I. ARTICLES
La question des articles a été de tout temps des plus épineuses, en ce que l'usage qu'on fait de ces petits mots est souvent si subtil qu'il tend à échapper à l'analyse; cette question semble par cela même mériter toute notre attention, et l'examen auquel nous allons nous livrer à ce sujet sera d'autant plus rigoureux que bien certainement il y a fort peu de cas où les différences entre le vieux Français et la langue moderne soient aussi remarquables. Or, pour bien saisir la nature des articles et les lois qui en règlent l'emploi, le meilleur moyen sera, ce nous semble, d'en tracer d'abord l'origine et d'en préciser la valeur primitive, après quoi il nous sera facile de fixer les cas auxquels s'applique la valeur ainsi déterminée, et de nous expliquer comment ils ont reçu peu à peu cette extension de sens et d'emploi que nous leur voyons prendre dans la suite.
Tout le monde est d'accord que les articles dérivent, le défini du pronom latin ille, l'indéfini du nombre cardinal unus. La valeur primitive du premier est donc démonstrative: il ajoute aux noms une indication de temps ou de lieu, c'est-à-dire il rapporte aux objets sensibles du monde physique les notions, générales en elles-mêmes, signifiées par les noms, enfin il exprime l'individualisation. De plus, ille étant proprement le démonstratif de la troisième personne et signifiant le plus souvent, comme le jener des Allemands, le connu, le célèbre, cet article présente l'individu en question comme plus ou moins connu,
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comme tel individu déterminé, et mérite à ce titre parfaitement son nom d'article défini
Quant à l'article indéfini, il désigne tout simplement l'unité, mais l'unité opposée à toute la série suivante des nombres. Lui aussi sert donc à marquer l'individualité; seulement, comme il n'y ajoute aucune modification, l'individu est dans ce cas présenté comme toutà-fait inconnu et indéfini.
La fonction primitive des deux articles est donc celle d'individualiser les idées, quoique de manière différente. Cette fonction, si souvent méconnue et réduite à la seule désignation du genre et du nombre des substantifs, a été parfaitement comprise, du moins pour l'article défini, par jflaupas, qui dit (p. 46) : "Nous appelions articles définis, ceux qui ont cette vertu de reserrer et restraindre les mots, qui d'eux mesmes ont une signification générale et indéfinie"; et plus loin (p. 47): "Les définis déterminent cette vague signification des appellatifs et la recueillent et appliquent à un seul, comme si je di, Vay veu Je Boy, le suis serviteur du Boy. Fay parlé au Boy. La force de ces articles définis, ramasse et attache l'intelligence de l'auditeur à un certain et unique Boy à sçavoir, celuy du païs où ie suis, ou si on a des ia parlé de quelque Boy, on entendra de celuy là : ou bien l'article m'oblige à le nommer, comme Le Boy de France, d'Angleterre, ou tel autre." Cinquante ans auparavant, Henri Estienne avait écrit, en traitant de la conformité du langage français avec le grec: "En premier lieu, comme le Grec vse de son Article pour discerner vne certaine particularité de la généralité, (c'est à dire, pour monstrer qu'on ne parle point généralement, mais de ce particulièrement touchant quoy on peult s'entrentendre) ne plus ne moins vse le langage François du sien." Et de nos jours M. Littré a donné de cet article la définition suivante: "L'article défini est un adjectif déterminatif qui limite l'étendue des substantifs, c'est-à-dire qui les applique positivement aux individus auxquels ils conviennent dans la circonstance actuelle." Voir le dictionnaire, au mot Article. Voir encore M. Diez, Grammatih der Bomaniselieu SpracJien III: 17 et suivv.
De cette première valeur de l'article défini découle immédiatement une autre, par laquelle la signification du nom s'applique non plus à tel individu déterminé, mais à une espèce déterminée. En effet, les espèces présentent par rapport au genre une relation analogue à celle que présentent les individus par rapport à l'espèce, et dès lors il est évident que l'article défini pourra servir pour les espèces de même que pour les individus. C'est ainsi qu'il s'emploie d'abord pour distinguer l'espèce d'avec le genre, ou une espèce d'avec une autre, comme
quand on dit p. ex. l'or du Pérou par opposition à l'or de Californie ou aux autres espèces de l'or. Plus tard, quand même il n'y a point opposition directe d'une espèce à l'autre, on la présuppose et, faisant conserver à l'espèce en question le détermination qu'elle devait nécessairement avoir quand il s'agissait de la distinguer des autres espèces, on conserve aussi l'article défini et présente ainsi l'espèce comme déterminée, c'est-à-dire renfermée dans ses limites et formant un tout: Vor est plus pesant que le fer, la porcelaine est la propriété du luxe, j'aime le vin. Quand l'article défini apporte au substantif cette modification, qui embrasse l'espèce au lieu de l'individu, on lui a quelquefois donné le nom de spécifique, mais il nous semble que dans ce cas on pourrait avec M. Zandt l'appeler fort convenabblement article collectif. Ce sont là, si nous ne nous trompons, les modifications les plus importantes qu'ajoutent les articles aux substantifs qu'ils modifient. Mais, outre les articles, le Français, de même que les langues sœurs, a encore un autre modificatif pour marquer l'étendue des substantifs, j'entends la préposition de employée comme signe partitif. Quant à l'usage primitif de cette préposition, il est notoire qu'à la décomposition du Latin elle vint à représenter, comme elle le fait encore, les principaux rapports rendus par le génitif latin, entre autres celui de la partie au tout, ou du particulier au général (genitivus partitivus et genitivus generis, Madrig, F. Schultz). L'expression régulière de ce dernier rapport se compose donc de deux mots liés par la préposition, le régissant désignant le particulier ou la partie, tandis que le mot régi désigne le général ou le tout dont la partie est tirée. Dans ces sortes d'expressions ou sent encore fort bien la correspondent avec le Latin: duo gênera civium, deux espèces de citoyens; tertius regum Romanorum, le troisième des rois romains; solus omnium, seul de tous ou le seul de tous; magnus numerus militum, un grand nombre de soldats; parum prudentise, trop peu de prudence. Mais il en est bien autrement quand il s'agit d'une partie indéfinie; car alors, au lieu d'exprimer le mot qui devait toujours de la même manière vague signifier l'existence de cette partie tout-à-fait indéterminée, on le sous-entend, en ayant soin pourtant de garder la préposition de, pour marquer que le rapport de la partie au tout existe toujours, en d'autres termes que le mot restant ne désigne plus le tout, mais une partie du tout, qu'il est pris dans un sens partitif. Ainsi, dans ce cas, la préposition de exprime d'une manière absolue le sens partitif, et l'usage permet de faire remplir au substantif qui en est précédé toutes les fonctions que remplirait dans la phrase le substantif régissant sous-entendu, c'est-à-dire qu'il peut figurer comme sujet, comme régime et comme attribut : de telles raisons
ne peuvent suffire, elle n'a de famille que nous, pour de certains états il faut une voiture, ce sont de pauvres aveugles. C'est là un usage, qui appartient en propre aux langues néo-latines, car dans la langue mère on ne saurait dire p. ex. da mihi huius vini, ni non plus: da mihi de hoc vino.
