‹ Observations sur les maladies des armées dans les camps et dans les garnisonsChapitre 102 sur 117 · II · texte numérisé non relu

II

» crites par les anciens , vous pouvez , » vous devez même prononcer hardiment >> que ces malades-là ont le scorbut. » Il ajoute dans un endroit (e) : « Surtout si M ces urines sont rendues par des per- « sonnes qui vont et viennent, et qui » vaquentencore librcraentàloutes leurs » affaires. »

Lors donc que les urines sont chargées d’une grande quantité de sels et d'huiles acres et presque putrides , ee qui arrive dans le dernier degré du scorbut, on comprend aisément qu’il doit s’ensuivre une strangurie très-fâcheuse , surtout si ou manque en même temps de boisson qui aurait pu délayer les urines, et les rendre par conséquent moins âcres, inconvénient auquel on est exposé dans les navigations.

[Deyaillances f anxieles ^ etc, \ Tous les auteurs qui ont écrit sur cette maladie avec quelque exactitude avertissent qu’on a souvent à craindre des défaillances et des morts subites , quand le scorbut est d’une mauvaise espèce. C’est ce qu’Eugalenus [f] a eu soin de remarquer, en ajoutant que presque tous ceux qui en sont attaqués ont le pouls petit , faible et inégal (l) : or on sait qu’un pareil pouls menace de défaillance. Ce passage de Forestus (g) sur le .scorbut confirme encore cette observation. « Toutes w les fois que le mal augmente, ils ne w peuvent plus faire un pas , ils éprouw vent une grande difficulté de respirer, )) principalement quand ils veulent faire » quelque mouvement ou se tenir droits; w s’il leur arrive quelquefois d’essayer }) seulement de se mettre sur leur séant , » ils se trouvent mal aussitôt et tombent » en syncope comme si la respiration leur » manquait; et dès qu’ils se recouchent, » ils reviennent à eux et respirent libre- » ment. » Il ajoute ensuite qu’il a vu des malades mourir dans de pareilles faiblesses. Nous avons remarqué au chiffre précédent que des matelots qui s’étaient trouvés passablement bien, tant qu’ils étaient demeurés tranquilles dans leurs lits , étaient morts subitement au moindre mouvement qu’on leur avait fait faire, et même quelques-uns d’entre eux

(l) Voyez ce que M. Lind dit de ce signe , part. I, ch. 1.

(g) Lib, XX,, Observation ii, tome ii, p. 418.

paraissaient déjà être en convalescence , et tâchaient de reprendre leurs travaux ordinaires. Poupart (/i) a observé aussi de ces morts subites parmi les scorbutiques , et il a remarqué, à l’ouverture des cadavres, que toutes les parties intérieures étaient pourries, que plusieurs avaient aussi les oreillettes du cœur de la grosseur du poing, et remplies d’un sang caillé, d’où l’on peut conclure avec raison que la circulation avait été arrêtée subitement.

[ Ce que nous avons dit

au § 1150 prouve assez qu’on doit mettre au rang des causes du scorbut les aliments qui sont capables d’occasionner des obstructions opiniâtres dans les viscères. Nous avons ajouté encore que tous ceux qui sont sujets aux maladies lentes ont une disposition au scorbut.

Mais nous ferons voir ailleurs , en parlant des causes de l'hydropisie (/), que les obstructions opiniâtres des viscères préparent la voie à l’hydropisie , et nous mettrons pour cette raison le scorbut au nombre des causes de celte maladie.

Outre cela , on doit se rappeler qu’au n® 2 de ce paragraphe-ci , nous avons compté l'enflure des jambes parmi les phénomènes du scorbut : or, on sait que cette enflure des jambes se remarque aussi dans l’hydropisie commençante (Ar). On sent donc la raison pour laquelle le scorbut invétéré est quelquefois suivi de l’hydropisie; et c’est, selon la remarque de Sydenham (/), ce qui a donné lieu à celie espèce d’aphorisme vulgaire:

« Où finit le scorbut, l’hydropisie commence. » Il est vrai que ce grand homme était indigné ( comme je l’ai déjà dit au § 1149) de voir que les médecins mettaient le scorbut partout , et c’est le peu de foi qu’il avait à ce scorbut qui lui a fait interpréter l’aphorisme en question delà manière suivante (m).« Quand on dit » que l’hydropisie commence où le scor- )) but finit , il faut entendre presque tou- » jours que, quand une fois l’hydropisie » s’est déclarée par des signes manifestes,

» le préjugé du scorbut tombe. » Au reste , quoi qu’il en dise , on ne peut disconvenir, pour peu qu’on fasse atlen-

(h) Acad, des Sclenc., l'an 1699, Mcni., p. 44.

(i) Boerhaave , Aph., § 1229.

(k) Boerhaave, Aph., 1230.

(l) Secl. IX, cap. v, p. 350,

(m) Boerhaave , Aph., f 1214.

392 TRAITÉ

tion à ce qui a été dit plus haut , que le scorbut, après avoir duré long-temps , ne puisse être suivi de l’hydropisie , et ce sentiment est confirmé par plusieurs faits de pratique.

[ Phthisie. ] On a déjà expliqué dans ce pourquoi le scorbut est suivi d’une atrophie , qui consume petit à petit toute l’habitude du corps. Mais il produit aussi quelqiieïois une vraie phthisie , qui est l’effet de la putréfaction des viscères. Car nous prouverons ailleurs que la phthisie ou consomption peut venir aussi bien des ulcères des autres viscères que de l’ulcère des poumons. Or, on a trouvé dans les cadavres des personnes mortes du scorbut , du pus épanché dans la cavité de la poitrine (/?), dans le poumon , dans le foie , dans les reins , sous les aisselles, dans les interstices des muscles des bras et des cuisses ; et par conséquent il est clair que la phthisie purulente peut naître du scorbut. ^

[ Convulsions. ] On a vu au chiffre précédent qu’il survenait quelquefoisdans le scorbut de grandes hémorrhagies; mais nous avons prouvé dans une autre occasion (o) que les évacuations de sang trop considérables produisent des convulsions : il peut^ donc se faire que chez les scorbutiques on remarque quelquefois des convulsions qui sont dues à cette cause. Outre cela, nous avons remarqué, en parlant de la convulsion fébrile, que le sensorium commune ( le centre des sensations) pouvait être également affecté à l’occasion d’autres parties affectées , comme si la cause physique de ce dérangement eût préexisté dans le cerveau même, quand même la source du mal serait fixée dans des parties fort éloignées. On ne doit donc pas être surpris de voir arriver des convulsions dans le scorbut porté à un haut degré de malignité , quoique à l’ouverture des cadavres on ait toujours trouvé le cerveau en bon état {p). Car si une bile corrompue, refluant dans l’estomac et y séjournant, est capable d’exciter des convulsions qui cessent dès le moment qu'on a délivré l’estomac de celte saburre par le moyen du vomissement (</) ; si des douleurs for-

(?i) Acad. desScienc., l'an 1699, Mém.; p. 236, 240, 241.

(o) Boerhaave , Aph., § 232.

(p) Acad, des Scienc., l'an 1699, Mém., p. 246.

(</) Voyez les Aphor. de Boerhaave, §

tes et périodiques, si la matière d’un ulcère, se jetant sur quelque partie du corps , ont été capables de produire une épilepsie terrible (r), que n’avait-on pas à craindre pour des malades qui avaient presque tous les os cariés (s), dont les ligaments étaient corrodés par une sanie acrimonieuse , ramassée dans les cavités désarticulations, dont le péricarde était presque tout rongé et le cœur même profondément ulcéré (/) , dont les viscères étaient remplis et abreuvés d’une lymphe si corrosive , qu'elle enlevait l’épiderme de ceux qui disséquaient ces cadavres, et leur faisait venir des ulcères au visage (u) ? On sent donc assez la raison des convulsions dans le scorbut porté à son dernier période , dont il .s’agit ici. Et Poupart remarque qu’il était survenu des convulsions à tous les scorbutiques, et il les compte au nombre des symptômes communs du scorbut porté au plus liant point de putridité (x).

[ Des tremblements. ] En parlant du tremblement fébrile (j'), nous avons dit que ce symptôme venait ou du défaut du fluide nerveux, et conséquemment d’une très-grande faiblesse , ou de quelque cause qui irrite le sensorium commune.

Or, il est évident, partout ce que nous avons dit jusqu’à présent du scorbut , qu’il se trouve dans celte maladie des causes irritantes assez fortes ; et en même temps que la faiblesse est si grande dans le dernier période du scorbut, q ue la moindre chose suffit pour faire tomber le malade en syncope. Consultez tout ce que nous avons dit à l’endroit cité, vous y trouverez tout ceci expliqué plus au long.

\^Paralysie.'\ (l) Ce que nous avons dit ailleurs des causes de la paralysie (z) fait assez voir que ceux qui sont malades du scorbut peuvent devenir paralytiques, aussi bien que les autres hommes, si ces causes viennent à agir; mais il s’agit ici de la paralysie qui reconnaîtrait

(r) Voyez Boerhaave, Aphor., § 1075,

(s) Acad, des Scienc., l’an 1699, Mém,, p. 239.

(0 Ibid., p. 245.

(«} Ibid., p. 246.

(æ) Ibid., p. 238.

{]}) Boerhaave, Aph., § 627.

(1) M. Lind ne rapporte ni ce symptôme, ni les deux précédents. Boerhaave les a sans doute tirés d’Eugalenus, de Willis et de Charleton.

(z) Boerhaave, Aph.; § 1060.

le scorbut pour sa cause. Eugalenus {fi) en décrit une de celte espèce, et il remarque qu’elle diffère de la paralysie des anciens, en ce que, quoique la force et la fermeté se perdent dans les membres attaqués de la paralysie scorbutique, il reste néanmoins encore dans la plupart quelque mouvement qui augmente et diminue par intervalles. (Nous avons dit au § 1057, qu’on donnait à ce léger degré de paralysie le nom de paresis; c’est-à-dire quand il reste dans le membre paralytique quelque mouvement , mais qui n’est pas constant.) C’est aussi pour cette raison qu’Eugalenus a mieux aimé lui donner le nom de passion paralytique, que de paralysie (a), surtout voyant que cette paresis se guérissait en peu de temps par les remèdes convenables, au lieu que la paralysie véritable a toujours été regardée par tous les médecins comme une maladie opiniâtre et de longue durée. Maintenant, si l’on fait attention qu'on a toujours trouvé le cerveau très-sain dans tous les cadavres des personnes qui étaient mortes du scorbut le plus mauvais , comme nous l’avons dit plus haut, il paraîtra fort probable que celte paralysie scorbutique ne dépend nullement du vice du cerveau ni des nerfs. Mais les dissections ont appris que les ligaments se trouvent rongés {b), les épiphyses séparées du corps des os ; que les muscles mêmes , abreuvés d’uu sang noir et pourri , se rompaient et tombaient par morceaux dès qu’on les maniait , tandis qu’ils sont si fermes dans l’état de santé (c). En voilà assurément assez pour empêcher le libre mouvement ! des membres ; joint à ce qu’il ne suffit j pas que la cause du mouvement musculaire soit appliquée aux muscles par le moyen des nerfs [d) ; mais il faut encore que les muscles soient sains et en bon état , pour que la cause du mouvement appliqué aux muscles par le canal des nerfs puisse produire son effet. Mais,

1 puisque dans le scorbut la structure des ; muscles, des ligaments et des os où les muscles s’atUchent, est si souvent gâtée et détruite , il n’est pas étonnant que la

{b) Acad, des Scienc., l'an 1699, Mém., p. 239.

