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Observations sur l'usage syntaxique de Ronsard et de ses contemporains. Avec une appendice contenant La defense et illustration de la langue françoise de Ioachim du Bellay

La langue, autant que les institutions et les mœurs, est un élément constitutif de la nationalité. De là cette liaison intime qui se trouve ordinairement entre l'histoire d'une langue et celle de la nation qui la parle: les grands faits qui concourent à former les destinées de celleci, ne laissent pas d'exercer aussi sur celle-là une influence plus ou moins directe, mais toujours assez sensible. Ainsi, quiconque voudra faire le parallèle de l'histoire des nations modernes avec celle de leurs langues respectives dans le moyen âge, trouvera d'abord, au sortir de la barbarie, d'un côté la société féodale à l'organisation irrégulière et manquant de centre et d'unité, de l'autre la langue en forme de patois et de dialectes, pour les différents fiefs, et caractérisée d'une manière essentielle, elle aussi, par le manque d'unité centrale. Plus tard, vle XIVe siècle expiré, après les mauvais succès de toutes les grandes tentatives d'organisation politique, l'Europe entra naturellement et comme par instinct dans les voies de la centralisation. C'est le caractère du XVe siècle d'avoir tendu constamment à ce résultat, d'avoir travaillé à créer des intérêts généraux, des idées générales, à faire disparaître l'esprit de spécialité, de localité, à réunir, à élever ensemble les existences et les esprits, à créer enfin ce qui n'avait pas existé en grand jusque-là, des peuples et des gouvernements" (tiuizot, Histoire de la Civilisation en Europe, IIe leçon). Dans la sphère de la langue pendant la même période, même travail de centralisation: chaque localité n'a plus son patois à elle, les dialectes des provinces mêmes vont se perdant et lèguent la meilleure partie de leurs richesses à ces jeunes et riches héritières qui commencent dès lors à se former et qui s'appellent déjà respectivement la langue française, anglaise, allemande, etc. Quant au Français, ce

procédé de formation a été résumé avec une netteté admirable par Estienue Pasquier (Les, Recherches de la France, livre VII, chap. 3.), qu'on nous saura gré sans doute de citer ici textuellement : "Anciennement nous n'eusmes point une langue particulièrement courtizane, à laquelle les bons esprits voulussent attacher leurs plumes. Et voicy pourquoy. Encores que nos Roys tinssent la supériorité sur tous autres Princes, si est-ce que nostre Royaume estoit eschantillonné en pièces, et y avoit presque autant de Cours que de Provinces. La Cour du Comte de Provence, celle du Comte de Tholose, celle du Comte de Flandres, du Comte de Champagne, et autres Princes et Seigneurs, qui tous tenoient leurs rangs et grandeurs à part, ores que la plus part d'eux recogneussent nos Roys pour leurs Souverains. De là vint que ceux qui avoient quelque asseurance de leurs esprits, escrivoient au vulgaire de la Cour de leurs Maistres, qui en Picard, qui Champenois, qui Provençal, qui Tholozan, tout ainsi que ceux qui estoient à la suite de nos Roys, escrivoient au langage de leur Cour. Aujourd'hui il nous en prend tout d'une autre sorte. Car tous ces grands Duchez et Comtez, estans unis à nostre Couronne, nous n'escrivons plus qu'en un langage, qui est celuy de la Cour du Roy, que nous appelions langage François."

Voilà, en résumé, les principes de l'origine et de la formation de la langue française. Ces principes, MM. Diez et ChevaJlet les ont développés et en ont analysé les détails d'une manière bien au-dessus de nos louanges et qui ne laisse plus rien à désirer. Il faut avouer aussi que l'étude de ces premières époques de la langue est on ne peut plus intéressante ; et cependant il nous semble que, la langue une fois formée, il y a encore dans la suite de son développement des époques intermédiaires assez importantes pour mériter presque au même degré l'attention des savants. En effet, le grand fait de l'unité, tant dans l'ordre politique que dans la langue, n'avait fait que se préparer pendant le XVe siècle; l'explosion, pour parler encore une fois avec M. tiuizot, en appartient aux XVIe et XVIIe siècles: alors la royauté l'emporte définitivement sur les derniers représentants des traditions du féodalisme, Ligueurs, Importants, Frondeurs, et "la chose publique" devient vraiment une et indivisible; et c'est alors aussi que la langue parfait son travail de consolidation. Le seizième siècle surtout offre, sous bien des rapports, un très-grand intérêt. D'abord la typographie, inventée au siècle précédent, était devenue assez générale, et l'on conçoit facilement combien elle devait aider à fixer la langue, livrée 'jusquelà à la merci d'ignorants copistes. "S'il y eust", dit Pasquier (ouvr. cit. VIII, 3), "un bon Livre composé par nos ancestres, lors qu'il fut

