‹ Observations sur l'Iliade d'HomèreChapitre 1 sur 21 · SUR LE PREMIER CHANT · texte numérisé non relu

SUR LE PREMIER CHANT

DE L'ILIADE

lliDSTATHE nous apprend que les poèmes d'Homère n*ont pas toujours été divisés par chants , tels que nous les possédons ; mais que dans Torigine ils formaient une suite non interrompue depuis le commencement jusqu'à la fin ; il ajoute que ce furent les grammairiens d'Alexandrie qui, pour éviter la monotonie d'une trop longue lecture, divisèrent V Iliade et V Odyssée en vingt -quatre chants; et qu'ils marquèrent chacune de ces divisions de l'une des vingt «-quatre lettres de l'alphabet, pensant que, pour les ouvrages d'un poète qui doit être considéré comme le principe de tout, il n'était pas de désignation plus convenable que les éléments mêmes du langage (x). C'est pour cette raison que toutes nos éditions d'Homère mettent en tête de chaque chant la lettre qui lui correspond dans l'ordre alphabétique.

Outre la lettre de l'alphabet qui sert à la distinguer, chacune des vingt -cpiatl^ parties de V Iliade ou de V Odyssée est désignée

(i) Enst. p. 5. Quoiqne Enstathe dise que ce Ait pitf les ordres de Piftistrate qa*on fit cette division, comme il nomme Zénodote et Aristarqae , qui vivaient plos de trois siècles après Pisistmte , il n'est pas permis de douter que 1« division en vingt -quatre chants n'ait été faite par les grammairiens de Fécole d'Alexandrie. Enstathe n*est pas le seal qui soit tombé dans cette erreur grossière; le scholiaste de Denys de llirace, cité par Allatins ( de Patria Hom. cap. V, p. 93-4) et par Yilloison ( Anecd. gra>c. t. II , p. x8a ) , suppose anssi qne Zénodote et AHst tarqne étaient conterapomins de Pisîstrate.

SOUS le nom de Rhapsodie. Cette dénomination , particulière aux chants de notre poète, tient à l'histoire même de ses ouvrages, qui d*abord furent chantés par morceaux détachés; de là ce mot Rhapsodie, dérivé de pâirr&iv, coudre, et de ù^i^, chanson. D'autres le t'ont dériver de paë^oc, baguette (i), parce que ceux qui chantaient les poésies d'Homère portaient une baguette à la main. Quoi qu'il en soit de cette étymologie, il est certain que ces poèmes furent chantés par fragments pendant plusieurs siècles , et qu'ils ne furent réunis en corps d'ouvrage que sous le règne de Pisistrate : toute l'antiquité est unanime sur ce point (a). Quand une fois ils formèrent un tout complet, on en fit des copies; et dès lors le métier de Rhapsode, devenu inutile, ne tarda pas à se perdre entièrement. Platon a composé un dialogue entier pour les livrer au ridicule (3) ; c'était une institution sans objet. Mais le nom de Rhapsodie est resté, comme pour attester quelle fut l'origine des poésies d'Homère.

Les divisions adoptées par les grammairiens d'Alexandrie sont tout -à «fait arbitraires; et comme auparavant les poèmes formaient une suite non interrompue, on ne distinguait les endroits qu'on voulait indiquer qu'en rappelant les sujets qui y étaient traités (4). Ainsi quand Hérodote rapporte des vers de V Iliade, il dit qu'ils se trouvent in ÂtO(&ii^soc dpiçciTi (5), à V endroit où il est question de la valeur de Diomède. De même Platon, dans son dialogue intitulé Minos, au lieu de citer le onzième de V Odyssée, dit tv vexuîa (5), à l'endroit de révocation des morts. Dans le Cratyle, il désigne le neuvième de l'/Zia^ par hê XiToï;, dans le chant des Prières (7). Cet usage a même subsisté long-temps après l'école d'Alexandrie. Denys d'Hali-

(x) Eost. p. 6.

(a) Consaltes, sm: cette question, les Prolégoniènes de M. Wolf, S XXXIII , et U note 5 , oà il a réuni une foule d'autorités.

(3) Ion, t. IV, p. 178, Bip.

(4) M. Payne Knight a donné one édition d^Homère (i8ao) sans aucune division. Comme Tantenr, dans cette édition, a voulu rrndra Homère k sa pure origine, qu'il en rétablit même Torthographc , il a du adopter la forme qu'avaient ses poèmes avant Técole d'Alexandrie.

(5) Her. Ub. II, $ 116.

(6) In Mino. VI, p. i37. Bip.

(7) In Cratyl. t. III, p. 3ai , Bip.

tamasse désigne auasi le neuvième de V Iliade par U chant des Prières, comme Platon. Strabon ne dit point le second chant de V Iliade, mais U Catalogue; et, au lieu de dire le treizième de V Iliade, il emploie cette phrase: tv rji irtpl vauol fkaxip» dans le Récit du combat près de la flotte. Cette coutume s'est conservée, et les grammairiens qui divisèrent les deux poèmes donnèrent pour titre à leurs divisions les anciennes dénominations ; non sans qu'il en résultât toutefois quelque confusion , puisque le passage qu'Hérodote a compris sous ce titre Exploits de Diomède , qui devrait être dans nos éditions au cinquième chant, se trouve au sixième, que nous intitulons Entretiens Jt Hector et d'Andromaque, Ajoutons qu'à ces titres, teb que les ont adoptés ceux qui ont divisé les poèmes, quelques grammairiens ont placé un autre titre en un vers qui commence ou qui se termine par la lettre indicative du chant.

[y. I.] Chante, ô Muse, la colère d* Achille, fils de Pelée.

Je ne rapporterai point ici tout ce qu'on raconte d'Achille avant le siège de Troie; on peut là-dessus consulter la Bibliothèque d'ApoUodore, traduite par Clavier, et les notes savantes qu'il y a jointes (i). On peut consulter aussi Bachet de Méziriac, qui a recueilli fort en détail tout ce que les poètes , les my thographes et les scholiastes nous ont laissé sur Achille (a) ; et enfin les deux articles du Dictionnaire de Bayle consacrés au mot Achille (3). Je me contenterai d'observer que la plupart de ces fables, inventées après coup, non seulement ne se trouvent point dans Homère, mais même sont en contradiction avec ce qui est rapporté dans V Iliade et VOdyssée. Telle est l'immersion d'Achille dans les eaux du Styx, dont Stace, je crois, a parlé le premier (4)- Les armes que Thétis va demander à Vulcain prouvent qu'elle ne regardait point son Gih comme invulnérable (5). Je dirai la même chose du

(x) BiU. d'ApoU. trad. de Clavier, t. I, p. 371; et t. II, p. 461 et soivaDtes.

(a) Comment, sor la 3^ ép. d*Ovide, t. I , p. 2117 et suiv.

(3) Tome I , p. x 44 et suiv. de Tédit. în-S" donnée par M. BenchoL

(4) AchUleld. Ub. I , v. 269 ; et Serv. in J£n. lib. VI , v. S;.

(5) niad. y, 369.

déguisement d* Achille à la cour de Lycomède (i), et de son éducation par le centaure Chiron (a). Mais ce qu'on n'a pas assez remarqué, c'est que beaucoup de ses aventures sont dues aux éty* mologies bizarres de son nom, que l'on a découpé, tourmenté do cent manières , pour en conclure les prodiges de sa vie. Car souvent il est arrivé qu'un héros ne portait pas tel nom à cause de» événements qui lui étaient sur\'enus, mais au contraire on imaginait l'événement parce qu'on croyait en découvrir la trace dans le nom même du héros. Et, comme les noms grecs se décomposent aisément, et que d'ailleurs les étymologistes , à cet égard, se donnaient toute licence , on ne peut pas se faire une idée des fables qu'ib ont imaginées ; je serai souvent dans le cas de le faire observer (3). Pour ce qui est du nom à* Achille, je vais en rapporter quelques exemples. Apollodore dit que ce nom est dérivé de l'A privatif et de x*^^^» lèvre, parce que ses lèvres ne pressèrent jamais de mamelles, et qu'il fut nourri par le centaure Chiron avec des entrailles de lions et de sangliers et de la moelle d'ours (4). D'autres veulent que cette étymologie ait une différente origine , et que ce héros ait été ainsi nommé parce qu'il eut une lèvre brûlée (5) ; d'autres dérivent ce nom de axoc toî; tXicûotv , douleur aux Troyens (6) ; d'autres enfin de âxoç Xuciv, apaiser la douleur (7), parce qu'il était médecin. Je ne finirais pas si je voulais rapporter toutes les inventions des grammairiens; car ce sont eux surtout qui ont ainsi multiplié ces sortes de faits, fondés sur le sens d'un nom. Quand le siècle de la poésie eut fait place à celui des subtilités, ils s'emparèrent des traditions anciennes , et les commentèrent par des allégories, des étymologies, des rapprochements forcés, donnant

(i) Yoy. les obs. rar le ▼. 663 oa 667, éd. Wolf, do IX de 1*11. (a) Yoy. les obs. sur le ▼. 481 ou 485, éd. Wolf, du IX, et 83o du XI de m.

(3) On peut consulter, à ce sujet, l'ouvrage de Bergîer intitulé Origine des Dieux du Paganisme, Paris, 1767. Peut-être a-t-il été trop loin, comme tout faiseur de système; mais en général «es aperçus sont ingénieux, et souvent ils ne manquent pas de justesse.

(4) Bibl. ApoUod. lib. lU, c. xni, § 6. ,

(5) Tsetzes, in Lycophr. v. 178.

(6) Brev. sch. in Iliad. a, i.

(7) Etym. M. in v. AxiXXcû;.

toujours la préférence à rexplication la moins naturelle. Sous ce rapport, Fécole d'Alexandrie a poussé très-loin le goût des recherches singulières et puériles.

Quelques grammairiens ont attaché une grande importance au mot ^Ltavê de ce premier vers, comme présentant le sens, non d^une colère vive et passagère, mais d'un ressentiment profond, très-propre à caractériser le long courroux d'Achille ; car ils font dériver {Jkvivtc de (xeveiv rester (i). C'est prêter au poète une intention qu'il n'a pas ; on trouve ailleurs ce mot , sans qu'il y ait lieu à lui donner cette acception (a). D'autres critiques, plus subtils, ont gravement recherché pourquoi Homère avait commencé son poème par un mot de mauvais augure (3) ; d'autres enfin le louent d'être entré de prime abord dans le cœur du sujet (4). Peut-être ce qu'il y a de mieux à dire est la réponse que Lucien prête à Homère lui-même, dans les Champs-Elysées : lorsque le philosoplie lui demande pourquoi il avait commencé son poème par la colère d'Achille , C'est, répond le poète , parce que cela m'est venu à l'e*prit (5).

Cependant c'est de ce premier mot {xviviv que quelques critiques ont établi que le sujet de V Iliade était la colère d'Achille , sans songer combien il est extraordinaire que le titre du poème exprime si peu la pensée du sujet. Comme cette opinion , fort accréditée maintenant, est loin d'être clairement établie par les anciens, quelques critiques trouvent le sujet de V Iliade ailleurs que dans la colère d'Achille. £n France M. de Pons, en Angleterre Gran* ville Penn , ont opposé de bonnes raisons à celles de madame Dacîer, de Bossu, et de Batteux. Mais, chose singuKère! tous exaltent avec enthousiasme la beauté du plan , et chacun le conçoit d'une manière différente.

Il faut remarquer ici que le mot n-yiXiQia^cu a trois brèves de suite, mesure insolite dans le vers hexamètre. Pour remédier à ce vice de mesure, on a supposé tour à tour que les deux voyelles vi'i devaient compter comme une longue, ou les deux voyelles

(i) Cf. East. p. 8 ; Sch. Yen. in lUad. oé, i. (a) Cf. nîad. c, 34, 444;o, xaa^etc.

(3) Sch. Yen. în Illad. à , i .

(4) Scb. Yen. loc. cit.; Brev. Sch. in eaiiid.vers.; Horat. Ars poet. 14^*

(5) Yerae Hiator. lib. ii, § ao.

ta comme une brève , on enfin te» comme une longue. Cette der* nlère supposition est celle qui a généralement prévalu parmi les grammairiens. Plutarque, dans son traité sur Us Prog^ de Ut Fertu, justifie le poète d*une manière qui me parait assez singulière.

« Homère n'a pas craint, dit-il, de faire son premier vers dé- « fectueux pour la mesure; tant, sur tout le reste, il était certain « de triompher par la force de son génie (i). >

Si Ton en croit saint Justin, le premier vers de V Iliade serait imité d'Orphée, qui commençait ainsi un poème sur Cérès :

Mtivtv dEti^t, Otà, ÂY)(MtTtpoç â'^^Xaoxapirou (i).

« Muse, chante la colère de Cérès aux fruits éclatants^ » Heyne re^ jette cette tradition avec raison (3) , quoique ce vers soit inséré parmi les fragments des ouvrages attribués à Orphée (4). rétablis ailleurs que Fauteur des Ârgonautiques, des Hymnes et des Pierres précieuses, ne pouvait être l'ancien Orphée de Thrace, et qu'il ne devait pas remonter au-delà du siècle de Pisistrate (5). M. Benjamin Constant croit que les ouvrages connus sous le nom d'Orphée appartiennent à la littérature d'Alexandrie, et suppose avec assez de vraisemblance que l'ancien Orphée était un nom générique en Thrace, comme Bouddha aux Indes, et Odin en Scandinavie (6). Il faut remarquer que jamais, dans Homère, Cérès n'est caractérisée par l'épi thète d'ft^Xaoxapiroç.

[v. 4 — 5.] Et rendit leurs corps la proie des chiens et des vautours.

C'était une grande honte, et même un grand malheur pour les Grecs des siècles héroïques, de permettre qu'un cadavre devint la

(i) De Profect. Virt. t. "VI, p. 3oo , cdît. Rcîsk. (a) Cohortat. ad Christ. % XVII.

(3) Obss. in iHad. lib. I , V. i.

(4) Fragm. i8.

(5) Voy. les obs. sar les ▼. 6 du II, et 890 da V de Tlliade.

(6) De la Religion, t. II, p. 356, note a.

proie des chiens et des vautours , comme on peut le voir par une foule de passages, soit dans V Iliade ^ soit dans V Odyssée, Chez les Perses, au contraire, avant que d'ensevelir les corps des mages, qu'on enduisait de cire, ils étaient exposés aux chiens et aux oiseaux; Hérodote rapporte ainsi le fait comme en ayant été témoin : « On n'ensevelit point le cadavre d'un Perse avant qu'il ait « été déchiré par un chien ou un oiseau. Du moins, je sais positi-

• vement qu'il en est ainsi pour les mages, puisqu'ils le font pu-

• hiiquement (i). >

Cicéron dit la même chose : « Magorum mos est non humarc « corpora suorum, nisi a feris sint ante laniata. » Il ajoute que, dans lllyrcanie, on nourrissait des chiens aux frais du public pour le peuple, et que les principaux citoyens en élevaient de domestiques qui étaient d'une très-belle race; qu'enfin chacun se procurait, selon ses facultés, des chiens, pour en être déchiré après sa mort; car tous pensaient que c'était la meilleure sépulture (a). D'après cela, on peut juger combien Hérodote lui-même s'est singulièrement mépris, lorsque, dans un discours d'Artaban, ce dernier dit, en parlant de Mardonius, «^ qu'il sera déchiré par les chiens « et les vautours, » ûirà xuvrâv rs xxl épviOcov JtaçopeùfASvov (3). Il est clair que, dans ce passage, Hérodote, oubliant qu'il fait parler un Perse, lui prête les idées et les usages de sa nation. Je ne crois pas qu'aucun critique ait relevé cette méprise d'Hérodote.

Les Égyptiens, de même que les Grecs, avaient une grande horreur de livrer les cadavres aux bêtes, et même ils n'embaumaient les corps que pour les préserver d'être mangés par les vers (4). Les mêmes idées se retrouvent chez les Hébreux.

« Je donnerai les cadavres des Philistins, dit David, aux oi- « seaux du ciel et aux bêtes de la terre, afin que toute la terre « sache qu'il y a un Dieu dans Israël (5). >

Les tragiques ont constamment suivi les traditions d'Homère,

(i) Herod. I, § i4o.

(a) Cicer. TascnL I, § 4^.

(3) Herod. YII, $ lo, ad finem.

(4) Herod. III, % i6.

(5) Rois , I , c. XTix, verset 40.

relativement aux sépultures. Eschyle, dans sa tragédie des Sept Chefs deinmt Thèbes, dit , en parlant de l'arrêt porté par les principaux de la ville :

« Ib ont commandé que le cadavre de Polynice fût jeté hors ides « murs, pour être la proie des chiens (i). •

Je pourrais ajouter beaucoup d'autres citations semblables prises dans Sophocle et dans Euripide. Il vaut mieux faire observer ici combien tous les peuples dont l'histoire nous a conservé le souvenir ont montré de respect pour les morts; partout, même chez les nations les plus grossières , on i^trouve un sentiment profond pour^ la religion des tombeaux. Je ne connais que Lucien qui ait eu le triste courage de tourner en ridicule les cérémonies funèbres, et de plaisanter sur un père qui gémit, désespéré de la mort de son fils (a). Puis, en rappelant les usages des divers peuples, il dit sèchement : « Le Grec brûle les cada- « vres, le Perse les enterre.... l'Égyptien les sale (3). *

Athénée dit que Zénodote écrivait ainsi les vers 4 et 5 :

otÙTcùc Si* iXôpia T^7,t xûvtaotv ,

ctttvoîn Te ^aira.

Alors il faudrait traduire : « Il en fit une proie pour les chiens «• et un repas pour les oiseaux. > Athénée observe que le mot c^aîra, employé ici par Zénodote, ne s'entend que des repas de l'homme» et non de ceux des animaux (4). Le même Zénodote, d'après le scholiaste de Venise (5), supprimait le troisième et le quatrième vers : dans ce cas , il faut aussi retrancher le cinquième , puisqu'il n'est qu'une suite de la phrase. Ce retranchement n'est appdyé sur aucun motif. M. Knight, qui, .comme nous le verrons, a supprimé beaucoup de vers dans les poèmes d'Homère, n'admet point la critique proposée ici par Zénodote.

