarre qui nous a été conservé par Eustathe :
M^n eEii^t , Otà , nDXtqlà^ttt Àxt^"^^ >
{ h JBiTO Xpuoou xtxoXtt>|i.ivo; tivcxa xoupvi;.]
06Xcf&tV<v>^ (Aupt* Àxaiotc oXf 1* {Kbjxtv
[ piapYapktvotç 0 Tt T^tùovt dtrtp iroXt(jiiCov anaxTùç. ]
noXXàç ^ içOif&ctK 4^X^ ^i>^^ 'n^otoL^vt
[ ËxTOpoç iv ^aXflt(iiTiai ^aiCofWvwv birô ^oupt.]
( V. Eust. p. 1879, 1. 5i et suivantes.) (3)Diogène de Laérce, VI, 85, cite quelques vers de Cratès où il parodie un discours d'Ulysse (Od. T 179.}
fio HISTOIRE
gitès (i). Ce dernier ouvrage est à regretter : il eût été curieux de connaître un poème qu'Aristote dit positivement être une ceuvre d'Homère (a). Cela valait mieux que les combats des héros grecs et troyens parodies par des rats et des grenouilles. Je suppose aussi que la vie d'Homère, qui nous est parvenue sous le nom d'Hérodote, ainsi que les petites pièces de vers qu'elle renferme, appartiennent au siècle des Ptolémées. Enfin ce fut sans doute à l'époque alexandrine que naquit le système des chorizontes dont le scholiaste de Venise parle fort souvent , et qui soutenaient que l'Iliade et l'Odyssée ne sont pas du même auteur (3).
Quand les Lagides eurent cessé de régner en Egypte, Alexandrie, quoique sous la domination romaine, et malgré les ravages qu'elle éprouva pendant la guerre de César, fîit encore pendant long-temps l'asile des études homériques. Un des noms les plus célèbres de cette époque fut celui de Didyme, surnommé V homme
(i) Suidas, voc. Ut^piic- Ce Pîgrès, selon le même Suidas , avait fait sur Homère un travail semblable à celui de Timolaus; à chaque vers d'Homère , il en ajoutait un pentamètre de sa façon. Ainsi après le premier vers :
Mnvtv âii^t y 6cà , n^Xmaî^e» ÂxtX-noç il ajoutait:
(a) Art. poeL c V, t. V, p. aoa, éd. bip. (3) II. B 356, 649, K 476, etc. etc. Gonf. Senecœ de brevitate viUe lib., t. II, p. 70 bip.
DES POÉSIES HOMÉRIQUES, m
aux entrailles de fer ( j^aWvTepoç), pour exprimer son infatigable opiniâtreté au travail (i). Didyme vivait du temps d'Auguste; il fut auteur d'un Commentaire sur l'Iliade, cité deux fois par Ammonius (a). L'auteur du Grand Étymologique indique aussi en deux endroits le Commentaire de Didyme sur le quatrième chant de l'Odyssée (3). C'est à lui que quelques auteurs ont attribué le recueil connu sous le nom de Petites Scholies {Brei^ia Scholia)^ je ne sais trop sur quel fondement, puisque luimême se trouve cité dans ces scholies (4)9 et bien d'autres auteurs qui vécurent après lui (5).
En général , le nom d'aucun scholiaste n'est arrivé jusqu'à nous. Leur travail , quoique très-précieux et très-utile, était un travail sans gloire. Tout l'emploi des scholiastes consistait à coUiger les opinions des commentateurs d'Homère sur différents points de grammaire , d'histoire ou de mythologie ; ils ne donnent rien d'eux-mêmes , et ne font que rapporter, souvent sans critique, ce qu'ils ont recueilli de toutes parts. On ne peut pas trop dire non plus à quelle
(i) Ai^upioc, x^^i^*po< xXr.Oilç,^tà îtjv iriplrà ^lêXta iirt|A.ovnv. (Suid. in yoc.)
(a) Deadfin. verbor. différent voc. Xnroup^itv et x^^tf^*
(3) Voc. irtpioxtirrtt et oxupoç.
(4) Brev. schol. in II. A 400, A 47$ , X ia6.
(5) Entre autres, Plutarque in II. O i sS; Quintus Calaber, II. B a 19; Pausanias, Odyss. B 3 00 , etc.
fia HISTOIRE
époque furent exécutées ces sortes de compilations où chacun pouvait ajouter la glose de quelque ancien grammairien , sur un vers ou sur un passage d'Homère ; il y en a même une qui cite Suidas, quoiqu'il date de la fin du neuvième siècle de notre ère (j). A.u reste, ce qui est assez remarquable, c'est que parmi ces nombreux jugements que rapportent les scho*liastes, il n'en est point qui traitent des beautés littéraires de notre poète; ce qui prouve que dans tous ces commentaires ( Ta 07ropY((JLaTa), on considérait rarement la question sous ce point de vue (a). Ce n'était que dans des traités particuliers , comme celui sur la Bhétorique^ par Aristote, celui de V Arrange^ ment des mots, par Denys d'Halicarnasse, et celui du Sublime, par Longin, que les beautés poétiques d'Homère étaient incidemment examinées, et que son style était présenté comme le plus parfait modèle à imiter.
Après Didyme, Apion son disciple s'acquit une grande célébrité par ses travaux sur Homère. Sénèque nous apprend qu'au seul nom du poète, Apion était accueilli avec empressement dans toutes les villes de
(i) CoDf. sch. Yen. p. 447> \ ^7» cd. Bekkeri.. *
(a) Selon Suidas , Télèphe de Pergame, qui vivait vraisemblablement sous l'empereur Lucius Yerus , avait fait un ouvrage sur lu Jîgures de rhétorique employées par Bomère^ ?rtpt tûv ?rap' Ôfiiiiptt oxDffcS- Tttv ^YiTopMûv ( Suid. voc. TiiXiçoç ) ; mais ce traité particulier pouvait bien n'être qu'un travail technique, sans égard au style général du poète.
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. ii3
la Grèce (i).Eustathe le cite très-fréquemment. Selon Hesychius (a), Apion avait fait un dictionnaire des mots homériques semblable à celui d'Apollonius, qui vivait à la même époque, et que Yilloison nous a fait connaître (3) ; mais aucun des ouvrages d'Apion n'est parvenu jusqu'à nous.
C'est ce qu'il faut dire malheureusement de tous les travaux homériques des Alexandrins. Nous n'en connaissons plus que quelques faibles lambeaux, dans les citations des scholiastes et d'Eustathe, ou simplement les titres de leurs ouvrages que nous ont transmis Athénée, Etienne de Byzance, Harpocration, Suidas , le Grand Étymologique, Ammonius , etc. Ces ouvrages étaient, ou des commentaires^ Ta înro(jt.vYf[jLaTa(4), ou des explicaiionSjoX èÇ7iY>î<ieiç(5),ou
(i) Epîst. LXXXVIII.
(a) Voyez le commencement de sa lettre à Euloge, qui sert de préface à son lexique.
(3) Apollonii sophîstae Lexicon gr. Iliadis et Odysses primus e codice manuscripto sangermanensi inlucem vindicavit.... animad- ▼ers. perpetuis illustravit, et versionem lat. adjecit J. B. Casp. Dansse de Villoison, cum prolegomenis , etc. Lutetl» Parîsior. 1773, a vol. in-4°. En 1788, Hermann Tollius en fit paraître une deuxième édition à Leyde, un vol. in-S**» sans prolégomènes et sans version latine, mais contenant XIII Excursus du nouvel éditeur.
(4) Naucrates d'Erythrée ( Steph. Byzant. voc. ÉpuOpà.) Eust. p. 267, l. a. Théon fit un commentaire sur FOdyssée (Étym. M. v. nûiXoç), ainsi qu*Asclépiades (Ammonius in Afia).
(5) Demetrius Ixion (Suidas in h. v.). Seleucus (Suid. in h. v. cf. Athen.V,p. 188, F.)
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des dissertations, aï [ukirxi (t), ou enfin des recherches sur les poésies d'Homère, at ^-nr^tjtxç ô(i.7]ptx(zi(a). Quelquefois ces recherches avaient pour objet des parties purement spéciales ; Antisthènes avait composé divers traités sur quelques personnages des deux poèmes, tels que Calchas, Ulysse, Télémaque, Hélène, Pénélope, le Cyclope, etc. (3). ApoUodore, Apollonius et Ménogène avaient travaillé sur le Catalogue des navires (4). Héracléon l'Égyptien avait fait un Commentaire sur le dix-huitième chant de l'Iliade (5). Philostrate le jeune avait aussi parodié, pour mieux l'expliquer sans doute , ce même chant dix-huitième de llliade , du moins le passage où se trouve la description du Bouclier (6). Nicanor avait traité de la ponctuation f 7) ; Philoxèneet Aristonicus, des signes critiques (8). Ptolémée Pindarion avait écrit sur le véritable caractère de la poésie homérique (9); Ptolémée Épithetès, sur les blessures décrites dans
(i) Plutarque avait écrit quatre livres de dissertations homiriquet (^•X^rat épivipixai ), qui n'existent plus(brev. schol. in II. O 6a5). (a) Soteridas d*Épidaure ( Suid. in h. v. ).
(3) Diogène Laêrt. YI, 17 et 18.
(4) Strab. 1. IX, p. 4o5 ; brev. sch. in H. 6 2184 î Eust. p. a63y 1. 36-8.
(5) Etym. M.voc. ^ot^avtllftv. Gonf.Eust.p. 106, 1. 37 et $34 1- î6.
(6) Suid. in v. ^tX^orpaTo; Ntp€iavoD.
(7) Suid. in v. NixocvAip h Ëpf&ttou.
(8) Suid. in v. ^tXoÇtvoc ÀXiÇav^piuç, et Etymol. M. in v. X6xveç, fpoaiydmi.
(9) Suid. in v. nroXifAOïcç 6; tirwaXiÎTo niv^aptoy.
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. ii5
Homère (i) ; Hérodianus, Ptolémée Âscalonite et Tyrannion, sur la prosodie (a), c'est-à-dire sur l'accentuation des mots. Enfin Hermias et Stratoclès s'étaient occupés de la tactique de l'auteur de l'Iliade (3).
Au milieu de ces recherches et de ces disserta* tions, dont il ne nous est plus permis aujourd'hui de connaître l'importance, l'esprit de subtilité qui n'a jamais abandonné les commentateurs d'Homère s'é^ tait réveillé à cette époque avec une nouvelle ardeur; Porphyre, qui vivait au troisième siècle de notre ère, nous apprend qu'on avait coutume , dans le Musée d'Alexandrie, de proposer des problèmes homériques sur lesquels chacun apportait une solution (4). Le scholiaste de Venise nous a conservé plusieurs exer-* cices de ce genre qui nous donnent l'idée de ces puériles arguties où le nom d'Aristote se trouve quelquefois (5). Ainsi au troisième chant de l'Iliade, lorsque Paris vaincu par Ménélas adresse des paroles trèspassionnées à son épouse Hélène, on demandait comment un guerrier si faible dans les combats pouvait être si brave en amour. Entre autres solutions, Aristote dit que c'est avec raison, parce que Paris est toujours
(i) Suid. in v. UrokuLoXoç 6 ÊirtO^rviç xXmOttc.
