‹ Observations sur l'Iliade d'Homère (volume 2)Chapitre 30 sur 31 · êou^veov Âè xarà x^iaia;, xal ^opirov ëXovro · texte numérisé non relu

êou^veov Âè xarà x^iaia;, xal ^opirov ëXovro

(i) Brev.sch. in Odyss. A 583. Sch. Yen. B 104, cf. Pîodar. schol. Olymp., I, 97.

(a) Sch. Venet. H 443 , AV.

inot à mot : oc En avant de ces travaux , ils creusèrent a un fossé profond , large et grand ; et dans l'intérieur ce ils plantèrent des pieux. C'est ainsi que travaillaient « les Grecs à la longue chevelure.

a Mais le soleil se coucha , et le travail des Grecs <c fut achevé ; ils égorgèrent les bœufs parmi les tentes , « et prirent le repas du soir. »

Il est à présumer que la rhapsodie finissait à ces mots : Cest ainsi que travaillaient les Grecs à la longue chevelure ; et que pour éviter la transition trop brusque avec les mots suivants : mais le soleil se coucha, le diaskéuaste imagina une assemblée des dieux, et tâcha d'amener plus naturellement la fin du jour en racontant ce qui se passait dans l'Olympe pendant que les Grecs se livraient à leurs travaux. C'est même ainsi qu'une autre scholie de la même édition justifie cette conversation entre Neptune et Jupiter (ij. Quoi qu'il en soit, l'opinion de Zénodote , d'Aristophane et d'Aristarque sur l'interpolation n'en est pas moins fondée (a); et quant au défaut de liaison , il tient à la manière dont ces poésies fiirent réunies en un seul corps d'ouvrage.

(i) napBXTeivcdv tô cp^ov , rnv riôv Oitdv a-Yopàv irapîXaêcv ' ôtroirov ^k^ tf*

CtIPttVy « &C cl fÙv ITCVSOVTO , » CITA CÙduÇ « ^U98T0 T* 1^sXlO(. » (sch. Veil.

H 443 , BLV.)

(s) Il est bien possible que dans le nombre des manuscrits consultés par Aristarque» Aristophane et Zénodote, les plus estimés

ne portassent pas les vers suspects.

Si cet exemple était le seul , on pourrait supposer que ce n'est qu'un hasard dans un si grand ouvrage ; mais j'en pourrais citer bien d'autres, s'il s'agissait ici d'entrer en discussion sur ce point. Qu'il me suffise d'avoir indiqué comment on a dû procéder dans la grande réunion des poèmes homériques; pour les détails, je renvoie à mes observations, où j'ai traité avec soin cette question si curieuse des interpolations ( I ) ; interpolations qui se montent de i a à i5oo vers pour la seule Iliade (2); et qu'on ne saurait admettre dans un poème fait d'un seul jet, ni concilier avec une composition, surtout admirable, dit-on, par les justes proportions de l'ensemble. Quand on examine de près cette quantité de vers rejetés sur les plus graves autorités, on est loin de l'assertion deBpileau:

Chaque vers , chaque mot court à révénement (3)

et peut-être Boileau lui-même eût-il été fort embar-

(i) Voyez entre autres les observations sur les v. 179 du onzième, 43 1 et 677 du seizième, 356 du dix-huitième, 359 ^^ ^î^~ neuvième, ia5 du vingtième, 5o5 du vingt-unième, et i65 du vingt-deuxième ch. de l'Iliade. Tous ces passages renferment des exemples analogues à celui que je viens de rapporter. Voyez aussi les observations sur le v. 6ao du quatrième de TOdyssée y où la suture des deux rhapsodies sauteaux yeux d'une manière évidente.

(a) Knight a donné une édition où plus de aooo vers sont supprimés, et en général par de très-bonnes raisons. J*en parle en détail dans mes observations.

(3) Art poét, ch. m, v. 3o6.

rassé de répondre, si on lui eût demandé quel est cet événement? Serait-ce par hasard les funérailles d'Hector qui terminent le poème? Mais au temps de Boileau , comme à celui de Macrobe *, on tenait pour article de foi que trois choses étaient également impossibles : ce Arracher la foudre à Jupiter, à Hercule a sa massue, et un vers à Homère (i). »

Ce n'est pas ici le lieu d'examiner ce plan de llliade sur lequel on a tant raisonné ; continuons à chercher quelle fut la destinée des poésies homériques sous la nouvelle forme qu'elles viennent de recevoir. Cette forme , comme on le pense bien , ne s'obtint pas tout d'un coup ; comme les formes précédentes , elle fut l'ouvrage du temps et de la civilisation , mais dans une progression plus rapide. On fit d'abord des essais d'une certaine étendue, puis on ajoutait chaque jour à ce nouveau travail , soit pour y joindre d'autres rhapsodies j soit pour les lier par des vers intermédiaires et leur choisir la place qui semblait être la plus convenable. L'usage de l'écriture permettait déjà de se livrer à cette sorte de critique. Tout cela fut commencé sous le règne de Pisistrate, ou du moins peu de temps avant. Mais Pisistrate , homme éloquent et plein de goût pour les lettres, s'associant à tout ce qui les rendait florissantes, donna, il n'en faut pas douter , un grand élan à cette belle

(i) Macrob. Saturnal , 1. Y, c. 3.

entreprise. Voilà pourquoi toute la gloire lui en est restée. De là aussi cette tradition conservée jusqu'à £ustathe , que Pisistrate fit insérer dans le poème la Dolonie{^\\ dont Homère avait fait un ouvrage à part qu'il n'avait pas joint aux autres parties de l'Iliade {7^). Cela veut dire que de toutes les rhapsodies qui par les soins de Pisistrate furent réunies •en un seul corps d'ouvrage, une des dernières fut -celle qui traitait de l'expédition d'Ulysse et de Diomède , lorsqu'ils pénétrèrent durant la nuit dans le camp des Troyens pour enlever les chevaux de Rhésus. Le fait rapporté par Eustathe ne peut s'expliquer autrement. En effet, comment supposer que si Ton avait possédé un poème parfait dans son ensemble, on eût été, sans motif, y coudre un autre petit poème qui présentait aussi un tout complet en lui-même? cela n'est pas croyable. Mais, je l'avoue, on est en droit de conclure de cette tradition sur Pisistrate que déjà avant lui il existait un commencement de réunion , à laquelle il donna d'heureux développements. Peut-être même que son pkis grand mérite est d'avoir employé sa puissance à fixer la

(i) Cest le dixième chant de nos éditions.

(a) 4>aoi ^s ol froXaiol rriv ^a()fa>^îav taûttiv 69* Ô(i.iîpou t^îa TeTCcx,Oai, xat (AY) i'yxaTaXcynvai ToIc{i.<pt9i rnc tXtà^oç , {»irb $ï nitotorparcu TVcéjfiOLi «tç nf|v iroiTiaiv (Eust., p. 785 , 1. 4^ seqq.). Les mêmes expressions se retrouvent dans une scholie tirée du manuscrit de Pierre Victor ; \id. scholia in Homeri Iliad. ex recensione Imman. Bekkeri , Btro^ Uni, i8a5, p. 373.

rédaction générale à peu-près telle que nous l'avons aujourd'hui.