(c) Acad, des Scienc., l’an 1699, Mém., p. 244.

(d) Voyez Boerb., Aph., §1056,

paralysie soit quelquefois un des effets du scorbut.

[ Les retirements des membres.] Dans la paralysie , le muscle est relâché et immobile ; mais dans les retirements des membres , les muscles sont tout à la fois raides et immobiles : mais alors les articulations au mouvement desquelles ils servent restent toujours fléchies et ne peuvent plus s’étendre. Poupart (e) a observé cetaccident parmi les scorbutiques; les muscles étaient raides comme du bois, à cause de la grande quantité du sang caillé qui les gonflait. On peut juger de l’effet qu’une pareille cause est capable de produire , par l’expérience suivante, faite sur un cadavre (/). Si on injecte de l’eau tiède dans une artère, on fera gonfler le muscle où elle se perd, au point de le raccourcir et de faire mouvoir la partie à laquelle il s’attache ; ainsi la même chose doit arriver quand les vaisseaux sont farcis d’un sang coagulé, et extrêmement enflés dans les muscles d’un homme encore vivant. Mais, comme les fléchisseurs ont beaucoup plus de force que les extenseurs , il est clair que, la même cause agissant également sur les uns et sur les autres , les membres doivent se retirer, ainsi que nous l'avons déjà remarqué en parlant de la cure de la paralysie (g). Eugalenus a observé un retirement de la jambe vers le jarret chez une personne attaquée du scorbut {h).

[Des taches noires.] On a déjà parlé dans les chiflres précédents de ce paragraphe , des taches de différentes couleurs ; mais , quand une fois elles sont noires, ce sont des marques sûres de la gangrène, et par conséquent de la mort.

[ omissements de sang et déjections sanguines.] On a parlé au chiffre précédent des hémorrhagies subites, et souvent effrayantes , qui surviennent dans le scorbut. Mais, dans le dernier période de cette maladie , quand une fois les vaisseaux et les viscères étant rongés, occasionnent ces évacuations par haut et par bas , il est évident qu’il n'y a plus rien de bon à espérer.

[ Putréfaction et comsomption du foie , etc.] Toute la masse du sang, tou-

(<?) Acad, des Scienc., l’an 1699, Mém., p. 241.

(/) Voyez Boerh., Aph., § 1058.

{g) Boerhaave, Aph., §1069.

TRAITÉ

tes les humeurs dégénèrent enfin en une acrimonie corrosive. Il n’est donc pas étonnant que tous les viscères se putréfient et se consument. Ceia se trouve confirmé par plusieurs observations que j’ai rapportées ci-dessus.

[Contagion prompte.] (1) Il est vrai que plusieurs observations nous apprennent qu’il y a eu plusieurs personnes attaquées à la fois du scorbut dans le même endroit J mais cela ne prouve pourtant pas que cette maladie se communique d’une personne à l’autre par contagion.

Car, lorsque le scorbut règne dans des villes assiégées ou dans les vaisseaux , on peut en attribuer la cause occasionnelle au mauvais régime , au manque de végétaux , à la disette d’eau , etc., comme cela est évident par tout ce que nous avons dit , et par conséquent il est plus raisonnable d’attribuer ce mal épidémique à des causes communes qui agissent également sur tous ceux qui se trouvent dans un même lieu, que de l'assigner à la contagion. Il est vrai que Sennert {i) a prétendu que de son temps le scorbut n’était si fréquent dans la Basse- Saxe , que parce que c’était la coutume du pays de boire tous au même pot ; et , « comme il est rare que tous ceux qui w mangent à la même table soient exempts » de ce mal , et que d’ailleurs c’est aux )) gencives qu’il s’attaque d’abord, il ne » faut pas s’étonner, dit-il, que le virus « scorbutique se communique si aisé- » ment de l’un à l’autre. Mais on pourrait lui répondre que l’usage des mêmes aliments parmi toutes les personnes qui mangent ensemble pouvait également rendre cette maladie commune à tous.

J’avoue que je ne voudrais pas, malgré cela , conseiller à personne de boire après quelqu’un dont les gencives rendraient un sang putréfié. Cependant, il ne paraît pas constant que le scorbut soit contagieux comme le sont les maladies vénériennes , la petite-vérole , la gale et quelques autres maladies semblables.

Dans les endroits où le scorbut passe pour une maladie endémique , j’ai remarqué que ceux qui habitaient le rezde-chaussée en étaient attaqués , tandis

(1) Sennert, Hoffmann et Charleton ont dit aussi que le scorbut était contagieux. (Voyez la réfutation de ce sentiment, t. I, p. 202 et suiv. in-I2.)

(i) Lib. ni, part, v, sect, ii, cap. iii, t. Il, p. 99 i

que ceux qui occupaient le haut de la maison en étaient exempts , pourvu que d’ailleurs ils ne prissent que des aliments sains, quoiqu’ils se trouvassent tous les jours avec des gens qui en étaient infectés.

Je conviens que Poupart (k) a traité le scorbut de maladie contagieuse , et qu’il a cru trouver quelque ressemblance entre ce mal et la fameuse peste des Athéniens. Je conviens encore que dans le même hôpital le plus grand nombre en était attaqué. Mais il faut faire attention que les malades qu’on portait à l’Hôtel- Dieu étaient déjà scorbutiques ; et qu’à cause de la quantité , on les transféra dans un autre hôpital (1) pour qu’ils ne fissent point de tort aux autres malades par leurs exhalaisons putrides. Et on ne voit pas, du moins dans le mémoire que j’ai cité tant de fois, que les autres malades en aient été infectés. Outre cela, on sait que les Hollandais qui vont aux j Indes, ne sont pas plus tôt arrivés au Gap de Bonne-Espérance, qu’ils portent à l’hôpital ceux de l’équipage qui ont le scorbut, sans rien appréhender de la contagion , cl ordinairement la bonne nourriture les rétablit presque tous en très-peu de temps. Cependant il est de la prudence de n’approcher qu’avec quelques précautions des malades qui sont dans le dernier période du scorbut; car, quand même la contagion ne serait pas à craindre , les exhalaisons putrides qui s’échappent de leur corps ne laisseraient pas que de faire beaucoup de mal.

§ 1152. On n’aura donc pas de peine ' à comprendre la nature et les effets de cette maladie , si on fait attention à tout > ce que nous avons dit ci-dessus.

Car le mauvais régime et les autres ii causes dont nous avons fait l’énumération .i dans le § 1150, font dégénérer peu à , peu le sang, et enfin toutes les humeurs, > à un point de ténacité et de viscosité , i p qu’elles ne peuvent plus circuler libre- j ci ment dans les petits vaisseaux; et à me- i le sure que la maladie augmente, l’acrimo- cl nie se joint à la viscosité. Pour ce qui pi

le

j te

(k) Acad, des Scienc. , l’an 1699, Mém., ïi

(l) On les fit transporter à l'hôpital de S. Louis, le 2 mars 1699, où plusieurs' restèrent jusqu’à la fin du mois d’août de

la même année, ,,

DU SCORBUT

est des effets de la maladie, ils varient selon le caractère différent et selon les différents degrés de celte acrimonie ; enfin , scion les différentes parties du corps qui se trouvent principalement affectées. En même temps la cohésion des parties solides est tellement affaililie, que la cause la plus légère est capable de la rompre, comme le prouvent les symptômes du scorbut que nous venons de détailler.

§ 1163. On verra que sa cause prochaine est une certaine constitution du sang dans laquelle une de ses parties est trop épaisse et trop grossière, tandis que l’autre est ténue et chargée d’une acrimonie ou salée , ou alcaline , ou acide; circonstances qu’il faut surtout soigneusement rechercher et distinguer.

On appelle cause prochaine d’une maladie, tout ce dont la présence constitue cette maladie , de façon que , tant que vous le supposez, le mal continue; dès que vous l’emportez, vous emportez aussi le mal (a). Or, le sang est composé de différentes parties , dont quelques-unes sont plus disposées à s’unir et à se coaguler, quelques autres, plus ténues, sont beaucoup moins unies et liées entre elles et se séparent très-facilement du reste de la masse. Si nous examinons le sang qu’on vient de tirer par la saignée, nous verrons qu’il contient : 1° une vapeur très -subtile qui se dissipe en peu de temps, et qui, étant re^çuect condensée dans des vases qui soient propres , nous présentera un liquide d’une très-grande I ténuité ; 2° la partie rouge qui se coagule I d’elle-même dans la palette ; 3° la sjérosité qui, étant exposée à la chaleur de l’eau bouillante , s’épaissit et forme une I masse semblable à un blanc d’œuf cuit; 4® outre cela , il y a encore dans le sang une lymphe plus ténue qui ne se coagule ni d’elle-mêrae , ni par le moyen de la plus forte chaleur. Or, c’est la partie concrescible du sang qui s’épaissit dans le scorbut, comme nous l’avons dit au chiffre troisième du § 1151 , et qui s’épaissit tellement qu’une partie du sérum se change en une mucosité d’un jaune verdâtre. Mais nous avons remarqué en ■ même temps que la partie ténue de cette sérosité était alors âcre et salée. Et, en elfet, comme on sait que la partie la plus

(o) Boerhaave, Insiii, Med,, § 740,

ténue du sang n’est presque qu’un liquide aqueux , et que toutes les matières salines sont très-solubles dans l’eau, on doit comprendre aisément pourquoi, aussitôt que l’acrimonie saline abonde dans le sang, c’est la partie la plus ténue du sang qui se charge de la plus grande acrimonie. On doit dire la même chose de l’huile du sang lorsqu’elle est parvenue à un certain degré d'âcreté : on sait que les sels âcres , s’unissant aux parties huileuses , forment une espèce de savon qui sc délaie promptement dans les humeurs aqueuses. Si le sang ne péchait que par son trop d’épaisseur, il surviendrait des obstructions , les humeurs s’arrêtant aux extrémités des capillaires sans pouvoir passer; si tout le mal était du côté de l’acrimonie dans les parties ténues de la masse du sang, on viendrait à bout , par une boisson copieuse et légèrement atténuante, de laver, de détremper ces humeurs âcres, et de les pousser hors du corps, soit par les voies de l’urint; , soit par les pores de la peau. Mais, quand l’âcreté se trouve jointe à la viscosité qui lui donne des entraves, elle reste dans les parties où s’arrêtent les humeurs épaisses , elle s’y fixe et les corrode. On peut donc, par ces deux qualités, je veux dire la trop grande viscosité dans la partie grossière du sang (1), et l’acrimonie dans la partie ténue, rendre raison de tous les phénomènes du scorbut , comme on le dira dans le paragraphe suivant ; et par conséquent ou est en droit de conclure que ces deux qualités réunies constituent ensemble la cause prochaine de cette maladie.

Mais l’acrimonie peut être de différente nature (2); car, si elle vient d’un trop

(1) 11 est absurde, dit M. Lind, de supposer que la partie rouge du sang soit épaisse et visqueuse, lorsque la putréfaction est portée à un aussi haut degré que dans le scorbut. Toutes les expériences faites sur le sang tiré des veines font voir que le coagulum se dissout promptement par la putréfaction. (Voyez la suite des raisons que cet auteur apporte pour combattre cette opinion de Boerhaave, qui est aussi celle d’iloffmann, t. i, p. 70, 71, in-12, etc.)

