DE L’IRRITATION ET DE LA FOLIE
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J am aïs on n’attaqua notre pauvre ame immortelle avec autant de verve et de savoir, que l’a fait M. le docteur Rroussais dans son dernier ouvrage. C’est un feu roulant d’observations physiologiques lancées contre elle, comme autant de projectiles destructeurs. L’indignation contre le kanto-platonisme semble à chaque ligne ranimer et renouveler les objections du fécond critique. Tout cela, dira-t-on, dans un livre sur V Irritation et la folie ! tout cela meme : le titre ne dit qu’une partie de ce que contient l’ouvrage ; deux cent trente-une pages y sont consacrées aux matières philosophiques les plus
abstraites; et l’auteur, pour accorder les deux parties annoncées de son ouvrage avec cette troisième , suppose que la métaphysique n’est qu’un effet de Y irritation, une transition à la folie (i). Il ne fait pas bon, comme on voit, d’être métaphysicien : à tout hasard, j’en accepte la charge et la responsabilité ; et quoi qu’il advienne, j’aurai du moins la consolation d’avoir eu pour collègue , dans la croyance de ces opinions disgraciées , l’illustre auteur lui-même qui, il y a six ans, était pleinement spiritualiste, ayant commencé par où Cabanis a fini. Voici comment il s’exprime dans sa Physiologie : « C’est « pourquoi je répète que la sensibilité est un « résultat immatériel et incompréhensible, du « moins pour moi, de l’exercice de nos fonctions « ( page 1 5 1 ). Sans doute ces phénomènes sont « intellectuels, puisqu’ils supposent l’exercice de « la sensibilité , qui est elle-même tout intellec- « tuelle. » (Page 1 55. )
Mais il ne s’agit point de ce qu’a pensé autre-
(i) De V Irritation et de la Folie , page 240. L’auteur porte sa rancune contre le psychologisme jusque dans sa table des matières; en voici deux articles : « rêveurs , voyez psychologistes , »... « métaphysiciens : leur analogie avec les hypocondriaques et les « nevro-phatiques. >»
fois M. Broussais : il s’agit de ce qu’il pense , qu’il imprime actuellement : nous allons donc examiner ses doctrines du moment, en nous affranchissant de toute espèce de prévention , et avec la déférence due à des talents que nous faisons profession d’honorer. Nous séparons le médecin du philosophe ^ le premier est pour nous un bienfaiteur de l’humanité ; en forçant ses collègues à ne chercher la maladie que dans les organes et leurs modificateurs, il a donné les moyens de faire une science exacte d’un art jusqu’à lui conjectural : le second, par la loi des compensations , tendrait à nous ôter plus que l’autre ne nous a donné, en réduisant notre ame immortelle à quelques grains de matière putrescible et périssable.
Je sens qu’il y a de la témérité à entreprendre de lutter contre un aussi redoutable antagoniste; mais l’importance du sujet, où il s’agit de tout notre être, m’en donne le courage, sinon la force. Je ne me présente pas d’ailleurs sans préparation au combat : jeune encore, et depuis, dans les diverses époques de ma carrière, j’ai été poursuivi par le besoin de philosopher ; pendant dix ans j’ai fait, des études organiques et morales de l’homme, vers lesquelles j’étais instinctivement entraîné, le sujet d’un travail spécial et
assidu. Il n’est aucun bon livre français de physiologie que je n’aie lu attentivement et quelquefois analysé , sentant l’importance de connaître le rapport du physique et du moral de l’homme (1). L’illustre chef de la médecine physiologique lui-méme a eu la bienveillance d’insérer deux articles de moi dans ses Annales . Il m’est donc permis d’avoir une opinion sur de telles théories. Je puis d’avance assurer, qu’après avoir pesé avec bonne foi et sincérité Fargumentation de M. Broussais , j’ai trouvé qu il avait été assez heureux , pour que la force des choses et la vérité ne lui permissent pas d’avoir raison. Mais il ne s’agit pas d’être cru sur parole : le lecteur va juger.
Objections de M. Broussais sur l’existence d’un principe intelligent distinct de l’organisation.