Quand une fois les poésies d'Homère formèrent un tout complet, quand ces poèmes furent confiés à des monuments matériels et durables , qu'on put les lire, les étudier avec soin, les prendre, les quitter, les reprendre à loisir sans attendre l'occasion d'une fête ou d'un sacrifice public , ils ne tardèrent pas à deve* nir l'objet d'une critique nouvelle. Les philosophes, voyant le succès populaire qu'obtenaient ces poésies depuis si long-temps , s'emparèreat des premiers manuscrits pour les commenter, et pour expliquer par des allégories les idées de physique qui commençaient à se répandre dans le monde. Alors il ne s'agissait plus d'apprendre et de redire ces chants merveilleux que les peuples écoutaient avec ravissement; ni d'entendre ces histoires lamentables qui remplissaient de trouble l'âme de Pénélope , et qui faisaient couler les larmes d'Ulysse, mais de rechercher dans tous ces événements comment ils servaient de voile à quelque système de morale ou de métaphysique. Déjà vers la 63* olympiade, et peu de temps après la mort de Pisistrate, Théagène de Regio, trouvant qu'il était impie de faire combattre les dieux, expliquait le vingtième chant de l'Iliade par la lutte des éléments; pour lui Apollon et Yulcain ne sont que du feu, Neptune n'est que de l'eau, Juiion n'est que de l'air, Diane est la lune, il en est de même de

^o HISTOIRE

toutes les autres divinités (i). Peu de temps après, et vers la soixante et dixième olympiade , Anaxagore de Clazomène est le premier qui compose un livre pour établir que la poésie d'Homère est un véritable traité sur la justice et la vertu (si) ; pour lui dëja la déesse Iris n'est autre chose que les rayons du soleil réfléchis par les nuages (3). Métrodore de Lampsaque, disciple d' Anaxagore, suivait les traces de son maître (4).Stésimbrote de Thase, qui vivait à peu près à la même époque, Stésimbrote, cité par Platon et par Xénophon (5), soutenait gravement, à Toccasion d'un vers d'Homère, que les Barbares ne mangeaient pas du pain fait avec la farine de blé, mais seulement celui qu'on faisait avec la farine d'orge (6).

On voit par là combien la poésie homérique changea promptement de caractère, aux yeux des hommes les plus éclairés. A peine fut-elle écrite qu'elle devint aussitôt une œuvre littéraire comme une autre, sur laquelle chacun raisonna, discuta selon ses vues, sans remonter à l'origine, tant l'esprit humain aime à s'appuyer sur un fait positif. Le nom d'Homère était une tradition reçue de longue date, il ne manquait

(i) Vid. sch. Yeaet. T 67 , p. 5S3 , a 1. i3-33 , éd. Imm. Bek* keri , în-4**.

(a) Diog. Laert, 1. II, $ 11.

(3) Sch. Ven. P 647.

(4) Diog. Laert., l. c, et sch. Venet. K a5a.

(5) In lone, t. IV, p. 179 Bip.» et Sympos., c. III, $ 6.

(6) Sch. Venet., O 76.

que son ouvrage ; dès qu'il fut trouvé, on ne s'enquit plus du reste; car dans ces temps de subtilités philosophiques y nul ne s'occupait des recherches d'authenticité.

Cependant, comme les copistes ne disparurent pas subitement après l'invention de l'imprimerie, de même les rhapsodes subsistèrent encore après les premières transcriptions des poésies homériques. Les co-* pies ne furent pas d'abord très-nombreuses; elles n'étaient et ne pouvaient être d'un usage général; pendant long-temps encore ce fut dans les grandes solennités que la foule se portait pour entendre les vers d'Homère. Il paraît même que les rhapsodes ^ prévoyant sans doute le dommage qui devait résulter pour eux de cette transcription des poésies, affectaient dans. leurs récits alternatifs un ordre différent de celui que portaient les copies faites par Pisistrate; de sorte qu'Hipparque, son fils, les contraignit de suivre l'ordre adopté. Ainsi Solon fit une loi sur les rhapsodes pour que l'un reprit où Vautre avait fini (i); et Hipparque /orça les rhapsodes^ aux Panathénées ^ à réciter les poésies d^ Homère alternativement y et par ordre ^ comme ils le font encore maintenant (2). C'est donc bien à tort qu'on a

(i) Voyez ci-dessus page a4-

(a)K4t iQva'jpcaot toùç pa<p«»^GÙ< nxvaOïDvatotc t( {»iroXiv)'(«>C i^^^ aura (tà f^a Ô(i.Tpou) ^ttsvai, âoirip vuv Irt ot^e ircioûai( Plat. iiiUipparch. , t. V, p. a6a bip.)

ya HISTOIRE

confondu la phrase de Diogène de Laërce , et celle de Platon , ou de tel autre auteur du dialogue intitulé Hipparque (i); elles se rapportent à deux personnages très-distincts, à deux faits de dates éloignées , et placés dans des circonstantes différentes.

Un des plus célèbres et des plus anciens rhapsodes depuis Pisistrate est Cinéthus de Chios, selon quelques-uns, auteur de l'hymne à Apollon, et le premier qui, vers la fin de la soixante-neuvième olympiade, quelques années après la mort d'Hippaixjue, rhapsodia la poésie d'Homère en Sicile (a). Mais Eustathe l'accuse d'avoir gâté les poèmes homériques, et d'y avoir introduit des vers suspects (3).

Ce qu'il y a de bien certain, c'est que , plus on s'éloigne de l'époque de Pisistrate, plus l'art des rhapsodes s'en va diminuant, et perd de son caractère propre. Non seulement ce ne sont plus ces chanteurs illustres auxquels les rois confient la garde de leurs épouses ; ces hommes divins qu'honorent les rois et qu'admirent les peuples; non seulement ce ne sont plus ces Homérides qui apaisent des séditions, qui chantent les lois, et ajoutent une corde à la lyre;

(i) A ce sujet, voyez un article d'une excellente érudition et de la plus saine critique, intitulé : Quelques Remarques historiques et littéraires sur les dialogues dits socratiques , par M. Letronne (Journal des Savants, anu. iSao, p. 673 et suiv.).

(a) npûToç vi Supcucouaatç £pa(j/o>^T)a8 rà ôfAiipou (t^n (Pind. schol. in Nem., II, i).

(3) Ëust., p. 6 , 1. 39.

mais déjà même ils sont bien loin de ces rhapsodes qui avaient une assez grande influence pour qu'un tyran de Sicyone se crût en droit de les supprimer ; et la période que nous parcourons est toute différente. Deux choses tendirent à diminuer l'importance des rhapsodes: d'abord l'usage des copies écrites, et ensuite les représentations théâtrales, auxquelles sans doute eux-mêmes donnèrent naissance (i), et qui par leur nature étaient bien plus propres aux jeux de la scène, que des fragments d'un long poème qu'on trouvait beaucoup plus commode de lire à tête reposée.

Aussi voyons-nous qu'alors les rhapsodes tâchaient de soutenir leur crédit par des moyens étrangers à leur art; ils cherchaient à captiver l'attention par des costumes extraordinaires; quand ils récitaient l'Odyssée, ils paraissaient en public couverts d'un manteau de pourpre (violet); et ceux qui récitaient l'Iliade avaient un manteau teint en rouge (a). La branche de laurier, la couronne d'or, les artifices de la déclamation , tout était mis en œuvre ; mais ces accessoires matériels, pous^ ainsi dire , hâtaient leur déca-

(i) L'agneau accordé en prix aux récitateurs des premiers vers , et le bouc qui fut aussi le prix de ceux qui tentèrent les premiers essais de la tragédie , ne semblent-iis pas indiquer quelques rapports , et jeter quelques lumières sur la véritable origine de la tragédie?