(2) Outre que ces différentes espèces d’acrimonie ne sont pas faciles à démontrer dans le sang, il est étonnant qu’on veuille nous persuader que des causes aussi opposées produisent le même ordre de symptômes; et la même altération du

TRAITÉ

long usage d’aliments salés, ce sera une acrimonie muriatique, et le scorbut qui en viendra ne tendra pas si vile à la putréfaction : on le supportera plus longtemps, quoiqu’il ne laisse pas de causer des douleurs très-vives, et d’occasionner quelquefois la raideur des membres.

Cette espèce de scorbut est fréquente parmi les gens de mer, et se guérit assez heureusement et même assez promptement par le régime seul, en ne mangeant que des nourritures fraîches et non sablées, et en buvant beaucoup. Mais, quand ces pauvres gens sont obligés de se nourrir de viandes qui, ayant été mal salées, se gâtent en passant dans des climats chauds , et de boire de l’eau corrompue, l’acrimonie qui naît alors dans les humeurs est d’une nature alcaline putride, et le scorbut qui en vient est très-mauvais, et détruit le corps en peu de temps. Pour ce qui est de l’acrimonie acide, il est vrai qu’elle est plus rare, mais on ne laisse pas que de l’observer cependant dans les endroits où le petit peuple ne vit que de pain de seigle, de lait de beurre et de végétaux farineux , surtout parmi les pauvres malheureux qui sont obligés, pour vivre, de faire des métiers sédentaires et qui ne demandent point d’exercice. Le scorbut de cette dernière espèce n’est pas bien dangereux, on peut en être attaqué pendant long-temps , et même il se guérit assez facilement, pourvu qu’on puisse changer de régime et faire quelque exercice: cc qu’on ne peut pas toujours obtenir de ces pauvres gens, tant à cause de leur misère, que parce qu’ils ne sont pas propres à faire d'autres ouvrages.

§ 1154. Il suit encore que, quand on est parvenu à les bien distinguer par l’histoire de la maladie (1151), il est aisé d’en expliquer tous les phénomènes, quelque merveilleux qu’ils paraissent.

La cause prochaine que nous venons d’assigner au scorbut paraît déjà assez plausible ; mais l’examen des symptômes de cette maladie, quelque nombreux et quelque étonnants qu’ils soient, en confirmera encore plus la vérité. Car ils en sont une suite naturelle; et d’ailleurs les causes occasionnelles de celte maladie, que nous avons détaillées au paragra-

sang. (Voyez la réfutation de celte opinion, t. I, in-t2, p, eOelsuiv.)

plie 1150, sont très-propres à produire dans nos humeurs celle dégénération qui en fait la cause prochaine.

Dans le commencement de la maladie, le sang est déjà épaissi; mais on n’observe pas encore une si grande acrimonie dans les humeurs : de là cette paresse, cet engourdissement, ce sentiment de douleurs obtuses par tous les membres, qui accompagnent le scorbut dans son commencement (§ 1151, n» 1 }. Quand la maladie augmente, les humeurs s’épaississent de plus en plus; de là vient la difficulté de la respiration au moindre mouvement, le sang ne pouvant, à cause de sa viscosité, passer à travers les extrémités de l'artère pulmonaire qu’avec beaucoup de difficulté; de là vient aussi que le retour du sang des veines au ven- j Iricule droit du cœur est retardé, ce qui ! produit l’enflure des jambes ( § 1151, I n® 2 ). Mais en même temps l’acrimonie . commence à augmenter , et, comme c’est i dans la partie la plus ténue du sang qu’elle réside, elle se déclare manifeste- j ment dans les liqueurs qui se séparent j de la masse du sang, et qui, par consé- \ quent, sont plus ténues que le sang mê- 1 me. L’urine devient plus âcre, plus j chargée , plus foncée en couleur , la sa- ( live pareillement dégénère de sa douceur! naturelle, et, comme elle humecte conti-1 nueilement les gencives, elle les infecte; et y cause de la douleur. Si l’acrimonie i est alcaline, la bouche commence à sentir mauvais, parce que la salive qui dégénère de son état naturel, étant versée à tout moment dans la bouche où l'air a toujours un libre accès, se putréfie en très peu de temps ; les gencives , continuellement mouillées de cette salive putride, se gâtent aussi elles-mêmes et augmentent la pourriture et conséquemment la puanteur de la bouche. Le suc pancréatique, qui est assez analogue à la salive, venant aussi à dégénérer, de même que la bile, il n’est pas étonnant qu’il survienne des coliques d'estom;icet d’intestins. Mais, comme toutes les liqueur.* sont âcres, elles détruisent insensiblemen les vaisseaux dans lesquels elles circulent, surtout les petits vaisseaux dont les tuniques sont moins fortes; de la viennent les hémorrhagies, mais seulemen celles qui sont moins considérables , parce que Us gros vaisseaux , ayant dei | tuniques plus fortes, ne souffrent pai ^ aisément une solution de continuité 1 1 pour parler le langage de la chirurgie, i ^

Mais tous ces symptômes paraissen ,

DÜ SCORBUT . Î^AR feOERHAAVÉ. 397

surtout dans le scorbut putride ; car, quand c’est l'acrimonie acide ou l’acrimonie muriatique qui domine, les symptômes sont plus doux et ne croissent pas si promptement. Mais, quand la pourriture est augmentée, les gencives dégouttent une sanie cadavéreuse, les dents se gâtent promptement, et quelquefois même les mâchoires se carient. En même temps cette pourriture extrême dissout le sang épais, comme on le voit encore dans les fièvres putrides, où le sang tiré des veines ne se coagule point, et reste toujours fluide. Un pareil sang ne peut donc plus être contenu dans ses vaisseaux, mais, s’échappant par leurs extrémités, ou même rongeant ou détruisant leurs tuniques, il produit des hémorrhagies dangereuses ( § 1 151, n® 3 ). Les autres symptômes que nous avons détaillés, et qui accompagnent ordinairement le scorbut delà plus mauvaise espèce, s’expliquerontde même fort aisément par cette seule dégénération des humeurs ; surtout si l’on fait attention que la cohésion des parties solides se trouve affaiblie, non-seulement à cause de l’acrimonie corrosive des humeurs, mais aussi parce que les pertes que le corps fait tous les jours, par un eflfet nécessaire des actions même de la vie, ne peuvent plus se réparer quand les humeurs sont dégénérées dans leur état naturel. Ainsi, les vaisseaux qui rampent sous la peau, venant à s’ouvrir d’eux-mêmes, ou à se briser pour peu qu’on les touche, on verra paraître les taches scorbutiques. La même chose se passe dans les parties intérieures du corps, comme le démontrent assez les grandes faiblesses et les morts subites qui arrivent au moindre mouvement.'

§ 1155. Ce qui est confirmé encore par les règles thérapeutiques fondées sur le bon ou le mauvais succès qu’on a eu dans le traitement de cette maladie : voici les principales de ces règles.

Un médecin prudent, après avoir considéré les causes d’une maladie, et en avoir examiné attentivement tous les symptômes, se détermine en conséquence sur ce qu’il y a à faire pour la guérir. Cependant, lorsqu’il emploie les remèdes que les causes et les phénomènes de la maladie lui ont indiqués, il observe avec une attention scrupuleuse si l’événement répond aux idées qu’il s’était fermées, auquçl cas U çst assuré qu’il a

véritablement connu la maladie; si, au contraire, le traitement ne lui réussit pas, c’est une marque qu’il ne connaît pas assez la nature de la maladie, et il apporte tous les soins et toute l’attention dont il est capable, pour lâcher de découvrir en quoi il s’est trompé; et c’est là cette fameuse règle des choses nuisibles et des choses profitables, règle qui est d’un si grand usage dans l’art, soit en confirmant le diagnostic et les indications, soit du moins en faisant apercevoir bientôt les fautes que l’on a faites. On peut voir ce que nous en avons dit ailleurs {a). J’espère que la curation du scorbut que nous allons donner fera voir clairement quelacauseprochaine de celte maladie a été bien définie par Boerhaave; et, par conséquent , tout ce que nous avons dit jusqu’à présent se trouvera confirmé par la pratique.

§ 1 1 56. Il faut avoir pour but de dissoudre et d’atténuer ce qui est épaissi, de rendre mobile ce qui croupit , de donner de la fluidité à ce qui est trop lié.

Nous commençons par les indications générales, qui répondent à la cause prochaine du scorbut, qui a été assignée au § 1133. Nous y avons dit que le sang péchait par trop de grossièreté dans l’une de ses parties, ce qui empêche le passage libre des humeurs dans leurs vaisseaux.

Il faudra donc atténuer ces humeurs grossières, afin que le sang qui croupissait dans ses vaisseaux à cause de sa trop grande viscosité, ayant été ainsi atténué, puisse passer librement à travers les extrémités les plus étroites des artères ; et, en même temps, les molécules qui avaient acquis une certaine cohésion reprendront leur première fluidité.

§ 1157. Il faut aussi épaissir ce qui est trop ténu, et adoucir l’acrimonie en général et chaque espèce d’acrimonie en particulier.

Si le sang pèche par la viscosité dans l’une de ses parties, dans l’autre il dégénère de son étal naturel par sa trop grande ténuité, à laquelle il se joint quelque acrimonie, comme nous l’avons encore dit au § 1153. D’ailleurs, on observe quelquefois dans le scorbut porté à un

(a) Boerhaave I Aph., § 602, n. 7,

398 TRAITÉ

haut degré, surtout si l’acrimonie est putride, que le sang se dissout au point de ne pouvoir plus être retenu dans ses vaisseaux, et que celte dissolution est suivie d’hémorrhagies effrayantes et souvent dangereuses ( § 1151, n° 3).

L’indication qui se présente alors est de corriger cette ténuité, et de rendre aux humeurs leur consistance ordinaire, afin qu’elles ne s’échappent point de leurs vaisseaux. Il y a eu des médecins qui ont cru que jamais la trop grande ténuité des humeurs ne pouvait être contraire à la santé ; la raison spécieuse qu’ils donnaient de cette opinion, c’est que, disaient-ils, plus les humeurs sont atténuées, plus elles passent librement dans les extrémités étroites des vaisseaux ; et, comme il est nécessaire pour la santé que nos humeurs circulent librement et sans aucun obstacle qui puisse nuire aux fonctions de notre corps, ils concluaient que jamais la ténuité des humeurs ne pouvait être nuisible ; aussi faisaient-ils consister la curation des maladies et la conservation de la santé dans l’atténuation de toutes les humeurs ; et, en conséquence de leur système, ils recommandaient avec soin, tant aux malades qu’aux personnes en bonne santé, l’usage conlinuel des boissons aqueuses tièdes, comme le thé, le café et quelques autres semblables ; mais ils ne faisaient pas attention qu’il est nécessaire pour la santé que les vaisseaux des différents ordres ne contiennent que les humeurs qui leur sont propres, que le sang ne soit contenu que dans les vaisseaux sanguins, la sérosité dans les vaisseaux séreux, la lymphe dans les vaisseaux lymphatiques, et ainsi de suite dans les différents ordres de vaisseaux qui vont toujours en décroissant. Car, si le sang était d’une ténuité semblable à celle de l’eau, qu’arriverait-il? Il se dissiperait entièrement par les vaisseaux transpirants, qui vont s’ouvrir à la surface extérieure du corps, ou bien il s’épancherait dans les cavités intérieures, et produirait bientôt une hydropisie ; les veines rapporteraient bien peu de sang au cœur, si les humeurs étaient assez fluides et assez ténues pour passer dans les artères, qui ne doivent contenir que l’humeur de la transpiration : les grandes artères se videraient donc en même temps ; mais le cœur, en poussant le sang dans les artères, ne pourrait plus les dilater, puisqu’il ne les distend qu’autant quelles sont pleines j les artères n’étant plus di-

latées, ne pourraient plus se contracter ; j la circulation cesserait bientôt dans tou- j te l’étendue du corps; cl, par une suite j nécessaire , il arriverait une syncope I mortelle.

