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Observations sur l'orthographe française

Hennklier aux imperrections encore si nombreuses de notre orthographe, iniperlections qui démentent la logique et la netteté de l'esprit français, serait chose bien désirable à un double point de vue : le bon et rapide enseignement de la jeunesse, la propagation de notre langue et de ses chefsd'œuvre. Mais cette tâche est bien plus difficile {[ue ne le supposent ceux qui, frappés des abus, ne se sont pas rendu compte de la nature des obstacles, ainsi que des efforts divers tentés depuis trois siècles pour la solution du problème.

C'est à l'Académie française, à cause même de sa légitime influence sur la langue et de l'autorité de son Dictionnaire, devenu depuis longtemps le Code du langage, ([u'il convient d'examiner, en vue de la nouvelle édition qu'elle prépare, les modifications proposées dans l'orthographe ; c'est à elle qu'il appartient de satisfaire, dans une juste mesure, conforme d'ailleurs à ses pro[)res précédents, aux mvux le plus généralement manifestés.

.Iusf[ii'au couunencemenl de ce siècle, son Uictionnairc, moins répandu et moins autorisé, laissait à chacun ((uchpii" liberté de modilicr rorthogra|)he, soit dans les écrits, soit dans l'impression (i). D'ailirms l'Académie apportait à chaque

( I) Ainsi iiKin luic et inun i>\\i\r ii'ii\aic'iil |i;is i raiiil ili* sVcAiior ilr t'orllio^jniplii: tiailitioiiiiellc un osuiit, ilù.s \~'M, rriniilarrr. ilan^ li'iiis nlitiuiis, Vo pur l'n, rt

édition de notal^les changements, ainsi qu'on en peut juger en comparant les diverses éditions avec la première , qui parut en 1094.

Mais l'usage, que l'Académie invoquait jusqu'en 183S comme sa règle, n'a plus aujourd'hui de raison d'être : tout écrivain, toute imprimerie, s'est soumis à la loi inscrite au Dictionnaire; les journaux, par leur immense publicité, l'ont généralisée; personne n'oserait plus la braver. Ainsi tout progrès deviendrait imi)()ssible, si l'Académie, forte de l'autorité qu'elle a justement acquise , ne venait elle-même au-devant du vœu public en faisant un nouveau pas dans son système de régularisation de l'orthographe, alin de rendre notre langue plus facile à apprendre, à lire et à prononcer, surtout pour les étrangers.

Grâce aux améliorations successivement introduites par l'Académie dans les cinq éditions de son Dictionnaire , ce qu reste à modifier dans notre orthographe est peu considérable, et pourrait même être admis en une seule fois, si l'Académie se montrait aussi hardie qu'elle le fut dans sa troisième édition.

Que d'efforts et de fatigues quelques réformes pourraient encore épargner aux mères et aux professeurs ! que de larmes à l'enfance ! que de découragement aux populations rurales ! Tout ce qui peut économiser la peine et le temps perdus à écrire des lettres inutiles, à consulter sa mémoire, souvent en défaut, profiterait à chacun. Car, avouons-le, personne d'entre nous ne saurait s'exempter d'avoir recours au Dictionnaire pour s'assurer s'il Aiut soit l'y soit Yi dans tel ou tel mot ; soit un ou deux /, ou n ou p dans tel autre ; soit un p/i ou un t/i ; un accent grave ou circonflexe, un tréma ou un accent aigu,

hnpriiiii'r/;o)ifnis et non frrinrois, je reconnais et non je reconnais, niodilication « impoi liiiile qui fut admise par l'Aciidcinie dans sa dernière éditidii, eelle de 183."). C'est ainsi qu'en 1730, l'académicien Du Marsais, à l'exeini>le ie Buffier, de Sanadon et du plus grand nombre des auteurs, qui suivaient lu nouvelle orthoijrap/ie , s'écarte hardiment de l'ancienne (.celle de l'Académie). (Voj\ l'Appendice U.)