(a) Eust., p. 6 , I. 5-7.

dence bien loin de la prévenir, et les rhapsodes étaient entrés déjà dans d'autres voies. Us ne se contentaient plus de réciter les vers d'Homère ; mais revêtus d'habits magnifiques (i), ou bien assis sur un trône au milieu d'un théâtre (a), ils se mirent à disserter sur le poète lui-même , avec une sorte d'enthousiasme exagéré qui semblait tenir de l'inspiration , mais qui dans le fond n'était qu'une déclamation ampoulée et ridicule.

Tels étaient en effet les rhapsodes du temps de Platon. « Il faut, dit Socrate, que le rhapsode soit c< pour ses auditeurs l'interprète de l'esprit même du a poète (3); » tout le dialogue, intitulé Ion, oii se trouve cette pensée, n'a été composé que pour prouver combien cette prétendue interprétation homérique était fausse, et combien elle tenait peu à la véritable connaissance de l'art ou de la science (4); Platon s'attache surtout à prouver qu'elle n'était au contraire que le résultat d'une admiration factice, à laquelle le rhapsode s'abandonnait, non par une intime conviction, mais seulement pour produire de l'effet, et gagner son argent (5). De telle sorte que

(i) Plat, in lone , t. IV, p. 178 Bip. (s) Athen. Deipn., 1. XIV, p. 6ao C.

(3) Plat, 1. c, p. 179.

(4) AtîXov oTtT^x^ ^ iirion^^ptctpt Ô{&iipou Xi'yttv dc^varoc ti (p. i83): <« Il est clair que tu es incapable de parler d*Hoinère, soit sous le « rapport de Tart , soit sous celui de la science. •

(5) Voici les propres paroles de Platon : uç iw (aiv xXaioyTflK omtoIk

DES POÉSIES HOMÉRIQUES. yS

le philosophe, après s'être moqué de son malheureux rhapsode par la plus sanglante ironie sur la prétendue force divine qui le transporte (i); après l'avoir mis en contradiction manifeste avec lui-même, et l'avoir enfin réduit à l'absurde, Socrate finit par lui dire avec un souverain mépris: «Va, mon cher Ion, je a t'accorde ce qui te paraît si beau, d'être un divin, ce mais fort ignorant louangeur d'Homère (a). »

Xénophon , contemporain de Platon , ne fait pas plus de cas des rhapsodes , qu'il traite de la nation la plus stupide du monde, et qui ne comprennent rien au véritable sens du poète (3).

Quelques années après, dans le récit d'une fête splendide, donnée par Alexandre-le-Grand, à l'occa* sion de son mariage, on voit le rhapsode Alexis de ' Tarente an'iver immédiatement après les bateleurs et les faiseurs de tours , OaujjLaToiuotoi (4) ; plus tard ils vont même égayer les repas des particuliers; et quand on réunissait ses amis, on avait des rhapsodes qui chantaient non seulement des vers d'Homère, mais

xXauoc(i.ai , àp^ptov ànoXXuç (p. 190). ■ Ainsi donc si je parviens à « les faire pleurer, moi je ris en emportant l'argent; mais s'ils « rient, c'est moi qui pleurerai de le perdre. »

(i) In Ione,page ao3.

(s) In lone 1. c.

(3) Sympos., c. 3, S 6, conf. Memorabil., 1. IV, c. a, § 10.

(4)Deipn., XU, 538E.

ceux d'Ârchiloque, de Mimnerme ou de Phocylide(i); ils disparaissent enfin, ne laissant après eux quua nom dégénéré, comme celui de nos jongleiu*s , qui eurent aussi leur beau temps à une certaine époque de notre monarchie (2). Les rhapsodes ont subi la destinée de toutes les institutions humaines; florissantes tant qu'elles servent aux besoins réels de la société, elles déclinent et périssent enfin du moment qu'elles deviennent inutiles.

Après avoir rapidement tracé , pour ne plus y revenir, l'histoire des rhapsodes qui se lie si essentiellement à l'histoire même des poésies homériques, reprenons les choses où nous les avons laissées, et continuons à examiner quel fut le sort de ces poésies , lorsque enfin réunies par l'écriture elles présentèrent un corps d'ouvrage tout entier. Les philosophes, comme je l'ai déjà dit (3), s'en emparèrent presque aussitôt pour y chercher un appui à leurs systèmes, et les expliquer par des allégories; mais ils ne furent pas les seuls qui s'en occupèrent, et ces ouvrages , sous la nouvelle forme qu'ils avaient acquise, ne tardèrent pas à devenir l'objet de critiques d'un autre genre. On conçoit aisément que dans un temps où l'usage de l'écriture présentait encore de si

(i) Deipn., XIV, 6ao B.

(3) Voyez les Mém. de rAcadém. des inscript, et belles-lettres, LXV,p. 58i-a.

(3) Voyez les pages 69, 70.

de;s poésies homériques. 77

grandes difficultës, les copies qu'on faisait de ces poèmes dussent être remplies de fautes, et que la manière dont leurs différentes parties avaient été recueillies de la bouche des Homérides ou des rhapso* des ait dû y apporter une foule d'irrégularités et de nombreuses variantes. C'est à faire disparaître les fautes, à épurer les textes et à choisir. entre ces variations diverses, que s'appliquèrent les critiques de cette époque. En un mot, leur but était de corriger les erreurs des premiers copistes, et de perfectionner le travail des di€iskévastes. Cet âge, à proprement parler, fut celui des éditeurs; j'emploierais cette expression si elle rendait toute l'idée de oi ^topOouvTeç, expression qu'on trouve dans les scholies de Venise (i), et qui signifie non-seulement ceux qui publient, qui mettent en lumière, mais encore ceux qui corrigent, qui redressent, qui rectifient. Après avoir donné l'explication de ce mot , qu'on me permette, pour simplifier, de franciser l'expression, et de dire les diorthontes comme nous avons dit les dicLsAévastes , qui les précédèrent dans l'arrangement des poésies homériques. C'est aux diorthontes qu'on dut autrefois les nombreuses éditions, ou plutôt les diorthoses de Marseille, de Chio^ de Sinope, à^Argos, qui furent les matériaux sur lesquels travaillè-

(i) Sch. Ven. * 363.

rent les grammairiens d'Alexandrie, mais qui ne sont pas parvenues jusqu'à nous.

Avant d'arriver à cette époque des Alexandrins où les poèmes d'Homère reçurent leur forme définitive , arrêtons-nous un instant à celle des diorthontes <{ui la prépara. Nous n'avons encore que bien peu de lumières sur cette période de l'histoire des poèmes homériques , quoique déjà, mais en petit nombre, des monuments écrits nous permettent de saisir quelques faibles traces de ce nouveau travail , et que nous ne soyons plus uniquement réduits comme pour les diaskévastes aux lueurs toujours incertaines des conjectures et des inductions.