question de le transcrire, les copistes les copioient, non selon la naïfve langue de l'Authenr, ains selon la leur." Puis c'est le siècle de la grande Renaissance. C'est tout dire, car l'influence qu'exerçait cette renaissance dans tous les sens est assez connue pour qu'on veuille bien nous dispenser d y revenir ici. Dernière raison et peut-être la plus importante: la langue s'était écrite jusque-là assez au hasard de la plume, et peut-être un peu aussi au hasard de la rime, enfin on la pratiquait par instinct et par habitude, mais on ne la savait pas. Au contraire, les auteurs du XVIe siècle sont pour la plupart des savants et des grammairiens, et ils vouent à la forme de leurs œuvres une attention qui égale et, chez les poètes, surpasse même souvent celle qu'ils donnent au fond, "comme estans choses qui fraternisent ensemble, que la Poésie, et Grammaire" (Pasquier, ouvr. cit., VII, 6).

Cependant, les écrivains du XVIe siècle sont bien éloignés d'offrir tous le même degré d'intérêt pour l'histoire de la langue. On pourrait les diviser sous ce rapport en trois groupes. D'abord ce furent les dilettanti de la cour de François Lie roi lui-même, "lequel composa quelques chansons non mal faites, qui furent mises en Musique : mesme fit l'Epitaphe de la Laure, tant honoré par les Italiens, qu'il n'y a eu depuis presque aucun Pétrarque imprimé, où ce petit eschantillon ne soit mis au frontispice du livre" ; "cette grande Princesse Marguerite sa sœur, Roy ne de Navarre, laquelle nous fit paroistre par sa Marguerite des Marguerites (ainsi est intitulée sa Poésie) combien peut l'esprit d'une femme, quand il s'exerce à bien faire: C'est elle qui fit encore des Contes à l'imitation de Boccace"; Clément Marot, le dernier des Enfants sans Souci, qui "fit plusieurs œuvres tant de son invention que traduction, avec un trés-heureux Genius: Et entre ses traductions il se rendit admirable en celle des cinquante Pseaumes de David, aidé de Vatable Professeur du Roy es lettres Hébraïques, et y besongna de telle main, que quiconque a voulu parachever le Psautier, n'a peu attaindre à son parangon : C'a esté une Venus d' Appelles" ; enfin Bonaventure des Periers, l'infortuné auteur du Cymbalum Mundi et des Nouvelles Récréations et Joyeux Devis; lelin de Saint Gelais, et autres. Considérés par rapport à la langue, tous ces écrivains sont influencés jusqu'à un certain degré par les langues classiques et surtout par l'Italien, mais cette influence s'exerce à leur insu, et en général leur langage rappelle plutôt le moyen âge que la Renaissance, il est plus gaulois que français. — Le second groupe se compose de cette "grande flotte de Poëtes que produisit le Règne du Roi Henry deuxiesme", auxquels on peut joindre aussi Jacques Amyot, Henri Estienne et quelques autres prosateurs, et qui prennent pour l'histoire de la langue une si grande importance