SLIR L'ORTHOGRAPHE. 3

ui) trait d'union ou même la marque du pluriel, le s ou le x dans certains mots (1).

Il serait trop long d'énumérer ici les tentatives plus ou moins sensées, plus ou moins téméraires proposées dès le commencement du seizième siècle pour la simplification de l'orthographe ; la plupart d'entre elles devaient échouer parce qu'elles étaient trop absolues dans leur ensemble et bouleversaient les habitudes et la sini])licité de notre alphabet. (Vo\ . l'Appendice D.) L'Académie seule, quelquefois avec une grande hardiesse, a pu introduire de sages modifications; toutes ont été accueillies avec reconnaissance en France et dans les pays étrangers. C'est donc à elle de juger dans quelles limites elle voudra céder aux vœux persévérants manifestés par tant tie bons esprits depuis plus de trois siècles. Los concessions qu'elle croirait devoir faire ne seront même que la conséquence de l'opinion émise par elle en 1718 dans la préface de la deuxième édition de son Dictionnaire : « Connue il ne faut point se presser de rejeter l'ancienne orthograpiie, on ne doit pas non plus, dit-elle, faire de trop grands efforts pour la retenir. »

Faciliter l'écriture et la lecture de la langue française, c'est en assurer encore mieux l'universalité.

Ces modifications seraient d'autant plus utiles cl opportunes qu'elles hâteraient le développement et la pidp.M^alion de l'instruction ])riniairc dans nos campagnes, et l'enseignement de la langue liançaise aux Arabes, moyen le plus sûr de nous les assimiler (2). Ce bienfait s'étendrait même à tout l'Oiicul, (lu l'on se livre à de sérieux efforts pour transcrire à l'usage des indigènes, au ninvcn d'un alphabet simplitié le plus

(1) L'Acaïk'inic l'ciil a\oc un .v le pluriel île IminOou, clou, coucou, filou, fini, mou, sou, /fou, verrou, cl avec-, un .r les iiliirleU do ciiillou, chou, genou, ijliiuijlou, hibou, joujou, jniu.

(■>) M. II! Ki'iiiTal l)auni,is a mis eu |iratii|Uf, et avec suai'» , le système de sliiiplllicatiuii d'urtliugra|>lii' ilmil un oaI reilu\alde ii M. Céline.

possible, les diverses langues de ces nombreuses populations (1 ) .

Avant même que François I", par son édit de Villers-Cotterets, du 10 août 1539, eût rendu officielle la langue française, en bannissant le latin de tout acte public, beaucoup de bons esprits et de savants imprimeurs s'étaient occupés de régulariser notre orthographe.

Le désordre dans l'écriture du français était alors à sou comble : loin de la simplifier, chacun croyait faire montre de savoir en la compliquant par la multiphcité des consonnes. (Voir l'Appendice D.)

Ronsard, après s'être plaint dans la préface de sa première édition de la, Franciade , en 1S72, de l'impossibilité de se reconnaître dans «la corruption» de l'orthographe, écrivait dans sa seconde édition :

« Quant à nostre escriture, elle est fort vicieuse et corronipiii', '. et me semble qu'elle a grand besoin de reformation : et de (( remettre en son premier honneur leVietleZ, et faire charac- « tèi'es nouueaux pour la double N, à la mode des Espugnols « n, pour escrire monseigneur, et une L double pour escrire or- « (jueilleux. »

Plus tard, en tête de son Abrégé de Y Art poétique, il développe son opinion sur la réforme de l'orthographe française. (Voir l'Appendice B.)