Les quelques mots qui précèdent suffiront pour donner un aperçu général du développement et de la signification du signe partitif (c'est ainsi que nous appellerons dès à présent la préposition de, quand elle sert à marquer d'une manière absolue le sens partitif), et pour faire voir que ce signe ajoute aux substantifs une modification assez sensible et analogue jusqu'à un certain degré à celle qu'y apportent les articles. En effet, il correspond en quelque manière à l'article indéfini ; car précédant un substantif singulier, il exprime une quantité indéfinie, et suivi d'un substantif pluriel il marque une partie indéfinie d'une pluralité d'objets, c'est-à-dire un nombre indéfini, et dans ce cas sert à remplacer le pluriel manquant de l'article indéfini. C'est pourquoi dans la suite de cette étude, partout où il sera parlé de l'article indéfini, nous désignerons sous cette dénomination un, une pour le singulier, et le signe partitif pour le pluriel.
Après avoir ainsi fixé la valeur des articles et du signe partitif, nous pourrons maintenant procéder à l'examen de l'usage qu'ont fait les écrivains de ces modificatifs. Avant d'entrer en matière, nous voulons seulement faire observer que, si cette question n'a pas encore été entièrement vidée, c'est qu'on s'est peut-être un peu trop attaché jusqu'ici aux seules données de l'expérience, tandis que pour bien comprendre un phénomène quelconque, ce n'est pas assez que d'en connaître la manière d'être, même dans tous ses détails, mais il faut aussi en savoir la raison d'être. C'est sous ce rapport que la question a laissé à désirer, et, sans prétendre le moins du monde à pouvoir l'amener ici à une solution définitive, nous nous permettrons cependant d'attacher à l'analyse logique des faits une importance qu'on ne lui avait pas encore donnée. C'est pourquoi en examinant à tour de rôle l'emploi des articles et du signe partitif avant les différentes espèces de substantifs, nous nous attacherons toujours à rechercher d'abord si la signification de ces substantifs est telle qu'elle leur permette en général de recevoir la modification exprimée respectivement par les articles et le signe partitif.
Eu égard à la signification, les substantifs se divisent ordinairement ainsi:
1) substantifs concrets, comprenant a) les substantifs propres,
b) les substantifs communs,
c) les substantifs dits noms de matière; 2) substantifs abstraits.
A. Substantifs Propres.
Le substantif propre est un nom qui ne s'applique qua un seul individu, à un seul objet, pour le distinguer de tous les autres individus, de tous les autres objets (Bescherelle). L'individualité faisant ainsi le caractère même de ces noms, il n'y a nul besoin de la marquer séparément, et par conséquent les noms propres doivent rejeter l'article.
En effet, c'est là aussi ce qui arrive ordinairement chez les vieux auteurs. La langue moderne au contraire exige en général l'article défini avant les noms propres, à l'exception seulement des noms de personnes et de lieux habités, et dans quelques cas aussi, des noms de pays. Ce changement s'explique, si l'on considère que les noms de personnes présentent l'individualité comme vivante, et que les noms de villes, de villages et d'autres lieux habités participent par cela même qu'ils sont habités, à l'idée de la vie: ils naissent, ils florissent, ils meurent. Or, l'individualité paraissant dans ce cas bien autrement forte que dans les noms de fleuves, de lacs, de forêts, de montagnes, etc. les noms de personnes et de lieux habités se passent encore de l'article, tandis que les autres l'exigent pour renforcer l'idée affaiblie de l'individualité. La même raison devrait avoir amené l'omission de l'article avant les noms de pays; mais cette fois l'idée de l'étendue extérieure l'aura probablement emporté.
