SUR LE SECOND CHANT
DE L'ILIADE
[v. II.] Dis-lui d'armer à Tinstant tous les Grecs.
Le texte porte , les Grecs à la longue chevelure. Je suis bien loin d*avoir rendu toutes les épithètes d'Homère , et cependant on m'a reproché de n'en avoir pas été assez sobre (i). Mon intention n'est pas d'entrer ici dans cette discussion ; le goût seul du lecteur est juge sur ce point. En dépouillant Homère de toutes les épithètes, ou ôte à sa traduction le caractère de l'original , si essentiel à reproduire; c'est la première loi du traducteur. En les exprimant avec une fidélité trop scrupuleuse , on risque de ne faire qu'un bizarre travestissement. N'oublions pas que nos traductions sont destinées à être lues en particulier , et à tête reposée ; tandis que les vers de V Iliade furent inspirés pour être chantés devant des hommes rassemblés , très-sensibles aux beautés de l'harmonie , et auxquels chacune de ces épithètes représentait des idées que certainement elles ne représentent plus aujourd'hui. Celle dont il est ici question était fort significative , parce que , ainsi que l'observe le scholiaste , la longue chevelure était , chez les anciens Grecs , un signe de force et de courage (a). Aussi se glorifiaient-ils beaucoup d'avoir de longs cheveux. C'était même le signe d'une
(i) Voyez Annales littéraires, par M. Dusoaolt , tome IV , page 470. (3) Brev. 8ch. ad Iliad. p > 11.
(condition libre. Xénophon rapporte, dans sa République de Sparte, que Lycurgue engageait Us jeunes Spartiates à se laisser croître la chevelure, penseuu que c'était un moyen de paraître plus grands , d'avoir fairpltu martial, et que cet ornement contenait à des hommes libres (i) . Àristote dit aussi qu'à Lacédémone une belle chevelure était un signe de liberté (3). On voit des traces de cet usage parmi nos rois de la première race , que Ton nommait les Rois chevelus , et que Ton rasait quand on voulait les déclarer incapables de régner.
Robertson , dans son Introduction à l'histoire de Charles-Quint, dit , en parlant des premiers âges de nos monarchies européennes : « Comme chez toutes les nations barbares la longue chevelure « était une marque de dignité et de liberté, les esclaves étaient « obligés de se faire raser (3). » C'est pour cette raison que , chez les Grecs , le même verbe (xc{4Âv) signifie également , avoir une belle eheçelure, et se glorifier (4); de là aussi la coutume de sacrifier ses cheveux dans les occasions solennelles , ou dans les grandes douleurs. Isaîe s'exprime ainsi à l'égard de Moab :
m II poussera des hurlements sur la perte de Nabo et de Medaba; « îk se feront tous couper les cheveux , et raser la barbe (5). »
Au vingt-troisième chant de V Iliade, Homère dit que la chevelure d'Achille avait été consacrée par Pelée au fleuve Sperchius , mais que ce héros la coupa pour la déposer sur la tombe de Patrocie (6). Hérodote raconte que les Argiens, ayant perdu une grande bataille contre les Lacédémonîens , résolurent de se raser la tête (7). Et le même historien nous apprend que les Perses , après une grande défaite, coupèrent même les crins de leurs chevaux (8). D'après cela , on conçoit quelle haute importance les Grecs devaient attacher à cette épithète. Je l'ai rendue en plusieurs endroits de ma traduction.
(i) D« Rep. Laced. c. XI, J 3.
(9) RhetOT. lib. I , cap. IX, t. iv , p. io3. Rip.
(3) Note IX de l'Iiitrod. à ThiAt. de Cbarles-Qnint.
(4) Yid. Enstb. p. i65 , et Etym. mag. ad T. M^vt.
(5) iMÏe, ch. XV, j^ a.
(6) Iliad. ^\ 141 et 14a.
(7) Herod. Ub. I , S 8a.
rs) id. Hb. IX, S 34.
«tm
[v. i4 — 15.] . . . . Que Junon suppliante les a tous persuadés; et que de grands malheurs menacent les Troyens.
Du temps d'Aristote , la fin du quinzième vers n'était point telle f|uVlle se trouve maintenant dans toutes nos éditions, mais au lieu de ces mots, Tpcacoot Si xii^t* i^TJirrxi, (dis-lui) que dt grands malheurs menacent Us Troyens, il y avait, ^î^C{xev ^e et tux^f àptoOxi, nous lui accordons de remporter la victoire; hémistiche qu'on trouve au vingt-unième chant de \ Iliade (i), et qu'Aristote place ici à la fin du discours de Jupiter (a).
I^ incmc Aristote , dans la Poétique (3) , dit qu'Hippias de Thasos corrigeait ce passage d*Homère, en plaçant l'accent du premier mot sur la pénultième (^i^Gutv) , au lieu de le laisser sur Tantépénultième (<^t^o(A.tv), ce qui change toute l'économie de la phrase, et met le verbe à l'infinitif, tandis qu'auparavant il était à l'indicatif. Pour rendre ceci plus clair, je vais traduire la fin de ce discours dans les deux hypothèses. Voici d'abord le sens tel que le donnait l'ancienne leçon d'après Aristote :
« (Dis-lui) que Junon suppliante a persuadé tous les dieux; « nous lui accordons de remporter la victoire. >
Voici maintenant le sens donné par la leçon d'Hippias :
« (Dis-lui) que Junon suppliante a persuadé tous les dieux , et « que nous lui accordons de remporter la victoire. »
De sorte qu'au moyen de ce changement , ce n'était plus Jupiter qui faisait précisément le mensonge ; seulement il recommandait au Songe de le faire, et cela suffisait sans doute pour justifier la divinité aux yeux d'Hippias. Subtilité digne des artifices de Loyola, dit avec raison M. Wolf , qui cite cet exemple (4) pour prouver combien le texte d'Homère a subi d'altérations , et combien chac|ue critique le coiTÎgeait d'après ses propres idées. Ainsi , dans ce passage, Hippias, pour justifier Jupiter, et ne pas en faire un dieu menteur, changeait la manière d'accentuer ( «pc<rw^îxv ) ; et vrai-
(i) Uiad. 9', «97.
(2) De Sophisticis Elcuchis, c. lY, t. m, p. 53o, Bip.
(3) De Artc poet. c. XXVI, t. v , p. 275, Bip.
(4) Prolegomen. ad Homernm, c. XXXVIl, p. 1G8 (1795).
seinbUblementque, dans la suite, quelque autre critique, |)cu satisfait de la correction d*Hippias , aura changé toute ta fin de ce quinzième vers , et Taura donné tel que nous Tavons aujourd'hui dans toutes nos éditions.
[y. 20.] Il (le Songe) se place sur la tête d'Agamemnon.
Toujours Homère emploie les mêmes expressions quand il s^agit d'apparitions pendant le sommeil , et suppose que tes Songes se placent sur la tête de celui qui dort ; ainsi , au dixième chant de ViGade, quand Rhésus est près d'être égorgé par Diomède, un Songe funeste se place sur sa tête (i). Au vingt-troisième, quand Patrocle apparaît en songe à Achille , il se place sur la tête de son ami (a). Cette fiction tient à ce que , dans les idées d'Homère , les Songes sont de véritables divinités qui revêtent une forme humaine ; souvent ce sont les dieux eux-mêmes qui paraissent pendant le sommeil sous les traits d'un mortel (3). Voilà pourquoi aussi Homère se sert delà même tournure quand il est question de personnages qui agissent dans ses poèmes ; ainsi , lorsque la vieille Euryclée s'approche de Pénélope endormie , et qu'elle se dispose à la réveiller, il est dit quelle se place sur la tête de Pénélope (4).
Les auteurs français n'ont point adopté cette image , que les Latins ont imitée des Grecs. Virgile suppose qu'Iris se place sur la tête de Didon près d'expirer :
et supra caput adsUtit (5).
Et, dans Valerius Flaccus, lorsque le jeune Hylas apparaît en songe à son père Heixule :
Stansquc super carum taies caput edere vooes (6).
(i) Ilud. x', 496.
(a) nîad. <|^', 68.
(3) Odyss. ^, 8o3;Ç', ai.
(4) Od. ^, 4.
(5) ^n. IV, 70a.
(6) Argon, lib. IV, v. a 4.
[v. 26 — 7.] Je suis envoyé par Jupiter, qui, quoique éloigné , s'occupe et prend pitié de toi.
Le vers vîngt-sept est marqué dans Fédition de Venise d*iine croix astérisée et d'une obèle; le premier signe est placé pour indiquer que ce même vers est répété au vingt-quatrième chant, quand Iris va trouver Priam (i) ; le second , pour montrer que ce vers doit être supprimé ici , et subsister seulement au vingt-quatrième (a). Knight a suivi la leçon donnée par le scholiaste de Venise. Il me semble que les deux vers peuvent également subsister aux deux endroits. Cette même observation doit s'appliquer au vers soixante-quatre de ce chant , qui n'est qu'une répétition du vers vingt-sept
[y. 38.] L'insensé ne connaissait pas les projets de Jupiter !
Cette exclamation est fréquente dans Homère , et Virgile l'a souvent imitée.
Démens! qui nimbos, et non imitabile fulmen, JEre et comipedam puku simulArat equorum (3).
Démens I qui Rutulum in medio non agmine regem Viderit irrumpentem (4).
Quand je cite les imitations de Virgile , mon but est surtout de bien établir les rapports et les difTérences qui existent entre les deux poésies. Ici j'observerai que presque toujours le poète latin prend le mouvement de la phrase homérique , parce que c'est là qu'est l'expression dePame, qui ne change jamais. Les mœurs, les usages , les habitudes des hommes , sont sans cesse modifiés par la civilisation ; mais les passions ne varient pas selon les siècles , et la voix du cœur est la même dans tous les temps. Il en est ainsi de tous les poètes. Lorsque Racine imite Homère, il suit aussi le même mouvement de phrase , quoique sa poésie soit empreinte
(i) Iliad. <ù\ X74.
(a) Scb. Vcn. p', 27.
(3) JEn, VI, 590.
(4) -fin. IX, 728.
des moeurs de son siècle, et qu'on y retrouve toutes les idées d*une société différente. Par exemple , dans l'Iphigénie en Aulide » si Achille se dispute avec Agamemnon , il ne parie pas comme, dans V Iliade f de ses bœufs et de ses chevaux (i); mais il s'écrie avec noblesse:
Seal, d*an honteux affront votre frère blessé
A-t-il droit de venger son honneur offensé (a) ?
Voilà sans doute une suite d'idées entièrement inconnues à Homère. Ce honteux affront, cet honneur offensé, ce droit de le venger, tout cela n'appartient point aux mœurs héroïques ; c'est le langage haut et fier d'un homme de cour, et non la naïve rudesse qui caractérise les discours d'un roi pasteur. Quelle différence avec ces simples paroles d'Achille !
H (i^ûvoi çtXcGUŒ* âXo'xou; {lepoiruy âvOpttiruv
Àrpet^at (3) ;
« Seuls de tous les hommes , les Atrides aiment-ik leurs femmes? » Si Racine eût rendu littéralement cette pensée, ce n'eût pas été de la poésie française. Les deux poètes expriment pourtant de même l'idée première ; tous les deux commencent le vers par ce mot seuls; et tous les deux enfin emploient la forme interrogative , comme exprimant le sentiment de l'indignation ave<i plus d'énergie.
[y. 55.] Et quand ils sont rassemblés , il fait entendre ce sage discours.
Au lieu de ce vers , Zénodote substituait les deux suivants :
TOÎ<n ^ àvt(n-à{xtvo( [AtTtçD xpciuv A']^a|xcp.vttv (4).
(x) Ou 'YÀp iroiroT* i^iÀç ^oûç viXaaoïv, où^t {«iv iinrouç.
« Us ne m'ont jamais enlevé ni mes borafs ni mes chevaux. • (II. a', x54. )
Et, dans Racine:
un lAche ravisseur
Me TÎnt-il enlever on ma femme ou ma sœur ? ( Iphxg. act. IV, se. 6. )
(a) Iphig. lY, se. 6.
(3) lUad. t', 340, éd. Wolf.
(4) Sch. Yen. ad Ûlad. p', 55. Ces deux vers se retrouvent avec de légères différences en d* antres endroits de l'Iliade. Voyez, entre autres, ch. 1*, V. 57.
7a OBSERVATIONS
« Lorsqu'ils furent réunis , tous étant rassemblés , le puissant « Agamemnon se lève au milieu d'eux , et leur parle ainsi. »
Ce qui, sans doute, a engagé Zénodote à changer ce passage, c*est qu*au vers soixante-seize , après le discours d*Agamemnon , il est dit qu'il se rasseoit; or, pour se rasseoir, il faut s*étre levé, comme l'exprime le second vers de Zénodote ;
• S'étant levé au milieu d'eux. » Le scholiaste de Venise, qui nous fait connaître cette correction de Zénodote, la réfute en disant qu'il n'est pas présumable qu'Agamemnon se soit levé pour parler à huit personnes, comme s'il eût été question d'une assemblée considérable. C'est par le même motif que ce scholiaste retranche aussi le vers où il est dit qu'Agamemnon se rasseoit après qu'il a prononcé son discours. Mais à cette suppression il en joint une autre plus considérable , car il rejette tout le discours que Nestor prononce après celui d'Agamemnon (i).