Antimacjue de Colophon, poète lui-même (i), est, je crois, le plus ancien diorthonte^ dont le travail , du moins en partie , soit arrivé jusqu'à nous. Selon Apollodore, cité par Diodore de Sicile (a), Antimaque vivait au temps d' Artaxercès , fils de Darius, vers la quatre-vingt-treizième olympiade ; c'està-dire environ 1 5o ans après Pisistrate , et près d'un siècle avant Aristote. Quelques variantes de sa dior- Ûiose nous ont été conservées par le scholiaste de

(i) Ce^ principaux ouvrages sont un poème intitulé la Thébaides et une élégie intitulée Ljrdé, nom de sa femme, et qu'on a nommée improprement la Lydienne, Voyez sur Antimaque une bonne note de Kuster dans son éd. de Suidas , v. ÂvTtf<.a,x<>Ç*

(3) L. XIII, p. 390 vet. éd., et t. I , p. 63o , § 108 , éd. Wesseling.

Venise (1) ; elles ne sont pas d'une grande importance. Il y a même tout lieu de croire que d'autres travaux du même genre avaient précédé celui d'Antimaque, car au XXIV chap. de l'Iliade, il admet trois vers que plus tard les critiques ont retranchés, sans doute sur des autorités plus anciennes. Dans ce passage, Antimaque s'est contenté de changer un verbe qui ne lui paraissait pas, avec raison, avoir un sens 'satisfaisant (a).

C'est à*peu-près vers le même temps qu'il faut supposer que vivait Hippias de Thase, dont Aristote nous a conservé une correction sur le vers 1 5 du second chant de l'Iliade; elle prouve jusqu'à quel point les Grecs ont toujours porté l'esprit de subtilité : je renvoie à ce que j'en ai dit ailleurs (3). Ce qu'il y a de sûr, c'est que la fin de ce vers, soit qu'on suive la leçon d'Hippias ou celle d'Aristote , n'est plus la même que dans nos éditions. Comme les corrections d'Hippias ont surtout rapport à l'accentuation (xarà 7rpo<r(^^tav), de manière à changer entièrement le sens de la phrase, c'est à lui sans doute qu'il faut en attribuer une du même genre, que cite le même

(i) Cf. sch. Ven. A 298, 4»3, 598. E 461. F Sg. ^ 607. X 336.

(a) Cf. sch. Venet. n 71-3 , où il change iataopuv en «fxiixavûv. Sur une autre correction d'Antimaque au XXIirch. de TH., v. 870-4 , Toyez Eust., p. i334i 1* 8.

(3) Voyez les obs. sur les v. i4-5 du second chant de 111.

8o HISTOIRE

Aristote (i), et qui est relative au vers SîS du XXIir chant de Tlliade. Ces sortes de corrections avaient ordinairement pour objet de justifier Homère des reproches qu'on lui adressait. Aristote le dit positivement à l'occasion de la dernière correction que je viens de rappeler. Ses paroles méritent d'être citées textuellement : tov Ô|i.7ipov evioi ^lopôoOvTai xpoç Toîiç eXeyjf^ovTa^ (a). L'expression de ^topOoSvTat , employée en cette circonstance, prouve que ce travail des diorthontes était souvent fort arbitraire, et souvent aussi dans la simple vue de soutenir un système. Que cela suffise pour faire apprécier la différence qui existe entre eux et les éditeurs or^ dinaires.

Aristote ne s'est pas borné à nous faire connaître les corrections introduites dans le texte d'Homère par ses prédécesseurs, il a travaillé aussi sur le même sujet, il a donné sa diorthose. Dans cette grande attention que chacun portait aux poésies homériques, son esprit, si riche en belles connaissances, ne pouvait rester étranger à l'action générale ; et la fameuse édition de la Cassette en est un irrécusable témoignage, tout au moins pour l'Iliade.

Plutarque, en parlant de cette édition, emploie l'expression que nous venons de remarquer dans

(i) Sophist. Elench., c. 4 > t. UI, p. 53o, éd. bip. (3) Soph. Elench., 1. c.

DES POÉSIES HOMÉRIQUES. 8i

Aristote au sujet d'une correction dllippias (i); d'oîi il résulte jqu'au temps où écrivait cet auteur, Topinion était qu' Aristote avait corrigé Texemplaire qu'Alexandre renferma dans la riche cassette enlevée aux trésors de Darius. Mais ce qui est assez étonnant, et ce que Wolf avait déjà remarqué (a), c'est que le scholiaste de Venise, qui nous fait connaître un si grand nombre de diorthoseSj ne dise pas un mot du travail d' Aristote ; il est difficile d'admettre que Ptolémée, fils de Lagus, qui peu de temps après la mort d'Alexandre fonda la belle bibliothèque d'Alexandrie , ait négligé d'y déposer le précieux manuscrit d'Homère , d'abord corrigé par Aristote, et qu'ensuite Alexandre commenta lui-même avec Anaxarque et Callisthènes (3). C'est ce qui a fait supposer , non sans motif, à Wolf, que ces mots al )caTà avÂpa qu'on trouve deux fois dans les scholies de Venise (4) , pourraient bien se rapporter à l'édition de la Cassette, corrigée par Aristote, que le

(i) Voici le passage de Plutarque : xal rnv pLSv tXia^a riîc 'TroXep.ucvic

Xouç ^lopSuaavTOç, ^ éx tcû vacpdvixoç xoXcûffiv (Alex., § 8 , t. IV, p. 19 , éd. Reisk.)-

(a) Proleg., S XL, p. CLXXXm.

(3) Voici comment s'exprime Strabon an sujet de cette Z>forthote: ^^ptTAiifoûv ne ^iop6o>otç rn; Ôpiiipou irotiitfeeoç , Vj ex tou vàpfbjxoç Xr^opi^w), TCû ÀXtÇgév^pou (lerà tûv Trspi KaXXtoO^wiv xaî Àvoc^apx^v, ticeXScvTCç xal <nip.ftiuoa{Aivou rivà, lirsira xaTaSavroç aîç vàpOrtXa (lib.

xm, 594).

(4) II., X 108 et V 88.

scholiaste désigne comme Vhomme ou le critique par excellence. Au reste, et quoi qu'il en soit, ces deux corrections ne sont pas très-importantes, de même que celles qui nous sont données par le scholiaste de Venise sous le propre nom d'Aristote. Ce sont quelques différences dans Torthographe (i), ou quelques changements de mots (a), qui ne peuvent nous donner qu'une idée fort imparfaite de tout le travail aristotélique. Ce qui peut-être serait plus digne d'attention , ce sont les différences qui existent entre les citations d'Aristote et nos éditions actuelles; je les ai notées très-attentivement dans mes remarques sur Homère (3) , mais rien ne prouve que ces différences appartiennent aux corrections d'Aristote. Elles résultent vraisemblablement des nombreuses variantes qui existaient dans les premiers manuscrits, car on peut faire les mêmes observations sur Platon , et sur d'autres auteurs anciens (4)*

Si nous n'avons presque aucune notion sur les corrections de détail qu'a faites Aristote au texte de

(i) Ainsi, 11. (fr a54 » il écrit (xaXavoVou (bipYitiipoc au lieu de p.ÉXavGc TCÛ6. V 88 àarpa-]focXT:otv , ioniquement au lieu de àffTpa-)[fltXct«i.