Quant à l’acrimonie qui se trouve j jointe à la lénuilc des humeurs dans le : scorbut, il est évident qu’il faut l’adoucir, pour la mettre hors d’état de nuire i a l’économie animale. On en vient à i bout par la curation générale ou par la i curation particulière. La méthode générale d’adoucir les âcrelés, c’est d’employer tout ce qui est capable de corriger toutes les espèces d’acrimonies; par i exemple, l’eau qui lave, qui délaie tout t ce qui est acre, les huiles douces qui i émoussent et empâtent les humeurs g acrimonieuses, et qui défendent en mê- me temps les parties du corps contre les impressions nuisibles des humeurs âcres.

La curation particulière d’une acrimo nie 5 consiste à employer les remèdes opposes à l’espèce d’acrimonie que l’on con- i naît, quoiqu’ils aient aussi eux-mêmes i quelquefois une acrimonie manifeste , comme, par exemple, quand on corrige i l’acrimonie alcaline putride par le moyen i des acides.

§ 1258. Et en corrigeant l’un des vi- • ces du sang (1156), il ne faut pas per- ^ dre de vue la nature de l’autre (1157); aussi la guérison de cette maladie est-elle i le chef-d’œuvre de l'art. <

Cet avis est d’une grande importance I dans la pratique , et on ne saurait croire i combien on a eu de mauvais succès pour l’avoir négligé. Nous avons fait mention ailleurs, en parlant de l’obstruction (a) , de quantité de remèdes atténuants, qu’il ne faudrait pourtant pas employer indifféremment dans le traitement du scor- ' but. Si, par exemple, cette maladie ve- ' nait d’une acrimonie alcaline putride, en ce cas, les alcalis fixes, les alcalis volatils, les savons formés d’un sel alcali fixe ou d’un sel alcali volatil, unis à une huile, seraient très-nuisibles, parce qu’en atténuant les humeurs épaisses, ils augmenteraient encore l’acrimonie. C’est pour la même raison que les mercuriaux ne feraient pas bien dans cette circonstance, parce que, quoiqu’ils soient de très-bons fondants, ils putréfient les humeurs qu’ils ont dissoutes, comme on le I

(a) Boerhaave; Apli,, § 135,

voit par la salivation que produit le mercure. Il faut faire aussi une grande attention à l’état où les viscères se trouvent réduits par la maladie, pour voir les remèdes qu’ils sont capables de supporter. On voit donc qu’il est besoin d’une grande prudence pour traiter le scorbut comme il faut, surtout si le mal est déjà parvenu à un certain degré; et il ne faut pas se fier aux titres spécieux des remèdes antiscoibutiques , ni aux éloges qu’on en fait, plusieurs d’entre eux étant capables de faire plus de mal que de bien, quand ils ne sont pas donnés à propos, et qu’ils n’ont pas une vertu opposée à l’espèce d’acrimonie qui domine.

§ 1159. Les évacuants âcres ne font qu’aigrir le mal, et souvent ils le rendent incurable.

Comme le scorbut est occasionné souvent par des aliments difficiles à digérer (voyez le § 1160), et qu’il vient encore quelquefois à la suite des maladies d’obstructions, les médecins ont cru en pouvoir tenter la guérison par de forts évacuants, dans l’intention de vider au plus vite lasaburre dont les viscères sont embarrassés. Je conviens qu’il faut évacuer les humeurs des premières voies ; mais il ne faut employer que des purgatifs doux, comme on le dira dans le paragraphe suivant. Car les solides étant tellement affaiblis dans cette maladie, surtout lorsqu’elle est avancée, que la moindre force suffit pour rompre leur cohésion , et pour procurer l’épanchement des humeurs qu’ils contiennent, il est clair qu’il y aurait tout à craindre des désordres que les évacuants âcres pourraient exciter dans le corps.

Les émétiques seraient encore bien plus dangereux, parce que, dans le vomissement, le diaphragme et les muscles abdominaux, entrant en convulsion, compriment fortement les viscères du basventre [b) ; ce qui occasionnerait, dans les scorbutiques , la destruction entière de ces viscères, s’ils avaient déjà commencé à se putréfier, d’où il s’ensuivrait une syncope mortelle. Outre cela, on observe que les purgatifs âcres , tels que la scammonée, le jalap, la coloquinte^ etc. , fondent même les humeurs saines , et les font sortir par les selles

sous la forme de glaires putrides ; ce qui fait encore une raison pour laquelle ces sortes de purgatifs ne conviennent point dans le scorbut, principalement quand il est porté à un haut degré, et que les humeurs commencent à dégénérer et à se putréfier.

Eugalenus (c), qui s’est rendu célèbre dans la guérison de cette maladie par une longue expérience, établit comme une thérapeutique, que le scorbut ne saurait supporter de fortes purgations, ni de grandes saignées. Yan-der- Mye {d) a observé aussi que plusieurs scorbutiques s’étaient mal trouvés de la purgation. J’ai remarqué pareillement que, quand il régnait des dysenteries et des diarrhées épidémiques , les scorbutiques étaient plus en danger que les autres malades.

Il ne nous reste plus qu’à détailler les remèdes qui ont été utiles dans le traitement du scorbut; mais, comme nous avons distingué (au § 1151) quatre degrés de cette maladie, dont le premier est plus léger, et les suivants sont accompagnés de plus de symptômes et d’accidents plus fâcheux, nous suivrons le même ordre dans le détail de la curation.

§ 1 160. Ainsi, dans la première espèce ( 1 1 5 1 , n® 1 ), il faut : cjc commencer par un purgatif doux, atténuant, désobstruant, à petite dose, souvent répétée.

(B Continuer les remèdes atténuants , et ceux qu’on appelle digestifs. 7 Finir par les spécifiques les plus doux, continués long-temps, sous quelque forme que ce soit.^ ^ Cependant, régler tellement les six choses non naturelles, qu’elles soient contraires aux causes mentionnées dans le § 1150.

Les symptômes que l’on observe dans le premier degré du scorbut (1151, n® 1 ) annoncent une grande viscosité dans les humeurs ; mais il n’y a pas encore de signes ni de l’acrimonie des humeurs, ni de la corruption des viscères.

On donne d’abord un purgatif doux, pour débarrasser les premières voies des matières crues et indigestes qui s’y amassent à cause du mauvais régime, et en même temps pour atténuer les humeurs par le stimulus doux d’un fondant sa-

{b) Voyez Boerliaavo, Aph., § G52.

ÏÉAIÎÉ

lin, et pour les attirer vers les intestins en plus grande abondance. Par là nonseulement on vide les matières fécales qui sont contenues dans le canal intestinal, mais encore on fond et on évacue les humeurs grossières qui commençaient à s’arrêter et à croupir dans les vaisseaux des viscères du bas-ventre.

On trouvera dans la matière médicale qui est à la suite de ce traité plusieurs formules qui remplissent celte indication (a"^). On y recommande aussi , à la vérité, les pilules cochées majeures^ qui contiennent la scammonée , la coloquinte, l’aloès, etc. ; mais on ne les donne qu’en petite quantité ; et d’ailleurs, dans ce premier degré, il n’y a pas encore une grande acrimonie, ni de dissolution putride dans les humeurs.

On a coutume de répéter souvent l’usage de ces purgatifs, en laissant trois ou quatre jours d’intervalle, pour placer les fondants et les atténuants dont nous allons bientôt parler, ensuite on recommence le purgatif ; mais il ne faut jamais perdre de vue l’axiome d’Hippocrate, dont j’ai déjà fait mention dans un autre endroit de ces commentaires [b).

« Si la purgation évacue ce qu’il faut )) évacuer, les malades la supportent ai- » sèment, et s’en trouvent bien ; si, au » contraire, ils en sont tourmentés, c’est » une marque qu’on n’a pas évacué les » matières qu’il fallait purger. »> Ainsi, quand nous voyons que cette paresse et cet engourdissement, qui sont les premiers symptômes du scorbut, commencent à se corriger, et que tout le corps redevient alerte, en usant des remèdes purgatifs dont nous parlons ici, nous devons être assurés qu’ils ont été donnés à propos ; si, au contraire, les malades commencent à sentir encore plus de faiblesse et de langueur, il faut s’abstenir des purgatifs. Au reste, on peut insister sur ces médicamenis avec moins de risque, quand on a affaire à des personnes grasses, ou d’une constitution leucophlegmatique ; mais ils conviennent moins aux tempéraments secs et maigres.

(a*) Consultez la matière médicale de Boerliaave à l’endroit des remèdes antiscorbutiques. J’en ai donné la traduction à la suite de cet ouvrage. On y trouvera tous les médicaments et toutes les formules , sous le paragraphe et le n» auxquels ils se rapportent.

(ô) Boerhaave, Aph., § 11.

6 Nous avons déjà assez prouvé que toutes les humeurs sont épaisses et visqueuses dans le scorbut; mais dans la cure de l’obstruction [c) nous avons vanté, parmi les atténuants, la vertu des sels et des savons tant naturels qu’artificiels. On trouvera dans la matière médicale les remèdes qui satisfont le plus efficacement à celte intention, et on a pris le soin de les varier, afin de pouvoir s’accommoder aux différents tempéraments des malades. Ainsi, par exemple, chez les gens d’une constitution froide et lâche , les atténuants un peu chauds conviennent mieux que les autres, tels sont la teinture du sel de tartre^ Ve'lixir de propriété, le sel volatil aromatique huileux , le savon de Starkey, etc. , mais, pour les tempéraments chauds et bilieux, nous nous servons par préférence des cristaux et de la crime de tartre, du sel polychreste, de Voxymel simple, scillitique, et surtout des sucs salutaires d’oranges, de citrons et d’autres fruits semblables, dont le suc acidulé, savonneux, est un bon atténuant, et flatte le goût agréablement. Il faut aussi avoir égard à la différence des saisons; car, dans le temps des grandes chaleurs, il faut s’abstenir des remèdes trop chauds, qu’on peut employer dans l’hiver avec plus de sûreté.

fî On connaît un assez grand nombre de remèdes que les auteurs ont recommandés sous le titre d’antiscorbutiques, quoiqu’ils n’aient pas tous les mêmes vertus ; et c’est pour cette raison qu’il y a du choix à faire ici, non -seulement ' selon les différents degrés de la maladie, i mais encore eu égard aux différents tempéraments des malades. Nous avons dit I plus haut (§ 1150) que le manque d’aliments végétaux devait être regardé '< comme une des principales causes du i:

scorbut ; c’est pour cette raison que, dans 5 la matière médicale , on a donné à cet I article-ci une liste de toutes les plantes i qui peuvent y suppléer , sous le titre de i spécifiques contre le scorbut. Toutes les jj espèces d’oseille, les liges de bardane 1 qui commencent à pousser dans le prin- | temps, le choux rouge, le cerfeuil, la j chicorée, l’endive, l’ortie, etc., toutes | ces plantes font un très-bon effet dans ^ des bouillons. 11 faut dire la même cho- \ se du jus d^orange, de citron, etc., dont on arrose tout ce que l’on mange, ou

(c) Voyez Boerhaave, Aph., § 453,

î>tJ SCORBUT, PAR BOERIÎAAVÈ.

même dont on peut faire une boisson agréable et salutaire, en le délayant dans de l’eau , et en y ajoutant un peu de vin. Car ceux qui sont attaqués du scorbut, sont toujours en langueur, ils ont le pouls petit, faible, inégal, comme l'a toujours observé Eugalenus (r/j, qui même a regardé ce pouls comme un des signesdiagnostics de la présence du scorbut. Il est quelquefois si languissant qu’un médecin italien, qui n’était pas accoutumé à traiter cette maladie, était étonné qu’un homme pût vivre avec un pareil pouls.

