E. PARISET
Paris | ce t*'. décembre 1820,
PREFACE
Ce n’est qu’en tremblant que je publie les observations suivantes. J’étais , en les écrivant , dans une continuelle agitation d’esprit. Cette agitation tenait en partie à la singularité de ma situation , en partie à la difficulté de la matière que j’avais à traiter. A mesure que j’en suivais les dévcloppemens , je découvrais , et dans les faits donnés par la nature, et dans les témoignages donnés par les hommes, sinon des contradictions manifestes, du moins de tels contrastes et de telles oppositions , que mon incertitude , accrue par les efforts que je faisais pour en sortir, me jetait dans la plus pénible anxiété. Ce Mémoire présentera sans doute , dans plus d’un lieu, la trace et comme le reflet de ces fluctuations de mon esprit. Pourquoi les aurais - je dissimulées ? Dans une question aussi compliquée, ma seule crainte était de laisser dans l’ombre un seul de ses élémens , et de ne pas laisser à chacun d’eux toute la valeur qu’il peut avoir. Mes hésitations sont venues de ma sincérité. Toutefois , par le progrès même de mon travail , mes idées se sont affermies , et je pense m’être fort nettement expliqué sur les points capitaux que j’avais à décider. Le premier de ces points
il PRÉFACE.
est relatif à la contagion do la fièvre jaune. Or , je ne sache pas que jamais contagion ait été plus solidement prouvée que la contagion de cette fièvre en Andalousie. Quelque favorable que soit au sentiment contraire l’autorité des médecins les plus distingués, celle de MM. Devèse et Valentin, cette autorité n’a de poids que pour les faits qu’ils ont observés de leurs propres yeux. Elle n’en a point pour tout le reste; car ce qui est vrai à l’occident de l’Atlantique , pourrait bien ne l’être pas à l’orient. Le second point est relatif à l’origine de la fièvre jaune européenne. Cette fièvre naît -elle spontanément en Espagrft ? X vient - elle d’une source étrangère? Placé entre ces deux suppositions, malgré les argumens spécieux dont on a coloré la première , et dont j’ai moi-même été séduit, je ne balance point à prononcer ici pour la seconde. Elle est fondée sur les présomptions les plus fortes ; et j’ose la donner , sinon comme une vérité démontrée , du moins comme une probabilité très - grande. Cela posé , d’où l’Espagne reçoit -elle la fièvre jaune? Il est encore très - probable que le plus souvent cette fièvre est apportée d’Amérique. Celle de 1819 venait, selon toute apparence, des Indes-Orientales. On verra dans ce Mémoire ce qui m’autorise à parler ainsi. Je regrette que la maladie qui a ravagé si long - temps la côte de Coromandel , depuis Pondichéri jusqu’à Calcutta, ne soit pas mieux connue; car elle ne l’est jusqu’à présent que par une qualification fort équivoque. Si j’en crois les notes , à la vérité très- défectueuses , qui m’ont été remises, cette maladie n’est pas contagieuse ; mais si elle est la même que celle qui a désolé 111e de France, il faudrait s’en former une idée toute contraire. Des renseignemens ultérieurs que je dois à l’amitié dont m’honore M. le baron Larrey , m’apprennent en effet que la maladie de 111e de France
PRÉFACE. ni
s’est propagée de la même manière que l’a fait la fièvre jaune en Andalousie. Or , si celle-ci a e’te' contagieuse , pourquoi celle-là ne l’aurait -elle pas été? En second lieu, il se trouve qu’il y a des deux parts une grande similitude de symptômes. Pourquoi ne seraient-elles pas identiques? Mais la fièvre jaune de Cadix venait de Calcutta ; celle de 111e de France venait de Manille, par une frégate anglaise. Quel en serait donc le foyer primitif? Est-ce Manille? Est-ce Calcutta? Ou bien y avait- il à la fois deux foyers? Qui éclaircira ces questions? Du moins résultera-t-il de là qu’à l’époque étonnante où nous vivons, tous les peuples du globe étant liés désormais par des intérêts communs, ils devraient s’assurer les moyens de faire que rien de grave n’arrivât chez aucun d’eux qui ne fût connu de tous les autres. Enfin, j’ai essayé de montrer par des inductions que les calamités dont l’Espagne a gémi pouvaient un jour faire irruption dans tout le midi de l’Europe, et plus particulièrement dans le midi de la France; d’où l’on voit quelle est la nécessité d’organiser parmi nous une bonne police médicale, et un système bien entendu de lazarets. J’ai proposé sur tous ces objets des vues générales que je crois très-praticables , et qui , mises à exécution , feraient entreprendre et achever des travaux de la plus haute importance.
J’ai parlé deux fois, et dans des termes différons , de l’épidémie de Séville : c’est que , la première fois , je parlais d’après les notes que j’avais prises sur les lieux, et recueillies de la bouche même des médecins et des magistrats ; tandis que , la seconde , j’écrivais suides documens officiels , qui n’ont été publiés que depuis mon retour en France, et que j’ai reçus beaucoup trop tard. Nouvel exemple de la difficulté d’obtenir la vérité sur les choses qui s’y refusent le moins.
Il est un point sur lequel j’ai dû craindre de m’être trop avancé.
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J’ai dit que l'hiver de 1819 à >8ao avait probablement détruit en Andalousie tous les germes de fièvre janne , et que cette maladie n’y reparaîtrait, selon toute apparence, que par une nouvelle importation. Elle a reparu en effet l’été dernier; et, pour l’honneur de ma prédiction, j’attribuais cette réapparition à une cause qui, bien que réelle , effarouchera toujours les esprits difficiles : je veux parler de l’aptitude du germe contagieux à se conserver dans les organisations. Cependant je prenais des informations en Espagne ; et , dans les deux réponses qui m’arrivent , je lis d’une part que la fièvre jaune a été cette année à Xérès la suite de la fièvre de l’an dernier ; et de l’autre que celle qui s’est montrée à Cadix , y est venue de la Havane.. Par là , je suis doublement justifié : ou si l’on prétend que ce double fait n’est pas conforme à mes explications , j’aurai le droit de soutenir qu’il l’est moins encore aux sentimens de ceux qui s’obstinent à trouver en Espagne l’origine de la fièvre jaune. L’épidémie , cette fois , a été peu considérable à Cadix ; et cela s’accorde fort bien avec ce que j’ai dit sur les caractères de la maladie, lorsqu’elle vient d’Amérique. Du reste , à Cadix comme à Xérès , elle n’a pas été cette fois moins contagieuse que les autres , et voilà ce qu’il importait surtout de constater.
Une particularité que je ne veux pas taire , c’est que dans la note que je reçois de Xérès , et qui est de la main du modeste et vertueux Rance' , je vois que le bruit court que la fièvre jaune a paru cette année dans deux petites populations de la Sierra-Moréna. Un fiiit de cette nature serait décisif, s’il était réel. La maladie s’estelle développée là spontanément? De deux choses l’une : ou elle doit son origine aux effluves de quelques marais voisins; et, dans ce cas, pourquoi ne s’est-elle pas montrée dans les années précédentes ? ou
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ces effluves n’existent point , car sur un terrain aussi élevé que celui de la Sierra , l’existence d’un ou de plusieurs marais n’est guère probable ; et , dans ce cas , il faut renoncer à l’influence des effluves , et chercher d’autres causes. Serait- il arrivé que quelques hommes de ces deux populations eussent fait l’an dernier des voyages à Xérès ou à Séville , pendant l’épidémie ? Est-ce là qu’ils auraient puisé le germe fatal? Et ce germe n’a-t-il éclos que cette année? C’est une hypothèse à vérifier. Elle me rappelle un fait que j’ai oublié de consigner dans ce Mémoire , et qui a été certifié à M. Mazet. En 1800 , des habitans de Séville , qui de bonne heure s’étaient enfuis de la ville , y étaient rentrés sur la fin de l’épidémie. L’été suivant , ils eurent la fièvre jaune ; mais ils ne la communiquèrent à personne.
Je ne dirai plus qu’un mot. Les écrivains qui s’évertuent à trouver des traces de la fièvre jaune , non-seulement dans les premiers historiens de l’Amérique, mais encore dans les médecins de la haute antiquité , dans Hippocrate, Are'tée , etc. : ces écrivains doivent avant tout se convaincre eux-mêmes de leur propre sincérité ; car , comme ils ne sont pas persuadés , ils ne persuaderont jamais ; et plus ils s’efforceront de faire prendre de simples conjectures pour des vérités , plus on leur refusera l’assentiment qu’ils sollicitent. Quand la fièvre jaune serait une maladie aussi ancienne que le genre humain , il n’en est pas moins vrai que, pour nous , elle est encore plus nouvelle que la syphilis , et que nous devons la considérer comme telle. Au reste , n’est-ce pas là une question bien oiseuse ? Car , supposé l’antiquité de la maladie démontrée , qu’en conclure pour ses autres caractères ? L’essentiel est de savoir à quel point elle est redoutable ; et sur ce point si capital , que notre mission devrait éclaircir , il ne reste plus , ce me semble , aucune ambiguïté.
PRÉFACE
TI
Je serais le plus ingrat de tous les hommes, si, après tous les bons traitemens que j’ai reçus en Espagne , je négligeais la moindre occasion d’en témoigner ma vive et profonde reconnaissance. Je supplie donc les personnes que j’ai nommées dans ce Mémoire , Espagnoles ou Françaises , d’agréer encore une fois ici l’hommage d’un sentiment qui ne finira qu’avec moi.
Paris, ce i #f . décembre i8ao.
Le 26 octobre dernier , peadant la séance que le conseil général des prisons du royaume tenait chez le ministre de l'intérieur, Son Excellence M. le duc Decazes , alors ministre , me fit l’honneur de m’écrire sur un petit billet ces paroles : V ous serait-il agréable daller à Cadix observer la fièvre jaune? Je ne m’attendais à rien moins qu’à celte proposition. Je passai rapidement en revue dans mon esprit les raisons que j’avais d’accepter ou de refuser. L’idée de péril l’emporta, et je répondis presque tout de suite : Oui certainement , monseigneur. Sur la demande de M. Guizot et la mienne , un jeune médecin de Paris , M. Mazet , fut nommé pour m'accompagner. Nous fîmes nos préparatifs de voyage avec toute la diligence possible ; et le 3 novembre 1819, à huit heures du matin , nous étions sur la route d’Orléans.
Nous étions trois, M. Mazet, moi, et M. Guido , officier en retraite, Maltais d’origine, et mon ami particulier. Je l’avais connu en 1814 à Bicétre , où il servait en qualité de capitaine dans l’une des compagnies de vétérans chargées de garder la prison. M. Guido est un homme d’un esprit très-cultivé. 11 sait par cceur Virgile , Horace, Martial, l’Arioste et le Tasse. 11 a une longue expérience des voyages. Personne n'a plus de ressources dans la tête et de promptitude dans l’action. Lorsqu il apprit que je partais pour Cadix , son premier mouvement fut l'effroi , son second fut de me suivre. Avec un tel auxiliaire , je n’avais plus à songer qu’au principal objet de la mission. Pour tout le reste , le capitaine semblait se multiplier pour y suffire , et nos besoins étaient aussitôt satisfaits que sentis. Nous fallait-il uu tailleur, il l’était ; un menuisier, il l’était; un cuisinier , un secrétaire, il l’était; un livre rare , il le trouvait du premier coup; des consolations dans nos momens d'abattement et d’ennui , une de ces mille anecdotes dont il a meublé sa mémoire nous tirait d’affaire : c’était un enchantement continuel ; et quelque nombreux que soient les douaniers dans l'intérieur de l’Espagne, nous n’avons eu de difficultés que quand le capitaine n’y était pas.
Dans la juste crainte d'arriver trop tard à Cadix , nous courious jour et nuit. Nous étions le 7 novembre à Bordeaux; M. le préfet nous combla de politesses. Malgré les mesures qu'il avait prises contre l’introductiou des maladies contagieuses clans son département, il était convaincu que ces mesures étaient insulTisautes , et qu’avec un service sanitaire tel qu’il sc fait encore aujourd'hui sur les côtes occidentales de France , on ne peut avoir à cet égard aucuue sécurité. M. le consul d'Espagne à Bordeaux était dans les mêmes sentimens. Selon lui, si l’administration persiste dans la même imprévoyance, l'entrée de la fièvre jaune en France est un malheur inévitable. Otr verra plus loin si ce présage sinistre est bien ou mal fondé. Le 8 novembre, nous visitâmes la prison et quelques hôpitaux. 11 est un hôpital où nous vîmes deux malades par lit. Nous soupirâmes à cette vue ; elle nous fit songer avec tristesse à la magnificence du théâtre. En revanche, nous fûmes ravis du bon ordre, de la paix, de la propreté que l'on admire dans la maison des aliénés. La, j’appris qne, de même qu’à Paris et partout , le nombre des aliénés s'accroît annuellement dans le département de la Gironde. Cet accroissement est- il réel? ou n’est-il qu’apparent? Tient-il à celui de la population? ou tient-il plus particulièrement aux troubles politiques?
Le 10 novembre, à la chute du jour, nous étions à Bayonne. Le 11, nous visitâmes la prison , l’hôpital et l’embouchure de l’Adour. Près de cette embouchure, au pied des collines isolées qui, au sud et à l'ouest de la rivière, masquent l’Océan , se trouve une habitation déserte que le gouvernement peut acheter à peu de frais, et qu’il serait aisé de convertir en lazareth. Près de là, est une anse où les vaisseaux en quarantaine seraient stationnés favorablement. Un lazareth est d’autant plus nécessaire à Bayonne, que le voisinage de l’Espagne expose cette ville à plus de surprises, comme je le dirai plus loin. Cette année (1819), un vaisseau parti de Cadix avant que la fièvre jaune y eût été reconnue, entra dans la rivière d’Àdour, sans avoir été examiné le moins du monde. 11 avait perdu deux hommes dans la traversée. On ajoutait que des hommes atteints de cette fièvre étaient venus mourir à terre. De telles apparitions sont des avertissemens que doit écouter un gouvernement ami des hommes.
Cependant on nous effrayait sur notre entrée en Espagne. Un négociant qui venait de traverser une grande partie de la Péninsule , nous conjurait de n’y pas voyager avec notre voiture. « Croyez-moi, nous disait- il, elle vous sera con- » fisquée à Vittoria : la douane y est inflexible ; ou bien , on vous forcera de
» déposer les deux tiers de ce quelle vous a coûté , et c’est un argent perdu » sans ressources. Les postes sont ma] servies , les chemins peu commodes, et » peut-être peu sûrs. Prenez d'autres moyens de voyager. » Nous tînmes conseil. Un muletier se présenta, et donna parole de nous conduire à Madrid en sept jours et demi. Nous en aurions mis quatre ou cinq par la poste. Ainsi placés entre une petite économie de temps, et une grande économie d’argent, nous balancions le pour et le contre; mais quand nous vînmes à penser que l'EUspagne était pour nous un pays absolument inconnu ; que nous ne savions pas un mot de la langue; que rien ne nous défendrait sur les grandes routes; que ces routes étaient peut-être en mauvais état, et qu’un accident nous ferait perdre plus de temps que nous n’en pouvions gagner par la poste, tandis que dans la solide voiture et sous les auspices de notre muletier, toutes les difficultés avec les choses et les hommes s’évanouissaient pendant le voyage; enfin , quand il fit sonner sa parole solennelle d’être à Madrid le huitième jour au plus lard , nous conclûmes avec lui , et , dans un instant , nos effets autrement disposés, passèrent de notre voiture sur la sienne. Ce fut un de ces traits de diligence dont le capitaine nous surprenait toujours.