(s) Suid. in v. Mif&y^To et in v. nroXiftaloç ÀoxaXuvîiDç. Ammonium in V. OTpaçuXiQv.
(3)iElian. de Tact. c. i.
(4) Év TÛ Mouaiîtt Ttt xarà ÀXtÇav^piiav vc^aoç jv ffpo€ocXXeo6ai (^tdfxaxal Tfltç ftvopiivaç Xûaitç àva-ypaçioeai. (Sch. Ven. I 684 vel 688.)
(5)Sch. Ven. r 276, 441, etc.
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représenté comme très-enclin à l'amour ; et qu'ea général l'abstinence ne fait qu'irriter les désirs (i). Ailleurs on examine pourquoi Homère donne au lait l'épi thète de blanc y attendu qu'il n'y a pas de lait noir (a). Dans un autre passage on recherche combien de fois le poète a employé le nom de l'Aurore (3). Au neuvième de l'Iliade, à l'occasion de Phénix reçu par Pelée, on demande comment ce héros a pu donner pour précepteur à son fils Achille, celui qui s'était uni à la concubine de son père (4). Je ne rapporterai point les réponses sophistiquées qui sont faites à ces questions, c'est toujours la solution qui se présente naturellement qu'on évite avec le plus de soin; je n'ajouterai pas non plus de nouvelles citar tions que je pourrais multiplier beaucoup ; mais j'ai dû rapporter ces exemples, car maintenant il ne s'agit plus de poursuivre l'histoire des poésies homériques , c'est un fait accompli , mais de connaître l'histoire des opinions diverses auxquelles ces poésies ont donné naissance.
L'introduction du christianisme dans le monde contribua beaucoup à modifier les jugements des auteurs païens sur les poésies d'Homère. Les premiei*s pères de l'Eglise attaquaient avec un zèle ar-
(i)Sch.Ven. r44i.
(4) Sch. Ven. A 434.
(3)Sch. Ven.e I.
(4) Sch. Ven. I 480.
dent cette mythologie ridicule qui ne pouvait soutenir l'examen d'une raison plus éclairée et d'une morale plus sévère. Athénagoras et saint Justin re* prochaient amèrement au prince des poètes ses peintures licencieuses et ses fausses idées de la divinité (i). Eusèbe recueillait précieusement les passages de Platon et d'Œnomaûs , où ceux-ci combattaient les idées d'Homère (a). Bientôt les défenseurs de la poésie mythologique sentirent la nécessité de déplacer la question. Us convenaient en effet que tout n'était pas également admissible dans les anciennes poésies. Plutarque, dans son traité sur la manière de lire les poètes y veut qu'on apporte à cette lecture ime grande réserve philosophique et qu'on apprenne aux jeunes gens à distinguer soigneusement dans ces ouvrages l'erreur de la vérité (3). Dion Chrysostôme mettait en parallèle Homère et Socrate, et disait que ce poète s'efforçait, à la fois, d'instruire les hommes par la fable et par l'histoire (4). Phavorinus, contemporain de Plutarque, composait un livre sur la philosophie d'Homère (5). Le
(i) S. Justini oper. exhort. ad Graec p. 7 et 8, et Athenagorae, p. 296-7, éd. in-folio, 1743*
(a) Eusebii Praep. Evang. p. 127, 129, 618, 619, éd. in-P, i6a8.
(3) Év TTOtiifioat irpca<f(Xoao^Ttov. (de Aud. Poet. t. VI, p. 54 seqq. éd. Reisk. )
(4) Orat. LV, 558 seqq.
(5) Suid. in v. <^a6ttpîvo;.
ii8 HISTOIRE
même Œnomaûs, dont Eusèbe nous a conservé quelques fragments, écrivait sur le même sujet (i); et plus tard J^ngin, dans ses Questions homériques^ examinait si ce poète pouvait être considéré comme philosophe (2). Ce fut à cette époque, sans doute, qu'on renouvela les systèmes de Théagènes,d'Anaxagoras et de Métrodore (3) , et que très-probablement parut le petit traité sur \es Allégories homériques{ù^y ouvrage qui nous est parvenu sous le nom dlléraclide, mais qui n'est point lHéraclide contemporain d'Aristote, et dont Diogène de Laërce nous a donné la vie (5). Porphyre expliquait aussi allégoriquement la description de l'antre des Nymphes (6). Enfin dans le cinquième siècle, Proclus fit un traité particulier sur les divinités d'Homère, ouvrage qui fut commenté par Syrianus dont il avait été le disciple ( 7).
(i) Suid. in v. Otvopiaoç.
(a) Cet ouvrage de LoDgin ne noas est pas parvenu; v. Said. in voc. Ao^voç; conf. Senecae epist. LXXXVIII, t. III, p. 353, Bip.
(3) Voyez ci-dessus les pages 69 et 70. .
(4) Allegorise homericae qusesub Heraclidis Domine feruntur edltse a Nie. Schow. Goetting, 178a. C'est encore à cet Héraclide que Ton attribue un ouvrage du même genre sur les voyages d'Ulysse , expliqués allégoriquement , dont voici le titre : « Incerti scriptoris « graeci Fabulsaliquot homeric» de Ulixis erroribus, ethiceexpli- ■ catse. Lugd, Bautvor. 1745. » Ce livre a été aussi attribué à Porphyre, et à Nicéphore Gregoras. Voy. Valckenaer , Dissert.de Scholiis in Homer. , inéd., p. 1 43.
(5) Conf. in Diog. Laert. Menagii observ. 1. Y, 87, p. a 26. (6)Porphyrius, de Antro Nymphar. Amsulod. , 1791, in-4'- (7) Suid. in voc. npoxXoç et ZupMivoç.
Depuis cette époque jusqu'à la renaissance des lettres, on n'aperçoit presque plus aucune trace de travaux homériques. Le seul ouvrage , dans ce long intervalle, relatif à notre poète, et qui mérite une mention particulière, ce sont les Commentaires d'Eustathe, archevêque de Thessalonique, qui vivait dans le douzième siècle ; car je ne crois pas qu'on doive rappeler ici ce que nous connaissons de Tzetzès, qui vivait à peu près dans le même temps. Le livre d'Eustathe, immense travail d'érudition, est surtout précieux parce qu'il nous a conservé une foule de remarques extraites d'anciens commentateurs d'Homère, qui, sans lui, ne seraient pas parvenus jusqu'à nous. On y trouve réunis une multitude de faits relatifs à l'histoire, à la mythologie, aux usages des temps héroïques, de nombreuses observations de littérature, de philologie, et de grammaire. Cependant Eustathe ne s'est point borné au rôle de compilateur, souvent il joint à ses citations ses propres jugements; mais ce n'est pas la partie la plus recommandable de son ouvrage, quoique madame Dacier l'ait presque toujours pris pour guide.
Ce ne fut qu'environ deux cents ans plus tard , en 1488, que parut à Florence la première édition d'Homère donnée par le savant Démétrius Chalcondyle l'Athénien (i). Certes, la tâche n'était
(i) Gomme ceUe éditiou ne porte point de titre en tête du vo-
lao HISTOIRE
pas aisée, et pour une telle entreprise, il était besoin d'un homme aussi versé que Chalcondyle dans l'étude des lettres grecques. Les manuscrits qu'il avait à sa disposition étaient fort incomplets, et dans aucun, même parmi les plus anciens, on ne retrouvait le poète dans toute son intégrité (~i). Démétrius fut, en beaucoup d'occasions, oblige de s'aider d'Ëusthate, qui, dans ses Commentaires, citait souvent les vers dHopière, et de comparer ces citations avec le texte des manuscrits (a). Ce travail exigeait une vaste érudition , une connaissance approfondie de la langue, un goût exquis, et ce n'est pas sans raison qu'Aide, dans l'épître dédicatoire de son édition d'Eu* ripide, disait à Chalcondyle que lui seul par sa doctrine rappelait le goût d'Athènes (3). Cette édition
lume , voilà celui qui a été composé par M. Debure dans sa bibliographie instructive , n** a4g3 . « Homeri [ poetarum principis ] opéra ; scili- « cet Uias , Odyssea, Batrachomyorni^chia, et Hymni, graece : ad MSS m codices et Eustathii ineditos tune commentarios; laLore et io- « dustria Demetrii Chalcondylae Atheniensis, et Demetrii Creten*» « sis , cum prsfatione latina Bernardi Nerlii typographî ad Petrum « Medices, et grseca Chalcondilae ; prxmissis Herodoto, ac Plutar- « cho de vita Homeri, et Dionis Chrysostomi dissertatione. F/o- « rentiœ , ty-pis Bernardi et Nerii Tanàïdis Nerlii Florentinonim : nofio m mensis decembris , nnno 1488, a vol. in P^
(i) C'est ce que dit positivement Bernard Nerlius dans son épitre dédicatoire à Pierre de Médicîs, en parlant d*Horoère : qui oh incuriam. et negUgentiam librariorum , ita sui dissimilis videbatur. Ht in mdlofere codice quamvis perveteri integev agnosceretur.
(a) Conf. la même épitre dédicatoire.
(3) Sed quoniam Athenae jam diù nullaî sunt, tecum, qui so^us
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. lai
est en deux volumes in-folio : le premier comprend le texte de l'Iliade , précédé de la vie d'Homère par le pseudo-Hérodote; de celle attribuée à Plutarque, et du quarante-troisième discours de Dion Chrysostome sur Homère. En tête de chaque chant, soit de llliade, soit de l'Odyssée, est un argument sommaire des matières qu'il renferme. Le second volume contient l'Odyssée , la Batrachomyomachie et les Hymnes, à l'exception de l'Hymne V à Cérès, et de l'Hymne XXVII à Bacchus, qui tous deux ont élé découverts beaucoup plus tard. Enfin cette édition est terminée par une petite pièce attribuée à Homère, dans le pseudo-Hérodote, et qui ne fait pas ordinairement partie des Hymnes. Elle est adressée aux habitants de Néon-Tichos pour réclamer d'eux les bienfaits de l'hospitalité. Peut-être en terminant ainsi son édition, Chalcondyle faisait-il allusion à sa propre destinée , car lui aussi était forcé d'abandonner sa patrie et de demander l'hospitalité à des peupies étrangers. Un autre Démétrius, natif de l'île de Crète, appelé le Milanais^ parce qu'il avait fixé sa résidence à Milan (i), donna ses soins à
tua doctrina nobis illas repraesentas y hanc visum est deflere calamitatem (p. a ej. éd.)
(i) Voyez rhistoire littéraire typographique de Milan , par Joseph Ant. Sassy, col. 4^3 et 4^4» où il établit l'existence de deux Démétrius, et combat l'opinion de Mattaire, qui a confondu Démétrius de Crète avec Démétrius Chalcondyle Athénien (Cf. AnnaL typograp. Mattairi, 1. 1, p. a6a).
laa HISTOIRE
Texëcutlon typographique de ce bel ouvrage (i).