Dès l'année 1660, trente-quatre ans avant l'apparition du Dictionnaire de l'Académie, la Grammaire de Port-Royal avait posé les bases de l'accord de l'écriture et de la prononciation ; elle voulait :

(1) En ce moment, M. Paulhier me montre plusieurs Dictionnaires polyglottes imprimés à Yecido. Dans celui qui est intitulé San-gio-ben-ran, les Trois Langues synoptiques, Yeddo, 1854, les mots japonais sont traduits en franpiis , en anglais et en liollandais , et la prononciation y est figurée par des signes. Je vois donc an mot ortographier la notation du son phi figurée par le môme signe qui est appliqué à pi dans le mot opiner qui précède. Ainsi donc les Japonais, au lieu do prononcer ortogra/ier, prononceront ortograpicr, ou bien ils devront |)rononccr ofiner au lieu ù'opiner.

SUR I,'ORïHOGBAl'HE. 5

1" Que toute figure marquât quelque son, c'esl-à-dirc qu'on Ti'écrivît rien qu'on ne prononçai;

2° Que tout son fût marqué par une figure, c'esl-à-dire qu'on ne prononçât rien qui ne lût écrit;

3° Que cliaque figure ne marquât qu'un son, ou simple ou double ;

4° Qu'un même jon ne fût point marqué par des figures différentes.

Et le grand Corneille, trente ans avant le Dictionnaire de l'Académie , pro])osait et appliquait lui-même une écriture plus conforme à la prononciation. (Voir l'Appendice C.)

Quand on voit les bizarreries et les anomalies de l'orthographe dans les manuscrits et les impressions antérieures k l'apparition du i'mkmieu Dictionnaire de l'Académie, publié en 1694, on ne saurait être trop reconnaissant du service qu'il rendit alors. Pour romédi<;r au désordre, l'Académie crut devoir rapprocher l'orthographe française des formes grecques et latines, et adopter pour le classement des mots l'ordre étymologique, suivant en cela l'exemple de Henri et de Robert Estienne pour leurs Trésors de la langue grecque et de la langue latine.

Mais bientôt l'Académie reconnut que l'utilité pratique était préférable, et, dès sa secomok édition , en 1718, elle renonça au classcuient des mots par racines pour revenir à l'ordre alphabéti(iue , moins rationnel , mais plus pratique , ce qu'elle annonce ainsi dans sa préface :

« La forme en fut si différente, que l'Académie doinia piulôt un Dictionnaire nouveau qu'une nouvelle édition de l'ancien. L'ordre étymolof;ique, qui dans la spéculation avoit paru le plus convenal)le,s'élant trouvé très-inconunodo, dut (Mre renqiiaeé par l'ordre alpliabélirpie, en sorte qu'il n'y eût plus aucun mot que, dans cette sectondi! édition, on ne pût trouver d'abord v\. sans peine. »

Dans cette édition, l'Académie, se bornant à ce grand changement, modifia peu l'orthographe ; mais déjà bien des tentatives avaient été faites ou vue d'une réfornie.

t;'(!St dans sa iHoisii^Mi'. l'diiion, eu I7'i(l, ipic l'Aïadémie.

cédaiil aux vœux manifestés dès le xvi" siècîe par tant de philologues et d'érudits et répétés par des voix autorisées, supprima des milliers de lettres parasites, sans craindre d'effacer ainsi leur origine étymologique : les s , les d dans des mots dérivés du latin, disparurent. Elle n'écrivit'plus rtcn-0M/?'e, advocat, albastre, apostre, aspre, tousjoiirs, non plus que bast., bastard, bestise, bienfaicteur , chrestien , chasteau, connoistre, isle (1). Les y non étymologiques furent remplacés par des i; elle n'écrivit plus cecy, cebiy, toy, moy, yay, (/ayetê, jaye, derniers vestiges de l'écriture et des impressions des xv" et xvi" siècles, mais ceci, celui, toi, moi, gai, gaieté, joie, etc. L'y et Ys du radical grec et latin furent même supprimés dans abysmc, qu'elle écrivit abynie, et plus tard «6/'/»e; cschole, escholier devinrent escale, escolicr, puis école, écolier ; subject àe,\mi sub jet, ^m?> sujet; Francoys, François , \m\?, Français . Si elle ne porta pas plus loin sa réforme orthographique, c'est sans doute qu'elle ne voulut pas introduire su])itement un ti'ouble trop grand dans les habitudes.