Notre muletier s’appelait Maron ; car j’ai peine à supposer qu'il vive encore. Il attela le ia novembre sur les deux heures, et noos mena le soir à Saint- Jean -de- Luz. Ce début n’était pas heureux; mais c'était un début, et nous attendions. Le lendemain , tout son génie de muletier se montra. S’étant levé fort tard, parce que la veille il s'était couché ivre, au lieu de partir, comme il lè disait, à quatre heures du matin, il nous mit en route à six heures et demie; au lieu de hâter ses mules , il les retint , et pour régler leurs pas sur le sien , il eut, quoique boiteux, la cruelle fantaisie de marcher tout le jour à côté de la voiture. C’est de ce train qu’il nous fit arriver le quatrième jour à Vittoria. J’étais bouillant de colère et d’impatience. J’avais tenté à diverses reprises de gourmander sa paresse, et de lui reprocher sa mauvaise foi : À chaque réprimande il me regardait sans répondre, et me fermait au nez la porte de sa voiture. Outré d'une tyrannie si brutale, et désespérant de faire pénétrer un rayon de pudenr dans un cerveau sans cesse noyé de vin, nous primes, M. Mazetetmoi, la résolution de nous séparer de ce misérable; le capitaine consentit à rester avec lui pour soiguer nos .effets jusqu'à Madrid. Pendant que les douaniers faisaient leur visite , et retenaient une caisse de médicamens que nous avions apportée , nous courûmes citez M. l’intendant des postes de Vittoria. Cet
excellent homme nous servit à souhait. Il nous établit dans une petite chaise de poste faite pour deux voyageurs; et munis d'une lettre de recommandation qu'il eut la bonté de nous donner pour la route , et d'un peu de linge que le capitaine avait distrait de nos malles , nous nous mîmes le i 5 novembre, à huit heures du soir, sur le grand chemin de Madrid. Le 17, au soir, nous étions à quelques lieues de cette capitale, où nous arrivâmes le lendemain 18, vers deux heures après midi. Nous allâmes droit à l'atnhassade de France : nous y fumes reçus par M. de Cabre avec une politesse et une bonté parfaites. De là, on nous conduisit à l’hôtel de la Croix de Malte, où nous primes notre logement.
Quand on court si vite, on observe mal, ou plutôt on ne saurait observer. Aussi , cette partie du voyage n’est-elle plus dans ma mémoire que comme un songe à demi effacé. Ce que je me rappelle distinctement, c’est que ce côté de l’Espagne nous a moins frappés par la magnificence de ses villes, que par la solitude et la nudité de ses campagnes, et que l'impression de tristesse dont j’eus le cœur saisi en passant la Bidassoa, ne s’est point démentie jusqu'à la capitale. Cependant nous étions sur une terre hospitalière, et je ne pense pas que jamais étranger ait mieux que nous ressenti la bienveillance, la générosité, la probité espagnoles. On vient de voir avec quel empressement nous fûmes secondés à Vittoria. Sur toute la route, pas une parole, pas l’ombre d’uu démêlé avec les postillons. Ils pouvaient nous tromper; nous n’avions ni carte d’Espagne, ni livre de poste, et c’est par de mauvaises phrases, construites péniblement dans mon esprit, a l’aide d'une grammaire, que nous parvenions à nous faire entendre. Toutefois, comme je l’ai vérifié depuis, nous n’avons pas eu à nous plaindre de la plus légère infidélité. Partout , bienveillance et bonne foi. Les mêmes dispositions nous attendaient à Madrid.
Le premier soin de M. de Cabre et de M. Bellocq, secrétaire interprète de l’ambassade, fut de me présenter au docteur Luzuriaga, leur médecin et leur ami. Cet homme rare est encore moins recommandable par ses graudes lumières que par la véhémence et l'élévation de ses sentimens. Touché apparemment du motif qui nous conduisait en Espagne, il mit sans hésiter dans mes maius sa fortune et ses livres. Des lettres de crédit furent expédiées pour nous à Séville , à Cadix, à Malaga, pour la somme de 100,000 réaux, équivalente à 16 ou 27 mille francs, que je pouvais toucher à vue. Je reçus copies de ces lettres, cl je les ai encore. C’est un monument d’amitié qui ne me quittera jamais, et dont les fouds que* m’avait assurés M. Decazcs me dispensaient cfe faire usage. Eu
revanche, je puisai dans la bibliothèque de mou généreux ami tout les documens qu’il me fut possible de réunir. Ce fut surtout alors que je compris combien la seule question de la fièvre jaune renfermait de questions secondaires sur l'influence des climats, des saisons et des localités; sur les étranges modifications que les agens extérieurs impriment à l’organisation de l’homme; et comment il est telle de ces modifications qui peut rendre mortels, l’un pour l’autre , un habitant du Nord et un habitant du Midi , lorsque des relations de commerce opèrent entre eux un rapprochement immédiat, et comme une sorte de fusion. Mille pensées s’élevèrent dans mon esprit sur la prodigieuse diversité des émanations animales, et sur le pouvoir encore si peu connu des contagions et des fermens. De là, passant aux conclusions administratives à tirer de ces considérations médicales, pour la conservation de la santé publique, je formai l’ébauche d’un système de lazarets, à la perfection duquel concourraient toutes les puissances de l’Europe, et dont l’établissement et la direction seraient confiés, dans chaque gouvernement, à un petit nombre de médecins et d'administrateurs , sous le nom de Société de la santé publique. Ces sociétés auraient des correspondances entre elles et avec le monde entier, dont elles suivraient, pour ainsi dire, pas à pas, toute l’histoire médicale : sorte de surveillance indispensable à une époque où les voyages et la navigation semblent identifier tous les peuples, et rendre communes à tous les affections d’un seul, comme on l’a vu autrefois pour la variole et la syphilis, comme on le voit encore aujourd’hui pour la peste d’Orient , et pour ces fièvres qui , allumées d’abord dans les Indes, le sont, au bout de quelques mois, dans une autre moitié du globe. Je concevais en même temps que chaque société, celle de Frauce par exemple, déjà occupée de ce travail pour le dehors , pourrait tourner les yeux sur l’intérieur, et s’attacher à des études suivies sur les maladies endémiques, et sur les moyens d’y remédier , en améliorant , par le dessèchement et la culture , les localités qui les produisent ; sur les épidémies , leurs successions , leurs périodes, leur caractère constant ou variable; sur les maladies des professions, et les moyens de les faire disparaître, en perfectionnant les procédés industriels, comme l’a fait M. Darcet pour l’art des doreurs, et le travail des monnaies; sur les effets des aliinens , et les ressources qui permettent d’y suppléer dans les temps de disette, par l’emploi de la gélatine qu’il s'agirait de généraliser; sur les secours à donner aux noyés et aux asphyxiés, genre de service encore si mal assuré presque partout, et dans lequel on vient d'introduire, à Paris, des
innovations si heureuses; sur la meilleure distribution à donner aux manufactures et aux usines; sur rétablissement de bains publics, chauds et froids, et d'écoles de gymnastique et de natation; sur la bonne administration des prisons et des hôpitaux, etc. etc. ; car il n’est peut-être pas un seul point de bien public qui ne vînt se ranger, comme de lui-même, dan» Je vaste cadre que j'embrassais. De ces institutions, dont je me formais un si riant tableau, je voyais naître un empressement à bien faire, une émulation de philanthropie bien propre à rapprocher des peuples que les horribles guerres n’ont que trop divisés; je voyais se répandre en France , jusque dans les derniers rameaux du corps social , ce tour d'esprit propre à ramener l’idée et la goût des choses utiles et conservatrices , dispositions que nous serions trop heureux de substituer aux cruelles animosités qui nous déchirent ; enlin , de tant de travaux accumulés par les années, je voyais sortir des lumières inattendues sur les divers états du genre humain, et sur ceux que prennent en particulier les nations, lorsque, dans la tranquille possession du sol natal, elles développent à loisir toutes leurs facultés. Je passai des heures déheieuses dans la contemplation de ces grands objets ; et , malgré le ridicule qu’on a la sottise de jeter sur des rêveries de cette nature, j’eu adressai une esquisse à M. Decazes, dont lame élevée m’aura pardonné ce stérile emploi de quelques instans. Cependant, je dressai une longue liste des ouvrages que l’on a publiés sur la lièvre jaune, en Portugal, en Espagne, aux Etats-Unis d’Amérique, en Angleterre, en France, et même en Italie; j’envoyai celle liste à Paris, avec prière de réunir le plus qu’il serait possible de ces ouvrages, et de les tenir prêts pour mon retour. M. le duc Decazes me lit l’honneur de me répondre que ses ordres étaient donnés à cet égard ; mais à mon retour, il s’est trouvé que celte liste s’était perdue presque en totalité , et j ai eu la douleur d’apprendre que les plus riches bibliothèques de la capitale n ont rien qui puisse me tenir heu de ce que je n’ai pas. Je me flatte que ce contre-temps sera répare dans quelques mois, et qu’alors j’aurai près de moi les matériaux nécessaires à la composition du grand ouvrage dont je parlerai tout à l’heure.
Mous avions déjà passé quatre jours à Madrid, et nous accusions la nécessité qui nous y retenait si long-temps. On nous disait que la lièvre jaune reparaissait à Séville, et nous brûlions de nous y rendre. Nos passeports pour l'Andalousie, attendus d’un moment à l’autre, ne nous furent délivrés que le lundi, aa novembre, jour où nous rejoignit notre cher capitaine. Avec nos passeports,
nous obtînmes une de ces petites chaises de poste où l'on se met à deux pour courir dans le midi de l'Espagne, et où l'on se tient comme à l'étouffée. L’ordre de nous donner des chevaux pour le lendemain nous fut expédié ; et M. Guido nous ayant arrangé pour la troisième fois nos petits équipages, nous partîmes de Madrid le mardi, a3 novembre , à deux heures après midi. Nous avions pris à notre service un jeune domestique, Milanais d’origine, qui avait vu la France, qui se trouvait en Espagne depuis quelques années, et nous faisait des phrases où entraient à la fois l’Espagne, la France et l’Italie. L’honneur d’avoir un tel interprète était plus que compensé par les vices que n’ont que trop souvent les gens de son état. Celui-ci était passablement malpropre, ivrogne, paresseux, menteur et fripon. Mais comment changer? et qui prendre? Il était nuit quand nous passâmes à Aranjuez, et, malgré l’obscurité, les allées de grands arbres que nous traversions nous frappaient d’étonnement. C’étaient les premiers beaux arbres que nous eussions vus depuis notre sortie de France , et pour mieux juger de leur magnificence, et de celle du lieu qu’ils embellissent, je m’écriais, comme Ajax : Grand Dieu! rends-nous le jour!... Nous nous promettions de prendre à notre retour des arrangemens plus favorables i notre curiosité; mais on verra plus loin comment cette espérance a été déçue. Arrivés à la maison de poste, nous apprîmes que la route d’Aranjuez à Ocaiia n’était pas sûre; qu’à Aranjuez même habitaient des voleurs que la police ne pouvait découvrir; et qu’aussitôt qu’ils apercevaient une chaise de poste, ils profilaient du temps quelle mettait à changer de chevaux , pour courir en avant sur la route , où ils choisissaient une embuscade , et qu’ils tombaient de là sur les voyageurs. S’arrêter si tût me parut insupportable. Nous courûmes chez M. le commandant du lieu, lui demander une escorte. Il nous donna deux soldats qui chargèrent devant nous leurs armes, et prirent les devants. Nous les suivîmes. La route était mauvaise, et nous allions doucement. A mi-chemin, on nous crut hors de péril. Nos soldats montèrent derrière la voiture, et après avoir trotté quelques heures dans des ornières fort incommodes , nous nous trouvâmes à Ocaiia , rendus de fatigue, Le maître de poste n’avait pas de chevaux : il fallut attendre le jour. Ce manque de chevaux , réel ou simulé , se répétant ainsi de suite , à Val-de-Peûas et à Andujar, le 34 et le a5 novembre, nous y prîmes, malgré noos , quelque nourriture et quelque repos. Le a6 nous étions à Cordoue. Le ciel était chargé de nuages. Nous craignîmes, en courant pendant une nuit pluvieuse, de tremper nos effets. Encore temps perdu. Le 37, nous comptions être à
Séville; mais à A Ica la, (leux ou trois lieues eu deçà, il y eut croisement de courriers, et pénurie de chevaux. Nous couchâmes sur des planches. Enfin , le 38 nous arrivâmes à Séville, et nous y fûmes pleinement établis vers le milieu du jour.
Jamais te souvenir de Séville ne me reviendra dans l'esprit , jamais ce nom ue sera prononcé devant moi, que sur-le-champ vous ne soyez présens à mes yeux, chers et généreux amis, qui, mus par votre bienveillance naturelle, autant que par attachement et par déférence pour Luzuriaga , êtes accourus autour de moi , avec un zèle si vif et une bonté si touchante ! A peine nos lettres de recommandation furent-elles remises à leurs adresses, à peine le bruit de notre arrivée se fut- il répandu, que nous reçûmes, entre autres visites, celles des docteurs Velasquez, Rodriguez, Otéro, Soucrampe; celle de M. Pascal, Français établi depuis quelques années à Séville; et surtout celle de l'homme le plus ouvert et le plus aimable, le plus respecté et le plus digne de l’être, de Don Mariano de la Fuente, l’ami de cœur du docteur Luzuriaga, et alors uu des premiers magistrats de la cité. Sous les auspices de cet excellent homme, nous eûmes la liberté de voir les prisons. M. Decazes , dont l’attention sc portait sur tout ce qui est utile, m’avait recommandé d’étudier, s’il était possible, le régime des prisons en Espagne, et n’ayant pu m’occuper de cet objet dans la capitale du royaume , je ne deyais pas le négliger dans celle de l’Andalousie, où j’avais tant de facilités. Je l’avouerai : malgré l’état de barbarie où sont encore les prisons de France, celles de Séville n’ont rien qu’il soit à propos d’imiter parmi nous. Les docteurs Velasquez et Rodriguez nous conduisirent au collège de médecine : à l’hôpital de l’Arnor de Dios, lieu paisible, simple, propre et opulent : à l’hôpital de la Sangre, vaste bâtiment encore* non achevé, mais imposant par son étendue; divisé dans son intérieur par de grandes cours quadrangulaires , et plantées de grands orangers chargés de fruits; orné, au premier étage, de galeries superbes, où le malade peut respirer un air pur, exercer ses forces, et jouir à son gré de l’ombre ou de la lumière; ayant enfin, pour recevoir les malades, des salles spacieuses et élevées, mais sombres et d’un silence et d’une nudité qui saisissent le cœur. Les lits sont bas et paraissent mal fournis. Une tige de fer se détache du mur où elle est enfoncée , et sc termine par une anse circulaire; cette anse reçoit, comme une main, les vases où sont les boissons dont s’abreuve le malade. Point de table, de meubles, de linge. Gisant sur son lit, et touchant presque la terre, le malade semble être
abandonné. Il résulte de ces contrastes que l'hôpital de la Sangre présente, dans son ensemble y un air de magnificence et de pauvreté qui charme et attriste à la fois. Mais qu’il serait aisé d’eu faire un établissement incoin parablc! Qu'il serait aisé d’aviver ce désert, d’apjH*ler là des élèves, et d’y créer une école de médecine supérieure à tout ce qui existe en ce genre chez les nations connues î Que de lumières en sortiraient un jour , sous ce beau ciel déjà illustré par les médecins arabes! Est-ce le génie qni manque aux Espagnols? Non ; c’est une volonté.