J'ai cru devoir insister sur cette première édition, parce qu'elle est la base, sur laquelle toutes les autres se sont formées. Je ne les suivrai point dans leurs nombreux détails , parce que mon but n'est point de faire une bibliographie d'Homère. J'indiquerai donc sommairement les publications qui , pendant les trois siècles suivants, ont contribué à l'intelligence du poète.
Observons d'abord, comme une singularité assez remarquable, que deux traductions latines de llliade, l'Une en vers et l'autre en prose, ont été publiées plusieurs années avant la première édition. du texte. Celle en vers de Nicolas Valle, et qui ne comprend que quelques chants (2), parut en i474; celle en prose de Laurentius Yalle , en 1477 (3); toutes deux n'ont été imprimées qu'après la mort de leur auteur.
(i) Voici quelle est la souscription qui se trouve à la fin du second volume de l'édition de Florence.
È Toû Ôfivipou irciviatc âiraaa Jv-ruirttOiIffft 9rjpa< eiXfi^iv vI^d oiiv 6cm «v 4»XuptvTÎ0i, àvaXcûpLaai p.«v tûv eùisvûv xtà àr^albû^ àv^pûy, xai <3ctpl Xofouc éXXi]vixci>ç <nrcu^aifi>v Bipvap^cu xai Nvipicu Tavcu^ocroû NipXCou OXcpsyrtvoiv* IloW xal ^t^ioruTt Ay}(Ay)Tpîou {le^toXaviuç xpTiTOÇy TÛv Xo^ttv div^pûv x^9^^ ^ XofMV jXXtivixûv jçiciuvuv, Irii àiso tqc XptoTcû '^irffiottùç f juiXioaTtf TtTpoueoatooru ô^^oyixootû 6^^o« pmv^
(a) Les chants 3, 4» 5, i3 , i8, le commencement du 19, les lo, aa et 24. Cette édition fut terminée le i^' février i474f &ux frais de Lelius Valle, père de Nicolas.
(3) Homeri poetarum supremi Ilias per Lanrentium Vallens. in
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. ia3
Les éditions des Aides, qui n'ont presque fait que reproduire Védition princeps , ne sont curieuses que sous le rapport typographique et principalement celle de 1537. Ce fut vers le commencement du seizième siècle que parut la première édition du recueil connu sous le nom de Petites scholies ^imprimé par ordre de Léon X. Comme ces scholies ont surtout pour objet l'interprétation des mots homériques, elles furent publiées sous le titre de Homeri interpres vetustus {i)\ toutefois elles renferment aussi plusieurs traditions mythologiques assez curieuses. Cette première édition ne comprenait que les scholies sur l'Iliade; deux ans après j on réimprima cet ouvrage à Strasbourg , en y ajoutant les scholies sur l'Odyssée, les questions homériques de Porphyre et sa dissertation sur l'antre des Nymphes , encore inédites (a).
A peu près à la même époque, Jehan Samxon donnait la première traduction française de llliade f3),
latinum sermonem traducta féliciter incîpit. Brixie, VUI kal. decemb. M CCCCL VII. En iSioil en parut une édition corrif^ée par Pierre Valerian, de la ville de Beliune.
(i) Homeri interpres vetustus, seu scholia graeca in Iliadem , in inte^prum restituta, et édita ad usum studiosorum fçymnasii in Quirinali Colle: Jussu et auctoritate Leonis X, Pont. Alax. Roms, i5i7, in-fol. Ce titre a été composé par De Bure, d'après la lettre de Léon X qui se trouve à la fin du volume.
(a) Homeri interpres cum ind. locupletiss. Argentorati, iSSg.
(3) Voici le titre complet de cette première traduction : « Les « Uiades de Homère poète grec et grant historiographe , avecques les « prémisses et commencements de Dupon de Coulonne souuerain
ia4 HISTOIRE
entreprise, je crois, par Tordre de François V^ qui désirait connaître Homère , sur tout ce qu'on lui en disait. C'est du moins ce qu'on peut conclure du passage suivant , tiré d'une épître de Peletier du Mans à ce prince :
Tu as voulu, pour Homère gouster, Faire en frauçois l'Iliade traduire (i).
Cette traduction , où respire toute la simplicité de notre ancien langage, n'est point d'une lecture désagréable; elle est assez fidèle, et peut-être a-t-elle plus contribué à répandre le goût des poèmes d'Homère, que les meilleures éditions du texte grec; toutefois ce n'est jamais que dans la langue originale qu'on peut espérer de les bien connaître.
La publication , sans contredit , la plus importante du seizième siècle est celle des Commentaires d'Eus* tathe dont j'ai déjà parlé. Pour accomplir ce grand œuvre , il fallait à la fois une grande érudition et des fonds considérables ; mais, à la renaissance des lettres, l'Italie ne manqua jamais à cette double condition.
« hystoriographe; additions et séquences deDarès Phrygios et de « Dictys de Crète, translatées en partie de latin en langaige vul- « gaire par maistre Jehan Samxon licentie en loys, lieutenant du « Bailly de Touraine en son siège de Chastillon sur Indre. Jehan « Petit, Auec priuilege. On les vend a Paris en la rue Salnct Jasques « à renseigne de la fleur de lys... et fut acheue d'imprimer le xxvi ■ jour de septembre, Tan mil cinq cens trente.»
(i) Les œuvres poétiques de Jacques Peletier du Mans, p. 4- I^* ris, 1547.
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. laS
Nicolas Majoranus travailla pendant six années à ce grand ouvrage , avec un zèle infatigable ; et les avances généreuses des cardinaux Ridolfo, Marcel Cervino et Bernard Mafey lui permirent de le terminer. Le premier volume, qui contient les cinq premiers chants de l'Iliade , parut en 1 5^2 ; les autres volumes parurent successivement, et l'impression fut terminée en i549* L'ouvrage entier fut publié en 1 55o sous les auspices du pape Jules III , qui donna de grands encouragements à cette entreprise, et à qui Majoranus dédia son édition. A la suite d'Eustathe est une riche table des matières, composée par Devaris pendant l'impression, ce qui complète cet admirable ouvrage, et en forme un vaste répertoire d'antiquité que l'on consulte rarement sans fruit (i). Quoique la critique littéraire n'eût pas fait encore de grands progrès, c'est pendant le seizième siècle que commencent à poindre les idées sur Homère qui plus tard devaient a'cquérir de si grands développements. Jules-César Scaliger, plus érudit qu'homme de goût; Scaliger qui confondait l'ancien Musée avec l'auteur d'Héro et Léandre , et qui dans sa poétique a
(i) EùoToOîou k^xii'Kicni.ôm^} SaaaoXovucv); noL^ixSoXaX tiç rk* Ôfiiipou iXiflt^a Ml Ô^uooiiav (lerÀ eùiropodrarou xxi iràvu â^eXijAOU ^rtvaxoç. Romae apud Antonium Bladum impressorem cameralem , cum privilegiis Julii III Pont. Max. , Caesareae majestatis, et christianissimi Francorum re^s MDL.
porté sur Homère les jugements les plus sévères (i), indiquait déjà dans cet ouvrage, en s'appuyant de l'autorité d'Élien , que llliade et l'Odyssée pouvaient bien n'être qu'une suite de divers épisodes rassemblés par Pisistrate (a). Je ne doute pas que ce ne soit son antipathie pour Homère qui ait dirigé son esprit vers cette opinion. Je dois le dire, parce que cela est vrai: parmi les modernes , les premiers qui ont entrevu la vérité sur la manière dont les poésies homériques ont été réunies en un seul corps d'ouvrage, ne se sont attachés à cette idée que par prévention contre ces poésies, et dans Tunique but de les déprécier. Il en devait être ainsi avant que la question fût envisagée sous son véritable point de vue, quand on soupçonnait à peine le parfum d'antiquité qu'on respire dans les poèmes d'Homère et ce charme attaché aux histoires naïves des premiers âges du monde.
Toutefois, le germe de ces idées resta long-temps enfoui dans l'obscure poétique de Scaliger, et ses critiques injustes ne détruisirent pas le plaisir qu'inspirait cette belle poésie. Chaque auteur, pour satisfaire au goût général , appliquait son esprit et son savoir soit à traduire notre poète, soit à rendre la lecture de ses œuvres plus facile et plus instructive. Aucom-
(i) Julii G. Scaligeri poetices lib. septem, i56i , lib. V^ cap. IX , p. ai 4 seqq.
(a) Lib. I, cap. V, p. ii » et cap. XLI, p. iSo de la même éd.
mencement du dix-septième siècle, Dusouhayt donnait une nouvelle traduction en prose de llliade (1), et Boitel ou Boitet celle de TOdyssée (a). Hugues Salel et Amadis Jamyn avaient déjà publié leur traduction en vers de l'Iliade (3), tandis que Salomon Certon s'essayait de même à reproduire l'Odyssée en vers français (4).
Les travaux philologiques acquéraient aussi tous les jours une plus grande importance.En i656,Schrévélius donna une édition complète d'Homère avec les petites scholies. Jusque-là elles n'avaient été imprimées que séparément; Schrévélius, en numérotant les vers pour la première fois , et rapportant chaque scholie au vers qu'elle explique , les rendit d'un usage infiniment plus commode pour l'intelligence du texte. Cette édition , qui passe pour une des plus estimées
(i) L'Iliade d'Homère prince des poètes {precs, auec la suite d'îcelle.... le tout de la traduction et invention du sieur du Souhayt, 1617. A Paris,
(a) L'Odyssée d'Homère, traduite de grec en François, par Claude Boitet, avocat au parlement de Paris. A Paris, 1619.
(3) Les XXim livres de l'Iliade d'Homère , prince des poètes grecs, traduicts du grec en vers François, les XI premiers par Hugues Salel, abbé de St-Chéron, et les XTTT derniers par Amadis Jamyn, secrétaire de la chambre du Roy : Tous les XXrfTT reveuz et corrigez par ledit Am. Jamyn. A Paris , i584*
(4) L'Odyssée d'Homère , Au Roy , de la version de Salomon Certon, conseiller et secrétaire des finances de Sa Majesté.... A Pa* ris 1604. £n i547» Pelletier du Mans avait traduit les deux premiers livres de l'Odyssée, et en i584) Amadis Jamyn les trois premiers.
ia8 HISTOIRE
de la collection des Elzévirs, est d'une excellente exécution typographique. L'éditeur, en regard du texte d'Homère , plaça la version latine de Gifanius y corrigée d'après celle d'Henri Etienne, ce qui n'a pas empêché Méric Casaubon de la censurer assez vivement (i). Schrévélius ne mit aucune note explicative; cependant en plusieurs endroits le texte des scholies exigeait quelques critiques et réclamait d'importantes corrections; Schrévélius les a trop copiées telles quelles , sans s'inquiéter si elles offraient un sens satisfaisant (2). Il aurait dû se rappeler que le manuscrit qui servit à la première édition de ces scholies était fort endommagé (3). Plus tard Josuë Barnès, qui publia aussi une édition d'Homère avec les petites scholies, corrigea la plupart de ces fautes, et améliora beaucoup le travail de Schrévélius. Il ajouta même de nouvelles scholies tirées de divers manuscrits qu'il avait à sa disposition. Il donna de nom-
(i) De Dupera Homeri editione Lugduno-Batavica Hackiana dissertatio (Merici Casauboni ad viros erud. epistols sélecte, 17099 p. 160-8 a).