(a) II. V 88 îpioaaç au lieu de xcXcdOii;. X loSxoD^iov au lieu de xt p> ^lov. n 340 irripura au lieu de m^iXoi.

(3) Voyez entre autres les observ. sur les v. 14, 19a et 196 du second, 591 du neuvième, 34o du vingt-quatricmc ch. de niiade, 398 du quinzième, lai du dix-neuvième de TOdyssée.

(4) Voyez les obs. sur les v. 8 du troisième , 84 et ai8 du quatrième , a5i du sixième , 547 du huitième ch. de Tlliade, etc., etc.

riHade, nous avons du moins son jugement sur Tensemble des poèmes homériques , et quoique cette opinion purement littéraire soit étrangère à l'histoire de ces poèmes, on l'a trop souvent opposée comme principal argument au système historique ^ pour ne pas nous y arrêter un instant et l'examiner avec quelque attention. En effet, nous dit-on, comment supposer qu'Aristote, ce génie si vaste, si bon observateur, ait pu admettre sans contestation le fait des poèmes d'Homère, composés par lui dans une vue unique, si réellement ces poèmes n'avaient pas une telle origine? Comment se fait-il que dans un temps bien plus rapproché que le nôtre de cette origine, il n'en ait eu aucune connaissance , même traditionnelle ? ou s'il l'a eue, comment n'en a-t-il fait nulle mention? Ne doit-on pas en conclure ou que la tradition n'existait pas de son temps, ou, si elle existait, qu'il ne l'a pas jugée digne d'être réfutée? Ces objections sont puissantes, mais elles ne sont pas insolubles. Je dirai d'abord que vivre à une époque rapprochée d'un fait, n'est pas toujours une raison pour en être mieux instruit, au contraire le premier instinct de notre esprit est d'admettre les faits tels qu'on nous les présente. Plus le fait est merveilleux, incroyable, plus l'imagination s'en empare avec amour, elle l'adopte, en fait son bien propre; alors c'est presque un sacrilège que d'y toucher et d'élever contre lui le plus léger doute. Ce n'est que plus tard qu'il est permis de

l'examiner, avec toutes les circonstances qui raccompagnent et le modifient, pour l'apprécier â sa juste valeur. Cette espèce de critique est toujours ia deiv nière ; on commence d'abord par raisonner long-temps sur le fait tel qu'il est admis, son existence convenue est mise en dehors de la discussion, et ce n'est qu'après bien des disputes qu'on finit par où l'on aurait dû débuter ; on cherche enfin à éclairer la question à sa base, on veut se rendre compte du fait lui-même, savoir s'il est réellement au £Qnd ce qu'il paraît être, et d'ordinaire ce dernier examen prouve que les raisonnements antérieurs sont tous partis d'une fausse donnée; c'est presque toujours l'histoire de la dent d'or (i).

Au reste cette marche , quoiqu'elle semble opposée à tout bon système de raisonnement qui demande qu'on s'occupe d'abord à connaître l'objet en question, est cependant la plus naturelle , et même la plus logique dans l'ordre des choses. En effet, le premier soin ne doit pas être de prouver les faits , mais de les réunir. Car ce n'est que de la comparaison entre un grand nombre de faits que résulte leur juste appréciation ; c'est par là qu'ils se détruisent ou se confirment. Aussi voyons-nous les anciens auteurs presque

(i) Sur la prétendue dent d*or du jeune Cristophc MuUern de Weildorst, village de Silésie , voyez Touvrage d'Antoine Vandale, de OracuHs vetentm ethnicor,^ p. 44 > ^t 3uiv. de ]*édition in-4*- Amslelod,, 1700.

uniquement occupés à conserver des traditions; ils accueillent, ils notent tout ce qu'ils voient, et tout ce qu'on raconte; les rapports, faux ou vrais, incertains ou positifs , sont déposés par eux dans leurs ouvrages comme les instruments qui doivent servir un jour à faire découvrir la vérité (i).

Tel était en général le génie de l'antiquité; tel fut en particulier le génie d'Aristote qui représente à lui seul toute lantiquité. Le savant M. Cuvier a parfaitement démontré qu'Âristote s'est spécialement

(i) Même chose est arrivée dans l'histoire littéraire proprement dite, pour l'authenticité des ouvrages. Dans les i5% i6* et 17* siècles , les savants se contentaient de publier les manuscrits qu'ils trouvaient, sans trop s'inquiéter du véritable auteur. Il leur suffisait qu'un nom célèbre fût en tête pour le lui attribuer, cela même donnait du prix à la découverte; et les choses devaient être ainsi. L'emploi de ces premiers explorateurs était seulement de recueillir les matériaux ; plus tard la mission de la critique fut de les examiner et de rendre à chacun ce qui lui appartenait. Bentley s'est acquis en ce genre une grande célébrité , il a ouvert la carrière et montré la route. Sa dissertation sur les lettres de Phalaris est un chef-d'œuvre de sagacité et d'érudition. Qu'il me soit permis de citer aussi sa dissertation sur les lettres de Socrate et de ses disciples , dans laquelle il rapporte une preuve bien frappante de ce que j'ai dit, que ce n'est pas toujours une raison pour bien juger un fait que d'être rapproché du temps où il s'est passé. Hermippus, qui vivait cent ans après la mort de Socrate , dit que Polycrate avait écrit pendant le jugement un plaidoyer contre ce philosophe ; et Phavorinus, près de cinq cents ans plus tard, observe que ce factum ne peut avoir été composé qu'après la mort de Socrate , puisqu'il y est question d'une muraille bâtie par Conon environ six ans après que Socrate avait bu la ciguë (v. Diog. Laert., Il , 89 , et Bentleii op. philolog., p. 5a).

occupé à rassembler les faits comme étant le principe de toute instruction ; et si en histoire naturelle il a donné des préceptes généraux d'une si grande exactitude, c'est que dans cette science les généralisations sont plus faciles , et pour ainsi dire plus près des faits particuliers. Mais en physique, par exemple, où les faits sont plus compliqués , et bien moins aisés à constater, quand il a voulu généraliser, il est tombé dans de*graves erreurs (i). Il est parti du même principe pour établir ses préceptes généraux en littérature. Dans le nombre des poèmes qui de son temps avaient été composés à l'imitation de l'Iliade et de l'Odyssée, ceux-ci, sans aucune comparaison, étaient infiniment supérieurs à tous les autres (a); il dut donc les présenter comme le vrai modèle de toutes les compositions épiques. N'oublions pas que , lorsque Aristote traçait ces règles, déjà depuis deux cents ans riliade et l'Odyssée étaient écrites et généralement attribuées à Homère; personne n'en faisait aucun doute ; des philosophes beaucoup plus rapprochés de l'époque de Pisistrate avaient, comme je l'ai dit plus haut, consacré cetteopinion; de sorte que tout na-

(i) Cette opinion de M. Cuvier est tirée de son cours sur Thistoire des sciences naturelles , et j*ai supposé que Tanalyste de ses leçons avait fidèlement reproduit sa pensée. (Voyez le feuilleton du journal intitulé le Temps, n** du lo janvier i83o.)