La cathédrale de Séville, sa tour presque égale en hauteur per|>endiculaire à la plus élevée des pyramides, l’alcazar, l'hôtel des monnaies, celui de la bourse, la belle manufacture de tabac, la grande école de pilotage, l’aquéduc, etc. sont des monumens publics qu’ont célèbres tous les voyageurs, et que nous n'avons vus qu’à la légère. Nous devions les étudier de plus près à notre retour, ainsi que la bibliothèque laissée par le üls du grand Colomb ; ainsi que les restes de l’ancienne industrie de Séville, et les ruines qui subsistent encore sur son territoire : ruines précieuses consacrées par le souveuir de Trajan. Nos amis nous eussent fait connaître tous les établissemens littéraires et scientifiques dout Séville peut s'enorgueillir. Pour le moment nous ne songions qu'aux désastres que lui avait fait éprouver la fièvre jaune, et soit dans nos courses, soit dans nos conférences avec nos amis, c’est toujours sur ce point capital que nous ramenions l'entretien. La maladie était éteinte; mais l’impression de terreur quelle avait laissée après elle était encore dans toute sa force. Ou avait demandé aux médecins un compte rendu de ce fatal événement. Le docteur Velasquez eut la boulé de me confier le’travail officiel qu’il avait rédigé sur cet objet, et que la société médicale de Séville avait adopté dans sa séance du 10 novembre. Je lus ce travail avec l’intérêt qu'il devait m’inspirer, et j'en obtins une copie. L’extrait que j’en vais présenter à mes lecteurs justifiera, je pense, dans leur esprit, la haute estime que j’ai conçue pour les talens du docteur Velasquez :
« En général, l’invasion de la fièvre dont il s'agit est subite. Le malade, >• brusquement attaqué, n’est point averti par ces lassitudes, cette inappétence, » cet engourdissement musculaire, qui sont les avant-coureurs des autres mala- » dies. C’est au milieu de la santé la plus florissante que surprend la fièvre » jaune. On ressent tout à coup des douleurs dans la région lombaire , dans les » cuisses , les genoux et les jambes ; une céphalalgie aigue ou gravalive , et des • j frissons. La fièvre s’allume, et augmente progressivement. La chaleur esL
OBSEBVATIOMS
» brûlante; le pouls s’élève; il devient frequent, et cède aisément à la pression. » Ira respiration est profonde, suspiricuse, accompagnée d’anxiété , d'oppression » précordiale. Les yeux sont plus ou moins rouges, brillans, offensés par la « lumière ; le visage et les lèvres s'enflamment ; la langue est humide , couverte » d'une croûte d’un jaune blanchâtre, et sur les bords, ainsi qu’à sa pointe, elle » est nette et enflammée. Il y a saveur amère, nausée, anxiété à l'épigastre, et » dans beaucoup de sujets, vomissement bilieux, constipation, urines claires, * transparentes, décolorées, vertiges, somnolence, réponses tardives, et pres- « sentiment funeste.
» Ces symptômes se soutiennent, pour la plupart, pendant les trois premiers » jours, c’est-à-dire pendant la durée de la première période, sans subir d'alté- « ration particulière , même dans le mouvement fébrile, lequel a des rémissions » à peine sensibles. Communément , les malades recouvrent leur santé le » troisième, le cinquième ou le septième jour, si les efforts heureux de la » nature , ou les secours bien entendus de la médecine , ont provoqué des » évacuations favorables. Ces évacuations, par les selles’ ou par les sueurs, en » éliminant les produits de l'altération morbifique , présentent le caractère de » coction qui leur est propre. La sueur , par exemple , a une fétidité qui ne » permet de la confondre avec aucune de celles que l'on observe dans les autres » maladies ; et les selles, de couleur jaune , quelquefois vertes et quelquefois » naturelles, exhalent une puanteur non moins révoltante. Les urines, examinées » dans ces roomens de crise, ont une couleur de safran foncée; une humeur » qui les charge sans former de dépôt , les trouble et leur ôte toute transparence.
» Si le soulagement n’a pas lieu , soit parce que les évacuations indiquées ont » été nulles , soit parce qu’ayant été provoquées par la nature ou l'art , elles » n’ont pas produit pour le malade le bien qu’elles promettaient , alors survient x un repos trompeur, un calme qui suscite dans l'esprit du malade les plus x flatteuses espérances. Il croit toucher à sa guérison, et, levé sur son séant, n il demande de la nourriture, et parle de sa santé rétablie comme d’une chose x assurée. C’est pendant ce relâche insidieux , qui dure le plus souvent tout le » quatrième jour, que les yeux du malade perdent un peu de leur première x rougeur , et prennent une teinte jaune. Le visage pâlit ; et tandis que le pouls » conserve son état naturel, et que les urines reprennent leur couleur ordinaire, x la chaleur tombe parfois au dessous de la chaleur propre à I état de santé, a Cependant, au milieu de ce faux bien-être dont se repaît le malade, une
« certaine irrégularité se montre dans ses actions. Le désordre de ses réponses, n quelque léger qu'il soit , trahit celui de ses facultés intellectuelles , et laisse » percer la secrète malignité de sa maladie. C’est par ce tranipille chemin qu’il » est conduit à la seconde période , où vont se développer les symptômes « redoutables sous lesquels il succombe, ou qui lui permettent diflicilement a d'échapper.
» Un résultat donné constamment par l’expérience , c’est que les symptômes a qu’il s’agit maintenant d’exposer sont de deux ordres : les uns, primitifs; les >■ autres, secondaires, ou sympathiques. Les symptômes primitifs varient selon » la nature du système , ou gastrique , ou sanguin , ou nerveux , sur lequel le » germe du mal a porté son impression délétère; et l’on conçoit que les syptômes a sympathiques, dépendant de ceux-là, ne seront pas moins variables, selon les » idiosyncrasies, ou les dispositions individuelles. De cette double source naît u la diversité que l’on remarque, soit dans les phénomènes fondamentaux, soit » dans les anomalies qui caractérisent cette seconde période; diversité si étrange, « qu’il n’est possible d’y porter quelque clarté qu'à la faveur de ces distinctions » préliminaires.
» Si donc le miasme contagieux a, de préférence, affecté le système gastrique, » on voit, dès l’origine de la maladie, se manifester une propension à rejeter » par le vomissement les substances alimentaires et médicamenteuses ; à 4a » nansée se joint l’anxiété, laideur, une douleur épigastrique plus ou moins » vive , laquelle s’exaspère par l’impression des acides et des médicamens « salins : viennent enfin les vomissemens, soit de bile, soit des matières qu'a » reçues l'estomac ; avec les vomissemens s’accroît l'anxiété , l’ardeur , la fatigue n du cardia; le malade s'agite; il est pris du hoquet; et bien que son .estomac u ne puisse même supporter l'eau , il est brûlé de soif; sa langue se sèche; elle u est enflammée à la pointe et sur les bords ; quelquefois une ligne noire se » dessine sur son centre , ou bien elle se plombe et se noircit en totalité. A ces a symptômes succèdent des vomissemens d une atrabile plus ou moins brillante, » de couleur de chocolat ou de café. Un grand nombre de malades rend, par » les selles , des matières foncées , entremêlées de déjections sanguines. L'ab- » domen se retire; il devient dur et tendu. L’urine se supprime ou s’obscurcit » plus ou moins. Il y a délire sourd, et quelquefois furieux. Chez un grand n nombre l'ouïe s'éteint; et la sensibilité est si vive au cardia, quelle leur » arrache des cris plaintifs , et leur fait prendre continuellement des attitudes
O BSERVÀTÏONS
» forcées et extraordinaires. La respiration est serrée et sanglotante; le pouls » faible et accéléré; les extrémités froides; enfin, les convulsions, les gémis- »» semens aigus, mouvement per|>éluel des mains vers la région précordiale » et l’épigastre , ld*rétraclion des yeux , et l’ictéricie plus ou moins prononcée , » sont les symptômes précurseurs de la mort, qui vient clore celle horrible » scène, entre le cinquième et le septième jour.
» Lorsque c’est le système sanguin qui a reçu l'affection primitive, la rémis- » sion du troisième au quatrième jour n’est pas si sensible. Le mouvement » fébrile se soutient au meme degré, et ne présente de rémission que les jours * suivans. C'est alors qu’en palpant le malade , on lui trouve une chaleur acre » çt mordante; un pouls peu résistant pour l’ordinaire, mais fréquent, assez » lârge et même vibratil. Les yeux sont proéminens, rouges et légèrement » colorés en jaune. La langue est très-enflammée, humide, gonflée, hérissée de »» papilles grossies. L’anxiété, l’ardeur, la douleur de l’épigastre, et les autres « symptômes dont on a parlé tout à l’heure, u’ont pas la même intensité, bien « que d’ailleurs on observe dans quelques malades, et le vomissement noir, et » les déjections de sang et d’atrabile. Les urines sont enflammées, sanguino- » lentes, safranées, obscures, sans être aussi chargées que dans le cas précédent. » Le mal poursuivant ses progrès, une disgrégation s’opère entre les molécules « du sang; sorte de dissolution qui forme le caractère de ce second mode w d’affection, et que manifestent les hémorrhagies par les narines, les gencives, » la langue, l'anus et la vulve, ainsi que les viscosités des dents, les pétéchies » et les ecchymoses. A ces symptômes s’associeut le tremblement de la langue » et des membres, la surdité, la somnolence, une prostration extrême, et, » dans la plupart des malades, la teinte jaune de la peau. Lorsque la maladie se » présente sous cet aspect , ses périodes embrassent une durée plus longue : » elle parait être moins aigue , et les malades se soutiennent jusqu'au quator- » zième, au dix -septième et au vingt-unième jour: époques diverses, où les » uns se sauvent à la faveur de ces mêmes évacuations auxquelles les autres » succombent avant d’arriver à des termes si avancés; avec celle différence que, » dans ceux-ci, s’observent l’inquiétude et les symptômes alarmans du premier » inode, et que ceux-là meurent avec l’abattement et les symptômes propres w aux fièvres adynan tiques. .
» Enfin, lorsque dès l'origine, c’est la vie elle -même qui est attaquée dans m sa source, alors se présente une fièvre nerveuse du plus pernicieux caractère.
SUR LS FIÈVRE ms E. l3
» et que ne font que trop connaître un pouls petit, serratil, contracté; un froid » extrême; l’aridité de la peau; la prostration des forces; l’altération, l’abatte- » ment, la couleur plombée du visage; la chute des traits; le regard triste d’un » oeil éteint; un délire taciturne; la lenteur des réponses; l'indilTérence et l’iu- » sensibilité du malade sur sa situation; une somnolence qui, quelquefois, se » change en affection comateuse; une respiration tardive, suspirieuse, avec » anxiété précordiale; une langue qui s'éloigne peu de l'état naturel, ou quel- » qucfois couverte d’une légère couche blanche ou jaune; l'aslrictiou du ventre, » et des urines naturelles. Les périodes de la maladie se succèdent avec rapi- » dite, la mort arrivant en général le cinquième, le septième, ou le neuvième » jour, et même quelquefois peu d’heures après l’invasion. Le plus souvent les u symptômes nerveux ne laissent paraître aucun de ceux qui constituent la pre- » rnière période. Lorsque la maladie se prolonge jusqu’au quatorzième , au » dix-septième, au vingt -unième jour, on peut espérer la guérison des malades.
» 11 convient maintenant de parler de quelques anomalies. Bien que pro- » duite constamment par un miasme de nature identique, la maladie est quel- » quefois si bénigne, quelle affecte le caractère d'une éphémère simple ou pro- » longée, et revêt dans quelques malades les symptômes d’une vraie synoque. a Très -souvent alors, les yeux sont dans leur état naturel, et la langue est » nette ou légèrement teinte en blanc ou en jaune. Quelquefois, mais rarement, » la ftèvTC prend le type des intermittentes. On la voit encore parcourir ses » périodes avec une rapidité incroyable, et si grande, que les symptômes qui « en marquent le début sont, à peu de chose près, les symptômes les plus u avancés de la seconde période; marche violente à laquelle le malade ne sau- » rait résister. Dans quelques autres cas particuliers, la langue est dès le » principe chargée d’une couche blanchâtre, sans être enflammée à la pointe » ni sur les bords. Elle se soutient dans cet état, quoiqu’il survienne des vomis- » semens d'alrabile. La constipatiou chez quelques malades a été si opiniâtre, » que les purgatifs, les émétiques, les laveinens stimulans, n'ont pu la vaincre; » les malades ont guéri sans avoir d’évacuation sensible, et sans soufTrir aucun «symptôme grave. Enfin, on a vu, à une douleur et à une ardeur vive de
» l'épigastre, succéder le vomissement noir, sans que les yeux aient perdu de
» leur éclat, ni la langue de sa netteté. Les pétéchies ont été moins générales
a que ne l’auraient fait craindre ces grandes disgrégations que les malades ont
» présentées dans leurs humeurs.
» Le pronostic, dans cette lièvre, a de grandes difficultés, puisque souvent,
» après des symptômes redoutables, l’issue a été heureuse, taudis que sous les » plus bénignes appareuces, elle a été mortelle. Voici cependant quelques » résultats généraux qu'a donués l’expérience, et dont on peut faire des règles a de prévoyance et de conduite :
» i*. Chez les adultes, le mal a eu une malignité, une intensité qu’il n'avait » ni chez les enfans , ui chez les vieillards.
» 3*. Les symptômes ont été plus violens , et la mortalité plus grande pour » les hommes que pour les femmes.
» 3 ". Les naturels des pays froids, et ceux qui ne faisaient que d'arriver « dans le lieu où régnait l’épidémie, ont été moins épargnés que les indigènes » et les anciens habitans.
» 4 °. Les sujets d’un tempérament athlétique, sanguin, bilieux, ont plus » souffert de la maladie que les sujets d’un tempérament flegmatique et froid.
h 5 *. La tristesse, la crainte, la terreur, toutes les passions qui éteignent » l'énergie vitale, prédisposent singulièrement à contracter la maladie, et lui » impriment un caractère de véhémonce et de danger quelle n'a point dans s les sujets gais et vifs , qui semblent se jouer du mal.
n 6*. 11 est indubitable que la chaleur exaspère les symptômes, et excite lac- . » tivité du miasme contagieux. C’est du moins ce que les médecins ont observé » dans la constitution actuelle, lorsque la température s’élevait de ao à a 3 a degrés , elle multipliait la maladie, et en aggravait les svptômes; tout diminuait » au contraire, et s’améliorait sensiblement dans les jours frais et pluvieux.
» 7*. L’abus des liqueurs spiritueuses , et les déperditions de toute espèce, v préparaient à la maladie, et en envenimaient le caractère.
» 8*. lorsque la maladie [tassait le septième jour, il était permis d’espérer,
» et l'espérance devait croître à mesure que la maladie se prolongeait jusqu’au » neuvième, et, à plus forte raison, jusqu'au onzième jour, ainsi qu'un l’a » souvent observé, soit dans la ville, soit dans le lazaret de Jésus.
n 9". En général , dans la première période de la maladie , la ménorrhagie et b l'épistaxis ont été critiques.
» io". Les sueurs, et la diarrhée bilieuse, de couleur jaune ou verte, abonb dantes, et provoquées par la nature ou l’art, ont été généralement utiles.
b it°. Dans certains cas, on a pu considérer les parotides comme une heub reuse terminaison de la maladie.
» 13*. La suppression des urines est un signe mortel.
n i 3 *. En général , l'ictéricie est de mauvais augure avant le septième jour.
» i 4 *. Le vomissement noir, et les déjections de même nature , sont des » évacuations funestes, bien quelles aient été quelquefois critiques le quaii trième jour.
» i 5 °. Les grandes hémorrhagies d'un sang dissous, par la bouche, l’anus, u les narines, la vulve et la trachée, ont été de mauvais augure ; elles étaient » mortelles, lorsque l'ictéricie les accompagnait.
» iG". Le vomissement noir, avec délire, convulsions, anxiété extrême et » ictéricie , est un signe mortel.
a 17*. Chez les femmes grosses, les symptômes étaient ceux d’une extrême » malignité.
a Les méthodes générales auxquelles on a voulu assujettir le traitement » d’une aussi grave maladie ont toujours été insuflisantes, et par conséquent » dangereuses. Les éloges outrés qu’on en a faits ont été cruellement démeulis » par l’expérience ; telle est , en particulier , l’administration de l’huile à l’in- » térieur ; sorte de remède dont l’utilité est bornée à un très-petit nombre de cas.