(a} Voyez entre autres la scholie qui se rapporte au v. i33 du onzième chant de TOdyssée.
(3) On lit en tête de la première édition du livre intitulé : ifomeri interpres pervetusOu : Infinitif propemodum malignitate iemportutt iaceratus plagis. Voici le titre de Fédition de Sch'révélius : «Homeri «nias et Odyssea et in easdemscholia, sive interpretatio Didymi « cum latina versione accuratissima , indiceque locupletiss. rerum « ac variantium lection. Accurante Schrevelio. LugiL Batavor^ i656, « a ▼. in-4". •
breuses variantes sur le texte d'Homère , et joignit soit à ce texte , soit à celui des scholies, des notes latines qui sont en général d'une critique fort judicieuse. Cette édition de Barnès est l'une des meilleures et des plus utiles que nous possédions (i).
Indépendamment de ces travaux sur les œuvres en général, le dix-septième siècle vit éclore beaucoup de traités spéciaux, qui, pour la plupart, n'ont d'autre mérite qu'un indigeste amas d'érudition sans résultat. Tel est le livre de Pierre La Seine sur le Népenthès d'Homère (a), et la dissertation de Pierre Petit sur le même sujet, quoique celle-ci soit plus estimée (3). Tels sont aussi les longs commentaires de Gisbert Cuper sur un stuc antique consacré à la gloire d'Homère (4). Quelquefois toute cette érudition n'était accumulée que pour soutenir les idées les plus bizarres et les plus absurdes systèmes. Ainsi le Belge Jacques Hugon ne voyait dans l'Iliade qu'une
(i) «Homeri Ilias et Odyssea in easd. scholia sive interpretatio « veterum... opéra , studio , et impensis Josus Barnès, Cantabrigiœ ^ « 171 1, a V. in-4". ■
(a) « Homeri Nepenthes seu de Abolendo luctu liber in quinq. «divis. part. Auctore Petro La Seine. Lugduni^ 1634, in-8°. »
(3) « Pétri Petîti Philosophi et doct. Med. Homeri Nepenthes sive
■ de Helenae medicamento... Dissertatio. Trajecti ad Rhenum, 1689 , . in-8^ .
(4) « Apotheosis , vel consecratio Homeri, sive Lapis antiquissimus « in quo poetarum principis Homeri consecratio sculpta est, com-
■ mentario illustratus a Gisberto Gupero. Amstelodami , i683 , - in.4".
i3o HISTOIRE
prophétie sur l'avenue du Messie (1)9 et plus tard Gérard Croês tachait de prouver que llliade et TCK dyssée étaient l'histoire allégorique des Hébreux (a). Tout cependant n'était pas de ce genre. Jacques Duport y dans sa Gnomologie homérique, indiquait d'heureux rapprodiements entre les pensées d'Homère et celles des Écritures (3) ; Zacharie Bogan tâchait de saisir les rapports qui existent entre les formes du style grec et celles du style hébraïque (4)^ et Fei thius en recueillant les passages d'Homère relatifs aux anciens usages, facilitait les recherches sur la civilisation de cette époque (5).
Mais c'est surtout sous le rapport littéraire que la renommée d'Homère retentissait chaque jour davantage. De toutes parts on le saluait du nom de prince des poètes; on mettait sa gloire au-dessus de toutes
(i) Yoyes mes obs. sur le vers 5o du premier chaut de llliade
(a) « Homerus Hebraeus , sive historia Hebraeorum ab Homero
« hebraicis nominibus acsententiis conscripta in Odyssea et Iliade,
-exposita, illustrataque studio ac opéra Gerardi CroesL Dordmei^
« i7o49in-ii. »
(3) -Homeri... Gnomologia duplici parallelismo illustrata^ per « Jacob. Duportum... Cantabrigiœ , 1660 , in-4°. »
(4) «Homerus tô^atC^v sive comparatio Homeri cum scriptoribus «sacris quoad norma loquendi... Au tore Zach. Bogan. Oxoniai, - x658,in-8^•
(5) ■ Antiquitatum Homericarum libri IV ab Everardo Feithio
• quoudam scripti, nuncprimum in lucem prodeunt ^ Lugduni Bata9or.
• 1677, in-ia. • En 1747 on en a fait une ^ition in-8^ à Strasbourg, qui renferme beaucoup plus de recherches que la première et qui est infiniment préférable.
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. i3i
les autres. Lies plus beaux génies de cette ëpoque en faisaient leur principale étude. Racine commentait les premiers livres de l'Odyssée (i), et Fénélon préludait au Télémaque en traduisant les Voyages d'Ulysse (a). Tous deux avaient bien senti que c'était à cette source qu'il fallait puiser l'harmonie du langage et la suavité du style. Bossuet, à tous les auteurs de l'antiquité profane , préférait Homère , dont le génie «élevé et sans contrainte, dit d'Alembert, avait le a plus de rapport avec le sien (3) ». Enfin Boileau s'écriait que c'était a\foir profité que de sai^oir se plaire aux écrits du poète (4)* Aussi, grande fut la clameur lorsque Perrault , du sein de l'Académie française , vint attaquer cette haute célébrité; lorsqu'on le vit sur les traces de Scaliger, s'appuyant de l'autorité d'Élien, contester l'unité de l'Iliade et de l'Odyssée, et renouveler des critiques de détail pleines de violence et d'amertume (5). Le savant Huet, évêque
(i) Œuvres complètes de J. Racine , par L. Aimé-Martin, Paru, i8a5, 7 Tol. in-8^, t. VII, p. a5x. Racine a commenté les VIII premiers chants de l'Odyssée.
(a) «OEuvres de M. François de Salignac de la Mothe Fénélon > « précepteur des Enfants de France, Archevêque duc de Cambrai. m Paris ^ 1787-93, 9 vol. in-4% t. VI, p. 35-x5a.» Fénélon a traduit les chants V à X de FOdyssée.
(3) Éloges lus dans les séances publiques de TAcad. franc, par d'Alembert, t. I, pag. i35, Paris, 6 vol. in-xa, 1779-86.
(4) Art poétique, vers 307-8.
(5) ■Parallèle des anciens et des modernes... Nouvelle édition tutg^ m mentéê de quelques dialogues , par M. Perrault de l'Académie fran-
i32 HISTOIRE
d'Avranche, écrivit à ce sujet une lettre à Perrault, où il lui reprocha , en termes les plus mesurés , la vivacité de sa critique , et dans laquelle la question principale est traitée avec beaucoup de raison (i). Mais Homère ne tarda pas à trouver un plus ardent défenseur : Boileau, dans ses réflexions critiques sur Longin (2) , terrassa facilement son faible adversaire, et Taccabla de tout le poids de sa supériorité. Pei> rault n'était pas de taille à se mesurer contre un si vigoureux athlète ; il manquait des connaissances nécessaires pour soutenir une telle lutte , il ignorait la langue du poète qu'il censurait, de sorte que la querelle n'alla pas plus loin.
L'abbé d'Aubignac, mort depuis plusieurs années, avait rassemblé quelques matériaux favorables à la thèse soutenue par Perrault; ils ne parurent que longtemps après , sous le titre de Conjectures académieques (3). Perrault n'en avait aucune connaissance.
«çoise. Paris ^ 1698 , a v. m-i3.> La première édition parut en
(i) «Dissertations sur diverses matières de Religion et de Philo- « iogie... recueillies par M. Tabbé de Taillardet Paris, 171a, a v. n in-xa.»
. (a) « OEuvres complètes de Boileau Despréaux .... Stéréotype « d'Herhan. Paris, 1809, 3 v. în-ia. »T. II, p. a 45 et suiv.
(3) « Conjectures académiques, ou dissertations sur Tlliade, ou- «vrage posthume trouvé dans les recherches d*un savant. Paris ^ « 1715 , in-ia. » Cet ouvrage, trouvé dans le cabinet de Charpentier de r Académie française, est généralement attribué à Tabbé d'Aubignac. Cependant Boscheron (Mém. de Saleogre, 1. 1, p. 317) dit
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. i33
(Quoiqu'il en parle dans son ouvrage; mais les eût-il connus, ils ne lui eussent pas été d'un grand secours. L'ouvrage de d'Aubignac, fait de mémoire (i), est rempli d'erreurs (2), et ce qu'il dit sur la réunion des poésies homériques n'est nullement satisfaisant; la question n'est qu'à peine entrevue. Dans le même temps, Desmarets de Saint-Sorlin publiait plusieurs écrits contre les anciens, avec l'unique but de défendre son triste poème de Clovis,et dans son dernier ouvrage adressé à Perrault, il lui lègue le soin de venger la poésie française (3). Boileau ne jugea pas que les ouvrages de Desmarets fussent dignes d'une réfutation spéciale, aussi sont-ils complètement oubliés; il en serait de même de Perrault sans les Réflexions critiques j et ce n'est qu'à la plume caustique du traducteur de LfOngin que l'auteur du Parallèlle des anciens et des modernes doit l'honneur d'avoir fait quelque bruit dans le monde.
Tandis qu'en France on se disputait avec aigreur
qu'on n'en a d'autres preuves que ce qu'en rapporte Perrault, t. a, p. a5, éd. citée.
(i) C'est ce qu'il dit lui-même p. 357.
(a) En voici un exemple entre mille autres. D'Aubignac suppose, p. 3i5 et 3x6 , que Memnon fut tué par Achille quand il reprit les armes après la mort de Patrocle. Or, Memnon n'est pas nommé une seule fois dans l'Iliade. Ce héros n'y parait jamais.
(3) « La Défense de la poésie et de la langue Françoise , avec des
• vers dithyrambiques sur le même sujet à M. Perrault. Paris ^
i34 HISTOIRE
sur le mérite poétique d'Homère, que les uns exaltaient V unités la beauté et V admirable construction de V Iliade et de V Odyssée (i) , et que les autres n'y voyaient qu'une réunion de quelques chansons d^aveur gleset de mendiants (a); à Naples, un homme doué d'un génie élevé et de la sagacité historique la plus pénétrante 9 découvrait le véritable point de vue de la question : en effet, Vico est le premier qui ait compris que les poésies homériques n'étaient pas simplement une œuvre littéraire , que c'était la poésie d'une époque, la voix de tout un peuple, en un mot l'énergique expression de la civilisation héroïque de la Grèce et de llonie (3) ; ainsi le philosophe napolitain avançait dès<^lors une thèse dont un siècle plus tard le philologue d'Haynrode devait apporter des preuves incontestables.