La meilleure raison en faveur de ce retranchement est que ces mots, « Ayant achevé de parler, il s'éloigne de l'assemblée, et « tous les rois décorés du sceptre obéissent à ce pasteur des peuples > , conviennent mieux à Agamcmnon qu'à Nestor ; puisque c'est Agamemnon qui a convoqué le conseil , c'est à lui de le dissoudre ; et si l'on suppose le discours de Nestor, c'est lui qui réellement rompt l'assemblée, et auquel obéissent tous les autres chefs. En supprimant ces huit vers , il est certain que la narration a plus de suite et plus de vraisemblance.
M. Knight admet ce retranchement des huit vers dans son édition (a).
[y. 85.] Tous les rois décorés du sceptre se lèvent, obéissent au pasteur des peuples.
Cette expression de pasteur des peuples, donnée aux chefs des nations , est fréquente dans Homère. Il était naturel que , dans un temps où l'on ne connaissait que la vie pastorale, on en tirât les
(i) Depuis et y compris le v. 76 jnsqu'aa v. 83. (9) Knig. net. in Iliad. P\ 76-83.
images les plus nobles et les plus relevées. Mais une telle dénomiiiation emporte bien moins ici Tidée du pouvoir absolu, que des devoirs du souverain envers ceux qu'il gouverne. « La profession de
• pasteur , dit Platon , n'a pas d'autre but que de procurer le plus
• grand bien du troupeau. » Et plus bas , pour spécifier sa pensée , il ajoute : « Ainsi, selon moi , l'on est forcé de convenir que tout m gouvernement, dans son essence propre , ne doit rechercher que « ce qui convient le mieux à ceux qui sont soumis à son empire , ou m confiés à ses soins (i). » Cest dans le même sens qu'Aristote a dit : m Un Roi sera béni de ses sujets , si, bienveillant envers eux , il leur « prodigue les mêmes soins qu'un pasteur à son troupeau ; voilà « pourquoi Homère nomme Agamemnon pasteur des peuples (a). » Voyez aussi Dion Chrysostôme : « II est évident qu'Homère fait
• l'éloge d'un roi quand il le nomme pasteur des peuples; car le de-
• voir d'un pasteur est de veiller sur ses brebis , de les garder, « de les sauver de tout danger, et non certes de les immoler, ou « de les écorcher (3). »
Cette tournure se retrouve à chaque pas dans les livres saints : « Malheur, s'écrie le prophète Jérémie, aux pasteurs qui font « périr et qui dispersent les brebis de mes pâturages (4) ! » Jésus- Christ lui-même se nomme le bon pasteur (5) , et c'est de cette comparaison qu'il s'est servi pour exprimer les pensées les plus douces et les plus consolantes.
La Fontaine a fait allusion à ce passage d'Homère :
O vous, pasteurs d'humains, et non pas de brebis (6)l
[v. 87 — 90.] Ainsi d'une roche caverneuse s'élance....
Voici la première comparaison de VlUade, Jusqu'à présent tout s'est passé sous une forme dramatique , et le poète s'adressait plus à la passion qu'à l'imagination ; mais sitôt que la foule des soldats
(x) Plat. De Repub. lib. I, t. vi, p. i85. Bip.
(2) Aristot. de Morib. lib. YIII, c. xiix, éd. Duval, t. H, p. xxz.
(3) De Regno orat. IV, p. 66, éd. Morelli, 1604^
(4) Jcrémie, ch. XXHI, j^ x.
(5) Jean. XI, jt 14.
(6) Aldmadure.
s'agite, le génie du poète le transporte au milieu du camp des Grecs ; il ne raconte plus , il peint les événements mémorables dont luimême semble être le témoin , et tous les objets qui sont familiers à ses auditeurs arrivent en foule pour donner à ses tableaux plus d*éclat et de vérité. On sent aisément quelle vive impression devaient faire sur des âmes ardentes ces vers harmonieux qui leur retraçaient les images dont ils étaient frappés tous les jours. Rien de plus naturel que de vivi6er ainsi le lieu de la scène par des comparaisons puisées aja sein des habitudes de la vie , ou dans le spectacle de la nature ; jamais , depuis lors , la poésie n'a négligé ces brillants accessoires qui jettent sur le fond du sujet tant de charme et de variété.
C'est encore dans ces sortes d'ornements poétiques que l'on retrouve tous les caractères d'un siècle , d'une époque. Ainsi les comparaisons d'Homère sont uniquement destinées à peindre l'objet en lui-même, tel qu'il frappe nos yeux; l'analogie avec le sujet de la comparaison est toute physique : les expressions qu'emploie le poète, le choix et l'arrangement des mots, tout en lui est le fruit d'une imagination vivement émue ; le travail de l'esprit , la réflexion , n'y ont que très-peu de part. Ses tableaux n'ont rien de calculé; ses touches sont franches et vigoureuses, ses couleurs énergiques et fidèles : il rend ses impressions avec une grande force, mais telles qu'il les a reçues, sans rien omettre, ni rien ajouter.
Les comparaisons de Virgile, non moins riches de poésie, se présentent sous un point de vue différent. Il ne s'arrête pas à la seule peinture de l'objet physique, mais il cherche surtout à saisir les analogies ^orales , si je puis m'exprimer ainsi ; il prête nos besoins , nos désirs , nos passions , aux objets inanimés , à toute la nature. Sa poésie nous dit plus ce qu'il pense que ce qu'il voit ; on y retrouve plutôt ses sentiments et ses idées que ses impressions. Ces différences ne tiennent point au génie particulier des deux poètes , mais à l'état de la société où l'un et l'autre se sont trouvés. Car , tous , nous recevons nos idées et les formes qu'elles prennent des circonstances qui nous environnent Pour rendre ma pensée plus sensible , je vais transcrire ici le passage du premier chant de V Enéide où Virgile compare aussi à un essaim d'abeilles des hommes empressés à bâtir une ville.
Qualis apes lestate nova per florea rura Exeroet sub sole labor, quum gentis aduUos
Educunt fétus; aut quum liqaentia mella Stipant, et dulci distendunt nectare cellas; Aut onera accipiuDt Tenientûm; aut agmine facto Igoavum fucos pecus a prœsepibus arcent (x).
■ Telles, dans un beau jour de printemps , les abeilles se livrent à
■ leurs travaux dans les campagnes fleuries, soit qu'elles fassent
■ sortir de la ruche les jeunes essaims qu'elles ont élevés ; soit m qu'elles recueillent le miel liquide» et remplissent leurs cellules « de ce doux nectar ; sort qu'elles reçoivent les fardeaux de celles « qui arrivent, ou que, formant un bataillon volant, elles chassent m loin de leur demeure la troupe paresseuse des frelons (a). »
À la simple lecture , on peut apercevoir les différences que j'ai indiquées. Il est vrai , comme l'ont observé plusieurs critiques (3), que le but de la comparaison n'est pas le même ; qu'Homère peint seulement la foule des soldats qui s'avancent , et Virgile l'activité d'un peuple qui bâtit une ville : cette observation est fondée; mais j'ajoute qu'Homère , ayant eu à décrire le même sujet que Virgile, n'aurait point employé dans sa comparaison ces détails de mœurs, ces idées morales que Virgile prête aux abeilles, parce qu'elles supposent de la part du poète une observation philosophique plutôt qu'une impression vive. Nous serons souvent dans le cas de revenir sur cette idée, et plusieurs exemples se réuniront à celui-ci pour démontrer ce que j'avance.
[y. loo — 8.] Âgamemnon se lève tenant son sceptre.
On a beaucoup reproché à Homère ses longues digressions, et il faut avouer qu'on ne passerait pas à un poète moderne de
(i) JEd. I, 43o, éd. Heyn.
(a) Trad. de Morin, t. I, p. 35.
(3) Spondanas, Clarke, Pope, opposent cette raison à Macrobe, qui donne ici la préférence â Virgile snr Homère. Si l'on eàt miens établi le point de la question, on ne se fût pas livré k ces parallèles, souvent faux, presque toujours subtils , et toujours injustes envers Tun ou l'autre des deux poètes.
-jG OBSERVATIONS
rappeler, à Foccasion <l*un sceptre, tous ceux auxquels il a appartenu (i). Mais si nous observons que, dans ces temps reculés, que Ton nomme les siècles héroïques, toute Thistoire des âges précédents n'était connue que par les chants des poètes, nous sentirons aisément combien ces digressions étaient naturelles , combien les auditeurs étaient disposés à les accueillir, puisqu'elles retraçaient à leur esprit et gravaient dans leur mémoire des événements d'un intérêt général. Car il faut bien remarquer que ces sortes de digressions n'ont jamais lieu que pour rappeler des faits importants (a). Ainsi l'on peut raisonnablement supposer qu'à l'époque où Homère chantait la colère d'Achille, la haute puissance d'Agamemnon avait laissé de grands souvenirs, et dèslors on conçoit comment son sceptre, signe de son autorité, devait remonter jusqu'à Jupiter lui-même. L'histoire de ce sceptre n'est que l'histoire de la généalogie d'Agamemnon; et comme l'origine de sa famille était ignorée , l'opinion des peuples plaçait dans le sein de la divinité la base de son pouvoir.
JTai traduit le mot Âp'yei^ovTr,; (3), du cent deuxième vers, par meurtrier d'Argus, en suivant l'opinion d'Apollodore (4), adoptée par toutes les versions latines, qui traduisent Argicida, Cependant, comme je crois la fable d'Io changée en vache, et confiée à Argus , que Mercure tua d'un coup de pierre (5) , postérieure aux temps homériques (6), je préférerais l'opinion rapportée par Eustathe, qui
(i) Qointas Calaber, dans le second livre de ses Paridipomènes , v. i36v imite cet endroit d'Homère, et fait Thistoire d'nne coape, comme ici notre poète celle d'nn sceptre ; mais cette imitation n'est qu*Qn calque des vers d*Homère : quand je parle des poètes modernes , j*entends des imitations fécondes, animées, comme celles de Virgile ou de Racine, et non les froides copies de Qaintus.
(a) Zénodore, on plus vraisemblablement 2^odote, dit que certaines digressions n'ont d'antre but que de mettre au fait des événements nécessaires au plan de Tlliade , ou de donner connaissance de quelque histoire ancienne, i) Oirtp iiciSii^tiùÇ iaro^ioLç iraXaià;. ( Sch. Yen. a', 356.)
(3) Ce mot est tantôt un nom propre, et tantôt une épithète de Mercure.
(4) Btbl. ApoUod. Ub. II , c. i , § 3.
(5) Bibl. ApoUod. 1. c. Cf. Ovid. lib. I, 7i3, seqq.
(6) YoyeK les observ. sur le v. i4 du ch. I*''^ de Tlliadc.
fait dériver ce nom Argiphonte d'âp'Yov ^ovou , exempt de meurtre (i), ce qui ne signifierait ici autre chose qu'une divinité /^aci/^u^, désignation fort convenable à Mercure , dans les idées de cette époque , |)uisqu*au seizième chant de Y Iliade il est nommé Mercure bienfait sant{^)^ et que souvent Homère lui donne Tépithète epicuvioç, très utile f très avantageux (3). Ovide semble être de cet avis en le nommant Cillenitis paci/er (4). Macrobe donne à ce nom Argiphonte une étymologie fondée sur les idées astronomiques des Égyptiens (5), Selon lui Argus est le ciel , ses cent yeux sont les étoiles ; lo est la terre , que les caractères hiéroglyphiques représentent sous la figure d^une vache , et Mercure est le soleil qui , d'un seul coup , efTace la clarté de tous les astres. Il est possible que les fables des Grecs aient leur fondement dans les croyances égyptiennes; mais je ne pense pas quHomère en ait eu la pensée. Il a exprimé les idées mythologiques de son temps , avec tout leur éclat , et toutes leurs inconséquences , sans remonter aux origines.
Voici les réflexions judicieuses de M. Clavier , à l'occasion du passage cité en tête de cette note.
• Je ne crois pas devoir m'arrêter à toutes les fables qu'on a dé- > bitées sur Atrée et Thyeste ; elles furent , à ce que je crois , in-
• ventées par les poètes pour faire la cour aux Héraclides , ennemis
• naturels des Pélopides , et les tragiques Athéniens s'en étant em-
• parés par la suite , y ajoutèrent beaucoup des circonstances, plus
• atroces les unes que les autres , dans la vue, sans doute, de rendre m le nom de roi plus odieux. La haine que ces poètes supposaient « avoir existé entre les deux frères , et tous les événements tragiques
• qui en furent la suite , me paraissent démentis par Homère , qui m dit qu' Atrée laissa le gouvernement de ses états à Thyeste son « frère , probablement parce que ses petits-fils étaient encore trop « jettnes pour gouverner par eux-mêmes , et que Thyeste remit le « sceptre à Agamemnon (6). »
(i) En«t. p. 1 8a 1. ai ; et Etym. magn. ad voc. ip-yeiçov-noç. (a) Iliad. V, x85. ÈpfAcîaç àxoucTiTa.
(3) Iliad. u, 35 ; «', 679. Voyez à ce sojet le» observ. sur le v. 334 du XXIV de fUiade, et i37 du VII de l'Odyssée.
