SUR
Lues à l’Académie royale de Médecine , à l’occasion de
ceux qui Lui ont été présentés par M. le Dr Négrier.
La thérapeutique des maladies de l’oreille est certainement une des parties les moins éclairées de la science. Mais , ce qui est encore plus impuissant que la plupart des moyens curatifs employés pour guérir la surdité , ce sont les moyens mécaniques que la physique nous fournit pour pallier cette infirmité. Si l’on veut se faire une juste idée de cette lacune de la science, qu’on réfléchisse un instant sur tout ce qu’elle a fait pour un autre de nos sens , pour celui de la vue. Qu’on se demande tout ce que gagnerait l’oreille , si des instrumens d’acoustique , aussi parfaits que les télescopes et les microscopes, avaient été mis à la disposition de ce sens , pour étendre, agrandir, rectifier, faciliter ses fonctions et le rendre accessible à des sons mille fois plus imperceptibles et des millions de fois plus éloignés que ceux qu il lui est donné par la nature de percevoir. Quel monde nouveau ouvert tout à-coup aux jouissances de I homme et aux explorations de son génie !
Mais sans attendre de la science et du hasard une auss. merveilleuse découverte, ne peut-on au moins désirer que la physique médicale fournisse au sens auditif quelque appareil propre à l’aider dans ses fonctions dé nuées, et qui soit pour le sourd ce que les verres convexes ou concaves sont pour le presbyte ou le myope.
Teî est ie problème qui se présente naturellement à l’esprit , quand on se livre à l’étude des lésions acoustiques , et tel fut en effet celui que je me proposai, quand je fis, des maladies de l’oreille et de l’audition, le sujet de mes recherches et la matière d’un livre.
Je n’entretiendrai pas la compagnie de ce que j’ai publié il y a quelques années à ce sujet ; mais e dois lui faire connaître d’après quelles inductions , d’après quelles expériences subséquentes je suis parvenu à regarder ce problème comme insoluble , el a recliher les idees et les espérances que je m’étais faites sur ces sortes d’ins - «rumens. Ceci formera un préliminaire un peu long à l’examen des cornets acoustiques de M. Négrier; mais nous espérons que la nouveauté du sujet en fera excuser l’étendue et l’aridité.
J’ai démontré il y a long temps qu’un grand nombre de sourds-muets sont doués d’audition , mais d’une audition non-seulement faible , mais encore incomplète , qui ne leur permet de percevoir distinctement qu’un certain nombre de sons de la voix, tandis que les autres sons , en plus ou moins grand nombre selon les différens individus, viennent mourir inaperçus dans 1 oreille. En éprouvant, il y a quelques années , sur ces demi-sourds de 1 Institution royale , l’action d’un grand nombre de cornets acoustiques , je trouvai que les sons perceptibles , qui pouvaient être distingués dans la proximité de l’oreille, en élevant et en accentuant fortement la voix , pouvaient l’être de plus loin et plus facilement au moyen de l’instrument , et qu’au contraire ceux des sons vocaux dont la perception distincte n’était pas possible dans les conditions les plus favorables , ne le devenaient pas davantage a l’aide des cornets.
Ainsi cet instrument , quelle que fût l’intensité qu’il donnait à la voix , n’était qu’un moyen de l’entendre de plus loin ou de moins près , mais non pas plus complètement et plus distinctement. Cette expérience expliquait pourquoi les sourds-muets , même les plus entendans , se refusaient constamment à l’usage des cornets acoustiques. Mais dès-lors comment le même instrument aidait-il à l’audition des personnes devenues sourdes accidentellement , des vieillards surtout , alors même que leur surdité se trouvait plus profonde que celle de quelques sourds de naissance ? Pouvait -on établir comme constante cette différence entre la surdité congéaiale et la surdité accidentelle ?