La transition de l'usage ancien à l'usage moderne s'est opérée au XVIe siècle, dont la première moitié incline plutôt pour celui-là, et la seconde pour celui-ci : Marot et Rabelais omettent presque toujours l'article, tandis que Roiisard et son école, Amyot, Du Bartas, d'Aubigiié et Montaigne l'omettent certes encore, mais en général préfèrent l'employer. Cependant, en 1625, laupas pouvait encore donner les règles suivantes: "Sous ces raisons donc et exemples, se peut faire une reigle pour générale, que tous noms propres d'Hommes, de Mois, de Villes, Chasteaux, Bourgs Bourgades, Villages, Boyaumes, Contrées, Isles, Bivieres, Lacs et Montagnes, et de quelques animaux que ce soit ausquels on impose noms comme à Chevaux, Bucephal, Babican, Bayard, Chiens, Cerberus, Melampe, et tous autres attribuez propres à vn seul indiuidu, veulent estre construis par articles indéfinis ').
') Four faire comprendre ce qu'entend Maupas par articles indéfinis, nous transcrivons de la page 45 le passage suivant:
"Articles indéfinis du commun genre, et des deux nomb res.
Exceptez plusieurs noms de Royaumes, Provinces et contrées, qui aucunes fois et en certaines façons de parler, s'adjoingnent articles definis, comme nous disons, Par, ou Parmi VEurope, l'Asie, la France, l'Italie, etc. Plustost et plus usitément que Parmi Europe, France, Italie, etc. Item aussi, à la France, à l'Europe, à l'Italie: Plustost qu à Europe, France, Italie. Mais tant seulement, le Boy de France, d'Angleterre, d'Espagne. Item, Iesuis, Ievien de France, d'Italie, d'Espagne, le vay, le demeure en France, en Italie, etc. Indifféremment, les Villes de France, d'Italie, du Poitou, Et autres qui gisent en usage et observation.
Exceptez aussi plusieurs noms de rivières, aus-
quels l'usage applicque articles définis, comme s'ils estoient appellatifs, ou que l'appellatif, Fleuve ou Rivière y fust sousentendu, ainsi Le Tibre, le Rhin, le Pau, le Danube, le Nil Souvent indifféremment, Tamise ou la Tamise, Charante, Saône, Seine, Garonne, Dordonne, Meuse. Et autres que l'usage apprendra.
Nous disons aussi, VAppennin, les Alpes, les Pyrénées. Il y a apparence que c'est parce que ces noms là comprénent chacun plusieurs montagnes".
Cinquante aus plus tard Ménage nous apprend que "les fleuves du genre masculin, et qui commencent par une consone, ont du au génitif, et non pas de," et il trouve Malherbe "inexcusable d'avoir dit les rives de Caïstre: car Caistre est du genre masculin." "Ceux qui commencent par une voyelle, et qui sont de ce mesme genre masculin, ont de avec l'article le, apostrophé. Les bords de VEridan. de VEuphrate, etc. Pour ce qui est des féminins, ils ont indifféremment de et de la. On dit, les rives de Seine, et les rives de la Seine etc". "Il y a pourtant quelques-uns de ces fleuves féminins, dont le génitif ne s'accommode pas avec le de, tout seul. Nous disons les bords de la Meuse; les bords de Moselle. Je n'en say point d'autre raison, si ce n'est que ces noms nous estant moins familiers, nous les prononçons tous entiers: car c'est le fréquent usage des mots qui les accourcit ordinairement. Et en effet dans le voisinage de la Moselle, on dit vin de Moselle, et non pas vin de la Moselle."
Exemples.
Ularot. Tu as viuant seruy — France aux dangers. Epigr. du Conte de Lanyuolare. — Puis subiugay, par puissance Royalle, \ Tou-
Noni. et. accus. Point.
(jeu. et abl. de, pour les consoius, de Roy, de Royne, de Soleil, de Lime.
D\ pour les voyelles ou il muettes, d'homme, d'oeil, d'oreille.
Datif, A en, a Roy, a Royne, en Roy, en Royne".
tes citez d' — Achaye, et — Thessale. Le Iugeraent de Minos. — Le vent Eurus tout premier s'enuolla \ Vers — Orient, et occuper alla | — Nabaihe et — Perse. Metamorph. I. — Zephyrus fut soubs — Vesper résident. Ib. — Si est le Pau, — Tibre, et maints autres fleuues. Le Iugement de Minos. — Rabelais. Comme assez savez que — Afrique apporte tousjours quelque chose de nouveau. 1, 16. | — Brutus conquesta — Espagne. IV, 1. — Homère, escrivant — Iliade et — Odyssée. I, Prol. — Et a esté la proposition déclarée par — Sorbone scandaleuse. I, 7. — Ronsard. Ceux qui habitent — Niphate. Odes III, 4. — La Déesse, \ Qui le tient paresseux au riuage d'-Epire. Ode au Roy Henry IL — Ceux de — Vendomois. Amours II, Elégie à Marie. — Sur les monts d' — Auuergne. Hynnes I, 5. — Qui tient — Cypre en ses mains. Amours II, 52. — Car si on croid à nostre vieille annale, | — Crète de Teucre est la terre natale. Franc. III. — Le Chaos qui fait sa demeurance \ Voisin d'-Erebe où le Soleil ne luit. Ib. IV. — Là — Xante erroit passementant les bords \ Des plis tortus de sa lente riuiere. Ib. I. — Où — Loire en flotant se ride. Odes I, 11. — A l'or que — Pactole possède. Ib. III, 13. — L'esprit humain qui son hoste a laissé, | N'est pas heureux si — Styx il n'a passé. Franc. III. — Invoque derechef \
— Styx odieux, - - Cocyt et — Phlegeton. Ib. IV. — Sur les riues de
— Xante. Amours I, 36. — Afin de me lancer à corps perdu dans — Loire. Ib. II, Le Voyage de Jours. — La course de — Sarte. Odes V, 10. - La course erratique \ D'-Arethuse. Ib. IV, 3. — Et ceux qui plantez se sont \ Sur le front \ D'-Hellesponte. Ib. III, 4. — Sans qu'il songe \ Dessus — Parnasse, ou qu'il se plonge \ En — Permesse pour s'abreuuer. Ib. V, 2. — Mémoire de douleur outrée \ Dessous —
Olympe se coucha. Ib. I, 10. — Je voirray \ Et — Etne le
tropée | Des victoires aux Dieux. Ib. IV, 3. — Le mont | D'-Heme, et les verdogans bocages \ De — Pinde. Ib. IV, 15. — Maintenant l'Esté boit les veines \ D'-Ide gazouillante en ruisseaux. Ib. IV, 21. — Muse, enten-moy des sommets de — Parnasse. Franc. I. — Là s'esleuoit la cyme forestière \ D'-Ide pineuse. Ib. — lentens dessus — Parnasse Apollon qui m'appelle. Le Bocage Royal, Panégyrique de la Renommée. Grimper sur — Helicon. Hynnes II, 4.