» Dès le principe de la maladie, il a fallu se hâter de donner l'émétique (le » tartrite de potasse et d'antimoine ) à une dose proportionnée à l'âge et à j » la constitution du malade , et lorsque la présence des symptômes de la » seconde période n’en contre -indiquait pas l'emploi. L’émétique faisait re- » jeter de grandes quantités d’une bile jaune , et le plus souvent verte : il pro- » voquait les déjections alvines et les sueurs, et, de cette manière, on satisfaisait à » la première de toutes les indications , celle d’éliminer le miasme producteur » de la maladie. Si , dès le premier début du mal , la langue était aride ; si n l’ardeur et la sensibilité du cardia étaient extrêmes , on employait la crème n de tartre (tartrite acidulé de potasse), l’huile de ricin, la manne ou les tama- » rins. On continuait dans les mêmes vues l'usagé d’une dissolution de crème n de tartre , et des lavcinens émoi liens et tempérans , répétés fréquemment pen- 11 dant toute la durée du premier période. On faisait à plusieurs reprises sur » les articulations des onctions avec un liniment chaud, lequel était un mélange » d'huile et de vin blanc. On appliquait des sinapismes â la plante des pieds , » et des topiques de vinaigre étendu d’oau sur l’abdomen. Malgré la malignité » essentielle qui caractérise cette maladie, et proscrit les saignées, il est des a médecins qui les ont pratiquées, mais dès que le mal a pointé, pour ainsi
n dire , et lorsquavec une habitude athlétique , le sujet présentait de la granit deur et de la dureté dans le pouls, une urine enflammée et d’une excrétion u douloureuse, et finalement les autres symptômes qui indiquent un excès de » réaction. Or, les cas de cette espèce ont été très-peu nombreux. Du reste, u la diète doit être tenue, légère , et composée de bouillons non chargés de » graisse.
» Tel est le traitement approprié à la première période. Lorsque le malade m passait à la seconde, et que les symptômes gastriques se présentaient tous j» d'abord, savoir, l’anxiété, l’ardeur et les vomissemens d'atrabile, on donnait » à doses brisées, c’est-à-dire petites et répétées, une teinture aqueuse de « quinquina très -chargée, ou la décoction antiseptique usitée en Espagne. On » mettait le malade à l’usage d’un eau légèrement acidulée avec l’acide sul- » furique, et l'on continuait les lavemens, soit avec l'eau et le vinaigre, soit » avec une décoction très-chargée de quinquina, soit même de quinquina en w substance délayée dans l’eau et le vinaigre. Si l'estomac ne supportait aucune » substance alimentaire ou médicamenteuse, s’il les rejetait par le vomissen ment, à mesure qu’il les recevait, ou employait alors l’extrait de quin- » quina, sous forme pillulaire, et avant l'ingestion d’aucun médicament ou » d'aucune nourriture, on faisait prendre quelques cuillerées d’eau distillée de » menthe, animée avec la liqueur anodyue d'Hoffmann, ou l’éther sulfurique,
» quelques gouttes de laudanum liquide de Sydenham , et le sirop d’œillet ou » d’écorce d’orange. Si, malgré ces moyens, le vomissement se soutenait, on w appliquait un sinapisme à l’épigastre, et dans les cas désespérés, uu vési- » catoire à la même région. Dans des circonstances si difficiles , les crèmes » de riz, les panades, le lait d’amande, étaient les alimens favoris des malades :
» tant les bouillons excitaient leur répugnance, et les portaient au vomissc- » ment!
» Lorsque des symptômes de dissolution se manifestaient par des hémorrhagies » nazales, par celles de la bouche, et des pores de la langue, par celles des intesw tins , de la vulve et des voies urinaires , et lorsquavec de tels symptômes se » montraient des pétéchies et des ecchymoses, on mettait en usage le quinquina en a substance uni à la serpentaire de Virginie ; ou donnait les acides minéraux u étendus dans une suffisante quantité d’eau à la glace; on appliquait des com- » presses trempées dans un mélange d’eau, de vinaigre et quelquefois d'alun ^ n sorte de topique ou mélange que I on plaçait à froid sur le front pour réprimer
» l'hémorrhagie nazalc , ou dont on faisait des collutoires pour arrêter celles » qui avaient lieu par la bouche.
» En lin, lorsqu’un état nerveux prédonflnait visiblement, le quinquina en sub- » stance, la serpentaire de Virginie, le camphre et les potions éthérées, tels étaient » les médicainens destinés à combattre à l’intérieur un état si déplorable ; tandis » qu’à l’extérieur on ne négligeait ni les frictions sèches , ou spiritueuses , ni les » vésicatoires volans ou fixes , et que , pour aliment , on faisait prendre des bouil- » Ions substantiels, et animés avec une petite quantité de vin généreux.
« La convalescence que laissait après elle une si pernicieuse maladie était un » état plein de dilKicullés, qui demandait toute la vigilance et toute la sévérité du » médecin. Il fallait redouter surtout les erreurs de régime : et à cet égard, pour » régler le choix et la quantité des alimens, il fallait porter sou attention sur deux » points capitaux, savoir : sur l’état de débilité générale oii se trouvait le conva- *> lescent, et sur la sensibilité de l’estomac qui , ayant été le siège ou le foyer de la » cause morbifique , semblait encore en retenir l'impression. »
Pour compléter l'histoire de cette maladie, pour savoir à quels désordres intérieurs elle était liée , en qualité de cause ou d'effet , des ouvertures étaient nécessaires , et les médecins de Séville s’en sont occupés. Le docteur Velasquex n’expose dans son mémoire qu’un très -petit nombre de ces ouvertures; mais elles présentent à peu près les mêmes résultats que celles que l'on a faites dans les diverses parties du monde où se sont montrées de semblables épidémies.
Le premier cadavre dont il donne l’autopsie était celui d’une femme, âgée d’environ trente-cinq ans, laquelle souffrit peu delà fièvre pendant les deux premiers jours ; mais qui le troisième jour eut une petite hémorrhagie , le vomissement noir , la couleur jaune de la peau , et la suppression des urines. Elle expira le cinquième jour.
Le cadavre avait conservé de l’embonpoint. U était teint de jaune , et couvert de larges ecchymoses, au dos , au cou et au visage.
La graisse renfermée dans les mailles du tissu cellulaire sous-cutané était d’un jaune très- foncé.
En enlevant les tégumens du crâne , on trouva que les vaisseaux de cette partie étaient injectés d’un sang noir. On vit la même chose dans les vaisseaux des ménynges , dans ceux du plexus choroïde , et dans ceux de la substance corticale du cervelet et du cerveau. Le sinus longitudinal supérieur conteuait une demi-once de sang dissous.
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1,8 poitrine ouverte, la plèvre se trouvait dans son état naturel. L'eau contenue dans le péricarde était sanguinolente , et les poumons regorgeaient d'un sang noir et grumeleux, tandis que dans les deux cavités du cœur s’était accumulé un sang en dissolution.
Quand ou en vint à l'abdomen , on vit que la graisse amassée dans l'épiploon était d'un jaune très-foncé , et que partout où elle se trouvait , la graisse avait pris une teinte aussi forte.
Le foie était d'une couleur plombée. A la partie supérieure , antérieure et externe de son grand loi* , se découvrit une escare gangreneuse de l’étendue et du diamètre d'un gros écu de tix francs. La vésicule du bel était noircie vers son col. Elle contenait peu de bile, et cette bile , consistante comme du miel, avait perdu sa couleur naturelle, et pris une couleur gris-de-fer. Traitée par l'acide nitrique, elle donnait sur-le-cliamp un précipité jaune très- abondant, et le reste de la liqueur prit une teinte de vert-brun foncé. Traitée par l’alcohol, le précipité, non moins abondant, était de couleur blanche, quoique le reste de la liqueur ne changeât point.
L’estomac et le duodénum contenaient un liquide gris-de-fer, sans qu’il y eût trace de lésion dans leurs tuniques. On ne put observer aucune altération ni dans le pancréas , ni dans les reins , ni dans la vessie urinaire , laquelle était absolument vide.
Le second cadavre fut celui d’un homme , également âgé de trente-cinq ans ; lequel, dès le second jour de l'invasion, mourut avec le vomissement noir et lictéricie.
Ce cadavre, teint de jaune à l’extérieur, avait le dos couvert d’ecchymoses.
A l'ouverture du crâne, on trouva les ménynges, le plexus choroïde, et la substance corticale de toute la masse encéphalique , injectés outre mesure et comme surchargés d’un sang coloré comme celui de l’observation précédente. Le sinus longitudinal laissa sortir autant de sang qu’il en sortit dans le premier cadavre, et ce sang présentait les mêmes qualités.
Dans la poitrine , le poumon droit était noir et sphacélé dans un de ses lobes , le ventricule droit du cœur était dilaté et rempli d’un sang grumeleux, le gauche contenait du sang dissous.
Dans l'abdomen , le foie présentait sur ses bords une couleur d’un jaune orangé verdâtre. La vésicule du bel était dans son état naturel. Elle contenait en assez grande quantité une bile très-obscure , tirant sur le noir. Traitée par l'alcohol ,
SUE L A FIÈVRE JAUNE. ig
elle changeait à peine , et formait peu de sédiment. Traitée par l'acide nitrique , elle laissait tomber un sédiment abondant, tandis que le reste du liquide conservait sa couleur.
L’estomac dans son intérieur était baigné d une humeur noirâtre , et sa tunique villeuse était dans un état de phlogose.
Le pancréas , quoique teint en jaunç, n’était point altéré dans son tissu intime.
La rate avait un peu de rougeur à sa partie convexe ; elle était cendrée dans sa partie intérieure ou concave. Sa substance du reste se déchirait au moindre effort.
Iæs intestins étaient livides, et remplis d’un liquide entièrement noir.
Les vaisseaux des reins étaient fortement injectés.
La vessie était pleine d’urine : cette urine était jaune , et teignait de la même couleur le papier que l'on y trempait.
L’extrémité de la verge cl un testicule étaient frappés de gangrène.
Tels soûl les résultats constatés par les ouvertures. 11 est aisé de voir è quel point ils sont incomplets et- peu satisfaisans. Par exemple, on n’y parle point de l’état des muscles , si souvent altérés dans leur consistance et leur couleur par les lièvres de mauvais caractère. Nulle part on ne s'est avisé d'ouvrir le canal vertébral , et de chercher dans la moelle épinière les traces d'une lésion qui lui fût propre, ou que lui eussent communiquée ses vaisseaux ou ses enveloppes. Quant aux fines recherches qu’il s’agirait de tenter en pareil cas dans les divers compartimens d’un organe aussi important , aussi compliqué, et aussi vaste que l'est le grand sympathique, on conçoit que personne n’y a songé. Cependant jusqu’où ne vont point l'influence et l'action d’un tel organe , spécialement dans la conduite des maladies aiguës ? Malheureusement , il faut l’avouer : outre que des recherches si délicates seraient souvent très-dangereuses , presque toujours elles sont impraticables : et peut-être n’auraient-elles pour résultat définitif que d’ajouter aux difficultés du problème; car il resterait toujours à déterminer, dans la série des phénomènes , si l’altération d’un plexus , d’un filet nerveux , ou d'un ganglion , est un effet ou une cause. Déplorable condition de la médecine , de trouver toujours de nouveaux sujets de doutes dans ce qui devait les résoudre, et de s'aveugler, en quelque sorte, par ses propres lumières!
Dès le premier moment de l'épidémie, la triste expérience que les médecins en avaient faite en ifloo aurait dû leur en révéler le vrai caractère; mais ce caractère varié, obscurci, masqué par les anomalies, fut d’abord mal saisi. On donnait à la maladie la quadruple qualification d'aiguë, de putride, de maligne
et de contagieuse ; et ce diagnostic indéterminé , qui s'appliquerait à la peste elle-même, tint les esprits dans l'incertitude jusquà ce que, prenant plus devidence par des symptômes plus marqués et plus fixes à mesure qu elle se multipliait, la fièvre fut enfin reconnue pour celle dont les écrivains ont parlé sous les noms de fièvre jaune, ou de fièvre des Antilles, de Siam, de Philadelphie , ou de vomissement noir de la Havane s et de la Vera-Cruz. Aux yeux des médecins de Séville , la fièvre jaune d'Amérique et celle qu'ils avaient à traiter sont donc absolument identiques. Je ferai voir plus loiu que cette identité n'est qu’apparente , et qu elle cache une différence fondamentale et très-réelle , dont le secret ne sera jamais dans la ]>ossession des médecins. Je me bornerai à faire remarquer pour le moment que la fièvre des Antilles n’étant jamais contagieuse, celle de Séville passait pour l’être éminemment *. Tous les membres de la commission médicale, sans exception, n’ont eu qu'une voix sur ce point. Le mémoire dont je viens de donner un extrait porte presque dans sa totalité sur la supposition d'un conlagium ; et jusqu'à ce qu'on ail détruit les faits dont s'autorise une pareille opinion, ou jusqu'à ce qu'il soit démontré que, de deux fièvres réputées de même nature , celle-ci peut être contagieuse , et celle-là ne pas l’être, sans que leur identité eu soit altérée, j'oserai soutenir qu'il est téméraire de les confondre l’une avec l’autre, comme il le serait de les assujettir à la même police et au même traitement. Je reviendrai dans un moment sur celte question de la contagion, et j'essayerai de faire voir combien les idées sont encore mal assurées sur une question si capitale.
La situation oh je me trouvais à Séville m'obligeait , au défaut d’expérience personnelle, à m’en rapporter à celle des médecins, et à partager leur sentiment sur le caractère contagieux de la maladie. Cela posé , il ne me restait plus qu’à apprendre d’eux quelle en avait été 1 origine ; et bien que toute contagion commence nécessairement par un premier malade qui en transmet le germe sans l’avoir reçu, loin que cette idée d’une génération primitive et spontanée de la maladie se présentât à leur esprit , tous les médecins s’accordaient à la regarder comme étrangère à Séville, et comme apportée du dehors. Elle s’était montrée d'abord dans le quartier de Sainte-Croix ; et l’on nous avait dit à Madrid que dans le voisinage de ce quartier, se trouvait un cimetière oh l'on avait eu l’imprudence
* Han» une lettre, datée du 1 1 décembre, et que m'adressait , h Cadix, le docteur Rodrigue*, M trouvait un billet de sa main , conçu en ret terme» : « Moi» cher monsieur Pariwt, » oyet discret, je vou» prie, » datu la visite de* malades de la Serre : elle est trèwon t ngieuse , et vou» deux tri* -susceptibles ».
de déterrer des morts pour les transporter ailleurs. On ajoutait que cette opération, faite pendant les chaleurs, avait précédé de très-peu de temps l’explosiou de la maladie, et en était probablement la cause. L'exhumation dont il s'agit n 'était que trop réelle ; mais nous apprîmes sur les lieux qu’ou u avait déplacé qu’une douzaine de cadavres; que ce travail dune nuit s’était fait dans le mois d’avril; et comme c’était en septembre que la fièvre avait éclaté, la distance de la première époque à la seconde ne permq^it pas de présumer qu'il y eût la moindre liaison entre ces deux événemens. Il fallait donc chercher une autre origine à la maladie; et puisqu’il était à peu près démontré qu’aucune cause locale ne l’avait produite , il ne restait plus qu a découvrir par quelle voie elle avait été importée. Qui le dirait? Sur un point de fait si simple, et en apparence si facile à vérifier, on en était réduit aux spéculations et aux conjectures. Les uns disaient , qu’instruits que des provisions de bouche débarquées à l’ile de Léon s’y vendaient à bon compte, parce qu’on savait qu’elles venaient de pays suspects , des marchands de comestibles étaient accourus là de plus de quinze lieues à la ronde; et qu’après avoir acheté à vil prix ces provisions empoisonnées, ils les avaient colportées et revendues avec de gros bénéfices dans les lieux circonvoisins, et spécialement à Séville; qu’enfin la maladie n’avait pas eu d’autre principe que le venin dont ces alimens étaient infectés. Des preuves de ce fait, on n’en donnait pas; et nulle part ailleurs on ne nous en a dit parole. Les autres nous faisaient des contes tout aussi peu vraisemblables , ou même insinuaient que le mal avait été très-léger, et que les médecins ne l’avaient si fort exagéré que pojir abuser le public et se donner de l’importance. Quant au docteur Vaïasquez, et à l’excellent don Mariano, ils regardaient comme certain que la maladie avait été apportée par une femme qui s’était sauvée de San- Fernando pour venir à Séville. Cette femme, reçue dans la maison d’un chanoioe , y tomba malade et mourut. Le chanoine ne tarda point à la suivre; et telle fut la première étincelle qui bientôt embrasa tout le quartier de Sainte- Croix , dont cette maison fait partie.