(4) Metam. XIV, agi.
(5) Satarn. 1. I, c. 19.
(6) Histoire de» premiers temps de la Grèce, t. I , p. a4a , i*"* cdit.
[v. ii4 — 5.] Il m'ordonne de retourner honteusement dans Argos.
Par Argos , il faut entendre toat le Péloponèse , comme l'expliquent les Petites Scholies (i). Cest aussi dans le même sens qu*il faut entendre ces mots du vers cent huitième ci-dessus : k^tï irarrt à^daatv*, régner sur tout Argos (a). Car la ville d* Argos proprement dite était soumise à Diomède , comme on peut le voir dans le catalogue des vaisseaux (3).
J'ai rendu Tadjectif ^oxXia par Tadverbe honteusement. Il est à regretter que le mot inglorieux ne soit pas adopté , parce qu'il rendrait parfaitement l'expression grecque. Virgile , en latin , a pu dire :
patriam remeabo inglorius uihem (4).
[y. 1^3 — 5.] Si, pour compter tous leurs soldats . . •
Selon les Scholies de Venise, il faut supprimer le vers cent vingtquatre, parce qu'il est inutile de parler ici des serments, et que ce vers n'est là que d'une manière hyperbolique (5). Ce jugement est rigoureux , et la raison insuffisante ; en admettant la suppression adoptée par M. Knight, le sens serait: • Si nous voulions, « Grecs et Troyens , rassembler tous ceux qui sont dans la ville > d'Ilion. •
Quelques critiques blâment aussi , mais à tort , cette tournure Spxiairurrà Tocp^ovTec, mot-à-mot : en coupant les sermefUs fidèles. Cette image est prise de l'usage d'immoler des victimes quand on faisait des serments, comme on le voit au troisième de V Iliade ^ où l'on retrouve la même expression dans des vers non contestés (6). Ainsi couper ou frapper les serments, c^ est frapper les victimes, gages des
Voyez aussi les observations sur le vers 7 da chant I*' de l'Hiade, où je parle du nom de Plisthénides , donné à Agamemnon et à Ménélas.
(x) Ad V. xi5.
(a) Voyez la trad. d'Apollodore, par Clavier , t. II , p. a4t , note i5.
(3) niad. p', 559 et 563. Voy. aussi les obs. sur le v. 14 c da IX de V\\.
(4) £n. XI, 793.
(5) Schol. Ven. P', 124.
(6) Ilîad. 7', 73 et io5.
serments. Il faut observer en effet, que lorsque une coutume est ancienne chez un peuple , qu'elle est devenue une habitude constante y il arrive souvent qu'on néglige les idées intermédiaires , et que y par un fréquent usage , la phrase prend en quelque sorte une forme proverbiale. C'est par une tournure analogue que nous disons en français, porter la santé de quelqu'iM, pour porter le verre qu'on va boire en faisant des vœux pour la santé de quelqu'un, Euripide a été bien plus hardi qu'Homère , en disant ano^^àç ri^MpLtv (i) , coupons les libations. Observons encore ici que ^pxiov , Spxis, sont de vrais adjectifs dont Upov , Upà , sont les substantifs sousentendus ; par la suite opxiov est devenu synonyme de 5pxoç, c'est-àdire, a pris le sens du substantif, comme il est arrivé à plusieurs adjectifs grecs (a).
["V. 129 — 33.] Tant les fils des Grecs.
Selon le scholiaste de Venise (3), les v. i3o — 133 doivent être supprimés ^ et le sens se terminer à ces mots de la traduction : tant les fils des Grecs sont plus nombreux, La raison du scholiaste est que les Troyens , et leurs alliés réunis , étaient moins nombreux que les Grecs, comme il parait par un passage du huitième chant, oà il est dit que les troupes troyennes qui s'avancent dans la ville sont moins nombreuses que celles des Grecs (4).
Tout ce discours d'Agamemnon est obscur et entortillé ; on ne sait pas trop ce qu'il veut , parce qu'il n'exprime pas réellement ce qu'il désire. Il commence par dire que Jupiter lui ordonne de retourner dans Argos ; puis il ajoute qu'il serait honteux d'abandonner une entreprise qui a déjà causé tant de peines , et avec des forces si supérieures à celles des Troyens ; il conclut enfin en disant que ces mêmes Troyens , avec leurs alliés , sont trop nombreux pour que jamais les Grecs puissent accomplir leurs desseins. Tout cela n'est pas un modèle de logique, il faut l'avouer, et certainement Ulysse a raison de dire à ceux des chefs qui n'ont pas assisté au pre-
(x) Helen. y. ia5i.
(9) Schneid. Lexic txi voc. ^pxiov.
(3) Sch. Ven. ^, i3o.
(4) Cf. scb. Ven. 6', 56.
8o OBSERVATIONS
mier conseil : « Vous ne savez pas précisément quelle est la pensée « d'Atride (i). .
Ce qui est assez remarquable, c*est qu'Agamcmnon feint ici la nécessité du retour pour engager les troupes à rester ; et au neuvième chant , c'est-à-dire , cinq jours après , il leur tient littéralement le même discours dans une intention tout opposée, car cette fois-là c'est bien réellement pour les engager à partir (a).
M. Knîght suppose , avec quelque raison , que tout ce discours d'Agamemnon a été défiguré par plusieurs interpolations (3).
[y. i36. ] Nos femmes, nos jeunes enfants
Dacier pense qu'Horace a voulu traduire cette expression voirta Tcxva , quand il a dit :
Nescios fan pueros (4).
Des enfants qui ne sas^ent pas parler. « Il montre par là , ajoute Dacier, > la véritable origine du mot vrirtcc , qui vient sans doute de vti , non y • et de inivt, parler (5). » Je crois bien que c'est là l'origine du mot viiirtoç (6) ; mais certainement ce n'est point le sens que lui donne ici Agamemnon , car les Grecs étaient absents depuis neuf ans , et leurs enfants devaient savoir parler; tandis qu'Horace nous représente des enfants à la mamelle. Homère applique aussi cette expression aux petits des oiseaux (7). Elle exprime en général tout ce qui tient au premier âge , sans y attacher une signification trop rigoureuse.
[ V. 142 — 3. ] Ces paroles jettent le trouble.
Quelques critiques supprimaient le vers i43 comme inutile (8). Dans ce cas, le sens serait : « Il dit , et jette le trouble dans leur ame. >
(i) Uiad. ^', 192. Où 'Yoép Kta oa^a cloO*, oToç vooç Àrpft^ao.
(2) Ilîad. t', 17, seqq.
(3) Knigbt, not. în Iliad. P', 124-33.
(4) Lîb. IT, od. VI, V. x8.
(5) Œavres d'Horace trad. par Dacier, t. IV, p. 187. 1709.
(6) Cf. Eiymol. mag. ad v. vtttio;.
(7) niad. P', 3ii.
(8) Sch. Ven. P", 143.
SUR LE CHANT IL 8i
Heyne observe que ce vers peut bien ne pas paraître oiseux , puisqu'il rappelle cette partie de Tarmée qui n'assista point au premier conseil , et qui , par conséquent , ne savait pas quel était le véritable dessein d'Agameinnon (i) ; cependant il ajoute que ce vers i43 porte le caractère de l'interpolation , lequel consiste à coudre un ou plusieurs vers à une phrase déjà complète , pour l'expliquer, Tamplifier, ou pour spécifier une proposition générale (a). Exemple : J'honore la mémoire de son père. Voilà la phrase complète , à laquelle on peut ajouter une foule de circonstances , telles que celles-ci : qui se diS' tingna dans Us armes, qui fui récompensé par l'état; dont le nom sera toujours cher à la patrie, et glorieux pour sa famille, etc. etc. Tous les passages qui , dans Homère , présentent de l'analogie avec cet exemple, paraissent suspects à M. Heyne , et avec raison. C'est par de semblables additions qu'ont été faites les interpolations relatives au temple d'Érechthée , dont je parlerai bientôt (3). M. Knight adopte le retranchement
[v. i4y — 8.] Ainsi lorsque dans sa course le zépliyr
Dans V Iliade, le zéphyr est toujours un vent impétueux, toujours il est désigné par des épithètes qui indiquent sa violence et sa rapidité. Je crois qu'il est inutile d'en donner des exemples ; je me borne à dire que deux fois le poète l'assimile à Borée , et suppose que tous les deux viennent de la Thrace (4) , située au nord-ouest de l'Ionie.
Dans V Odyssée, tantôt il est considéré comme le vent des tempêtes (5), tantôt aussi il est considéré comme un vent doux , fécondant , et favorable à la navigation. Au quatrième chant , Protée s'endort au souffle du zéphyr (6). Au même chant, il est dit que Us douces liaUines du zéphyr rafraîchissent les hommes dans les Champs-Elysées (7). Au chant huitième , U zéphyr fait naître et mûrir Us fruits des Jardins d'AUi'
(i) Observ. in Iliad. P', i43.
{'k) Id. ib.
(3) Yoy. les obs. sur le v. 546 de ce chant.
(4) niad. i', 5; 4»', igS.
(5) Od. s', 396, 33a; (a', 289, 408, 4^6.
(6) Od. ^', 40a.
ii) Od. è\ 567.
8a OBSERVATIONS
noùs(i). Au second chant, Minerve envoie le zéphyr pour favoriser le départ de Télémaque (i). Ce sont ces dernières idées qui ont triomphé, et dans tous les poètes plus modernes qu*Homère le zéphyr est toujours regardé comme le vent du printemps , le vent attx tièdes haleines (3) , celui qui rendait la \ie à la nature ; c*est de là qu*on a supposé qu'il dérivait de Wv , wvre, et de çipew , porter, étymologie que repousse Tacception constante qu'il reçoit dans V Iliade, ^admettrais plutôt que ce mot est dérivé de Co^c » coucfumt, qui lui-même vient du verbe inusité C^^tt (4). Ainsi C^<pupoc voudrait dire C^^ou ^luv, souffiant du couchant (5) ; en effet , selon Homère , comme on vient de le voir, le zéphyr est le vent de nord-ouest. Selon Pindare ce serait le sud-ouest , puisqu'il dit que le zéphyr poussa la flotte des Grecs , quand ils se dirigèrent vers la ville d'Ilus (6).
[y. i55 — 6.] Sans doute alors, malgré les destins. . . .
Zénodote lisait ainsi ce passage: « Sans doute alors, malgré les « destins, les Grecs hâtaient leur retour , si Minerve , protectrice des •• peuples, ne fût descendue de l'Olympe (7)» ; de sorte que ce critique retranchait le discours de Junon à Minerie , ce qui comprend onze vers , et changeait le douzième pour rétablir la liaison dans le récit. Les raisons de cette nouvelle leçon sont probablement que Minerve, quelques vers plus bas , répète à Ulysse les mêmes paroles que vient de lui adresser Junon. Si c'est là le motif de Zénodote , je ne le regarde point comme admissible. Ces sortes de répétitions sont toutà-fait dans le goût homérique (8).
Il faut remarquer ici cette tournure : les Grecs, malgré les desHnSn La doctrine du destin n'est point aussi décisive , aussi tranchante dans
(i) Od. u', 119.
(a) Od. PS 4a I.
(3) Zephyriqae tepentibus aoris. Georg. II, 33a.
(4) Yoy. réditenr d*Hoin. qni date de Boliasos, oxcX. tiç rnv Ix. B, 9iX. SS.
(5) Cf. Etym. mag. in voc. ZÉ^upoç.
(6) Ncm. od. VII, 4o.
(7) Sch. Ven. P', 147.
(8) VoyeK les obs. sar le v. 469 dn chanl I'''' de Tlliade.
Homère qiie dans les tragiques. Le destin, pour Homère, n*e8t en quelque sorte que la suite des événements comme ils ont existé. Telles choses devaient avoir lieu , puisqu'elles sont arrivées , sans toutefois que cette nécessité ait jamais enchaîné la volonté de rhomme , qui toujours a conservé sa liberté morale. Ainsi , dans ce passage , les Grecs sont sur le point de partir , quoique Uîon doive être prise par eux ; s'ils consentent à rester, c'est parce qu'ils cèdent aux avis d'Ulysse : leur détermination est l'eilet d'un mouvement spontané , et non d'une force aveugle , d'une impulsion irrésistible. Ces idées sont très-clairement établies au premier chant de Y Odyssée.
« Hélas! les hommes, dit Jupiter, sans cesse accusent les dieux; n ils disent que nous seuls sommes la cause de leurs maux ; et pour- « tant c'est par leur propre folie qu'ils souffrent tant de dou- « leurs (i). »
Nous serons dans le cas de revenir sur ce point, et de prouver ce que je viens de dire , c'est que la doctrine d'Homère sur le destin n'a rien de positif, ni d'absolu. En général il ne suit pas de système, il s'abandonne à l'impulsion du moment Quand il porte sa pensée sur ce qu'il éprouve, sur le sentiment intérieur, il accorde beaucoup à la liberté d'agir; quand il considère la puissance divine, il est tenté de tout faire dépendre d'elle, même les mauvaises actions (a). Homère ne connaît que ses Impressions; il s'y abandonne, et ne disserte jamais : il ne cherche pas à expliquer, et s'inquiète peu des contradictions métaphysiques.
