‹ Observations sur les maladies des armées dans les camps et dans les garnisonsChapitre 101 sur 117 · PAR M. VAN-SWIETEN · texte numérisé non relu

PAR M. VAN-SWIETEN

§ H48. Le scorbut est très-fréquent sur les côtes de la mer du Nord. Cette maladie, source de qumlité d’autres, n’est pas nouvelle , et n’a pas été absolument inconnue aux anciens, quoiqu’ils ne nous en aient pas laisse de description exacte, faute d’avoir fait des voyages de long cours , d’avoir passé dans les pays froids.

Quoiqu’on ne puisse nier que Ton I trouve dans les anciens auteurs plusieurs I symptômes du scorbut dans la description de certaines maladies qu’ils ont api pelées d’un autre nom , il ne paraît pas cependant qu’ils aient eu des idées assez claires de la nature de ce mal , ni qu’ils en aient laissé des descriptions assez ' exactes pour en donner une connaissance j satisfaisante : il n’y a pas d’apparence I non plus que celte maladie ait été aussi 1 fréquente autrefois qu’elle l’est aujour- 1 d'imi, pour les raisons’que j’en donnerai j bientôt. Car il est constant que des médecins fort habiles , et versés dans la lecture des anciens , ont regardé le scorbut I comme une maladie nouvelle dans le I temps qu'il a commencé à se répandre 1 partout. C’est le sentiment de Citésius (a) jet de Freind (ù)y qui ont prétendu qu’il 'n’a commencé à faire des progrès que

(a) Opusc. Med., p. 168.

(ù) Histor. of. Pbvsic., tome ii, page

vers le milieu du seizième siècle. Foreslus (c) , qui vivait à peu près dans le même temps, a parlé du scorbut comme d’une maladie nouvelle. De plus, le nom même qu'on lui donne aujourd’hui ne se trouve dans aucun des médecins grecs ni latins , et n’est point dérivé de leurs langues; mais il y a apparence qu’il lui a été donné par les peuples du Nord, qui sont fréquemment exposés à cette maladie , comme on le voit par le passage suivant d’Olaüs Magnus (d) , où il parle de quelques villes assiégées dont les habitants tâchent , par toutes sortes de moyens, de dérober les vivres des assiégeants, de peur que le manque de viandes fraîches ne leur donne une maladie pire que tout ce qiCon peut imaginer.

Ils l'appellent en langue du pays schorbuk , qui signifie des tranchées ^ des maux cruels d’estomac-, car les aliments froids et indigestes causent une maladie qui paraît de la même nature que celle que les médecins appellent cachexie universelle. Dans un autre endroit (e), il appelle celte maladie Ac/icerhuch, d’où semble venir le mot flamand scheurbujk , quoiqu’on lui donne aussi

(c) Lib- XIX, Observ. ii, tom. ir, page 417. Dodon Prax. Med., cap. 17, page

[d) Ilislor. de gent. septenlr., lib. ix, cap. 38 , p. 516.

(c) Lib. XVI, cap. 1 , p. 570.

Lmdx

TRAITE

le nom de schturbeck , à cause des ulcères de la bouche et des gencives , et de scheiirbot, à cause des douleurs qui semblent briser les os ; mais comme dans celte maladie , après des douleurs vives et lancinantes , la peau est souvent marquée de taches bleuâtres , on l’a encore appelée blœuwesclieut , et par corruption blœuweschuyt. Pour le nom de scorbut , il est assez clair qu’il est dérivé de l’ancien mot dont les peuples du Nord se servaient pour désigner cette maladie (1).

Hippocrate {f)^ dans la description des maladies de la rate , désigne entre autres une alfection de ce viscère, dans « laquelle la couleur du malade change w et devient noirâtre ou pâle comme l’é- » corce de grenade. La bouche sent mau- }) vais, les gencives puent et s’écartent j> des dents ; il paraît aux jambes des » ulcères semblables aux épinictides , les » membres s’exténuent et le ventre est » constipé. » Plusieurs de ces symptômes conviennent, à la vérité, au scorbut ; cependant Hippocrate regarde la rate comme le siège et la cause de tout le mal, et conseille d’y porter le leu si la maladie est opiniâtre. Dans un autre endroit (q), il parle d’une maladie qu’il appelle èt>£oç ôll^7.tmSyiç, i/eum cruentum, dans laquelle il dit avoir observé ces accidents. « La bouche sent mauvais , » les gencives s’écartent des dents , et il >t surviejit des saignements de nez. Quel- » quefois il paraît encore des ulcères )> aux jambes , lesquels se guérissent , à » la vérité, mais il en revient d’autres ; M la peau est mince, de couleur noirâ- » Ire ; on ne se sent pas disposé à mar-

(1) [Voyez l’éiymologie la plus naturelle de ce mot dans le traité de Lind, part. 111 , p. 1 > tome ii.]