Elle supprima aussi le c d'origine latine dans quelques mots, tels que laict, allaicter, extraict, faicf, \'e dans le mot insceu (2), impreveu, indeii, salisseiire, souilleure, alleure, beuveur, creu, deu, et grand nombre d'autres ; neufvaine, vuide, nepveii, nopce, nud, furent corrigés ; elle effaça le ç dans sçavoir, le c et l'e dans picqueure {jnqtire) ; enfin elle remplaça un grand nombre de th et de /;// par t et par/;

J'ai fait le relevé comparatif de ces suppressions de lettres : sur les 18,000 mots (3) que contenait la première édition du Dictionnaire de l'Académie, près de 3,000 mots furent modifiés par ces changements.

(1) Il nous reste encore, écliappés à la réforme de 1740, les mots baptême, bastonnade, cheptel, dompter, condamner, que liossuet écrivait rfowi/er,condanner.

(2) Voici les variations d'orthographe de ce mot : 1'= édition , insçea, 2° édit., insceu, y édIt., insçu, i' édit., insçu, 5« édit., insu.

(3) La table de l'édition de 1694 contient 20,000 mots; mais 2,O0O mots se composent de participes ou de locutions adverbiales.

L'abbé d'Olivet, à qui l'Académie confia ce travail, l'exécuta, d'après ce qu'elle avait déclaré dans la préface de son Dictionnaire, « qu'on travailleroit à ôter toutes les superfluités « qui pourroieut être retranchées sans conséquence, et qu'en « cela, le public étoit allé plus vite et plus loin qu'elle (1). »

L'Académie, qui avait fait de si grandes améliorations orthographiques dans sa troisième édition, en fit de considérables encore dans la ouatkiè.me, qui parut en 1702. Elle les signale ainsi dans sa préface :

« Les sciences et les arts ayant été plus cultivés et plus répandus depuis un siècle qu'ils ne l'étoient auparavant, il est ordinaire d'écrire en françois sur ces matières. En conséquence plusieurs termes qui leur sont propres, et qui n'éloienl autiefois connus que d'un petit nombre de personnes, ont passé dans la langue conmmne. Auroit-il été raisonnable de refuser place dans notre Dictionnaire à des mots qui sont aujourd'hui d'un usage presque général? Nous avons donc cru devoir admettre dans cette édition les termes élémentaires des sciences, des arts, et même ceux des métiers, qu'un homme de lettres est dans le cas de trouver dans des ouvrages où l'on ne traite pas expressément des matières nux- (pielles ces termes appartiennent.

....« L'Académie a fait dans celte édition un ehaugemenl assez

(1) Histoire (II' V Académie française , par il'Olivel. C'est dans la Coriespoiidance inrdile, adressée au piésideiil Bouliicr r.itlre du l'''' janvier 17;ifi), qu'on trouve ces eurieux détails ;

" A propos de l'Aeadéiiiie, il y a,si\ mois (pie l'on délilièic sur l'oillioijraphe ; car la volonté de l.i Cnnipannie est de renoncer, dans la nouvelle editi(Mi de son Dictionnaire, à l'ortliii;;r;iphe suivie dans les ('ditions précédentes, la preniière et la (leuxiéine; mais le mojen de parvenir à ipielipu^ espèce d'unilorinité? .Nos délibératio.is, depuis si\ mois, n'ont servi (pi'a taire \oir qu'il éloil impossible (pie rien (le s)stemali(pie partit d'une Compagnie, ijiliii , connue II est temps de se mettre à imprimer, l'A( ailémie se (l('teriiiina hier à me nommer .seul iili'iiipolenciaire » n:l ('gard. Je n'aime point cette besogne, mais il tant hien s'y ré.soudre, car, sans cela, nous aurions mi arriver, non pas les calendes de janvier 173(1, mais celles de IH.Ifi, avant ipie la Compannie eiU pu se trouver d'accord. »