C’est à cause de cela que, dans le catalogue des antiscorbutiques, on trouve de très-bons aromates, dont la seule odeur agréable est capable de réveiller les forces languissantes. Telle est la vertu , par exemple, de l’aurône , de l’absinthe , de l’eupaloire , de la menthe qu’on appelle communément du baume^ etc. On recommande encore l’usage des plantes qui, outre la vertu de stimuler doucement, ont encore celle de fondre et d’atténuer. L’anagallis , le bécabunga , la fumeterre, le cresson d'eau , remplissent parfaitement ces indications ; mais il en faut continuer long -temps l’usage dans ce degré du scorbut; et quoiqu’on puisse employer ces remèdes sous différentes formes, néanmoins il est plus à propos d’en faire un vin ou une bière, si on veut que les malades les prennent avec moins de dégoût, et qu’ils en usent pendant long-temps. Eugalenus assure ( e ) qu’avec une simple infusion d’absinthe dans de l’eau, du vin, ou même de la petite bière, il a guéri non-seulement des symptômes fâcheux du scorbut, mais encore la maladie elle-même. Pour moi , j’ai vu des familles entières qui se sont guéries du scorbut, en usant pour boisson ordinaire d’une bière faite de la manière suivante : ils laissaient infuser simplement, dans un tonneau de bière, quelques têtes de choux rouges, hachées par morceaux, avec douze poignées de cresson de fontaine ou de cochléaria , et une livre de raphanus rusticanus récent.

Tous les remèdes qu’on peut faire sont inutiles, si on ne peut pas obtenir des malades de s’observer dans le régime ; car, quoique le vice soit bien corrigé, il ne larde pas à reparaître de nouveau, dès que les mêmes causes qui y

{d) P. 48 et 58.

(c) Ibid., p. 83.

Lind,

ont donné lieu recommencent encore à agir. C’est assez la coutume dans quelques endroits de la Hollande, de ne se nourrir pendant Phiver que de lard et de bœuf salé; aussi se trouvent-ils tous infectés du scorbut sur la fin de Thiver : ensuite l’usage des herbes récentes et des fruits pendant le printemps corrige ce vice scorbutique, ou même emporte quelquefois entièrement la maladie, mais elle reparaît de nouveau l’hiver d’ensuite, parce qu’ils reprennent toujours leurs mêmes nourritures. J’ai vu tous les symptômes du scorbut renaître bien plus promptement de ce que les malades mangeaient tous les jours du fromage vieux et salé, que de toute autre cause. Ordinairement les malades se moquent des conseils des médecins, quand ils sentent que cela va mieux , et surtout dans les maladies chroniques. H y en a cependant qui entendent raison là-dessus, et qui prennent tout de bon le parti de changer de régime. La curation est bien plus difficile quand on a affaire à des scorbutiques qui sont obligés d’habiter des lieux bas et marécageux pour gagner leur vie; car il est impossible dans ces cas-là de déraciner le mal entièrement , quand on se servirait des meilleurs remèdes ; tout ce qu’on peut faire, c’est de pallier le mal en leur prescrivant le petit-lait pour boisson ordinaire pendant tout le printemps et tout l’été. Aussi les médecins ont-ils la douleur de voir de ces pauvres gens de la campagne qui, à la fleur de leur âge, ont déjà perdu, leurs dents, et qui souffrent des douleurs horribles par tout le corps, surtout pendant l’hiver qu’ils ne font aucun exercice , car on sait que les travaux qu’ils sont obligés de faire pendant l’été leur font du bien.

§ llGl. Les mêmes remèdes que nous avons prescrits pour le premier degré de la maladie (1160. a. (3. «y. peuvent encore servir pour le second degré (1151, no 2). On passera ensuite à l’usage des antiscorbutiques un peu plus âcres sous la forme de sucs exprimés, de conserve, d’esprit, de sel volatil, de vin, de bière. On emploiera aussi les bains extérieurs et les pédiluves faits avec des plantes antiscorbutiques; les frictions chaudes , sèches, ou avec des liquides appropriés. La saignée sera quelquefois à propos , pour évacuer une partie des humeurs acrimonieuses, pour diminuer l’érosioii des vaisseaux trop distendus, pour pro-

curer une révulsion, pour faire place aux médicaments qu’on doit prescrire.

Les symplomej détaillés dans ce second degré du scorbut (§ 1151, n«2) font voir que les humeurs sont bien plus épaisses, et circulent bien pltis difficilement que dans le premier degré. Témoin cette enflure des jambes , cette pesanteur qui les rend presque immobiles, cette difficulté de respiration qui manque presque tout -à -fait aux moindres mouvements. Ainsi tous les remèdes que nous avons recommandés dans le paragraphe précédent, ne peuvent qu’être utiles dans ce second degré; mais on a coutume de sc servir de ceux qui sont un peu plus forts, afin de mieux diviser et atténuer cette langueur dont se plaignent les malades. Mais il faut, dansTadîninistration de ces remèdes, user de quelques précautions dont nous parlerons dans le paragraphe suivant.

On trouvera dans la matière médicale, à cet article, plusieurs de ces antiscorbutiques âcres qui peuvent satisfaire à celte indication : mais il ne faut pas cependant les employer tous indifféremment. Car il y en a qui sont de la plus grande âcreté, tels que la capucine, i’ail, fe pied de veau, le piperitis, la petite joubarbe quon appelle scdiim minus 'vermicularc acre. On ne peut s’en servir que pour des tempéraments froids et leucophlegmatiques; ou du moins il faut les donner à petite dose, si on les emploie pour d’autres tempéraments. Pour ce qui est de la gratiole , elle donne un purgatif bydragogue qui, à la vérité, a la vertu de fondre les humeurs les plus tenaces, mais qu’on ne doit cependant employer ici qu’avec beaucoup de circonspection et à très-petite dose, parce que les évacuants âcres ne font qu’irriter cette maladie , comme nous l’avons dit au paragraphe 1 1 59. Ou trouvera pareillement dans la matière médicale, des formules composées de ces remèdes. Mais il faut se rappeler aussi que la puanteur de la bouche, l’enflure et la douleur des gencives , les douleurs vagues qui se remarquent dans ce second degré du scorbut (§ 1 151, n« 2}, déclarent que l’acrimonie est jointeà la ténacité des bumeurs. Il faut donc songer à adoucir celte acrimonie en meme temps qu’on travaille à atténuer la viscosité par les anliscorbuliques âcres; autrement cette acrimonie qui était jointe à la ténacité, se trouvant libre et dégagée des liens qui U rete-

naient , n’en serait que plus nuisible, si l’on n’avait soin de l’énerver par les délayants, ou de la corriger par des remèdes opposés. Mais il n’y a rien de mieux à faire que de chasser du corps tout à la fois ces humeurs tenaces avec l’acrimonie qui y est jointe, en augmentant avec prudence les évacuations naturelles , comme on le dira dans le paragraphe

On peut encore faire servir au même but les bains faits avec des plantes antiscorbutiques, L’eau chargée de la vertu de ces médicaments s’insinue dans les veines absorbantes qui sont répandues par toute la surface extérieure du corps.

Et c’est surtout quand il y a des taches à It^ peau , que l’on s’aperçoit du bon effet de ces bains ; car rien ne dissipe plus facilement les liquides extravasés sous la peau , lesquels forment proprement les taches scorbutiques. Et comme c’est particulièrement aux jambesqne l’on remarque ces taches violettes ( d’où est venu le mot scelolyrbe que quelquesuns ont donné à cette maladie), c’est pour celle raison qu’on recommande surtout les pédiluves, ou bains de pied, dont Sennert a donné différentes formules (a), à l’exemple desquelles on peut en composer des différentes plantes dont on trouve la liste dans lu matière médicale.

Ordinairement on met encore alors -en usage les frictions dont nous avons expliqué ailleurs fort au long les avantages, lorsqu’il s’agit de résoudre les humeurs coagulées , et d’augmenter l’ac- ' tion des solides sur les liquides (b) ; nous en avons aussi parlé lorsque nous avons expliqué la contusion (c) , qui , dans le ; fond, n’est autre chose qu’un épanche- * ment du sang sous la peau , occasionné i par quelque cause externe, qui a rompu t les vaisseaux sans offenser la peau. Or, | il est assez éviJent par l’histoire que nous avons donnée du scorbut, que les taches (i scorbutiques viennent pareillement d’un épanchement des humeurs sous la peau.

Mais comme les vaisseaux se rompent facilement chez les scorbutiques, ainsi que nous l’avons dit plusieurs fois , il ne faut donner que des frictions douces; enfin, parce qu’il y aà craindre en môme

(q) Lib. iii, part, v, sect, n, cap. vui, t. I, p. 1020.

(/;) boerhaave , Apli., §75 Cl 152.

(c) Ibid.; § 554,

temps que les humeurs épanchées ne se corrompent, plusieurs médecins recommandent les spiritueux pour en arroser lég^èrement les linges ou draps dont on se sert pour frotter les membres des scorbutiques.

Mais on n’est pas d'accord sur l’utilité de la saignée dans cette maladie. Plusieurs médecins , fondés sur ce que le sang des scorbutiques pèche d’un côté par la viscosité , et de l’autre par la ténacité et l’acrimonie, soit salée , soit alcaline, soit acide, cohime nous l’avons dit au paragraphe 1153, ont cru qu’il n’y avait rien de plus avantageux pour la guérison de cette maladie , que de tirer ce mauvais sang par des saignées répétées, et de rétablir en même temps les humeurs dans leur état sain par un bon régime. Mais ils devraient faire attention que ce n’est pas assez de prendre de bons aliments , et qu’il faut encore qu’ils soient élaborés dans notre corps , pour s’assimiler à nos humeurs. Or, comme nous l’avons prouvé ailleurs {cl), les grandes hémorrhagies et les saignées copieuses empêchent celte élaboration des sucs alimentaires et leur assimilation à nos humeurs. Il est donc évident que des saignées trop fréquentes , ou trop abondantes , bien loin de faire un bon effet dans le scorbut, empêcheraient au contraire la réparation des bonnes humeurs. Outre cela , le sang qui est trop épais et trop grossier dans cette maladie , commence à s’arrêter dans les extrémités des artères, et ce qui passe dans les veines n’est que la partie la plus ténue et la plus mobile ; ce ne serait donc pas ce sang épais et visqueux, dont on se propose l’évacuation que l’on tirerait par les saignées; par conséquent les saignées ne paraissent pas corriger beaucoup la cacochymie des humeurs dans celte maladie. De plus quantité d’observations de pratique ont appris à Eugulenus, comme on l’a dit au § 1159, que les scorbutiques ont de la peine à supporter les grandes saignées. Ce qui n’est que trop confirmé par la faiblesse du pouls de ces malades, et par les syncopes dans lesquelles ils tombent assez fréquemment. Mais quand les vaisseaux sanguins sont fort pleins, il n’y a pas de risque de diminuer la pléthore par la saignée, et en même temps on emporte une partie du liquide âcre, pourvu qu’on ait attention

de ne point énerver encore davantage , par la trop grande évacuation de sang , les fonctions du corps qui sont déjà assez languissantes dans cette maladie. Il faut remarquer encore que les douleurs scorbutiques qui se font sentir dans différentes parties du corps, ressemblent quelquefois à des douleurs inflammatoires, et en imposent à ceux qui n’ont point d’expérience, comme nous en avons averti au § )151, n° 2; et on sent bien que dans ce cas-là , on tenterait encore la saignée sans aucun succès. On voit donc par tout ce que nous venons de dire, ce qu’on peut attendre de bon de la saignée dans le scorbut, et dans quel cas elle est utile (I).