Vico venait d'ouvrir l'ère de la véritable critique, destinée à remplacer cette généreuse émulation qui, à l'origine de l'imprimerie et durant tout le seizième siècle, honora l'Italie par la publication des plus beaux monuments de l'antiquité. Cependant au commencement du dix-huitième siècle on voit en-
(i) ni* Réflexion critique, t. n, p. aSg , éd. citée.
(9) Parallèle, t. II , p. a5 , et Conject. académ., p. la des éd. citées.
(3) ■ Principi di scienza nuova di Giambattista Vico d'intorno «alla comune natura detle Nazioni... NapoU^ x8ii, 3 v. in-8**. » Voyez tout le livre 3 intitulé : Deiîa discoverta delvero Omero , t. III, p. 3-44* La première édition de cet ouvrage parut en I7a5.
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. i35
core dans ces belles contrées briller quelques faibles lueurs de ce noble zèle pour les grandes entreprises bibliographiques. Le P. Politi, religieux de Florence, tentait de traduire en latin les Commentaires d'Eustathe; mais cet ouvrage, faute de secours, ne put être continué au-delà du cinquième chant de rUiade (i). Il eût été à désirer que l'entreprise se fût achevée. On doit encourager tout ce qui tend à mettre les connaissances à la portée du plus grand nombre. C'était dans ce but que Louis XIY avait consacré une somme considérable pour faire exécuter une traduction complète de ces Commentaires, comme nous l'apprend Politi lui-même (a) qui dédia son troisième volume à Louis XY , en lui disant que la dédicace de son ouvrage appartenait de droit au petit-Rls de celui qui ne fut égalé par aucun prince dans la libérale protection qu'il accordait aux belles-lettres.
L'entreprise de Politi , restée incomplète , fut le dernier effort de l'Italie en ce genre de productions. Maintenant les matériaux essentiels étaient rassem-^ blés , il ne s'agissait plus que de les mettre en œuvre,
(i)«Eustathii... Archiepiscopi Thessalonicensis commentarii in « Homeri Iliadem. Alexand. Politus...nuncpninuin latioe \ertit, re- «ceDsiiit, Qotis perpetuis illustravit.... Florentis, lySo-S, 3 v. « ÎD-fol. > Il parait qu'il existe une traduction complète d'Eustathe, exécutée par Marineri de Valence , mais qui jusqu'à présent est restée manuscrite. ( Voy. Bulletin univ. t. IV, p. 34o).
(a) Préface du premier volume, p. IV et V.
i36 HISTOIRE
c'est à quoi s'exerça l'esprit philosophique pendant tout le cours du dix-huitième siècle , mais il n'atteignit pas le but dès le principe. En 1 7 1 5 , la question de prééminence des anciens sur les modernes, qui semblait être résolue par la puissante dialectique de Boileau, fut renouvelée à l'occasion de la préface que Houdart de La Motte mit à la tête de sa traduction de l'Iliade (i). Les querelles se réveillèrent plus vives et plus animées, et c'est encore du sein de l'Académie française que partirent les premiers traits lancés contre Homère; mais les rôles étaient changés. Les anciens trouvèrent un antagoniste , homme d'esprit, écrivain élégant et correct , tandis que tout le mérite de leurs savants défenseurs ne consistait que dans une pesante érudition revêtue de formes pédantesques et d'un style injurieux qu'on n'emploie ordinairement que lorsqu'on a tort. Madame Dacier ouvrit la lice, et dans son livre intitulé Des causes de la corruption du goût (a), se crut obligée, cédant à sa violente indignation , de soutenir ses raisons par les plus rudes injures , car elle ne concevait pas de blasphème égal à celui d'attaquer Homère. La Motte lui répondit avec beaucoup d'urbanité, mais d'une manière très-
(i) «L'Iliade, poème, avec un discours sur Homère, par Mon- « sieur de La Motte, de l'Académie frauçoise. Paris, 17x4» un v.
- in-S**.
(a) Paris, 1714, un v. in-ia.
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. iSy
piquante, dans ses Réflexions sur la critique (i), où il sut répandre quelques idées générales qui les placent au-dessus d'un simple livre de circonstance. Cet ouvrage est divisé en trois parties ; à la suite de la première, La Motte fit imprimer une petite correspondance qu'il eut avec Fénélon au sujet de son Iliade. Les lettres de l'auteur de Télémaque sont un modèle de bon goût et de grâce , comme on le pense bien ; mais ce qui distingue surtout cet esprit sensible et délicat, c'est que le premier parmi nous il a senti ce charme de naïveté répandu dans ces poésies primitives, et le premier il a loué cette aimable sim^ plicité du monde naissant (2). Plus loin il dit : « Tabandonne volontiers les dieux et les héros d'Ho- (€ mère, mais le poète ne les a pas faits, il a bien fallu a qu'il les prît tels qu'il les trouvait (3). » De là aux idées de Vico, il n'y avait qu'un faible intervalle à franchir; aucun des deux partis ne suivit la direction indiquée par Fénélon : apologistes et détracteurs, tous ne jugèrent ces poèmes que comme si c'eût été des ouvrages de nos jours , et sans avoir aucun égard à la civilisation des anciens temps. L'abbé Terrasson, qui intervint dans la querelle d'une manière assez
(i) «Réflexions sur la critique, par M. de La Motte, de TAcadé- « mie Françoise , avec plusieurs lettres de M. 1* Archevêque de Cam- « bray et de l'auteur. A La Haye, xjxS, in-ia. »•
(a) P. 7a de cette même édition.
(3) P. 79 de cette même édition.
i38 HISTOIRE
remarquable en faveur de La Motte, ne Gonsidëra pas les choses autrement (i). Ce n'était dès-lors qu'une question de goût que chacun décidait d'après son propre sentiment, de sorte que la dispute pouvait durer éternellement sans qu'aucun parti pût être convaincu par l'autre; c'est ce qui arriva. Après bien des controverses, après force écrits des deux côtés, où figurèrent Gacon ( a) , Boivin (3) , Fourmont (4) , l'abbé de Pons (5) et miilef^utres, chacun resta dans son opinion , bien persuadé qu'il avait raison de sentir comme il sentait; aussi Tannée suivante, quand le P. Hardouin publia une Apologie d'Homère (6) qui contrariait les idées de madame Dacier, cette illustre savante, sans avoir reculé d'une ligne dans son système, attaqua le révérend père presque avec
(i) « Dissertation critique sur Tlliade d'Homèrei.. par Monsieur
■ Tabbé Terrasson, de rAcadémîe royale des sciences. Paris, l'yiSt n 3 vol. in-ia. »
(a) « Homère vengé, ou réponse à M. de La Motte sur l'Iliade. « Paris, 1715, in-ia. >
(3) «Apologie d'Homère, et Bouclier d'Achille. Paris ^ <7i5, ■ in-ia. »
(4) « Examen pacifique de la querelle de M"** Dacier et de M. de «La Motte sur Homère... par Etienne FourmonL Paris, 17 16, i
■ V. in-xa. »
(5) OËuvres de Monsieur l'abbé de Pons. Paris, i738, in-ia. > Voyez à la page a 88 de cette édition : Lettre à Monsieur *** sur rUiade de M. de La Motte.
(6) « Apologie d'Homère où l'on explique le véritable dessein de « son Iliade et sa Théomythologie, par le P. Hardouin, de la Com- « pagnie de Jésus. Paris, 1716, in-ia. »
DES POl^SIES HOMÉRIQUES. 1^9
autant de vivacité que La Motte Houdart (i). Enfin ces querelles qui, pendant près de deux ans, firent grand bruit dans le monde, qui occupèrent tous les journaux du temps, finirent comme tout alors finissait en France, par des pamphlets satiriques et des parodies, après avoir amusé le peuple dans des vaudevilles joués sur les tréteaux de la foire Saint-Laurent (2).
Quoiqu'en général on blâmât le ton qu'avait pris madame Dacier dans cette querelle, chacun tomba d'accord qu'elle avait raison au fond ; ses idées pré«> valurent complètement. Dès lors il ne fut plus question de contester Texcellence des poèmes dHomère, et pendant tout le cours du dix-huitième siècle , llliade et rodyssée , mais surtout llliade fut regardée comme le chef-d'œuvre de l'esprit humain et le vrai modèle de tout poème épique. Une fois ce fait convenu , on n'envisagea plus les œuvres d'Homère que sous le
(i) « Homère défendu contre TApologie du R. P. Hardouin.... « par M™* Dacier. Paris , 1716 , in-13. ■
(3) On représenta en lyiS, sur le théâtre de la Foire , Jrlequim défemeur ^Homère, Ce fut en 17 16 que Marivaux publia V Homère trapesti ou Yliiade en nters burlesques, Paris, a v. in- 11. La même année, Himojon de St- Didier, à la suite de Touvrage intitulé Le Fttyage du Parnasse, Rotterdam, 1 v. in-xi, publiait Tlliade tragicomédie dont les personnages sont : La Dacier, mère de f Iliade ; La Motte Houdart , amant de la pucelle ; Pontenelle , le phénix de La Hotte- Houdart, etc.; et l'abbé Faure faisait imprimer Homère danseur de corde, Paris ,1716. Je passe sous silence beaucoup d'autres facéties dont je ne connais que les titres.
i4o HISTOIRE
rapport littëraire, et on ne les jugea que d'après les principes qui servaient de règle à toutes les productions du même genre. Le Batteux, Marmontel, La Harpe, confirmèrent l'opinion reçue , et personne ne songea plus à disputer. Dans les questions particulières, traitées par les membres de l'Académie des inscriptions et belles-lettres , pas une voix ne s éleva pour former le plus léger doute sur l'authenticité des poèmes homériques; plusieurs même s'attachèrent à signaler les beautés de ces poèmes sous le rapport purement littéraire (i). Les travaux des éditeurs tendaient au même but. Samuel Clarke, qui en 17129 donna une fort bonne édition d'Homère, continuée par son fils, y joignit des notes latines, dans lesquelles il s'applique en plusieurs endroits à relever le mérite poétique (a); et dès le sixième vers de l'Iliade, il combat l'opinion du P. Rapin , qui prétend que la première invocation manque de précision. Ernesti, qui reproduisit quelques années après cette édition, y
(i) Voyez entre autres, Mémoires, t. IX, p. a 16 et saiv., et t.
XXX, p. 539-6.
(a) « Homeri Ilias graece et latine. Annotationes in usum Scr.Prin- « cip. Guillel. Augusti duci de Cumberland... scripsit atque edidit « Sarouel Clarke. Londini, 1729, x vol. in-4^ ; et Homeri Odyssea «grsece et latine, item fiatrachomyomachia , Hymni, et epigram- « mata, Homero vulgô ascripta. Edidit, annotationesque ex notis « nonnullis Msis a Samuel Clarke S. T. P. defuncto relictis partim « collectas adjecit Samuel Clarke S. R. S. Londini, 1740, un vol. « in-4". .
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. i4i
ajouta aussi des remaix{ues faites dans le même système (i). Telles sont aussi les notes dont Pope accompagna sa traduction en vers de l'Iliade et de rOdyssée (a). Plus tard, Riccius, dans ses Dissertations homériques, ne se proposa pas un autre but (3). Enfin le grand nombre de traductions, et surtout la foule d'imitations en vers qui parurent pendant le dix-huitième siècle, suffiraient seules pour prouver en quel honneur était Homère parmi les littérateurs et les poètes de cette époque (4).