[y. i66 — 8.] Soudain Minerve.
Le vers i68 ne se ti*ouve point dans l'édition de Venise, et M. Wolf l'a renfermé entre deux parenthèses , pour indiquer qu'il doit être supprimé. En ce cas, le sens s'arrête à ces mots : • elle « s'élance des sommets de l'Olympe. » M. Knight pense que ce vers doit rester.
Tai traduit ^Xauxûirtç par auxjretix d'azur; c'est précisément l'explication qu'en donne Diodore de Sicile (3). M. Clavier traduit
(i) Od. %*, 3a seqq.
(a) Voyez les obs. sar le v. ga du IV' ch. de l'Iliade.
(3) iiro tootJv dipATTiV 'K^oaotjfvt ïj^tiv I^Xauxov (t. I,p. i6,cd.Wes»ï.)
«YÀouxôç par bUtt foncé, et aussi par couleur d'eau de mer (i); ce qui est un peu vague , car, selon les aspects , Peau de mer est bleuâtre ou d*un vert clair. C'est peut-être ce que La Fontaine avait en vue lorsqu'il dit dans les filles de Minée, pour caractériser Pallas :
Tout le reste entourait la déesse aux yeux vers (a). Hésychius suppose que cette expression signifie un regard ter» rihle (3). Je ne crois pas que ce soit dans ce sens-là qu'il faille l'entendre dans Homère, qui caractérisait toujours par les qualités physiques (4).
[y. 192.] Tu ne sais pas, sans doute , quelle est la pensée d'Alride.
Selon quelques grammairiens, le discours d'Ulysse doit finir là; et les cinq vers suivants sont retranchés. Les scholies de l'édition de Venise, qui rapportent ce jugement (5), n'en donnent d'autres motifs si ce n'est que ces vers ne sont pas de nature à produire sur les Grecs l'efiet qu'on en espère ; ces raisons sont bien vagues. Peutêtre existait-il quelque ancien manuscrit où cette fin de discours ne se trouvait pas; ce qu'il y a de certain , c'est que Xénophon , qui , dans son traité des Faits mémorables de Socrate (6) , cite tout ce passage, supprime les six derniers vers du discours d'Ulysse: il ne rapporte K^ax, les deux premiers ; même le vers 19a ne se trouve pas. En suivant cette opinion, Ulysse aurait dit seulement aux chefs qu'il rencontrait: « Homme vaillant, ce n'est point à vous « de trembler comme un lâche; suspendez votre fuite, arrêtez les « autres guerriers. » D'un autre coté, Denys d'Halicamasse , dans son ouvrage sur l'Art de la Rhétorique, cite le discours tel qu'il est dans nos éditions (7). Strabon rapporte aussi un vers qui se trouve
(x) Paasan. liv. I, c. i4>
(a) J'emploie la citation de Langlet-Dairesnoy, dans son éd. de Marot, i|i-xa, t. I, p. 208; car toutes les éditions de La Fontaine qne j'ai consultées portent les yeuxpers,
(3) In voc. '^^Xauxûfftç.
(4) Yoy. les obs. sur les v. 45a et 48a dn IV de l'Iliade.
(5) Sch. Yen. p', 193 , B et L, et sch. B.
(6) Memorab. lib. I , c. 2 , § 58.
(7) De Artc Rhet. c. IX , § vrii , p. 2 36, éd. Schottii.
daos la suite de ce discours (i), de même qu*Âristote, ainsi que nous le verrons dans la note suivante. M. Knight retranche les cinq vers , et dit qu'ils ont été condamnés avec raison par les anciens critiques (a).
[v. 196.] La colère d*un roi puissant est terrible.
MoC-à-piot : « la colère d*un roi enfant de Jupiter est grande. » Nous avons déjà vu à quelle occasion Aristote cite ce vers (3). J'observerai seulement ici qu' Aristote emploie le génitif pluriel, des rois enfants de Jupiter, Aiorpc^tcav ^oatXTiov (4) » au lieu du génitif singulier, qui s'accorde mieux avec le sens , et qui est généralement adopté. Sans doute Aristote citait de mémoire. Il faut observer aussi que ce vers se trouve, à la fin du discours d'Ulysse, supprimé par quelques critiques.
[v. ao3.] Ici, tous les Grecs ne doivent pas commander.
Le vers 306 est entre deux parenthèses dans l'édition de M. Wolf , parce qu'il ne se trouve point dans le manuscrit de Venise; quelques autres manuscrits portent en marge que ce vers est suspect (5) ; et les critiques observent qu'il pèche contre la syntaxe et la quantité (6). Si l'on retranche ce dernier vers , il y a un membre de phrase de sous»entendu pour achever le sens. De sorte que , dans ce cas , il faut lire : « Celui auquel le fils de Saturne a accordé la « puissance, ou bien d'être roi, • Heyne pense avec raison que le vera précédent pourrait aussi être supprimé , et que la sentence serait aussi complète si l'on disait simplement : « le grand nombre des
(1) Strab. lib. YIII , p. $70.
(a) Knight, net. in Iliad. P', 193.
(3) Yoy. les obs. sur le ▼. 8a du ch. I'** de riliade.
(4) De Arte Rhetor. I. II, c. II, t. iv> p. 170, Bip.
(5) Barnesii not. ad h. ▼. Heynit obserr. in Uiad. lib. Il, v. ao6.
(6) Heynii obacrv. îb.
« chefs est funeste; n'ayons tous qu'un chef (i).> M. Knîght ne supprime que le >'ers ao6.
Pope croit qu'il n*est pas question ici de gouvernement absolu , et que cette unité de chef doit s'entendre du commandement de l'armée (a). J'admettrais volontiers cette opinion , si le mot pounXcuç ne se trouvait pas au vers ao5. Cette dénomination ne s'applique point à un général d'armée , mais à un souverain ; eUe s'entend de la puissance politique seulement. Il est vrai que Heyne , comme je viens de le dire , propose de supprimer ce ao5* vers ; mais , en admettant cette correction, on ne détruirait pas la difficullé, puisqu'on retrouve le verbe ^ootXtûooffctv au vers 9o3. Je suppose donc qu'ici Ulysse entend parler de la puissance en généra] , sans spécifier ce qui a rapport au gouvernement , ou au commandement de l'armée. Pour ce qui est de l'organisation politique de cette époque, il serait très-difficile de rien déterminer à cet égard , parce qu'il n'y avait rien de bien fixe. Sans doute alors l'autorité se prenait et s'exerçait sans règles précises , et l'on gouvernait comme le réclamaient les besoins de cette société encore informe (3). Cependant, ce qu'il est permis de conjecturer, c'est que les rots avaient un conseil composé des principaux personnages de l'état, avec lesquels ils décidaient les questions importantes, comme on peut le voir dans Vodjrsjée (4) , et comme l'ajustement observé Denys d'Halîcarnasse (5). Au reste , ce qui est bien digne de remarque , c'est qu'on ne trouve dans Homère aucun des mots qui emportent l'idée d'une puissance absolue et sans bornes , tels que tjrron, despote, ni
(i) Heyn. obs. ib.
(2) Uomer's Iliad. transi, by Pope, book II, v. a43, note.
(3) C'est en parlant de ces premiers siècles qae Chénier a dit avec raî&ou :
Où les moeurs gonveraaient plus encor que les lois.
(Discours sur la question « Si Terrenr est ntile aux hommes.*» )
(4) Minerve conseille à Télémaqne de convoquer lea principaux Grecs , È^tùOLi Àxaioûç. (Od. a^ 27a.) Cétaient donc eux qui régnaient eo l'absence d'Ulysse. Alcinoiis parait toujours assisté de son conseil. Toyez , entre autres passages , le septième chant de VOdyssée.
(5) « Us avaient un conseil des plus anciens citoyens , ainsi que le w témoignent Homère et les plus anciens poètes. *> ( Antiq. Roman. 1. II , c. xa.)
même monarque, quoique tous ces noms aj^Ilatifs soient d'origine grecque; ceux qu'il emploie pour désigner les hommes revêtus de la puissance expriment plutôt l'idée de la protection que du pouvoir arbitraire. Ainsi le mot âvo^, que nous rendons par roi, vient de «vaucûç lx>iv , avoir grand soin. Euripide fait très-bien sentir la nuance de ce mot-là, lorsque un serviteur, s'i^ressaut à Hippo^ ly te , lui dit :
Avflt^y Osobç ^àp ^soiroTOLÇ xaXtiv %j^ityi (i).
m Roi , car les dieux seuls doivent être appelés maîtres. > H en est de même de {a^^cav , qui a la même signification , celui qui prend soin. Je serais tenté de croire que le nom de Médon et d^Eurpnddon a été donné à des hérauts uniquement parce que leur emploi était de veiller avec soin sur toutes choses (a). Il en est encore ainsi de pooiXiùç , que nous rendons par roi , comme âva| , parce que nous ne pouvons exprimer ces vues de l'esprit. Ce mot vient de pd^otç , hase, appui, et de Xahç, ou plutôt Xsà>ç ( attiqne) , peuple; ce qui indique qu'un roi doit être l'appui, le soutien, le protecteur de son peuple. C'est dans le même sens qu'était prise cette expression de pasteur des peuples dont j'ai déjà parlé (3). Quant aux autres dénominations du pouvoir, comme i^^ep-ùv , irçt^rr^ , àp^o?» xoîpavoc , elles ont toutes rapport au commandement des armées. C!est ce que nous traduisons par ces termes génériques de capitaine, gêné" rai, commandant, etc. Il est donc bien à présumer que la puissance absolue , arbitraire, n'existait pas alors, puisqu'il n'y avait pas d'expression pour signifier ceux qui en auraient été revêtus.
[v. aïo.] Ainsi les flots de la mer.
Denys d'Halîcamasse remarque le vers an comme réunissant les mots propres à rendre l'image que le poète a voulu peindre (4). Toute la phrase me semble remarquable par IHiarmonie imitative.
(x) HIppol. y. 88, éd. Baraesîi.
(%) Il est souvent parlé de Médon , dans TOdyssée , comme à^un hcraat fidèle. Dans l'Iliade, il y a deux Eurjmédon, Van qui est écuyer d*AgameiimoD ( Ilîad. ^ ', a a 8), et l'antre de Nestor ( IL ', 1 1 4 , et X ', 6 1 g).
(3) Toyez les obs. snr le v. 85 de ce ch.
(4) De Comp. verb. $ XVI, p. 794, éd. SchafTer.
[v. 212.] Le seul Thersite, parleur immodéré, prolongeait le tumulte.
Denys d'Halicarnasse , qui ne voit dans VlKaJe qu'une composition où tous les effets sont combinés et ménagés avec une grande habileté, qui ne trouve que du calcul dans ces récits sublimes, admire avec quel art Homère fait louer Achille par un homme ridicule , pour que Tarmée se dégoûte du héros qui vient de l'abandonner (i). Cette idée est fort ingénieuse sans doute , mais je ne pense pas qu'Homère ait eu autant d'esprit que ses commentateurs ; et, si l'on envisage sous son véritable point de vue ce qu'on est convenu d'appeler l'épisode de Thersite, n'est-il pas plus naturel de dire que le poète n'a fait ici que raconter un événement tel qu'il a dû se passer dans la circonstance, tel que la tradition l'avait transmis? On ne peut douter que la brouillerie d'Achille et d'Agamemnon n'eût une grande influence sur l'esprit des soldats; dès-lors il est tout simple que les Grecs, éloignés depuis long-temps de leur patrie , prévoyant que leurs elTorts allaient devenir inutiles par la retraite d'un héros vaillant, aient hautement manifesté le désir de terminer la guerre , et se soient montrés tout prêts à se révolter; il est tout simple encore que l'un des plus factieux ait été l'organe de la sédition , et qu'il ait profité du mécontentement des esprits pour les animer contre les chefs , jusqu'à ce qu'enfin un homme puissant réprime cette audace. Une fois la sédition apaisée , on conçoit aisément que la rumeur publique n'épargna pas Thersite, qui, en cette occasion, s'était mis à la tête des révoltés; ce fut lui qui devint le but de toutes les insultes : on en fit non seulement un lâche , mais un avorton contrefait , louche , boiteux et bossu , par ce que ce genre de ridicule est celui qui a le plus de prise sur des hommes accoutumés à mettre en première ligne la beauté, la force et l'adresse. Tout cela est dans l'ordre probable. Si les choses ne se sont pas passées ainsi , du moins telle était certainement l'opinion du temps d'Homère; et dès lors, je ne vois pas pourquoi l'on se tourmenterait l'esprit à chercher des raisons extraordinaires, quand les beautés d'un ouvrage s'expliquent tout simplement par la nature même des événements.
(i) De Art. Rhet. c. XI, §8.