(3) ^to.... OeoireWç «y çaveÎT) Ô^iinpoc napà toÙc àXXouçfDeArtepocl., c. XXIV, t. V, p. 263 , éd. bip.

turellement Aristote prit les choses au point où elles en étaient, et raisonna sur les idées unanimement adoptées de son temps. Nous ne devons donc rien conclure contre le système historique, ni du génie d'Aristote, ni de Tépoque où il, a vécu; tout s'explique d'une manière simple , en y regardant de près. Nous ne devons pas conclure surtout que les traditions sur Pisistrate n'existaient pas alors , elles existaient sans doute , mais d'une manière générale , vague , et sans que nul songeât à en tirer les conséquences légitimes qui en découlent nécessairement. Voilà comment s'explique cette marche parallèle de deux opinions contradictoires durant tant dc^siècles, et comment a du prévaloir long-temps, non l'opinion la plus vraie, mais la plus vraisemblable, celle qui présentait à l'esprit la solution la plus prompte et la plus facile. Enfin, comme dernière observation, il aurait fallu qu' Aristote eût examiné la question sous le point de vue actuel, et l'eût combattue, pour que son autorité fût complète. Qu'il me soit donc permis de reprendre la suite de notre narration.

La période que nous venons de parcourir nous conduit à celle de l'école d'Alexandrie qu'on peut appeler l'âge des grammairiens ; ce sont eux qui mirent la dernière main aux ouvrages du poète. Ces deux époques ont entre elles de grands rapports, puisque à ces deux époques les critiques se sont surtout appliqués à corriger le texte d'Homère. Ce qui

les distingue, c'est que les premiers, sans autres guides que leurs propres idées , sans autre règle que leur goût, eurent une marche entièrement arbitraire, et leurs corrections furent toutes conjecturales; tandis que le travail des grammairiens consista surtout à coliationner toutes les diorthoses de l'âge précédent, et à choisir entre les leçons celles qui leur paraissaient les meilleures, ce qui les rapproche beaucoup plus de la fonction d'éditeurs proprement dits.

plusieurs circonstances favorables mirent à leur disposition une foule immense de matériaux que chacun d'eux put consulter à son gré. Après la mort d'Âlexandre-le-Grand l'Egypte échut en partage au fils de Lagus, Plolémée^ter, qui acheva de bâtir la ville d'Alexandrie, où il établit le siège de son empire. Ce prince, non moins illustre guerrier que politique habile, se montra surtout protecteur éclairé des lettres qu'il cultiva lui-même avec succès (i); il s'empressait d'attirer à sa cour tous les hommes les plus distingués de cette époque. Il vivait dans l'intimité de Démétrius de Phalère, orateur célèbre (a); il écrivait à Théophraste pour l'attirer auprès de lui (3); il confiait à Zénodote l'éducation de ses enfants et le

(i) Il écrivit une histoire d'Alexandre dont Arrien a profité. (Voyez la préf. d'Arrien.)

(a) Plut, de Exilio, t. VIII, p. 874, éd. Reisk. (3) Diog. Laert., V, § 37.

soin de veiller à cette vaste bibliothècpie dont il avait jeté les fondements (i).

Les règnes de ses successeurs, Ptolémée Philadelphe et Ptolémée Évergètes, ne furent pas moins utiles aux savants et aux lettrés. Ces rois ne cessaient d'employer tout le crédit de leur puissance à se procurer les nombreux ouvrages que l'usage de l'écriture avait déjà répandus dans le monde depuis près de trois siècles. On voyait chaque jour aborder dans le port d'Alexandrie des vaisseaux chargés de livres venant de tout l'univers connu. Les Ptolémées faisaient transcrire exactement ces ouvrages, puis ils en remettaient les copies aux propriétaires et gardaient les originaux poiif la bibliothèque (a). Le nombre en fut bientôt considérable; et s'il faut s'en rapporter à Flavius Josèphe, au temps de Ptolémée Philadelphe, la bibliothèque contenait déjà deux cent mille volumes (3).

Dans cette riche collection, comme on le pense bien, les exemplaires de l'Iliade et de l'Odyssée ne furent pas oubliés. Le scholiaste de Venise cite sept diorthoses principales : celle S Antimaque , celles SArgos^ de Chios, de Crète ^ de Cjpre, de Marseille et de Sinope. En outre plusieurs autres désignées

(i) Suid. in v. ZijvoeîoTo;.

(a) Galen., t. V, p. 4ii.

(3) Antiq. Jud., XU, c. a , § I.

par des ëpithètes, ou des titres particuliers , comme celles de V homme par excellence (al xarà ocv^pa); celles des anciens (aX ira^aial, apj^awti) ; celles dupeur pie (al <$7)[i.€i)^6iç); celles de divers (al w^eiouç); celles iles villes (al '770>.iTixat ou al tôv TroXscav, ou àiro tûv ttoXecov ); enfin les vulgaires {^(v, e^xaiikepai), /e^ communes (al xoivai), et les plus élégantes (al j^apieçaTai ou al ^api^çepai).

Zénodote d'Éphèse fut le premier qui mit en œuvre ces précieux documents. C'est en ce sens, je crois, qu'il faut entendre cette phrase de Suidas qui, en parlant de Zénodote , dit qail/ut le premier correcteur d^ Homère (i). On l'accuse d'avoir mis beaucoup d'audace dans sa critique ; il supprima près de 5oo vers dans la seule Iliade, et entre autres passages l'épisode entier du bouclier d'Achille; il adopta des vers qui ne se trouvent plus dans nos éditions (a), et ses corrections grammaticales sont souvent reprises avec assez d'amertume par les scholiastqs qui nous les ont conservées (3). Plusieurs, en effet,

(i) npûToç ToD ôpLiipcu ^topOuTTiç v^htiTQ (v. Zïivo^oToç). L'expression de ^iopô(i)TTt( employée ici par Suidas me semble moins bonne que celle d*Athénée, qui caractérise le travail de Zénodote par le mot de lx<^c(Ti; au lieu de ^lopOuoiç (Deipn., l. I, p. ii E).

(a) Voyez les observ. sur le v. 55 du second , et 806 du cinquième chant de Tlliade , etc., etc.

(3) V. le scholiaste de Venise À 68. 6 5oi. I 687, vel 641» M 34» etc.

mërîtent cette censure (1); il y en a même de si extraordinaires qu'on en doit nécessairement conclure que Zénodote ne les admettait que sur l'autorité des anciens manuscrits. En effet, comment supposer que de son chef il ait donné des leçons qui renferment des fautes grossières contre la langue (a)^ ou qui sont entièrement inintelligi|)les (3) ? Il est bien plus raisonnable de penser que ces erreurs provenaient de l'ignorance des premiers copistes , dans un temps où l'écriture était encore un art si nouveau , mais queZënodote aura cependant admis, par respect pour l'antiquité des monuments qu'il consultait (4) ; de sorte qu'au lieu de conclure avec Timon que le meilleur manuscrit d* Homère était y parmi les plus anciens y celui qui n* aidait pas été corrigé (5),

(1) Au ch. 3 de 111., v. 56 , Zénodote écrit T^îai^ ÙJtr\\i.^Hiç au lieu de ^eiJ'iiixoveç , qui est la seule expression propre. Au ch. XII, V. i53 , il écrit Xasaotv au lieu de Xaotatv, quoiqu*ilsoit question de peuples en cet endroit, et non de pierres. Voyez aussi les endroits cités à la note précédente, et bien d'autres encore.