(i) Sept. cent. Theh* vers. loax , éd. Stanleii. (a) De Lacm, t. II. 927 , éd. Westenii, 1743.

(3) Eod. loc. p. 93 a.

(4) Athen. Deipn. Epitom. lib. I, p. la, E, F. Yoy. les obaerv. sur le v. 43 dn XXrV de Tlliade.

(5) Sch. Ven. flÉ,3.

[y. 7.1 Agamemnon^ roi des hommes, et le divin Achille.

Le texte porte, Mride^ roi des hommes,

Atride est, dans Homère, le nom patronymique d'A^memnon et de Ménélas. Je dis dans Homère, parce que, selon plusieurs autres auteurs, ces princes étaient fib de Plisthènes,et seulement petits-fib d'Atrée. Telle est du moins l'opinion de Stésichore, cité par Plutarque (i), d*Apollodore dans sa Bibliothèque (a), de Dicty» de Crète (3), de Servius (4), etc. Les Petites Scholies (5) et Eu* stathe(6) ajoutent qu'Hésiode lui-même avait adopté cette tradition. Quoi qu'il en soit, on ne trouve aucune trace de cette origine dans les poèmes d'Homère; et je serais fort tenté de croire qu'une telle généalogie n'a été imaginée qu'après coup , pour flétrir la mémoire des descendants de Pélops, et flatter l'orgueil des Héraclides , dont ib étaient les ennemis (7). Ce qui le prouverait, c'est que le nom de Plisthénide était regardé comme une injure. Après les funérailles d'Ajax, Dictys de Crète dit que les autre» chefs accablèrent d'outrages Agamemnon et Ménélas; qu'ib ne les nommaient point ^/rîdes, mais PUsthénideSf c'est-à-dire princes d'une ignoble origine (8). C'est dans le même sens que le spirituel Ovide donne l'épithète de Plisthénien au lit d' Agamemnon , pour mieux peindre la honte et la douleur qu'Achille éprouva quand Briséb lui fut enlevée.

Hoc et in abducta Briseide flebat Achilles, niam Plisthenio gaadia ferre toro (9).

Cela est si bien dans l'intention du poète, qu'au vers suivant^

(x) De aen Naminb TindicUi, t. VIII, p. igS, éd. Reiak. (a) L. ni, c. a , g. a.

(3) De Bello TNj. lib. î, c« x , c. 9, etc.

(4) lEn, I, 458.

(5) niad. flc, 7.

(6) Eust. p. ax.

(7) CoDsoltez les observatîoiM knr le vers 100 du second chant Je ViUade, et nxrtoat V Histoire des prenders temps de la Grèce , par Cbvier, t. I, p. 342 et soiv. prem. édit.

(8) De BcUo Trojan. 1. V, c. x6.

(9) Remed. Amoris, v. 777.

lo OBSERVATIONS

lorsqu'il applaudit à raction d'Agamemnon , il le nomme Atride,

Mihi crédite, fecit Atrides;

Quod û oon faceret, turpiter>esset inen (x).

Comme s'il ne suiSsait pas d'avoir jeté du mépris sur le père d'Agamemnon et deMénélas, les tragiques ont supposé que leur mère Érope était une Cretoise qui, ayant été corrompue par un valet, fut livrée à Naupliusy lequel, au lieu de la faire mourir, comme il en avait reçu Tordre, la maria par pitié avec Plisthènes (a). La flatterie est toujours prompte à accréditer et même à renchérir sur les traditions favorables aux puissants. Il ne faut pas oublier que la race des Héraclides avait chassé d'Athènes les descendants de Pélops.

[▼• i4 — 5.] Tenant dans ses mains le sceptre d'or et les bandelettes d* Apollon.

Le mot çjpfkft signifie proprement tout ce qui sert à entourer: ainsi le scholiaste d'Euripide dit qu'on nommait la laine çéjipA, du verbe çt^eiv , entourer, parce qu'on la met autour des quenouilles ; il ajoute que c'est de là aussi que vient le mot ç^f avo; , couronne, ornement destiné à entourer la tête des rois (3). Dans ce passage, le mot çspL(ia doit s'entendre des bandelettes de laine que sans doute avaient coutume de porter les prêtres d'Apollon, ou qui, peut-être, servaient ici à entourer le sceptre d'or, comme le conjecture Heyne. Les Petites Scholies expliquent le mot çÉpifia par celui de couronne; et, comme immédiatement après elles rapportent la métamorphose de Daphné en un laurier, dont Apollon prit des branches pour se faire une couronne, il est clair qu'elles entendent que le mot çéiAfia signifie couronne de laurier (4). Je rejette cette explication par deux raisons : la première , parce que l'ornement appelé coutonne n'était point connu du temps d'Ho-

(i) Rem. Amor. ▼. 779.

(a) Ajax , ▼. iag5 , et schul. ad hnnc vers. éd. Bruuk.

(3) Net. in lUad. a , v. 14.

(4) Brev. sch. lUad. a, 14.

SUR LE CHANT I. ii

mère (i), et la seconde, parce que la fable de la métamorphose de Daphné est aussi d*une époque beaucoup plus moderne. Jamais on ne trouve un seul exemple, ni dans V Iliade, ni dans V Odyssée, de ces sortes de métamorphoses, dont le but est dé voiler les amours des dieux, ou de s*y dérober (a); de sorte que je crois, malgré Tautorité des Petites Scholies, que Pope a fait un véritable contre-sens en rendant ainsi ce vers :

Extends the sceptre and the laurel crown (3).

Dans la suite, on nomma çi\t.\uf. le rameau entouré de rubans de laine, que les suppliants portaient dans leurs mains quand ils imploraient la pitié (4) , usage encore ignoré au temps d'Homère. Chrysès, en effet, ne porte point ces bandelettes comme le signe des suppliants, mais comme la marque de son sacerdoce; voilà pourquoi il est aussi parlé du sceptre d'or. Jamais Homère ne donne ni rameaux ni bandelettes aux suppliants. Lorsque les vieillards étoliens implorent Méléagre, il n'est point dit qu'ils portassent des rameaux (5); non plus que Priam quand il se rend auprès d'Achille (6), non plus qu'Ulysse quand il s'assied dans le foyer d'Alcinoûs (7); mais les poètes, et même les historiens des âges suivants, parlent souvent de cet usage (8).

Heyne écrit ici, avec Henry Estienne, çip^pia T',au singulier, avec

(i) Voyez les observations sur le vers xx da YIII de l'Iliade.

(a) Gela seol snifirait , sans tontes les antres raisons , ponr démontrer qne la Batrachomyomacbie , où il est question de l'enlèvement d'Europe ( V. 78 ), n'appartient pas aox siècles homériqaes. Je sois étonné qné M. Goess , qid a fiiit nne boime dissertation ponr établir cette proposition , n*ait pas fait valoir on motif qoi me parait déterminant. ( Goess. de Bat£. 1789.) Toyez les observations sor la Batracbomyomachie , v. 75.

(3) Homer's Hiad , I , ao.

(4) Tid. not. Bronk. et sch. Demetrii in Œdip. Reg. v. 3.

(5) Iliad. I, 570, vel 574, seqq. éd. Wolf.

(6) Voyesles détails relatifii an départ de Priam, Iliad. », aag, seqq.

(7) Odyss. 'n , x53 , seqq.

(8) Plnt. înThea. § XVni. éd. Reisk; Tit.-Lîv. 1. XXIV, % 3o ; Soph. OEd. Reg. V. 3 et 9x3; Eorlp. Androm. 895; Virg. An. VU , x54 et a37; XI, xoi, etc.

la OBSERVATIONS

renclitique, à cause de ^épu-i rc du vers précédent. Clarke défend la leçon ç^pifiAx' au pluriel » qu'a suivie Wolf d'après j'édition de Venise. Cependant il est certain qu'au vers a8 ç^p>iMi est au singulier, sans contestation, ce qui doit faire préférer la leçon de Henry Ëstienne , qu'a suivie M. Boissonade.

[v. 17.] Atrides, et vous, Grecs belliqueux.

Ce discours est d'une admirable simplicité. Chrysès , en cinq vers seulement, comprend toutes les raisons qui peuvent déterminer les Grecs à lui rendre sa fille, sans oublier les convenances qu'il est obligé de garder envers des vainqueurs. Voici à cette occasion ce que disait Boileau à l'avocat général Harlai de Beaumont , qui avait mal parlé d'Homère :

« Il faut que vous ne l'ayez jamais in, pour en parler ainsi. Si « vous l'aviez lu avec attention , vous sauriez que c'est un homme « qui dit toujours tout ce qu'il faut dire sur un sujet, et rien de « plus. Voyez au livre premier de V Iliade le discours du père de « Chryséis, qui vient redemander sa fille à Agamemnon. Je vous « propose ce discours comme le plus excellent modèle de harangue, « parce que, en deux périodes, il renferme une infinité d'idées et de « circonstances. Il n'appartient qu'à Homère d'être si heureuse- « ment laconique (i). >

Rien de plus judicieux et de plus vrai que ce que dit Boileau relativement à ce discours ; mais n'y a-t-il pas quelque chose de trop absolu dans cette proposition générale, qu Homère est un homme qui dit toujours tout ce qu'il faut dire sur un sujet, et rien de plus? Notre goût s'accommoderait-il , dans une composition moderne, et des répétitions, et des digressions où se jettent les héros d'Homère? Il faut l'avouer: si l'on veut juger ses ouvrages en les isolant du siècle qui les vit naître, si surtout on ne les considère que comme une création ingénieuse, et non comme l'expression vivante d'une civilisation particulière, on s'expose à des difficultés qu'une assertion tranchante ne suffit pas pour faire disparaître; mais nous aurons souvent l'occasion de revenir sur cet important sujet, et de considérer ces poésies sous un point de vue trop négligé jusqu'à ce

(i) OEuvres de Boileau, t. 1, p. Lxxviif) éd. stér. d'Herhan (1809).

SUR LE CHANT I. i3

jour, et par les apologistes, et par les détracteurs d*Hoinère. Qu'il me soit permis maintenant d'examiner un passage de Platon dans lequel il traduit en prose trente-deux vers du premier livre de V Iliade (lo — 4^)> où se trouve compris le discours de Chrysès, pour donner une idée de ce qu'il appelle le récit simple , c'est-à-dire , celui où le poète parle seul , sans que ses personnages y mêlent jamais leurs discours. Ce parallèle de la prose de Platon avec les vers d'Homère ne sera peut-être pas sans utilité. Je parlerai, ditil, sans m' assujettir au mètre de la versification, car je ne suis pas poète habile ( où '^ap t{p.t iroiiQTUco; ) ; puis il ajoute :

ÉX6ttv 6 Upcù; euxtTO txsivotc piv toùç 6eoi>c Couvai , iXovTOC ttiv Tpoiav , aÙTOù; èï oudfivai' Tnv èï Ou^aripa ol aûrû Xûaai , ^cÇajAivouç àiroiva , xoc tôv 6sèv aî^todévTOc (i).

« Le prêtre, étant venu, pria les dieux de permettre que les « Grecs prissent la ville de Troie, et qu'ils fussent sauvés; puis il « demanda qu'on lui délivrât sa fille, que les Grecs acceptassent la « rançon , et qu'ils honorassent le dieu. >

Ce que je trouve de remarquable dans cette transformation de vers en prose, c'est que Platon n'emploie aucune des expressions d'Homère. II me semble que, si nous voulions dans notre langue réduire en récit simple ce passage de Racine ,

Jamais vaisseaux partis des rives du Scamandre Alix champs tbessaliens osèrent-ils descendre ? Et jamais dans Larisse un lâche ravisseur Me vint-il enlever ou ma femme ou ma sœur (a) ?

nous n'aurions qu'échanger les temps des verbes, et nous dirions: « Achille, s'adressant à Agamemnon, lui demanda si jamais des vaism seaux partis des rives du Sc€unandre avaient osé descendre aux champs m diessaliens? et si jamais quelque lâche ravisseur était venu dans Larisse m pour lui enlever ou sa sœur on sa femme ? »

Platon, au contraire, construit toutes ses phrases avec des expressions différentes: ainsi, au lieu de ixiripaai nptà(AOioiroXiv, ra^ vager la ville de Priam , il dit : iXôrpoLç rh» TpoCav , qu'ils prennent Troie ; au lieu de s5 «uca^ ucsodat, retourner heureusement dans leurs demeU" res, il emploie le verbe o«»6rvat, être sauvé ;k ces mots, iroû^a ^îXiqv

(i) Reipab. lib. III, t. vi, p. 275, seq. Bip. (2) Iphig. acte IV, se. 6.

i4 OBSERVATIONS

mon enfant chéri, il sobstitiie 'Hiv Ou^aWpa, safiUe; enfin il ne désigne point Apollon, Aiôç ulbv ixuSoXGV A.7ro'XXaiva, le fils de Jupiter, j4pollony qui lance au loin ses traits, mais il dit simplement, t^v 6eèv, le dieu. Il est aisé de juger d'après ce rapprochement que toujours les formes harmonieuses du poète sont remplacées par le langage sévère du philosophe. Cependant on ne cesse de répéter que Platon imite Homère. Longin prétend qu'il a puisé dans notre poète comme dans une source dont il a détourné vers lui une foule de museaux (i). Malheureusement il ne cite aucun exemple. M. Fabbé Massieu , dans un mémoire spécialement consacré au parallèle d'Homère et de Platon (a), après des généralités qui ne démontrent rien, ajoute :

« Mais , outre ce rapport général, leurs styles en ont encore de « particuliers. Platon embellit continuellement le sien de citations « d'Homère; ses ouvrages sont tout pleins de vers de ce poète. « On en compte jusqu'à vingt-cinq dans l'Ion , et jusqu'à trente « dans le Gorgias (3). »

Des citations ne constituent pas l'imitation , et sont indépendantes de la manière d'écrire. Poursuivons :

« Mais il ne se contente pas de citer Homère , on dirait qu'il tâ- « che de transformer son style en celui de ce poète, empruntant « de lui des expressions qu'il enchâsse dans les siennes propres « (nous venons justement de voir le contraire), de telle sorte que « les unes et les autres ne forment plus ensemble qu'un même « corps. Tissure presque imperceptible, dont l'artifice échappe aux « yeux du lecteur, s'il n'est point familiarisé par une longue lec- « ture avec les ouvrages de ces deux célèbres écrivains (4). >

Plus ces rapports étaient difficiles à saisir, et plus le critique aurait dû les faire sentir par des exemples ; mais je crois que la tissure est tellement imperceptible, qu'elle n'a jamais existé que dans l'imagination de l'auteur du mémoire. Ce qu'il ajoute pour montrer que les figures de Platon et d'Homère ont une grande analogie suffira pour le prouver.

« Selon lui (Platon), une vieille tradition est une tradition blan- « chie par les années ; l'aigle qui porte Jupiter est un char ailé

(i) De Sablimit c. XXII, éd. Zach. Pearce ( X733).

(a) Mémoires de rAcadémie des Inscriptions, tome II, p< i*

(3) Ouvrage cité, p. 14.

(4) Ibid. id.

SUR LE CHANT I. i5

« Le vin n*est pas seulement une liqueur violente, c*est un dieu « bouillant et furieux; Feau qu'on y verse, et dont on le trempe, • est une divinité sobre qui le corrige et le châtie (i). >

Tout cela, il faut Ta vouer, est absolument anti -homérique : rien n'est moins dans son génie que ces sortes de figures. Une vieille tradition, dans Homère, est une vieille tradition, et voilà tout (a). Jupiter n*y est jamais porté par un aigle, et un aigle n'est point un char ailé. Pour Homère , le vin est du vin , et non un dieu bouillant; l'eau est de l'eau, et non une divinité sobre, etc. M. l'abbé Massieu ne pouvait pas choisir des exemples plus opposés à ce qu'il voulait démontrer. Je sais bien que Denys d'Halicamasse observe que Platon emploie avec trop d'abondance les expressions poétiques dans la prose; mais il ne dit point que ce soit le style homérique, dont en effet le caractère est surtout une grande simplicité (3).

[ ^' ^9- ] ^^° > i^ ^^ délivrerai point ta fille.

Quelques grammairiens voulaient qu'on supprimât les vers 39 , 3o et 3i, parce qu'ils interrompent le sens, et suspendent les menaces qu'Agamemnon adresse directement à Chrysès. Cette critique est minutieuse. Ils ajoutent que de semblables discours sont indignes d'Âgamemnon (4) ;• comme si lui homme dans la colère devait mesurer toutes ses expressions. Cette critique ne suppose pas la moindre connaissance des mœurs homériques ; aucun des éditeurs modernes n'admet le retranchement proposé par le scholiaste.

(i) Id. p. x6.

(3) Yoyec aa ch. Vk v. 5a 3 on 5a 7, éd. Wolf. Qnand Phénix annonce qu'il va raconter Tancienne histoire des Cnrètes et des Étoliens , il n^en parle pas, à coap sor, comme d'mie tradition blanchie par les années»

(3) De Composit. Yerbor. $ XXY.

(4) Scb. Yen. in lUad. a, ag-3x.

iG OBSERVATIONS

[ V. «59. ] Si jamais j ornai ton temple d agréables festons.

Ce tçmple était à Chrysa, ville de Cilicie, environ à vingt lieues sud-est de Troie. Il faut observer ici que , si Homère parle quelquefob de prêtres et de temples dans l'Asie , il n'en est jamais question quand il s'agit des Grecs et de leurs cérémonies religieuses. Lorsque Ulysse et Nestor vont en Thessalie pour engager Achille à faire partie de l'expédition générale, ib trouvent Pelée, dans la cour de son palais, offrant un sacrifice à Jupiter, et faisant lui-même les libations (i). De même, dans VOdyu^, quand Télémaque arrive à Pylos , c'est Nestor, environné de tous ses peuples , qui offre un sacrifice à Neptune sur le rivage de la mer (a) ; et , dans le même chant, lorsqu'il immole un bœuf à Minerve, c'est encore Nestor et ses fils qui, dans leur propre demeure, sont les seuls sacrificateurs (3). A Ithaque, comme à Pylos et dans la Thessalie, ce sont toujours les rois ou les chefs de famille qui figurent dans les sacrifices. Galchas lui-même n'était pas un prêtre, mais un devin , un homme chargé de faire connaître l'avenir (4). Certainement, s'il y avait eu des temples en Grèce à cette époque, Homère l'aurait dit. Le caractère de sa poésie est essentiellement religieux (5). Quand il parie de sacrifices , de libations , de prières , l'exactitude qu'il met dans ses descriptions prouve quelle haute importance il attachait au culte des dieux.