Le printemps n'a point tant de fleurs, \ Ny la Beauce tant de moissons, \ Ny la Bretaigne tant d'arènes, \ Ny Y Auuergne tant de fonteines. Amours II, Chanson. — La froide partie \ Où la Hongrie est iointe à la Scythie. Franc. IV. — Celuy n'a soucy quel Roy \ Tyrannise sous sa Loy \ Ou la Perse ou la Syrie, \ Ou YInde ou la Tartarie. Odes V, 16. — Pourquoy Y Egypte iray-ie saccager? Ib. II, 4. — Pour donter les Princes de Y Europe. Ode au Roy Henry IL — Pour com-
mander seul à la France. Odes I, 1. — Ja desia le Danube attend | Ton camp dessus ta riue humide. Ib. — Le Loir tard à la fuite. Ib. II, 13. — Passa le Rhin Gaulois, lu Moselle, et la Meuse, \ Et vint planter son camp dessus la riue herbeuse \ De — Marne au cours tortu; et de là descendant | Où — Seine de sa corne vn trac se va fendant, \ Fonda etc. Ib. III, 1. — Ceux qui vont d'vn bœuf suant \ Remuant \ Les gras riuages d'-Euphrate, \ Ceux qui boiuent dans le sein j Du Jourdain. Ib. III, 4. — Les fleurettes du Loir. Amours I, 36. — Te voyant sur le Clain. Ib. II, Voyage de Tours. — Le Dieu de la Charante. Odes II, 6. — Ny les Alpes au grand front \ Ny V Apennin. Ib. III, 3. — Et V Occident regarde et Y Orient. Franc. IV.
On trouve même des exemples tels que ceux-ci: Mais les soucis et les pleurs \ Sont sacrez à — Cytherée. Odes IV, 13. — Va, iamais — Cytherée \ De sa faneur n'a ton ame inspirée. Franc. IV. — Le superbe héritier d'-2Eacide. Ib. I. — De vain sans plus fut proye d'-JEacide. Ib. — ■ Il est vrai que les mots Cytherée et iEacide désignent des personnes; mais comme ils sont proprement adjectifs, on s'attendrait à voir" ou la pleine construction : la déesse Cytherée, la race iEacide, ou bien que les adjectifs fussent accompagnés de l'article pour indiquer qu'ils sont employés substantivement, comme dans l'exemple suivant: La Cyprienne en ses fanes te porta. Amours II, 13.
Jodelle. Voire tous quatre ensemble ont peu si bien iurer, ,
et qu -Europe ses guerres \ Garde au barbare seul. Epithalame de Madame Marguerite. Si nostre terre n'estoit telle \ Que tu peux voir dedans mes vers, | — France combler oit l'vniuers \ la ia de ta gloire immortelle. Ode sur le Monophile de Pasquier. — Si le temps rechangeant tousiours, | N'a mes me sus — France victoire. Ib. — Ll me donna — Syrie, et Cyprès, et — Phenice, | La Iudee embasmee, — Arabie, et — Cilice. Cleopatre I, 2. — Afin que hors cV- Afrique en nier il nous romaine. Did m I, 1. — Des astres, des forests, et d'-Acheron l'honneur. Amours sonn. 1. — Le dur mont de — Caucase. Didon II, 1. — Alors qu' -Aquilon vague \ Se fait tempestueux. Cleopatre II, 2. — V Egypte aura renfort de sa destresse. Ib. V, 1. — La fatale camp>aigne \ Que le Tybre entortille. Didon 1,1. — Il a desia le Rhin passé. L'Eugène, II, 2. — Venus sur les bords \ Du Simoente vint son cœur à ton cœur ioindre. Amours Sonn. 23. — Auant qu'on les vist boire, | Dans le Xanthe. Didon I, 1. — Jam\n. Pan aime — France, et paist mille troupeaux \ Parmy les prez amoureux des ruisseaux. I, De la Libéralité. Mesmeoù — Gangés fait ses ondes couler. II, Elégie 6. — Tay prié — Loire en ses eaux sablonneuses \ De vous porter mes larmes amoureuses. Ib. El. 7. — Aux peuples qui font demeurance \
Près de — Gange sous le matin. I, Ode des Estoiles. — Quand l'autre mur /'abandonna;/ le Loire. II, Elégie 6. — Du Bartas. Quand le son du cornet de ton Ange, | Hucliant de — Thule au Nil, et d'-Atlas, jusqu'au Gange, | Citera l'vniners. La Sepinaine I. — Chemine en mesme temps vers — Inde, et vers — Atlas. Ib. IV. — Pluton mesme
| Au plus bas d'-Aéherm peiné son front d'vn teint Mesme. Ib. IL — Les eaux \ B'-Enrimcne, ou — Silare. Ib. III. — La vertu, qui pouuoit esmouuoir \ Sept fois le iour — Euripc. Ib. — Bien heureux aprit
1 En Veschole d'-Oreb les loix du sainct Esprit. Ib. I. — La cyme des bois j Qu'- Atlas dans le ciel cache, ou sur ses hautes branches \ Que — Caucase soustient. Ib. IL — D'vne tirade il vole \ Et d'-Imaue outre
— Calpc, et de la terre au pôle. Ib. M. — Axant qu'-Eure soufftast. Ib. I. ■ — Icy sous — Eure tremble \ La muscadcïlc noix. Ib. III. — Son vaisseau vagabond sur l'irrité Neree \ N'est or' le iouct d'-Eure, et tuntust de — Boree. Ib. — C'est le monde nouucau \ Qui porte vers — Ponant maint jh une Ib. — Venant à sortir du costé de — Leuant. Ib. IV. — Les iowrs que — Capricorne en mer trop soudain plonge. Ib. IL
— Bourdonnant se guindé \ Or' de Y Inde en YEspagne, or' de YEspagne,
en YInde. Ib. — Elle luy doit la Tanc, \ Le Nil thresor d'-Egypte
Elle luy doit le Bhin, le Danube, YEufrute, \ Le Tage au bord don', la Tamise, ie Ekosne, \ Le Rha, VEhre. le Po, la Seine, la Garone. I
Elle luy doit là bas de Parana le fleuue, \ et — Maraignon encor.