Pour moi , quoi quen dise Aristote (i), je ne peux pas me faire à ridée d*Uomère placé devant un bureau, la plume à la main, écrivant, ordonnant un beau poème épique, comme Font fait les auteurs venus après lui ; en disposant toutes les parties, imaginant des épisodes pour jeter de la variété dans ses récits , enfin employant tous les artifices de la rhétorique pour que Téconomie de son ouvrage excitât plus d'intérêt ou d'admiration. Je ne crois pas qu'il eti fut ainsi , et plus on réfléchit , plus on voit que cet ensemble si vanté, et qui cependant offre des difGcultés si grandes, n'appartient pas au poète des premiers âges : chantre sublime , il raconte les faits d'une guerre mémorable , et redit , dans des vers inspirés par la grandeur du sujet, les diverses circonstances qu'en avait consené la renommée. Il rappelle la violente dispute d'Achille et d'Agamemnon ; il décrit les exploits de Diomède , ceux d'Ajax , ceux de Ménélas ; il peint les adieux d'Hector , la mort de Patrocle , l'ambassade auprès d'Achille ; il nous représente ce héros reparaissant dans les combats , Junon s'unissant à Jupiter pour favoriser les Grecs, Minerve guidant Ulysse et Diomède vers les tentes de Rhésus. Mais ce n'est que long-temps après lui , et quand on voulut les confier à l'écriture , qu'on sentit la nécessité de mettre une suite %Taisemblable à ces récits. Peut-être même supposa- t-on qu'un certain ordre antérieur avait existé dans ces ouvrages : cependant chaque critique, à cet égard, n'eut d'autre guide que ses conjectures; et, que cet ordre eût existé ou non, comme il n'en restait aucune trace, tout le mérite du plan appartient à ceux qui , sous Pisistrate , réunirent ensemble les diverses parties de ces poèmes , chantés jusqu'alors par morceaux détachés.
Pour ce qui est de Thersite , obser\'ons que ce n'était point un homme de néant : il pouvait être réellement chef d'une sédition ; ses ancêtres étaient illustres, il était fils d'Agrius, frère d'QËnéus, et, par conséquent, parent de Diomède (a). Selon les Petites Scholies , il aurait assisté à la chasse du sanglier de Calydon (3) , et c'est à cette expédition que, poursuivi par Méléagre, il serait tombé d'un
(i) Yoy. les chap. XXIY et XXV de la Poétique, t. v, p. a6a et soiv. éd. Bip.
(a) Vid. Brev. sch. liiad. 3'> ^la ; Eust. p. ao4 ; Quint. Cal. lib. I, ▼ . 764.
(3) Brev. sch. Iliad. t^', 112.
rocher, et aurait été réduit en Tétat qu*Honière le dépeint ici ; mais je crois cette histoire inveotée après coup. Selon Quintus Calaber, il fut tué par Achille (i). Tous les poètes qui en ont parlé dans la suite lui ont conservé le caractère odieux que lui donne Homère. Sophocle, dansPhiloctète, le représente comme un homme vil et lâche dont le langage est plein de ruse et de venin (a). Virgile parait avoir voulu imiter le passage ci-dessus quand il peint Drances (3) ; il en fait aussi un artisan de sédition , tediûone potens.
[v. 317.] II était louche et boiteux; ses épaules recourbées resserraient sa* poitrine, et sur sa tête, terminée en pointe, flottaient quelques cheveux épars.
M. Knight supprime ce portrait de Thersite ; il observe que les mots çoXxb;, çcÇà;, et oT>vcxa>xoTi , ne sont pas homériques. Il dit aussi qu'il n'est pas dans l'usage de ces temps-là de mettre au rang des guerriers un homme ainsi mutilé (4). Je me range d'autant plus volontiers à l'opinion de M. Knight , qu'Homère n'a pas coutume de donner la description de ses personnages, comme je l'ai déjà observé (5).
[y. :2ao.] Ennemi déclaré d'Achille et d'Ulysse.
Zénodote supprimait les vers aao — 4 (^)- La scholie de Venise qui nous fait connaître ce jugement n'en donne pas la raison , et M. Heyne n'y voit rien à reprendre (7). Vraisemblablement ces vers ne se trouvaient pas dans quelques manuscrits connus de Zénodote , et sans doute que ces manuscrits lui paraissaient assez au-
(i) Quint. Cal. Ub. I, v. 730, 778.
(a) Philoct. V. 439-40 , éd. Bnmkii.
(3) Mn, 1. XI, T. 336 , seqq.
(4) Knight, net. in Iliad. p', 316-19.
(5) Yoy. les obs. sar le y. 184 du I*' chant.
(6) Sch. Yen. Iliad. p', aao.
(7) Observ. in Iliad. a', v. aao.
thentiques pour rengager à rejeter les quatre vers. Si l'on admet cette suppression, immédiatement après le portrait de Thersitc : et sur sa tête terminée en pointe JlottaierU quelques cheveux épars , il faut passer au vers qui précède son discours : maintenant il pousse de gremds cris, et insulte Jgamemnon en ces mots : vers que je croîs supprimé à tort par M. Knight. On doit observer que Plutarque (i) et le scholiaste de Pindare (a) citent le v. aao comme étant d'Homère.
[v. aag — 34.] Faut-il encore qu'un Troyen. . • • .
Voici encore un retranchement fait par Zénodote qui supprime quatre vers (sS i — 4) > ^^ termine la phrase à ces mots : t'apporte d'iRon ses trésors pour racheter son fils (3). Heyne suppose que Zénodote ne supprime ce passage que parce qu'il ne se trouvait pas dans ses exemplaires (4) , car la scholie de Venise n'en donne aucune raison. Je ne sais, mais il me semble qu'on trouve ici le caractère d'interpolation indiqué par Heyne lui-même (5), c'est-à-dire que la phrase est complète à l'endroit que je viens de citer , et que les additions ont été faites après coup.
Comme la suppression de Zénodote va jusqu'à Talinéa , il est inutile d'indiquer la suite de la narration. M. Knight retranche seulement les trois vers a3a — 4> c'est-à-dire depuis ces mots: te faut'il une nouvelle captive? il observe qu'au vers a3a la syntaxe exige le génitif ']pvaixo{ véiQc , au lieu de «^pivalxa vtYiv , à l'accusatif; puis il ajoute: «Cependant si nous en croyons Eustathe, « Cest avec une intention très-fine que le poète suppose que ce brillant m orateur n'est qu'un faiseur de solécismes; mais cette manière d'exciter « le rire, cet artifice pour attirer le ridicule sur quelqu'un, qui « serait à peine permis au comique le plus civilisé , ne convient « nullement au genre de beauté qui caractérise notre poète et ses « ouvrages (6). » Cette observation de M. Knight est parfaitement juste.
(i) De invidia et odio, t. VIII, p. 137, éd. Reiskii. (a) Pyih. IV, ▼. 507.
(3) Sch. Ven. 6', v. a3i.
(4) Observ. in Illad. II, v. a3x.
(5) Voyez les obs. sur le v. 14a de ce chant.
(6) Knight, not. in II. Z', a3a — 4>
9a OBSERVATIONS
[ V. 235.] Lâches, opprobre du inonde, o vous qui n*etes que des femmes et non des hommes.
Le luot-à-inot de la fin de ce vers serait : Achéennes, non plus Adiéens. Ce qui D*est pas admissible dans notre langue. Ces nuances tiennent à de certaines délicatesses qu'il est plus aisé de sentir que d'expliquer. Ainsi , lorsque Virgile imitant Homère, a dit :
O vere Phrygiae, neque enîm Pbrjges. . . . (i).
les traducteurs ont pu rendre la phrase littéralement sans avoir recours à l'idée générale , parce que les roots Phrygiens et Phrygiennes, dans notre langue , ne manquent pas d'harmonie.
Lord fiyron a employé une figure qui a quelqu'analogie avec celle de notre poète, lorsqu'il a dit, en parlant de Sardanapale: Cet homme-'reine (a).
[v. aSa — 6.] Nous ignorons Tissue. . . .
Quelques critiques supprimaient les vers iSa — 6, parce qu'ils les trouvaient un peu prosaïques (ice![oTEpoi) (3). Ils blâmaient aussi cette expression du a 5 5* vers ^«i ovci^t^Mv , tu t'assieds en outrageant. Le verbe asseoir, ou tout autre qui marque le repos, disent-ils , est impropre en cette circonstance , et l'on remarque combien ce mot est mieux employé au quatrième chant , lorsque Diomède recommande à Sthénélus de ne pas s'emporter contre Agamemnon :
TtTTflt, otuirp iao (4) ,
« ami , assieds-toi en silence. »
Cependant il faut obsener, d'après M. Coraf, que le verbe i{{A«t» ou xaOT}{iiai, joint à un participe comme ici , ne signifie pas s'asseoir, msds se plaire , s'amusera; ainsi {aai évtt^i7[«>v veut dire: tu te plais à outrager (5) , ce qui donne un sens très-bon.
Heyne pense que les cinq vers sont interpolés , mais que les deux
(i) JEn. IX, 617.
(a) Sardanap. acte I, se. i. Il dit plas loin , mais avec moins d'énergie, le Roi Jeinme , acte II, se. 11.
(3) Sch. Ven. 6', a5a.
(4) nîad. «5*, 412.
(5) nXouTKp. €101 7rapflt)X jAip. riTftp. asX. 419.
premiers ne sont pas de la même main que les trois autres. Wolf ne renferme que les trois derniers entre deux parenthèses» et Knight, partageant Topinion de Heyne , supprime les cinq vers.
[v. 291.] Sans doute il est bien naturel le regret de la patrie, surtout au milieu des chagrins.
Ce vers a fort tourmenté les critiques et lés interprètes , et chacun l'explique à sa manière , sans pourtant donner une solution satisfaisante. Clarke traduit : « Il est pénible de retourner sans avoir « accompli ses desseins. » Barnès : « il est dur de s*en retourner ■ plein d'afOiction. » M." Dacier : ■ vraiment c*est une chose bien > lassante qu'une si longue guerre ; > puis elle ajoute en note : • J'ai • suivi le sens plutôt que la lettre; le vers grec est assez difficile (i). » La difficulté réside dans irovoç lort» que chacun explique par (7 est pénihle, il est cruel; tandis qu'ici le mot irovoç doit se rendre par le regret, la peine que nous fait éprouver l'absence de ce que nous aimons. Damm , dans son lexique , a très-bien saisi le sens de ce vers : « imo vero etiam, dit-il, desiderii plénum est, redire domum, acceptis malis (a). » Tel est aussi le sens que j'ai cru devoir adopter, d'après le conseil de M. Piccolo, jeune grec aussi instruit que modeste, qui m'a fait observer que le mot irovoc a encore en grec moderne la signification de regret, de peine de Vame. Cette explication est si naturelle que, selon Clarke , quelques critiques voulaient qu'on lùtiroOo; au lieu dcTrovcc (3). On peut consulter sur le sens de ce mot une fort bonne dissertation de M. Asopius, insérée dans le Xo'itoç Èpjxxc.
[v. 3o8 — 9.] Un horrible dragon , le dos couvert de taches sanglantes.
Tout ce discours est d'une grande beauté: Ulysse s'empare avec une adresse admii'able des esprits que la révolte avait échauffés. Tantôt il excuse , et semble même partager leur découragement ;
(x) L'Iliad. d'Hom. trad. par Mad. Dacier, 1. 1 , p. 60 et 347- (< 7 n (a) Damm. lexic. p. 2075.
(3) Clark, nor. in hune vers.
tantôt, parlant à Tiinagination de ces guerriers, il rappelle les prodiges que le ciel fit éclater lorsque les peuples de la Grèce se préparaient à fondre sur la métropole de TAsie. Il n'est aucune des idées, aucun des mouvements de ce discours, qui ne soit l'expression juste de nos sentiments : et cependant Fart ni le travail ne s*y font jamais sentir ; car l'inspiration est toujours plus vraie que les combinaisons les mieux calculées.
Cicéron a traduit une partie du discours d'Ulysse (i), et peutêtre que l'examen de celte traduction , faite par un si beau génie, prouverait combien il est difficile de rendre littéralement en vers les pensées originales exprimées dans une autre langue. Virgile se contente d'imiter, et de choisir dans Homère le fonds des idées qu'i^ adapte ensuite avec un art infini à son dessein particulier. Cest ainsi qu'il applique plusieurs traits de cette peinture au serpent qui s'échappe de dessous le tombeau d'Anchise (a) ; mais dans cette imitation éloignée on retrouve mieux le sentiment de la poésie que dans la version plus fidèle de Cicéron : voici comment ce dernier rend le passage ci-dessus :
Yidimus immani specie tortaque draconem Tenibilem (3).
Il faut remarquer que les autels dont parle Ulysse dans ce discours, étaient en plein air, puisqu'auprcs s'élevait un platane, et que de ce même endroit s'échappait une source d'eau (4). Certainement si les Grecs avaient eu des temples à cette époque , c'est là qu'ib seraient allés offrir les sacrifices : il ne pouvait pas y avoir pour eux d'occasion plus solennelle (5).
[v. 3 17 — 9.] A peine a-t-il englouti les enfants.
Selon le scholiaste de Venise le vers 3 19 doit être supprimé parce qu'il n'est qu'une répétition du vers précédent (6). Je ne trouve pas
(i) De Divinatione , lib. II, $ 3o.
(a) iEo. lib. V, V. 84 scqq.
(3) De Divinat. id. id.
(4) Cf. 3o5-7.
(5) Voy . les obs. sor le v. 1 6a da TI^ chant de TOdyssce. Voy. anssi les obs. sur le v. Sg du l**^ de rUiade.