(/) De iniernis affection., cap. 33, Charter, tome vu, p. 062.

{(j) Ibid., cap. 48, p. 072. Voici le texte latin : « Ex ore male olet; denti- » bus gengivæ abscedunt, et ex naribus » sanguis effluit ; interdum vero et ex » cruribus ulcéra erumpunt , et bæc qui- » dern sanescunt, ulcéra vero exoriuntur, » color niger est, cutis tennis, ad deam- » bulationem et exercitationem haud spromptus est. » Tous les interprètes et tous les éditeurs d’Hippocrate conviennent que la particule négative hand a été omise" dans le texte : car il répugnerait de dire que dans une pareille maladie on fût bien disposé à faire de l’exercice.

» cher, ni à faire aucun exercice. « Assurément, les scorbutiques sont assez sujets à des hémorrhagies même dangereuses , et à ressentir des lassitudes dans tous les membres, comme nous le verrons dans la suite. Outre cela, Hippocrate remarque que ces malades, dont il est question dans le passage que je viens de citer, ont la peau tendre et délicate, ^eTTTo^'sp^ot, et nous voyons que nos scorbutiques ont la peau si tendre , qu’un rien suffit pour les écorcher et leur causer des ulcères difficiles à guérir, surtout aux jambes où ils n’ont qu’à se gratter pour se faire venir des ulcères qui durent des années entières. Malgré toutes les apparences qu’Hippocrate nous a laissé plusieurs symptômes du scorbut (1), il n’a pas fait cependant une maladie particulière du concours de tous ces symptômes; mais il lésa tous regardés comme dépendants d’un vice de la rate ; car voici comme il s’exprime {h) ; « Ceux qui ont la rate grosse ont les » gencives gâtées et l’haleine mauvaise ; w mais tous ceux qui ont la rate grosse , » sans avoir l’haleine mauvaise et sans M qu’il leur survienne d’hémorrhagies , » ont toujours de mauvais ulcères aux M jambes et des cicatrices noirâtres. » Les médecins modernes ont observé aussi que la rate avait beaucoup de volume chez les gens attaqués du scorbut. M.

Mead (/) a trouvé la rate d’une grosseur prodigieuse dans le cadavre d’un paysan qui avait eu le scorbut ; « mais elle avait i> conservé sa fornae , sa mollesse et sa » couleur naturelle, sans squirrhe ni tuw meur. Elle n’avait d’extraordinaire que » l’augmentation de volume et de poids : » elle pesait cinq livres et un quart, tan- » dis que le foie ne pesait que quatre li- » vres quatre onces; sa substance était i) la même qu’on observe ordinairement » dans ce viscère , un tissu de fibres lâw ches , abreuvées d’un sang noir. » Cependant il consle par plusieurs obser-

(1) (Quelque ressemblance que puissent avoir avec le scorbut les symptômes que l’on trouve décrits dans tous ces différents passages d’Hippocralc , on n’est pas en droit de conclure qu’il ait eu eu vue le vrai scorbut. (Voyez la troisième partie du traité de M. Lind, tom. ii , p. 2 et suivantes.) ]

(h) Prædict., lib. il, cap. 17. Charter, tom. 8 , p. 820.

(i) Monila et prœcepta medica, page

bü àCOBfilTf,' PaU BÔERriAAVE; 37t

valions de Boiiet (â:) , qu’on a souvent trouvé la rate tout-à-fait saine dans les cadavres des scorbutiques. — Pline (/) fait mention aussi d’une maladie qui afllig'ea l’armée de G-ermanicus en Allemagne au-delà du Rhin. Les dents leur tombaient en moins de deux ans , et les ligaments des genoux se relâchaient : il altribue à la mauvaise qualité des eaux cette maladie qu’il dit être appelée par les médecins stomacace et sceloiyrbe.