Les choses en étaient à ce point, et tout paraissait dit sur Homère, lorsqu'en 1788 d'Ansse de Villoison publia, d'après un manuscrit de la bibliothèqu'e de Saint-Marc à Venise , son édition du texte de l'Iliade,
(i) «Homeri opéra graece et latine ex recensione, et cum notis m Samuel Clarke, accessit varietas lectionum cura Jo. Aug. Ernesti
■ qui et suas notas adspersit. Lipsiœ^ 1759-64» 5 v. in-8°. »
(3) « The Iliad of Homer translated by Alex. Pope. London , n 1756, 6 V. in-ia. The Odyssey of Homer translated from the « Greek. London, 1725, 6 vol. in-ia.» Tindique les éditions que je possède.
(3) « Angeli Maris Riccii... Dissertationes Homericœ, antea tribus « voluminibus comprehensiCy nunc in unum coUectse. Curavit et
■ prsfatus est Fred. Gottlob Born. lÀpsiœ , 1784» un v. in-8^ »
(4) Il serait inutile de rapporter les imitations en vers qui se trouvent partout; quant aux traducteurs des œuvres entières , voici les noms de quelques-uns. £n vers : Rochefort, Flliade et l'Odyssée, 1781, a v. in-4''- Le chevalier Beaumanoir, Flliade seulement, 1781, a V. in-8°. Daubremès, l'Iliade seulement, 1789, 3 v. in-8®. En prose: Gin, l'Iliade et l'Odyssée, 1786, 4 v. in-4**. Bitaubé, 1787-8, la v. in- 18. Lebrun, l'Iliade, 1809, a v. in-ia; VOdyssée, 1819, a v. in-xa. Launay-Valeri , a v. in-4%sans date.
i4a HISTOIRE
enrichi de nombreuses scholies inconnues jusqu'alors (i). Ce manuscrit précieux, échappé comme par miracle aux ravages du temps, est non-seulement curieux, parce qu'il nous a conservé un meilleur texte de l'Iliade, que Wolf a suivi constamment avec une scrupuleuse fidélité, mais surtout parce qu'il nous a donné les divers signes critiques dont les ancien/» grammairiens avaient coutume de marquer certains vers d'Homère dont les scholies nous donnent les explications. Ces scholies en outre éclairent plusieurs points de critique ignorés ou mal interprétés jusqu'alors; elles sont, dans plusieurs cas, du plus heureux secours pour bien connaître l'histoire des poésies ho^ mériques. Yilloison, qui ne prévoyait pas la destinée que devait avoir son édition et les conséquences qu'on devait en tirer, donna sur cette édition de savants prolégomènes , dans lesquels il a développé les nombreux avantages des scholies qu'il publiait, mais dans lesquels on désirerait plus d'ordre et de méthode. C'était à Wolf qu'il était réservé de voir tout ce qu'on pouvait tirer de cette nouvelle publication. Wolf, non moins érudit que Yilloison , mais d'un esprit plus étendu, fît une étude approfondie de l'édition de Venise qui vint confirmer les doutes que déjà il avait conçus sur l'ensemble de l'Iliade et de l'Odyssée. Ce fut en 1795 que parurent ses fameux prolégo-
(i) Pour le litre de cet ouvrage, v. p. 61.
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. i43
mènes (i), où il démoatra d'une manière incontes* table la nécessité d'avoir recours au système histO"» rique pour découvrir la véritable origine des poèmes d'Homère. Wolf produisit une véritable révolution philologique en Allemagne; les hommes les plus distingués de ces contrées , déjà si fécondes en érudits célèbres, furent frappés de cette manière neuve d'envisager les poésies d'Homère, ils entrèrent dans la carrière qui leur était ouverte, et sentirent bien qu'après d'interminables disputes , c'élait là qu'on devait chercher la vérité sur ces poèmes primitifs. Heyne lui-même, quoiqu'il eût eu d'assez vifs démêlés avec Wolf, et qu'une forte rivalité se fut élevée entre eux, Heyne se montre presque toujours favorable au système historique (2). Ca:*taiaement Heyne était un esprit trop judicieux pour qu'il en fut autrement. Lui aussi avait fait une étude sérieuse de l'édi-* tion de Villoison, et même les excellentes observations qui sont à la suite de son édilion de l'Iliade,
(c) Pour le titre de cet ouvrage , v. p. 5.
(a) Entre autres passages , voyez l'opinion de Heyne au sujet d'une interpolation remarquable du dix-huitième chant, où il dit: « Nunc ioterpolationîs |u*obabilitas aliunde quserenda est, îa tota ■ quidem rhapsodorum ratione, ac more perpetuo, iotexendi ea, « quae supplere possent et loc«ipletare homericas narrationes ; tum m in studio manifesto neium aliquem inferendi in ooBcilia Junonis « ac Jovîs , etiam per contortas narrationes ; frustra enîm asseritur, « omnia in Iliade mirifice esse inter se vincta et c<^ulata (t. VIL» « p. 487). » Voyez aussi les excurms qui sont à la SMifee du XXTV* ch., t. VIII, p. 770 et suiv.
î44 HISTOIRE
offrent tout ce que les scholies vénitiennes renferment de plus substantiel (i) ; mais peut-être doit -on lui reprocher de n'avoir pas fait une assez juste part de ce qui revenait à Wolf dans la découverte.
L'autorité des noms les plus recommandables dans la science ne tarda pas à rendre les opinions de Wolf classiques en Allemagne, elles s'y établirent presque sans contestation. 11 n'en fut pas de même en France , où il était difficile de détruire des idées appuyées par les plus grands littérateurs des dix-septième et dix-huitième siècles et qui, parmi nous, avaient acquis la force de chose jugée. Sainte- Croix est le seul, que je sache, qui dans un écrit spécial , ait entrepris la réfutation du système de Wolf (a); mais la dissertation de Sainte - Croix n'attaque pas le vrai point de la difficulté ; il est resté constamment dans des généralités peu concluantes qui laissent la question tout entière. Clavier incidemment a combattu l'opinion de Wolf sur l'usage de l'écriture au temps d'Homère; mais ces objections
(i) "Homeri carmina cum brevi annotatione, accedunt variz " lectiones, et observationes veterum grammaticorum , cum nostrae « aetatis critica, curante C. G. Heyne. Lipsiœ^ iSoa, 8 v. in-S**.»
(2) « Réfutation d'un paradoxe littéraire de M. Fréd. Aug. Wolf, « professeur de langue grecque, sur les poésies d*Uomère. Paris , « 1798, in-S** de 60 pages. » Cette dissertation avait paru dans le Magasin encyclopédique , en réponse au compte rendu qu*avait fait M. Gaillard des Prolégomènes dans le même recueil , n^ xo de la troisième année.
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. i45
ne me paraissent pas avoir détruit les raisons données par Wolf (i). Enfin, il y a peu d'années, Tun de nos plus habiles philologues , dans la préface de sa jolie et correcte édition d'Homère, après avoir parlé des prolégomènes en termes fort honorables, dit qu'ils n'ont pu décider sou assentiment , et qu'après les avoir lus, il murmurait tout bas avec le vieillard de l'ancienne comédie : où yàp Tretdetç, oùî'riv TQticTjÇj tu ne me persuaderais pas, non, quand même tu m^aurais persuadé (2). Je ne sais si je me trompe , mais il me semble impossible de dire d'une manière plus ingénieuse, et en même temps plus claire, qu'on ne veut point entrer dans une thèse dont on reconnaît l'évidence.
L'Angleterre n'a pris aucune part à cette discussion, et ne semble pas y mettre une haute importance. Les savants de ce pays ont tourné leurs études spéciales vers l'orthographe homérique, et se sont surtout occupés de la question àndigammai^), Payne Knight a donné même une édition complète avec le digamma restitué (4). Son but est de ra-
(i) Voyez mes observ. sur le v. t68 du sixième ch. de i'Iliade. (a) «Homeci opéra, Ilias et Odyssea, curante Jo. Fr. Boissonade. ■ ParisiiSy x7a3-4> 4 ^ol. in-i6.» Conf. Aristoph. Piut. v. 600.
(3) Sur cette question , voyez les observ. sur le v.- 17a du seizième ch. de riiiade, où j'entre dans beaucoup de détails.
(4) «Carmina homerica, Ilias et Odyssea, a Rhapsodorum inter- « polationibus repurgata , et in pristinam formam quatenus recu- « peranda esset, tam e veterum monumentorum fide et auctoritate
i46 HISTOIRE
mener la transcription des poèmes d'Homère à leur forme primitive. Il n'adopte point la division par chants qu'ont faite les grammairiens d'Alexandrie, et supprime une grande quantité de vers. C'est une espèce de diorlkùse comme celles qui suivirent le travail des diaskévastes , et qui de même , à défaut de monu* ments , ne repose que sur des conjectures* Le système de Knight mérite d'être étudié, mais il doit rester dans le domaine de la discussion ; il peut bien être le sujet des savants prolégomènes qui précèdent son édition, mais ne saurait prévaloir pour constituer une orthographe toute nouvelle. D'ailleurs, n'en déplaise à Knight, jamais, dans aucun temps, il n'y eut de transcription d'Homère avec le digamma , parce que lorsque, sous Pisistrate, les poésies homériques furent réunies pour la première fois en un seul corps d'ouvrage, le digamma depuis long-temps avait disparu de la prononciation , surtout chez les Attiques. C'est aussi dans ces derniers temps que parut à Oxford une fort belle édition d'Homère , qui mérite d'être citée , non-seulement à cause de la pureté du
« quam ex antîquî sermon îs indole ac ratione redacta; cum notis V ac prolegomenis in quibus de eorum origine, auctore et aetale <• itemque de prisœ linguae progressa, et precoci maturitate, diii- « genter inquiritur, opéra et studio Richardi Payne Knight. Lon- « dini, i8ao, un vol. in-4^. » J'ai transcrit fort exactement ce long titre , parce qu'il donne une idée assez juste du dessein de l'édi'* teur.
texte et de sa superbe exécution j mais surtout parce qu'elle contient des variantes et des scholies inédites» que Richard Porson publia d'après un manpscrit de la bibliothèque de Harlem (jX Ces scholies sont peu nombreuses , mais les noms deZénodote, d'Aris- *tophane et d'Aristarque, souvent cités, prouvent qu'elles remontent à la même antiquité que les scholies de Venise. Ruttmann les a recueillies dans une édition usuelle (n) , en les joignant à celles qu'a publiées M. l'abbé Angelo Mai, d'après un manuscrit de la bibliothèque ambrosienne de Milan (3). Si l'édition de fiuttmann ne se distingue pas par le luxe typographique , elle possède l'avantage bien plus précieux d'être faite avec le plus grand soin , de corriger souvent le texte de M. Mai (4) , et d'offrir l'ensemble de toutes les scholies sur l'Odyssée, qui jusqu'alors avait été beaucoup moins riche que l'Iliade en ce genre
(i) « à^L-n^oM ikiàç xal ÔSwtatM ... ^v ÔÇovia «»', 4 vol. in-4^. » Brunet, qui donne ce titre en latin , ajoute entre deux parenthèses : Edido impensis DD. Buckîngam et GrenviUe excitsa, curis Th» GrenpiUe^ JL Porson^ Randolph, Cleaver et Rogers,
(a) « Scholia an tiqua in Homeri Odysseam, maximam partem e «codicibus Ambrosianis ab Angelo Maio proiata nunc e codice « Palatino et aliunde auctius et emendatius édita a Philippo Butt- « manno.... BeroUni, i8ax, un v. in-8^.»