Nous allâmes visiter ce quartier de Sainte-Croix. Don Mariauo eut la bouté de nous servir de guide, et de nous montrer une à une toutes les maisons où avait régné la maladie. Ce quartier me frappa vivement par la singularité de sa structure. D est composé d’un massif de maisons peu élevées, parfaitement blanchies à la chaux en dedans et en dehors, comme elles le sont dans toute l’Andalousie, mais séparées par des rues tortueuses et si étroites, que deux hommes
n’y sauraient passer de front. U est même des détours, des angles où je touchais des coudes les deux maisons de droite et de gauche, tant elles sont rapprochées. Ces petites ruelles sont pavées d'un cailloutage qui se détache aisément, et forme des creux où séjournent les immondices} de sorte que la ville est sensiblement mtùns propre dans ce quartier que dans tous les autres. On conçoit que dans ces rues étroites, sinueuses, irrégulières, qui déjà m’avoient si fort étonné dans d’autres villes , et surto^ à Cordoue , l’air ne se renouvelle presque jamais , et que dans ce long repos que rien ne trouble , il se sature à loisir de toutes les vapeurs qu’exhalent des substances et des débris de toute espèce. Ajoutez que, pendant les grandes chaleurs, les habitans du quartier Sainte- Croix sont dans l'usage de tendre d'une maison à l’autre de grandes voiles, alin d'intercepter la lumière et de tempérer l’ardeur du soleil. Ainsi plongés dans l’ombre, ils le sont eucore dans leurs propres émanations. Or, pour peu que les hommes se pressent dans des habitations ainsi disposées , ces émanations animales exaltées par la température , et s'accumulant sans ternie dans un atmosphère immobile et déjà chargé d’autres vapeurs , il en doit résulter pour ces tristes demeures la plus grande aptitude possible , non-seulement à recevoir et à propager , mais encore à produire spontanément les maladies les plus meurtrières, comme on l’observe dans les vaisseaux, dans les camps, dans les prisous et les hôpitaux. Soit donc que la femme qui apporta , dit - on , la maladie à Séville ait, à son arrivée, cherché un asile dans le quartier de Sainte-Croix, soit que faisant irruption par plusieurs points à la fois , la maladie ait trouvé dans ce quartier des circonstances plus favorables à son développement et à sa propagation , il est certain que c’est là quelle s’est manifestée d’abord } et bien que les médecins ue l’eussent pas reconnue dès le principe , il paraît que par la gravité de ses symptômes, elle attira sur-le-chauip l’attention de l’autorité. Cette autorité vigilante était d’ailleurs avertie par les désastres de l’île de Léon , .par ceux de Cadix, de Xérès, etc., et elle se tenait prête à l'action. Sur-le-champ donc, le quartier de Sainte -Croix fut fermé par des barricades} on établit un lazaret à l’entrée de la ville, sur le chemin d'Alcala } on y réunit les malades} on prit des précautions analogues dans les divers points de la ville où le mal avait pénétré. La prudence et l’activité du magistrat , le zèle et l’habileté des médecins, tout concourut à préserver Séville des calamités de 1800 } et tel fut le résultat de ces sages mesures, d’où l’on avait exclu toute intervention militaire, que dès les six premiers jours de uovembre l’épidémie n’existait plus :
succès d’autant plus heureux qu’il était îiioins espéré, et dont ceux qui considèrent la maladie comme contagieuse feront toujours en leur faveur un argument très-plausible.
U nous a paru qu'en Espagne il est généralement assez diflicile de savoir l’exacte vérité sur les faits les plus authentiques. Les mêmes obscurités qui nous ont caché l'origine de la maladie nous cachaient également le nombre des malades. A entendre des personnes qui se prétendaient bien instruites , ce nombre n’a été que de huit à neuf cents ; à peine celui des morts en a-t-il été le tiers : de sorte que sur une population de plus de cent mille hahitans , Séville n’en aurait pas perdu plus de trois cents par l’épidémie ; conséquemment la mortalité annuelle n’y aurait excédé le terme ordinaire que d’un dixième à peu près. Ce calcul est fort modéré, mais il me parait faux; ‘et quelque différent qu'il soit de celui de don Mariano de la Fuente, je préfère sans hésiter le témoignage d’un magistrat qui a tout vu par ses yeux et tout conduit par ses mains pendant' celte cruelle époque , au témoignage incertain d’hommes prévenus , passionnés , et d’ailleurs étrangers aux affaires. Or, don Mariano m’a répété plusieurs fois que Séville avait eu jusqu'à douze mille malades , et que les morts s'élevaient à quinze cents à peu près. La proportion des morts comparée avec celle des malades est donc d’un huitième; et je le dis par avance , cette proportion est celle que l’on a observée à Cadix, à l’Ue de Léon, à Xérès, etc. Ces correspondances de membres forment une présomption très-favorable aux évaluations de don Mariano , homme d'ailleurs plein de droiture et de véracité. Maintenant , par quel heureux artifice le* magistrats de Séville ont - ils ainsi donné le change sur la grandeur du mal ? Comment ont-ils fasciné les yeux au point de n’en laisser voir que la dixième partie? J'ai sollicité plusieurs fois des renseignemens sur ce point. On m’en avait promis; mais il nous a fallu partir avant qu’on meut tenu parole. On a publié depuis à Séville l'exposé de la conduite tenue par une administration qui a servi avec tant d'habileté; j'ai demandé un exemplaire de ce travail, et je l'attends. Je me bornerai pour le moment à dire ce que j’ai cru entrevoir: c’est que le premier soin des magistrats , pour ne pas aggraver un mal par un autre, a été de soustraire la ville au régime, ou plutôt à l’indiscipline des cordons militaires. De là, entre autres motifs, ce silence qui a caché le mal; de là le secret, la promptitude et l'heureux choix des moyens pris pour l’étouffer.
Deux jours et demi s'étaient passés à Séville, et malgré le bon emploi de
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tous nos momens, nous nous reprochions de n’être pas à Cadix. Nous partîmes pour ce dernier terme de notre voyage , le mercredi i*. décembre à quatre heures du matin. Arrivés sur les dix heures au portes d’Utrëra, nous y fûmes retenus plus de trois heures par la nécessité de faire examiner nos passe-ports, et d’obtenir une nouvelle permission de continuer notre route. C’était la première fois que nous étions soumis à des perquisitions si sévères; et quand nous en demandâmes la raison, nous apprîmes par les réponses, qu’au premier bruit de l’épidémie qui de l’ile de Léon s était répandue dans les lieux voisins , c'està-dire, dès le vingt du mois d’août, la ville d’Utréra fermant ses portes, avait rompu toute communication directe avec le reste de l'Andalousie; qu’à la fafaveur de cette précaution , ses Hahitans , bien qu’environnés de populations ravagées , avaient conservé la Santé la pkis parfaite ; que ce prix de leur prudence et de leur isolement , ils ne voulaient pas le perdre par un moment de négligence et de légèreté ; et que tel était l’unique motif du soin scrupuleux qu’ils mettaient à savoir s’ils devaient refuser ou permettre l’entrée de leur ville aux voyageurs. On ajoutait que tout étranger qui mettait le pied dans la ville, subissait d’abord une fumigation. Quand ou vit que nous portions avec nous de petits appareils de Guyton-Morveau , on nous épargna cette cérémonie; et finalement nos papiers nous ayant été remis, nous passâmes outre, et nous prîmes le chemin de Xérès. En traitant de la contagion, je reviendrai sur cette préservation de toute une ville par l’isolement.
En sortant d’Utréra, nous entrâmes dans une campagne délicieuse. Nous admirions la fertilité de cette terre couverte d’oliviers chargés de fruits , et la sérénité de ce ciel que n’obscurcissait aucun nuage, et qui nous faisait jouir alors de la plus douce température. Nous goûtions le premier décembre tout le charme de nos plus belles journées de printemps. Mais en portant nos regards sur un horizon presque partout sans limites , nous étions plus que jamais frappés de la solitude des champs, et de ce grand silence, de ce morne repos dont je suppose que le cœur de l’homme est saisi dans les déserts de l’Afrique et du Noliveau- Monde. Quelle abondance , disions-nous , et quelles richesses ! Mais où sont les mains pour les recueillir! et pourquoi, dans ces champs aimés du ciel, l'homme manque-t-il à ce point aux bienfaits d’une nature inépuisable! 11 va bien loin chercher l’opulence ; elle est ici ; elle se donnerait à lui , sans même attendre qu’il la méritât par le travail ! Ces tristes réflexions nous occupèrent jusqu’à Xérès , c’est-à-dire pendant dix grandes lieues, long espace où nous ne vîmes pas
quatre habitations humaines. Il était nuit close à notre arrivée/ Le retard d’Utréra en était cause , et celui que nous coûta à la porte de Xérès un nouvel examen de nos passe- ports nous conduisit si avant dans la soirée, qu'il fallut renoncer au projet de nous rendre le jour même au port Sainte - Marie. Nous y arrivâmes le lendemain 2 décembre sur les neuf heures du matin. Là nous pouvions nous embarquer pour Cadix. Le trajet par mer est de deux lieues , et se fait souvent en moins dune heure} mais la marée ne montait qu'à midi. La perle de tant de temps nous effraya. Dans l’espérance d’arriver plus tôt , nous suivîmes le chemin de terre, et ce parti fut le plus mauvais. 11 fallut attendre à la sortie du port Sainte-Marie, à Port-Royal, à San - Fernando , partout. On nous arrêtait à chaque pas, et nous n entrâmes à Cadix que sur les cinq heures du soir, à la chute du jour. Nous nous fîmes conduire à la maison du consulat de France. M. de la Grange qui la dirigeait en l’absence du consul , M. le marquis de Vins, nous reçut avec tant de politesse , et nous offrit avec tant d’instance un asile au consulat , qu après quelques momens de refus et d'hésitations , nous nous rendîmes à un empressement si aimable. Une maison habitée par des Frauçais au service du roi nous donnait l'hospitalité : il nous semblait que nous y respirions l’air de France.
Ce même jour, 2 de décembre, avait été pour Cadix un jour de fête. On avait chanté le Te Deum , et célébré, par cet acte religieux, la terminaison de l’épidémie. Malgré la juste joie que nous causa cette nouvelle, nous nous sentîmes, je l'avoue , un peu déconcertés de voir que nous avions peut - être manqué le principal objet de notre mission, et que, malgré notre diligence, cette mission allait se réduire, pour nous, au stérile mérite de la bonne volonté. Nous nous couchâmes en déplorant de n’avoir pas été envoyés dès le mois de septembre. Le lendemain nous fîmes porter nos lettres de recommandation. Bientôt nous reçûmes la visite de Si. Florès , proto-médico de la ville de Cadix ; de M. Ameller, chef du collège royal de médecine } de M. Gonzales , homme d’un esprit vif et rapide autant qu éclairé} de M. Coll, secrétaire de la Junte de santé, et finalement de M. Aréjula , auteur de l’écrit le plus solide, selon moi , qui ait paru en Espagne sur la fièvre jaune. Plus tard, nous fîmes connaissance avec MM. les docteurs Lasso et Puga, jeunes médecins, dont le zèle et les lumières donnent les plus grandes espérances. Notre premier soin, avec MM. Ameller et Florès, fut de nous informer du véritable état des choses. Ces deux médecins, dont je n oublierai jamais les boutés, nous apprirent que l'épidémie.
sans avoir complètement disparu, touchait cependant à sa tin; que L'ou s'était hâté un peu trop tôt de chanter le Te Deum ; qu en cela , l’on avait en vue d’accélérer l'expédition pour l’Amérique; mais que, dans la ville et dans l’hûpital militaire, il restait encore assez de malades pour qu’il fut possible, même à des yeux non familiarisés avec ce genre d’affection , d’en bien saisir le faciès , ou la physionomie ; et qu enfin rien ne pouvait répondre que de nouveaux malades ne se présentassent encore d'un moment à l’autre. Nous convînmes, pour le leudemaiu , d’une visite à l’hôpital militaire, et, le 4 décembre, en effet, nous nous y rendîmes à midi et demi. L’on nous introduisit dans une salle basse, où gisait, sur des lits séparés, une douzaine de soldats; ceux-ci dans le quatrième, ceux-là dans le cinquième ou sixième jour de leur maladie. Nous eûmes tout le loisir de les examiner; et, pour mou propre compte, eu m’attachant aux apparences extérieures que fait prendre la lièvre jaune , je pense m’en être si bien pénétré, que cette lièvre venant par malheur à se moutrer en France, il me serait, je crois, possible de la reconnaître. O11 ne doit pas s’attendre que je décrive ici ces apparences. Je n’en dirais que ce qu’en ont dit une infinité de médecins plus habiles, que ce qu’en a dit M. Velasquez ; et , d’ailleurs, forsqu’il s’agit de décrire, ou plutôt de peindre, on ne sait que trop à quel point les couleurs, données par les paroles, sont ingrates et fautives. C’est surtout en médecine que l’on sent la justesse de cette remarque faite par Horace :
• Scgniùs irritant animoi demissa per nurem
Çuàm qu<c sunt oeulis subjecla Jidelibut , rt quer /pie tibi tradit tpectaior.
Voilà pourquoi je m’étais, de bonne heure, proposé d’employer le crayon de quelque habile artiste, à fixer, par des dessins tideles, les étranges caractères que la lièvre jaune, dans ses périodes principales, imprime sur le visage de ceux quelle a frappés. Je lis part de cette idée à M. Florès : M. Florès me répondit je j’avais été prévenu , et que lui-même avait fait dessiner, sous ses $eux. , un jeune Espagnol dont il était le médecin, qui fut pris de la lièvre, en parcourut les temps divers, et finit par mourir, après avoir eu le vomissement noir. Les dessins dont il s’agit représentaient ce jeune homme dans létal de santé, dans l'invasion de la fièvre, dans le moment de la rémission, et, finalement-, dans toutes les horreurs de la terminaison fatale. A ces quatre tableaux, M. Florès en avait fait joindre, comme complément, un cinquième.
où étaient exprimés les différons états qu’avait pris la langue pendant le cours de la maladie. Je demandai à voir ces cinq tableaux. Le propriétaire les avait emportés à San-Lucar. M. Florès écrivit pour m’en procurer l’acquisition, et, quelques jours après, il me les remit dans les mains pour une somme fort modique. Ce sont ces dessins que j’ai apportés en France, et que j’ai fait graver avec soin, pour les placer à la tête de cet ouvrage. On peut les consulter. Les teintes que le pinceau leur a données ont été copiées sur les originaux. Ces ligures donneront, de la lièvre jaune, une image plus vive que je ne le ferais par le discours *. Reprenons.