par ce fait qu'ils ont entièrement conscience de ce qu'ils vont tenter, à savoir une révolution littéraire dans un sens classique. "Ceux-cy du commencement firent profession de plus contenter leurs esprits, que l'opinion du commun peuple." "Ce fut une belle guerre que l'on entreprit lors contre l'ignorance, dont j'attribue l'advant-garde à Sève, Beze et Pelletier, ou si le voulez autrement, ce furent les avant-coureurs des autres Poètes. Après se mirent sur les rangs, Pierre de Ronsard Vandomois, et Joachim du Bellay Angevin, tous deux Gentils-hommes extraits de trés-nobles races; ces deux rencontrèrent heureusement, mais principalement Ronsard. De manière que sous leurs enseignes plusieurs se firent enroller. Vous eussiez dit que ce temps là estoit du tout consacré aux Muses. Uns Pontus de Tiart ')> Estienne Jodelle, Henry Belleau, Jean Anthoine de Haït'. Jacques Tahureau, Guillaume des Autels, Nicolas Denisot, qui par l'Anagramme de son nom se faisoit appeller Comte d'Alcinois, Louys le Carond, Olivier de Nagny, Jean de la Peruse, Claude Butet, Jean Passerai, Louys des Masures qui traduisit tout le Virgile: moy-mesme sur ce commencement, mis en lumière mon Monophile qui a esté favorablement recueilly, et à mes heures de relasche, rien ne m'a tant pieu que de faire des vers Latins ou François. Tout cela passa sous le règne de Henry II. Je compare ceste brigade à ceux qui font le gros d'une bataille. Chacun d'eux avoit sa maistresse qu'il magnifioit, et chacun se promettoit une immortalité de nom par ses vers, toutesfois quelques-uns se trouvent avoir survescu leurs Livres (Pasquier, ouvr. cit, VII, 6). — Enfin on pourra classer à part les Rabelais, les Montaigne, les Calvin, les Salluste du Bartas, qui, quoique éloignés de la cour et du centre littéraire, produisirent pourtant ces chefs-d'œuvre que la postérité n'a cessé de compter au nombre des plus belles créations du génie français.

') Qu'on nous permette ici une petite remarque à l'adresse de M. Edouard Turquety, qui, dans une étude sur Du Bellay dans le Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire (Novembre 1864) tranche par des raisons bibliographiques et en faveur de Du Bellay la question, lequel z été l'introducteur du sonnet chez les Français. Nous sommes heureux de pouvoir ajouter aux raisons d'ailleurs parfaitement concluantes du savant critique le témoignage de Pasquier, qui dit à propos de cette question : "Celuy qui premier apporta l'usage des Sonnets, fut le mesrae du Bellay, par une cinquantaine dont il nous fit présent en l'honueur de son Olive, lesquels furent trés-favorablement receus par la Fiance, encores que je sçache bien que Ronsard en une Elégie qu'il adresse à Jean de la Peruse, au premier livre de ses Poëmes, l'attribue à Pontus de Thiart : mais il s'abuse, et je m'en croy, pour l'avoir veu et observé. L'Olive couroit par la France deux ans, voire trois, avant les Erreurs amoureuses de Thiart." Recherches de la France. Livre VII, chap. 6.

De ces trois groupes, nous nous sommes attaché préférablement au second, c'est-à-dire à Ronsard et à ses contemporains, qui dans l'histoire des lettres françaises représentent ce grand fait qu'on appelle la Renaissance du XVIe siècle ou la grande Renaissance. Certes, nous n'ignorons pas les étranges vicissitudes qu'a subies leur gloire, et surtout celle de Ronsard, qui, comme chef de l'école, a dû le plus souvent représenter à lui seul tous ses adhérens et porter le faix de tous leurs péchés; nous savons assez comme tous l'ont traité en bouc émissaire, depuis le morose Malherbe, ce tyran des mots et des syllabes, qui finit par biffer son Ronsard tout entier, jusqu'à Boileau, qui, s'apitoyant du haut de son fauteuil de l'Académie sur "ses Pipeaux rustiques" et "ses Idylles Gothiques", et le blâmant d'avoir changé

sans respect de l'oreille et du son Lycidas en Pierrot, et Phyllis en Thoinon, ne trouve en définitive rien de mieux à dire sur son compte que les vers connus du premier chant de l'Art Poétique:

Ronsard qui le ') suivit, par une autre méthode, Réglant tout, brouilla tout, fit un Art à sa mode: Et toutefois long-temps eut un heureux destin. Mais sa Muse, en François parlant Grec et Latin, Vid dans l'âge suivant, par un retour grotesque, Tomber de ses grands mots le faste pedantesque. Et cependant, si nous ne nous trompons, ces jugements sévères n'ont pas toujours été bien fondés et pourraient bien être révisés. Quant à Malherbe, il se peut facilement que les triomphes de Ronsard l'aient empêché de dormir: qu'on lise dans la Vie de Ronsard par Claude Binet les honneurs extraordinaires qu'on venait de toutes parts témoigner à ce poète, et l'on est bien tenté de soupçonner que la jalousie est entrée pour quelque chose dans le dédain et les perpétuelles chicanes de Malherbe. Du moins il faut être fort difficile pour biffer p. ex. la jolie petite pièce que voici:

Mignonne, allons voir si la Rose Qui ce matin auoit desclose Sa robe de pourpre au Soleil, A point perdu ceste vespree Les plis de sa robe pourprée Et son teint au vostre pareil.

Las! voyez comme en peu d'espace, Mignonne, elle a dessus la place Las las ses beautez laissé cheoir!

') Marot.

0 vrayement marastre Nature, Puis qu'vne telle fleur ue dure Que du matin iusques au soir!

Donc, si vous me croyez Mignonne, Tandis que vostre âge fleuronne En sa plus verte nouueauté, Cueillez, cueillez vostre ieunesse:

Comme à ceste fleur la vieillesse Fera ternir vostre beauté.

(/ Livre des Odes, 17).

ou bien celle-ci:

Marie, leuez-vous, ma ieune paresseuse, la la gaye Alouette au ciel a fredonné, Et ia le Rossignol doucement iargonné Dessus l'espine assis, sa complainte amoureuse.

Sus debout allon voir l'herbelette perleuse, Et vostre beau rosier de boutons couronné, Et vos œillets mignons, ausquels auiez donné Hier au soir de l'eau d'vne main si songneuse.

Harsoir en vous couchant vous iurastes voz yeux D'estre plus-tost que moy ce matin esueillée: Mais le dormir de l'Aube aux filles gracieux

Vous tient d'vn doux sommeil la paupière sillee. le vais baiser voz yeux et vostre beau tetin Cent fois pour vous apprendre à vous leuer matin.

[II Livre des Amours, ig).

D'un autre côté, chacun a le droit d'être jugé à la mesure de son siècle, et même de n'être jugé qu'à cette seule mesure. Ce droit, on l'a un peu oublié, ce nous semble, par rapport à Ronsard, témoin, entre mille autres, la saillie de Boileau à propos d'un morceau du second livre des Amours, intitulé Le Voyage de Tours ou Les Amoureux, dans lequel l'auteur décrit comment lui, Pierre Ronsard, et un sien ami, Antoine de Baif, sont allés voir une fois leurs maîtresses

en la saison que l'amoureuse Flore Faisoit pour son amy les fleurettes esclorre Par les prez bigarrez d'autant d'esmail de fleurs, Que le grand arc du ciel s'esmaille de couleurs: Lors que les papillons et les blondes auettes,

ET DE SES CUNTEMI'OltAINS.

Les vns chargez au bec, les autres aux cuissettes, Errent par les iardins, et les petits oiseaux Voletans par les bois de rameaux en rameaux Amassent la bechee, et parmy la verdure Ont soucy comme nous de leur race future. Dans cette petite idylle, qui remplit au reste assez bien les conditions voulues par Boileau lui-même pour ce genre de poésie, l'auteur, "aimable en son air, mais humble dans son stile", pour marquer l'amitié intime des deux voyageurs amoureux — amitié qui avait été assez tendre et duré assez longtemps pour autoriser une telle mignardise — l'auteur, disons-nous, s'était avisé d'employer de simples noms de baptême, et encore sous la forme diminutive, dont on abusait alors un peu partout; et Boileau de se moquer, comme nous venons de le voir, de ce qu'il avait changé "Lycidas en Pierrot, et Phyllis en Thoinon". Or, comme vers 1550 les personnages de la comédie italienne n'étaient pas encore naturalisés en France, et que le nom de Pierrot n'offrait alors rien de ridicule ou de vulgaire, le trait de Boileau perd sa pointe et devient une injustice! Et en général, quand on veut faire son procès au XVIe siècle, on ne doit jamais oublier que le caractère de ce siècle était encore la naïveté mente, et que, grâce à MM. Malherbe, Vaugelas et autres éplucheurs de mots, nous autres, nous ne sommes, même par le temps qui court, que trop précieux.