Une première lecture du livre de M. Broussais, une seconde, accompagnée de notes prises au crayon, m’ont convaincu que toutes ses objec-
(i) Pour avoir négligé l’une de ces études, l’auteur de l’article inséré dans le Globe, du g juillet dernier, en réponse aux doctrines de M. Broussais, n’a pas fait avancer la question de l’épaisseur d’un cheveu, et il a laissé son ad\ersaire maître de son terrain.
tions se réduisent en définitive à deux, aussi anciennes que les premières écoles de philosophie , et que Lucrèce a mises en beaux vers. Elles sortent de notre constitution , elles résultent du fait qui constitue l’humanité. L’homme est un être mixte : et comme, des deux moitiés de son être, l’une tombe sous les sens, et que l’autre leur est inaccessible, on s’est demandé, et l’on se demandera tant qu’on ne se sera point fait une opinion arrêtée sur ce problème : l’homme est-il un être mixte ou homogène ? Voici les objections faites aux spiritualistes, qui reconnaissent en nous deux principes, par les philosophes qui n’admettent qu’une seule substance étendue.
Première objection . Rien que ce qui est corps ne peut toucher un autre corps : tangere et tangi nisi corpus nulla potest res. Or, l’action n’a lieu que par le contact : donc notre corps ne peut agir sur ce qui n’est point corporel, et, vice versâ , ce qui n’est point corporel ne peut agir sur notre corps : donc , un principe immatériel et une organisation matérielle, dans une constante communauté d’action et de réaction , sont deux choses inadmissibles et absurdes.
Seconde objection. Il est prouvé que toutes les modifications de notre organisation, celles surtout du système nerveux cérébral correspondent
sans exception à nos modes dêtre, que nous nommons intellectuels ; donc ceux-ci ne sont que des produits des premiers, et les uns et les autres sont de même nature, sont matériels. Nous connaissons la matière ; elle est présente à nos yeux, elle nous assiège de toutes parts; pourquoi recourir à une substance différente d’elle, et qui ne tombe sous aucun sens?
Réponse à la première objection. J’ai présenté ces deux objections dans toute leur force sans chercher à les affaiblir en quoi que ce soit. Quant à la première, dans laquelle seule, à le bien prendre, réside véritablement la difficulté, j’adopte sans restriction l’assertion qu’elle renferme, que rien , si ce n est un corps , ne peut toucher un autre corps : mais , que rien qu’un corps ne puisse agir sur un autre corps , ne puisse être en rapport avec un autre corps , voilà qui n’est nullement prouvé , et qui doit pourtant être prouvé, si l’on veut argumenter d’une manière exacte contre l’existence d’un principe intelligent en rapport d’action et de réaction avec nos organes. Peut-on, d’un autre côté, prouver qu’un objet immatériel puisse agir sur la matière ? Quant à moi je le pense, et voici mes raisons.
S’il n’y a que matière, tout peut être ramené
à des éléments matériels ; alors , ces éléments seront actifs, intelligents et savants assez pour s’étre constitués dans leurs admirables agrégations, et se maintenir dans leur statu quo ; mais M. Broussais croit que les molécules élémentaires sont inertes et inintelligentes : «on 11e voit point « comment un gaz qui est un corps inerte, et « qui n’a jamais donné des preuves d’inteili- « gence , peut exercer des opérations intellec- « tu elles (t). »
Ainsi que nous il croit en Dieu , « au moteur « suprême (2)»; cause primitive et universelle d’action ; et ce n’est pas à lui qu’il faut dire que faire Dieu matériel est l’anéantir.
Les physiciens reconnaissent que l’attraction agit à travers le vide : il y a donc action, action prodigieuse , sans contact. Ils voient dans l’attraction une force intime et non expansive, qui agit par sa propre énergie et sans intermédiaire.
Ils reconnaissent aussi que les molécules des corps adhèrent les unes aux autres sans se tou-
(1) De l’Irritation et de la Folie , page i/j2 : «J’ai fait tous « nies efforts , dît Rousseau , pour concevoir une molécule « vivante, et je n’en ai jamais pu venir à bout. »
(2) Ibidem , page 555.
cher: faction cFadhérer a donc lieu sans contact, sans moyen corporel.
M. Broussais , qui est si fort antipathique aux ontologistes , est lui-même ontoîogiste, en dépit de lui. En faisant de I’irritation la cause de toutes les maladies et de l’excitation du cerveau? il reconnaît, dans cette irritation 7 une force qui fait contracter les fibres , et il crée ainsi une entité occulte qui ne tombe sous aucun sens.
Plus la matière s’éloigne de ce quelle est par sa nature, c’est-à-dire étendue, compacte et solide, plus elle a de force, d’énergie et de puissance; témoin les gaz, la vapeur, le calorique, l’électricité: ce qui semble indiquer que les forces qui régissent l’univers doivent être immatérielles.