Au sortir de l’hôpital , M. Florès nous conduisit chez un pharmacien dont l’élève était au cinquième jour de la maladie. Ce jeune homme habitait à l’entresol une chambre que l’on avait enfumée des vapeurs de baies de genièvre. 11 avait le regard abattu, la voix éteinte, le pouls tranquille, la peau froide; mais il était coloré d’un jaune pale , et de temps en teifips il se penchait sur le bord de son lit pour laisser tomber dans un vase des flocons d’un rouge noir, qui nageaient dans une mucosité jaunâtre. De faibles secousses de vomissement les faisaient arriver dans sa bouche, et il les laissait échapper entre ses lèvres. Ce malheureux avait encore toute sa présence d’esprit ; mais le surlendemain il n'existait plus. Les jours suivans, des soldats moururent à l'hôpital; d’autres guérirent; et , parmi ces derniers, un soldat eut au coté. droit une parotide énorme. Cette nouvelle maladie, qui terminait la première, le retint presque jusqu’à la fin décembre dans une sorte d’état comateux; mais pendant ce long intervalle, un sourd travail de suppuration, qui se faisait dans la tumeur, préparait à la maladie une issue heureuse et décisive. Je revis ce soldat à l’entrée d’une convalescence qui s'affermit de plus en plus, malgré l’excès de faiblesse où il était tombé. Quelques soldats , dans le cours de décembre , furent reçus à l’hôpital, à l’époque même de l’invasion. J'en vis un qui eut, dès le début, une grande hémorrhagie par la langue et les gencives. Ces organes étaient gonflés comme des éponges imbibées de sang. Ils offraient cet état de mollesse et d atonie que leur eut fait prendre le scorbut le plus développé. Dans ce sujet, la maladie fut bénigne. L’héinorrhagie spontanée en avait probablement mitigé la violence; et je compris , par cet exemple , comment il était possible que le gon-
* I.a Société médicale de Cadit , qui nous a fait l'honneur de* nous adopter, M. Mqm-l rt moi, a fait faire, de sou cité, des dessin* que je u’ai pu voir, et dont j'ai vainement sollicité la communication i elle le*, réwrre apparemment ponr le travail dont elle s'occupe.
flement des gencives et la salivation , provoqués dès le principe par l'emploi du mercure, eussent pour résultat, ou de faire avorter le mal, ou d’en énerver le germe et d’en émousser les symptômes; car telle était, comme nous l’avait assuré dès Madrid le docteur Luzuriaga, l’inévitable effet du mercure, administré à propos, soit comme remède quand le mal se déclare , soit même comme préservatif pour i’empécher de naître.
Quelque soin que nous eussions pris de multiplier nos visites à l’hôpital, il est évident pour tout le monde que le nombre des malades que uous avions pu voir, eût-il été dix fois plus grand, notre expérience sur une épidémie si diversiliée eût toujours été trop imparfaite^ Faute de ressources en nous-mêmes pour y suppléer, nous n’en pouvions trouver que dans l’expérience de nos amis de Cadix, et dans les communications qu’ils avaient la bonté de nous offrir, et dont nous avons profité. Ils n’épargnaient pas plus les réponses, que uous les demandes; et, pour négliger ici les détails trop minutieux de nos conférences, je vais exposer par ordre les résultats, soit de nos entretiens communs avec MM. Florès, Gonzales, Coll, Ameller, etc.; soit de ceux que j’ai eus en particulier avec l’illustre Aréjula, dans l’intimité duquel j’ai goûté quelques-uns de ces momens trop rares dout le souvenir ne saurait s’effacer. Les reuseignemeus que nous transmettaient nos amis n’étaient pas toujours uniformes. Ils présentaient souvent une grande diversité, et même des contradictions manifestes. Aussi je ne me pique point de rapporter ici, sur chaque objet, l’exacte vérité. Qui peut se flatter de la savoir presque sur rien? Il doit suffire que, fidèle historien des sentimens de mes amis, laissant dans les probabilités ce qui n’est que probable , et dans le doute ce qui est douteux , je m’attache d’autant plus au petit nombre de vérités qu’ils ont tirées de leurs propres observations, et qui intéresseut à la fois la médeciue et la bonne police.
Au risque de ramener mes lecteurs sur les mêmes objets, je mettrai d’abord sous leurs yeux une courte description de la maladie, telle qu elle a été observée à Cadix. L’ennui de cette répétition sera racheté peut-être par quelques avantages. On verra qu’à de petites différences près dans les détails et dans la théorie , le fond des choses y est le même que dans la description faite à Séville; d’où il suit que ces deux descriptions se confirment, en quelque façon, l’une par l’autre. En second lieu, le traitement suivi à Cadix offre des particularités que la pratique ne doit jamais dédaiguer. Enfin , ou y verra que les médecins
de Cadix s'accordent avec ceux de Séville sur l’aptitude de la maladie à se communiquer, et que pour les uns comme pour les autres , elle est éminemment contagieuse. J’entre en matière :
« La maladie se déclare par une subite prostration des forces, par des hor- » ri pilât ions, des frissons, et des douleurs générales, spécialement fixées sur » les grandes articulations. Une céphalalgie gravalive s’établit , surtout dans » la région frontale. Les yeux s’irritent , s'enflamment , rougissent , et sont blessés « par la lumière. Le malade éprouve des nausées; il fait des efforts pour vomir; * il ressent de l’ardeur dans la région de l’estomac; il a de l anxiété; une extrême « inquiétude; une respiration accélérée; un pouls d’abord dur, fréquent, inégal, » puis souple, mou, presque régulier; une chaleur plus élevée que la chaleur » ordinaire. La peau est sèche chez les uns, humectée chez les autres. Enfin, » la bouche est amère; la langue est chargée d’une matière jaune, ou bien » elle est humide, avec une bande blanche dans le milieu. L'état du veutre » varie; ici, il est constipé; là, il est ouvert; l’urine parait un peu plus en- » flammée que dans l’état habituel; elle sort en petite quantité.
» Ces symptômes s’exaspèrent dans la soirée; le pouls prend plus de fré- » quence , de plénitude et de force. La chaleur s’exalte ; le visage s'allume ; la » physionomie s’altère plus sensiblement. Les battements des tempes sont plus » forts, la céphalalgie plus vive, la peau plus sèche, la soif plus ardente, » l’anxiété plus incommode , les bondisseniens de cceur plus énergiques et plus » efficaces. Le malade rejette des matières bilieuses, écumeuses, ou les liquides » qu’il a avalés. L’épigastre est douloureux au toucher. Là, siège une ardeur ->» continuelle; là, est le foyer d’une inquiétude qu’aucuue posture ne soulage. » Enfin, les facultés intellectuelles se déconcertent, et le désordre qui les trou- » ble est quelquefois porté jusqu’au délire complet. Chaque matin, au con- » traire, les symptômes déclinent graduellement. Le malade a de la propension « au sommeil; il y cède, jusqu’à ce que, suscité par des rêves eflrayans, il » se tieunc parfaitement éveillé.
» Un tel état s'accroît ou se soutient, avec de légères variations , jusqu’au » troisième jour. La langue alors, ou présente à peine quelques changemeus, » ou bien elle se sillonne de veines et de gerçures de couleur azurée , et quel- » quefois jaune ou noirâtre, surtout vers le milieu. Les excrétions alvines sont » écumeuses et fétides; et, à un délire passager, succède une sorte d’étal soporeux, » avec des soupirs et un sentiment de fatigue que le malade ne saurait exprimer.
» Le quatrième jour, tout ce tumulte, qui déjà s'est apaisé par degrés, i* fait place à uu repos insidieux, à un calme trompeur qui fait illusion nonjj seulement aux assistans, mais encore aux médecins eux -mêmes. On se flatte m que le péril est passé; et, malgré la teinte jaune dont le malade commence •» quelquefois à se colorer, il juge favorablement de sa situation. Il en parle avec » sécurité; et, comme il ne ressent aucune douleur, il désire de s’habiller et m de prendre des alimens. Toutefois, les praticiens ne se laissent point abuser » par ces apj>areuces que ne démentira que trop le nouvel élan que va prendre m la maladie. A la vérité, de même que les douleurs sont tombées tout d’un » coup, la chaleur tombe au-dessous de la chaleur ordinaire. Les yeux et le m visage perdent de leur rougeur. La respiration elle-même se ralentit, et le pouls ,
« muius fréquent, devient mou, faible, et même plus lent que dans l’état natu- » rel; mais la peau se pénètre d’une couleur jaune foncée, qui se répand jusque » dans les yeux, et jusque dans les liquides excrétionnels; jusque dans Turinc, m laquelle est rare et difficile à évacuer. Le malade est pris d’une agitation plus u vive que jamais, et le désordre de son esprit va jusqu’au délire et à la fureur.
» Il est brûlé de soif. Il a les lèvres et la gorge desséchées; la langue tremm blante, et recouverte d’une mucosité sanguinolente ou noirâtre, concentrée - spécialement sur la ligne médiane; quelquefois elle est humide, d’autres j* fois elle est sèche et comme rôtie , et si le malade la fait sortir pour la mon- » trer au médecin, il oublie de la retirer. Cependant, l’ardeur de l’épigastre » persiste ainsi que les nausées, et des vomissemens continus lui font rejeter » des matières bilieuses, sanguinolentes, ou d’un noir obscur, comparable à » celui du marc de café, ou d’un noir tâché de sang. Les excrémens sont noirs » et fétides; ils s’échappent involontairement. Le sang lui -même s’ouvre des « issues par les diverses parties du corps. La respiration devient pénible, embar- » rassée, profonde; le pouls intermittent, faible, imperceptible; la peau, de n plus en plus refroidie, est baignée d’une humidité visqueuse; le malade balm butie; il ne peut plus avaler : jeté horizontalement sur son lit, les yeux « vitrés, les pieds découverts et froids comme le marbre, il n’est plus qu’un m cadavre qu’un reste de vie abandonne tranquillement, ou qui s’éteint avec » le hoquet et dans les convulsions *. »
L’écrivain qui me sert de guide n’a compris , on le voit , dans sa descrip-
* Cette description est tirée d’une brochure de 5a page* , avouée par le» médecin» de Cadix , et publiée* par le licencié Don Claudio Francisco Rodriguez, lequel a ou la politesse de nous en remettre uu exemplaire.
tion, que les terminaisons funestes de la maladie. 11 a omis les terminaisons heureuses; et, cependant, outre que le nombre en a été fort considérable, ce sont , dans les grandes épidémies , les terminaisons de celte espèce qui éclairent le médecin, et lui font voir, dans les guérisons spontanées, les salutaires procédés que la nature suit, et que l’art doit imiter. J’ai interrogé sur ce point les médecins de Cadix. Ils nient en général que la maladie ait été assujettie à des mouvemens critiques proprement dits. A la vérité, l'explosion d’une ou de plusieurs vésicules aux lèvres, au palais, dans le fond de la bouche, a été, dans certaius cas, le prélude, au moins apparent, de la guérison. L'épistaxis même , d’un augure en général si fàcheui , a semblé préparer un mieuxêtre dans quelques enfans. Chez les femmes, une hémorrhagie, semblable au flux menstruel , s’établissait dès le deuxième ou troisième jour, et tranchait la maladie. A une époque plus avancée , d’abondantes selles de matières , fétides et noires comme de l'encre , ont été le signe avant-coureur d'une solide convalescence ; mais le caractère critique de ces évacuations n’avait rien de stable; il se démentait d’un sujet à un autre , et ne pouvait conduire à aucune règle pratique fixe et sûre. L’effet salutaire d’une hémorrhagie spontanée chez les femmes semblait indiquer l’emploi de la saignée chez les hommes, et l'expérience a montre que cette induction était mal fondée. Les selles et les sueurs ^ui s’établissaient dès le principe , tantôt allégeaient l'état du malade , tantôt l'aggravaient, et tantôt n’y apportaient aucun changement. En second lieu, ces évacuations trop précipitées ne supposaient aucun travail intérieur et préparatoire. On a vu des malades, éprouvés par toutes les horreurs de la maladie, se sauver, pour ainsi dire, tout entiers de ce grand naufrage, et recouvrer la santé. On nous citait à cet égard l’exemple de beaucoup d’enfans, et j’y puis ajouter celui d'un capitaine de vaisseau français , qui dut la vie aux lumières et aux soins tendres et paternels de M. Florès, tandis que la plupart succombaient à ces accidens extrêmes, et que d’autres malades, qui ne ressentaient qu’un léger malaise, et chez lesquels les fonctions les plus importantes conservaient la régularité la plus parfaite, expiraient tranquillement au bout de quelques heures. J’ai parlé précédemment de parotides qui, sous mes yeux, ont heureusement terminé la maladie. Cette espèce de conversion , favorable dans quelques cas particuliers, ne l’a pas été dans une inimité d’autres, et je ne sais si une affection grave, que j’ai vue succéder à une fièvre jaune, laquelle s'était évanouie tout à coup, je veux dire un engorgement considérable du
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foie, avec hydropisie consécutive, et taches de mauvais caractère dans le tissu de la peau, sur 1 abdomen, la poilriye, le cou et les bras, n'était pas une de ces métamorphoses que subissent quelquefois les maladies aigues mal terminées, soit qu’un foyer intérieur et préexistant d’irritation en arrête le développement , soit que, par un concours de causes qu’il est impossible de saisir, le principe du mal concentre son action sur un point de l’économie , ou sur un organe à l'exclusion de tous les autres, et produise là une altération qui, plus tard, se manifestera par les symptômes qui lui sont propres *. Enfin, on a vu des gangrènes du pénis, du scrotum, des grandes lèvres, etc., tantôt précéder la mort de quelques instans, et tantôt provoquer une suppuration abondante et salutaire. C’est par les signes concomitans, que le médecin pouvait alors s'éclairer sur la vraie situation des malades, et ceci nous conduit à parler du pronostic, mais, avant d’y entrer, disons quelques mots sur la durée de la maladie.
Cette durée n’a pas été moins variable à Cadix qu’à Scville. Lorsque la maladie suivait une marche régulière, elle présentait distinctement ses trois périodes successives*, et lorsqu’elle avait une issue heureuse, elle se prolongeait jusqu’au quatorzième, au dix-septième, au vingt-unième jour. Au contraire, lorsque sa majehe était irrégulière, rapide, tumultueuse, les trois périodes n’en formaient qu’une seule, où tous les symptômes étaient confondus. Le plus souvent alors, la mort était précipitée comme le mal, et le malade expirait dès le premier jour , et môme quelquefois dès les premiers instans. Une jeune enfaul est morte en deux heures, sous les yeux de M. Puga. A San -Fernando on a vu des morts subites, comme on en voit dans les lieux où la peste apparaît, comme on en vit à Londres en i665. De telles variations en exigent de
* M. Gonxalè* m’a raconté qu’rn iftoo, il fut atteint de la maladie qui régnait à celte époque : il rut une «iotente fièvre pendant trois jours, et ce premier effort le jeta dans une extrême faiblesse. Vingt et un jours après, se trouvant dam uu café, il ressentit une vive douleur è lTiypogastre ; il sortit pour uriner : l’urine qu’il rendit était noire comme de l'encre; elle fut de cette couleur pendant quatre jours, et jugea complètement 1a maladie. Ce fait , ainsi qu’une infinité d’autres que l’on trouve dans les meilleurs écrivain», et , spécialement, dans le 1". et le lit*, livre des Épidémiques , n’autoriscrait-il pas à penser que, même dan» les constitutions où le type aigu est le mieux établi, l’acte maladif peut se décomposer en deux ou plusieurs actes, séparés, non par des intervalles réguliers , plus ou moins rapprochés, comme dans les fièvres intermittentes , mais par des intervalle» d’une santé apparente , mais d’une durée beaucoup plus considérable, et tout-è-fail irréguliers? Le dernier de ces actes ne peut-il pas provoquer une crise inattendue, et par une voie iuiolitr? N’est-ce pas une des sources 1rs plus fécoudcs de conversions , soit dans ce qu’au peut appeler le mouvement des maladies, soit dans l’élaboration du principe morbifique, et l’issue que la nature lui prépare ?