Le premier de ces noms conviendrait assez , à cause du mal de bouche qui accompagne le scorbut ; mais le mot grec cy.ùoTTjp^n a un autre sens. Galien (m) le définit « une espèce de paralysie, dans » laquelle le malade, ne pouvant marcher «droit, est obligé, en marchant , de » tourner le corps ou de gauche à droite, )) ou de droite à gauche. Souvent même )) il ne saurait lever le pied ; mais il le » traîne , comme on fait quand on a à » monter quelque pente raide. » Mais, quoique la paralysie survienne quelquefois au scorbut, comme on le dira dans la suite , la définition du sceloiyrbe ne . paraît cependant pas lui convenir (1). — De tout ce que je viens de dire , il paraît qu’on peut conclure que la maladie que nous appelons aujourd’hui scorbut^ n’a pas été tout-à-fait inconnue aux anciens; mais que cependant ils ne nous en ont point laissé de description exacte, parce qu’elle était plus rare de leur temps. Car les observations nous apprennent que les pays du Nord sont les plus sujets à ce mal , et nous savons que les anciens médecins dont les écrits sont parvenus jusqu’à nous habitaient d’autres climats* D’ailleurs , le scorbut de l'espèce la plus dangereuse s’observe parmi les gens de mer, qui sont obligés de se nourrir pendant plusieurs mois de viandes salées ou fumées; mais dans les temps où vivaient les anciens médecins, on ne faisait point de voyages de long cours , la boussole n’étant pas encore découverte.

(A) Sepulc. anat., lib. iii, sect. xix , t. Il, p. 337.

(/) Ilist. nat., lib. xxv, cap. iii , page

; (m) Définit. Medic.,n° 293. Charter, t*

II, p. 265.

' (1) Voyez ce qu’on doit penser de ceS

termes et du passage de Pline dans le

I Traité de M. Lind , partie «i, chapitre I.

§ 1 1 49. Comme la variation des symptômes fait souvent prendre le change dans celte maladie, la meilleure façon de la faire connaître , c’est d’en donner d'abord toute l’histoire avant que de rien établir sur sa nature.

Tous les médecins qui ont écrit sur le scorbut sont convenus des difficultés qu’il y a de bien définir cette maladie , et de bien déterminer les signes pathognomoniques , par lesquels on puisse la connaître et la distinguer de toutes les autres. Sennert, qui a recueilli tout ce que les meilleurs auteurs en ont dit d’essentiel , s’exprime ainsi [a) : « L’affection » scorbutique est le concours de tant » de maladies différentes et de tant de » symptômes divers , qu’il n’y en a pres- « que point qui soit susceptible de tant )) de formes et qui se masque sous tant » d’espèces de maladies pour tromper les » médecins , même lorsqu’ils semblent « être le plus sur leurs gardes (l). » On verra effectivement par ce qui doit suivre, que les symptômes changent dans le cours de celte maladie. Dans le commencement , elle a plusieurs propriétés qui lui sont communes avec d’autres ; ensuite, quand elle est invétérée, elle kttaque tantôt une partie , tantôt une autre , de sorte que les meilleurs observateurs conviennent qu’à peine ils ont rencontré chez deux scorbutiques les mêmes symptômes. Il est bien vrai que, dans tous ces malades , les humeurs dégénèrent au point de devenir de plus en plus visqueuses, et d’acquérir en même temps de l’acrimonie , comme nous le dirons (§ 1153 ) : mais les degrés de cette viscosité peuvent être bien différents, aussi bien que la nature et l’intensité de l’acrimonie. Outre cela , selon que telle ou telle partie se trouve plus affectée de cette mauvaise disposition des humeurs , et cela en conséquence du tempérament ou d'autres causes qui concourent ensemble, il surviendra de nouveaux symptômes qui ressembleront à d’autres maladies. Ainsi, le scorbut (comme on le verra § 1151) occasionne des douleurs

(«) Lib. III, part, v, sect. ii , cap. i.

(1) Il n’est pas étonnant que Sennert ail fait du scorbut un Prothée ; cet auteur n’a fait que copier Eugalenus, qui a confondu plusieurs maladies sous le nom de scorbut. (Voyez part. i> chap. i, du trait, é de M* Lind.