(a) II. A 68, où le scholiaste, à l'occasion du mot itmACito, dit positivement que Zénodote ne veut pas qu'Homère sache parler grec : eux là. ^\ éXXvivilietv tôv ôp.ripcv.

(3) C'est ce que dit encore le même scholiaste à l'occasion d'une leçon de Zénodote â^iavcviTov ^s «Yivirai to Xe-yoV-t^ov. ( II. V, E 53.)

(4) Ainsi au dix-septième chant de l'Iliade il supprime trois vers sur l'autorité de la diorthose de Chios. ( Sch. Ven. P i34.)

(5) <Paai ^è xal ÂpaTcv icuOsodat aÙTOÛ ( TipLuvo^ ), ttû; rnv OpiiipGu iroîxciv àat^aXtùç xnioaiTc ; tov ^è eÎYrsIv,eiToIçàpxAiotç àvTfi^poc^ot; irr^rçfjkvot, xalpiT) Tclç T}^Y) ^i(i>pOo){t£vci;. (Diog. Lacr. in Tim. IX, ii3. ) Consultez en cet endroit les observations de Casaubon et de Ménage.

9a HISTOIRE

je crois au contraire que ces premiers textes étaient ceux qui avaient le plus d'irrégularités. La proposition de Timon serait juste, si le premier manuscrit eût été de la main d'Homère ; mais c'est précisément parce que les plus anciens exemplaires ont été l'ouvrage de tant de mains différentes qu'ils ont donné lieu à de si nombreuses corrections ; et , comme je viens de le dire, le tort de Zénodote est peut^tre d'avoir eu trop de confiance à celles des diorthoses qui passaient pour être d'un âge plus reculé.

Zénodote ne se borna point à son édition, ou plutôt à sa récension d'Homère, pour me servir d'une expression adoptée par les philologues qui ont écrit en latin; il fit en outre un travail particulier pour l'interprétation des mots homériques ; Athénée nous en a conservé un exemple (i). Ces divers travaux acquirent une grande célébrité à Zénodote, son nom était passé en proverbe comme celui d' Aristarque ; et le poète Bibaculus, pour exprimer la savante critique de Caton , disait que c'était le cœur de Zéno^ dote et le foie de Cratès :

En cor Zenodoti, jecurque Cratetis (a).

Cette récension de Zénodote était nécessaire pour débrouiller un peu le chaos de toutes les diorthoses

(i) Athénée y lib. I, p. la. B. C. dit que Zénodote expliquait ^dxi itatrn ( repas égal) souvent employé dans Homère, par ^aî; iriM ( bon repas ).

(a) Suetonii de grammat. illustr. C. XI ad cale.

rassemblées dans la bibliothèque d'Alexandrie , et fi&er les idées sur leurs différentes leçons. Après lui vint Aristophane de By9ance,qui avait été son disciple. Il suivit en plusieurs occasions les leçons de Zénodote (i). Mais déjà il supprime un moins grand nombre de vers. C'est-à-dire que, parmi les diorthoses soumises à son examen , il préférait celles où se trouvaient certains vers qui n'étaient point dans quelques autres. Ces dernières devaient être les plus anciennes; parce que tous les critiques, depuis le travail de Pisistrate, cherchèrent toujours à ménager, par des vers intermédiaires, les transitions trop brusques d'une rhapsodie à lautre (2). Souvent aussi la manie de compléter une pensée (3) , l'intérêt d'une ville, d'une famille (4), une mythologie différente (5), une réflexion mise en marge (6) , ont fait ajouter successivement des vers qui ne se trouvaient pas dans les diorthoses précédentes. Il n'est donc pas trèsexact de dire que Zénodote retranchait des vers (^6^t6i);

(i) Conf. sch. vén. A 187, 9 190, 1 i58, N 71, H aa3, etc. etc. (a) J*en ai cité un exemple plus haut, voy. pag. 64 et 65.

(3) Voyez mes observations sur le vers 889 du cinquième chant de riliade.

(4) Voyez les observations sur le vers 557 ^ second chant de l'Iliade et sur le vers a5i du sixième.

(5) Voyez les observations sur le vers 385 du vingt-unième chant de l'Iliade.

(6) Voyez les observations sur le vers 59 du cinquième chant et 730 du vingt-quatrième chant de l'Iliade.

car pour cela il aurait fallu qu'il existât une édition modèle qui fût la règle commune, et c'était justement à cela que travaillait Zénodote : non , il ne retranchait pas, mais parmi les diorthoses s'attachant à l'autorité des plus anciennes qui ne portaient pas certains passages , il ne les admettait pas dans sa ré^ cension.

Aristophane suivit une route peu différente, et prit pour guide des diorthoses plus récentes, non seulement pour ce qui regarde les interpolations ^ mais encore les expressions mêmes d'Homère (i). Le but d'Aristophane était surtout de conformer le plus possible les poèmes homériques aux idées reçues de son temps, c'est-à-dire, de ne pas tant rechercher les anciennes formes, que de donner plus de suite à la narration, plus de liaison à la marche des idées, plus d'unité et plus d'ensemble aux poèmes , plus de grâce à la diction. A mesure que les Alexandrins se livraient à l'exercice de la critique littéraire, ils s'efforçaient d'effacer ces archaïsmes , qui leur paraissaient être opposés à l'élégance du poète. Cette époque d'Alexandrie est une époque toute classique, comme celle

(i) Il est bien possible que plusieurs expressions de Zénodote vivement censurées ou taxées par le scholiaste de n*étre pas homériques , étaient au contraire les plus anciennes ; telles sont àpvfiuv, ou peut-être «pvciuv, comme tTnreiuv, (II. A 736 ) au lieu de àpvwv ( II. F 173 ) àaç pour éaxupioy ( 0 470* ) ÏXf*«Ta pour tx*i« (N 71 ), etc. etc.

d'Auguste et de Louis XIV. Ptoléraée Philadelphe , successeur de Ptolémée Soter, institua des jeux en rbonneur des Muses et d'Apollon; il proposa des récompenses, établit des juges (1)^ et par ces brillants concours il donna sans doute une heureuse impulsion aux belles-lettres; mais ces institutions, fondées par un monarque puissant, tendaient à ramener tous les ouvrages de l'esprit à des règles générales de style et de composition. Le jugement du prince et de sa cour est celui qu'on s'efforçait d'obtenir ; le goût était pur, châtié, mais uniforme. Aussi les critiques de ces temps-là étaient bien moins occupés à rétablir les anciens textes qu'à composer un ouvrage d'une lecture plus agréable et plus facile ; et ce qu'on peut reprocher peut-être à ces hommes si recommandables d'ailleurs , c'est de n'avoir pas senti avec assez d'énergie les naïves beautés des poésies primitives. Telles furent aussi les qualités dominantes des poètes de cette période. On ne retrouve point dans la Pléiade Alexandrine de ces génies vigoureux qui s'élèvent au risque de tomber, qui font jaillir la lumière au sein des ténèbres, mais de ces esprits délicats, ornés, qui rasent le rivage toujours à la même hauteur, qui imitent plutôt qu'ils n'inventent , et qui , pour employer l'expression dontQuintilien caractérise l'un d'eux, se maintiennent toujours dans une juste mesure{dèf{\xûi

(i) Voyez les mém. de l*Acad. des îoscriptioos , t. XIII, p. 338.

mediocritate), que toutefois on ne doit pas mépriser (i).