Ib. III. — Prescruc nos corps \ Du Lethe. Ib. — Le Tout-puissant garrotte | L'Aquilon ehassr-r/uc. Ib. IL — Hz portent la nef d'vn vol non engourdi \ De Y Aube à Y Occident, et du Nord au Midy. Ib. — Afin (pie | le rende familier le Ponant au Leuant. Ib. III.
Il va sans dire que le sens collectif de l'article défini n'a jamais lieu avant les noms propres, et que dans leur signification primitive ils n'admettent guère non plus l'article indéfini, ni le signe partitif. Qpiand on dit p. ex. voilà un vrai Rohan, le mot Roban, de propre qu'il était, est devenu appellatif, et de même le sens du substantif propre a été changé dans des expressions comme: c'est du Lauznn tout pur, et semblables.
B. Substantifs Communs.
Le substantif commun est un nom qui peut s'appliquer indifféremment à tous les individus, à tous les objets d'une même espèce, d*une même nature (Bescherelle). Pour cette classe de mots, l'occasion peut donc se présenter parfois de "déterminer cette vague signification et la recueillir et appliquer à vn seul" (Maiipas, ci-dessus), et par suite il n'y a rien qui empêche que les substantifs communs ne
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puissent être moditiés dans certains cas par les articles. N'oublions pas, cependant, que plus nous remontons vers les premiers âges de la langue, plus nous devons nous attendre à voir conserver aux mots la stricte rigueur de leur signification primitive et un sens plus fort et plus précis que dans la suite, où leur intensité insensiblement affaiblie les aura rendus capables d'un emploi plus étendu qu'auparavant. Cette considération est nécessaire, car elle nous aide à expliquer l'omission des articles dans bien des cas, où l'usage moderne les admet ou les exige même ').
Le grand principe pour l'emploi des articles avant les noms communs est donc qu'on doit s'en servir toutes les fois qu'on veut désigner un ou plusieurs individus définis ou indéfinis, ou bien une ou plusieurs espèces. Ce principe est resté essentiellement le même pendant toutes les périodes de la langue : seulement les vieux écrivains nous en offrent une application qui diffère un peu de l'usage moderne. Ainsi, quand le substantif est pris dans un sens général et de totalité, la langue moderne préfère ordinairement employer l'article défini, tandis que p. ex. l'auteur du Nouveau Pathelin fait dire au marchand, objet des cajoleries du rusé compère:
Mais il est tant de cabuseurs
Que — marchans n'osent plus croire.
Le sens de cette phrase est évidemment qu'il y a tant d'escrocs que les marchands n'osent plus faire crédit. Mais comment expliquer cette différence entre la vieille expression et la moderne ? Si celle-là donne le même sens général que celle-ci, ce ne peut être, à ce qu'il
') Pour montrer la ténacité de la signification primitive de l'article défini, nous nous permettons de donner ici le passage suivant, par lequel on voit que cet article s'employait en plein XVIe siècle comme pronom démonstratif: "Continuant mon propos de l'vsage du Génitif, ie diray vne chose fort digne d'estre
notée, c'est que comme les Grecs , ainsi le vieil François omettoit
ce mot Fils en tel endroict, ou pour le moins deuant le Génitif d'vn nom propre d'homme: et luy laissoit sa place justement entre l'Article et le Génitif, ne plus ne moins que les Grecs la laissent à . . . . De quoy ie m'apperceu premièrement en lisant les Romans, mais depuis ie me suis trouué en des lieux où on retient encores ceste façon de parler. Et ce qui m'en a faict aduiser, est que deux papetiers frères, qui m'ont faict le papier sur lequel est imprimé ceci, estans fils d'vn qu'on nommoit Hanri, sont appelez par ceux du lieu, (et mes-
mement par les vieilles gens) Les d'Hanri, au lieu de dire les fils d'Hanri:
Et ay pris garde expresseement qu'ils ne disent pas les Hanris, (comme on appelle moy et mes frères les Estiennes, du surnom de nostre père, au lieu de dire Les fils d'Estienne) mais ainsi que ie vien de dire, asçauoir Les d'Hanri, et consequemment, Des d'Hanri, Aux d'Hanri'' Henri Estienne, Traicté de la Conformité du Langage François auec le Grec, p. 6.