Réponse a la seconde objection. Cette objection, dont deux cent trente pages du livre de M. Broussais ne sont que le développement, tombe d’elle-même du moment qu’on a reconnu qu’il n’est pas impossible que l’homme soit un être mixte ( ce qui vient d’être prouvé par la réponse à la première objection), dans lequel deux principes de nature diverse ont des corrélations nécessaires, et sont dans un état constant d’action et de réaction. Comme, dans mes livres philosophiques, j’ai montré l’existence de
ces principes, et que, de plus, j’ai établi leurs rapports avec la nature, au moyen de leur action constante et réciproque, rapports dont jusqu’à présent on n’avait point tenu compte en philosophie, et sans lesquels il est impossible de lui donner des fondements inébranlables , loin de redouter les expériences et les observations de notre savant physiologiste, je les étudie avec soin pour en faire mon profit et en fortifier les théories qui reconnaissent dans l’homme une double sûbstance. Voyons maintenant ce qu’il substitue aux systèmes des spiritualistes , et comment il les combat en détail.
Matière cérébrale intelligente, ses propriétés, SON ACTION.
« Vous dites : c’est l’esprit , qui n’est point ma- « tière nerveuse, qui perçoit, sent, raisonne, «veut, prévoit, etc. , etc. Nous disons : c’est le
« système nerveux qui fait tout cela (i) . la
« pensée étant un mode d’action du cerveau, son « principe appréciable ne peut être que la sub- « stance cérébrale irritable (2).» Certes, voilà une bien audacieuse et bien tranchante assertion :
(1) De V Irritation et de la Folie , page 53<).
(2) Ibidem, page 547»
c’est le système nerveux qui perçoit, qui sent, qui raisonne, veut, prévoit, etc. , etc. La pensée a pour principe et pour étoffe la substance cérébrale irritable : la matière pense, le cerveau est intelligent. Et qu’on ne dise pas que, sans être lui-même intelligent , il produit la pensée. La cause est de même nature que son effet , et, pour recourir à un adage du bon sens vulgaire, nemo dut quod non habet , le cerveau ne peut donner ce qu’il n’a pas. D’ailleurs, la croyance vé~ ritable de notre auteur est bien que la matière cérébrale est réellement intelligente, puisque, ainsi que nous le verrons, étant excitée d’une certaine manière, elle est la perception, l’idée, la raison, la conscience elle-même.
Mais, la substance cérébrale, de quelque manière qu’elle soit irritée, n’est qu’une agrégation de certaines molécules étendues mises en mouvement; et , j’en appelle à chacun, ne répugne-t-il pas de chercher dans un peu de pulpe nerveuse mue suivant un mode particulier, le principe et la substance de la pensée? L’union en un tout des parties qui composent l’encéphale, et leur mouvement, n’en changent pas la nature inerte par elle-même , et privée d’intelligence. Plus nous étudierons les propriétés, et les produits spontanés et réfléchis de notre principe intelli-
gent , plus nous nous convaincrons qu’on ne doit pas espérer de trouver ce principe dans la matière. Avant de passer à l’étude de ces propriétés , faisons deux observations que nous ne croyons pas sans intérêt.
L’auteur de Y Irritation a démontré que la vie n’a pas son principe dans notre organisation (i); comment donc l’intelligence supérieure à la vie, puisque là où est intelligence, il y a toujours vie et la meilleure partie de la vie, et que là où est vie n’est pas toujours intelligence ; comment, disons-nous, l’intelligence aurait-elle son principe dans une partie de l’organisation, dans la matière nerveuse du cerveau, tandis que la source de la vie est ailleurs? comment le cerveau, qui ne peut produire la vie, produirait-il l’intelligence ?
Que si l’on nous demande de prouver directement et immédiatement l’existence d’une ame immatérielle, nous répondrons qu’aucun sens ne nous a été donné pour saisir l’immatériel (2) , mais que ce qui nous est connu de la matière
(1) De r Irritation et de la Folie , pages 63 et 64.
(2) Si ce n’est peut-être dans quelques rares moments où Dieu se communique à nous dans la perception du sublime moral.
suffit seul pour nous prouver qu’elle ne peut être intelligente (i), ainsi que nous allons le faire voir; que, d’ailleurs, c’est plutôt à nous à demander aux physiologistes purs, de nous montrer une pensée corporelle, puisque le cerveau est soumis à leur scalpel et au microscope, et qu’ils ne croient qu’à ce qu’ils voient et à ce qu’ils touchent.