‹ Observations sur l'usage syntaxique de Ronsard et de ses contemporains. Avec une appendice contenant La defense et illustration de la langue françoise de Ioachim du BellayChapitre 15 sur 19 · V. LA NEGATION · texte numérisé non relu

V. LA NEGATION

Après la riche récolte de MM. Diez, Schweighâuser et Chevallet sur ce champ, il reste bien peu pour de pauvres glaneurs comme nous. Aussi nous contenterons-nous de donner en peu de mots un aperçu de l'usage du XVIe siècle.

La particule ne conservait encore toute sa force négative, de sorte qu'elle suffisait à elle seule à exprimer la négation auprès des verbes, non seulement dans les phrases simples, mais encore dans toutes sortes de phrases complexes. Cet usage est si général qu'il se retrouve sur chaque page du premier auteur tombé sous la main du lecteur, et c'est pourquoi nous pourrons nous épargner la peine d'en donner plus d'exemples que les deux suivants, où l'on voit que même après le verbe craindre le seul ne équivaut à la pleine négation ne — pas, qu'aurait exigée l'usage moderne: De crainte et de ioye ie tremble: \ De ioue,

pour ce bon heur ci: | De crainte, qu'il ne soit ainsi. Jodelle. L'Eugène V, 4. — Car ie craignois que ie ne peusse prendre \ Ce beau poisson. Jamyn. V, Le Songe d"vn Pescheur.

D'après ce qui précède, il n'est donc pas étonnant de trouver qu'après les verbes et les locutions qui signifient craindre, appréhender, trembler etc. la vieille langue omet très-souvent la particule ne avant le verbe de la proposition subordonnée. Malgré toutes les défenses expresses des grammairiens, cet usage s'est même conservé jusqu'à nos jours, et chez plusieurs romanciers modernes, p. ex. MM. Dumas père, Erckinann-Chatriau, et autres, les exemples n'en sont pas rares.

Au contraire, quand dans une phrase à sens négatif, quelle qu'en fût d'ailleurs la forme, la négation portait sur deux ou plusieurs mots, la vieille langue liait ordinairemant ces mots par ne ou ni, tandis qu'aujourd'hui on préfère la conjonction ou. P. ex. Sans licol ne sans bride. Ronsard. Dithyrambes à la pompe du Bouc de E. Iodelle. — Mon cher mignon, ie t'aime \ Plus que mes yeux, mon cœur, ny moymesme. Jodelle. Amours, sonn. 13. — Elle se garde soigneusement de ne point sortir par une folle audace et témérité hors de ce qu'il a declairé, pour vaguer çà ne là. Calvin. Inst. Chrest, I, 2. Mais ie m'esmerueille, dit-il, de toi, comment tu peux danser en habit de femme, ni chanter en vn festin. Amyot. T. Quiutius Flaminius. — Quand le pourroy ic, ny mieux, ny plus honnestement, ny plus à mon gré qu'auecques vous. Moutaigne. Essais II, 35.

Des deux explétifs pas et point, le premier avait indubitablement plus perdu de sa signification primitive, tandis que les exemples suivants montreront que point retenait encore un peu de la nature du substantif. D'oeil vigilant prend garde \ Si le Tillac est bon, si la Carène en bas \ Est point entre-fenduë. Ronsard. Odes Au Roy Henry IL — Sans point faillir d'vn ni d'austre costé. ld. Franc. I. — Estienne Iodelle, l'vn des plus gentils esprits et des mieux nais à la Poésie Latine et Françoise, que nostre France recognoisse point aujourd'hui. Remy Belleau. Commentaire sur les Amours de Rousard, II, 3. Dans l'édition de 1609 des œuvres de Ronsard, on a supprimé ce point. Cependant on lit encore chez Malherbe: Sans point de nuages. Lettres I, 3.