Dans sa lettre du H avril 1730 il écrit : " Coignard a, depuis six semaines, la lettre A, mais ce ipii l'ait ipi'il n'a |ias encore cnminencé à imprimer, cYnI qu'il n'avoit pas pris la piccaiilioii de faire tondre des K accentués, et il en faudra heaiieoup, parce qu'ici iKNiiicoup de mots nous avons supprimé les S de l'uncienne ortlioKraplie, coiuine dans (li'xpcschrr, cpie nous allons écrire (h'/irclier, li'lr . mille., etc. u

considérable, que les gens de lettres demandent depuis long-temps. On a séparé la voyelle I de la consonne J. la voyelle U de la consonne V, en donnant à ces consonnes leur véritable appellation ; de manière que ces quatre lettres, qui ne formoient que deux classes dans les éditions précédentes, en forment quatre dans celle-ci; et que le nombre des lettres de l'alphabet, qui étoit de vingt-trois, est aujourd'hui de vingt-cinq. Si le même ordre n'a pas été suivi dans l'orthographe particulière de chaque mot, c'est qu'une régularité plus scrupuleuse auroit pu embarrasser quelques lecteurs, qui, ne trouvant pas les mots où l'habitude les aiiroit fait chercher, auroient supposé des omissions. On est obligé de faire avec ménagement les réformes les plus raisonnables.

« Nous avons supprimé dans plusieurs mots les lettres doubles qui ne se prononcent point. Nous avons ôté les lettres, b, d, h, s, qui étoient inutiles. Dans les mots où la lettre s marquoit l'allongement de la syllabe, nous l'avons remplacée par un accent circonilexe. Nous avons encore mis, comme dans l'édition précédente, im i simple à la place de Vij partout où il ne tient pas la place d'un double /, ou ne sert pas à conserver la trace de l'étyinologie. Ainsi nous écrivons/o/, loi, roi, etc., avec un i simple; royaume, moyen, \voijez, etc., avec un y, qui tient la place du double*; physique, synode, etc., avec un // qui ne sert qu'à marquer l'clymologie. Si l'on ne trouve pas une entière uniformité dans ces retranchemens, si nous avons laissé dans quelques mots la lettre superflue que nous avons ôtée dans d'autres, c'est que l'usage le plus conunun ne nous permeltoit pas de la supprimer. »

Elle crut cependant devoir abandonner dans quelques mots usuels \'y étymologique qu'elle remplaça par l'z. Ainsi, dans cette quatrième édition, elle écrivit : chimie, chimique, chimiste, alchimie, alchimiste, qui, dans la précédente, étaient écrits chymie, chymiqiie, chymiste, alchymie, alchymiste, et absinthe au lieu de absynthe. Elle écrivit détrôner, scolarité, scolaslicjuc, scolie, que la troisième édition écrivait encore dethroner, scholarité, schokistique, scholie ; elle supprima quelques lettres doubles, comme dans les mots agrafe, ayrafer, arrjile, More, poupe, etc., au lieu diagraffc, ayraffer, arrjille, éclorre, ponppe; de même 1'/; étymologique aux mots

SUR L'ORTIIOGRAI'HK. 9

paschal, patriarclial, qu'elle écrivit pascal, patriarcal, patriarcat (1). Elle remplaça munie Xo par Va dans les mots cannai tre, connaissettr, ivraie, au lieu de connaître, cnnnoisseiir, ivraie-, et, parmi quelques autres changements, je remarque qu'au lieu de coeffe , coeffer, coeffeur, elle écrit coiffe, coiffeur, coiffer; genou, au lieu de (jenouil ; anicroche, au lieu de hnnicroche; rez-de-chaiissée, au lieu de j'aiz-de-cbaussée ; spatule, au lieu de espatide , qu'elle aurait même dû écrire spathule, puisque ce mot vient de sTrâO-/]; mais déjà on tenait moins de compte de l'étymologie.