(6) Sch. Ven. 6', Sig.
que cette critiqne soit fondée. La pensée du vers 319 est très-distiucte de celle qui est exprimée dans le vers 3 18. Le dernier vers explique comment le serpent devint un signe vUibley àptCDXov, çavepbv ; c'est que le fils de Saturne le changea en pierre. Si Ton veut supposer un retranchement , je pencherais plutôt pour celui qu'admet M. Knight, qui supprime les trois vers 817 — 9 dans son édition. « De ces trois vers , dit-il , le dernier seulement est condamné par « les anciens; tous cependant me semblent avoir été ajoutés par un « rhapsode, qui, pensant que le prodige des passereaux n'était pas « assez considérable , a cru devoir y ajouter celui du serpent pé^ m irifie, quoique Calchas n'en ait point parlé dans son interprém tation , et qu'on ne trouve dans tout le poème aucune métamor- « phose de ce genre (i). * Cette dernière observation est trèsjuste. Cependant je dois dire que M. Piccolo croit que le vers 819 est indispensable au sens de la prophétie. Le serpent , dit-il, dévore les huit passereaux et la mère; ce sont les neuf années de guerre. Troie succombe à la dixième, devient un monceau de ruines , c'est ce qui est figuré par la métamorphose du serpent en pierre. Sans cela , pourquoi la ville ne tomberait-elle pas plutôt la neuvième année que la dixième? Cette réflexion est ingénieuse, peut-être trop pour Homère, mais elle ne détruit pas les observations de Knight
[v. 336.] Alors le vénérable Nestor leur parle en ces mots.
J'ai rendu le mot ^epiivioç par l'adjectif '2^Wra^/«, parce que quelques auteurs dérivent ce mot de ^^poc^ , honneur; d'autres disent que cette dénomination n'a été donnée à Nestor que parce qu'il fut élevé à Geréna , d'où est venu le mot Gérénien. Le scholiaste (2) et Suidas (8) donnent les deux explications. Voyez aussi la bibliothèque d'ApoUodore (4)*
Tontes les éditions commencent ce mot par une capitale,
(i) Knight net. in Iliad. 6', 817-9.
(a)^Adlliad. 6*, v. 336.
(3) Ad V. rtpwioç.
(4) Lib. IfCjx , S 9.
pour prouver que ce n'est point uneépithète ordinaire, mats plutôt un nom particulier à Nestor. D'ailleurs si Homère eût entendu ce mot dans Tacception commune de vénérable, il aurait appliqué cette dénomination à d'autres vieillards , tandis qu'elle était particulière au seul Nestor. Si je n'ai pas adopté l'épithète de Gé" rénien^ c'est que je n'aurais pas été compris , parce qu'elle tient à une circonstance peu connue. La poésie d'Homère est une poésie populaire , pour ainsi dire , et il faut toujours la traduire avec les dénominations reçues.
[v. 339.] Que deviendront nos serments et nos traités.^
Voici sans doute quels furent les serments dont veut parler Nestor : les plus illustres héros de la Grèce, épris de la beauté d'Hélène, se rendirent auprès de Tyndare son père, afin d'obtenir sa main. Tyndare craignant , s'il en choisissait un , que tous les autres ne devinssent ses ennemis , leur fit jurer qu'on s'en rapporterait au choix d'Hélène. Tous en firent le serment , et même s'engagèrent à prendre la défense de celui qu'Hélène aurait préféré, s'il venait à être attaqué au sujet de ce mariage. Elle se décida pour Ménélas, et c'est en vertu de ce serment, qu'après l'enlèvement d'Hélène, ib portèrent la guerre en Asie, pour venger Ménélas, et punir le ravisseur de son épouse.
Cette histoire est rapportée par les Petites Scholies d'après Stésichore(i). Apollodore la raconte à peu près avec les mêmes circonstances , seulement il ajoute que ce fut Ulysse qui suggéra à Tyndare l'idée du serment (2).
[v. 340 — I.] Ils se sont donc évanouis.
Voici le mot à mot de ces deux vers qu'il est impossible de rendre littéralement : « Quoi, ils seraient dans le feu , et les conseils, « et les desseins des héros, et les libations pures, et les mains « auxquelles nous nous sommes confiés. » On voit bien que ces sortes d'images ne sont point dans le génie de notre langue ; il n'y
(i) Ad lUad. P', 33cj.
(a) Bib. lib. m, c. x,S7, 8. 9.
a pas moyen de dire en français que des consuls et des moins sont dans U feu , pour exprimer la pensée de notre poète.
Chaque langue a ses formes particulières qu*il est impossible de faire passer dans une autre langue ; ainsi , quoiqu'il soit encore d^usage dans quelques pays de France de conclure un marché en se frappant mutuellement dans la main , on n'a jamais dit qu'on s'est confié à une main, pour dire qu'on s'est confié à la promesse faite en se frappant dans la main (i); et cependant nous disons fort bien en français, donner sa main , promettre sa main, quand il s'agit du mariage, le premier et le plus saint contrat de la société. Ces nuances du langage, ces locutions diverses, souvent tiennent aux mœurs , aux habitudes nationales. Il existe une foule d'anomalies, de tournures inusitées, d'expressions insolites qu'on ne peut expliquer que par l'histoire des peuples et l'examen de leur caractère (a).
[v. 356.] Pour venger renlèvement et les larmes d'Hélène.
Dans l'édition de Venise ce vers est marqué d'un signe , qu'on avait coutume d'employer contre ceux qui pensaient que y Iliade et VOdfssée n'étaient pas du même auteur. Les grammairiens qui adoptaient cette opinion étaient nommés x^^p^ovreç , ceux qui se' parent, qui divisent. Voici la traduction littérale de lascholie qui, dans cette édition de Venise , se rapporte au vers 356.
« Ce signe est placé là contre les Chorizontes; car ils disent ■ que le poète qui a fait V Iliade représente Hélène irritée , gémis-
(i) Dans le département de la Loire, les paysans ne concloent jamais on marché on peu considérable sans se frapper dans la main; ce qu'ils appellent faire nne pache, du latin pactum. Ce coop dans la main équivalait, sans doute, dans Torigine, à cinq sons d'arrhes, puisque, dans ce même pays, toucher cinq sous à quelqu'un, signifie lui toucher dans la main. On voit aussi dans l'Écriture : « Ne vous lies pas avec ceux qui « s'engagent en touchant dans la main , et qui s'ofifrent à répondre pour a ceux qui doivent. >• ( Prov. ch. XXII , j^. a6. )
(a) Voyez les obs. sur le v. ia3 de ce chant, où j'examine cette locu tion [grecque , cofi/»er u/i serment.
• santé » parce que Paris l'enleva de force, tandis que le poète qui m a fait YOdjrssée, suppose qu'elle a été enlevée de son plein gré, « mais îb ne font pas attention que le vers ne se rapporte point à m Hélène; qu'il y a une proposition sous-entendue, et que le sens « de cette phrase est qu*il faut venger tous ceux qui souffrent et « qui gémissent à cause d'Hélène (i). •
Dans ce cas il faudrait traduire ainsi le vers ci-dessus: • Pour venger ceux qui souffrirent tant de travaux et tant de ■ peines pour la cause d'Hélène. »
Malgré cette explication du scholiaste de Venise, le premier sens est le plus naturel , et le fait est que la tradition de Y Iliade, relativement à Hélène, n'est pas précisément la même que celle de VOifystée,
[y. 4o8.] Le vaillant Ménélas s'y rendit de lui-même.
Ces mots poTiv à^aOèç, emportent toujours l'idée de la valeur. Les uns veulent que pov) signifie ici cri : ainsi poiqv à'^adoç voudrait dire : bon pour le cri. D'autres pensent que ce mot Povi signifiait combat, du moins dans les anciens auteurs , comme le dit Athénée : xflcXcuvTcav TÛv froXAtûv TO'v TCoXfi{ACv 3&TV (i). Les anciens appelaient la guerre poinv. Ceux qui lui donnent la signification de cri, qui est la véritable et première acception , disent que cette épithète est attribuée aux guerriers braves, parce que la crainte, gênant la respiration , empêche l'essor de la voix (3). Ils disent aussi qu'avant l'invention de la trompette , c'était avec des cris qu'on rassemblait les soldats, et qu'on donnait le signal de l'attaque; qu'ainsi une des qualités d'un héros était d'avoir la voix forte (4)> Voilà pourquoi Homère, au chant huitième de V Iliade ^ après avoir désigné Diomède par ces mots pOTjv à^aOoc, ajoute : op.ep^flcX(ov ^ i^wvt (5), i7 cria d^une vois terrible. Cette dernière raison me parait préférable à la première, prise du défaut de respiration dans les moments de crainte.
(i) Iliad. sch. Yen. fi\ v. 356.
(a) Athen. Deipoos. Ub. IV. cap. xxvxx. p. 178, E.
(3) Brev. scbol. Iliad. ^\ v. 408.
(4) Sehol. Venet, ^', 408.
(5) lUad. 6', 91.
Platon , à l'occasion de ces mots : aM{iaroç <^6s , il s'y rendit de bù-meme , dit qu*Homère avait manqué au proverbe : les braves seuls, peuvent, sans invitation, se rendre aux repas des braves, en supposant c{ne Ménélas , qui n'était qu'un faible guerrier , avait été au repas d'Agamemnon sans y être invité (i). Athénée, à l'endroit déjà cité, justifie gravement Homère et Ménélas contre l'inculpation de Platon : Heyne observe avec raison que ces sortes de discussions oe sauraient être prises sérieusement ; « Car, dit*il, comment peut-^n « s'étonner qu'un frère se rende sans invitation au repas donné par son .frère{i)}
[v. 44o-] Courons ranimer lardeur des combats.
Mot-à-mot : « allons, afin d'exciter aussitôt un Mars aigu. » Horace semble avoir imité cette expression , quand il a dit :
Curae sagaces Expediunt per acuia belli (3).
[v. 455 — 484»] Comme la flamme dévore. . . .
Voici trente vers de suite consacrés à plusieurs comparaisons successives. Cette accumulation d'images est du plus brillant effet . Le poète est sur le point de tracer le tableau de l'armée entière , et c'est lorsque déjà les soldats, brûlants d'ardeur, se rassemblent à la voix des chefs, qu'il éprouve le besoin de transporter l'imagination des auditeurs au milieu de cette plaine, qui bientôt sera le théâtre de tant de combats terribles, de tant d'actions mémorables. L'éclat des armes, le bruit des coursiers, les cris des guerriers qui s'avancent , tout est peint des couleurs les plus vives.
On conçoit aisément quel devait être l'enthousiasme des Grecs assemblés , de ces peuples si sensibles au charme de l'harmonie, lorsqu'ils entendaient chanter les exploits de leurs ancêtres dans
(1) In Convir. t. X , p. 168-9. ^^' ^'P*
(a) Nam fratrem ad fratrem nec invitamm venire, quîd tandem mîreria ? ( Heyn. obs. in Diad. II , v. 408. ) (3) Lib. lY, od. iv, ad fin.
loo OBSERVATIONS
une poésie si éclatante de beautés, puisque nous-mêmes, après trente siècles, en sommes encore frappés d'admiration ; nous qui ne portons aucun intérêt à ces faits; nous qui, pour la plupart, ne les regardons que comme des fictions ingénieuses , qui savons k peine balbutier cette langue sonore , qui substituons une froide lecture aux accents animés de la mélodie, et qui restons dans Tisolement au lieu de partager toutes les sensations d'une foule émue. Virgile a imité séparément les comparaisons réunies ici, mais nulle part il ne les a fait succéder avec cette étonnante profusion. Cela seul suffirait pour montrer combien les chantres des premiers âges se livraient sans réserve à toutes les libertés de Tinspiration. Le goût sévère, le goût qui châtie les ouvrages de l'esprit, ne se permettrait pas cette accumulation de comparaisons et d'iinages , et si parfois il en hasarde deux de suite , elles seront courtes , précises, sans digressions (i), car, pour le lecteur, la raison et le jugement accompagnent toujours l'imagination. Mais quand Tunique but de la poésie était d'instruire , de civiliser les hommes , en leur conservant le souvenir des grandes actions , réunie alors à la musique , sa marche était indépendante , ses mouvements faciles ; sa première règle était de se faire entendre et de plaire à tous. Ses images étaient gracieuses parce qu'elle avait pris naissance sous le beau ciel d'Ionie ; son rhythme était harmonieux , parce que , dans ces heureux climats, les hommes doués d'une oreille délicate ne pouvaient parler qu'une langue qui se pliât aisément aux modulations les plus variées; enfin les pensées qu'elle exprimait étaient justes, simples, naturelles, parce que la multitude n'aurait pu saisir une idée péniblement tourmentée. La recherche et l'affectation ne sont nées que de la satiété, et dans ces temps anciens, la nature produisait sans efforts ce qui depuis est devenu le sublime de l'arL
(z) Voyez, quand Virgile se pennet deux comparaisons de snite, •oonmie il est concis :
Qaam mnlta in sjItîs antumni frigore primo Lapsa cadnnt foUa ; ant ad terram gargite ab alto Qaam malta glomerautur ave» , obi frigidat aonuii Trant pontum fngat, et terris immittit apricis.