Mais, ce qui fait le mérite par excellence et la vraie gloire de Ronsard et de ses contemporains, ce n'est cependant pas, nous en convenons volontiers, la valeur intrinsèque de leurs œuvres, ni même le choix heureux des expressions et la perfection de la forme, qui laisse et doit, après tout, nécessairement laisser encore à désirer sous bien des rapports; mais c'est la bonne foi, la fervente ardeur qu'ils ont apportée à leur œuvre, et avant tout le noble enthousiasme qu'ils professaient pour leur langue. Ici, "mon intention n'est pas de parler de ce langage François bigarré, et qui change tous les iours de liuree, selon que la fantasie prend ou à monsieur le Courtisan, ou à monsieur du Palais, de l'accoustrer. le ne preten point aussi parler de ce François desguisé, masqué, sophistiqué, fardé et affecté à l'appétit de tous autres, qui sont aussi curieux de nouueauté en leur parler comme en leurs accoustremens. le laisse apart ce François Italianizé et Espag-

nolizé: De quel François doncques enten-ie parler? Du pur et

simple n'ayant rien de fard, ni d'affectation: lequel monsieur le Courtisan n'a point encores changé à sa guise, et qui ne tient rien d'emprunt des langues modernes" (Henri Estienne, Traicté de la Conformité du Langage François auec le Grec, Préface). Car la plupart d'entre eux

sont de vrais philologues : ils aiment leur langue et ils ne laissent pas échapper une occasion de plaider en sa faveur, souvent avec une éloquence admirable. Qu'on lise p. ex. La Défense et Illustration de la Langue Françoise de Du Bellay, laquelle contient, pour ainsi dire, le programme de l'école et qu'à cette raison nous nous sommes permis dejoindre en appendice à cette étude '), qui en tirera son seul mérite. Ce programme exprime des vues si justes et de si excellentes vérités, que dans les trois siècles qui se sont écoulés depuis sa publication, il ne s'est peut-être rien dit de meilleur sur la langue française et qu'il y a encore beaucoup à y apprendre. On peut en dire autant d'Estieniie Pasquier, dont Les Recherches de la France et quelques-unes des Lettres contiennent de vrais trésors pour l'histoire de la langue et de la littérature, et d'Henri Estienue, dont, entre autres ouvrages, Le Traicté de la Conformité du Langage François auec le Grec renferme l'embryon d'une science comparée des langues. Enfin, Ronsard lui-même a exprimé plus d'une fois, et surtout dans sa Préface sur la Franciade et son Abbregé de l'Art Poétique François, son amour pour cette belle langue française, qu'ils s'accordent tous à placer si haut, toujours auprès du Grec et au-dessus des autres langues romanes, quelquefois au-dessus du Latin même. "Quiconques furent les premiers", dit-il une fois, "qui osèrent abandonner la langue des Anciens pour honorer celle de leur pays, ils furent véritablement bons enfans, et non ingrats citoyens, et dignes d'estre couronnez sur vne statue publicque, et que d'aage en aage on face vne perpétuelle mémoire d'eux et de leurs vertus." Et plus loin: "le te veux encores aduertir de n'écorcher point le Latin, comme nos deuanciers qui ont trop sottement tiré des Romains vne infinité de vocables estrangers, veu qu'il y en auoit d'aussi bons en nostre propre langage" (Art Poétique). Et une autre fois il s'écrie: "c'est un Crime de leze Majesté d'abandonner le langage de son pays, viuant et florissant, pour vouloir déterrer ie ne sçay quelle cendre des anciens, et abbayer la verue des trespassez, et encore opiniastrement se brauer là dessus, et dire, l'atteste les Muses que ie ne suis point ignorant, et ne crie point en langage vulgaire comme ces nouueaux venus, qui veulent corriger le Magnificat : encores que leurs escrits estrangers, tant soientils parfaits, ne sçauroient trouuer lieu aux boutiques des Apoticaires pour

') Nous saisissons nous-mêrue cette occasion de témoigner à M. H. Miche lant, de la Bibliothèque Impériale à Paris, notre vive reconnaissance pour l'extrême obligeance qu'il a bien voulu nous montrer en se chargeant du soin de nous procurer la continuation et la fin de la copie de La Défense, copie que nous avions commencée, mais que le temps ne nous avait pas permis d'achever lors de notre séjour à Paris.