37â TRAITE

d’estomac , d’intestins , de côté , etc., qui ne cèdent qu’aux remèdes antiscorbutiques, et qu’un autre traitement augmenterait plutôt que de les adoucir, comme l’a prouvé par plusieurs faits de pratique Eugalenus , qui a très-bien écrit sur le scorbut (1). Voilà pourquoi les médecins qui ont pratiqué dans les pays où le scorbut est commun , trouvaient le scorbut partout, même où il n’était pas. Sydenham [b] s'en plaignait en ces termes : « Je le dirai en passant, mais avec fran- » chise , quoique je ne doute point que 3) dans ces pays du Nord le scorbut ne se » rencontre effectivement : cependant je 3> suis assuré qu’il n’est pas si fréquent 3) qu’on le croit ordinairement, et que 3) plusieurs des indispositions qu’on met 3> sur son compte sont, ou des symp- 3> tomes de maladies qui commencent à 3) se former et qui n’ont pas encore de 3) type certain , ou des suites malheu- 3) reuses de quelque maladie qui n’a pas » été bien guérie et qui a dépravé le 3) sang et les autres humeurs. » Il est constant que la langueur et l’engourdissement qui accompagnent le scorbut dans son commencement, précèdent aussi d’autres affections, et restent souvent long temps après des maladies considérables.*C'est pour cela que ce grand praticien ajoute ensuite que, si l’on n’y prend garde, le scorbut verra croître son nom et jouera le plus grand rôle dans la médecine.

Pour avoir donc un bon diagnostic , par lequel on puisse être assuré de la présence du scorbut, il faut considérer auparavant l’histoire de cette maladie, ou l’énumération des causes qui y ont pu donner lieu et des symptômes qui s'y présentent successivement. C’est le vrai moyen de se faire une idée juste d’un mal qui a tant de fois trompé les médecins peu attentifs , en se masquant sous d'autres maladies.

§ 1150. Le scorbut attaque principalement les habitants de la Grande-Bretagne , de la Hollande , de la Suède , du Danemarck, de la Norwége , de la basse Allemagne , et conséquemment les peuples du Nord , et ceux qui vivent dans un climat froid ; et surtout ceux qui

(1) Voyez ce qu’on doit penser de cet auteur dans le ch. i delà première partie du traité de M. Lind.

{b) Sççt, çap, 5; pag. 550.

sont voisins de la mer , ôu des lîeiix submergés par les eaux de la mer , des lacs , des marais , des terres grasses , spongieuses , qui habitent un terrain enfoncé entre des digues qu’on élève pour arrêter les eaux. Et parmi ces habitants, il exerce particulièrement sa violence contre ceux qui ne font point d’exercice, et qui passent l’hiver dans des souterrains pavés; contre les gens de mer, qui vivent , soit sur mer , soit sur terre , de viandes salées et fumées , de biscuit de mer, d’eau corrompue et pleine de vers; ceux qui aiment à se nourrir d’oiseaux de rivière, de poissons salés et endurcis à l’air ou à la fumée , de viandes de bœuf ou de porc fumées et salées , ou de végétaux farineux non fermentés , de pois , de fèves , de vieux fromage fort et salé; enfin, ceux qui sont sujets à la mélancolie , à la manie , à l’affection hypochondriaque ou hystérique , à des maladies lentes , surtout quand ils ont trop usé de quinquina.

Il paraît assez , par tout ce qui nous est dit au § 1148, que le scorbut attaque particulièrement les peuples du Nord ; il y a lieu de croire cependant que cela ne vient pas tant du grand froid de ces climats , que d’autres causes; puisqu’on ne sait que trop combien les gens de mer en sont souvent affligés sous la zône torride même , et qu’on a observé en France, lorsque le scorbut y était en 1699 (a) y que la violence du mal augmenta dans les plus grandes chaleurs de l’été, et que plusieurs qui commençaient à se porter mieux , retombèrent dans le plus mauvais état. Un habile médecin (b), fondé sur ces raisons, a établi pour cause véritable et principale du scorbut , une trop longue abstinence de tous végétaux récents , et il appuie son sentiment sur beaucoup de preuves très -fortes. Au siège de Thorn , cette maladie emporta , outre les habitants de la ville , des milliers de soldats de la garnison , sans que les Suédois qui assiégeaient Thorn s’en ressentissent aucunement. Or , on sait que les assiégeants peuvent se procurer des légumes et des végétaux frais, tandis

(a) Mern. de l’Àcad. des Scienc., l’an, 1699, même page 245.

{b) Bachstrom. observât, circascorb., p. 12 et seq. (Voyez l’extrait de son ouvrage dans la troisième partie du traité de Lind.)