correspondantes dans l'action du médecin , et voilà ce qui lui rend si nécessaires la connaissance et l’évaluation des signes. Or, toutes les lois que viennent à éclater presque simultanément dans un malade , de vives douleurs à la tête, dans le cou, le dos, les lombes et les membres; que le visage et les yeux sont enflammés; qu’à ces symptômes se joignent la nausée et le vomissement, il est permis den conclure que les gros centres nerveux sont le foyer du mal ; que de ces foyers de vie le mal rayonne sur tous les points de l’organisation , et qu’il est aussi grand qu’il peut l'être. Cette vue première et fondamentale, justifiée par les exemples qu’Hippocrate a consignés dans ses Épidémies, doit alors servir de base au pronostic; et dans la balance des bons et des mauvais signes, il importe de mesurer le nombre et la valeur comparée des unes et des autres, afin d’en déduire la résultante, et de statuer d’après elle : opération délicate de l’esprit qui suppose une extrême vigilance, et une extrême sagacité, et qui, par conséquent, doit souvent conduire à de grands mécomptes ; d’autant plus que dans la fièvre dont il s’agit , après les plus redoutables symptômes, et sur le point d'expirer, le malade, recouvrant ses forces à mesure que son pouls s’élève, revient à la vie le neuvième ou le dixième jour, ainsi que l'a observé plusieurs fois Don Claudio Rodriguez; et qu'au contraire, sous les plus bénignes apparences, le mal peut cacher, Comme on l’a déjà dit, l’activité la plus meurtrière. Le pronostic est donc ici de la dernière difficulté. Toutefois, l’observation a conduit à quelques vérités générales. Par exemple , la courte durée de la première période de la maladie, qui est celle de l’inflammation; une respiration difficile, accélérée, entrecoupée de soupirs , avec anxiété et inquiétude continuelle ; le trouble de la raison ; l'abattement de L’esprit; une subite prostration des forces dès le principe, ou une diarrhée qui ne soulage point, sont des signes d'autant moins favorables, qu'ils ont plus de violence et d’opiniâtreté. S’il s’y joint des efforts pour vomir, puis un vomissement continuel et excessif de matières noires, obscures, et quelquefois teintes de sang , ce sont là des signes presque toujours mortels. A plus forte raison , si la chaleur se concentre à l’intérieur; si le hoquet survient ; ou si le malade se sent déchiré de douleurs profondes qui lui arrachent des cris, et le jettent dans la rage et le désespoir , comme s’il eût avalé de fortes doses d'arsenic ou de sublimé ; si le sang s’échappe en grande abondance par différentes voies, et même par toute la surface de la peau, comme l'a vu M. Gonzales; enfin, si les organes sont frappés de gangrène; si le lieu
occupé par les vésicatoires se noircit et se mortifie ; si le malade est couché en supination ; s’il a de la difficulté à uriner; et surtout encore si la sécrétion de l’nrine est tout -à-fait supprimée; dernier signe auquel il n'y a pas d'exemple qu'aucun malade ait survécu.
On compte encore parmi les signes pernicieux, line langue enflammée, et comme tachetée de points sanguinolens ; une humidité de mauvaise nature , froide, visqueuse, fétide, sur différentes parties du corps.
Au contraire, pendant cette première période, il est permis d’espérer, lorsque les syptômes sont modérés; lorsqu'ils ont entre eux un certain équilibre, et lorsque les plus dangereux s’évanouissent, tels que les soupirs, l'excessive anxiété, le vomissement; lorsque la sensation rie brûlure s'éteint dans l'estomac et les hypochondres; lorsque l'esprit reprend sa rectitude et sa sérénité; lorsqu'il survient, soit une légère hémorrhagie nasale, avec éruption de vésicules autour de la bouche; soit des selles bilieuses qui soulagent sensiblement; ou lorsqu'une sueur aboudante, générale, chaude, spontanée, coule pendant les quarante-huit premières heures, et se soutient jusqu’aux troisième, quatrième, cinquième, sixième, septième jours; époques où la langue se nettoyant par degrés sur la pointe, les bords et le milieu, et le malade recouvrant peu à peu de l'appétit, il finit par avoir le meilleur sentiment de lui -même, bien que la teinte jaune de la peau subsiste encore, et que ses forces semblent être tout-à-fait épuisées.
On peut encore bien augurer du malade , lorsque le vomissement , on spontané , ou artificiel , et provoqué par une petite dose d’émétique , laisse après lui un sentiment d’aise et de liberté ; lorsque les selles d'abord liquides , écume uses, vertes , noirâtres et très-fétides, prennent plus de consistance et de lien , ainsi qu’une odeur moins repoussante, et une couleur plus rapprochée de la couleur naturelle.
A l'égard du vomissement , on a cru voir que plus les matières rejetées sont noires et épaisses , plus ce signe est favorable ; tandis que les llocons dç couleur de châtaigne sont très - mauvais.
Au reste , ce que les médecins de Séville avaient observé relativement aux sexes, aux âges, aux tempéramens et à certaines conditions particulières, telles que la grossesse, etc.; tout ce qu’ils avaient observé relativement aux aptitudes très -diverses et même opposées des étrangers et des indigènes, a été confirmé par les observations faites à Cadix. Il n’est que trop vrai que les hommes du
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nord , ceux qui venaient de l'Italie , de l'Allemagne , de l’Angleterre , étaient beaucoup plus exposés que tous les autres ; et tandis que la mortalité n'a été que d’un huitième sur la totalité des malades, elle a été , relativement aux Français , dans le lïra vante proportion des cinq sixièmes : je veux dire que sur vingtquatre Français malades, vingt ont succombé. Aussi dans la première visite, • dont il voulut bien nous honorer , M. Àréjula nous dit avec ce flegme de stoïcien qui le caractérise : « Si vous étiez venus ici dise ou douze jours plus tôt ,
» peut-être que pas un de vous n'eût revu la France: » paroles qui rentreut dans ce que nous écrivait de Sévjlle le docteur Don Gabriel Rodriguez.
Beaucoup de femmes s’avisent de faire la médecine à Cadix. La police le souffre ; et dans cette grande affluence de malades , dont le nombre croissait chaque jour , ce sont elles qui en ont traité la majeure partie. Les moyens les plus simples leur suflisaient ; des boissons douces, tempérantes, acidulés, légèrement diaphorétiques ; des lavemens ; la fomentation du lit ; des alimens doux et 'en petite quantité ; moyens à la faveur desquels la maladie était le plus souvent conduite à la solution la. plus heureuse. Mais cette méthode ne pouvait convenir que dans les cas simples comme elle; et quand la maladie se montrait à ces femmes avec des symptômes alarmans ou opiniâtres, leur art trop borné les abandonnait , et on avait recours aux médecins. Ce que je vais rapporter du traitement qu’ils ont suivi ne doit donc s’entendre que de ces cas graves où leur intervention devenait en effet nécessaire. En général , ils se proposaient trois choses: la première, de modérer l’action inflammatoire; la seconde , de calmer et <1 abattre les symptômes les plus violens qui se manifestent dans les trois périodes de la maladie ; la troisième , de soutenir et de relever l’énergie de tout le système.
Pour satisfaire à la première indication , l’activité des remèdes devait être réglée par celle de l’inflammation. Or, dans cette dernière activité, deux choses principales sont à distinguer l’une de l'autre : premièrement, l’impression faite par le germe de la maladie sur le principe sensitif; secondement , la réaction de ce principe manifestée par le mouvement fébrile , et par les phénomènes concomitans. De ces deux choses , l’expérience a prouvé que la première , loin d’exiger la saignée, est, au contraire, de nature à la contre-indiquer ; tandis que la seconde peut, par son excès, la rendre sinon nécessaire, du moins trèsfavorable au succès du traitement. Mais l’expérience a prouvé aussi que cet excès de réaction , propre uniquement aux sujets sanguins , pléthoriques ou
doués dune irritabilité particulière, a toujours été rare; que la saignée convenait alors, mais faite dés le début, avec une juste mesure, et seulement pour ramener entre les symptômes cet heureux équilibre qui est le gage le plus assuré de la guérison ; tandis que dans la très-grande majorité, deç cas , elle était dangereuse , en ce quelle précipitait plus ou moins rapidement la chute des forces, et que dans les périodes ultérieures , elle ajoutait à la débilité et à l’espèce de dissolution qui est un de leurs principaux caractères. A cette occasion , M. Rodriguez fait une réflexion que je crois plausible. Comme il raisonne toujours dans l'hypothèse d'un contagium, ou d'un principe subtil et transmissible qui agit sur l'économie à la manière d’un poison, hypothèse à laquelle il est assurément fort difficile de se refuser, M. Rodriguez en conclut relativement à la saignée, qu’il serait aussi absurde de préteudre guérir par elle l'inflammation de l’estomac et des intestins dans la fièvre jaune , (pie l’inflammation provoquée dans ces mêmes organes par la propriété corrosive de l’arsenic ou du sublimé. L’essentiel serait alors de neutraliser l’activité du poison, ou d’ouvrir une issue |>our 1 éliminer: douille effet qu’il est impossible d’obtenir de la saignée. C’est même, pour le dire en passant , daus l’espérance d’amortir ou d’envelopper le venin qui produit, dit -on, la fièvre -jaune , c'est pour en préserver la membrane muqueuse de l’estomac et des intestins, que dans l’épidémie de Cadix, comme dans celle de Séville, quelques praticiens ont prescrit à l’intérieur l’usage de l’huile d'amandes douces; espérance frivole,, qui, trompant l’esprit sur la gravité du mal, le détournait de vues plus saines et de remèdes plus efficaces.
Tel est doue l’emploi fort discret que les médecins de Cadix oui fait de la saignée. Du reste , ils ne voyaient que trop bien par les symptômes que dans un très- grand nombre de cas l'estomac et les intestins étaient le foyer primitif de la maladie, et qu’il était nécessaire d’en combattre l’irritation jwir des moyens appropriés. Cette irritation était-elle eu apparence augmentée ou entretenue par des saburres, ils osaient donner des vomitifs; mais ccs remèdes n’ayant d’action qu'en stimulant fortement les organes, et pouvant par cela même détermiuer un accident redoutable qu’il s'agissait surtout de prévenir et auquel les organes irrités n’avaient eux-mémes que trop de propeusioo, je veux dire un vomissement excessif- et continuel , on n’employait que les vomitifs les plus doux, donnés à petite dose, et mitigés par leur mélange avec des caïmans. Ainsi, la nécessité de faire vomir étant évidente, on faisait prendre un peu dipécacuanha de loin à loin, jusqu’à l’effet désiré; puis on s’ar-
rélait sur-le-champ. Le plus souvent, à cette première époque de la ipaladie, le vomissement faisait rejeter des matières semblables à des jaunes d’œufs ou à une dissolution de vert-de-gris. Chez des sujets nerveux et mobiles, une • eau faiblement émétisée et adoucie avec une petite quantité de sirop d'opium, a produit, dès la première dose, un léger vomissement auquel a succédé une transpiration abondante et si favorable, qu’à mesure quelle se dissipait par la peau , clic emportait avec elle la violence de la céphalalgie et des autres symptômes.
Toutefois, l’emploi des vomitifs ne demandait pas moins de tact et de réserve que celui de la saignée. D’un autre côté, comme dans les quarante -huit premières heures, des évacuations abondantes et spontanées de matières bilieuses soulageaient merveilleusement les malades, et qu’en faisant tomber la violence de la (lèvre, ces évacuations ne concouraient pas moins que les sueurs à calmer l'extrême irritabilité de l'estomac, il en résultait une indication naturelle qui, d’ailleurs, se foudait sur ses signes propres, et qu’ont suivie les médecins de Cadix, en administrant des laxatife dès la première période de la maladie. Mais, de même que les émétiques, et par les mêmes raisons, ces laxatifs étaient pris parmi les plus doux; ou s’ils avaient quelqu’éuergie, ils n’étaient donnés qu’à petites doses brisées. En général, on prescrivait une trèslégère décoction faite avec la pulpe de tamarin, et dans laquelle on faisait dissoudre une certaine quantité de manne; ou bien une décoction d'orge, de riz , de pain , à laquelle on ajoutait de la crème de tartre ; ou simplement de l’eau pure et légère *, édulcorée avec le sucre ordinaire, et aiguisée avec la crème de tartre , dans la quantité fort modérée de deux gros pour deux livres
* C«di» n'a point de source d'eau douce. Les puit* , en petit nombre , ue donnent qu'une eau *auroitre et dure , bonne tout au plus pour le gros bétail , et les u»agn domestiques. On n’y boit que de l'eau de jduie, que l'on recueille dans des citernes, à la manière de» Orientaux. Cette eau est d'une douceur et d'une légèreté remarquables. Cesl en la savourant que je sentais ce que veut dire Hîppocratr quand il parle de la mollesse Je Veau. Avant le siège de Cadix , par les armées françaises, de 1810 4 i8«a , on y faisait venir de l’eau du port Sainte-Marie. Le siège fit craindre une disette d’eau ; mais l'événement apprit que l’eau des citernes pouvait suffire, non-seulement aux besoins des habitons, mais encore A ceux d’uu très-grand nombre d'étrangers. Je n’ai pu me procurer de données sur la quantité moyenne d'eau qui tombe annuellement A Cadix- L'atmosphère y est habituellement chargée d’eau vaporisée par le soleil et le» vents. L'acier »'y détruit aisément par la rouille ; on n’y obtient point d'électricité par les machines , et on n’y saurait faire d'observations hygrométriques. La colle 4 bouche que l’avais apportée avec moi était toujours dan» un état de mollesse et de demi-dissolution.
io.
de liquide. M. Florès avait adopté à cet égard une luétUode particulière. 11 faisait prendre d’heure en heure un mélauge de deux grains de mercure doux, et de trois grains de jalup; il ne s’arrêtait qu'après avoir obtenu des évacuations suffisantes, ce qu'il estimait saus doute d'après l'état des forces, * l’adoucissement des symptômes, et le bien-être qu'en éprouvait le malade. Ce qui a conduit M. Flores à cet emploi de mercure doux, si préconisé par les médecins des Etats-Unis, etc., c'est l’intime conviction où il est que le muriate de mercure est un correctif de la bile : je cite scs propres paroles; soit que ce remède, agissant sur le système hépatique, y porte des élémens de composition qui s'opposent à la dépravation de cette humeur; soit quau contraire la bile étant actuellement altérée , le muriate de mercure se combinant avec elle en change les conditions, et en émousse l'acrimonie; soit enfin, comme il serait permis de le supposer, que le mercure, ainsi que ses préparations diverses , ait , sur le principe producteur de la fièvre jaune , une action aussi directe que sur le principe producteur de la vérole. Mais à quel œil humain est-il donné de lire dans ces mystères impénétrables? Que connaîtra -t -on jamais sur l’action des médicamens, ou simples, s’il en est, on composés? Quoi qu’il en soit , je ne sache pas que les médecins de Cadix aient employé le muriate de mercure dans d'autres vues que celle d'évacuer le système digestif, et qu’ils l’aient fait servir à provoquer le gonflement dès gencives et cette salivation salutaire et préservatrice dont nous parlait k Madrid l’illustre Luzuriaga. Je revieus. Non moins convaincu que M. Florès de l'extrême utilité des laxatifs, M. Aréjula les employait comme lui; mais il donnait la préférence au sulfate de magnésie, ou plus généralement aux sels neutres, comme plus antiphlogistiques que le jalap, cl plus propres à déterminer des évacuations bilieuses. Quant aux émélo-calhartiqucs, recommandés à doses légères par quelques écrivains, je ne puis dire que les médecins de Cadix y aient eu recours; mais je crois savoir que quelques - uns d'entre eux , au moment même de l’invasion de la maladie , ont osé donner de petites doses d'opium , soit pour solliciter des sueurs, soit pour prévenir la cardialgie qui, souvent, est le symptôme précurseur du vomissement noir; sorte de pratique de laquelle on n’excluait pas l’usage des sels neutres, et qui a eu, dit-on, les résultats les plus heureux. Enfin, dans cette première période , on s’est imposé, comme daDs toutes les autres, le soin de tenir propre l'appartement des malades, de le ventiler, de l’arroser de temps en temps avec nn mélange
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de vinaigre et d'eau; et s’il était nécessaire ou permis de leur donner quelque nourriture, on leur prescrivait de préférence i'usage des fruits, ou cuits, ou en pleine maturité ; genre d'alimens qui flattait plus sensiblement leur goût, et contribuait • à entretenir la liberté du ventre.