De là il est permis de conclure que quelques passages où il est parlé incidemment de temples en Grèce sont fort suspects ; nous les examinerons dans le cours de nos observations, et des preuves de plus d'un genre pourront confirmer nos conjectures à cet égard (6).

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(x) Cr. Iliad X', 765, teqq^ (a) Odyss. •](', 5 , tcqq.

(3) Id. 439 , seqq.

(4) Voy. les obs. sur le v. 68 de ce eb.

(5) Voy. les obs. sar le V. 546 da XXIII de rilîade.

(6) Yoy. les obs. sur les v. 546 du II, 404 du IX de l'Iliade, et 34fl du XII de rOdyssée.

[▼. 42.] Et que, frappés de tes flèches, les Grecs paient mes larmes.

Cest à Foccasion de ce vers qu*Horace a dit :

Quidqiiid délirant reges plecttintiir Achivi (i).

Voltaire a rendu la même idée en parlant des favoris d*Menri III :

Et le peuple lassé, poussant de vains soupirs, Gémissait de leur luxe et payait leurs plaisirs (a).

Avant eux , Hésiode Tavait exprimée plus éncrgiquement encore :

noXXaxi xai ÇupLiraaa ttoXiç xoxgû av^pb; Â-}niupa(3). • Souvent une ville entière est punie pour le crime d'un homme. *

[ ▼. 5o. ] Apollon frappe d abord les mules et les chiens agiles.

Les grammairiens n*ont pas manqué de donner à cette fable un fondement allégorique. Selon eux, Apollon n*est autre chose que le soleil, dont la chaleur développa les miasmes qui causèrent la maladie (4 )> Je doute que ces idées de physique appartinssent à un poète dont Tunique but était de raconter des faits environnés de la croyance publique. Homère, chantant les histoires merveilleuses que la tradition avait conservées, ne devait pas avoir plus de science que ses auditeurs ; et quand bien même il en aurait été tout autrement, à quoi lui eût servi de cacher ses pensées sous des emblèmes? il n'aurait été compris de personne; c'était de la science en pure perte. Pense -t -on qu'à cette époque d'une civilisation naissante, il se trouvait des grammairiens assez subtils, des docteurs assez avisés pour soulever le voile de l'allégorie? D'ailleurs, il me semble que l'exemple qui nous occupe n'est pas heureusement choisi , parce qu'Homère ne suppose jamais qu'Apollon soit le dieu de la lumière ; jamais il ne le compare au soleil ;

(x) Lib. I , ep. a , V. 14.

(a) Uenriad. ch. III.

(3) Op. et di. V. 940 et a38, éd. Gaisford.

(4) Brcv. sch. 9. , 5o; Euat. p. 40 ; Heracl. Alléger. Homer. c*. K.

i8 OBSERVATIONS

nulle part il n'établit entre eux aucune comparaison : mais ceux qui veulent expliquer les récits homériques par des allégories n*y regardent pas de si près. Pour appuyer leurs systèmes , il n*est rien qu'ib n'inventent, il n*est pas de rapprochements bizarres qu'ils n'imaginent. Un certain Héraclide , dont nous parlerons ailleurs (i) , ne voit dans toute V Iliade qu'un système d'astronomie ingénieusement présenté. Anaxagoras regardait les poèmes d'Homère comme un traité sur la justice et sur la vertu (a). Selon Métrodorc de T^ampsaque, son disciple, les dieux, les héros même de V Iliade , ne sont que des êtres fantastiques destinés à représenter les principes de la nature et l'ordre des éléments (3). Mais ce qu'on aura peine à croire, c'est que de telles rêveries aient été ranouvelées par un théologien belge, Jacques Hugon, en faveur de la religion chrétienne. Cet auteur a fait un livre dans lequel il prétend prouver, en conscience, qu'Homère était, non pas un grand poète, mais un vrai prophète inspiré de Dieu; qu'il a prédit la venue de Jésus-Christ, son incarnation, sa mort, et tous les miracles qui l'ont suivie (4)«

Que de peines et que d'absurdités se seraient épargnées les commentateurs de toute espèce, s'ils avaient voulu ne trouver dans Homère que ce qu'il y a réellement ! Ainsi , pourquoi toutes ces suppositions , quand il était si naturel de ne voir, dans le pas-

(t) Voyex les observ. sar le v. 19 da YIII de l'Iliade, (a) Oiogen. Laert. 1. II , § 1 1 •

(3) In. Diog. Laert. eod. loc. Cf. Menagîi observât. .

(4) Ce livre bizarre eat intitulé : Vera Historia Romana, teu Origo Latii, vel Italiœ, ac Romanœ Urbis, e tenebris longœ vetustatis in lucem prodticta. Les XV, XVI* et 1C.VII chapit. (p. 109 et saiv.) •ont consacrés à démontrer les prophéties de Tlliade : ainsi , selon lai , les noms poétiques de la divinité sont Diane , Janon , Pallas , etc. ; il trouve même le nom de Jésus dans ceox de Jason et de Jasius. Neptune , Pyrrhus, f'ulcain, sont les noms du Saint-Esprit. Alcmène, Mata, F'énas, sont ceux de la Vierge, ifésione , Bérécxnthe, représentent V Église. Saint Pierre est figuré par Énée et Patrocle; saint Paul, par Hector, Ajax et Anténor ; saint Jean , par Ànius , etc. L'enlèvement d^ Hélène par Hercule annonce la conception du Christ. Tout cela est dit de la meilleure foi du monde. Ce qu'il faut remarquer aussi , c'est que l'ouvrage a été imprimé à Rome, en i655 , superiorum permissu, et qu'il est dédié au pape Alexandre YII.

sage ci-dessns, qiie la croyance des peuples qui pensaient qu'Apollon offensé était la véritable cause de la peste ? C'est toujours Texplication la plus simple qui vient la dernière. Cette idée subsistait même encore chez les Romains du siècle d'Auguste. Du moins est-on en droit de l'inférer de ce passage d'Horace :

Sic erit : quoiidam cithara lacenteni Suscitât Musam , neque semper arcum Tendit Apollo (i).

Dacier a fort bien prouvé qu'on ne devait point expliquer les mots: Apollon,ne tend pas toujours son arc, par la nécessité de donner quelque relâche à son esprit (s). C'est aussi dans le même sens que le poète latin dit encore :

Condito mitis placidusque telo , SuppUces audi pueros , ApoHo (3).

M. Lechevalier pense que la cause physique de la peste a pu tenir aux marais produits par les fleuves du Scamandre et du Simoîs, qui, après avoir inondé le pays, laissent eu se retirant des eaux stagnantes répandues sur toute la plaine (4).

[ y. 68. ] Alors se lève le fils de Thestor , Galchas le plus illustre des augures.

Selon Pausanias , Agamemnon se rendit à Mégare pour engager Calchas à venir au siège de Troie (5). Cette tradition est d'autant plus probable, qu'alors on n'aurait point tenté une expédition si importante, sans avoir un devin qui fut à la tête de l'entreprise; c'est lui qui en était le véritable chef. Homère dit positivement, deux vers plus bas, que Calchas conduisit à Ilion la flotte des

(i) Ub. II,Od.x, v. 17, seq.

(a; Voyez les notes de Dacier sar ce passage d'Horace, t. H, p. ao5 et sniv. ( x 709 ).

(3) Carmen saecalare, v. 33.

(4) Voyage de la Troade, t. H, p. 175.

(5) Paus. I, c. 43.

ao OBSERVATIONS

Grecs (i). Cet usage se conserva long-tein|)Si après, puisque Hérodote raconte que les Lacédémoniens engagèrent le devin Tisamène à prendre le commandement, conjointement avec leurs rois, dans la guerre qu'ils curent à soutenir contre les Héraclides (a). Son emploi à Farmée était de prédire Tavenir (3) , de faire connaître , d'interpréter la volonté des dieux : mais on ne voit jamais qu'il prenne part aux sacrifices; il n'était là que pour le conseil. C'est en ce sens que j'ai dit qu'Homcri; ne faisait point mention de prêtres attachés au culte public chez les Grecs (4).

On raconte que Calchas mourut de dépit d'avoir trouvé dans Mopsus un devin plus habile que lui (5).

Selon Porphyre, cité par Eustathe (6), on aurait supprimé ici deux vers, qui disaient que Calchas était de l'ile d*Eubée, et de la race des AlKuiies,

[v. 82.] La colère veille dans son sein jusqu'au jour où la vengeance est accomplie.

Aristote, dans son traité sur VArt de la Rhétorique, loue ce vers comme exprimant un sentiment naturel et vrai ; « parce que, dit-il, toujours les hommes s'irritent contre les autres eu raison de leur supériorité (7).» Au même endroit, et dans les mêmes voies, il cite aussi ce vei*s du second chant :

« La colère d'un roi , enfant de Jupiter, est grande. » L'auteur des Proverbes a dit avec plus d'énergie encore : « La colère du roi

(x) lUad. a, 71.

(a) Herod. IX, 33.

(3) Eschyle nomme Calchas çparoaftVTi; , le devin de l'armée, Agam. T. 1^4 9 éd. Stanl.

(4) Voyez les obs. sar le v. 39 de ce chant.

(5) Vid. Cononia Narrât, in Photii Biblioth. p. 4^7 ; et Strab. lîb. XIV, p. 64a.

(6) P. 5i,lin. 5.

(7) De Arte Rhet. lib. II, c. a , t. IV, p. 170. Bip.

(8) Iliad. p , ig6.

SUR LE CHANT I. ai

- est un avant-coureur de mort (i) ; » et plus loin : « La colère du « roi est comme le rugissement du lion; et la sérénité de son visage • est comme la rosée qui tombe sur Therbe (a). »

[ ^' 97* ] ^^^ ^^^^ pesant ne cessera de nous accabler.

Où^ o^i irptv Xot{AoIo Papetoi; X*^P^ àtfi^ii.

Mot à mot : // n éloignera peu ses mains pesantes de la peste avant que, etc. Image bizarre en grec comme en français. Les éditions d'Aristarque , à ce vers , substituaient celui-ci :

Où^ o'it irpîv Àavaolaiv àitxea Xot^iov ànwm.

« Il ne repoussera pas loin des Grecs cette ruine funeste avant

• que , etc. » Les éditions de Marseille et de Rhianus suivaient cette même leçon, que n'avait pas adoptée Zénodote (3).

Kœppen pense que le mot x^9^ ^^'^ ^^ rapporter à Xoi^loIo ,. peste, en sous-entendant à<p' T.{xâ)v, c'est-à-dire : « Il n'éloignera

• pas de nous les mains pesantes de la peste (4). » Cette manière de personnifier ainsi une maladie n'est pas dans le goût d'Homère. Peut-être, en admettant la construction de Kœppen , serait-il mieux d'expliquer, avec le savant éditeur des 4 premiers chants de l'Iliade (M. Coraî) , x^^P^ Xci^acîo par X^^P^ Xctp.(»^iif, les mains pestilentielles, pernicieuses (5). £n ce cas , il faut traduire : « Il n'éloignera pas de « nous ses mains pesantes et pernicieuses. »

La substitution de Kîipa; à x^^p^ adoptée par Wolf est une conjecture de Markland (6) qui me parait plus ingénieuse que fondée. Dans ce cas, KTipocç serait synonyme de pXd^(iç,malfieurs, explication donnée par Hésychius (7) ; et le sens serait: «Il n'éloignera pas de « nous les pesants malheurs de la peste. » Mais Heyne observe avec raison que jamais Homère ne joint le verbe aTrixtiv à Kvipac, et

(i) Prov. cap. XVI, v. 14.

(a) Cap. XIX., v. la.

(3) Sch. Yen. in Iliad. a', 97.

(4) Erklarende Amnerkongeu zum Hom. t. I, p. 43.

(5) Ir/ôXia. liç ttjv tx. a' , p. i3i.

(6) Goiiject. in Lys. p. 592.

(7) In voc. KTipa;.

aa OBSERVàTIONS

que, pour exprimer cette idée, il dit: Kîipac a{i6vitv, ou dXoîXxuv (i). D'aiueurs, le mot Ktif ne signifie jamais, dans Homère, que le Destin, ou la Mort (a).

[ V. io6. ] Devin de malheurs.

Virgile, pour exprimer la même pensée, a dit : infelix vates, • malheureux devin (3). » La phrase grecque est plus énergique, et se trouve plus littéralement rendue en français.

Eschyle a employé presque les mêmes expressions qu'Homère : p.avTi; eipLt tûv xoucwv (4).

> Je suis le devin des malheurs. » Homère supprime l'article pour rendre sa phrase plus rapide et mieux peindre la colère d*Agamemnon. Dans Eschyle, au contraire, le chœur exprimant une plainte, le poète n'a pas craint de donner plus de développement à sa phrase.

Tryphiodore n'a fait qu'un seul mot des deux mots d'Homère, et, dans son petit poème de la Prise de Troie, Priam dit à Cassandre :

Ttç 9% iraXtv , xxxo'fiavTi , JWcôvup,oç r^a'^e ^ai[Mt»v (5) ; « Quel funeste génie V Amené, prophétesse de mallieur? »

[v. 109.] Et maintenant, faisant parler les dieux.

La scholie qui se rapporte au vers 1 10 dans l'édition de Venise dit que ce vers doit être retranché, parce qu'en le supprimant la narration est plus rapide, et qu'il n'est pas nécessaire pour compléter le sens. Le scholiaste n'appuie son opinion sur aucune autorité. Dans ce cas, voici quelle serait la suite de la phrase :

« Et maintenant, prophétisant au milieu des Grecs, tu parles • dans l'assemblée, parce que j'ai refusé la magnifique rançon « de la jeune Briséis. •

(i) Heyn. obs. in Uiad. I, 97.

(a) Cf. Danimii Lexic. Col. z 168-9.

(3) iEn. m, 246.

(4) Aiscbyl. Sept, contr. Theb. v. 814 , éd. Sunleii.

(5) In Excîd. Troj. v. 408.

SUR LE CHANT I. a3

Cette critique ne me semble pas fondée ; elle n'est appuyée par aucun des éditeurs modernes.

[v. II 3.] Je la préfère même à Clytemnestre , qui, vierge encore, devint mon épouse.

Qui, vierge encore, devint mon épouse, c'est le sens de ces mots , xcuptJtvK àXoxou, parce qu'ib donnent à la fois l'idée d'épouse et déjeune fille. Heyne observe que Virgile a heureusement rendu l'expression d'Homère, lorsqu'il dit, en parlant de Didon , qui fut d'abord l'épouse de Sichée,

Cui pater intactam dederat {i\

Hérodote appelle les enfants des femmes légitimes iral^sç tmv xoupi^Udftv ^uvaucûv, les enfants des femmes qu'on épouse vierges, pour les distinguer des enfants des concubines (Traï^i; râv iroXXoucâv ) (a).

M. Knight retranche ici trois vers (ii3 — 5), et blâme le verbe composé irpoSsSouXa, qu'il ne trouve point être un mot homérique. Il n'est que cette seule fois dans Homère (3).

[v. 117.] Je veux le salut du peuple, et non pas sa ruine.

Zénodote supprimait ce vers comme n'exprimant qu'une idée trop commune (4); mais, en la liant avec ce qui précède, cette pensée est relevée par le sacrifice que fait Agamemnon, puisqu'il ne consent à' renvoyer sa captive qu'en faveur de son peuple.

Je ne crois point qu'on doive souscrire à la critique de Zénodote, qui n'est admise par aucun des éditeurs modernes.

(i) £11. 1 , 345 , et net. Heyn.

(a) Herod. TI, $ i38.

(3) Knight, not. in Iliad. a, xia-ir5.

(4) Sch. Ven. a', 117.

a4 OBSERVATIONS

[v. i34 — 6.] Quoi! veux- tu donc, afin de posséder en paix ta récompense

LiUéralemeot : Quoi! tu m'ordonnes de livrer ma captive! Mais si les Grecs, etc.; ce qui n'oflre aucune suite dans les idées. Pour compléter le sens, j*ai changé le mouvement de la phrase, parce que le génie de notre langue cxl^e que la pensée ait tout son développement. Les Grecs, au contraire, et surtout les Attiques, emploient souvent ces sortes d'ellipses, comme nous Tapprend Grégoire de Corinthe, dans son Traité des dialectes (i). On peut consulter aussi sur ce point le scholiaste d'Aristophane (a), et celui de Thucydide (3).

La scholie de l'édition de Venise qui se rapporte aux vers i33 et i34 dit qu'ils doivent être retranchés, i° parce qu'ils nuisent au sens et à l'ensemble de la narration: mais je ne vois pas que , ces deux vers supprimés, il y ait plus de suite dans le discours; l'ellipse subsisterait lors même que les deux vers n'y seraient pas; a<^ parce qu'ils sont indignes d'Agamemnon, N'est-ce pas entièrement méconnaître l'âpre naïveté des siècles héroïques ? M. Wolf , pour faire voir que le sens n'était pas terminé, a marqué d'un trait — la fin du vers i36. Nous avons mis plusieurs points ainsi que M. Boissonade.

[v. iSy — 9.] J'irai moi-même enlever ta récompense, ou celle d'Ajax, ou celle d*Ulysse, et celui que j'irai trouver frémira de colère.

Dans l'édition de Venise, la scholie qui se rapporte au vers 139 dit qu'il doit être retranché, i** parce que le sens est complet après le vers l3S , j'enlèverai ta récompense.,, ou celle d'Ulysse; a® parce que ces mots a^u iXùv, Je l'emmènerai en la prenant, qui commencent le vers i39, sont une redondance inutile, puisque le poète a déjà dit : 2Xcapixt r[t^aÇf J'enlèverai la récompense; 3** parce que la fin de ce vers ne présente qu'une réflexion trop simple, car il est bien sûr que celui à qui on enlève sa captive aura lieu d'être fâché.