(3) «Iliadis fragmenta antiquissima cum picturis, item scholia « vetera ad Odysseam ; edente Angelo Maio Ambrosiani coUegii • doctore.... Mediolanij 1819^ in- fol. »
(4) Au eh. XI, V. 3or, M. Mai écrit S^rt^oç pour Burrtou; au ch. Xn 9 104» irapà Tè Àtoç pour izi^k rb ^10; , et v. 44^ » o^v i^ji^evik pour o»c àvi}[&tA<vv)( ; ch. XVI, $7, \Ui toi pour Mevrv), etc., etc.
i48 HISTOIRE
d'érudition. Potir compléter ce travail, Buttmann fit un xhoix parmi les scholies de toutes celles qui pouvaient aider l'intelligence du texte, et enfin ajouta celles de deux manuscrits de Vienne qui se trouvent à la suite de l'édition d'Alter (i), édition estimable qui ne fut point inutile à Wolf pour son travail sur l'Odyssée. Wolf avait publié ses prolégomènes en 1795 ; douze ans après, il termina ses travaux homériques en pu* bliant l'Odyssée , la Batrachomyomachie , les hymnes, les petits poèmes et les fragments. Cette édition , imprimée à Leipzig avec grand soin et une remarquable correction , a servi jusqu'à ce jour de modèle à toutes celles que l'on a données depuis (11), Ainsi Wolf a obtenu la double gloire d'avoir irrévocablement fixé le texte d'Homère , et d'avoir ouvert à la critique de ses poèmes une carrière dans laquelle sont entrés tous les érudits philosophes de l'Allemagne. Ugen, Franceson, Niebuhr(3), Goth. Hermann, W. A. Schlegel, Heeren, Aug. Matthiœ, Frid. Thiersch, Mûller, Spohn, Koës, noms célèbres dans la littérature, l'histoire et la philologie, se rattachent tous à l'école historique fondée par Wolf. Son triomphe paraissait définitivement assuré dans l'Allemagne savante, lorsque les idées esthétiques du dernier siècle se sont reproduites, il y a
(i) «Homeri Ilias et Odyssea ad cod. viadobonensem gnece ex- • press. receoftuit Carolus Alter. Fiamœ, I789«94) 3 v. in-8*. »
(a) « OBIHPOT Enu. Homeri et Homeridarum opéra et relîqu», «ex recensione Frid. Aug. Wolfii. Upsiofy 1804-71 ^ ^^'* î^^*^* *
(3) Voy. les Additions à la (in.
quelques années, sous les auspices du grand nom de Gœthe. Le docteur Lange, dans une lettre écrite à l'illustre poète (i), est venu soutenir par de nouveaux arguments cette thèse , que la colère d'Achille est le véritable sujet de Tlliade, la grande pensée qui anime tout Vepos homérique^ pour me servir de son expression. Mon dessein ne peut pas être de suivre l'auteur dans ses développements; d'ailleurs ce serait chose superflue, les nombreuses diversités des poésies homériques prêtent leur secours à tous les systèmes , et chacun , en les envisageant sous un points de vue particulier, ne manqué jamais d'y trouver toutes les preuves possibles à l'appui de ses idées. Je demanderai seulement aux partisans de cette opinion de quelle colère ils entendent parler; car il existe évidemment deux colères dans l'Iliade : l'une fatale, et l'autre très-favorable aux Grecs ; l'une contre Agamemnon , qui enlève la jeune Briséis au héros; l'autre contre Hector, qui le prive de Patrocle ; et , dans tous les cas , je demanderai à quoi bon les deux derniers chants , où il n'est question ni de l'une ni de l'autre colère. Ces raisons devraient être de quelque poids aux yeux de ceux qui soutiennent si obstinément la parfaite unité de l'Iliade. Aussi voyons-nous que plusieurs auteurs en ont assez été frappés pour chercher
(i) « Versuch die poefische Einheit der Iliade zubestimmeD , ein « Sendschreiben an Goethe von G. Lange. Darmstadt, i8a6, in-8^. >
i5o HISTOIRE
ailleurs le sujet de ce poème.Le P. Rapin suppose que l'unique but de Tlliade est la mort d ^Hector , dernier rempart des Troyens; c'est-à-dire l'entière destruction de la maison dePriam, ou plutôt de la branche d'Ilus, et de là le nom allias donné au poème (i). Depons de Frugère esta peu près du même sentiment. « C'est «dans la mort d'Hector, dit-il, que doit être le terme « de l'action. La chute de Pergame en sera la conse- (cquence assurée (a).» Granville Penn pense qu'Homère n'a pas d'autre but que d'exprimer la volonté de Jupiter , dont la volonté secondaire d'Achille n'est que l'agent (3). Aucun d'eux ne manque de preuves , et chaque auteur prouve invinciblement, par l'examen attentif de l'Iliade, qu'il a seul saisi le sens intime du poète. Voilà bien des opinions diverses sur un point qui, dit-on, est si manifeste. Toutefois, il faut le dire, de tous ces systèmes, le seul qui se soit maintenu est
(i) « Apologie d'Homère où Ton explique le véritable dessein de « son Iliade et sa Théomylhologie, par le P. Hardouin de la comp. « de Jésus. Paris, 17 16 , un v. in-ia. » Voyez p. la» a5 et 33.
(a) « Définition du genre épique, et essai sur le plan de l'Iliade , « par J. M. Depons de Frugère. Clermont-Ferrand , an XIII, un v.
• in-8'. » Voyez page 47-8.
(3) « An examination of the primary Argument of the Iliad. By « Granville Penn. London, i8ax » in-8^> Voici comment il expose sa doctrine : « We find , therefore , that te wUl of Jupiter prescribes
• the rule of the actions of Achilles , andis the efficient agency of the « main action of the poem ; and that the will of Achilles is totally/ « subordinate to that suprême will , and is rendered its chiefs ûi- « strumental agent in accomplishin^ that main action (p. i63). >
DES POÉSIES HOMÉRIQUES. i5i
celui de la colère d'Achille. Mais, chose étonnante I les enthousiastes de ce dernier système, qui s'appuient sans cesse de l'autorité des anciens, qui se montrent constamment leurs plus zélés défenseurs, qui ne prennent la plume que pour soutenir les doc^ trines aristotéliques, ne peuvent citer une seule phrase , dans toute l'antiquité , d'où l'on puisse inférer que la colère d'Achille soit le sujet de l'Iliade. Aris'» tote dit simplement ^Homère est un poète divin ^ en comparaison de tous les autres^ de n* avoir pas chanté toute la guerre de Troie y mais de n*en avoir pris qi£um partie (i). Dans le même chapitre, il dit en termes plus généraux encore, que V Iliade est simple et pathétique y V Odyssée implexe et mo^ raie (a). Mais de la colère d'Achille^ pas un seul mot; il avait cependant une occasion toute simple d'indiquer au moins le sujet de l'Iliade, lorsqu'il observe que Protagoras blâmait à tort Homère d'avoir employé la forme impérative en s'adressant à une déesse dans son premier vers (3). Ni Denys d'Ha-
(i) Ato, âoTrep ciirofisv, ij^t xat Taurvi Ocoircotoç âv ^aveiv) ôpLiripoc
irapà Toù{ âXXcuç, ràjATi^i rbv iïoXt{AOv i'KVf%vfifi(i.\ iroutv 5Xov... vuv
^' fv fASpo< àttoXa^v iirsiao^ioi; xcxpv}Tai iroXXoIç (De Art. p., c. XXIV, t. V, p. a 63 Bip.) C'est aussi Téloge que lui donne Horace dans son Art poétique :
: . . . . et in médias res
Non secus ac notas, auditorem rapit (v. 148-9).
(a) Xi {itv tXtàç àirXoûv xal iroUbrrucov * ^ 9k Ô^xtaatiOL mirXc^^ii^vov... xal ^t* ^ou i^ixov (p. a65).
(3) C. XXI, p. 148.
iSa HISTOIRE
licarnasse ni Longin n^ont touché cette question , même incidemment. Horace, dans son épître à Lollius, n'appelle point Homère le chantre de la colère dA* chille^ mais V historien de la guerre troyenne (i); et après avoir relu Tlliade dans la solitude de Préneste, bien loin de donner trop d'importance à la colère d'Achille, il dit que cette passion brûlait également le cœur d'Achille et celui dAgamemnon :
.... ira quidem communiter urit utrumque (a).
Mais, dira-t-on peut-être, les paroles d'un poète ne sont pas des raisons suffisantes, et quant au silence des rhéteurs, ce n'est qu'une preuve négative; s'ils n'en ont pas parlé , c'est que c'était un fait trop évident , trop convenu , pour qu'il fût nécessaire de le rappeler à l'attention. £h bien , tout au contraire, les anciens se sont fort occupés de savoir pourquoi Homère avait commencé l'Iliade par M iivtv , qui leur semblait un mot de mauvais augure. L'édition de Venise renferme six grandes scholies à ce sujet; et parmi toutes les réponses qui sont rapportées, dans aucune il n'est dit que la colère d'Achille soit le sujet du poème (3). Ces questions s'agitaient encore du temps de Lucien , qui fait dire à Homère
( i) Trojani belli scriptorem
Praeneste relegi (I. £p. Il, v. i et a).
(a) In ead. epist., v. i3.
(3) Cf. praecip. in édition. Bekkerî Schol. in A i.
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que s'il a commencé son poème par le mot Mtiviv , c'est que cela lui est venu à la pensée, et sans autre intention (i). Croit-on que Lucien se fut exprimé ainsi, même en badinant, si jamais quel* qu'un avait songé à faire de ce mot Mtiviv le sujet de tout le poème? Non, jusque dans les temps modernes, la colère d'Achille n'a été que le sujet du commencement de llliade , ce qui comprend à peu près la matière du premier chant tel qu'il est aujourd'hui. Ce n'est que là où elle est nettement exprimée , les événements suivants n'en sont que les conséquences plus ou moins éloignées (2). Denys de Thrace l'affirme d'une manière très-positive : «La rhapsodie, c< dit-il, est une partie du poème, qui contient en « elle-même une petite et courte aventure; ainsi le « premier chant renferme la colère d* Achille; le se- « cond, la tromperie du songe; le troisième, le corna bat singulier de Paris et de Ménélas(ji). »
(i) II Hist. ver., c. ao, t. II, p. 118, éd. Hemsterh.