DU scorbut; par boerhaave; 373

que les assîége's en manquent absolument. L’armée de l’empereur étant en quartier d’hiver aux environs de Temeswar , plusieurs milliers de soldats périrent du scorbut; et ce qu’il y a à remarquer , c’est que ce mal ne s’attaqua qu’aux simples soldats , tandis que tous les officiers , même du plus bas ordre , en furent exempts. Mais il fait observer à ce sujet que l’hiver avait été long , que tous les jardins avaient été ravagés pendant le siège qui avait précédé , et qu’à cause des marais voisins de cette ville , les jardins potagers en étaient fort éloignés ; qu’ainsi les pauvres soldats ne pouvaient avoir que peu ou point de végétaux pour se nourrir , au lieu que les officiers se nourrissaient mieux dans leurs quartiers d’hiver. Mais le printemps n’eut pas plus tôt rendu à la terre sa fécondité , que la maladie cessa. Il est constant que ceux qui vont aux Indes orientales sont attaqués du scorbut pendant plusieurs mois qu’ils sont obligés de se priver de végétaux frais. Mais dès qu’ils sont arrivés au cap de Bonne- Espérance, on porte les malades à l’hôpital; et là, avec de simples bouillons faits avec toutes sortes de légumes, et avec quelques fruits agréables, ils se rétablissent si heureusement , qu'en quatorze jours de temps, ils sont presque tous en état de reprendre leurs travaux ordinaires. Ce sentiment se trouve encore confirmé par les observations de Cochi (c) , qui, avant l’édition du traité de Bachslrom , avait eu les mêmes idées que lui sur le caractère et la nature du scorbut, ayant remarqué que celte maladie suivait toujours la longue abstinence des aliments végétaux, et qu’elle se guérissait au contraire par le simple usage de ces mêmes aliments, pourvu que les viscères ne fussent pas encore altérés ou détruits par l’acrimonie d’un scorbut invétéré. Or , comme c’est dans le pays du Nord que l’hiver est le plus rude et le plus long, et que la terre , ensevelie plusieurs mois sous les neiges, n’y produit aucuns végétaux , il n’est pas étonnant que ces peuples , qui sont obligés de vivre de viandes salées ou fumées, soient plus exposés au scorbut que les autres nations.

\Et surtout ceux qui sont voisins de

{c) Bagni di Pisa f voyez la note (y) du chap. 6 de la seconde partie du traité de ÛI. Lind, p. 297]«

la mer, etc. ] Le scorbut de la plus mauvaise espèce est toujours accompagné d’une si grande pourriture , comme on le dira dans la suite , que les malades sentent une odeur cadavéreuse ; et si le manque d’aliments végétaux est une des principales causes du scorbut , comme nous venons de le dire , c’est sans doute parce qu’il dispose nos humeurs à la putréfaction. On conçoit donc que les gens qui sont obligés de vivre dans un air infecté d’exhalaisons putrides, seront plus exposés à cette maladie que les autres. Les habitants des côtes maritimes sont dans ce cas-là , et surtout ceux qui demeurent dans des lieux submergés de temps en temps par les eaux de la mer. Ceux qui ont essayé de rendre l’eau de la mer saine et potable n’ont jamais pu lui ôter ce goût désagréable et putride qu’on lui trouve , parce qu’il n’est pas aisé d'en séparer le sel marin qui y est en abondance. Aussi sent-on une puanteur insupportable dans tous les environs, quand, dans le temps du reflux, le rivage encore mouillé des eaux de la mer est exposé à la chaleur du soleil, surtout lorsqu'il s’y joint la putréfaction des poissons, des coquilles, etc., jetés sur la rive. Et on n’en sera pas surpris , pour peu qu’on considère le nombre prodigieux de poissons, leur propagation incroyable, et l’énorme grosseur de quelques-uns d’entre eux. Mais la plus grande partie meurt dans la mer , et les cadavres de ces poissons pourrissent sous les eaux. Si une baleine jetée sur la côte a pu répandre à quelques milles à la ronde une puanteur horrible en pourrissant , que doit»on penser du nombre innombrable d’animaux qui pourrissent dans la mer? Car il y a peu de poissons dont nous fassions usage ; et les pêcheurs qui vont à la pêche de la baleine, n’en prennent que la graisse et les cartilages flexibles des ouïes , et ils laissent ces vastes corps pourrir dans la mer. Ajoutez à cela les plantes marines molles qui sont en si grand nombre , et qui pourrissent pareillement dans les eaux , tant de cadavres d’hommes et d’autres animaux submergés , et vous concevrez aisément pourquoi ce grand amas d’eaux a une saveur et une odeur si désagréables. Il est vrai qu’on s’aperçoit moins de cette puanteur dans les endroits où la mer est profonde , parce qu’une grande colonne d’eau couvre toutes ces matières putrides qui sont au fond , et que le peu qui s’en exhale est bientôt dissipé par les