(x) Greg. Corinth. de Dialect. Att. $ XIII, éd. Scbaef.

(a) Aristopb. Plat. 469.

(3) Tkncyd. lib. III, cap. 3.

Selon Eustathe, Liongîn était du même avis (i). Heyne (a) , Knight (3) et Bentley partagent cette opinion. Madame Dacier pense que le vers doit subsister. Mais les raisons qu'elle donne ne sont pas très-fortes (4).

[v. 142 — 3.] Plaçons rhécatombe dans le navire; qu'il reçoive aussi la jeune Chryséis.

Zénodote retranchait le vers i43 , où il est question de Chryséis ; le scholiaste qui rapporte cette opinion n'en donne aucun motif (5). Cependant il observe avec raison qu'on doit faire ici mention de Chryséis, puisqu'elle est la principale cause des maux qui accablent les Grecs. En adoptant la critique de Zénodote, il faut supposer que le xerhe placer est sous-entendu; mais je ne crois pas que le vers doive être supprimé.

[v. i54* J Jamais ils nont enlevé mes bœufs ^ ni mes chevaux.

La Thessalie a toujours été regardée comme produisant d'excellents coursiers. L'auteur des Argonautiques , attribuées à Orphée, lui donne l'épi thète de eu^coXov, qui produit de bons chevaux (6), Archestrate, célèbre auteur en gastronomie, cité par Athénée, conseille de prendre une jument en Thessalie, une femme à Lacédémone, et des hommes parmi ceux qui boivent les eaux de la belle Jre'ihuse (7).

Satyrus, cité par le même Athénée, dit, en parlant d'Alcibiade, qui prenait les mœurs et les habitudes des pays où il habitait, qu'en Thessalie il excellait à élever des chevaux et à les conduire (8). On trouve cette comparaison dans Théocrite : « De même que le cyprès est

(x) Eust. p. 67, lin. 26,8eqq.

(a) Heyn. Obs. in Iliad. I, iSg.

(3) Knight, not. in Hiad. a, iSg.

(4) Remarques sar Tlliade, t. I de sa trad. p. 290, éd. de 1711.

(5) Sch. Yen. in Iliad. a, x 43.

(6) Argon, v. Sg.

(7) Deîpn. VII, c. v, p. 278, E.

(8) Id. XII, c. IX, p. 534, B.

a6 OBSERVATIONS

« romement d'un jardin, U coursier thessaiien ceint d*un char, de « même Hélène, aux joues de rose, est romement de Lacédé' « mone (i). »

[ y. 1 56. ] Car nous sommes séparés par des montagnes ombreuses , et par la mer retentissante.

Virgile exprime la même pensée en un seul vers : Louga procul longis via dividit iuvia terris {i),

Heyne observe que ce vers présente quelque recherche dans le rapprochement et Toppositioii des mots longa et lofigis, via et invia (3). Homère n'a jamais de ces sortes d'antithèses ; il exprime toujours sa pensée avec simplicité. Si dans ce passage il est plus abondant que Virgile, c'est que, lorsqu'il décrit, il ne craint pas d'accumuler les épitbètes qui font image. II faut se rappeler que ses poésies étaient chantées , et que cette multiplicité d'adjectifs ajoutait encore à l'harmonie d'une langue déjà très-harmonieuse. En général, dans la peinture des sentiments ou des idées, Virgile est plus riche, plus orné, plus subtil que le poète grec. Dans la peinture des objets physiques, Homère est plus expressif, plus vrai, plus naïf que Virgile. Nous serons souvent dans le cas de faire la même observation, et nous trouverons toujours la cause de ces différences dans la nature même de la civilisation où chaque poète étaft placé.

Voici encore la même pensée exprimée par Ovide:

IsDumeri montes inter me teque, viaeque , Fluminaqae, et campi , nec fréta pauca jacent (4)-

Observez que, si Ovide est le plus abondant des trois, ce n'est pas pour donner plus d'éclat à ses images, mais pour présenter son idée sous un plus grand nombre de formes. Il ne se contente pas de dire Us foréu et la mer sont entre nous; ce sont les fleuves, les champs, les chemins, les montagnes, les détroits. Les épitbètes innumeri

(i) Idyl. XVm, V. 3o.

(a) Ma. m, 3S3.

(3) Heyn. not. ad h. v.

(4) Ovid. Trist. 11b. IV, eleg. vu, t. 21.

et née pauca sont moins là pour rharmonie que pour ajouter encore à l'étendue de la pensée.

[v. iSp. ] Pour punir sur les Troyens l'injure de Ménélas, et la tienne, misérable!

Zénodote regardait le vers iSg comme interpolé, et le scholiaste de Venise, qui rapporte cette opinion (i) , dit que , si Zénodote retranchait ce vers , c'est qu'il s'était mépris sur le sens de Tt|iLrjy , qui ne signifie point ici honneur, mais vengeance, punition. M. Knight n'admet pas la critique de Zénodote, non plus qu'aucun des autres éditeurs.

[v. i8o. ] Va régner sur tes Myrmidons.

Quoique le nom de Mup{i.t^ovic ( Myrmidons ) se trouve souvent dans V Iliade, je l'ai presque toujours rendu par Thessatiens, comme plus noble. Si dans ce passage j'ai conservé la traduction littérale , c'est que ce mot en français a quelque chose de méprisant qui se rapporte bien à la colère d'Agamemnon. Toutefois, je dois avertir qu'il n'est jamais pris en mauvaise part dans Homère.

Comme ce mot a beaucoup de rapport avec celui de pAjppivi^ùv , fourmilière (a), plus tard on n'a pas manqué d'imaginer une fable fondée sur l'étymologie de ce mot : on a dit que Jupiter changea en belles femmes \e% fourmis de l'ile Égine, pour tenir compagnie à son fils Éaque, qui s'ennuyait d*être tout seul, et que de là étaient issus les Myrmidons (3). Le scholiaste de Pindare (4) et Tzetzès (5) citent plusieurs vers d'un ouvrage attribué à Hésiode, et intitulé la Généalogie des Héros, dans lequel cette fable est rapportée; mais je la crois d'une invention postérieure au temps d'Hésiode , je veux dire de l'auteur des CNEuvres et des Jours, car cet ouvrage est aussi ancien que les poèmes homé-

(1) Sch. Veu. in h. v.

(a) Hesych. ad. h. voc.

(3) Brev. Sch. in IL a , 180; ApoUod. Bib. lib. UI,xii,§ 7.

(4) Nem. UI, V. 21.

(5) In Lycophr. v. 176.

riques. Au reste , Pausanias raconte que , selon les Béotiens, qui habitaient les environs de THélicon , Hésiode n*était Fauteur que du poème des Œuvres et des Jours (i).

[y. i84- ] J'enlèverai la belle Brisëis.

Dans l'ouvrage intitulé de la Ruine de Troie, et attribué à Darès de Phrygie , dont il est parlé au cinquième chant de V Iliade (a) ^ on trouve ce portrait de Briséis :

« Belle, d'une haute taille, elle avait la peau blauche, une che- « velure blonde et légère, les sourcils joints, les yeux charmants, « et le corps bien proportionné ; enfin , elle et ait douce , affable, « remplie de pudeur, modeste et pieuse (3). •

Il faut observer que rarement Homère donne les portraits de ses héros ; il se contente presque toujours de les désigner par une épithète. Je crois qu'il n'offre que deux exemples de ces sortes de descriptions: le premier est le portrait qu'il fait de Thersite, dans V Iliade {ê^\ le second est celui d'Eurybate, dans V Odyssée (5). Ce qui est assez remarquable, c'est que tous les deux sont bossus. Au reste, M. Knight supprime ces deux passages, et peut-être a-t-il raison.

[ V. 1 89 — 90. ] Dans sa forte poitrine deux partis agitent violemment son cœur.

J'ai cru pouvoir hasarder cette tournure sur l'autorité de Rousseau, qui a dit aussi : « Non , non , la poitrine de J. J. Rousseau « n'enferma jamais U caur d'im traître (6). >

(i) Lîb. IX , c. 3 X. Voyez les observ. sur le vers 4^9 de ce chant, n. 3.

(a) Vers 9. Je n*ai pas besoin d'avertir qne cette tradition qoi attribue à Darèa mi livre snr la mine de Troie est nne fable absarde, quoi qu'en dise Ptolémée Éphestion ( Phot. Bib. col. 473.) et Élien, dans les Histoires diverses ( lib. XI, c. a).

(3) De Excidio Trojae, c. XIII.

(4) Dîad. P', ai7 , seqq.

(5) Odyss. t', 246, seqq.

(6) Lettre à Saint-Lambert, t. XTIII , p. 36; , éd. de M. Mo^et ( t8a4 ).

Virgile exprime ainsi la même pensée :

Atqne animom nanc hue celerem, nanc diyidit illac, In partesqae rapit varias , perqae omnia versât (i).

• Son esprit agité passe rapidement d'une pensée à une autre,

• s'égare en cent projets, et partage entre eux son choix incer-

• tain.»

La différence des deux poésies est sensible : Virgile néglige la peinture de l'objet physique, mais il enchérit sur la pensée. Il emploie deux vers pour rendre ce qu'Homère exprime en deux mots ( ^tâv^txa pLfipfXYipi^cv). Cependant, il faut observer que la situation n'est pas la même pour les deux héros. Un peu de lenteur est pardonnable à Énée dans son hésitation, la colère d'Achille ne peut souffrir aucun retardement. Cette différence de position doit en apporter aussi dans l'expression des sentiments.

[v. 191 — 2.] Il délibère si. . . . son bras écartera les guerriers pour immoler Atride, ou s*il doit maîtriser sa colère et dompter sa fureur.

Selon les scholies de Venise, il faudrait retrancher le vers 193. Alors, comme l'observe Heyne avec raison (a), on doit lire le vers précédent comme s'il y avait -n^k, au lieu de à ii. Dans ce cas, le sens serait : « Il délibère s'il doit repousser la foule ou immoler « Atride. > Rien ne justifie un tel sens. Heyne donne cette critique comme un exemple de l'arbitraire que les anciens grammairiens mettaient à retrancher des vers.

[v. 194 — 6.] Minerve descend des deux: elle est

envoyée par Fauguste Junon , déesse qui chérit les

deux guerriers et veille sur eux.

Dans l'édition de Venise, les vers igS et 196 sont marqués d'une obèle et d'un astérisque : le premier signe indique qu'ils doivent être retranchés ; le second , que les vers se retrouvent ail-

(i) Mn. rV, a85.

(3) Heyn. obs. in Iliad. I, 19a.

3o OBSERVATIONS

leurs. En effet, plu» loin, ils sont répétés par Minerve ( v. ao8 et 309). Ceux qui les regardent comme interpolés prétendent qu'ils sont mal placés ici, parce qu'il n'appartient pas au poète d'exprimer cette pensée, et qu'il est plus convenable que ce soit Minerve qui adresse ces vers au héros pour le réprimer. Ils trouvent aussi que ce passage contredit ce que rapporte Thétis, ci -après (v. 4a4), que tous les dieux se sont rendus la veille chez les Éthiopiens. S'ils sont en Ethiopie, Minerve n'arrive point des deux. Alors la phrase doit se terminer à ces mots : Minerve arrive, f|X6i ^ ÀNvi). D'autres critiques répondent à cela que Thétis ne fait mention que des dieux, et non pas des déesses; que, d'ailleurs, par ces mots totu Us dieux, il faut entendre le plus grand nombre (i). Que de misérables futilités quand on veut juger les sublimes inspirations des premiers poètes avec les règles des grammairiens !

Voici la première apparition d'une divinité sur la terre. Le poète ne dit point de quelle forme se revêtit Minerve en cette occasion ; mais il faut supposer qu'elle était sous la figure d'une femme , parce que toujours, dans Homère, les dieux sont considérés comme de simples humains. Soit dans l'Olympe, soit sur la terre, ils se montrent avec nos habitudes, nos passions, nos besoins. Comme nous , ils sont sujets à la douleur et sensibles au plaisir , quoiqu'ils soient doués d'une nature supérieure et revêtus d'immortalité (a). Ils avaient aussi la faculté de se rendre invisibles , comme dans ce passage , où Minerve n'apparaît qu'au seul Achille; et de prendre toutes les formes, car ordinairement ils empruntaient la ressemblance des personnes connues de ceux qu'ib voulaient protéger (3). Cette superstition , si naturelle à un peuple d'une imagination vive, a subsisté long-temps dans la Grèce. Hérodote dit, en parlant des Perses: • Il me semble qu'ils ne croient

(i) Sch. Yenet. a, 194 et 195.

(2) Au cinquième chant de l'Iliade (v. 389 et suivants), le sang coule de la main de Ténus, blessée par Diomède; mais le poète ajoute que ce sang est une liqueur particulière aux dieux , qni ne mangent pas de pain et qui ne boivent pas de vin. Quant i l'immortalité, il suffit de rappeler les épithètes d*iOdtvaTot , d'octèv ^ovti; ( qui ne sont point sujets à la mort , qui vivent toujours) , si souvent répétées dans notre poète.

(3) Ainsi , au 3"ch. v. 1 1 1 etsuiv., Iris prend les traits de Laodice, épouse d'Hélicaon , pour parler à Hélène. Ces exemples sont trop fréquents dans Homère pour qu'il soit Aécesaairc de multiplier les citations.

SUR LE CHANT I. 3i

• pas que les dieux aient une forme humaine, ainsi que le croient

• les Grecs (i). »

[v. 197-] Elle s'arrête derrière Achille, saisit la blonde chevelure du héros.

Comme nous avons vu qu* Apollon était le soleil (a) , ici , selon les partisans de l'allégorie, Minerve est la pensée. Voilà pourquoi, disent-ils , la déesse saisit Achille par les cheveux , et non par un autre endroit du corps; car c'est dans la tête qu'est placée la partie de tome qui est douée de raison (3). Il est permis à chacun de se donner carrière dans ces sortes d'explications ; mais , si ingénieuses qu'elles soient , je n'en crois pas davantage qu'elles appartiennent à notre poète ; et en supposant que certains passages , par d'heureux rapprochements, donnent lieu à des conjectures vraisemblables , il en est d'autres qu'il n'est pas possible d'expliquer en suivant ce système; d'où il résulte qu'il n'est point fondé. Ainsi , pour prendre un exemple dans l'endroit même qui nous occupe , comment explique-t-on allégoriquement que ce soit Junon , c'està-dire l'air, qui envoie Minerve, c'est-à-dire, la pensée, auprès d'Achille (4) ?

Je le répète , ce système des allégories n'est pas admissible. Peutêtre la vérité est-elle au fond de toutes ces fables ; mais de bonne heure elle a été altérée par l'imagination des hommes; et, selon qu'ils habitaient , ou sous le beau ciel de l'Ionie, ou dans les brouillards de l'Ecosse, cette vérité a été remplacée par une mythologie plus aimable ou plus triste. Si les récits d'Homère n'étaient que des allégories, ces fictions seraient pour nous aussi froides que celles de nos premiers poètes français, qui, pour donner un peu de vie à leurs ouvrages , s'avisèrent de personnifier les sentiments , les idées , les vertus et les vices (5) ; mais lorsque notre poésie s'est

(i) Herod. lib. I, § i3i.

(a) Voyez les obs. sur le v. 5o de ce chant.

(3) Brev. sch. in U. a.', 195 ; Sch. Veoet. ad v. igS et 196.

(4) Les allégoristes prétendent qae Jonon n'est antre chose que Tair. Voici ce que disent les schollastes déjà cités : « On rapporte que Junon « a été nourrie par l'Océan , parce que ce sont les exhalaisons des eanx • qtii produisent Vair. » ( Brev. sch. Iliad. 0,19; Sch. Ven. , 18. }

(5) Ainsi Marot dit , en parlant du temple de TAmour :

formée , nous avon» rejeté ces vaines subtilités , qui n'offraient à nos yeux qu*un misérable jeu d'esprit , et non l'expression d'une véritable croyance. Nous avons préféré adopter une mythologie opposée à nos idées , mais qui du moins avait pour elle la conscience de l'antiquité tout entière.

Je ne rapporterai point ici les diverses traditions auxquelles a donné lieu la naissance de Minerve. L'opinion la plus commune est qu'elle est née du cerveau de Jupiter : cette opinion serait celle d'Homère si l'hymne à Apollon (i) était de lui; mais le scholiaste d'Apollonius de Rhodes (a) assure que Stcsichore est le premier qui ait dit que Minerve fut née du cerveau de Jupiter. Je ne doute pas que ce mythe ne soit très-postérieur à Homère : jamais il ne parle de l'origine des dieux; et quoiqu'il dise que Minerve et Vénus sont (illes de Jupiter, que Jupiter lui-même est fils de Saturne , ])out-ctre n'entendait-il pas une génération ordinaire , et admettait-il l'éternité des dieux , comme leur immortalité. Ce n'est qu'une conjecture; et ce qu'il y a de plus probable, c'est qu'alors on n'avait que des idées très-confuses sur des sujets si fort audessus de la raison de l'homme.

Remarquez ici que le poète parle de ia blonde chevelure d'Achille , et que cependant il ne lui donne jamais l'épithète de {xvOoç, blond, comme à Ménélas, à Paris, à Méléagre, etc.

[v. a 2 5.1 Toi que l'ivresse égare, qui portes à la fois les yeux d'un dogue et le cœur d'une biche.

Ces injures, que je n'ai point voulu adoucir en les traduisant, n'appartiennent plus à nos manières polies et délicates : mais Homère peignait les mœurs de son temps, et alors la colère s'exhalait avec violence , elle ne mettait aucune retenue dans ses discours. Ne nou.s y trompons pas : si c'est à cette grossièreté que l'on doit plusieurs

Saintes et saints qu'on y ti réclamer, C'est Beau-Parler, Bien-Céler, Bon-Rapport, Grâce, Mercy, Bien -Servir, Bien-Aymer, Qui les amants font Tenir à bon port.