( JEn, VI , 309 , seqq. )
SUR LE CHANT IL loi
[y. 468.] Comme les fleurs et les feuilles qui naissent au printemps.
Tai rendu avec tous les interprètes le dernier mot de ce vers , tapY) par printemps, quoique dans Homère cette expression , quand elle est seule, signifie toujours V heure, le moment. C'est ainsi que trois vers après , pour exprimer la même idée , le poète ajoute une épithète à ce mot âpifi iv itaptyîi (i), dans la saison printanière, ou bien comme au sixième de V Iliade , eapoç ^c.... âpYi (2), au moment du printemps.
Ce même vers 4^7 se trouve aussi au neuvième de VOd/sse'e (3), et ce n*est que dans ces deux endroits que le mot ôpip seul signifie printemps (4). C'est peut-être pour cette raison que Lucien, citant ce vers, a écrit iKpt , au printemps, au lieu d'upip (5).
[y. 4^4-] Dites-moi maintenant, ô Muses qui habitez les demeures de TOlympe.
M. Knight, dans ses prolégomènes sur Homère, observe trèsbien, à l'occasion de cette invocation aux Muses, qu'elles ne furent point d'abord les filles de 4'imagination et de l'invention, mais de Mnémosyne, ou la Mémoire, et que le poète les invoque, non pour célébrer les exploits de Diomède ou d'Achille, mais pour donner la nomenclature des vaisseaux , partie du poème pour laquelle un auteur de nos jours aurait jugé le secours des Muses très-peu nécessaire (6). Ce qui fortifie cette opinion , c'est que toutes les fois qu'Homère invoque les Muses , c'est toujours pour qu'elles rappellent à son souvenir un fait important (7).
(1) lUad. 6', 471.
(a) niad. l', 148.
(3) Od. i', 5i.
(4) Yoyes, entre autres passages, Hiad. ir', 643; Odyss. 9', 366; X\ 3oi.
(5) Piscator aive revivîscentes , § 4a. Sur ce mot âpY) , soit au singulier, •oit au pluriel, voyez, pour plus de développement, les obs. sur le V. 749 du V* chant de Tlliade.
(6) Prolegom. in Homer. § lxxiii.
(7) Vid. liiad. X', ax8; (', 5o8 ; ir', iia.
loa OBSERVATIONS
Virgile a imité ce passage d^Homère , et avant de faire le dénombrement de l'armée du Latium , il s'adresse aux Muses pour qu'elles lui rappellent tous les héros qui déjà illustraient l'Italie.
Et meministis enim , Divœ , et memorare potestis ( i).
Cependant il faut observer que chez les Latins, les Muses étaient bien plutôt considérées comme les filles de l'Imagination que de la Mémoire. On supposait qu'elles inspiraient le poète, et qu'elles donnaient à son langage plus de grâce, ou plus d'énergie. Cest en ce sens qu'Horace a dit :
Ductu molle atqae lacetum
Tirgilio annuerimt gaudentes rure camen» (a).
Selon Théocrite , elles embellissaient tout ce qu'elles touchaient (3). Elles pouvaient même révéler aux poètes les secrets de la nature , comme le prouvent ces beaux vers de Vii^le : Me vero primum dulces ante oamia Muss
Adspiciant, caelique vias et sidéra moostrent, Defectus solis varios (4).
Du temps de Virgile, et long-temps avant lui, les Muses, c'està-dire la poésie, n'avait d'autre but que d'embellir les ouvrages d'imagination; c'était dans Hérodote, dans Thucydide, dans Tite- Live, qu'on allait chercher les véritables notions de l'histoire, et quand Virgile demande aux Muses de lui redire quels étaient les anciens guerriers de l'Italie, il ne fait que se prêter à une tradition mythologique , comme nous , quand nous disons : que V Aurore ou" 9re les portes de l'Orient, ou que les chevaux du Soleil se plongnnt dans le sein des mers. Du temps d'Homère, au contraire, les Muses étaient bien réellement, dans la pensée générale, les filles de la mémoire, parce que c'était à la poésie qu'était réservé de conserver la tradition des événements ; ce qui démontre assez incontestablement que l'écriture alors n'était pas connue , ou du moins très-peu en usage, car si l'on avait eu ce moyen de conserver les faits, on n'aurait pas
(i) JEn. Vri, 645.
(a; Hor. lib. I. sat. x. ▼. 44.
(3) . . . . û)v ^flcp x^d^itabif ttfal, kcùà iravra TrotiiTt.
(Idyl. 10 , v. a5. )
(4) Gcorg. II,475,seqq.
SUR LE CHANT II. io3
employé le langage mesuré comme un précieux soulagement de la mémoire (i). Voilà aussi pourquoi les ouvrages en prose n*ont pris naissance que lorsqu^on a trouvé des moyens prompts et faciles de peindre les caractères sur des matières flexibles, telles que le papier, la toile, ou le parchemin. Je pense que du temps d'Homère, si toutefois Técriture alphabétique était connue, on avait cou* tume de ne l'employer par la gravure que sur des rouleaux de bois, ou des lames de métal.
Je ne finirai pas cette note sans observer que notre poète ne désigne jamais le nombre des Muses ; seulement une fois , au vingtquatrième de YOdjrssée (i) , il parle des neuf Muses, et cette particularité est une des raisons qui déterminèrent Aristophane et Aristarque à regarder ce dernier chant de VOdjrssée comme postérieur aux temps homériques.
[v. 493.] Je dirai quels étaient les chefs et le nombre des vaisseaux.
Littéralement : Je dirai les chefs des vaisseaux, et tous les 'vaisseaux. m U est permis, dit Heyne, de conjecturer que ce vers est une
■ addition faite par quelque rhapsode, car Homère ne parle pas de
■ tous les vaisseaux ; il n'a ni voulu , ni dû en parler (3). • M. Knight supprime non seulement ce vers, mais les deux précédents, de sorte qu'il finit la phrase à ces mots : une poitrine d'airain. « Ces « vers sont l'ouvrage d'un rhapsode, dit-il, et quiconque les lira
■ attentivement n'en pourra douter (4). • Je trouve , en effet, que la syntaxe de cette phrase est obscure et embarrassée. J'ai suivi le sens le plus probable , sans que pour cela je le trouve satisfaisant.
(i) Conf. Arist. Rbetor. lib. III, c. a, t. lY, p. 340. éd. Bip. Conf. etîam Proleg. Wolf. § XTH , p. lxxi.
(a) Mcûoflu ^Iwtà irSaai. Odyss. «»', 60. Voyes les obs. sur le v. i da XXIV de rodyssée.
(3) Totom veraom rhapsodi additamentom esse conjlcerc ia promptu est. Non enim navea omnes enarrat, nec enarrare volait aut deboît. ( Ohs. in Iliad. lib. U, v. 493*)
(4) Knight not. in Iliad. 6', 49i*3'
io4 OBSERVATIONS
[v. 494 — 5.] Pénélée, Léïte , Arcesîlas et Prothoénor commandent aux Béotiens.
Dans quelques éditions, cette fin du second chant forme une partie entièrement séparée : elle est intitulée le Catalogue^ ou le dénombrement des tHÛsseaux, et aussi la Be'otie, parce que le nom des Béotiens (BcittTÛv) est le premiet mot de cette nomenclature. Denys d'Halicamasse , dans son traité de Varrangement des mots , cite tout le commencement du catalogue pour prouver qu'une foule de noms de ville, qui pris isolément n'ont aucune espèce de charme, deviennent très-harmonieux quand ils sont placés convenablement (i).
M. Knight croit que l'époque à laquelle parut V Iliade se rapporte à-peu-près au temps où les Ioniens furent chassés du Péloponnèse. La raison qu'il donne à l'appui de cette opinion, est que « la des- • cription géographique de toute la Grèce , avec les noms propres
■ des pays, des villes, des bourgades, des montagnes , des fleuves, « ne pouvait avoir quelques attraits que pour des exilés, qui
■ avaient passé leur enfance dans ces contrées (2). » Il ajoute beaucoup de développements à cette idée qui , si elle n'est pas entièrement fondée, présente du moins un point de vue ingénieux. Quoi qu'il en soit de cette hypothèse , toujours faut>il remarquer que partout on retrouve l'historien confondu avec le poète. Strabon observe avec raison qu'Homère est, de tous les auteurs, le plus exact dans ses descriptions géographiques , et sur ce point , il le met bien au-dessus de Sophocle et d'Euripide (3). Ëratosthènes, cité par le même Strabon , dit aussi qu'aucune de ses épithètes n'est oiseuse (4).
Quand on lit dans Hérodote le dénombrement des troupes du roi Xerxès (5) , on y trouve plusieurs points de ressemblance avec le catalogue des vaisseaux dans Viliade. Seulement on s'aperçoit qu'Hérodote , plus minutieux dans le détail des armures , s'adresse à des lecteurs qui désirent apprendre des usages peu connus , tan-
(i) Dioo. Halic. De Comp. verb. cap. XYI, p. ai4. éd. Sclueferi.
(a) Prolegom. in Homer. § LXII et seqq.
(3) Strab. lib. I, p. 47.
(4) Strab. lib. I, p. 16 : xed cù^tpLiav irpooOYJxviv xf v wc àiro^^iirrtiv.
(5) Herod. lit*. VU. $ 61 et seqq.
SUR LE CHANT II. io5
dis qu'Homère se contente de peindre par le choix des épithètes les contrées qu'il retrace à l'imagination de ses auditeurs.
Virgile , comme Hérodote , décrit minutieusement tous les détails de l'armure des guerriers, mais il embellit ses récits par des comparaisons , et par une foule de traits pliisés dans l'histoire de l'ancienne Italie. Chez le poète latin les épithètes sont moins employées pour caractériser les lieux , que pour être un ornement poétique ; il ne les prodigue pas , il les distribue avec ménagement et avec goût, tandis qu'Homère rarement laisse passer un nom propre sans l'accompagner d'un adjectif caractéristique. Cette différence tient au génie des langues , qui lui-même résultait de deux civilisations tout-à-fait différentes.
[v. 5 II.] ... . sont commandés par Ascalaphe et par lalmène.
Apollodore met au nombre des Argonautes ces deux guerriers , Ascalaphe et lalmène (i). Il n'est pas probable qu'ils aient assisté aux deux expéditions. Au reste, on peut s'étonner que, ni dans V Iliade, ni dans VOdjrsse'e, Homère n'ait jamais parlé de l'expédition des Argonautes, qui devait avoir laissé de grands souvenirs, puisque c'est la première expédition un peu importante qu'aient tentée les Grecs. Je sais bien qu'il fait mention d'Eunée, fib de Jason et d'Hypsîpyle (a) , mais je ne vois pas que ce soit une raison pour conclure, comme l'a fait Strabon (3), qu'Homère connaissait tout ce que, par la suite, on a raconté de l'expédition de Jason dans la Colchide : au contraire , il me semble qu'on devrait conclure du silence d'Homère que les détails de cette expédition, ou peut-être l'expédition elle-même, sont d'une invention postérieure. Si réellement elle avait eu l'importance qu'on lui a donnée par la suite, il en eût été question dans les poésies où tous les faits anciens étaient si précieusement recueillis. D'ailleurs ilserait, je crois, facile de prouver que la plupart des fables relatives à l'expédition des Argonautes n'appartiennent pas à la mythologie homérique ,
(i) Lib. I, c. IX, S x6.
(a) Cf. Iliad. n\ 468. seq. ç', 4x.
(3) Lib. r , p. 45.
io6 OBSERVATIONS
comme le peosait Démétriiu de Scepsis (i) , malgré un passage de Vodjuée^ où il est parlé, en passant, du navire Argo (a).
[v. 519.] Les uns habitaient Cyparisse , la
divine Crisa.
Selon les petites scholies , la ville de Crua avait reçu son nom de CrusuSf fils de T^rannus (3). Clavier, dans ses notes sur Apollodore, pense que ce nom de Tyrannus est une faute, mais il ne voit pas quel nom on peut lui substituer (4). S*il m'est permis de faire une conjecture, je dirai que ces mots rou Tupawou de la scholie, n'étaient qu'une désignation , et non point un nom propre , que le véritable nom du père de Crîssus était Phoau, ainsi que nous l'apprend Pausanias , d'après un ancien poète, nommé Asius (5); mais que le nom propre ayant été oublié par quelque copiste, c'est la désignation qui en a pris la place. Cela est d'autant plus probable, que Crisa était une ville de la Phocide, pays qui tirait son nom de Pho^ eus, comme Crisa prennait le sien de Crissus, et que, selon le même Pausanias , les fils de Phoau occupèrent tout le pays qui environne le mont Parnasse , et qui fut appelé la Phocide (6). Enfin ce qui semble encore fortifier cette conjecture , c'est que dans la scholie qui se rapporte à Dauli», autre ville de la Phocide, il est dit aussi qu'elle tire son nom de Daulieus, fils de Tyrannus (7). Sans doute que le nom propre aura de même été oublié en cet endroit. Toutefois il faut remarquer que ces diverses traditions , rapportées par Apollodore, les scholiastes et Pausanias, sont post-homériques. Du temps de notre poète, Tjrrannus n'était ni uu nom propre, ni même une désignation (8).
(i) Strab. I. c.
(a) Toy. les obs. sur le v. 69 do ch. XII* de TOdyssée.