Profitant un peu tard des réflexions de Messieurs de Portlloyal (Arnauld et Lancelot) , qui, dans leur Giauiniaire, avaient condamné avec raison l'ancienne et vicieuse épeliation :

hé, ce, dr, v, effc, (je, acite, ji, elle, emme, enne, erre, ca.s-c, ré, ixe,

zedde,

l'Académie, après l'avoir suivie pour les premières lettres

dans sa quatrième édition, s'est ensuite ravisée et l'indique

ainsi :

t'e, (je, lie, le, vie, ne, re, se, ve, xe, ze.

Cette méthode, qui n'est mise en pratique que depuis peu de temps, rend l'épellation un peu moins dilTicile; et, en ed'et, bien que nous ayons, et avec tant de peine! ajipris à lire, prononcerions-nous sans hésiter les mots qu'on nous a l'ait ainsi épeler :

erre v. pc ti te a te i u ciine répiilalion

a i elle elle e u erre esse ailleurs

(le a u |ie aelic i eniii' (laii|iliiri

qu u i ce o cntie i|u u e (|uicunque

pe adic a esse e phase

Dans cette quatrième édition, cdmme dans la troisième,

(I) On a donc, lien de sVlonner de voir \'li conservi' dans annchoréte , ailécliumI'Hr (l)ien i|u'à liiutes les editimis anti'ricures l'Ai'adtïinie prévienne, île ini^ine qu'elle li' laisad pour /Hiscliiil el itiitrinnliiil. ipie l'A ne se proimnie pas).

l'Académie, contrairement à ses précédents, avait supprimé le / final au pluriel des mots terminés en mit et en/. ; elle écrivait donc dans ces deux éditions : les amans, les passans, /es élémens, les parens.

Dans sa cinquième édition, publiée en 1835, elle ne sanctionna pas cette suppression du / final , et , après une discussion approfondie , elle crut devoir rétablir le f. à tous les mots en eut et ant où il avait disparu. Par là, elle évita la confusion entre les mots qui , l)ien qu'ayant un / final au singulier, ne se distinguaient plus au pluriel de ceux qui n'en avaient pas; en écrivant amans, passans, élémens, parens, comme artisans, charlatans, paysans, on troublait la mémoire par la confusion qui pouvait résulter de cette similitude, quant à l'orthographe du singulier. C'était d'ailleurs contrevenir à la règle grannnaticale qui forme le pluriel par l'addition de Vs. Malgré la tendance générale à simplifier l'écriture, ce retour à un ancien principe qui nécessitait cependant une addition considérable de lettres fut accepté sans réclamation ; il était logique.

C'est dans cette cinquième édition qu'une innovation importante fut enfin admise par l'Académie : la substitution de \'a à Yo dans tous les mots où Yo se prononçait a. L'Académie suivit en cela l'exemple donné par Voltaire ; mais je m'aperçois qu'elle-même en avait tenté déjà l'introduction dans sa quatrième édition , où elle écrit connaissance, connaître, ivraie, jusqu'alors écrits par o {\). Cette modification , qui s'étendit

(1) vingt-six ans avant l'apparition du Dictionnaire de l'Académie, on lit dans la première édition de V Andromaquc de Racine, acte UI, se. i, ces vers:

^ren croirez-vous? lassé (le ses trompeurs alliaits. Au lieu do l'enlever, Si'igneur, ie la initais,

que sept ans plus tard (en lO/i), il corrigea ainsi, pour se conformer à l'usage :

Au lieu (le rcnlever, fuyez-la pour jamais.

SUR L'ORTHOGRAPHE. Il

sur un grand nombre de mots , fut accueillie du public avec reconnaissance.

Les améliorations orthographiques dans cette édition ne se bornèrent pas à ces deux grands changements dans l'orthographe; l'uniforniité île la prononciation depuis un siècle permit de régulariser l'emploi des accents et de supprimer beaucoup de lettres effacées par l'usage.