OEnv. de CI. Marot, par Lauglet Dafresnoy, 1. 1, p. 176, éd. in-ia.

(1) Voyc£ les v. 398 — 9 de cet hym. à la suite deTOdyssée.

(a) Schol. Apollon. IV, i3io.

Iraits qui {nous blessent dans les ouvrages du poète, c'est à elle aussi que nous devons cette peinture si vive , si vraie , si énergique de'toutes les passions ; alors les raffinements de la société n'avaient point aiTaibli l'expression naïve des sentiments qu'on éprouvai L Chacun avait encore cette sorte de candeur qui lui faisait avouer sans honte sa faiblesse ou sa crainte. Mais à mesure que la civilisation s'est avancée , cette qualité a été peu à peu remplacée par une secrète pudeur qui nous porte à dissimuler avec adresse nos vices ou nos ridicules.

Platon , qui ne voit dans Homère qu'un poète livré aux caprices de l'imagination, et non l'historien fidèle des premiers âges, s'élève avec force contre les injures qu'Achille adresse au puissant Agamemnon. « Pensez-vous , s'écrie Socrate, que ces mots, ivrogne, quiades • yettx de chien et un cœur de cerf, et ceux qui suivent, soient une belle « chose? — Je l'avoue, cela n'est pas beau », répond Adimante(i). Non , sans doute , cela n'est pas beau ; mais cela est-il vrai ? cela est-il dans les habitudes d'un peuple qui ne connaissait que la guerre et ses troupeaux? Voilà ce qu'il fallait examiner. Il ne faut pas non plus conclure de ces paroles qu'à cette époque les chefs des nations avaient coutume de se livrer à l'ivrognerie, ainsi que l'a fait l'historien Douris, cité par Athénée (a) ; on ne doit voir dans ces violentes injures que l'égarement d'un homme outré de colère. Jamais aucun des personnages de VlUcule n'est représenté en état d'ivresse. Les paroles qu'adresse Achille à Agamemnon ne suffisent donc pas pour faire supposer que tous les anciens héros étaient des ivrognes ; et ce sont de mauvais témoignages que les discours d'un homme irrité. Au reste, Zénodote retranchait tout ce passage, jusqu'au vers a33, sans doute pour justifier Homère contre les reproches de Platon (3).

[▼. 24a.] Sous les coups de rhomicide Hector.

L'épithète d*homicide rend bien littéralement celle d'iv^poçovo^ , oiais, dans notre langue, ce mot emporte une idée de crime

(i) Reipobl. lib. lU, t. YI, p. a68. Bip.

(9) DeipnoB. lib. XII, c. xit, p. 546, C.

(3) Sch. Yen. in Iliad. a',aa5. Yoyes aussi PIntarqne, dans son traité Mur ta Manière de lire les Poètes , t. YI, p. 67 , éd. Reisk.

qu'il n'a pas dans la langue grecque. Si j'ai conservé la traduction littérale , c'est qu'elle peint assez bien ici la colère d'Achille. Cet adjectif qu'Homère applique souvent à Hector, ne doit s'entendre que de sa valeur : ce qui le prouve , c'est que souvent le poète lui donne cette épithète dans des circonstances pacifiques. Ainsi , au sixième chant , Andromaque se rend dans les demeures Je Vhomicide Hector (i). Au vingt-quatrième, Priam rappelle le souvenir de l'homicide Hector (a). C'est absolument comme si l'on disait, te wUilant, le terrible Hector, Dans le même sens, Homère donne cette épithète au dieu de la guerre (3) et aux mains d'Achille (4). Je ne connais que deux exemples où ce mot soit pris en mauvaise part. Au sixième chant de V Iliade, il est employé pour caractériser la cruauté de Lycurgue, fils de Dryas (5), et au premier de V Odyssée , pour désigner un poifton mortel (6).

Quoique le mot homicida soit , ainsi que notre mot homicide, pris en mauvaise part dans la langue latine , comme Hector a souvent cette épithète dans V Iliade , Horace , imitant Homère , a dit :

Unxere matrea Ilix addîctam feris

AUtibiu atque canibus homicidam Hectora (7).

- Les femmes troyennes embaumèrent le cada\Te de l'homicide « Hector, qu'on avait résolu de livrer aux bêtes sauvages, aux « chiens , et aux oiseaux du ciel. •

[ V. 247.] Alors se lève Nestor au langage harmonieux.

Ces vers, où le poète caractérise l'éloquence de Nestor, ont toujours été cités comme des modèles d'harmonie et de douceur. « Bien n'est plus coulant ni plus harmonieux, dit RoUin, que « l'endroit où le poète décrit la douce et insinuante éloquence de

(i) lUad. ï', 498.

(a) Iliad. 01', Sog.

(3) Diad. ^, 441.

(4) Iliad. 0', 317 ;«(/', 18, elc.

(5) Uiad. V, 134.

(6) Od. tx', 361.

(7) Lib. Epod. xTtr, v. xi.

« Nestor (i). • L^auteur du Génie du Christianisme s'exprime ainsi : « Cette phrase est de la plus belle antiquité et de la plus douce « mélodie; le second vers imite la douceur du miel et l'éloquence

• onctueuse de Nestor (a). » Fénélon a visiblement l'intention d'imiter ce passage , lorsqu'il dit , en parlant de ce même Nestor : « La douce persuasion coulait de ses lèvres comme un ruisseau de m miel : sa voix seule se faisait entendre à tous ces héros ; tous se « taisaient dès qu'il ouvrait la bouche (3). •

Par ces mots "^pivcà âvdpttiruv , une génération d'hommes, il faut entendre trente ans, comme l'observe Suidas (4)* Ainsi, à l'époque du siège de Troie, Nestor avait plus de soixante ans; il en a vécu quatre-vingt-dix, si l'on s'en rapporte au témoignage de ce distique, cité en partie par le même Suidas, et rétabli par Kuster (5):

Èètitiçin N^çup, iroXtèç, NnXiiioc ifipoÇ)

• L'éloquent Nestor, fib deNélée, héros aux cheveux blancs,

• qui vécut trois générations, a son tombeau dans la divine Pylos. »

Cest en suivant la même opinion qu'Horace a dit :

At non ter œvo functus amabilem

Ploravit onmes Antilochum senex

Annos. (6).

« Le vieillard qui vécut trois âges ne pleura pas toujours son « cher Antiloque (7). > Valérins Flaccus met Nestor au nombre des Argonautes (8).

[t. 254.] Grands dieux, quelle tristesse profonde va s'emparer de toute la Grèce !

Voltaire compare ce discours de Nestor avec celui que prononce

(i) Traité des Émdes, t. I, p. 43z, éd. de M. Letromie.

(2) T. n, p. 349, éd. de M.BaUanche.

(3) Télém. liv. X , & la fin.

(4) Ad. V. '^tvtà.

(5) Loc. dt.

(6) Lib. II, od IX, V. i3 et 14.

(7) Tradact. de Dader, t. Il, p. 179( »709)-

(8) Lib. I, 38o.

Colocolo dans VJraueana , poème de Tespagnol dom Alonzo cfErcilla, et donne tout Favantage à ce dernier (i). Quand on examine une question, même littéraire, on doit être de bonne foi. Sans doute il importe fort peu qu*Ërcilla ait composé un plus parfait ou moins bon dis<*ours qu*Homère; mais, puisque ces sortes de comparaisons sont ia meiileure manière de perfectionnernotre goût{7) , encore est-il convenable d'établir ces comparaisons sur ce qui existe, et non sur une parodie, comme le fait Voltaire, qui, après avoir donné une traduction élégante et soignée du discours de Colocolo, le compare avec celui de Nestor, qu'il mutile impitoyablement, et dont il supprime les plus beaux traits. Je vais transcrire littéralement La traduction de Voltaire, en y joignant quelques réflexions (3).

* Quelle satisfaction sera-ce aux Troyens lorsqu'ils entendront

■ parler de vos discordes (4) ! >

Observez d'abord que le premier vers du discours n'est pas traduit. Avant que de parler de la satisfaction des Troyens, il était naturel de rappeler d'abord la douleur de toute la patrie. Le mot satisfaction est une véritable dérision quand il s'agit de rendre cette phrase de l'original:

.... Tpûtc (iu^a xtv yLifjjL^^y.ft.'T^ Oujiû (5).

■ Trojani valde gaudebunt anima, combien les Troyens se réjouiront « au fond du cœur! » Ensuite, poiu'quoi passer sous silence la joie de Priam et de ses fils? mais surtout, pourquoi avoir négligé ce vers si remarquable? Vous^ Us plus illustres des Grecs au conseil et dans les combats (6). Je dis qu'il est remarquable, parce que Voltaire a grand soin de faire observer, dans le discours de Colocolo, avec quelle prudence il loue le courage des Caciques (7).

(t) Essais snr la Poésie épiqae, t. X, p. 396 et sai vantes, éd. de Kehl. (^) Endr. cité, p. 3g8.

(3) M. Aignan, dans les notes qui accompagnent sa traduction en vers de riUade, a déjà traité ce point de critique ( 1. 1 , p. 1 6 x et soîv. i'^ éd. ), mais d'une manière assez générale pour qu'il me soit permis d'entrer plus arant dans le fond de la question.

(4) Endroit cité, p. 398.

(6) Ot TTipî {jLcv pouXviv ÀavAuv, irtpt ^ içï p.xxco^*t* ▼• *^8. (7} Endroit cité, p. 399.

m Votre jeunesse doit respecter mes années, et se soumettre à « mes conseils (i). >

Il n*est point question, dans le grec, de jeunesse qui doive respecter et se soumettre ; il y a simplement : Laissez-^vous persuader ; voiu êtes l'un et Vautre pbts jeunes que mol (a). Voltaire donne à Nestor un ton d'autorité qui entrait dans le dessein du traducteur, mais qui n'est point dans Tintention du poète.

« J'ai vu autrefois des héros supérieurs à vous (3). Non , mes • yeux ne verront jamais des hommes semblables à Pirit/ioûs, au

■ brave Cinétu, au divin Titésée..,. J'ai été à la guerre avec eux, « et , quoique je fusse jeune , mon éloquence persuasive avait du « pouvoir sur leurs esprits (4)- •

Nestor, dans Homère, ne parle point de son éloquence persuasive ; c'eût été ridicule: il se contente d'exprimer un fait, et dit que les héros qu'il vient de nommer écoutaient ses conseils et cédaient à ses avis (5). Mais Voltaire voulait absolument que Nestor eût l'air ridicule.

• Jeunes guerriers, écoutez donc les avis que vous donne ma

■ vieillesse (6). »

Tout à l'heure c'était la jeunesse qui devait respecter, maintenant c'est la wiUesse qui donne des avis. Jamais Homère ne personnifie ainsi les substantifs abstraits : cette tournure moderne et toute métaphysique est absolument opposée au style de notre poète; d'aiU leurs cette phrase n'est point du tout dans l'original, où il est dit avec une admirable simplicité : Obéissez^moi donc aussi, puisque obéir est le parti le plus sage (7).

Mab c'est surtout à la fin de ce discours que le traducteur s'est tellement mis à son aise, qu'on n'y trouve plus aucune trace de l'original.

(x) Id. p. 3g8.

(a) AXXà irtOcoO' * â{A^u ^t vEUTCpu içov s|akîo. v. aSg.

(3) On peat lire, bien supérieurs à nous, d'après la correetiott proposée par Eiuuthe, et adoptée par M. Wolf. De cette manière, la pensée est bien adoucie. Toutefois j'avertis que , dans le texte et la traduction , )*ai suivi l'ancienne le<;oo, que je crois plus dans le goût de Fantiquité.

(4) Id. ib.

(5) Kai {itv pLtu pouXéwv ÇOvtov, irsidovTO Tt pLÛOu. t. 173.

(6) Id. ib.

(7) kXKoL itiOzoOk xat (>(&{icç * iitii 7cit6fi<i6ai apLiivcv. v. 274.

« Jiride, vous ne devez pas garder Fesclave d* Achille; fils de Thé-

• i'u, vous ne devez pas traiter avec hauteur le chef de Tannée. « Achille est le plus grand, le plus courageux des guerriers; Aga* « numnon est le plus grand des rois, etc., etc. (i). »

C'est ainsi que sont rendus les dix vers qui terminent le discours. Il suffit de jeter les yeux, même sur une version latine, pour juger de la différence qui existe entre la péroraison majestueuse de Nestor, et les phrases courtes et brusques de Voltaire. Certes , il n*est pas mal aisé de triompher en traduisant ainsi ; mais examinons les conclusions de notre critique.

« Qu'on juge, dît-il, si Nestor est si sage de parler tant de sa

• sagesse (a). »

Nestor ne dit pas un mot de sa sagesse, même dans la traduction de Voltaire.

* Si c'est un moyen sûr de s'attirer l'attention des princes « grecs que de les rabaisser, et de les mettre au-dessous de leurs « aïeux (3). •

Quand Nestor parle des ancêtres , il a déjà captivé rattention des chefs, en leur représentant et la douleur de la patrie, et la joie des ennemis. S'il parle de ses liaisons avec les héros d'un âge précédent, c'est afin de donner plus d'autorité à ses discours. Voltaire ne réfléchit pas assez combien dans ces premiers temps on environnait de respect la mémoire des aïeux; il aurait dû se ressouvenir de ce qu'il dit quelques pages plus haut , qu'Homère avait à représenter un Ajax et un Hector, non un courtiseui de Versailles ou de Si^ James (4). Peut-être s'il eût mieux examiné ce qu'était la société des siècles héroïques, n'aurait-il pas préféré à des mouvements naturels et vrais l'éloquence étudiée d'un poète du seizième siècle.

> Si toute l'assemblée peut entendre dire avec plaisir à Nestor « qu* Achille est le plus courageux des chefs qui sont là pré- ■ sents (5). »

Nestor ne dit point, dans Homère, qu'Achille fût le plus courageux des chefs; seulement il le compare avec Agamemnon. A l'un

(i) Id. p. 398.

(1) Id. ib.

(3) Id. ib.

(4) Id. p. 348.

(5) Id. p. 3y8.

SUR LE CHANT I. 3g

il accorde la force , à l'autre la puissance. Cette comparaison n'avait rien d'offensant, parce qu'elle n'exprimait que des faits reconnus de tous : et encore quels adroits ménagements Homère n'a-t-il pas mis dans cette partie si délicate de son discours ! Mais toutes ces heureuses précautions, inspirées par la nature même de la situation, sont tronquées dans la traduction de Voltaire. Ainsi, quand Nestor s'adresse à Agamemnon , Homère lui fait dire : Permets qu'Achille garde la récompense que lui donnèrent les enfants des Grecs (i). Quand il s'adresse à Achille, il lui recommande de ne point irriter un roi protégé par Jupiter. Si tu es plus fort (a), ajoute-t-il, si une déesse fut ta mère, lui est plus puissant , parce qu'il commande à de plus nombreux guerriers (3). Cette circonstance de l'origine divine d'Achille est jetée à dessein pour expliquer la force du héros, regardé comme le puissant rempart des Grecs dans cette guerre funeste (4). U était d'autant plus essentiel de rappeler cette circonstance, qu'Achille est le seul de tous les princes grecs qui soit né d'une divinité.

Je n'ai donné tant d'étendue à la réfutation d'une critique si visiblement fausse, que parce qu'elle était faite par un homme dont le nom doit être d'un grand poids. Voltaire, en général, a toujours parlé d'Homère sans connaissance de cause ; il ignorait la langue, et ne jugeait que sur des à peu près. S'il l'avait mieux étudié, sans doute il aurait compris le génie de notre poète, et quelques aperçus jetés çà et là dans ses ouvrages montrent tout ce que son admirable sagacité a pu seule lui faire deviner. Toutefois , il faut convenir que son esprit était tellement devenu l'expression d'une société délicate, élégante et polie; il en avait tellement saisi les nuances les plus fines et les plus légères, que peut-être, malgré de plus fortes études, il aurait toujours manqué de certaines facultés pour bien goûter les beautés simples et naïves de cette première antiquité.

(2) y. 280: El 3\ où KSpTepo; iooi, et non pas , si tu es le plus courageux, comme traduit Voltaire; ce qui est bien di/Térent. Mais tonte M tradactlon n'est qu'on perpétuel contre-sens.

(3) V. 2«o et a8i.

(4) V. 284. C'est par cette pensée que Nestor termine son discouis.

4o OBSERVATIONS

[v. 265.] Et le fils d*Egée, Thésée, semblable aux immortels.

Ce vers ne se trouve point dans Tédition de Venise, et il n'y a point de scholie qui nous avertisse de ce retranchement : comme il est à la suite d'une série de noms propres, on peut le supprimer sans nuire au sens. M. Wolf Ta renfermé entre deux crochets, pour montrer qu'il le regarde comme interpolé.

M. Knight retranche en outre les trois vers suivants. « Ces quatre « vers, dit-il, sont d'un rhapsode, parce que l'auteur de VlUade ne « connaissait ni Thésée, ni les Lapithes, ni les Centaures (i). » Cette conjecture est probable.

[ V. 295 — 6. ] Commande aux autres Grecs; mais ne m ordonne rien , car je ne t*obéirai plus désormais.

Eustathe dit que plusieurs critiques, et entre autres Longin, regardaient le vers 296 comme interpolé (3) , parf:e que le sens est complet au vers précédent. La scholie de l'édition de Venise qui se rapporte au vers agS donne le même jugement (3). Dans ce cas, le verbe commander régit les deux membres de la phrase, et au lieu de dire. Commande aux autres, ne m'ordonne rien, il faut, Com" mande aux autres, et non à moi. Les éditeurs modernes n'ont point admis cette leçon, qui cependant donne un mouvement plus vif à la pensée, et par conséquent plus conforme à la situation d'Achille, M. Knight retranche les deux vers agS — 6.

(i) Knight, net. in Uiad. a', a65-a68. Voy. les ohs. sur le v. 629 du XI ch. de rOdyssée.