§ 1162. Mais, suivant que la ténuité acrimonieuse des humeurs , la crainte de l’hémorrhagie et la chaleur seront plus grandes, ou selon que l’épaississement, l’inaction , le froid et la pâleur des vaisseaux seront plus considérables , on usera des spécifiques médiocrement astringents et un peu froids , ou de ceux qui sont chauds et âcres.

La description des phénomènes de cette maladie (§ 1151} a fait assez connaître que, dans le commencement , les humeurs sont épaisses et croupissantes : mais à mesure que le mal augmente , on aperçoit des marques d’une plus grande acrimonie, et souvent même d’un commencement de putréfaction. Dès qu’elle est une fois présente , les humeurs commencent à se dissoudre et à devenir en même temps plus âcres; ce qui occasionne souvent des fièvres et des hémorrhagies , l’acrimonie des humeurs rongeant les vaisseaux. Or, les remèdes scorbutiques que nous avons recommandés dans le paragraphe précédent, ne laissent pas que d’être âcres et échauffants, et par conséquent lorsque la bouche commence à sentir mauvais, que l’on sent aux gencives de la douleür, du gonflement, de la chaleur, que les malades se plaignent de douleurs vagues par tout le corps, et que l’on voit survenir des hémorrhagies , même peu considérables, on doit se défier alors de l’usage de ces remèdes. Car les solides sont quelquefois si tendres

(1) M. Lind dît expressément que la saignée ne convient point du tout dans le ÇQVbut, surt9W^ éSt avancé.

(d) ll9érbac\Ye; ApU,, § 25,

TRAIÎÉ

dans le scôrbut , que la cohésion des parties se rompt pour la moindre cause , et en même temps les humeurs sont dans une si grande dissolution, quelles ne peuvent plus être contenues dans leurs vaisseaux, comme on Ta vu par Thistoire que nous avons donnée de cette maladie. Lorsque le scorbut est dans cet état, les médecins prudents ont recours à un autre genre de remèdes antiscorbutiques , je veux dire ceux qui sont capables de fortifier les solides, et de corriger la trop grande ténuité des liquides. De ce nombre sont la patience, le polypode de chêne, l’écorce de câprier et de tamarisc, l’oseille et autres, dont on trouvera la liste dans la matière médicale. Mais tant qu’on observe un simple froid et un simple engourdissement dans le scorbut commençant, ou même que la maladie, quoique déjà avancée, attaque des tempéraments froids et leucophlegmaliques , on peut employer avec sûreté les antiscorbutiques âcres. Si les signes sont équivoques , ou qu’on ait à craindre une putréfaction prochaine, quoiqu’elle ne se déclare pas encore , on se sert alors des anliscorbutiques un peu froids, dont on verra la liste dans la matière médicale , sous le chiftre de ce paragraphe. La plupart de ces derniers ont une vertu singulière. Ils sont résolutifs comme les savonneux, et en même temps ils résistent à toute sorte de pourriture. C’est encore pour la même raison que nous voyons les médecins prescrire fort souvent le cochleariay le cresson, et autres plantes semblables, en y ajoutant l’oseille , le suc de citron , d’orange , etc. , afin que ces derniers remèdes tempèrent la vertu trop âcre des premiers, et qu’ils puissent s’opposer à la putréfaction qui est fort à craindre dans cette maladie.

§ 1163. Pour corriger les vices de la bouche dans ce second période , il faut user d'antiphlogistiques et d’antiscorbutiques appropriés aux différentes espèces de scorbut.

Parmi les symptômes du scorbut (§ 1151, no® 2, 3), on compte les maux qui affectent la bouche, savoir la puanteur de l’haleine , le gonflement , la douleur et le saignement des gencives pour peu qu’on les presse. Quand le mal a fait du progrès, les gencives se putréfient. Elles ont une odeur cadavéreuse , la gangrène se répand et gagne bientôt toute la bouche. Tant que ces mauA ne sont que

gers, on peut s’attendre qu’ils se passeront d’eux-mêmes , lorsqu’on aura guéri radicalement la maladie par les remèdes convenables. Mais il arrive quelquefois que ces accidents sont si fâcheux , qu’ils ne permettent point d’attendre, et qu’il faut y porter du remède sur-le-champ.

Or, comme il est constant, par ce que nous avons dit au § 1 1 53 , que l’acrimonie qui domine dans le scorbut est de différente nature , il s’ensuit qu’il faut aussi varier les remèdes de ces accidents de la bouche, selon que l’on a à combattre telle ou telle acrimonie : si dans un tempérament leucophlegmatique , les gencives sont pâles, un peu gonflées et douloureuses , on pourra se servir avec succès de l'esprit thériacal, de l’esprit de cochléaria, de l’esprit de vin camphré, etc. , ainsi que cela est prescrit dans la matière médicale à cet article. Mais lorsque les gencives sont rouges , et que l’on y sent de la chaleur, de la démangeaison, ou de la douleur, alors ces remèdes feraient plus de mal que de bien , parce qu’ils sont trop chauds. La saumure dans laquelle on a fait confire des limons fait ici des merveilles , parce qu’elle contient du sel marin qui est bon contre toute sorte de putréfaction , et à cause de l’odeur agréable et pénétrante des limons et de leur suc acide , surtout si l’on délaie cette saumure dans quelque eau distillée , et qu’on y ajoute un peu de miel rosat, de diamoron (l), etc., pour affermir ces parties flasques et déjà à demi gangrénées. On trouvera pareillement dans la matière médicale des formules convenables. Il suffit de laver et de gargariser sa bouche, et plusieurs fois le jour, avec un pareil remède, ou même d’appliquer entre les lèvres, les joues et les gencives, des plumasseaux trempés dans ce gargarisme , et de les renouveler souvent. Mais il ne faut pas croire qu’il soit besoin de frotter rudement les gencives des scorbutiques avec ces sortes de remèdes, comme je l’ai vu faire quelquefois à des chirurgiens; car on ne fait qu’augmenter par-là la douleur et l’inflammation , et on détruit les vaisseaux de ces parties tendres et délicates, ce qui produit la gangrène. Mais quand on commence à apercevoir des taches larges et blanchâtres , dont le tour est rouge et enflammé ,

(1) C'est un électuaire préparé avec le fruit du chamœmorus : voyez çi-dessous, § 1165.

DU scorbuï; par boerhaave. «505

et qui sont accompagnées d’une puanteur insupportable et d’un flux abondant de salive , il faut y porter sur-le-champ les remèdes les plus efficaces pour arrêter le progrès de la putréfaction qui est Irèsrapide. L’esprit de sel l’emporte sur tous les remèdes que j’ai vu tenter. Dans le commencement du mal , il suffit de se servir d’une dragme d’esprit de sel délayée dans quatre onces d’eau de fleur de sureau, de roses, ou autres semblables, en y ajoutant une once de miel rosat pour l’édulcorer. Mais j’ai été quelquefois obligé, quand la putréfaction était déjà considérable, de toucher ces endroits gangrènes avec l’esprit de sel tout pur par le moyen d’un pinceau, et quand je voyais que la gangrène s’arrêtait et ne faisait plus de progrès , ce qui arrivait en moins de douze heures, je me servais encore du même remède, mais plus délayé ; et je voyais bientôt les parties gangrénées se séparer des parties saines. Ensuite je fomentais continuellement les chairs vives et douloureuses avec parties égales de suc de grande joubarbe et de mief rosat , ce qui adoucissait bien la douleur et l’inflammation, et disposait à une bonne consolidation ces ulcères qui n’étaient plus sordides. Mais quand les gencives ont été corrodées par celte putréfaction gangréneuse, les dents branlent et tombent bientôt; bien plus, on voit quelquefois tomber des esquilles considérables de l’os maxillaire; ce qu’on ne saurait éviter, si l’on a appelé le médecin trop tard , ou si la maladie n’a pas été bien traitée. On peut consulter encore ce que nous avons dit au chapitre de la gangrène [a) sur la matière scorbutique qui se jette sur les gencives.

§ 1163. Quant à la troisième espèce (1161, n. 3), on peut employer tout ce qui a été dit , si ce n’est quil faut user copieusement de liquides doux, qui passent aisément dans les vaisseaux , qui soient antiseptiques et antiscorbutiques ; provoqïier légèrement et long-temps les sueurs, les urines et les selles.

Dans la troisième espèce, comme cela paraît par les symptômes que nous avons détaillés ( 1 1 5 1 , n. 3), le sang est parvenu à un plus haut degré d’acrimonie, de sorte que la cohésion des solides se rompt et se détruit même par les causes les plus

(a) Boerbaave, Aph., § 423.

légères , et qu’en même temps toutes les humeurs commencent à tourner davantage à la putréfaction ; ainsi , il est besoin d’une plus grande précaution dans le traitement. Si on employait imprudemment les antiscorbutiques chauds et âcres , comme le cochléaria , le cresson, la moutarde, le raifort sauvage , etc., ces remèdes, par leurs parties stimulantes, augmenteraient le mouvement des humeurs acrimonieuses dans des vaisseaux qui n’ont que très-peu de cohérence ; ce qui occasionnerait souvent des hémorrhagies soudaines et terribles : c’est pour cela qu’on doit préférer les plus doux, qui ont tout à la fois la vertu de s’opposer au progrès de la pourriture , et de fortifier les vaisseaux. C’est à ce titre que l’oseille, la patience, l’alléluia, et quelques autres plantes semblables sont si renommées. Il y a même des médecins qui, dans le traitement de cette maladie , ont soin de mêler ordinairement l’oseille avec le cochléaria , quoique le scorbut ne soit pas encore parvenu à ce troisième degré dont nous parlons ici.

