PROPRIÉTÉS DU PRINCIPE INTELLIGENT HUMAIN
Pouvoir de connaître.
Connaître est s’adjoindre l’intelligible , se l’identifier, s’en pénétrer de manière que nous et nos idées ne fassions qu’un ; or , cette identification est en opposition avec l’une des propriétés primitives de la matière, V impénétrabilité. Elle a place à donner à ses côtés aux surfaces des autres corps; mais elle ne peut les admettre en elle. Nous ne voyons pas que cette identification répugne à une substance simple et une, qui ne peut point offrir de résistance.
Connaître est être en soi et hors de soi :
(1) Voyez Principes cle Littérature , de Philosophie , de Politique et de Morale , lom. IV, depuis la page 24 jusqu’à la page 39.
chose contradictoire, absurde, physiquement et géométriquement impossible appliquée à la matière.
L’intelligence se connaît, elle réfléchit sur soi: dire cela de la matière, c’est avancer qu’un miroir, s’il était miraculeusement animé, pourrait se regarder et se voir en lui-même, sans le secours d’un autre miroir.
Nous connaissons Dieu, puisque nous croyons en lui, avec M. Broussais: Dieu est immatériel ; notre intelligence est donc immatérielle , le matériel ne pouvant communiquer par le contact avec ce qui ne l’est pas.
Suivant le physicisme, tout ce que nous connaissons nous vient par les sens et est corporel ; tout ce qui est corporel a une forme et une couleur; cependant nous avons une foule de connaissances que nous distinguons très-bien , sans quelles aient aucune forme ni aucune couleur. Nous donnons cette dernière observation , non comme une preuve, mais comme un simple aperçu.
Mémoire .
L’intelligence ne pourrait connaître, ou bien ses connaissances seraient mort-nées , si elle ne se ressouvenait. Je sais que je suis le même je
d’auparavant; je sais que j’ai déjà su ce que je sais. Si la mémoire est matérielle, elle concilie en elle l’inconciliable, elle se ment en disant que ses deux je , aussi distincts que deux parcelles de matière, n’en font pourtant qu’un. Le moi corporel d’hier ayant une forme, des modifications différentes de celles du moi d’aujourd’hui, elle ne peut dire qu’ils sont le même. Pour se le dire, il faudrait quelle les comparât; pour les comparer, il faudrait qu’elle quittât l’un pour aller à l’autre; mais, en le quittant, comme elle est matérielle, elle ne le toucherait plus , elle ne pourrait plus par conséquent le connaître; elle l’oublierait, elle ne serait plus mémoire. Elle sait qu’elle a su telle chose; elle sait que vingt fois elle a su telle autre chose ; elle sort donc à volonté du présent pour aller dans le passé, sans néanmoins quitter le présent, ce qui est impossible à la matière, toujours placée dans l’espace, et qui n’y peut occuper qu’un point dans le même instant.
« Cette faculté elle-même est fondée sur ce « qu’on appelle la liaison des idées ; car la perce ception actuelle ne pourrait rappeler la perce ception dont la cause extérieure n’existe plus, ce ni celle-ci une troisième, si quelque chose ce ne rattachait ces perceptions les unes aux au-
très (i). » Un quelque chose de matériel, sans doute, qui rattache les perceptions les unes aux autres , et à travers lequel , sans le connaître autrement que pour quelque chose , la mémoire doit pénétrer pour aller aux perceptions qu’elle cherche, est un étrange moyen d’expliquer cette faculté , et il ne servira guère , si nous ne nous trompons, à accréditer les théories philosophiques de l’auteur.
Volonté. Libre arbitre.
L’ètre intelligent ne peut connaître, se connaître, connaître son identité, sans vouloir être. Dans intelligence, dans mémoire est volonté , comme dans volonté sont intelligence et mémoire. La volonté n’est donc pas un phénomène produit à chaque instant à neuf par le système cérébral , comme le prétend M. Broussais (2) ; mais elle est une propriété inhérente au principe intelligent humain.
Mais , dit notre illustre antagoniste , vous vou-
(1) De V Irritation et de la Folie , page 21 3.
(2) a Ce qu’on désigne par le mot volonté est, comme on « voit, un mode d’excitation de l’ence'phale. » [De V Irritation et de la Folie , page 2 53.)
lez, parce que vos organes vous font vouloir : point d’acte de volonté sans un mouvement organique. J’en conviens, sans que vous puissiez en tirer aucun avantage contre mon système qui établit l’influence réciproque de l’organisation et du principe intelligent, au moyen de l’action de la nature sur l’une et sur l’autre. Qui de la volonté ou du cerveau est prédominant dans nos actes? telle est la question. Consultons l’expérience : une belle orange en faisant impression sur mes yeux, communique son idée au cerveau qui, en mettant en mouvement certains appareils du système nerveux , invite ma volonté à s’en saisir. Mais cette orange n’est pas mienne; je m’abstiens d’y toucher, par un effort fait sur moi, effort accompagné d’un mouvement organique. Nous pouvons donc produire des excitations encéphaliques qui dominent celles que réveillent nos appétits. Le sauvage commande à son cerveau , lors meme qu’on tenaille ses chairs, et qu’on déchire ses muscles et ses nerfs. Il y a donc dans la volonté un principe prédominant d’action. Qu’on ne nous oppose pas les malades et les fous : il ne peut être question que de l’homme dans son état normal.