(a) Enst. p. 106, 1. 33,seqq. Tivtc ^à àpÉoxovrai, uç xal Ao^'yivcç ^viXot, vodov eivoct TOv ^eurepov çixo^t, « Qaelqnes-ans , et même Longin, pré- « tendent qne le second vers n'est pas anthenriqne. »

(3) La scholie dont il est ici question est tronquée , et ne présente «ucan sens dans Tédition donnée par Yilloison ( 1788 ). Maïs il fant la rétablir d'après la correction de M. Scha>fer , qat avait collatîonné le mannscrit de saint Marc, lorsque nous le possédions à Paris. (Greg. Corinth. de Dialect. p. 20 ( 1811).

SUR LE CHANT I. 4i

[y. 3ao. ] Il appelle ses deux hérauts, Eurybate et Talthybius.

Hérodote rapporte que Talthybius avait un temple à Sparte , et que ses descendants, nommés Taithjrbiades, étaient, par honneui*, chargés de toutes les ambassades (i).

Dans Tarmée des Grecs, on voit deux hérauts nommés Eurybate: Tun était le héraut d'Agamemnon, comme il parait ici, et l'autre le héraut d'Ulysse (a). La scholie de l'édition de Venise qui se rapporte au vers ci-dessus dit que cela peut expliquer pourquoi il est fait mention de deux guerriers portant le nom de Pjlémène (3). Je croîs l'exemple di Eurybate mal choisi pour justifier l'apparition de Pylémène au treizième chaut, après avoir été tué au cinquième. Eurybate, qui s\%n}&e le grtmd nuirclieur , pouvait être un nom donné à ceux qui se destinaient à l'emploi de héraut; ou peut-être même était-ce une épithète qui avait fini par faire un nom propre : il en est de même du nom ^Eurymédon, donné aussi à deux hérauts différents (4), parce ï^Eurymédon signifie avoir beaucoup de soin, et de celui àeMédon {avoir soin), si fameux dans toute V Odyssée, Longus dit qu'un héraut se nommait Eudrome, parce que son emploi était de courir (S). Quoique Longus soit d'un âge bien postérieur à celui d'Homère, on ne doit pas rejeter son autorité, car cet usage pouvait s'être conservé.

[v. 33o.] En les voyant (les hérauts), il (Achille) est saisi de douleur.

Mot à mot, En les 'voyant, Achille ne se réjouit pas. Les anciens employaient souvent cette forme négative pour donner plus de force à la pensée. On en trouve de nombreux exemples dans Homère ; je me bornerai aux plus remarquables.

(i) Herod. 1. VII, § i34.

(a) Cf. Uiad. ^, 184; et Odyss. ?', 247.

(3) Voyes les observ. sur le ▼. 658 dn XIU ch. de l'I].

(4) A celai d'Agamemnon , II. ^, aa8 , et à celui de Nestor , II. 0', 114.

(5) Lib. rv, cap. 3, edit. Boden. Je n*ai pas besoin d'avertir qa'tu^^ojioc signifie bon coureur.

4u OBSERVATIONS

Quand Hector reacootK les chefs des Troyens eipirants et couverts de l>lMsiir«s ;

• Il les l^ou^V no* poial taat bleiium, ni impérittahUs (i). • Pour exprimer que ce fut Ajax, l'un des plus braves des Grecs,

qui blessa Hector :

• Ce a'était pat le plus fitiiU Jei Grtei qui l'avait bles»é (a), ■ Andromaque dit à Aatyanax , en parlant de la vaillance d'Hector : ■ ToD père n'élail pas doux dans les batailles terribles (3). • Esch^ile, pour peindre le bruit d'une multitude de lances :

• Le bruit non d'une mule lance [S,). • Dans Sophocle on trouve ;

• Je ne luû pai au faite du ionhrar (5) ; • ce qui doit s'expliquer par an conMe dt tiafortune, ainsi que le prouve le scholiaste de Sopbocle (6).

Les écrivains en prose ont de même fait un assez fréquent usage de cette lîgure. Hérodote, pour faire l'éloge de Pj'tbagore, dit jn'i/ n'est pas le moindrt philosophe îles Grecs (j), Deuys d'Halicarnasse, en parlant de l'histoire romaine, ■ Ce n'est pas le plus petit • des sujets (S). • H. Coray , qui cite deui passages dans lesquels Hippocrate emploie la fonne négative, dit qu'elle l'emporte sur le superlatif pour la force et l'élégance (9).

Les Latins ont suivi en cela l'exemple des Grecs. Tile-Live dit, en parlant de Polybe: /faïu^un^nan sperneadui auctor (10).

Horace se sert à peu près des mêmes expressions qu'Hérodote en pariant de Pjrtbagore :

- (1) Toù; ^ tif o&xi'n iro(|*iTai imif.ntan, niS" iioXApeu;. (Uiad. V.

(1) Jitii oG (uv JçaupeTZTS^ Eôl' jljiBiNv. (Uiad. «', 1 1. }

(3) Où if«p (utXix^ laxt itarnp -ni; h 3ii Xu^pf . ( Iliad. v, 739.) (tj 1!â■ca^p^t'o^^x^■^iç9Bfôi. (SepLcontT.Tbeb.T. iol,ed. Staolc!).)

(5) cù mnu fuipxf iiJai(Uviim icpànx. (CEdip. CoIod. *. iH , ed:

(6) Ad himc vm.

^^) ...bj.ro«v6lTài(iflii,.çi™mç.ç^.(bT,.rV,S9S-)

(S) cÛTt rn* thtxvni lûv ûmtiotuv jiforif^iai. (Ant. rom. lib. I , § ].}

(g) Trailc dei Ain, du Eaux cl dta Lieux, 1. 11, p. 399.

(10) Lib. XHX, S 4î.

non sordidtu auctor

Nature verique (x).

Il a dit aussi :

Audire magnos jam videor duces Non indecoro puWere sordidos (a).

Virgile olTre en plusieurs rencontres des tournures semblables ; de sorte que je n'approuve point la critique que quelques personnes ont faite de l'expression iUaudatus, dont il s'est servi pour caractériser le tyran fiusiris(3)y comme étant trop faible. lUaudattts ne signifie pas seulement ici non loué, mais méprisé, indigne du moindre éloge (4). Cette tournure est adoptée par nos premiers auteurs, quoique plus rarement que par les anciens : dans Corneille, Chimène dit à Rodrigue :

Va , Je ne te fiais point (5).

Ce qui suit prouve que Chimène ne veut parler ici que de l'excès de sa passion. Racine fait parler ainsi Iphigéuie :

Peut-être assez dlionneurs envirounaient ma vie. Pour ne pas souhaiter qu^elle me fût ravie (6) ;

c'est-à-dire , />OMr «îfejirer ardemment quelle ne me fût point ravie. C'est la figure que les grammairiens nomment litote.

M. de Chateaubriand pense que les tours négatifs sont particuliers à Virgile, et il ajoute : « On peut remarquer en général qu'ils « sont fort multipliés chez les écrivains d'un génie mélancolique (7). » Je ne crois pas que la négation soit une tournure plus particulière à Virgile que telle autre ; et en second lieu je trouve que la plupart des traits de sentiment, si nombreux dans Virgile, sont exprimés par le positif. En voici quelques exemples pris au hasard :

Nos patriie fines et dulcia linquimus arva, Nos patriam fugimus (8).

(i) Lib. I, od. xxvxn, v. 14.

(a) Lib. II, od. x, ai.

(3) Bayle, article Busiris, note B, t. IV, p. 274, éd. de M. Beachot.

(4) Vid. Aiil.-GeU. Noct. Att. lib. II, cap. 6.

(5) Le Cid, act. TII, se. 4.

(6) I^ig. act. rv, se. 4.

(7) Gén. du Christ, t. II, p. 89, éd. de M. Ballaoche, in-8» ( t8o<j ).

(8) Ecl. I, V. 3 et 4.

Daphaiaqiie tuum loUemus adailra,

DaphnJD ad aslra fereinui:*iiuivil nm quoque Daphnis (i).

Te, dukùconjux, te lola iplittore •eciim.

Te fenienle die, te de<ndeDle Obebit (i).

Scireot si ignosccre manet (I).

Dis aliter viium (t).

Et dulccs auricDS remlnticitur Aj^s (5).

L'exemple qu'il cite dufimeuxversdeDidon, A^>r tgnaranmUele., n'est pas concluanl, parce que la négation n'est encore U que pour donner de la force à la pensée, et pour faire sentir combien Didou avait ressenti profondément le malheur.

[t. 353.] Puisque vous m'avez enfanté pour si peu de jours

On est forcé de rendre le mot (imiiiniio; par une périphrasi' , peu dt jours, peu de dune; ce qui nécessairement nflaiblit t'énergic de la pensée. Horace n'a pas été moins rapide qu'Homère quand il a dit ;

tllla (arboium) irevem domiaum sequetur (6).

Mais cette concision a été obtenue un peu aux dépens de la clarté, puisque quelque interprètes pensent ipie ce mot irevii a rapport au peu d'espace que tient l'homme dans le tombeau-

Souvent Homère désigne Jupiter par cette seule épjthètc, ÔXiJfip mat, ÏOljrmpiai (7) , que j'ai rendue par U roi de fOljmpe.

Plutan]ue raconte que l'on donnait cette même dénomination à Périclès, les uns disent à cauae de son habileté dans l'éloquence, les autres à cause de sa puissance, ou des monuments qu'il atait fait élever (8).

(i) Ed. V, V. Si, Sa.

(a) Gwrg. IV, 46i.

(3) Id. «89.

(0 £^. n, ta8.

(6) Lib. II, od. nv, T. 114.

(:) liûd. I-, 5Sa, SS3, 539 i f/, Jog; J", i6o,< (8) In (il. Pericl. 1. 1, p. 601— 3, éd. ReUk.

[ V. 363. ] Afin que nous y songions ensemble,

La traduction littérale serait : « Afin que nous le sachions tous « deux. » Mais cette idée naïve ne peut être rendue dans notre langue avec le charme qu'elle a dans roriginat. L'expression que j'ai employée ne roe parait pas s'écarter beaucoup du texte ; on peut d'ailleurs suos-entendre : to tc^ocxtcov après eûS'ojAtv. Cette phrase se retrouve une autre fois dans ï Iliade (i).

[y. 366.] Nous allons à Thèbes, ville sacrée d'Éétion.

n y a ici vingt-sept vers marqués d'une obèle, signe de retranchement, dans l'édition de Venise. La scholie du vers 365 dit que ces vers sont intercalés, et celle du vers 366 dit qu'ils doivent être retranchés, parce qu'il ne s'agit pas ici de savoir où Chryséis a été prise. M. Knight pense qu'ils auront été interpolés par quelque rhapsode înattentifet ignorant, qui aura confondu la ville de Thèbes, patrie d'Andromaque,avec Chrysa, patrie de Chryséis (a). Heyne pense aussi que ces vingt-sept vers doivent être supprimés (3).

[ V. 396. ] Souvent , dans les palais de mon père , je vous entendis vous glorifier, etc.

Zénodote supprimait ce vers et les dix suivants (4) » c'est-à-dire tout ce qui a rapport au secours que Thétis accorda à Jupiter. La scholie de l'édition de Venise qui rapporte ce jugement de Zénodote ne nous en fait pas connaître les motifs : peut-être regardait-on cette fable comme postérieure à Homère ; peut-être aussi la voulait-on retrancher comme indigne de Jupiter. Je croirais assez cette dernière conjecture de Heyne (5), car les grammairiens d'Alexandrie ne jugeaient les poésies d'Homère que sur les idées de leur siècle. Au reste, ce même Zénodote, qui voulait

(1) IlUd. te', 19.

(a) Knig. not. in Iliad. a , 366-92.

(3) Obs. in Uiad. I, 365.

(4) Sch. Ven. a.', 396.

(5)^Obft. in Illad. %, 356.

supprimer jusqu'au vers 407, ne laissait pas de corriger les vers 400 et 4^4 - ainsi il changeait , au vers 400 , Qft>Xàc k^rem en 4»cT6of ÀttoXXmv; et au vers 404 > au Ucu de ces mots»

... 6 ^àp auTC ^lY) ou 'Kar^hç «iaiîvmv * « car celui-ci était supérieur en force à son père • , il substituait

... 6 ^àp aure ^(7) iroXù (pepraTOC àiràvrcov.

« car celui-ci était beaucoup plus fort que tous ; * vers qui pèche contre la mesure et qui a été corrigé par H. Etienne , sur une citation d'Eustathe aussi fautive , mais plus développée que celle du scholiaste de Venise.

[v. 40^0 ^^ appelant dans le vaste Olympe ce guerrier aux cent bras que les dieux nomment Briarée^ et les hommes Egéon.

Apollodore suppose que firiarée était fils de la Terre et d'Uranus ou le Ciel (i); mais ce mythe est postérieur aux temps homériques, parce que jamais dans notre poète la terre n'est considérée comme une divinité.

Il faut observer cette tournure, que les dieitx nomment... et les /lommesf elle se trouve souvent dans Homère (a). D'après les Petites Scholies, il faut entendre par là que le nom le plus ancien était attribué aux dieux, et celui qui était venu ensuite était attribué aux hommes (3). Cette opinion est tout-à-fait vraisemblable : l'origine inconnue était l'origine céleste.

Le comte Choiseul pense que le nom donné par les dieux était celui qui appartenait à l'ancienne langue des Asiatiques, avant que Teucer et Dardanus eussent conduit dans la Phrygie une colonie d'Hellènes (4). U cite à ce sujet un passage d'Aristote qui favorise cette hypothèse: Homère, au quatorzième chant de V Iliade, dit que le Sommeil prit la forme d'un oiseau nommé Chalcis par les dieux,

(i) Apollod. Bîbl. lib. I, c. I, S I.

(3) Uiad. P', 8x3; E', ^91 ; u', 74;Ody8S. x', 3o5.

(3) Ad h. V.

(4) Voyage pill. de la Grèce, t. Il, p. a36.

et Cjrmindis par les hommes (i); or Aristote nous dit que le Chalcis , oiseau noir, de la grosseur d'un épervierj qui habite les montagnes, était appelé Cjrmindis par les Ioniens (a).

Le comte de Maistre a remarqué que dans VOdfssée on ne trouve ni des héros , ni de certains objets , nommés différemment par les dieux et par les hommes. « Et cette observation pourrait être jointe, « dit-il, à celles qui permettraient de conjecturer que les deux poè- « mes de V Iliade et de V Odyssée ne sont pas de la même main ; car « l'auteur de V Iliade est très-constant sur les noms, les surnoms, m. les épithètes, les tournures, etc (3). » Je ne crois pas que Fauteur de V Odyssée soit moins' constant que celui de l'Iliade sur les noms, les surnoms, et les épithètes: d'ailleurs, ne pourrait-on pas opposer au comte de Maistre ce passage de V Odyssée où , en parlant de la plante que Mercure donne à Ulysse, celui-ci dit : * Les dieux « la nomment moly, »

(AÛXu ^t {Aiv xaXfouoi Otoî (4).

et cet autre du douzième de V Odyssée, où Circé, parlant de certains rochers, s'exprime ainsi : « Les dieux les appellent les roches « errantes ; »

irXa'YXTflCf ^ toi rda^t (ttit^oç) 6«ol (Aoxaptc xoX^oumv (5).

Au reste, pour ce qui est de cet endroit-ci, M. Knight trancherait la difficulté en supprimant le vers 4o3 , parce que BptaptcAv , n'étant ici que de trois syllabes, ne lui semble pas une forme homérique (6); alors la suite du discours serait : > en appelant dans « l'Olympe le guerrier aux cent bras , Égéon , qui, etc. » Mais la forme observée par M. de Maistre se trouve dans d'autres endroits de Y Iliade (7).

(i) Itiad. l', agi.

(a) Histor. Animal, lib. IX, c. za.

(3) Soirées de Saint-Pétenb. 1. 1 , p. 187, éd. de i8ax.

(4) Od. x', 3o5.

(5) Od. jt', 61.

(6) Knight, not. in Iliad. a, 4o3.

(7) Voyez la citation a de la page précédente.

[t. 4f ■] Qu^ ^<^u^ reconnaissent quel fut le crime de leur roi.

Mot à mot ; ■ afin que tous jouissent de leur roi ; • car le acni

[HVpre cl'iiraipM[m, est jouir, tinr Jh fnâl, tirer avantage. Peul-étre iaut-il entendre cette phrase ironiquement; cependant je crois qoe ce mot est souvent pHs en mauvaise part dans Homère, comme dans ce passage de VlliaJe où Hélène, après avoir fait Éclater son indignation contre Paris, ajoute , tm xii |xiv inaupiiotoSai èîa (i):

• ainsi je crois qa'ii en sera puni; • et dans celui-ci du quinzième, où Jupiter, reprochant à Junon les ruses qu'elle a employées contre Hector, lui dit :

Où pÀv ciS' li zSrt xsuwppaçîn; àli*[iivi!t irpûm iitiùpuai (a).

Ce qu'on peut très-bien traduire ainsi : ■ Je ne sais pas si tu ne se-

• ras pas la première à recueillir le fruit de tes desseins i>dieux. • Dans ce dernier exemple, le génie de notre langue permet d'employer une tournure analogue à celle de l'expression grecque, et peut en donner une idée.

Damm trouve quelque rapport entre cette expressioD et celle-ci des Proverbes (3); • Ib mangeront le fruit de leur voie, et ilt ' feront rajiaiiit de leurs conseils (4)- •

[v. ^^"^ — 4-] De te rendre ta fille afin d'apaiser

cette divinité.

Selon les scholies de Venise, le vers 444 était retranché par quelques critiques, comme inutile. Alors ie verbe s-j'ijiin, eondnirt, e rapportait à naXSa. et a ixa-n'jj.ËTiv (S). Dans ce cas, voici quel serait le sens littéral : • Pour conduire à toi la fille, et i Phëbui

(S) Sch. Ven. in Iliad. a', ni.

• une hécatombe sacrée. Cette divinité maintenant nous accable de « maux. > Je ne crois pas cette opinion fondée. Il faut remarquer le mot âvaxTA, roi, donné à un dieu. J'en parle ailleurs (i).