Car le but qu’on se propose dans le traitement du scorbut, c’est de laver le sang et d’emporter l’acrimonie qui y domine , et en même temps d’atténuer la viscosité , si elle s’y trouve aussi jointe. Or, on obtient l’un et l’autre parla grande abondance de liquides doux et qui passe aisément dans les plus petits vaisseaux ; et on fournit aussi par-là un véhicule à la sueur et à l’urine pour faire sortir les âcretés du sang par ces deux voies. Car nous voyons, même chez les personnes qui sont en bonne santé, que c’est par les pores de la peau et par la secrétion de l’urine que se séparent de la masse du sang toutes les parties qui, devenues trop âcres par une suite nécessaire de l’économie animale et de la santé même, seraient capables de faire beaucoup de mal, si elles y étaient retenues plus long-temps. Pareillement le corps se débarrasse encore par les selles , non-seulement des matières fécales, restes inutiles des aliments après que le chyle en a été extrait, mais encore de toutes les humeurs récrémentitielles qui se déchargent dans l’estomac et les intestins pour travailler à la digestion. Il est donc à propos d’augmenter toutes ces excrétions, mais avec prudence. On a averti ci-devant, à la vérité, que les purgatifs forts étaient nuisibles aux scorbutiques; mais on s’est toujours bien trouvé de leur tenir le ventre libre par le moyen de quelque laxatif doux , ce que

TBAITB

les Anciens appellent purger par epi^ crasCy en laissant quelques jours d'intervalle pour placer les remèdes délayants et qui fondent doucement. Si on observe les urines des scorbutiques, on trouvera, comme nous l’avons déjà dit, qu’elles sont chargées , âcres , et qu’elles déposent beaucoup. Ne semble-t-'il pas que la nature veuille nous indiquer clle-meme de dépurer le sang- et de le débarrasser de l’acrimonie qui s’y trouve, comme elle le purifie par la voie des urines? Voilà pourquoi le petit-lait est si renommé dans la curation du scorbut. Le suc des herbes fraîches dont il est chargé , surtout au printemps, et qui lui donne même alors une couleur tirant sur le vert , lui a mérité ce renom à juste titre , car il agit par la vertu atténuante et apéritive du chiendent, et en même temps il ne laisse pas que de pousser par les urines ; aussi le regarde-t-on comme un des bons diurétiques. On le fait encore bouillir avec de doux antiscorbutiques , cl il n’en devient que plus efficace. Boerhaave a donné dans sa matière médicale, à l’article qui répond à ce paragraphe, quelques formules de ces sortes de décoctions , et il est aisé d’en faire plusieurs autres sur le même modèle.

Les bons effets du lait ont été connus des Anciens. Nous lisons dans Hippocrate {a) que, pour la guérison de l'ileum (nous avons dit au paragraphe 1148 qu’il paraît avoir décrit le scorbut sous ce nom), rien n’est meilleur que de faire un grand usage du lait d’ânesse bouilli avec le miel pour le rendre purgatif. Il ajoute ensuite : « On ordonnera * le lait de vache, si la saison le permet, » pendant quarante jours. On fera boire » tous les matins deux hémines (1 ) de lait » de vache, en y mêlant, de quelques jours » l’un , un tiers d’eau de miel. »

On voit par ce passage qu’Hippocrate avait intention de lâcher le ventre en ajoutant du miel, et qu’il ne donnait le lait que pour adoucir et délayer l’acrimonie du sang. Mais, quoique le lait soit, trèsbon pour émousser et énerver toute acrimonie par les parties grasses et douces de la crème qu’il contient, néanmoins le petit-lait convient mieux , parce qu’il

(a) De intern. affection., cap. 48, Charter, t. 7, p. 672.

(1) C’est une mesure des Anciens qui contenait dix onces, c’est-à-dire les 6/8 de la çhopine de Paris.

est plus diluant, et que d’ailleurs il a une

vertu diurétique.

Frédéric Hoffmann [b') vante aussi les bons effets du lait et du petit-lait dans la curation du scorbut, et il confirme cet éloge par ses propres observations et par celles d’autres médecins célèbres. Il recommande au même endroit de faire un grand usage de lait coupé avec des eaux minérales. Bien plus, il assure que c’est par l’expérience de trente années qu’il a appris les vertus admirables des eaux minérales dans le traitement du scorbut même invétéré. Dans un autre endroit “(c) il remarque qu’il n’y a point de remède plus prompt, plus sûr et plus efficace pour déraciner le scorbut que l’usage des eaux thermales de Carhsbadeiiy et il rapporte que des ulcères scorbutiques sordides, qui sont ordinairement si difficiles à guérir, ont été entièrement consolidés par l’usage intérieur et extérieur de ces eaux , sans qu’il s’en soit suivi aucun mauvais effet. Or, on sait que ces eaux délaient par le principe salin qu’elles contiennent, qu’elles sont atténuantes, et qu’en même temps elles purgent et poussent par les urines.

Mais, quand il y a déjà une grande dissolution dans les humeurs , et que l’on aperçoit déjà des signes de putréfaction, il paraît que les eaux thermales ne conviennent pas si bien alors, à cause du sel alcali qu’elles contiennent. Dans ce cas-là, les remèdes médiocrement astringents et acidulés conviendraient beaucoup mieux, comme nous l’avons dit au § 1162.

§ 1149. Quant à la quatrième espèce, on la guérit rarement; il faut varier la méthode curatoire selon la variété des symptômes quelquefois les mercuriaux font assez bien, ainsi que les remèdes que nous avons prescrits au paragraphe

Tout ce que nous avons dit ( depuis 1148 jusqu’à 1 166} étant bien examiné et comparé avec les phénomènes delamaladie et avec les dissections, il s’ensuivra que , pour bien traiter cette maladie , il faut s’attacher principalement à reconnaître le caractère de l’acrimonie par-^ ticulière qui domine dans les humeurs ; et comme cette acrimonie est

(b) Medic. ration. System., t. iv,- part, V, p. 29.

(c) Opusc. Phys. Mediç., tomeir, page

OU saline -muriatique , ou acide-austère, ou alcalinc-pulride , ou enfin rancidohuilcuse , et que nous avons parlé souvent dans d’autres occasions de toutes ces acrimonies en général , et de chacune d’elles en particulier, on en peut tirer des lumières pour traiter Ic'^corbut avec plus de méthode et de sûreté. On n’aura pas de peine à expliquer, après tout ce que nous avons dit, pourquoi le petitlait, le lait de beurre , les eaux médicinales ont guéri tant de fois des accidents de cette maladie , desquels on n’espérait plus la guérison , et quels sont ces accidents; pourquoi les sucs des fruits acides, des oranges, des citrons, des limons , des grenades , de l’oseille, de l’alléluia ; le vinaigre, le vin du Rhin, de la Moselle, ont été si souvent de bons spécifiques dans cette maladie , et quand ; pourquoi les astringents austères, comme la rhubarbe , la patience, le tamarisc, le câprier, le vin austère noir et rouge, comme aussi les martiaux, ont eu quelquefois de si bons effets , et en quels cas ; pourquoi les aromates les plus âcres , le cochléaria, la passerage , les cressons, le pied-de-veau, les raiforts, le poivre, le gingembre, le petit sedum acre, les sels alcalis volatils , fixes, huileux, aromatiques , savonneux , sont souvent trèsbien seuls ; pourquoi ce qui est salutaire à un scorbutique fait du mal à un autre ; pourquoi enfin il ne faut pas s’arrêter au nom de celte maladie , mais s’attacher seulement au caractère différent de ses espèces, comme si c’étaient autant de maladies differentes.

Si l’on fait attention aux symptômes que nous avons détaillés au § 1151, n. 4, on verra bien qu'il y a peu d’espérance quand le mal est venu à ce période. Car les fièvres malignes putrides, qui accompagnent le scorbut dans ce degré, désignent qu’il y a déjà une grande corruption dans les humeurs, et tous les autres symptômes marquent que les viscères meme sont déjà consumés. Mais on peut tenter divers remèdes, selon la diversité des symptômes , dans la vue seulement d’en adoucir la rigueur, comme on a coutume de faire dans les cures qu’on nomme palliatives, et qui, en adoucissant les symptômes , ne laissent pas que d’emporter quelque chose du fond de la maladie (a), ou qui du moins rendent plus supporta-

(a) Boerhaave, Instit. Med., § 1244,

blcs les maux qu’il est impossible de guérir entièrement. C’est ainsi , par exemple , qu’on remédie aux diarrhées et aux dysenteries, par des narcotiques doux et légers, mêlés avec les adoucissants; qu’on tâche de calmer les douleurs dans la strangurie, par le moyen de quelque décoction de racines et de feuilles de guimauve dans de l’eau ou du lait ; qu’on emploie dans les lipothymies ou défaillances des cordiaux agréables, sans être cependant trop échauffants, et ainsi des autres palliatifs.

Mais si le scorbut n’est pas encore toutà-fait incurable , et que les viscères ne soient point putréfiés , les seuls remèdes qui conviennent alors sont les mêmes qui ont été détaillés au paragraphe précédent.

Quelques médecins, voyant que les mercuriaux ont souvent réussi dans la cure radicale des maladies les plus fâcheuses, se sont avisés de les employer dans le scorbut; et ils se fondaient principalement sur ce qu’on remarque quelquefois dans le sang des scorbutiques une ténacité visqueuse, comme nous l’avons déjà dit plusieurs fois. Dans le premier degré du scorbut (1151, n" 1), où cette viscosité domine, sans qu’il y ait encore beaucoupd’acrimonie, onpourraitpasserl’usage du mercure administré avec beaucoup de prudence, quoique, après tout, il soit beaucoup plus sage de s’en tenir aux remèdesquenous avons exposés, puisqu’on est assuré qu’ils réussissent dans ce premier degré de la maladie; mais quand la bouche commence à sentir mauvais, que les malades ressentent beaucoup^e chaleur, de douleur et de gonflement aux gencives , on ne peut douter que l'usage des remèdes tirés du mercure ne soient alors fort dangereux , puisqu’on sait que leur effet est d’ulcérer l’intérieur de la bouche, d’exciter une salivation fétide et abondante. Par conséquent, les humeurs âcres n’en afflueraient que davantage aux gencives; et l’on conçoit quelle douleur il en résulterait , et combien il y aurait à craindre. Nous trouvons un exemple dans Frédéric Hoffmann [b) du succès malheureux du mercure employé tant intérieurement qu’extérieuremeut sur un homme qui était infecté du scorbut, et dont la langue devint toute ulcérée. C’est pour cela que ce médecin établit comme

{b) Medic. ration, System.; t. iv, paru V; p. 54 et seq.

TRAITE

une règle de pratique, « que les remèdes 3) tirés du mercure, de quelque façon 3) qu’on les prépare et qu’on les emploie, 3) ne sont pas , à la vérité , toujours très- 3J nuisibles dans le scorbut simple , mais 3) que le danger est beaucoup plus grand 3> et plus certain dans les affections scor- 3) butiques des dents et de la langue , 3) etc. M Comme donc, dans ce quatrième degré du scorbut, il y a une grande acrimonie dans les humeurs, et même souvent une dissolution putride , il est clair que l’usage des mercuriaux est très-suspect, surtout dans ce période (Ij. Ceux qui ont traité beaucoup de maladies vénériennes, n’ont que trop éprouvé que la plus petite quantité de mercure excitait de grands désordres dans le corps des scorbutiques, lorsqu’ils voulaient les guérir de la vérole par celte méthode. Il ne nous reste plus qu’à expliquer quelques corollaires pratiques , qu’il ne sera pas difiieile de tirer de tout ce que nous avons dit jusqu’ici.

[Tout ce que nous avom dil^ etc.j INous avons d’abord examiné les causes occasionnelles du scorbut, ensuite nous avons détaillé les différents symptômes qui accompagnent ordinairement cette maladie dans tout son cours; après quoi nous avons exposé les changements que les dissections nous ont appris que le scorbut est capable de produire dans les différentes parties du corps ; et de tout cela, nous avons conclu, au § 1163, que la cause prochaine de cette maladie était Tin vice de ténacité dans l’une des parties du sang, et d’acrimonie dans l’autre. Mais celte grossièreté des humeurs est quelquefois muqueuse, peu active, froide ; et alors les amers et les aromatiques sont d’un très -grand usage. C’est dans ce cas que i’absinthe, dont Eugalenus a fait de si grands éloges , a un effet si merveilleux. Quelquefois celte viscosité des humeurs est inflammatoire; et alors Je suc des fruits , les sirops et les robs qu'on en fait , comme le rob de sureau, de groseilles, etc. , peuvent être donnés très-à-propos, de même que dans le cas où les scorbutiques sont gras et replets , parce qu’alors le sang étant trop chargé de parties grasses et huileuses , ne pas-

(1) On voit que M. Van-Swielen contredit ouvertement et avec raison le sentiment hasardé de Coerhaave. (Voyez le danger des mercuriaux 'dans le scorbut, t.i, p. 225, 225, 227.)

se point facilement dans les petits vaisseaux. Il peut aussi y avoir dans les humeurs une viscosité atrabilaire, que l’on ne peut fondre et atténuer par les remèdes miellés, savonneux, etc., comme nous l’avons assez expliqué dans le chapitre de la mélancolie.