TKAITÉ

vents. Maïs, sur les côtes où la iner n’est pas profonde , et où il y a des endroits tantôt couverts d’eau , tantôt à sec , à cause du flux et reflux , on y sent beaucoup plus cette odeur désagréable : aussi observe-t-on tous les jours que ceux qui habitent ces côtes sont maladifs et sujets au scorbut.

C’est pour la même raison que celte maladie est encore fréquente parmi ceux qui demeurent auprès des étangs et des lieux marécageux , qui répandent une très-mauvaise odeur, surtout dans les chaleurs de l'été , et principalement quand ces exhalaisons nuisibles ne sont pas dissipées par des vents forts et fréquents. C’est pour cela que ceux qui habitent des lieux humides et enfoncés, où les vents ne soufflent point , y sont encore plus exposés. Il y a beaucoup d’endroits comme cela en Hollande. Je parle des fouilles d’où l’on a tiré la tourbe ; on les laisse se remplir d’eau , qu’on fait ensuite écouler par le moyen des vannes, et on fait de ces étangs d’excellents pâturages. Mais ceux qui habitent ces endroits-là sont presque tous attaqués du scorbut, et ne témoignent que trop celte maladie par leurs dents cariées et leurs gencives sanguinolentes, et la plupart ont déjà perdu leurs dents à la fleur de leur âge {d) : cependant ils supportent plus long-temps la maladie à cause de leurs exercices et de leurs travaux continuels , par les raisons suivantes.

[// exerce particulièremeni sa violence contre ceux qui ne font point d'exercice. \ Wous avons prouvé dans une autre occasion que la diminution du mouvement animal dispose nos humeurs à devenir épaisses et visqueuses ; et nous prouverons bientôt ( § 1153) que dans le scorbut la grossièreté du sang se trouve jointe à l’acrimonie. Une vie oisive et sédentaire doit donc disposer à cette maladie. Aussi observe-t-on »|ue dans les endroits où le scorbut est fréquent , les tisserands , les tailleurs et autres gens de métiers sédentaires en sont plus souvent atteints que les autres. J’ai vu quantité de gens qui, par une vie laborieuse et frugale , avaient amassé assez d’argent pour pouvoir se retirer à un certain âge , et passer le reste de

{d) Voici ce qui a été dit sur les dangers d’un air épais , marécageux et hu« mide f au § 1JQ6 de çes aphorismes*

leurs jours dans le sein d’un agréable repos , contents du peu qu’ils avaient amassé; je leur ai toujours conseillé de faire de l'exercice , soit en se promenant tous les jours, soit en s’amusant à l’agriculture, ou de quelque autre manière que ce fût : et j’ai remarqué que ceux qui ont négligé cet avis n’ont pas manqué d’être bientôt attaqués de cette maladie. Dans les voyages de long cours, tant que le mauvais temps ne permet pas aux matelots de se reposer , ils se portent comimunément assez bien ; mais aussitôt que le calme dure un peu de temps , on commence à voir des traces du scorbut , et ce mal fait des progrès très-rapides par rapport à la façon de vivre et aux autres causes que nous détaillerons bientôt. C’est pour cela que des capitaines bien entendus font travailler les matelots malgré eux , lorsque le calme dure trop long-temps , quand même ils devraient leur faire faire des manœuvres inutiles.

[ Qui passent l’hiver dans des souterrains , etc. ] En Hollande beaucoup de gens passent presque toute leur vie dans des maisons qui , enfoncées au-dessous du sol , n’ont que lès fenêtres hors de terre (c’est ce qu'ils appellent Ae/^/erkeukéns ) ; comme ils éprouvent une humidité perpétuelle dans ces souterrains, ils tâchent de s’en garantir en pavant leurs planchers , et incrustant de pierres plates les murs de leurs cliamîjres , parce qu’ils savent bien que l’humidité corrompt et détruit en peu de temps tous les ouvrages de charpente.