(3) Brev. ftchol. €', 5ao.
(4) T. ir, p. i3o.
(5) Paus. 11b. II , c. 29 , écrit ce nom avec ane seule S , Crisus.
(6) Pans. 1. c.
^7) Brev. sch. 1. c.
(8) J*ai dcja fait observer qae le mot de tjran ne se trouvait pas dans Homère. Voyei les observations sur le vers ao3 de ce chant.
A l'occasion de la ville de Daulu, nommée au vers Sso , j'observerai que , d'après le scholiaste de Sophocle , plusieurs auteurs la nommaient jinacris; et selon lui, Homère aurait écrit ainsi le 5ao" vers:
Kpîdvav Tt ^oAirc* , xai Àvaxpt^a , xat Ilftvoinîa.
« la divine Crissa , jinacride, et Panopée (i). » Aucune de nos éditions ne fait mention de cette variante.
[v. 5a8 — 3o.] Il était loin d'avoir la haute stature. . .
Le vers 5 38 était retranché par Zénodote , à ce que nous apprend la scholie de l'édition de Venise , qui se rapporte à ce même vers (a). Selon Eustathe, Zénodote et quelques autres critiques auraient supprimé les deux suivants 5 39 et 53o (3). Les petites scholies disent que les trois vers doivent être supprimés comme n'appartenant point à notre poète (4). A l'égard du premier vers, ces mêmes petites scholies prétendent qu'il n'est point vrai qu'Ajax, filsd'Oilée, soit plus petit qu'Ajax, fils de Télamon , puisqu'au treizième chant ée Y Iliade, Homèlre représente les deux Ajax combattant l'un près de l'autre, et les compare à deux taureaux qui traînent une charrue avec une égale ardeur (5). Ernesti rejette cette raison , en disant qu'ib peuvent avoir la même ardeur, sans avoir la même taille (6) : de plus , Eustathe observe avec quelque raison que ce premier vers est nécessaire pour distinguer les deux Ajax (7). Seulement on pourrait demander aux critiques qui exigent ici cette distinction , pourquoi ils se montrent ailleurs si faciles lorsqu'il s'agit des deux Schèdius, ou des dewiPjrlémène (8). Quant aux deux vers suivants, je crois qu'il serait plus mal-aisé de les justifier. Voici les raisons qu'on
(i) Sch. în OEd. Tyr. v. 733.
(3) Vers 35 da Catalogue.
(3) Ecut. p. 376, 1. 39.
(4) àç [kii yrnrjii toû irocnroû. Brev. sch. Iliad. €', 5a8.
(5) Iliad. V', 701. seqq.
(6) Not. in V. 538 — 539 — 53o,
(7) Eiut. p. 376. l. 44. schol. Yen. v. 35 do Catalogue.
(8) Voyez les obaerv. sur le v. 658 du XIU* ch. de riliadc.
io8 OBSERVATIONS
apporte pour prouver qu'ib ne sont point authentiques (i) : d'abord le mot fXfÎMv , pbu petite qui se trouve inutilement répété dans deux vers de suite 5a8 et $19. Secondement les Grecs n'étaient point vêtus d'une cuirasse de lin, comme l'est ici Ajax, XtvcfkÂpinÇ; toujours Homère leur donne l'épithète de xA^jcoxtrttvcç, à la cuirasse d'airain. Troisièmement, il est dit au vers 53o, qu'Ajax se distinguait par sa lance ; or ceux qui étaient armés de la cuirasse de lin, ne se battaient qu'au javelot : la nature même de cette armure en indique assez la raison. Quatrièmement enfin , la dernière objection porte sur le mot navtXXnvoïc » qui est là pour iravroi; roùc ËX- Xdvo;. Il est incontestable qu'ici ce mot doit être pris pour tous les Grecs en général, parmi tous les Hellènes. Or, ce terme générique d'Hellènes ne signifiait point tous les Grecs du temps d'Homère ; il ne l'emploie que pour désigner les soldats d'Achille , les habitants de la Phtiotide , d'où sont, en eflet , sortis les premiers Hellènes , comme nous l'apprend Thucydide au commencement de son histoire:
• Homère, dit-il, ne donne nulle part le nom d* Hellènes aux habitants
• de la Grèce , ni même à aucun autre peuple , si ce n'est à ceux
• qui vinrent de la Phtiotide avec Achille , et qui furent en elTet les ■ premiers Hellènes. Quand Homère veut parler des Grecs en gé-
• néral, il se sert des mots d'Jckéens, d'Jrgiens, etc. (a) »
A tous ces motifs de supposer l'interpolation , Heyne en joint un autre qui n'a pas été donné par les anciens critiques (3) ; c'est que si on laisse subsister les trois vers cités , ou du moins le dernier des trois , le vers suivant 01 KOvov t' ivép.ovT ' , qui culdvent Cyne^ se rapporte grammaticalement à Âxaiou; ( les Achéens ) , tandis que le sens indique clairement qu'il doit se rapporter au mot Aoxpûv [des Locriens), qui se trouve quatre vers plus haut.
Lescholiaste de Sophocle, en rapportant ce passage relatif aux Locriens et à Ajax , n'écrit que le premier et le dernier vers de tout ce paragraphe.
Aoxpûv J^CfAOvtutv ÔêXiioç rayihç Atocç , Aoxpûv ot vaîouoi ^rspav Upiiç Eù^otnç
(i) East. 1. c. Brev. sch. Iliade. P ', 5a8. sch. Yen. 36 et 87 du Catalog. (a) Thacyd.lib. I , § iix. Sur ce mot d* Hellènes, el sarla conjectare probable de Knight, voy. les obs. but le v. 684 de ce chant. (3) Ueyn. obw. in Uiad. II, 529.
• le rapide Ajax» fils d^Oilée, commande aux Locriens, aux Lo- « criens qui habitent vis-à-vis la sainte Eubée (i).
En suivant cette leçon, les sept vers intermédiaires auraient été intercalés. Il serait difficile de rien prononcer d*afBrmatirsur une semblable question , mais je crois que de tous les endroits de V Iliade, le catalogue est celui qui a dû subir le plus grand nombre d*interpolations, parce qu'il n'y a pas eu de petit peuple, de village, ou de bourgade dans la Grèce, qui n'ait voulu voir ses ancêtres figurer honorablement au siège de Troie. U faut songer que Y Iliade et YOdyss^ étaient les seules archives où se trouvaient déposés les plus anciens titres de noblesse de toute ]a Grèce.
M. Knight supprime les trois vers 5a8 — 29 — 3o; et, de plus, le dernier vers du paragraphe conservé par le scholiaste de Sophocle. La leçon de M. Knight me semble préférable à toutes les autres. Dans cette supposition, voici quelle serait la suite du discours: «Le « rapide Ajax , fils d'Oîlée , commande les Locriens qui habitent « Cyne , Opus, etc. *
[v. 546 — 56.] Viennent ensuite les soldats. . . .
Si tout ce passage est d'Homère , il est clair que de son temps il existait à Athènes un temple de Minerve, où l'on supposait qu'Érechthée avait été élevé par la déesse, et que tous les ans on y faisait ' un pompeux sacrifice. Mais les vers qui rapportent ces circonstances sont sujets à de grandes difficultés, et sont, avec raison , fort suspects d'interpolation. Heyne avait déjà pensé que tout ce passage avait pu être composé par quelques rhapsodes, pour flatter l'orgueil des Athéniens (a). Il avait remarqué déjà ce motlpoupa, la Terre, qui n'est jamais appellatif dans Homère (3); et après lui, M. Knight a retranché ici huit vers , se fondant sur ce que les Grecs n'avaient point de temples au temps de la guerre de Troie, sur ce que l'on ne décernait point de culte aux héros, et sur ce que la fable d'Érechthée était due à l'orgueil des Athéniens qui avaient la vanité de se croire autochthones(4). A ces raisons générales, qui me semblent très-
(i) Soph. Tnchin. v. 788. ed Bnmk.
(a) Heyn. obss. in Illad. II, 547.
(4) Knight, not. in Hiad. P', 546-56.
iio OBSERVATIONS
solides , qu'il me soit permis d'en ajouter de plus spéciales, et qui, je crois , ne laisseront aucun doute.
L'auteur de la vie d'Homère attribuée à l'historien Hérodote prétend que notre poète, s'apercevant qu'en plusieurs endroits de son ouvrage il avait donné de grands éloges à la ville d'Argos , et aucun à la ville d'Athènes, résolut, pour honorer Érechthée, d'insérer les vers suivants, qui se trouvent après le v. $46 (i).
547* A^ov ÈpcxOîioc (At^oOiirropoc , 5v itot* ÀOrWm 548. Bptij^f , Aïoç 6u-)^aTnp , réxt 9ï ^ei^ttpoç JLpcupa (a).
« Peuple du magnanime Érechthée, qu'autrefois nourrît Minerve, « fille de Jupiter , et que la terre féconde enfanta. »
D'abord il résulte de là qu'à l'époque ou cette vie d'Homère fut écrite, il était de tradition que les vers 547 — 8 avaient été ajoutés après coup: mais ensuite , puisqu'il s'agissait d'une addition importante , faite en l'honneur d'une ville célèbre, comment ne rapportet-on que les deux premiers vers de la phrase relative à Athènes? Comment ne dit-on rien du temple où Minerve plaça Érechthée, et où les jeunes Athéniens allaient tous les ans immoler des victimes ? On veut faire connaître ce qu'Homère a ajouté en l'honneur d'Athènes , et l'on oublie de citer ce qu'il y a de plus important ? Cet oubli est d'autant plus inconcevable, que si l'on admet à cette époque l'existence des vers suivants 549 — 5o — 5i , le biographe d'Homère n'aurait vraiment cité qu'une phrase tronquée; car dans l'état actuel de la période, le vers 548 se lie essentiellement au vers 549» et les mots t^xc ^ï Çti^upoc Âpoupa, qui, dans la citation, complètent le sens , ne sont dans toutes nos éditions qu'une phrase incidente, renfermée entre deux parenthèses. Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que quant aux v. 549 — 5o— 5 1, jamais interpolation ne fut plus manifeste; elle acquiert un nouveau degré d'évidence quand on voit que le même auteur de la vie d'Homère immédiatement après, cite les vers 55a — 3 — 4 — 5, relatifs à Pétéus.
Au reste , les vers où il est question de l'habileté de Pétéus pour disposer la cavalerie, sont aussi fort suspects (553 — 4 — S). Zéno-
(i) Vît. Hom. S «8.
(a) Théon, anteur d'on traité de Rhëtoriqne , observe que le vers 547 renferme une amphibologie ; car on ne sait si le relatif 2v se rapporte à l'vifAOv, on à Éptx^**( Progymnasmata , c. IV, p. 47.)
SUR LE CHANT II. m
dote les supprimait parce qu'il trouvait assez étonnant qu'après un si bel éloge de ce guerrier, on n'en parlât plus dans tout le reste du poème. Le scholiaste de Venise , qui fait connaître cette opinion de Zénodote (i), la combat en disant que souvent Homère traite en passant des exploits d'un héros, sans rien dire davantage ; et il cite à cette occasion l'esLempIe de Machaon arrêté dans ses exploits par une blessure (a), et dont il n'est plus reparlé. Heyne approuve cette raison du scholiaste , en supposant toutefois que la correction soit du fait de Zénodote et ne repose pas sur l'autorité de quelque ancien manuscrit (3).
J'avoue qu'on doit se méfier de ces grands éloges donnés aux Athéniens et à leur général. Bientôt nous allons voir que Solon fut accusé d'avoir interpolé un vers, à l'occasion des vaisseaux de Salamine. Démosthène, dans l'oraison funèbre des guerriers morts à Ckéronée, rappelait qu'Homère avait dit que les Acamantides se trouvaient au siège de Troie (4) , et il n'y en a pas trace ni dans V Iliade ni dans V Odyssée, Il ne faut pas oublier que les chants d'Homère ont été réunis en corps d'ouvrage par les Athéniens; on peut dès lors supposer sans témérité qu'ils n'ont pas été très-scrupuleux pour insérer des vers à la gloire de leur patrie. Chaque peuple, ainsi que je l'ai remarqué (S), attachait une grande importance à ce que leurs ancêtres eussent été au siège de Troie , et les Athéniens surtout. D'après Hérodote, un ambassadeur athénien auprès du roi de Syracuse se glorifia d'avoir pour compatriote celui dont Homère avait dit qu'il excellait à ranger une armée en bataille (6). Sur une des statues placées sous le portique d'Hermès, on voyait le même éloge (7) , comme s'il pouvait s'appliquer à une époque où la tactique militaire était presque nulle (8). L'interpolation parait de tous les cotés.
Peut-être est-ce à la présomption répandue généralement que
(x) Sch. Yen. in v. 6o'i-a. Catalog.
(a) niad. X', 5o6.
(3) Obfts. in Ilisd. 1. c.
(4) Demosth. Op. p. 945. éd. Wolfiî.
(5) y oyez les obs. sur le v. 5a 8 de ce chant.
(6) Herod. lih. YH, $ 161.
(7) iEschin. Ont. cont. Ctesiph. p. 458. éd. Wolfiî.
(8) Yoyez les obs. sur le ▼. 997 du FV* ch. de riliade.