[ V. 446 — 7. ] En acheyant ces mots, il remet Chrysëis aux mains de son père ; et celui-ci , plein de joie , reçut sa fille bien-aimée.

Une telle concision, dans cette circonstance, me semble digne de remarque; cependant, je ne vois pas que personne l'ait observée. Chrysès vient comme un suppliant apporter au vainqueur la rançon de sa fille; il ose, par amour pour elle, pénétrer jusque dans le <:amp de ses ennemis ; il prie, il implore en vain, et, dans la douleur du refus qu'il éprouve, il attire un horrible fléau sur tous les Grecs, qui se décident enfin à lui rendre sa fille chérie; et quand il la revoit , après tant de traverses , Homère se contente de dire que son père la reçut avec Joie. Quel est le poète qui, dans cette position, n'eut pas déployé toutes les ressources de son imagination pour peindre et la joie du père en revoyant sa fille , et le bonheur de cette jeune captive en retrouvant son temple , sa famille et sa liberté ?

Plusieurs critiques ont dit qu'Homère était plein de longueurs ; Voltaire le traite sans façon de babillard outré (3) ; d'autres , au contraire, ont loué sa brièveté (3) : les deux jugements pourraient se soutenir. Mais, en quelle occasion Homère est-il bref? en quelle occasion est-il prolixe ? Voil^ toute la question ; question qui n'a jamais été examinée, et qu'on ne peut résoudre que par l'examen des temps où ces poèmes ont été composés. A cette époque , la civilisation sortait à peine de la barbarie, les sentiments étaient vrais, profonds, mais peu compliqués; dès lors, on devait les exprimer avec énergie, concision et simplicité. A cette époque

(i) Voyez les obs. sar lev. 8 du XV* de TUiade.

(a) Plein de beautés et de défauts.

Le vieil Homère a mon estime; \\ est, comme tous ses héros.

Babillard outré , mais sublime.

( Stands sar les Poètes épiques , t. X KVI , p. i^S , éd. de Kehl. )

(3) L. Qaintîl. X, c. x, p. 6a8, 629, éd. Caperonnerii.

5o OBSERVATIONS

aussi, les objets physiques frappaient vivement rimagination de» hommes; dès lors la peinture de ces objets devait être expressive, fidèle et riche de détails. A cette époque eufin , l'écriture était à peine connue, et la poésie était la seule dépositaire des faits, des traditions et des coutumes; dès lors le poète ne devait craindre ni les longueurs , ni les digressions , toutes les fois qu'il s'agissait ou d'une famille illustre, ou d'une bataille mémorable, ou d'une action d'éclat : par les mêmes motifs , ses comparaisons devaient se rattacher non-seulement aux effets de la nature, mais encore aux habitudes anciennes, aux particularités de mœurs et aux usages des divers pays.

Dans le cours de ces notes, nous aurons souvent l'occasion d'appuyer cette opinion sur des exemples ; celui que j'indique ici me semble fort remarquable. Déjà, dans les observations sur le vers 17 de ce chant premier, on a pu voir un exemple de la concision d'Homère , louée à juste titre par Boileau.

[v. 460.] Ils coupent les cuisses, les enveloppent de graisse.

L'usage de recouvrir les os des cuisses avec de la graisse vient , selon Hésiode , de ce que Prométhée trompa Jupiter en recouvrant d'une graisse blanche les os d'un boeuf qu'il avait immolé. « De- « puis ce temps , dit l'auteur de la Théogonie , les hommes firent « brûler en l'honneur des dieux les os blancs sur les autels par- H fumés (i). » Eschyle , dans son Prométhée , ne fait point mention de cette fable , ce qui prouve qu'elle est d'une invention postérieure à Homère (3).

On a coutume de comparer ce passage avec celui-ci de V Enéide (3) :

(f) Tbeog. V. 556, éd. Gaisford.

(%) M. Wolf pense , avec raison, que la Théogonie est beaucoup plus moderne que les poèmes d*Homère ( Proleg. § XII , n. 9 ). Je ue serais pas éloigné de croire que ce n'est qu'un recueil de traditions mythologiques , lesquelles , an reste , ressemblent fort peu à la mythologie d'Homère. Nous serons souvent dans le cas de l'observer. Voyea les obs. Iliad. t\ 370; l'y X79îl*'> î»*i ««c.

(3) Cf. éd. Ernesti , 1. 1 , p. 5o , Oxon. 1814.

SUR LE CHANT I. 5i

iHi se pneds acciiigunt dapibusqiie futiiris : Tergora deripiunt custû, et viscera Dudant; Pars in firusta secaut, verubusque trementia figtint ; Littore ahena locant alii, flammasque ministrant (i).

« Cependant les Troyens se disposent à faire les apprêts de leur « repas. Us dépouillent les cerfs, et leur enlèvent les entrailles. « Les uns coupent les membres par morceaux , et enfoncent de « longs dards dans les chairs palpitantes ; d'autres dressent sur le ■ rivage des vases d'airain , qu'ils entourent de flammes (a). »

Je ne trouve pas beaucoup de rapport entre les vers de Virgile et ceux d'Homère, et je ne les aurais pas cités, si une observation de Servius et de Heyne , relative au dernier vers de Virgile , ne me fournissait l'occasion de faire quelques observations sur la différence de mœurs qui existe dans l'un et l'autre poème.

Ces deux critiques prétendent que les vases d'airain placés sur le rivage étaient destinés à faire chauffer l'eau pour laver les convives , et non à faire bouillir les viandes , parce qu'il n'était pas d'usage , dans les temps héroïques , de manger des viandes bouillies (3). L'explication de Heyne et de Servius peut être fondée , mais je rejette tout-à-fait le motif qu'ils en donnent; car, dans toute V Enéide, les mœurs, les habitudes, les usages que décrit Virgile , sont constamment en opposition avec ceux dépeints par Homère. Virgile, composant un ouvrage pour les hommes de la cour d'Auguste, devait nécessairement se conformer aux idées de cette époque. Je serai souvent dans le cas de faire sentir cette différence. Mais , pour en citer ici quelques exemples , que l'on compare Didon, uniquement livrée aux soins de montrer à l'étranger son palais tout brillant du luxe des rois ,

.... domus iuteriur regali splendida luxu (4) ;

charmée d'étaler aux yeux d'Énée la richesse de ses parures , ses

(i) ^n. I , aïo, éd. Heyn.

(9) Morio , t. I, p. 19.

(3) V. Serv. ad ^n. I, 2i3; et Heyn. ad eamd. v. Il fant pourtant obierver qa*îl est quelquefois question de viandes bouillies dans Homère, an moins d'une manière indirecte. Voy. les obstrv. sur le v. 36a du XXI de riliade.

(4) >£n. 1 , 636 , éd. Heyn.

52 OBSEkVATIONS

tapis de pouq>re , ses tables couvertes de vases d'argent, ses coupes d'or où sont gravés les hauts faits de ses ancêtres , et laissant ai d'autres le soin d'honorer les dieux ,

.... simul divùm templis indidt honorem;

que Ton compare, dis-je, cette reine brillante à la simple Arété qu*Ulysse trouve filant la laine au coin du foyer, près du siège où Alciuoûs , son époux , boit le vin à pleines coupes , entouré des héros phéaciens (i) ; et que Ton juge si ces deux peintures offrent entre elles la moindre analogie.

Pense-t-on que l'apparition de l'Amour sous les traits d'Ascagne, et remplissant d'amour celui qui croit être son père ,

.... magnum fàisi implevit genitoris amorem (2) ,

soit bien dans le goût homérique ? Ne voit-on pas , au contraire , dans ces ingénieuses fictions , la brillante imagination d'un poète dont l'unique but est de plaire à une société spirituelle et délicate? Enfin , pour ne pas trop accumuler les exemples , je demanderai si dans V Iliade ou VOdpsée les héros se sont jamais reproché de se friser les cheveux avec un fer chaud ; comme Turnus , qui , pour exprimer combien Énée était efféminé, dit, en s'adressant à sa lance:

Da stemere corpus

Loricamque manu valida lacerare revulsam Seraiviri Phrygis, et fœdare in pulvere crines Vibnitos caUdo feiTo {Y),

(i) Odyss. Ç', ▼. 3o5 et »eqq.

(a) JEn. I, 716 , éd. Ueyn. Il est impossible de rendre la grâce et 1» force de cette expression /a/ii genitoris, Virgile cat plein de ces beautés qui tiennent à la perfection du style : voilà pourquoi je le crois pins difficile à traduire qu'Homère, dont Texpression est plus naïve et plus simple. Il fiiut observer que jamais , dans Homère , V Amour n'est considéré comme on dieu.

(3) ^n. XII, 97. Je sais bien qu'Hector reproche à Paris sa chevelure (Iliad. "Y ', 55), et que quelqaes-uns traduisent xtpa à^Xaî (II. X*, 385) par fier de ta chevelure annelée (voyez les observations en cet "endroit); mais cela ne prouve rien, parce que mon observation ne porte que sur le

« Fais que je terrasse ce Phrygien efTéminé; que mon bi'as ro- « buste déchire, arrache sa cuirasse, et que je souille dans la m poussière ses cheveux que le fer a disposés en anneaux. >

Il parait même que cet usage de se faire friser les cheveux n'était pas très-ancien du temps de Virgile. Ce n'est guère que vers Fan 45o de Rome que cette mode s'introduisit (i).

Je n'ai fait ces observations que pour prouver combien Virgile est loin d'avoir peint dans son poème les mœurs héroïques. Il a fait ce qu'ont fait les meilleurs auteurs de tous les temps , il a exprimé les mœurs , les habitudes et les idées de son siècle.

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[y. 469.] Après avoir chassé la faim et la soif.

Mot à mot : Après qu'Os eurent chasse' le désir du Boire et du manger. Ce vers revient régulièrement toutes les fois que les héros d'Homère terminent un repas ; ce qui , comme on sait , arrive souvent dans Y Iliade, et surtout dans VOdjrssée; c'est une sorte de répétition dont nos refrains de chansons peuvent donner une idée. Si nous ne voulons pas être choqués par ce retour des mêmes vers , ii faut se rappeler que, dans Forigine, les poésies d'Homère étaient chantées (s). Lorsque le poète dit : Miue, chante la colère, il chantait réellement, et ne se contentait pas, comme nous, d'une simple déclamation , c'est-à-dire , d'une prononciation plus grave et plus solennelle. Ces mots ,ye chante, n'ont donc plus la même signification dans nos langues modernes ; et quand un poète commence son récit en disant ,

Je chante ce héros qui régna sur la France,

il se sert d'un mot consacré en poésie , mais qui n'emporte pas la

fer à friser , calido ferro, qui certainement n'appartient pas anx temps hofDeriqaes.

(i) Tarron , cité par Pline ( Hiat. Nat. VII, 5g ) , dit qne les coiffeors ne fiirent amenés de Sicile en Italie qne vers Tan 459 de Rome par Ttclnina Menas. Ovide donne anx anciens Romains répithète de intonsi (Fast. II , 3o ) ; Horace les caractérise par incomptis capilis (ir,od. zii , ▼. 41.)

(q) Sur les répétitions qui se trouvent dans Homcie, voyez aussi les obs. sur le v. igS. da IV de TUiade.

même idée que l'àit^u des anciens. Aussi , dans les premiers âges , les poètes se nommaient-ils âci^ot, cfianteurs , ce ne fut que longtemps après qu'on leur donna le nom de irotYrrat, faiseurs; sans doute lorsque la versification parvint à dominer toute poésie, et que le travail de l'art eut remplacé les simples mouvements de l'inspiration. Ce qu'il y a de sûr, c'est que irctrirn; ne se trouve pas une seule fois dans Homère, et que toujours il emploie le mot àot^èc, chanteur, pour exprimer l'idée que nous attachons au mot poète (i).

[y. 470*] I^cs jeunes gens remplissent les coupes de yin.

Ici , JTrurTi^iiv xpurvipac ne signifie pas couronner les coupes , mais les remplir jusqu'aux Ifords, Il ne faut pas oublier ce que nous avons déjà dit, que les couronnes étaient un ornement inconnu du temps d'Homère , et que le verbe çé^ttv ne peut être pris que dans l'acception d'entourer (a). Dans ce cas-ci , il signifie remplir, parce que les bords d'une coupe, quand elle est très -pleine, paraissent comme entourés par la liqueur du vin. C'est dans le même sens que nous disons familièrement en français , boire à rouges bords. Au reste , de très-bonnes autorités justifient cette interprétation. Athénée dit que couronner les coupes de vin, c'est Us remplir jusque poT'dessus Us bords (3) ; et ailleurs , il rapporte les propres paroles d'Aristote, qui dit aussi que çs^eiv signifie /vm/y/irr (4). Suidas donne la même explication (5). Ce n'est que plus tard qu'on couronna réellement les coupes de (leurs ; du moins cette coutume a-t-elle été en usage chez les Romains , comme semblent l'indiquer quelques

(i) Les exemples en sont trop fréquents poar qu U soit nécessaire de donner les citations.

(a) Voyez les obs. sar le v. 14 de ce chant.

(3) Deipn. Epitom. 1. 1, c. xi, p. x 3 . C. ÉTTiçs^ovTat ^c ircTcto 01 xpTirvipt;,

(4) Deipn. 1. XV, c. v, p. 674, F.

(5) Ad. voc. STriçe^iaç. Voyez aussi les obs. sur le v. a3a du VIII de riliade.

passages de Virgile, et surtout celui-ci du troisième livre de V Enéide:

Tum pater Anchises magDum cratera coroDa iDdait, implevitque mero (z).

« Alors mon père Anchise couromie de fleurs un grand cratère , et « le remplit de vin (a). »

L*action de couronner la coupe de fleurs , et celle de la remplir de vin , sont bien distinguées dans Virgile.

[v. 47i«] Si^ commençant par la droite.

Athénée observe fort bien qu'ici le root irôot doit se rapporter aux convives , et non aux coupes (3).

Pai rendu le participe iirapÇa|jLevot par , en commençant par la dràlte. Les scholies ambrosiennes , qui se rapportent au vers i83 du septième de Y Odyssée y le même que celui-ci , expliquent ce mot par iiro tou irpûrou àpÇapicvoi, en commençant par le premier. Cette explication n*est suffisante que lorsqu'on sait quel doit être le premier : or il faut compléter l'interprétation par un passage de ce même premier chant , où il est dit que Vulcaio , versant à boire aux dieux, commença par la droite:

Otol; isBi^xa. irâatv

àvoxoei (4).

Heyne entend , par le premier des convives , celui qui était le

(i) .£d. m, 5a5. Cf. 11b. I, 724, éd. Heyn. Georg. II, 5a8.

(a) Yoili encore une preuve qae Virgile ne s^astreignait point a suivre les anges des temps héroïques. Voyez les obs. sur le v. 458 de ce chant.

(3) Athen. Dcîpn. Ep. 1. 1, p. i3, E. Conf. les obs. sur le v. i83 du ▼n de rodyssée.

(4) Ilîad. a', 597.

plus près du cratère où Ton puisait le vin (i). Je crois qu'il faut s'en tenir à mon interprétation; et, à ce sujet, un passage de YOdpsée me semble lever toute difficulté. Lorsqu'il est question du jeu de l'arc, Antinous^ l'un des prétendants, engage ses compagnons à seprésenUr tour à tour, en commençant par la droite, du côté ou l'on 'verse le vin,

dp^ajAtvot Tou X<^P^^i ^'v '^^ "^^^ otvoxotutt (a).

Ici les Petites Scholies expliquent iirap$dc(Aivoi comme se rapportant aux convives ; ce participe ne peut s'entendre que de ceux qui distribuent les coupes.

[t. 473*] 1^5 ^^ ^^^ Grecs.... entonnent le péan sublime.

M. Knight supprime les vers 178-4 ' îl pense, et je crois avec raison , que le mol péan, ou plutôt péon, n'était point connu du temps d'Homère pour désigner un chant, mais seulement le dieu de la médecine (3), comme on le voit ailleurs, soit dans niiade, soit dans VOdjrssée (4). La scholie de l'édition de Venise qui se rapporte au vers 474 dit qu'il doit être retranché, parce qu'il a été ajouté par quelqu'un qui croyait qu'Apollon se nommait Péon (5). En effet, ce n'est que plus tard qu'Apollon a été regardé comme le dieu de la médecine, et que, par conséquent, il a été nommé Péon. Il est si peu le dieu de la médecine dans Homère , que être frappé des flèches d'Apollon signifie mourir de mort subite (6). Mais quand une fois l'opinion fut établie qu'Apollon était le dieu de la médecine , et qu'il

(i) Obs. in niftd. a', 471.

(a) Od. <p', 14t.

(3) Knig. net. in Iliad. aJ, 478 — 4.

(4) Cf. Iliad. t'y 401 , 899 ; Od. ^, a3a.

(5) Les mots mêmes de cette schoHe prouvent qae le retranchement doit s'appllqner aussi an vers précédent, 473.

(6) Cf. Od. 0', 409-10, et en plasieurs passages.

eut été nommé Péon (i) , on supposa que le chant nommé péan était spécialement consacré à Apollon , pour obtenir la cessation de la peste, ou de toute autre maladie (a). Dans la suite, ce chant fut appliqué à toutes les circonstances ; il fut considéré comme chant de triomphe (3), comme chant funèbre (4), comme chant de douleur (5), et comme chant de joie (6). Je crois que \e péan, dans les auteurs qui ont suivi Homère , servait à désigner tout chant qui avait un caractère public et solennel.

[v. 477'] I^ lendemain, dès que F Aurore aux doigts de rose

Cette métaphore de l'Aurore aux doigts de rose est si gracieuse, elle présente une image si riante et si juste, qu'elle est passée tout entière dans notre langue. Fénélon n'a pas hésité à l'employer : «Demain, quand l'Aurore avec ses doigts de rose entr'ou- « vrira les portes dorées de l'orient (7). » C'est même lui, je crois, qui l'a consacrée parmi nous; seulement, il est fâcheux que nous soyons forcés de substituer une périphrase à un seul mot trèsharmonieux.