(a) Les effets de cette colère ne se font sentir qu'auYIII' chant ; jusque-là les Grecs sont constamment vainqueurs malgré l'absence d'Achille, et même Diomède accomplit au Y" chant des exploits admirables qui ont fait donner à ce chant le titre de Diomédée, M. Lange convient aussi que les sept premiers chants ne sont que la partis introductive du grand ensemble , en quelque sorte la ^rporacrtç , le principe, le motif, auquel se rattache très-clairement TiiTiTaoïç de la trilogie (p. 88-9 de l'ouvrage cité). Je ne rapporte ces paroles que pour montrer comment tout peut aisément s'arranger dans le système esthétique.
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Quelques personnes cependant , et M. Lange en^ tre autres, s'appuient d'un passage d'Eustathe pour soutenir que c'est bien réellement la colère d'Achille qui forme le sujet de l'Iliade; ce ne sont point là précisément les paroles d'Eustathe : « Le but du poème, a dit-il , comme l'établit l'argument, est de montrer cr tous les maux que souffrirent les Troyens et les a Grecs , mais principalement les Grecs, pendant le « temps de la colère ^Achille ( i ). » La preuve qu'Eustathe avait en vue, non la colère d'Achille, mais les maux qu'éprouvèrent les deux peuples autour d'Ilion, c'est qu'il dit un peu plus bas que ce fut pour cela qu'on nomma le poème llias (2), En effet, si le poète avait voulu chanter la colère d'Achille, comment aurait-il pris un titre qui n'exprime nullement sa pensée? Enfin, lors même qu'Eustathe aurait supposé que la colère d'Achille était le sujet de l'Iliade, Eustathe, écrivain du douzième siècle, ne donne que son propre sentiment, et ne cite aucune ancienne autorité. Mais cette opinion ne re-
Bîrra , dica-cTiV ^vsCpou , xal ii Tap^xa , ÀXt^ocv^pcu xat MtviXoou {lovo- \uLxiaM (Anecd. Grœc., éd. J. B. G. D'Ansse de ViUoisoD. Venetiis, 1781, a vol. in-fol. Cf. t. Il, p. 181).
(i) JjMTs^i^ ^ï aùrû Toû ^têXiou, mc xai aùrbç iy irpooipiu ixTtOsTai, eiffclv 60a xa)cà Jv râ xaipû t^ç toû Àxi>>Xsttç Miivi^oç, mX 01 Tpûeçxal oi ËXXvivtc j^iradov, xcù (lOcXtara ôl ËXXY)vic(p. 5, 1. i4)*
(s) Kxi ^tà TaÛTA piiv to ^lêXiov toûto xoXfÎTat IXtoic (I. 19).
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monte pas même si haut; ie premier auquel une pareille idée soit tombée dans la tête, est un Italien du seizième siècle, Castelvetro, dans ses Commentaires sur la Poétique d'Aristote qu'il publia en iB'jo (i). Avant lui personne n*avait imaginé qu'un poète des temps anciens eût fondé tout le système de son ou* vragesur une passion, c'est-à-dire sur un être purement métaphysique; c'était entièrement méconnaître le génie des premiers poètes. Cependant l'idée de Castelvetro fit fortune. Le P. le Bossu s'en empara dans son Traité du poème épique (a), il y ajouta de nouveaux développements , en disant que le sujet de la colère d'Achille avait été conçu par Homère pour prouver cette grande véri'^
(i) •Poetica d*Aristote1e vulgarizzata et sposta per Lodouico « Casteluetro, in Vienna d'Austria, ijSo, un vol. in-4**. » Voici ce qu*il dit, page 89 , de cet ouvrage: « Adunque, non dobbiamo cre- « dere che Homero volesse raccontare tutta la guerra di Troia, ne
• che habbia tramvtato l'ordine del narrare naturale , ma debbiamo
• credere che non volesse narrare altro, che quella parte délia « guerra Troiana, che auenne per rira d'Achille; o, per dir per avven- « tara meglio, che egli non si propose di cantare cosa niuna délia « guerra Troiana, ma solamente Tira d'Achille, che fu in attione « di lui, la quale racconta dal principio , et trapassando per lo mezzo « perseguita distesamente infino al fine. Di che se altri dubitasse , « ascolti la propositione, che non fa mentione niuna di guerra Tro- « iana, ma solamente delV ira, dicendosi : Mtiviv âii^e 6tà. > N'estce pas ici le cas de rappeler, avec Grenville Penn , le mot de Cicéron contre les stoïciens : O acutos homines ! quant paucis verbis negotium conjectum putant. Ea sumunt ad concïudendum , guorum iû nihil conceditur (II, de divinatione , § 49)*
(a) Traité du poème épique, par le R. P. Le Bossu. Paris, 1708, un V. in-ia.
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té-i que la mésintelligence des princes ruine leurs propres états. Voilà, selon lui, quel est Xç^ fond de la fable de V Iliade, son principal point de morale (i). Ce n'était pas tout-à-fait ainsi qu'Horace entendait qu'Homère était plus philosophe queCrantor etChrysippe (2). Quoi qu'il en soit, Boileau donna plus tard le crédit de son approbation aux idées du P. le Bossu (3 j, et depuis lors tous ceux qui se sont permis d'examiner la question , ont été taxés d'être les détracteurs d'Homère.
Portera-t-on contre moi la même accusation ? Non certes, et je ne pense pas l'avoir méritée, si , par Homère , on entend les ouvrages qui portent ce nom ; mais si l'on entend parler de l'homme lui-même, je chçrche quel est cet homme, objet d'une si grande prédilection? On ne connaît ni sa naissance, ni sa patrie, ni sa destinée; sa vie entière est environnée de circonstances mystérieuses , bizarres , contradictoires. Les uns supposent qu'il est fils d'Apollon et de la muse Calliope; d'autres, d'un fleuve et d'une jeune nymphe. Tantôt il a le nom S Homère^ pai^ce que c'est un pauvre aveugle qui va chantant ses vers pour obtenir une hospitalité qu'on lui refuse ; tantôt parce que c'est un otage célèbre auquel un divin génie
(i) Voyez les pages 46 , 49 et 9^ de cette édition.
(2) Voyez l'Épitre à LoUius déjà citée jusqu'au v. 3 t.
(3) Voyez la III' réflexion critique, t. II, p. i59 de l'éd. citée.
inspire les plus sages conseils (i).Où saisir la vérité à travers toutes ces fables? Sur quels fondements historiques reposera notre admiration ? Je ne vois ici rien de réel, rien de positif que des poésies admirables. Il est vrai que dans leurs dispositions générales , je n'aperçois point cette pensée unique, conçue par un pre* mier poète , et que chacun s'efforce vainement de saisir; je n'y découvre simplement que l'enchaînement suc* cessif des faits et l'ordre naturel des événements , ce qui suffit à mes yeux pour former un ensemble dramatique d'un très-puissant intérêt. Car je conviens que ceux qui réunirent par l'écriture tous ces chants divers, d'une plus ou moins grande étendue, apportèrent à ce travail des combinaisons fort habiles, et j'y reconnais volontiers les premiers développements de cette science littéraire qui dans la suite fit la gloire d'Athènes. Mais ce n'est point là, je l'avoue, que je ^lace le plus grand mérite des deux poèmes. Ce qui me charme bien davantage, c'est d'y retrouver l'histoire passionnée des siècles héroïques de la Grèce , d'une époque de la société qui ne laisse presque jamais aucun monument après elle. Ce qui me charme , c'est cette aimable naïveté du monde naissant, ces sentiments exprimés avec une énergie que n'ont point encore altérée la politesse et l'élégance de la civi-
(i) Vid. Snid. in voc. 6(iYipoc; Ailatîi de viu Uomer. pnefat et Pseudo-Herod.y $ la-S.
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t lîsation. Pour moi , tout vit et tout respire dans ces poé-
sies sublimes : ce n'est plus un merveilleux de convention; ce ne sont plus des dieux édoSj dit-on, du cerveau des poètes ^ c'est la religion des peuples dans leur enfance , religion bizarre sans doute , mais pleine de croyance et de sincérité. Ce ne sont plus toutes ces machines poétiques, si habilement arrangées ; ce sont les accents d'une muse créée par les intérêts les plus chers , et qui redit des malheurs récents à ceux mêmes qui les éprouvèrent Ce ne sont plus de vaines fictions, des aventures inventées pour le plaisir de l'imagination , ou des larmes supposées ; ce sont des nations entières qui me font partager leurs émotions les plus vives , c'est la voix même de leur douleur qui retentit dans mon ame. Voilà , n'en doutons pas , le secret de notre admiration pour ces peintures animées, pour ce pathétique si profond que jamais aucun art humain , jamais les plus puissants génies ne sauraient égaler. Aussi la grande erreur est d'avoir voulu juger ces cris de l'inspiration comme toute autre production littéraire, d'avoir voulu les soumettre à la règle commune, et de les avoir sans cesse corrigés dans la même pensée. Certes, je le regrette, je regrette qu'un goût trop délicat ait affaibli ces empreintes vigoureuses, quoiqu'un peu grossières , d'un âge rude encore. Je regrette que nous n'ayons pas au moins les poèmes du temps de Pisis^ trate ; mais enfin j même dans l'état où ^nous les a
DES POÉSIES HOMÉRIQUES, iSg
transmis l'école d'Alexandrie, si nous écartons pour un moment les idées qui nous préoccupent, nous pourrons apercevoir ce qu'étaient ces poésies, lorsque dans le palais des rois, elles faisaient couler d'abondantes Iarmes;iorsque des rivages de l'Ionie, elles pénétraient dans la Grèce charmée, dont elles amélioraient les mœurs; et lorsque, dans Sicyone, on refusait de les entendre , parce qu'elles célébraient avec trop d'éclat l'ancienne gloire d'Argos. ]!ïon, certes, en les considérant sous ce point de vue , les poèmes d'Homère (i) ne perdent rien de leur prix; au contraire, c'est les replacer au rang qu'ils avaient perdu; c'est les rendre à leur caractère primitif. Pour moi, qui long-temps ai partagé l'opinion commune (a), ce n'est, je l'avoue, qu'après les avoir considérés sous ce point de vue, que je m'en suis fait une juste idée; plus je suis entré dans cette voie , plus j'y ai découvert de nouvelles beautés. Dès lors, j'ai quitté sans regret un Homère fabuleux, pour retrouver d'antiques poésies nationales pleines de vie et de candeur, que voilaient à nos yeux de fausses traditions; et j'ai cessé de poursuivre l'idée chimérique d'un plan de poème, que chacun interprète à son gré, puisque nous avons en-
^i) On comprend bien que lorsque dans ce discours et dans mes observations j^ emploie le mot ^ Homère j je me sers d*une expression convenue pour éviter une périphrase.
(i) Voyez la préface de ma première édition.
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fin recouvré une véritable épopée , c est-à-dire une de ces histoires merveilleuses que tous les peuples ont coutume de chanter dans leur première jeunesse.
Fin DE L*HISTOIB.£ DES POÉSIES HOMÉKIQUES.
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