On insiste , « le fait est que nous avons tou-
« jours un motif d’action (i), » mais ce motif est pris dans la volonté meme : nous voulons parce que nous voulons. Nous pouvons vouloir contre les motifs les plus puissants de ne pas vouloir; savoir, le malheur, la pauvreté, la honte, la douleur et la mort. Disons en langage physiologique : Le libre arbitre de l’homme , dans son
ÉTAT NORMAL, PEUT PRODUIRE DESEXCITATIONS ENCÉPHALIQUES QUI DOMINENT CELLES QUE RÉVEIL¬ LENT NOS APPÉTIÉS.
Il est notoire, continue-t-on, que certaines lésions du cerveau affaiblissent , ou même font disparaître entièrement la volonté(2) ; d’où il suit que la volonté est une production du cerveau. Une corrélation du cerveau , tant que vous vou» drez; une production? non. Nous ne perdrons pas notre temps à montrer qu’il n’est pas merveilleux qu’un être mixte destiné à faire ses fonctions au moyen du cerveau, ne puisse les exécuter normalement , lorsque ce dernier est gravement blessé. Quant à l’assertion que certaines maladies ôtent entièrement la volonté , nous la croyons au moins hasardée. Tant qu’il
(1) De V Irritation et de la Folie , page 217.
(2) Ibidem , pages 449 > 1 255, 3o4-
reste une étincelle d’intelligence , il doit rester un degré de volonté correspondant. L’homme tombé dans l’état le plus complet d’imbécillité veut manger, ou au moins respirer, et avaler les aliments qu’on lui met dans la bouche.
Point de volonté sans libre arbitre, lequel est le pouvoir de faire le contraire de ce que nous faisons. Ce pouvoir est tel , dans notre espèce , que nous sacrifions la vie à nos devoirs. Pour être conséquent , M. Broussais n’a pu s’empêcher de le faire produire par le cerveau : «Dans « tous les cas la lutte se passe dans l’encéphale , « et physiologiquement elle n’est autre chose « pour lui qu’une excitation susceptible de plu- « sieurs variétés.
« C’est ainsi que l’idée de liberté, qui n’est « qu’une formule, doit être traitée (i). » Alors la vertu , qui ne peut exister sans liberté , n’est plus aussi qu’une formule. En conséquence notre auteur ne reconnaît « de perceptions appelées « morales, que celles qui n’intéressent point nos « premiers besoins , mais seulement la curiosité , « et le besoin d’observation (a),» Lisez section 3e,
(1) De V Irritation et de la Folie , page 219.
(2) Ibidem, page 220.
chap. iv, du livre premier, intitulé : Raison des prérogatives qui distinguent. V homme entre tous les animaux ; vous serez attristé , et comme glacé, en voyant que ces prérogatives se réduisent en définitive à la dernière impulsion végétative que reçoit le cerveau. Ne soyons pas néan moins injustes envers notre grand physiologiste; ü reconnaît que nous sommes faits pour la vertu , et il nous engage à en pratiquer les actes, page 555. Écoutons à présent Rousseau sur le meme sujet : « Il est donc vrai que l’homme « est le roi de la nature, au moins sur la terre « qu’il habite ; car, non-seulement il dompte tous « les animaux , non-seulement il dispose des élé- «. ments par son industrie, mais lui seul sur la « terre en sait disposer, et il s’approprie encore, « par la contemplation, les astres meme dont il u ne peut approcher. Qu’on me montre un autre « animal sur la terre qui sache faire usage du « feu, et qui sache admirer le soleil. Quoi! je « puis observer , connaître les êtres et leurs rap- <( ports; je puis sentir ce que c’est qu’ordre , « beauté, vertu; je puis contempler l’univers > « m’élever à la main qui le gouverne; je puis a aimer le bien, le faire; et je me comparerais « aux bêtes ! Ame abjecte , c’est ta triste philoso- « phie qui te rend semblable à elles; ou plutôt
cf tu veux en vain t’avilir : ton génie dépose cf contre tes principes, ton cœur bienfaisant dé” cc ment ta doctrine, et l’abus meme de tes facultés cf prouve leur excellence en dépit de toi (i). »