faire des cornets le supplie tres-humblement ceux, ausquels les Muses ont inspiré leur faueur, de n'estre plus Latineurs ny Grecaniseurs, comme ils sont plus par ostentation que par deuoir: et prendre pitié, comme bons enfans. de leur pauure mère naturelle" (Préface sur la Franciade). Il est très-zélé, l'on a même dit trop zélé, pour l'enrichissement de la langue, mais ses préceptes sur ce sujet sont pleins de bon sens: "Il ne se faut estonner d'oiiir vn mot nouueau, non plus que de voir quelque nouuelle Iocondalle, nouueaux Tallars, Royales, Ducats de sainct Estienne, et Pistolets. Telle monnoie, soit d'or ou d'argent, semble estrange au commencement: puis l'vsage l'adoucit et domestique, la faisant receuoir, luy donnant authorité, cours, et crédit, et deuient aussi commune que nos testons et nos escus au Soleil. Tu seras tresaduisé en la composition des vocables, et ne les feras prodigieux, mais par bon iugement. lequel est la meilleure partie de l'homme, quand il est clair et net, et non embaboiiiné ny corrompu de monstrueuses imaginations de ces robins de Cour qui veulent tout corriger" (Pref. sur la Franc.). "Tu sçauras dextrement choisir et approprier à ton ceuure les mots plus significatifs des dialectes de nostre France, quand mesmement tu n'en auras point de si bons ny de si propres en ta nation, et ne se faut soucier si les vocables sont Gascons, Poitevins, Normans, Manceaux, Lionnois, ou d'autres pais, pourueii qu'ils soient bons et que proprement ils signifient ce que tu veux dire, sans affecter par trop le parler de la Cour, lequel est quelquesfois tres-mauuais pour estre le langage de Damoiselles et ieunes Gentils-hommes qui font plus de profession de bien combattre que de bien parler" (Art Poet.). — Même sur l'orthographe si embrouillée du temps Ronsard eut des idées trèsnettes, qui méritaient bien d'être adoptées. Ainsi il dit dans l'Art Poétique: "Tu euiteras toute Ortographe superflue et ne mettras aucunes lettres en tels mots si tu ne les profères au moins tu en vseras le plus sobrement que tu pourras, en attendant meilleure reformation tu escriras, écrire, et non, escripre : cieiis, et non cieulx. Tu pardonneras encores à nos z, iusques à tant qu'elles soient remises aux lieux où elles doiuent seruir, comme en roze, clwze, espouze, et mille autres. Quant au k, il est tres-vtile en nostre langue, comme en ces motz, lar, kalité, kantitê, kaquet, kabaret, et non le c, qui tantost occupe la force d'vn k, tantost d'vn s, selon qu'il a pieu à nos prédécesseurs ignorans de les escrire comme France, pour Franse, et si on te dit qu'on prononceroit Franze, tu respondras que la lettre s, ne se prononce iamais par un z. Autant en est-il de nostre g, qui souventes-fois occupe si misérablement l'I, consonne, comme en langage pour langaje. Autant en est-il de nostre q, et du c, lesquels il faudroit totalement oster, d'autant que le k

peut en nostre langue seruir sans violence en lieu du q, et

du c, il faudroit encores inuenter des lettres doubles à l'imitation des Espagnols de ill, et de gn, pour bien prononcer orgueilleux, Monseigneur".

Nous aimerions à espérer que le petit exposé qui précède pourra donner une idée du rôle important quil faut assigner à Ronsard et à ses contemporains dans l'histoire de la langue et de la littérature, et qu'il contribuera, à inspirer au lecteur une faible part au moins de l'amour et, disons-le, de l'admiration que nous leur avons voués. Ils ont eu des torts, c'est vrai; mais ces torts résultent surtout d'une exagération involontaire de leurs principes dans la pratique, et, enfin, ils ont bien été les enfants de leur âge et de leur nation, ce qui ne laisse pourtant pas d'être toujours un mérite assez grand.

Mais il est temps de passer aux observations grammaticales qui feront le fond de cette étude.

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