nous semble, qu'à la seule condition que le mot marchons du vieux texte signifie marchands quelconques; de cette manière le sens devient général comme dans l'expression moderne, mais dans celle-ci il est défini, de sorte que tous les individus se trouvent présents à l'imagination et, pour ainsi dire, réunis en groupe, tandis que le mot marchans non précédé d'article donne un sens général, mais indéfini, et présente les individus comme dispersés. La vieille langue arrive ainsi à la même idée de généralité que la langue moderne, mais par une voie différente: elle fait d'un ou de plusieurs individus quelconques les représentants de l'espèce, tandis que la langue moderne réunit tous les individus en un groupe compact au moyen de l'article défini, qui dans ce cas vient à designer l'espèce par la totalité des individus et par suite est vraiment l'article collectif.
Les auteurs du XVIe siècle suppriment les articles principalement dans les cas suivants:
1°. Devant les substantifs communs, tant sujets que régimes, quand ils sont pris dans un sens général et indéfini, de sorte qu'on peut leur appliquer, sans que le sens change, le modificatif quelconque. Cependant, ce n'est qu'assez rarement, et surtout chez les auteurs de la première moitié du siècle, qu'on trouve des phrases affirmatives offrant des exemples de cet usage; mais il s'observe d'autant plus souvent dans les phrases qui expriment le doute ou la négation.
Exemples.
Marot. Aussi — Piétons n'osent plus desgayner. Epistre, du Camp d'Atigny à Mme la duchesse d'Alençon. — JBrief, nous vouldrions, que .... | Ou que ton pied fut aussi legier donques, \ Que — Bische, ou
— Cerf que Je Roy chassa onques. Epistre à la Damoyselle négligente de venir veoir ses amis. — Bendans vn son si très solacieux, \ Qu il n'est — Souldart, tant soit audacieux, \ Qui ne quictast Lances, et Braquemars. Le Temple de Cupido. — Et m'est aduis, que si ie ne rithmoys, \ Mon poure corps ne seroit nourry — moys, \ Ne — demy iour. Epistre au Roy. — Tant est subtil et de grande efficace \ Le tien esprit, qu'il n'est — homme qui face j — Chose qui plus honneur et loz conserue. Rondeau à Estienne du Temple. — Brief — moyen n'est qui appaiser te face, \ Que ie ne cherche. Oraison deuant le Crucifix.
— Là bas n'y a — poure Ame, | Qui ne frémisse. L'Enfer. — Marguerite de Navarre. Et s'il y a — homme ou — femme qui veuille dire que jamais j'en aye parlé. Heptameron I, 1. — En luy faisant toutes les remonstrances qu'il fut possible à — femme de bien. 1b. 2. —
Ceulx qui taymoient et estimaient mitant que — femme de la ville, vindrent incontinant à elle. Ib. — Elle pert aidant de plaisir que vous ne
— dame de ce Royauïme ne sçawriee avoir. Ib. 3. — Toutes les vertu; et honestetez qui appartiennent à — seigneurs et — gentilz hommes. Ib. 10. — Il n'y avait — homme en l'Espaigne mieulx disant ce qu'il voulait. Ib. — Elle le pria bien fort, que pour quelque temps il ne se trouvast en — lieu ne —festin où elle fust. Ib. 14. — Il n'y avoit — prince ne — princesse gui ne luy feist grand honneur. Ib. 22. — Elle n'estimait — trésor au monde au prix de Thonnesteté. Ib. 42. — Puisque ce n'est pour moy ne pour — femme de ma sorte. Ib. — Avezvous jamais oy dire ne veu que j'aye eu — amy ne — serviteur? Ib. 43.
— Rubelais. Crochetastes vous onques — bouteilles? I. Prol. — Si d'aduenture il rencontrait — gens aussi fous que luy, et (comme dit le proverbe)
— couvercle digne du chaudron. Ib. — Car onques ne vistes — homme qui eust plus grande affection d'estre roy et riche que moy. 1,1. — Aimant à boire net, autant que — homme qui pour lors fust au, monde. I, 3. — Gaudebiïlaux sont grasses tripes de coiraux. — Coiraux sont bœufs engressés à la crèche et prés guimaux. — Prés guimaux sont qui portent herbe deux fois l'an. I, 4. — Quelle différence est entre — bouteille et—flaccon? Grande: car — bouteille est fermée à bouchon, et
— flac con à vitz. I, 5. — De trouver — nourrice suffisante n'estoit possible. I, 7. — Elle est blanche plus que — chose qui soit. I, 10. — La terre ne porte — gens plus meschans que vous estes. I, 20. — Quelquefois allaient visiter les compagnies des gens lettrés, ou de gens qui eussent veu — pays estr anges. I, 23. — Comment — Andouilles ne sont à mespriser entre les humains. IV, 38. — Aussi bien est elle trop basse pour — homme qui a chausses neufves et court pourpoint. V, 11.