Pareillement, l’acrimonie peut être de différente espèce dans le scorbut ; et il y a des remèdes qui sont bons contre toutes sortes d’acrimonies en général ; par exemple , l’eau et tous les aqueux qui sont capables, à titre de simples délayants , d’adoucir et de corriger quelque acrimonie que ce soit; tels sont aussi les huileux doux qui émoussent et qui empâtent pour ainsi dire toutes les parties âcres de nos humeurs , de quelque nature qu’elles soient. Il y a d’autres remèdes qui ne sont propres qu’à corriger telle ou telle acrimonie, et non toutes les espèces indifféremment : ainsi les acides sont excellents contre la putréfaction alcaline, elles alcalis sont seuls capables de corriger l’acrimonie acide, mais comme on a parlé ailleurs de ces différentes espèces d’acrimonies , et de la manière d’y remédier, il serait inutile de répéter ce qu’on trouvera expliqué fort au long dans plusieurs endroits de ces aphorismes (d).

[Pourquoi le petit-lait, etc.] Cela vient de ce que tous ces médicaments diminuent la grossièreté et la viscosité 'des humeurs , en les délayant et en les atténuant , et en même temps de ce qu’ils fournissent au sang un véhicule aqueux , qui soit capable de le laver , et de le dépurer des sels âcres et des huiles qui le disposent à la corruption , et de charrier ces matières nuisibles hors des voies delà circulation, soit par les sueurs, soit par les urines, soit par les selles, mais on suppose que les actions vitales ont encore assezde force dans ces maladies pour faire circuler librement ces médicaments avec le sang dans tous les vaisseaux, sans quoi ils resteraient dans le corps, et produiraient des tumeurs hydropiques. Ils ne conviennent donc pas quand on aperçoit une grande langueur, ou qu’il y a quelque signe d’une trop grande dissolution dans les humeurs.

[Pourquoi les sucs acides , etc.] Ces sucs sont utiles, quand le manque d’ali-

(d) Consultez ces aphorismes et leurs commentaires : § 60 et suiv., § 76 et suiv. et § 605.

nienls vëgélaux a fait dégénérer les humeurs de leur état naturel dans une rancidité putride , comme cela arrive dans les sièges des villes, et dans les voyages de long cours ; car on peut alors, avec de simples fruits , et des bouillons faits avec de la viande fraîche , et des herbes potagères, guérir très-sûrement le scorbut, comme nous Pavons dit, pourvu que les viscères n’aient pas encore été fort endommagés de cette cacochymie putride. M. Morin a guéri plusieurs scorbutiques dans rHôtel-Dicii de Paris , en leur faisant manger beaucoup d’oseille qui avait été cuite avec de œufs (e). Eugalenus (/) assure que des gens attaqués du scorbut se sont très - bien trouvés d’une décoction d’orge dans du vin du Rhin. On lit dans Clusius (g) , que les peuples de la Norwége exposent les scorbutiques dans une île voisine , qui est fort abondante en mûres (1), et qu’ils ne les laissent point revenir chez eux qu’ils ne soient entièrement guéris. Gés pauvres gens, pendant tout le temps qu’ils sont ainsi éloignés du commerce de tous les autres hommes, ne vivent que de mûres , et ils se rétablissent quelquefois en peu de jours ; mais l’hiver , quand on ne peut pas les envoyer dans celte île , à cause des grands froids , on leur donne avec tout autant de succès un électuaire préparé de ces fruits , et ils en usent en grande quantité.

[Pourquoi les astringents austères^ etc. ] Les symptômes du scorbut que nous avons exposés au § 1151 prouvent manifestement que la cohésion des parties solides est quelquefois si faible dans cette maladie , que la force la plus légère suffit pour la rompre ; et celte faiblesse des solides ne va guère sans une

{e) Académ. des Sciences, 1708, liist., p. 63.

(/) Do scorbuto, p. 47.

\g) Rariorurn plantar. hîst., lib. i, cap. 85, p 119.

(1) Ce ne sont point les mûres de nos pays, mais les fruits d’une espèce de ronce qu’on trouve dans la Norwége , Chamœmoriim Norwegicum Clusii. Ray prétend que c’est la même plante que le Cliamœmor. ojjic, Germ, qui n’est autre chose que le Chamœrubus folio ribes Anglica C. B. Iloieros nous apprend que les habitants de la Norwége et de la Finlande préparent tous les ans avec ce fruit un électuaire contre le scorbut; c’est ce qu’on appelle Diamoron,

grande dissolution dans les fluides. C’est dans ce cas qu’on peut faire usage des astringents austères que nous avons recommandés ailleurs (h) , pour remédier à la trop grande débilité, au relâchement des solides ; ils sont d’ailleurs très-propres à rendre aux humeurs trop dissoutes leur consistance naturelle. Ainsi, dès qu’on remarque dans les scorbutiques un relâchement et une flaccidité des fibres de tout le corps , et qu’en les tou- ^ chant un peu rudement, on fait paraître des taches bleuâtres sous la peau , c’est là le cas de placer les remèdes dont nous parlons. Peut-être que X'herba Britannica que Pline a recommandée (/} pour le stoniacace et le scele’tyrbe, avait cette vertu d’astreindre et de corroborer; car cette maladie qui affligeait l’armée de Germanicus campée au-delà du Rhin , était probablement une maladie lente , puisque les dents leur tombèrent dans l'espace de deux ans , et que les ligaments des articulations des genoux se relâchaient. Or , on sait que les maladies sont lentes dans les tempéraments faibles , quoique assez fâcheuses et incommodes par les langueurs et les lassitudes. D’ailleurs, il y a bien des savants qui ont cru que cette herba Britannica. des anciens était une espèce de lapat/ium : on peut consulter sur cela Muntigius (A), qui cependant a entassé sur ce sujet beaucoup plus d’érudition qu’il n’en était besoin pour son but(l).

Quant aux bons effets de l’acier dans un pareil relâchement des solides, nous en avons déjà parlé, quand il s’agissait de la maladie des fibres lâches (/), et nous en dirons encore quelque chose dans le chapitre suivant , où nous traitons de la cachexie.

[Pourquoi les aromates les plus âcres, la rhubarbe, etc.] Ces remèdes sont utiles dans les cas où il y a pâleur , froid , engourdissement. La bouffissure du corps, les urines pâles et sans odeur, l’absence de la soif, une pesanteur par tout le corps sont des signes qu’on peut donner ces remèdes avec sûreté. Mais, comme

(h) Boerhaave, Aph., § 28, n. 4.

(î) Ilist. Nat., lib. xxv, cap. 5.

{k) De vera Antiquorum herba Britannica.

(1) Voyez les conjectures de cet auteur, et le sentiment de M. Lind sur celte maladie, part, ni, chap. i.

(/) Boerhaave, Aph,, § 28, n. 4.

410 TRAITÉ DU SCORBUT

plusieurs d’entre eux ont beaucoup d’âcreté , il faut les employer avec prudence , de peur que les humeurs glutineuses et épaisses, étant remuées subitement par ces stimulants , ne s'amassent dans les poumons , et ne causent une maladie dangereuse (m).

^Pourquoi ce qui convient a un scorhutique fait mai, etc.] Gela vient de la différence, tant du degré de la maladie, que de l’espèce et de l’intensité de l’acrimonie. Ainsi,- par exemple, ces aromates âcres qui font si bien dans le scorbut lent et froid , pourraient causer des hémorrhagies mortelles , si on les donnait dans le degré où les gencives saignent, et ont une odeur cadavéreuse ; non-seulement parce qu’ils augmenteraient l’acrimonie des humeurs, mais encore parce qu’ils ne larderaient pas à causer la rupture des vaisseaux déjà faibles , en augmentant l’impétuosité des humeurs par leur vertu stimulante. C’est pourquoi plusieurs médecins suivent le con-^ seil de Sennerl [n] , et n’emploient pas si facilement lesantiscorbuliques les plus âcres qu’on vante ordinairement sous le nom d’esprits antiscorbutiques ; mais ils préfèrent une infusion de cochléaria , de cresson, etc., dans le petit-lait, ou bien encore ils délaient dans le petitlait les sucs récemment exprimés de ces plantes , et les donnent à boire à leurs malades.

[Pourquoi enfin ne faut-il pas j’«rrêier, etc.] Nous avons déjà dit plusieurs fois dans l’histoire de quelques autres maladies, qu’il n’y a rien de plus dangereux que de s’arrêter seulement au nom d’une maladie, et de recourir, sans examiner rien de plus, à quelque remède en vogue qui se débite dans les boutiques sous un titre spécieux , comme

(m) Voyez Boerhaave, Aph., § 871.

(n) Lib. ni, part, v, secl. n , cap. vi, t. II, p. 1115,

ayant une vertu spécifique et infaillible pour guérir radicalement celte maladie.

Ainsi on vend chez les apothicaires des esprits , des essences, des élixirs, etc., anti - apoplectiques , anti - pleurétiques , anti- scorbutiques , etc.; tous ces beaux remèdes, quoiqu’ils puissent se donner en certains cas, sont cependant souvent inutiles et même pernicieux. Il n’y a!

que ceux qui voudraient abréger un art! qu’Hippocrale a eu raison d’appeler long (l), qui vont ainsi chercher dans lesi boutiques d’apothicaires un remède opposé au nom de la maladie, et ils s'imaginent alors avoir bien fait la fonction; de médecin. Mais l’histoire du scorbut, i que nous avons donnée ici d’après les observations les plus fidèles , nous montre assez combien de dilï’érenles maladies j sont comprises sous ce nom, et combien^ les remèdes doivent être différents, selon i« que la maladie commence ou est confir-,^ mée; selon que le scorbut est ou putri- -; de, ou muriatique ; selon qu’il y a dans ; les humeurs ou une ténacité vistjueuse , ou une trop grande dissolution ; selon i que les viscères sont encore sains et en- i tiers, ou qu’ils commencent déjà à se gâ- ’j ter, et ainsi du reste. Un médecin donc:; qui veut traiter avec succès celte mala- 1 die, doit faire peu de fond sur le titre I spécieux et imposant de remèdes anti-i scorbutiques ; mais il doit rechercher | avec soin les causes de cette maladie , faire attention h tous les signes diagnos-| tiques qui peuvent lui marquer les diffé- j rentes espèces d’acrimonie et leur diffé- 1 rente intensité; et de toutes ces connais- j sanccs exactes et scrupuleuses , il doit tirer ses indications et sa méthode curatoire. Et ainsi , par les lumières de son art, il traitera sous un même nom plusieurs maladies différentes.

(1) « Vita brevis, ars longa , occasio npræceps, experimentum periculosum, sjudicium difficile. » Ilippocr. , Aphor.

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