Cette question se trouvait liée à l’étude des fonctions des cornets , et il était facile d’éclairer l’une par l’autre. ' Pour y parvenir, je fis sur un grand nombre de sourds accidentels, de tout âge et de divers degrés , les mêmes expériences et avec les mêmes instrumens que sur les sourds-muets de naissance. Il se trouva que près des deux tiers étaient sourds à la manière de ces derniers, c’est-à dire que leur audition , outre qu’elle était faible , n’était que partielle, et qu’à une portée plus ou moins rapprochée l’oreille ne percevait distinctement qu’un certain nombre de sons vocaux. Aussi ces mêmes sourds ne retiraient -ils d’autre avantage des cornets , que d’entendre d’un peu plus loin les sons dont leur oreille avait conservé la perception distincte. Ce qu’il y a de remarquable en ceci , c’est que presque tous les sourds de cette espèce l’étaient devenus dans le jeune âge , ou du moins avant quarante ans. L’autre tiers , au contraire , se Composait de sourds qui étaient pour la plupart affectés d’une cophose plus profonde, mais qui présentait pourtant cette singu-
Hère différence , que l’ouïe , quoique très-affaiblie , avai t conservé sa justesse par rapport à la perception distincte de tous les sons vocaux, pourvu qu’ils fussent émis avec une intensité proportionnée à celle de la surdité. Cette classe de sourds , qui se trouvait presque en totalité composée de vieillards, se servait avec avantage des cornets acoustiques , qui transmettaient fidèlement à leur oreille tous les élémens de la parole. Cet avantage s’explique , ce me semble , assez facilement : il ne faut à ces sourds , pour entendre nettement , que des sons plus intenses , et celte intensité, ils l’obtiennent du retentissement du cornet. Chez les autres, au contraire, l’oreille demande à cet instrument ce qu’aucun instrument ne peut créer ni reproduire, la propriété de percevoir des sons qui ne la frappent point ou qui ne la frappent plus. Ce n’est donc point un rapprochement juste que celui que j’avais établi antérieurement à ces expériences , entre la surdité incomplète et la myopie $ car il y a , entre ces deux infirmités des sens de l’ouïe et de la vue, cette grande différence, que le myope, en plaçant les objets à la portée de sa vue , voit , tout aussi distinctement que l’homme le plus clairvoyant , les modifications de forme et de couleur , tandis que les sourds , pour la plupart du moins , placés dans la proximité la plus convenable des corps sonores ne perçoivent qu’une partie des sons qui en émanent et se trouvent obligés de deviner les autres. Ainsi , en supposant que la physique parvienne jamais à composer pour le sens de l’ouïe des instrumens aussi parfaits que ceux dont le sens de la vue est redevable à cette science , on peut assurer d’avance que la plupart des sourds n’y gagneraient rien ou presque rien $ ce serait l’équivalent d’un télescope ou d’un microscope mis
entre les mains d’an homme affecté d’une goutte écrémé ou d’une cataracte commençante.
Dans ce que je viens de dire de l’action des cornets acoustiques , je me suis borné à la considérer dans la transmission des sons formés par la voix , et non de ceux qui émanent des corps sonores proprement dits , tels que les instrumens de musique , ou qui constituent seulement ce qu’on appelle le bruit. Il y a entre ces sons et les modulations de l’organe vocal des différences notables qu’il serait trop long d’énumérer et d’expliquer ici. Je dirai cependant qu’on tomberait dans une grande méprise, si l’on préjugeait des avantages qu’un sourd doit retirer de tel ou tel cornet acoustique , pour entendre la parole , d’après ceux qu’il en obtient pour la perception de la musique et même des bruits les plus faibles; car cette seconde espèce de perception est soumise à des conditions beaucoup plus simples que celle de la voix articulée. Il est plus facile, en effet, à une oreille juste , quoique sourde, de distinguer un rè, d’un mi, qui se trouvent à des degrés différens sur l’échelle musicale, que de saisir la différence d’un pa et d’un ba , qui représentent deux sons à l’unisson très-légèrement modifiés par les lèvres. A plus forte raison , le même sens peut-il percevoir les diverses modifications du bruit , et s’y montrer même très-sensible ( comme on le voit dans certaines surdités , même dans celles qui sont congéniales ) , et n’en n’être pas moins incapable de distinguer tous les sons élémentaires de la parole. J’ai dû m’arrêter un instant sur ces singulières anomalies de la cophose , comme propres à éclairer la théorie physiologique des instrumens g cous tiques. Il découle d’ailleurs de celte importante considération , des conséquences que la section aura pro-
bablement bientôt l’occasion d’appliquer à la juste évaluation d’un fait, à la guérison de deux sourds-muets de naissance , promise depuis plus d’un an à l’Académie.