Nos observations s'arrêtent ici. Nous sommes nous-même le premier à en reconnaître les imperfections et à réclamer pour notre modeste travail l'indulgence du lecteur. On aurait sans doute pu ajouter encore une foule de remarques plus ou moins intéressantes ; mais nous

ne nous sommes attaché qu'aux phénomènes qui se repètent assez souvent pour constituer vraiment un usage, quoiqu'il eût été facile de faire de cette étude un vrai magasin de curiosités linguistiques, d'autant que ni Kousurd lui-même ni les autres membres de la Pléiade n'ont laissé de profiter de la liberté concédée par ces paroles du maître: "le suis d'aduis de permettre quelque licence à nos Poëtes François, pourueu qu'elle soit rarement prise" (Pref. sur la Franc). Au demeurant, nous osons espérer qu'on voudra bien ne pas oublier à notre égard le mot du poète romain:

Ut desint vires, tamen est laudanda voluntas.

Les citations ont été faites d'après les éditions suivantes :

Académie Françoise, Observations sur les Remarques de M. de Vaugelas. 2 voll. A La Haye MDCCV.

Amyot. Les Vies des Hommes Illustres Grecs et Romains. Translatées par M. Jaques Amyot. 2 voll. S. 1. (le vol. I. porte: Par Guillaume de Laemarie, le II: Pour Iacob Stoer) MDXCII1I.

Bescherelle, Grammaire Nationale. 11e édition. Paris 1862.

— , Dictionnaire National. 10e édition. Paris 1862.

Boileau, Oeuvres. 2 voll. Paris MDCCXIII.

Calvin. Commentaires de M. lean Calvin sur le liure des Pseaumes. Imprimé par Conrad Badius, MDLXI.

— , Institution de la Religion Chrestienne. Vol. XXXI du Corpus Reforroatorum, publié par MM. Baum, Canitz et Reuss. Brunsvic 1865. D'après l'édition de Genève de 1560.

Corneille, P., Le Théâtre. Reveu et Corrigé par l'Autheur. 3 voll. Rouen MDCLXIV.

—, T., Le Théâtre. 4 voll. Amsterdam MDCCXVIII.

Des Portes, Les Oeuures. Rouen MDCXI.

Du Bartas, La Sepniaine ou Création du Monde. Paris MDLXXXIII.

Estienne, Henri, Traicté de la Conformité du Langage François auec le Grec. Paris MDLXIX.

Jamyn, Les Oeuures Poétiques. Paris MDLXXVII.

Jodelle, Les Oeuures et Meslanges Poétiques. Paris MDLXXXIII.

Malherbe, Les Oeuures. Paris MDCXXX.

Marguerite d'Angouleme, L'Heptameron des Nouvelles. Ed. le Bibliophile Jacob. Paris 1858.

Marot, Clément, Les Oeuures. Lyon 1548.

Maupas, Charles, Grammaire et Syntaxe Françoise. 3e édition. Bloys MDCXXV.

Ménage, Observations sur la Langue Françoise. Paris MDCLXXII.

Molière, Les Oeuvres. 4 voll. Amsterdam 1698.

Montaigne, Les Essais. Rouen 1617.

Palsgrave, L'Esclarcissement de la Langue Françoise (1530). Ed. F. Génin. Paris MDCCCLII.

Pasquier, Les Oeuvres. 2 voll. Amsterdam MDCCXXIII.

Rabelais, Oeuvres. Edd. MM. Burgaud des Marets et Rathery. 2 voll. Paris 1857.

Racine, Jean, Oeuvres. Ed. M. Luneau de Boisjermain. 6 voll. Paris MDCCLXIX.

Ronsard, Les Oeuures. Rédigées en sept tomes (dont nous n avons cependant vu que le premier). Paris 1578.

— , Les Oeuures. 1 vol. in-folio. Paris MDCIX.

Vaugelas, Remarques sur la Langue Françoise. Ces remarques précèdent toujours les observations de l'Académie dans l'édition que nous venons en indiquer ci-dessus.

Page 1