— Ronsard. Cruelles n'ont pitié, | Non plus que — fiers Tyrans en arrogance braues. Amours II. Elégie à son Liure. — Il la faut honorer tant qu'on sera viuant, \ Comme — rare ioyau qu'on trémie peu souuent. Ib. — N'estre trop resiouy de — chose qui arriue, | Ny trop despit aussi. Rend l'homme heureux. Odes III, 19. — Mais puis qu'on ne la peut tarder \ Pour -- don ny pour — or qu'on luy offre. Ib. IV, 28. — Eocs, — eaux, ne — bois, ne logent point en eux \ — Nymphe qui ait si follastres cheueuo:. Amours I, 41. — Relisant telles belles conceptions, tu n'auras — cheueu en teste qui ne se dresse d'admiration. Préface sur la Franciade. — Il n'y a — cœur si dur qui se peult contenir de pleurer. Ib. — Jamais au cœur ie n'eu nulle tristesse \ Ny pour — mortel, pour — Dieu, ny pour — Déesse. Franc. I. — Pource — homme viuant n'eust sçeu sçauoir comment Francus auoit esté sauué. Ib. Tu dis en Tair de si doux sons | Composez
de ta tirelire, \ Qu'il n'est — amant qui ne désire, \ T'oyant chanter au Benouueau, \ Comme top deuenvr oiseau. Gayetez, L'Alouette. — Il n'y a uo'd — mot propre en nostre langue qu'il n'eust curieusement recherché. Chimie Biuet, Vie de Ronsard. — Il dit que toutes choses impossibles auiendront plus tost, qu'il soit amoureux de — femme, qui ait le visage blond, ou l'œil verd. Muret, Commentaire des Amours I, 26.
— Jodelle. On me tiendra pour excusée, \ Comme ayant esté abusée, \ Ainsi (pie —femme y est subiette. L'Eugène V, 2. — Car quand — femme a l'oreille pleine, \ Sa langue le retient à peine. Ib. — Est-il
— si ferme esprit, qui presque ne s'enuole \ Au piteux escouter de si triste parole? Cleopatre IV. 3. — Il ne fut oneques — Dame, il ne fut onrif — Amant, \ A vous de la beauté, d'amour à moy semblable. Amours, sonnet 1. Auez-vous en vous compassé | — Moyen de ces maux amortir? L'Eugène V, 1. — Jumvn. Un anneau s'embellist de -- pierre précieuse. I, Stanses sur le mariage du Roy. — Ainsi qu'
- oyscaux tous deuestus de plume, | Que le désir de s'en voler n'allume. I, A la Royne mère, Régente, après la mort du Roy Charles IX. — Estienue. Toutes et épiantes fois qu'il luy suruient — chose nouuelle n'ayant encores son nom, il lia le moyen de luy en pourueoir sur le champ. Traicté de la Conformité. Préface. — Ils ont faict ce qui est permis en tout langage, c'est de laisser à vne chose venant de — pays estrange, le nom qu'elle auo/'t là. Ib. -- Apres les protierbes, il riy a
chose laepielle ie conseillasse plustost aux François d'emprunter des autres langues, que les façons de parler qui peuuent seruir à cdjbreger
- propos. Ib. — Calvin. Il n'y a — Hure où on trouue de plus expresses et magnifiques louanges. Pseaumes, préface. — Il riy a — disciples de la Loy, sinon ceux qui s'en approsehent alaigrement. Ps. I. — Il n'y a — langue, et n'y a — paroles, ou leur voix ne soit ouye. Ps. XIX.
— Ils ne laissent — onglet vuide de simulachre en tous leurs temples. Inst, Chrest., Epistre au Roy de France. — Pasquier. Estant trésmarrie de n'avoir — meilleur moyen de les (gratifier. Recherches de la France VI, 15. —Il n'y a — homme en ma maison qui s'ingère d'entrer en — lieu, que ne vueïllez. Ib. VI, 18. — Je ne pense point (pie Ton puisse représenter — Histoire diversifiée de tant de belles fleurs comme ceste-cy. Ib. — Il n'y a — placard plus riche dans ses œuvres que cestuy-cy. Ib. VII, 6. — Même chez Malherbe on trouve encore des phrases comme celles-ci: le serais indigne de cet excès de faneur, si je me laissois devancer à — homme du monde en l'affection d'estre éternellement, Sire, etc. Lettres I, 1. — C'est vne question dont peutestre nous serons éclairas quand nous serons en — lieu où la lumière sera plus grande. Ib. I, 7. — Il ne s'est presque passé — jour qu'il
ne Tait veuë. Ib. I, .'50. — Te prétends en finesse moins qtC— homme
du monde, Ib.
Ces exemples suffiront. On voit, comme nous l'avons déjà remarqué, que c'est surtout aux propositions dubitatives, négatives, et interrogatives qu'appartient cet usage, et en examinant de plus près ces sortes de phrases on trouvera qu'il n'est pas même tout-à-fait étranger à la langue moderne. En effet, quand on dit p. ex. c'est une honte de rien faire contre sa conscience, personne n'est venu me voir, il ne s'y est pas aventuré, je n'ai point d'argent, etc., qui ne découvre du premier coup-d'œil que la structure de ces phrases est identique à celle des exemples que nous venons de citer plus haut? En premier lieu, la vieille règle a donc encore sa pleine vigueur pour les mots personne, pas, point, rien, considérés assez souvent comme de purs explétifs, mais qui sont en effet, comme on aura pu se convaincre, des substautifs communs pris dans un sens général et indéfini. Puis, les proverbes se transmettant de génération à génération dans la même forme devenue, pour ainsi dire, stéréotypée, la même construction se retrouve encore dans des expressions comme celles-ci: Chien affamé de bastonnade n'est intimidé; il n'y a pire eau que l'eau qui dort; marchand qui perd, ne peut rire; et autres. Enfin, pour tout dire, nous osons croire que même avant les substantifs communs en général on peut encore, sans blesser une oreille délicate et sans craindre de "puer étrangement son ancienneté", supprimer l'article dans les conditions données. Il est bien vrai que les exemples n'abondent pas chez les auteurs modernes; cependant nous trouvons chez Raciue: lut-il jamais an joue/ — esclaves plus soumis? Esther Y, 1; chez Molière: Il n'y a — si pauvre esprit, qui n'en fist bien autant. L'Avare III, 1. — Est-il — génie plus charmant que celui que j'essaye de peindre? E. Turquety. Etude sur Joachim Du Bellay. — Certes, l'Espagne est grande et les femmes d'Espagne \ Sont belles: mais il n'est -- château, — ville, ou — campagne | Qui, contre ce pied-là, n'eût en vain essayé \ (Comme dans Cendrillon) de mesurer un pied. Alfred de Musset. Poésies, Don Paez. — Il — n'est — âme si rude et si bien affermie, | Qui ne troue? de (quoi voir son plus dur cJtagrin | Se fondre Ib. Portia. Je n'en ai parlé à — âme qui vive. Dictionnaire National de Rescherelle. Et sans doute, à chercher un peu, ces exemples pourraient facilement se multiplier.