De plus, ils ont l’imprudence de coucher dans ces sortes d’endroits , quoiqu’ils voient tous les jours leurs lits , leurs couvertures et leurs paillasses tout humides. Il est vrai qu’ils y ont du feu , mais seulement sous la cheminée, encore n’en font-ils pas beaucoup , et la nuit pendant qu’ils dorment dans des lieux si froids et si humides , le feu est éteint. Plusieurs même par économie, couvrent leur feu dès que leur cuisine est faite , et souvent la frugalité de leur repas ne les met point dans le cas d’en rallumer. Bien plus , les femmes , par un excès de propreté mal entendue, aiment mieux souffrir le froid toute une soirée que de déranger leur foyer qu’elles ont pris beaucoup de peine à nettoyer. Il n’y a qu’à examiner les dents de tous ces genslà, leurs gencives douloureuses et à demi pourries , les douleurs insupportables qu’ils ressentent par tout le egrps , pdur

se convaincre combien cette manière de vivre est capable d’occasionner le scorbut. Olaüs Magnus [e] l’avait déjà remarqué. « Le scorbut , dit-il , paraît ve- » nir de l’usage des viandes salées et )> indigestes , et être entretenu par les «exhalaisons fraîches des murs; et il )) n’aura jamais tant de violence dans » les maisons où les murs des apparte- « ments sont boisés. »

[ Contre les gens de rner qui vivent ^ soit SU7' met' , soit sur terre , de viandes salées^ e/c.] Comme on ne peut pas garder de viandes fraîches dans de longues navigations, les matelots sont obligés de vivre de ces viandes salées et fumées. On nourrit quelquefois dans les vaisseaux des moulons, de la volaille et des porcs , pour avoir de temps en temps de la viande fraîche et de quoi faire des bouillons , mais cela ne suffit pas pour tout l’équipage. Cette bonne nourriture est réservée pour les officiers du vaisseau et pour les malades. Il n’est donc pas étonnant que la manière de vivre des gens de mer rende leurs humeurs grossières , visqueuses , terrestres, et qu’il s’y joigne une acrimonie muriatique (/). Tant qu’ils font de l’exercice, ils se portent assez bien et ne se ressentent pas de cette mauvaise disposition, comme noüs l’avons déjà dit, parce que le mouvement du corps empêche les molécules grossières du sang de se rapprocher , et les autres de s’épaissir de plus en plus , surtout s’ils ont soin de les délayer par une boisson copieuse, et de laver cette salure qui surabonde dans le sang. Mais, lorsqu’ils commencent à éprouver les chaleurs de Téquateur , Teau destinée à leur boisson venant à se corrompre et à s’empuantir, ces pauvres malheureux s’en dégoûtent et n’en boivent que très-peu , ou même point du tout. Il est vrai que celte eau corrompue, après quelque temps, commence à déposer un sédiment et redevient claire et potable pour ne plus se gâter. Cependant durant plusieurs jours, quelquefois même plusieurs semaines, que l’eau ainsi putréfiée inspire de l’horreur pour la boire , les humeurs ont tout le temps d’acquérir une mauvaise disposition , faute d’une boisson abondante qui puisse

(e) Ilist. degentib. Septentrion., lib,, cap. 51, page 570.

(/) Voyez les commentaires des aphoris. de Boerhaave; § 1093.

délayer ce qu’il y a de grossier , et fournir à l’urine et à la sueur un véliicule suffisant polir laver et chasser du sang , par ces voies naturelles , les âcrelés que le mauvais régime y a fait naître. Mais ceux en qui la grande soif fait surmonter le dégoût , avaient avec la boisson ces miasmes putrides qui leur font tout autant de mal. La même chose arrive quelquéfois quand l’équipage manque d’eau, dans les circonstances où la navigation dure plus long-temps qu’à l’ordinaire à cause du mauvais temps.

Une autre preuve incontestable que l’usage des viandes salées peut donner le scorbut , c’est que parmi ces malheureux , qui, après avoir fait naufrage, passèrent l’iiiver dans les pays les plus voisins du pôle septentrional , ou parmi ceux que l’on paya pour y aller ensuite , ceux qui n’usèrent point d’autres aliments moururent presque tous du scorbut ; au contraire , plusieurs de ceux qui SC nourrirent de viandes fraîches de cerfs, de renards, d’ours et d’autres animaux qu’ils avaient tués à la chasse, en réchappèrent (g).