Ce fut donc à épurer les poèmes homéricpies, à les dépouiller de cette rouille de vétusté qu'y avait laissée la récension de Zénodote que s'appliqua principalement Aristophane. C'était un homme fort savant. Yitruve rapporte de lui un trait qui, s'il est vrai , prouverait qu'il avait lu tous les ouvrages de la bibliothèque d'Alexandrie (2). Athénée cite plusieurs ouvrages d'Aristophane, entre autres deux traités, l'un sur les mots cUtiques , et l'autre sur les mots lacédémoniens (3), d'où il est permis de conclure qu'il avait une connaissance approfondie de la langue grecque et de ses différents dialectes.

Malgré tant de titres , la renommée d'Aristophane a presque entièrement disparu devant celle d'Aristarque de Samothrace, dont le nom ne tarda pas à devenir le synonyme de critique habile (4)- L^ temps modernes ont ratifié le jugement de l'antiquité, peut-être un peu sur parole, mais sans toutefois par^ tager le fanatisme de certains scholiastes qui veulent

(i) Cest en parlant d'Apollonius de Rhodes que Quintilien s'exprime ainsi : « non tamen contemnendum edidit opus, aequali quadam mediocritate ( lib. X, c. i, p. 63o, éd. Capper.). >

(a) Voyez l'Essai historique sur l'école d'Alexandrie par Matter, t. I, p. i3i et suiv.

(3) Deipn. XIV, 619 B, et III, 77 A.

(4) Horat A. p. 44â'^o; Cicer. ep. ad Attic. 1. 1. ep. XIV.

que l'autorité d'Aristarque l'emporte même sur celle de la raison et de la vérité (1).

Comme nous ne connaissons point les recensions de Zénodote et d'Aristophane , on ne peut savoir en quoi celle d'Aristarque en différait. Tout ce qu'on sait,* c'est qu'il s'est servi des travaux de ses devanciers, comme il est tout simple de le supposer, et comme le prouvent plusieurs passages du scholiaste de Venise, où l'on voit qu'Aristarque tantôt blâmait, tantôt approuvait les leçons déjà proposées (2). C'est ainsi qu'en profitant de ces travaux antérieurs , en les corrigeant, en les modifiant d'après ses propres idées , Aristarque est parvenu à nous donner llliade et l'Odyssée à peu près telles que nous les avons aujourd'hui. C'est lui qui par sa récension ou ses deux recensions (3) a fixé définitivement le sort de ces poèmes. Il est même très-probable que c'est sur le

(i) Xal <irixpoÉ-DQ9iv ii Âpiorâpxou » xaÎTOi Xo'^^ov oùx fx^^oa (sch. Yen. A 573 ). xal (lô^ov iri(9Ttov Àpiarflépx<A vî*T(j»Èp(ibainria,etxx( «^oxtiàXYh OcMt». (sch. V. A i35.)

(3) Conf. sch. Yen. Z 4, H 117, 1 aii,E i6a, T i38 et 808.

(3) Malgré Tautorité d'AmiDonius (Sch. Yen. K 897)9 qui fat un disciple d* Aristarque, il faut bien admettre que ce dernier fit deux réeensioni d*Homère, puisqu'elles sont citées fort souvent dans le scholiaste de Venise ( II. B i3i, F 416, A 18a; S 4o5), que souvent ce même* scholiaste donne les deux leçons différentes ( A $37, E i33, 181, Z 174, Bai3),et qu'enfin plusieurs scholies disent positivement qu'Aristarque avait d'abord adopté certains jugemens sur lesquels il était revenu ensuite. ( II. K 398, T 386. ) Conf. brev. Sch. II. 1 653.

propre ouvrage d'Aristarque qu'ont été faites les scholies de Venise, comme on est en droit de le supposer d'après l'ayertissenient qui se trouve à la fin de chacun des livres (i), et comme le démontre toute la suite de ces scholies où le nom d'Aristarque est si souvent reproduit

Certainement, pour qu'Aristarque se soit acquis l'immense célébrité dont il a toujours joui , il fallait qu'il fût doué d'un rare génie de critique et d'une admirable sagacité; mais ce dont on ne saurait douter, c'est qu'Aristarque ne soit entré dans la carrière ouverte par Aristophane, et qu'il ne se soit bien moins appliqué à nous rendre l'Homère primitif des anciens chanteurs, que l'Homère châtié de la cour des Ptolémées. Son but a été surtout de donner un ouvrage qui fût selon les règles exactes d'un poème épique dans toute son intégrité, comme on le concevait alors. Il apporta certainement à ce travail un goût fort exercé , mais ce goût était celui de son temps. Quand il retranchait des vers , quand il adoptait ou proposait une leçon, on sent qu'il était sous l'influence des circonstances qui l'environnaient; on sent que la plupart de ses conjectures appartiennent à des mœurs plus .polies, à des idées morales d'un ordre plus élevé que celles des siècles héroïques. J'en don-

(x) napouctiTai xk ipiorcvutou «mutila xal rà At^{Mu iraplrôc k^ma^tiim

nerai deux exemples qui feront mieux comprendre que tout ce que je pourrais dire, dans quel esprit ont été rédigées les deux recensions d'Aristarque.

Au neuvième chant de l'Iliade, lorsque les envoyés des Grecs arrivent auprès d'Achille, ce héros, selon l'usage, leur offrit un splendide festin, et ils ne commencèrent les discours qu'après s'être abondamment rassasiés de vin et de viande ,

Aùràp èirei iro<rioç xai tôiqTuoç èÇ Ipov (vto, mais Aristarque observe que les envoyés ayant déjà pris leur repas dans la tente d'Agamemnon,on ne doit pas dire qu'ils mangèrent abondamment, mais que seulement ils goûtèrent des mets /70£/r reconnaître lapo^ litesse â^ Achille , iv' oaov ^apiaaaSai tÇ À^i^Xei*; de sorte qu'au lieu de eÇ ?pov îfvTo, ils s'en rassasièrent^ on doit lire à^ eiraaovTo, ils en goûtèrent de nouveau (1), expression qui nous représente des habitudes entièrement opposées à celles des rudes vainqueurs d'Ilion.

Le second exemple est encore tiré du neuvième chant de l'Iliade. Lorsque Phénix , le vieux gouverneur d'Achille, raconte les aventures de sa jeunesse, il nous apprend qu'irrité des injustices de son père, il fut sur le point de U immoler ^ mais qu'un Dieu suspendit sa colère , offrant à son esprit quelle serait sa renommée parmi le peuple^ quel serait son opprobre aux yeux des hommes j si parmi

(i) S<4. Yen. in H. I aaa.

loo HISTOIRE

tous les Grecs il était appelé parricide (i). Plutarque, dans son traité sur la manière de lire les poètes, dit qu'Aristarque retranchait ces vers par un sentiment de crainte, çoê>i6eiç, {metuens) (a), ce qui signifie sans doute qu'Aristarque craignit Ae laisser subsister des vers où le vénérable Phénix exprimait une intention si criminelle et si indigue de son caractère. £n effet aucune des éditions dHomère ne porte les quatre vers cités, et sans Plutarque nous ignorerions entièrement les scrupules exagérés d'Aristarque.

Quelquefois aussi un manque de propriété dans l'expression lui faisait ajouter des vers , et changer entièrement la phrase homérique (3).

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