Mais revenons à nos cornets. L’action de ces instrumens consiste i°. à recueillir une plus grande quantité d’ondes sonores que ne peut le faire la conque auditive ; 2°. à les renforcer de toutes les vibrations qu’elles excitent dans les parois de l’instrument; 3°. à les transmettre ainsi accumulées et renforcées au méat auditif. Le plus important de ces trois effets et le plus difficile en même temps à approprier à la nature et au degré de la surdité , c’est le renforcement du son. Cette propriété réside dans la matière et la forme de l’instrument. Parmi les matières les plus propres à produire eet effet, il faut mettre en tête certains métaux dont on a augmenté l’élasticité par le travail du marteau; tels sont l’argent, la tôle et le fer-blanc battus. Quant à la forme, la plus favorable est la spiroïde , surtout si l’on y conserve le décroissement progressif de la cavité infundibuliforme. Voilà pourquoi cette disposition , qui est celle de plusieurs coquilles univalves, donne à ces dépouilles de mollusques toutes les qualités requises pour faire des cornets acoustiques très-retentissans. Depuis que le Traité des Maladifs de /’ oreille et de l'audition a fait connaître la manière de les employer , l’usage s’en est fort répandu , et ce qui a contribué beaucoup aux avantages qu’on a pu et qu’on peut en retirer, c’est l’habileté que le sieur Greiling (î) a apportée à leur exécution , et dans les modications diverses dictées par la diversité des cas. Il s’est même trouvé des circonstances où il n’a fallu prendre de ces coquillages que la forme seule , qu’on a imitée autant
(i) Fabricant d’inst rumens de cliirurgie , quai de la Cité, n, 33.
que possible ; à eet effet on a construit des cornets en cuivre ou en argent , modelés sur les univalves spirées , et qui , joignant aux avantages de cette structure celui d’une matière plus élastique que le carbonate calcaire , dont se composent les coquillages , offrent bien plus et même quelquefois beaucoup trop de résonnance. Car, en observant analytiquement les effets des différons cornets , on trouve que leur résonnance doit être plus on moins ménagée, selon le plus ou moins de sensibilité qui reste encore au sens auditif, et qu’il y a opposition constante entre l’intensité du son et sa netteté. Aussi , pour rendre moins intense et plus net celui qui est transmis à l’oreille par ces cornets à coquille , je me suis avisé de placer à leur orifice une cloison membraneuse , qui représente celle du tympan et modifie avantageusement l’action des ondes sonores. Une forme qui produit des effets fort approchons de ceux qu’on doit à la forme spirale est celle qui se compose de trois ou quatre sections d’un tube conique, réunies en faisceau les unes à côté des autres , au moyen de deux ou trois coudes soudés à leurs extrémités. Toutes ces formes à sinuosités multiples donnent lieu à un mugissement continuel qui , pour certaines surdités profondes , pour la cophose sénile surtout , a l’avantage d’exciter la sensibilité de l’organe , à la manière des bruits violens continus , tels que le roulement du tambour, qui , comme on sait, favorise l’audition de beaucoup de sourds. Pour ceux, au contraire , qui le sont à un degré moins intense , ou dont la surdité se trouve accompagnée de bourdonnemens , il faut s’attacher à affaiblir autant que possible cette grande résonnance de l’instrument, et i’ony parvient en donnant moins de longueur au conduit sonifère, en rétrécissant le