Aristote, voulant prouver que toutes les métaphores doivent être prises parmi les objets les plus beaux et les plus agréables à nos sens , cite celle-ci comme un modèle. « C'est bien mieux , • ajoute-t-il , que si l'on eût dit , r Aurore aux doigts de pourpre

(i) Un très'grand nombre d'aateors postérieora à Homère nomment Apollon Péan, on Péon: Eschyle, Tantenr de Thymne k Apollon, ApoUonioA de Rhodes, etc. ( Cf. Agam. ▼. i5i , éd. StanleL Hymn. ad Apollin. V. 372. Argon. II , v. 704 ).

(a) Cf. Brev. Schol. in Iliad. a', 473. Apollon. Lexic. in voc. irouiio^a. Procli Chrestomat. in Photii Biblioth. Gr. col. 985.

(3) Sept. Gontr. Theb. ▼. 641 , éd. Stanlei. et scfa. ad h. v.

(4) Goeph. V. 149, ej. éd.

(5) Œdip. Tyran , ▼. 4 » 5.

(6) JEn. VI, 657; X, 788.

(7) Télém. Uv. FV , au commencement.

m (^oivtxo^flbcTvXoc) , OU VAuTon aux doigts rottges (ipuOpo^axTuXcç) , ce m qui serait pitoyable (i). »

Homère répète plusieurs fois ce vers, soit dans V Iliade ^ soit dans VOdfssêe, quand il veut peindre le retour de la lumière (a). Notre La Fontaine a dit aussi très-poétiquement, en parlant de l'Aurore :

D'un vase de vermeil elle épanchait des roses (3).

[t. 48S.] Ils tirent le noir vaisseau sur le sable du rivage, Tassujétissent avec de larges appuis.

C'était l'usage chez les anciens de tirer les vaisseaux sur le rivage, et de les mettre à sec. U fallait pour cela qu'ils fussent d'une bien petite dimension ; cependant ils étaient assez forts , du temps d'Homère, pour porter cent vingt hommes, comme on le voit au second chant. Et sur chaque navire e'taient montés cent vingt jeunes Béotiens (4). Il parait même que cet usage s'est conservé pendant long-temps. Hérodote, en parlant de la flotte de Xerxès, dit que les Perses, après avoir tire' leurs vaisseattx sur le rit^ge, les assujetirent , et les reparèrent (5). Dans Thucydide on trouve : Ils songèrent d'abord h brûler les vaisseaux, mais ensuite ils jugèrent convenable de les tirer à terre (6). Athénée rapporte que l'on demanda un jour à Stratonicus quels étaient les meilleurs vaisseaux, ou des grands, ou des ronds : • Ceux qui sont tirés sur le rivage , » répondit-il (7).

(i) Rhet. lib. m , c. 9 , ad Cale. t. lY , p. 3i8, éd. Bip.

(a) Uiad. Ç', 175; Od. 'y', 404, 491 1 etc., etc.

(3) Songe de Taux, t. I , p. 394 , éd. de Pillet, 18x7.

(4) Uiad. p', 509.

(5) Èç tcOtov tôv aJ'yiaXèv xarocox^vrec, tolç ^éaç dvé()>uxov dvtXxûaavTEc (Her. lib. VII, § 59). Larcher tradalt : Lorsqu'ils eurent tiré leurs 'vaisseaux à terre, ils se reposèrent ( t. V , p. 49 , a* éd.). Le verbe àvé«|»uxov ne se rapporte pas anx hommes, mais aox vaisseaux. Cf. Xenoph. Hcll. lib. I, c. v, § 6.

(6) Thacyd. liv. VIU, § n.

(7) Ath. Deipn. iîb. Yin, c. x, p. 35o , B.

SUR LE CHANT I. Sq

Par ces mots , ptoxpà fppLarx , il faut entendre de larges étaies , disposées des deux côtés du navire , pour empêcher qu*ii ne fût renversé par les vents. Quelquefois on se servait de pierres , comme on le voit dans Touvrage intitulé les Couvres et Us Jours :

« Tirez le vaisseau sur le continent, et, de toutes parts, assu- « jétissez-le avec des pierres, afin qu'il résiste à la violence des « vents de mer (i). >

Le vers 4^6 manque dans un manuscrit consulté par Clarke ; M. Knight le regarde comme interpolé.

[v. 4^8 — 9^.] Cependant, assis près de ses vaisseaux

Zénodote supprimait ces cinq vers (488 - 9a) ; mais la scholie de l'édition de Venise qui fait connaître ce jugement n'en donne pas les motifs (a) : peut-être y avait-il alors quelques éditions qui ne portaient point ces vers. Ce qui me ferait croire qu'ils ont été ajoutés, c'est qu'ils expriment des idées trop délicates pour le temps d'Homère. La peinture de ce héros qui ne se mêle plus aux assemblées , qu'on ne voit plus dans les combats , et qui est consumé de tristesse, parce qu'il brûle d'ardeur pour la guerre, tout cela me semble plus dans le goût de Virgile que dans celui d'Homère, qui disserte peu sur les sentiments (3). Quoique Plutarque cite ces vers (4), je ne crois pas que cette citation infirme le jugement de Zénodote. Plutarque avait VlUade telle que nous l'ont

(1) viîa ^ lif* '^ttpou tpuaat, mixoéoat rt Xi6oiot iràrro6ev, £<pp* lax^o* àvépL«iv {ttvoc u^piv àsvruv.

(Hes. Op. et Di. v. 6sa, éd. Gaîsf.) H fant obaerver qa^Homère, et ranteor des Œuvres et des Jours , emploient le verbe jpuoat pour exprimer raction de tirer les vaisseanx k terre; cVtait le mot ancien. Les antres antenrs , ainsi qu'on pent le voir dans la ciution prise d'Hérodote , emploient plutôt le verbe àvtXxuoat, qai est en quelque sorte le mot technîqae, comme xoU^sXxuaat, pour lancer les vaisseaux k la mer. (a) Sch.Venet. ai, 488.

(3) Yoyes les obs. sur le v. 446 de ce chant.

(4) De Animi tranquiliit. t. Yll, p. 8a 4 » éd. Kcisk.

6o OBSERVATIONS

léguée les grammairiens d'Alexandrie; et d'ailleurs, il ne considérait pas cet ouvrage en critique, mais en philosophe. Heyne approuve l'opinion de Zénodote; toutefois il voudrait que ces vers fussent remplacés par une idée qui liât ce qui précède à ce qui suit(i): en effet, quand on lit de suite, on sent aisément combien tout ce passage est isolé (a). Il est possible que, dans le principe, la rhapsodie finit à l'endroit où Ulysse revient de Chryse; et, comme immédiatement après , il est parlé du retour des dieux , et de l'arrivée de Thétis dans l'Olympe pour implorer Jupiter en faveur de son fils, ceux qui ont joint ensemble les rhapsodies (3) auront cru devoir porter la pensée sur Achille, pour que la transition fût moins brusque; mais, malgré cette précaution, ils n'ont pas pu remédier au défaut de liaison. M. Knîght n'a point supprimé ce passage.

[t. 5oo — I.] De la main gauche elle presse les genoux, et, de la droite prenant le menton du grand Jupiter.

J'ai eu déjà l'occasion d'observer que les suppliants du temps d'Homère ne portaient ni bandelettes , ni rameaux (4) ; alors l'usage était de toucher le menton de ceux qu'on voulait fléchir, comme on le voit ici , et comme l'observe Pline l'ancien : AnùqttU GrceciiKf in suppUcando mentum attingere, mos erat (5). Dans Euripide, Polyxène adresse ces paroles à Ulysse :

« Je vous vois , Ulysse , cacher votre main droite sous vos vête- « ments , et détourner votre visage , de peur que je ne touche à • votre menton. Bassurez-vous , vous n'avez point à craindre Ju- « piter, protecteur des suppliants (6). »

(i) Heyn. Obss. in Iliad. a.', 488.

(a) Consultez le texte, y. 487 — 493.

(3) Yoyez les obs. snr le v. SgS da III de l'Iliade.

(4) Voyez les observations sur le v. x 4 de ce chant.

(5) Histor. Natnral. lib. XI, cap. v. io3, cd. Milleri , 1. 1 , p. 34 1.

(6) In Hecnb. v. 34a •

[v. 5o3.] Puissant Jupiter, si jamais entre les immortels je te servis par mes paroles et par mes actions.

On peut comparer ce discours de Thétis en faveur d'Achille à celui de Vénus en faveur d'Énée (i). Sans les transcrire ici , je ferai observer que celui de Virgile a vingt-quatre vers , et celui d*Homère sept sieulement : ce n*est point un reproche que j'adresse au poète latin ; mais il est essentiel de remarquer, comme trait caractéristique de la poésie d'Homère , qu'il ne se livre jamais à des digressions , que lorsqu'il s'agit de raconter des faits qui intéressent ses auditeurs ; toutes les fois qu'il exprime les sentiments de ses personnages , il va droit au but sans détours et sans circonlocution. Virgile , au contraire , se plaît à rassembler tous les accessoires qui renforcent l'idée principale : il dispose ses arguments avec une rare sagacité , mais toujours on sent le travail et TarraDgement ; dans Homère , on ne sent que l'inspiration.

[v. 528 — 3o.] A ces mots, le fils de Saturne abaisse ses noirs sourcils.

Strabon rapporte que Panénus ayant demandé à Phidias quel modèle il prendrait poui* représenter Jupiter, celui-ci répondit en citant ce passage d'Homère. «En effet, ajoute Strabon, cette image « ne semble-t-elle pas admirable , surtout celle du mouvemeut des « sourcib , au moyen de laquelle le poète fait naître une grande

• idée , et peint une puissance digne de Jupiter ? Il en est de même « du portrait qu'il fait de Junon , en gardant toutefois les conve- « nances à l'égard de' tous deux , car il dit : EUe s'agita sur son m trône , et le vaste Olympe fut ébranlé (a). Ainsi ce qu'elle fit en re- « muant tout le corps, Jupiter le faisait par le seul mouvement des « sourcils , lequel entraînait , jusqu'à un certain point , celui de la « chevelure. Aussi , a-t-on dit ingénieusement de Phidias , qu'il était

• le seul qui eût vu , ou fait voir, les figures des dieux (3).

(x) Mn.l, ▼. aag, seqq. , éd. Hcy.

(a) Uiad.d'. 199.

(3) Strab. lib. VHI, p. 354, Cf. Macrob. Salorn., lib. V, c. t3.

6a OBSERVATIONS

« Le mouvement de tête majestueux par lequel Jupiter ébranle « les cieux , dit Rollin , est connu de tout le monde... Cet endroit « a été imité par les plus grands poètes :

Adnuit, et totum nutu treinefecit Olympum (i).

Terrificain capitis concussit terque quaterque Caisa/iein , cum qua terras , mare , sidéra movit (a).

Regum timendorum in proprios grèges, Reges in ipsos imperium est Jovis, Clan giganteo triumpho ,

Cuncta supercilio moventis (3).

« Ces trois poètes semblent avoir partagé entre eux les trois vers

■ d'Homère, et les trois circonstances qui y sont employées. Vir-

■ gile s'en est tenu au signe de tète; Ovide, à l'agitation des che- « veux ; et Horace , au mouvement des sourcils (4). »

Ainsi , d'après l'observation judicieuse de Rollin , on peut dire de ces trois poètes ce qu'on disait des généraux qui vinrent après Turenne : ils sont la monnaie d'Homère.

[v. 671 — 2.] Alors l'industrieux Vulcaîn , qui chérit sa mère, adresse ces paroles à la belle Junon.

L'auteur de la Théogonie dit que Junon enfanta Vulcain sans s'être unie à un homme (5). Apollodore a suivi la même tradition (6). Homère , au contraire , suppose qu'il est fils de Jupiter et de Junon , comme Vulcain lui-même le dit dans le discours qu'il adresse ici à Junon (7). Voilà encore une preuve que la Théogonie est plus moderne que Viliade (8).

(i) JEn. lib. IX, 106 , et X, xi5.

(a) Ovid. Metam. lib. 1 , 179.

(3) Hor. lib. UI , od. i , v. 5 , seqq.

(4) Traité des Études , t. I , p. 436, éd. de M. Letronne.

(5) Theog. Y. 937 , éd. Gaisf.

(6) Apollod. Bibl. lib. I, c. m , § 5.

(8) Yoyex les observ. sur le v. 460 de ce chant, not. a.

Vulcain, d'après Homère, fut précipité deux fois de l'Olympe: la première fois par Junon , qui voulut le dérober aux yeux des divinités parce qu'il était boiteux (i); la seconde fois par Jupiter, pour avoir voulu prendre contre lui la défense de Junon (a).

Il faut avouer que le rapprochement de ces deux circonstances a quelque chose de singulier, et qui semblerait annoncer deux mythologies différentes. Certainement il serait absurde de vouloir concilier toutes les bizarreries qu'enfanta l'imagination d'un peuple si fort ami du merveilleux ; mais on est bien forcé de convenir qu'un poète qui compose un tout doit adopter une seule et même mythologie, et qu'il doit xejeter du moins ce qui parait contradictoire. Or, je le demande , comment expliquer qu'ici Vulcain dise que Jupiter l'a précipité de l'Olympe , et en conclure , pour Junon, de respecter ce dieu , quand il sait que cette même Junon avait commis une semblable violence à son égard ? Je conçois bien qu'une fois l'opinion reçue que Vulcain avait été jeté des cîeux , les uns aient attribué cette action à Jupiter, les autres à Junon; mais ces deux croyances ont dû prendre naissance à des époques différentes : il est même diiBcile d'admettre que , si le poète avait eu la pensée de cette double chute , il ne l'eût pas indiquée comme un événement fort extraordinaire , et qui , je le repète , dans la circonstance où parle ici Vulcain , est presque une contradiction.

Quand on examine attentivement les poèmes d'Homère, peutêtre trouve-t-on qu'en général on s'est trop hâté de traiter de paradoxe insoutenable l'opinion que M. Wolf a si savamment développée dans ses Prolégomènes sur Homère.

Il faut remarquer ici l'épithète de ^XuroTéx*^*» ouvrier illustre^ épithète caractéristique et particulière à Vulcain. âpx' «^opcueiv , du même vers S71 , signifie, il paria le premier, avant tous les autres dieux, ainsi que l'explique l'éditeur anonyme de Bolissos (3).

[t. 594.] C'est là que les Sintiens me recueillirent après ma chute.

Le mot Sintiens était une désignation particulière aux habitants

(1) niad. o', 3g5.

(a) lUad. a', Sgoyseqq.

(3) xpÛTOç ii'^^opcuoE , wpà Twv dEXXttv 6ewv iiiri. ( Sch. in II. *, 571.)

de Lemnos. Au huitième chant de V Odyssée, Mars dit, en parlant de Vulcain : // est parti , pour rester dans Lemnos , au milieu des barbares Sintiens (i).

[v. 599.] Un rire inextinguible s élève au milieu des heureux habitants de TOlympe.

Platon, dans sa République, blâme amèrement ce passage, comme donnant une fausse idée de la divinité (a). II s*élève aussi avec beaucoup de force contre toute Taventure de Vulcain , rapportée plus haut , et pense qu*il est très-dangereux que Tesprit des enfants soit nourri de ces fables. Platon a raison , il parle en philosophe ; et , au milieu de toutes les extravagances du paganisme , il tâche , autant que possible , d'en détruire les funestes effets. Mais pourquoi s'en prendre aux poètes? Toujours il veut croire que ces conceptions bizarres sont le fruit de leur imagination ; tandis qu'au contraire , si on avait supposé qu'elles fussent inventées , elles auraient été sans danger : alors elles n'auraient été pour les enfants des Grecs que ce qu'elles sont pour les enfants de nos jours, d'aimables mensonges, ou des monuments de la folie humaine. C'est précisément parce que les aventures de ces dieux avaient leurs racines dans les croyances populaires , qu'elles paraissaient si dangereuses à Platon. Il ne l'ignorait pas ; il savait très-bien sans doute que tous ces dieux n'étaient point éclos du cerveau des poètes; mais n'osant attaquer ouvertement les superstitions de son siècle, peut-être craignant la ciguë de Socrate, il rejetait sur la poésie toutes les absurdités qui répugnaient à sa raison ; et quand , quelques pages plus loin , il propose de renvoyer le poète , eu répandant des parfums sur sa tête , en le couronnant de bandelettes , il se sert d'une expression qui certes ne convient nullement à un simple inventeur de fictions et de mensonges: Honorons-le, dit-il, comme un être sacre', ?rpo(Txuvoîp.tv àv aùHv, aç Upov (3). En effet, dans la première antiquité, les poètes étaient les seuls gardiens des traditions sacrées, puisqu'ils revêtaient d'un

(1) Od. 6', 294.

(a) Reipnbl. lib. III , t. VI , p. a66, Bip.

(3) Id. ib, t. VI, p. a84,Bip.

langage particulier les croyances des peuples et leurs faits historiques.

[y. 6ii.] Et lauguste Junon se place à ses côtés.

Ceux qui veulent connaître toutes les fables auxquelles a donné lieu le mariage de Jupiter et de Junon peuvent consulter la note première de Clavier, qui se rapporte au troisième chapitre du premier livre d'ApoUodore (i). Je me borne à observer que la plupart de ces fables sont postérieures aux temps homériques ; je citerai surtout celle de la métamorphose de Jupiter en coucou » rapportée par le scholiaste de Théocrite (a) et par Pausanias (3) ; on ne voit dans Homère aucun exemple de ces sortes de métamorphoses , ainsi que je l'ai déjà remarqué (4).

M. Knight supprime ce dernier vers, et dit qu'il a été ajouté par un rhapsode qui voulait terminer le chant (5). Dans ce cas, cette interpolation ne remonte pas au-delà de l'école d'Alexandrie, époque à laquelle VlKade fut divisée en vingt-quatre parties (6).

(i) Apollod. BibL 1. 1 , c. m, § x.

(a} Theoc. sch. id. XY, v. 64.

(3) Paosan. 1. II, c. 17.

(4) Voyez les obs. sur ce chant , v. i4>

(5) Knight 00t. in Iliad. a', 6rx.

(()) Toyez les obaervationa préliminaires snr ce chant.

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