2°. Les articles, et préférablement l'article indéfini, s'omettent souvent, surtout quand le substantif est attribut ou régime, sans que nous sachions alléguer pour ce fait d'autre raison que celle-ci que dans le XVI e siècle on ne sentait pas encore le besoin de marquer l'individualité dans tous les cas où on le sent aujourd'hui.
Exemples.
Ronsard. Ha, trop heureux, si le cruel destin \ N'eust emmuré d'vn rempart aimantin | — Si chaste cœur dessous — si belle face. Amours 1, 5. — Oy ton Ronsard, qui sanglote et lamente \ En — fraile nef. Ib. I, 57. — Le style prosaïque est — ennemi capital de V éloquence poétique. Pref. sur la Franc. — Tu enrichiras ton poème par — varietez prises de la, Nature- Ib. — Faire aprester et — nauires et — gens. Franc. I. — Le peuple né pour
— nouuelles apprendre. Ib. — Bien qu'il soit braue et sous — bon astre né, \ Et pour — hauts faits hautement destiné. Ib. — Aussi espais que ■ — neiges innombrables. Ib. — Laieunesse aux armes s'esbattoit, | Piquoit — chenaux. voltigeait et lutoit. Ib. IL — Ce sont — poincts opposez. Elégie II. Amour d'autre costé \ Lu y a pjlustost que — vent son regret emporté. Elégie V. — L'air imprimé ne respand — choses telles \ Desstts Paris. Poèmes II, Les Nues. — Quand ie te dy que tu inuentes — choses belles et grandes. Art Poétique. — Jodelle. Quête semble \ De — chose tant mal ordonnée? L'Eugène III, 1. — Janiyn. Digne ici bas qté ores on voiis adresse | — Honneurs diuins. I, A la Royne mère, Régente, après la mort du Roy Charles IX. — Celuy qui — laide femme ha dedans sa maison \ N'ha plaisir auec elle en aucune saison. V, Le Misogame. — Calvin. Et luy a appresté
— armes nouuelles. Ps. VII, 14. — La langue qui parle — choses hautaines. Ps. XII, 4. — Fumée montoit en ses narines, et — feu sortant de sa bouche consurnoit, — charbons s'embrasoyent de luy. Ps. XVIII, 9. — le sacrifieray en son tabernacle — sacrifice de triomphe, ie chanteray et diray — Pseaumes au Seigneur. Ps. XXVII, 6. — Car — faux tesmoins se sont esleuez contre moy. Ib. 12. — S'ils auoient — âmes pour se mouuoir. Inst. Chrest. I, 11. — Amyot. Ains amassèrent à V entour d'eux — bonne troupe d'hommes vagabonds. Romulus. — S'il auenoit que sa femme eust — enfans. Alcibiades. — La despence aussi qu'il f ai soit à nourir — chenaux. Ib.
Il n'est peut-être pas nécessaire de donner plus d'exemples, d'autant moins que l'omission que nous venons de signaler est encore familière à la poésie légère, où elle imprime à l'expression un caractère d'espièglerie charmante. La Fontaine a beaucoup aimé cette tournure de la phrase dans ses fables si naïves, et l'on pourra y trouver des centaines d'exemples. Nous nous contentons d'en donner ici quatre seulement, tirés d'autres auteurs.
Pour vous convaincre, examinons le fait. Las sur terre et sur mer de parcourir le monde, Vous fixez en ces lieux votre nef vagabonde, Depuis huit jours au plus nous sommes à Madrid,
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Et dès le lendemain, Monsieur, on vous écrit; Le rendez-vous se donne, où — Maîtresse invisible A vos perfections se déclare sensible.
T. Corneille. Les Engagements du Hazard I, 3.
Ces jours passe's, chez un vieil histrion, Un chroniqueur émut la question, Quand dans Paris commença la méthode De ces sifflets, qui sont tant à la mode. Ce fut, dit l'un, aux pièces de Boyer ; ■ — Gens pour Pradon voulurent parier.
Non, dit l'acteur, je sais toute l'histoire, Que par degrés je vais vous débrouiller. Boyer apprit au parterre et bâiller.
Quant (t Pradon, si j'ai bonne mémoire, — Pommes sur lui volèrent largement, Mais quand — sifflets prirent commencement, C'est (j'y jouois, j'en suis témoin fidelle,) Cest à V Aspar du Sieur de Fontenelle.
J. Racine. Epigramme sur l'Aspar de M. de Fontenelle.
Si d'autre part je vay quérir — beau-pere et — belle-mere sans être sûr de trouver chez moi le galant, ce sera la même chose, et je retomberait dans l'inconvénient de tantôt. Molière. Georges Dandin II, 6. — Ah! vous voyez bien que vous êtes aussi indxdgent que — bonne maman. Emile Augier. La Jeunesse.