Tels ont été, je pense, les principaux moyens adoptés pour le traitement de la première période, lorsque la maladie n’avait qu'un certain degré de gravité. Mais dans cette même période et dans la suivante, des moyens plus spéciaux ont été nécessaires , lorsque des accidens plus graves, la constipation, la flatulence, un vomissement immodéré, un sentiment de brûlure à l'épigastre, une inquiétude extrême, une insomnie opiniâtre, tourmentaient les malades, épuisaient leurs forces, et finissaient par les soustraire à l’action de tout médicament. Si, comme on l’a pu voir par ce qui précède, la liberté du ventre et la tranquillité de l'estomac étaient en partie liées lune i l’autre, en revanche, la constipation et un vomissement excessif, entretenu par l'extrême irritabilité de l’estomac, n'étaient pas dans une dépendauce moins étroite, et il suffisait de détruire le premier de ces accidens pour faire évauouir le second, ou plutôt il fallait les attaquer simultanément et par tous les moyens imaginables. Aiusi, tandis que, pour rétablir les évacuations al villes, on donnait des lavemens laxatifs, diversement préparés, ou faits avec l'eau de mer; tandis que l'on faisait prendre à -l'intérieur des purgatifs à petites doses bien ménagées, l’huile de ricin, par exemple, ou seule, ou associée à quelques auxiliaires, on s'attachait à combattre l’excès de vomissement par des moyens internes et externes que l'on avait soin dâpproprier à la susceptibilité des malades, et à l'état actuel des organes. Ou fomentait l’épigastre avec des flanelles trempées dans des décoctions chaudes, ou émollientes, ou aromatiques; on appliquait sur la même région, ou bien ion promenait sur diflerens points de la peau des épispastiques faits avec la pâte fermentée, le vinaigre et la moutarde anglaise pulvérisée; ou bien, an lieu de sinapismes, on employait dans les mêmes vues les vésicatoires volans ou fixes, que l’on appliquait aux jambes ou même sur le creux de l’estomac. A l'intérieur , on faisait prendre tous les aDti-émétiques connus; celui de Rivière; l’eau de cannelle avec le laudanum liquide; des juleps faits avec l’eau de menthe poivrée, et la teinture théhaïque ; ou, plus simplement, une décoction d’orge, de pommes, de pain grillé; une limonade; une infusion de camomille; de l'eau gommée adoucie avec le sirop d’opium , ou acidulée avec l’élixir de vitriol; dernier
médicament qui convenait à merveille, dit M. Rodriguez, aux sujets qui avaient fait abus de vin et de liqueurs spiritueuses. Enfin, si tous les symptômes inflammatoires étaient absolument détruits, on jb> nna d une décoction de quinquina, forte ou légère, selon les cas particuliers; et seule, ou aromatisée avec l’esprit composé de lavande. M. Aréjula employait souvent alors un mélange d’éther sulfurique et de sirop d’opium; moyen dont il avait eu à se louer à Malaga, pendant 1 épidémie de i8o3.
Relativement à l’ardeur brûlante ressentie dans l’estomac , il est aisé de voir que quelques-unes des boissons indiquées tout à l'heure, pouvaient, de concert avec la fomentation et les révulsifs, modérer ce symptôme, ou le dissiper tout -à -fait, telle que l’eau gommée et acidulée, ou une mixture mucilagineuse acidulée avec l'acide sulfurique, etc. Dans un cas semblable, M. Florès s’est heureusement servi d’un moyen dont il avait pris l’idée dans la toxicologie du professeur Ortila. 11 fit donner au malade qu’il traitait plusieurs pintes d’une eau dans laquelle on avait battu et comme dissous des blancs d’œufs. A mesure que le malade prenait de cette eau chargée d’albumine , il sentait le feu qui le dévorait à l’intérieur s’éteindre comme par enchantement. Je tiens le fait, non -seulement de M. Florès, mais encore du malade lui- même, et rien n’est plus authentique.
Quant à l’extrême agitation et l'insomnie rebelle, évidemment ces deux symptômes sont encore liés comme effets aux symptômes précédens, et peutêtre convient-il de ne les combattre qu’après en avoir combattu les causes. Toutefois, il peut arriver qu’ils survivent à ces causes mêmes; et comme alors il ne doit plus rien rester d’inflammatoire, il importe de recourir à l’opium , pour concilier le sommeil au malade , et le mieux préparer aux événemens de la troisième période.
Ces événemens, qu’il s’agit maintenant de parcourir, sont de la plus dangereuse espèce : la soif ardente ; les hémorragies universelles ou locales , du nez, de la bouche, de la langue, des gencives, des iutestius , des lieux entamés par les vésicatoires ou les rubéfians; le vomissement noir; le hoquet; les gangrènes; et finalement l’anéantissement absolu des forces : dernier accident qui, tantôt peut se montrer seul, tantôt se trouve lié à tous les autres comme un résultat inévitable, et, dans tous les cas, ne demande de traite- ‘menl que le leur. C’est ici que les excitans et les toniques sont d’uu usage indispensable, et que le médecin est conduit par la nécessité même à remplir
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la troisième et dernière indication, celle de soutenir ou plutôt de rallumer l'énergie de l'économie défaillante. L'ardeur de la soif, et l'abondance des hémorragies ont été quelquefois simultanées ; et les malades, en se gorgeant à la dérobée d’eau froide, ont éteint 1 une, arrêté les autres, et prévenu par -là les progrès d’une dissolution instante et mortelle. L’eau froide, en effet, en réveillant l’action du système nerveux , augmente celle du cœur et des vaisseaux , porte le sang à la périphérie, et peut produire une transpiration abondante et critique; toutes choses propres, comme dans le causus, à favoriser un travail de recomposition. Le froid appliqué à l’extérieur li a pas été moins eflicace dans certains cas : soit qu’on arrosât le malade d’eau fraîche; soit qu’on le plongeât dans un bain froid; soit, d'un autre côté, que les médecins attendissent de la seule impression du froid tout l'avantage qu’ils s’en promettaient; soit qu’ils secondassent cette impression par des remèdes d’une autre nature, à l'extérieur par des frictions sèches, ou par des frictions faites avec le suc de limon , etc., et à l'intérieur par l'emploi du vin, ou plus généralement des cordiaux; soit enfin qu’ils lissent alterner les bains chauds et les bains froids, etc. Mais je ne puis dire qu'aucun de ces derniers moyens, si souvent usités dans les épidémies d’Amérique, l’ait été dans celle de 1819 à Cadix. M. Rodriguez insiste avec raison sur l’excellence de l’eau glacée daus les cas do8t je viens de parler; mais il est douteux que, pendant les chaleurs de septembre, d’octobre , et même de novembre , au milieu d’une si grande foule de malades , ce moyen ait été praticable. O11 n’a pu leur donner qu’une eau nouvellement tirée des citernes, ou rafraîchie seulement par l’évaporation. Il était plus expéditif de recourir à des remèdes plus énergiques, tels qu’une limonade minérale, une décoction très-chargée de quinquina , ou simple, on rendue plus pénétrante et plus stiptique par l’addition à dose convenable d'acide sulfurique, ou d’élixir de vitriol, ou d'esprit de nitre dulcifié; ou le quinquina en substance, et à fortes doses , etc. ; des lavemens faits avec la même forte décoction de quinquina , ou simple, ou acidulée avec le vinaigre ou le suc de limon ; tous remèdes propres à remplir à la fois plusieurs vues : d’arrêter les hémorragies, de relever les furces abattues, et même de prévenir le vomissement uoir. Le vin, la serpentaire de Virginie, l’éther, le camphre, tous les excilans diffusifs, ou séparément et diversement préparés, ou diversement associés, soit entre euj^ soit avec le quinquina , convenaient éminemment dans les cas d’extrême débilité nerveuse, lorsqu'il s'agissait de ranimer et de développer la chaleur,
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et de rappeler l'exercice de l’esprit et des sens : heureux effets auxquels concouraient les épispastiques, les rubébans, les vésicatoires, en un mot, tous les stiinulans extérieurs. Relativement au hoquet, lorsqu'il n’était que spasmodique, et ne dépendait pas de gangrène intérieure , il cédait aisément à l’emploi du julep musqué de Fuller, ou de quelques-uns des remèdes précédons, tempérés seulement par l’opium. Quant aux gangrènes extérieures, aux tumeurs critiques, etc., le traitement qui leur est approprié est un. point de pratique si universellement connu, qu il serait superflu de m'y arrêter.
Je bornerai là ce que je me proposais de rapporter sur les moyens mis en usage |iar les médecins de Cadix pendant l’épidémie de 1819. Peut-être ai-je omis involontairement quelques détails; mais je suis sur d’avoir présenté l’essentiel, et cela doit suflire. Ces moyens ont été trop variés, et en quelque façon trop individuels, pour former un ensemble régulier, et constituer ce qu’on appelle une méthode: mais une méthode inflexible et fixe serait -elle praticable dans des épidémies si diversiflées? ou plutôt ne serait-elle pas ellemême un mal plus dangereux que la maladie ? Que l’on dise que les médecins de Cadix n’ont fait qu’une médecine symptomatique, fort bien; mais dans quelquepidémie que l’on veuille supposer, fait -on jamais autre chose? Par quoi est-il possible de se déterminer , et sur quoi agir , si ce n’est par et sur des symptômes? et la différence entre la bonne et la inanvaise conduite ne consistet-elle pas en ce que, par la première, on démêle dans la confusion des symptômes quel est celui qui renferme et produit tous les autres , de la même manière qu’une prémisse renferme et produit ses conséquences; tandis que par la secoDdc , on se méprend sur cette dépendance des phénomènes , an point de n'attaquer que les conséquences, eu laissant subsister la prémisse, ou plutôt en l’aggravant par des remèdes? Si l’on consent à juger sur ce principe les médecins espagnols, loin de trouver leur conduite blâmable, on la trouvera, selon moi, très-digne déloges, en même temps que leur désintéressement et leur zèle ont été exemplaires. Je n’ajouterai plus que deux mots : c’est que loin de négliger les moyens moraux , ils mettaient tous leurs soins à dissiper les tristes idées dont l'esprit des malades n'était souvent que trop préoccupé, et (pie leur sollicitude s'est étendue au delà de la maladie, et sur toute la convalescence. A Cadix , en effet , comme à Séville , cette convalescence était un état 3 e pâleur et de faiblesse où toutes les fonctions languissaient , et où le moindre écart devenait mortel.' On n’en sortait qu après un long temps, et pour ainsi
dire, après avoir échappé, sans le savoir, à une infinité d écueils. Par exemple, un homme, après trente- cinq jours de guérison, s’oublie un moment dans les bras de sa femme. Sur-le-champ il est pris de frisson , et au bout de quelques heures, il rend le dernier soupir. Un autre, à une époque non moins avancée, et déjà sur de sa santé, cède aux plaisirs de la table; une digestion pénible achève de consumer ses forces, et il meurt. Du reste, pendant ces périlleuses convalescences , le système digestif étant quelquefois comme frappé de stupeur, pour le tirer de son assoupissement, il a été nécessaire de purger à diverses reprises avec la crème de tartre, laquelle faisait rendre alors une grande quantité de matières bilieuses. Telle était, je pense, la vraie terminaison de la maladie ; la première n'avait été qu’apparente.
A Cadix, comme à Séville, on a fait des ouvertures de cadraves; et si, par l’exposé qui précède, on a pu voir qu’il est des cas de bénignité si simples qu’ils dispenseraient des secours de l'art, et des cas plus graves qui rendent ces secours nécessaires; en revanche, les ouvertures ont montré qu'il est des cas désespérés où échoueraient toutes les ressources de la médecine, fût -ce même dans les mains de I homme divin qui l’a fondée. Les victimes de la fièvre jaune offrent alors les désordres intérieurs les plus effrayans. Une gaDgrène profonde a noirci non-seulement les organes annexes de la digestion, mais encore les organes digestifs proprement dits, l’estomac et les intestins. La membrane muqueuse ou veloutée qui les tapisse intérieurement est détruite; une humeur noire, semblable à celle que le vomissement a fait rendre, les remplit : elle s’est épanchée dans l'abdomen par différentes déchirures; un liquide analogue est dépésé dans la vésicule du fiel, si âcre, qu’il mord la main de l'anatomiste, et la fait entier. Des désordres non moins mortels ont été vus dans les organes de la respiration, de la circulation et de la sensibilité ; et quand l’ouverture les étale aux yeux , on comprend , ou l’on se flatte de comprendre plus aisément d’où venaient les secousses convulsives, le délire , le transport , la fureur, ou les accidens apoplectiques qui ont marqué les derniers momens des malades.
11 est toutefois un point d’anatomie pathologique sur lequel il est à propos de m'arrêter ici. J’ai dit que, fût -ce même le premier jour de la maladie, la suppression des urines est un signe mortel. U était naturel de supposer que l’urine n'était supprimée que parce que les reins étaient trop vivement enflammés. L’ouverture a fait voir que c'était là une supposition chimérique.
Les reins étaient dans Tétât le plus naturel; et la vessie, singulièrement contractée , ne présentait pas trace de lésion. Ce fait , que j’ai pu constater moimême, ouvre à son tour un champ vaste aux spéculations. . Les reins dans la maladie étaient -ils frappés de spasme? Les nerfs cjui les animent Tétaient- ils de paralysie? ou bien le sang qui les traverse pour leur fournir des matériaux de sécrétion était -il détérioré au point de ne plus solliciter l'action de ces organes? Cessait -il d'arriver et de se répandre dans les tuyaux intérieurs dont ces filtres sont percés? ou bien, enfin, toutes ces conditions s'étaientelles associées pour concourir à un résultat unique , savoir , le défaut de sécrétion? et que devenaient dans ce cas les principes et les sels si nombreux qu’entraîne avec lui le liquide urinaire? ïjeur présence inaccoutumée dans le sang ne lui imprimait -elle pas des qualités pernicieuses? Il n’appartiendrait qu’à un être surnaturel de résoudre ces difficultés. Du reste, si Ton veut savoir dans quelles proportions se trouvaient l’un par rapport à l’autre les trois degrés de gravité dont je viens de parler tout à l’heure, voici ce que nous disaient à cet égard les médecins de Cadix : « Sur cent malades , soixante étaient guéris par la nature; viugt-ciuq à trente pouvaient l’être par les médecins; le reste ne pouvait l’être par personne, et était inévitablement perdu. « Nous n’avons assisté, M. Mazet et moi, qua deux ouvertures, le i 3 et le i 4 décembre 1819. Jamais l’impression que fit sur moi la vue des deux cadavres ne s'effacera de mon esprit. De loin, sur les épaules des infirmiers qui les apportaient à l’amphithéâtre, ils montraient le squaUentem barbant , et le concretos sanguine crines de Virgile ; mais ce qu’on ne saurait peindre, ce sont ces visages gonflés comme après la strangulation , et souillés d’une écume sanguinolente qui semblait encore s’épauchcr des coins de la bouche; ce sont ces yeux qui, cachés dans l’ordure, semblaient encore étinceler ; enfin , ce sont ces corps teints d’un bleu d’ecchymoses , sur le fond duquel sc dessinaient , d’une manière brusque et tranchée, de larges plaques jaunes, k contours irréguliers, et qu’on y aurait crues incrustées par leurs bords, sur le dos, la poitrine, l’abdomen, les cuisses et les bras. On me pardonnera saus doute d’insérer ici les résultats de l’autopsie de ces deux sujets, ainsi que l’histoire de leur maladie : ce sont deux observations rédigées par M. Mazet.