Mais, durant les soixante-deux années d'intervalle entre la quatrième et la cinquième édition, que de changements opérés en France ! Un nouvel ordre de choses était né, et, pourretUHer les passions de la tribune et de la presse, le langage avait vu son domaine s'accroître de locutions inconnues aux grands auteurs du xvii" siècle, à Rousseau, à Voltaire lui-même. En législation, en économie sociale, en administration, tout était transformé, et, dans l'ordre matériel, de grands progrès s'étaient accomplis. Chaque mot concernant la jurisprudence, la politique, les sciences et les arts, exigeait une révision scrupuleuse ou un examen attentif. L'Académie ne devait doiic admettre qu'avec prudence et après de longues discussions des néologismes qui pouvaient n'être qu'éi)hémères. Sous la direction successive des secrétaires perpétuels, MM. Raynouard, Auger, Andrieux, Arnault, Villemain, fut accompli ce grand travail qui ne dura pas moins de quinze années.

On ne s'en éloimera pas, si l'on songe aux difficultés que présentait la définition de certains mots, tels que Li/iertc, Droit, Constitution, qui chacun ont occupé quelquefois toute une séance de l'Académie entière, devant laquelle cha(|U{' mot, rédigé d'abord par une connnission nommée dans son sein, était discuti'' ensuite.

Entre MM.

I)(! l'asloret, Uupin, Royer-C-ollard. de Ségiir, Daru, rlc, poin' loiit II' (|i]i coïKcnic l:i jurisin'ndcncc ou la législation, radiiiinistration on la diplomatie;

Andrieux, Villeniain , de Féletz, Campenon , Lacrotelle, Etienne, Arnault, etc., pour tout ce qui tient à la grammaire et à la délicatesse de la langue ;

Cuvier, Raynouard, de Tracy, Cousin, Droz,etc. , pour toutes les matières de science, d'érudition et de philosophie.

Indépendamment des ressources qu'offrait la variété des connaissances de tant d'hommes supérieurs, l'Académie eut souvent recours aux membres les plus distingués des autres Académies , tels que Biot , Fourier, Thenard , Arago , pour la révision des articles qui sortaient de ses attributions spéciales.

Maintenant l'Académie , après avoir successivement supprimé dans un si grand nombre de mots les lettres étymologiques et introduit d'importantes modifications dans les signes orthographiques, jugera peut-être le moment venu d'imiter (et sa tâche serait bien moindre) l'exemple que ses prédécesseurs lui ont donné, surtout dans la troisième édition où furent retranchées par milliers les lettres qui marquaient l'origine latine et quelquefois même l'origine grecque. La liste des mots où pourraient s'opérer ces modifications n'est point aussi considérable qu'on serait tenté de le croire.

L'Académie rendrait donc un grand service, aussi bien au public lettré qu'à la multitude et aux étrangers, en achevant en 1867 l'œuvre si bien commencée par elle en 1740. Il suffirait de coordonner :

1" L'orthographe étymologique, soit que l'Académie étende la réforme de 1740, soit qu'elle la restreigne;

2° La suppression , conformément à ses précédents , des lettres doubles qui ne se prononcent pas ;

3° L'orthographe des noms composés ;

4" La régularisation orthographique des mots terminés en ant et etit ;

5" La distinction orthographique des mots termini^s en tie et tion ;

G" La distinction des deux y.

L'usage si fréquent que j'ai dû faire , et que j'ai vu faire sous mes yeux, dans ma longue carrière typographique, du Dictionnaire de l'Académie, m'a permis d'apprécier quels sont les points qui peuvent offrir le plus de difficultés. J'ai donc cru devoir appeler l'attention de l'Académie à ce sujet, et lors même qu'elle adopterait, dans certains cas, une solution différente de celle que je propose, je m'en féliciterais encore, puisque, en définitive, ce serait une solution.

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