[ Ceux qui aiment à se nourrir d’oiseaux de rivière , etc. ] Les oiseaux de rivière vivent de poissons , du moins pour la plupart. Or, comme les poissons se putréfient promptement , il s’ensuit que les oiseaux qui s’en nourrissent ne peuvent que fournir une nourriture qui tend à la putréfaction , puisqu’on sait que tous les animaux qui vivent d’autres animaux n’ont que des sucs faciles à s’alcali'Cr [h). D’ailleurs , les poissons abondent en huile grasse, et c’est pour cela que les oiseaux piscivores sentent tous le rance plus ou moins : or , cette acrimonie rance est de bien plus mauvaise qualité qu’une simple putréfaction, et bien plus difficile à laver et à chasser de nos humeurs, quand une fois elle y est mêlée. C’est pour la même raison que les poissons salés conservent si longtemps leur salure; de môme que les viandes grasses , lorsqu’elles ont été une fois pénétrées de sel , puisqu’on ne saurait venir à bout de les dessaler même par une longue macération et en les faisant cuire dans beaucoup d’eau. Gomme

(g) Iledendaasche historié , etc. Door Salraon. 7. Deels sesde slukie, page 1C9 et seq.

(/«) Voyez Aphorism. de Boerhaave, §‘79.

276 TRAITÉ

les Hollandais font leurs délices de ces sortes de mets , surtout en hiver , au point de les préférer aux viandes fraîches , il n’est pas étonnant que le scor- Initsoit si fréquent parmi eux. Les peuples du Nord, instruits par leur propre expérience que c’était là une des causes du scorbut, faisaient tout leur possible, pendant les longs sièges qu’ils avaient à soutenir, pour enlever les bestiaux des assiégeants , et ils avaient trouvé le secret de leur faire des pâturages sur les toits mômes. Car, dit l’iiistorien , ils V couvrent leurs maisons de bois de sa- » pin , et d’écorce de bouleau avec une » adresse admirable, et ils mettent par 3) dessus des mottes de gazon , où ils ont )> eu soin de semer ou de l’orge ou de )> l’avoine. Ces semences ne tardent pas 3) à lever , et leurs racines entrelaçant 33 leurs chevelus , joignent plus solide- 3; ment ces mottes l’une contre l’autre ,

3) moyennant quoi leurs toits ressemblent 33 précisément à de petits prés ver- >3 doyants, et en font l’ofiice (i) ». En se procurant par ce moyen des viandes toujours fraîches, ils évitaient le scorbut qu’ils craignaient plus que toüles les autres maladies, et dont ils connaissaient les funestes effets , et les ravages qu’il a coutume de faire dans les villes assiégées.

Mais, comme les végétaux farineux, crus et non fermentés, favorisent la production delà viscosité dans nos humeurs, comme nous l’avons dit ailleurs (k) , et comme nous le dirons encore dans la suite ( § 1163), et que cette viscosité se remarque dans le scorbut , du moins commençant ; on sent bien pourquoi de pareils aliments , pris en abondance , sont capables de disposer au scorbut , surtout si ceux qui en usent ne font pas en même temps beaucoup d’exercice ; car ces sortes d'aliments, ni bien d’autres encore qui sont si nuisibles aux personnes sédentaires , n’incommoderaient point du tout un gros paysan laborieux et robuste. Les pois , les fèves et les autres légumes semblables doivent être comptés parmi les farineux dont nous parlons, puisqu’on en peut tirer une farine qui, étant pétrie, est autant visqueuse que les autres farines tirées des différentes sortes de blés. — Pour ce qui

(i)OIaüs, Histor. gent. septentrion,, lib. IX, cap. 38, p. 516.

(k) Aph. de Boerhaave, § 69.

est du fromage , quoiqu’il soit fait avec le lait, qui est ce qu’il y a de plus doux , il ne laisse pas d’acquérir une grande acrimonie en vieillissant, au point de piquer la langue. On sait que le fromage se fait en mettant quelque acide , ou de la pressure dans du lait nouvellement trait. Alors la partie grossière se sépare de la partie séreuse, et on la presse dans un linge serré pour en faire sortir toute la sérosité; ce qui reste dans le linge est composé de la partie butyreuse et de la partie caséeuse proprement dite : ainsi , quand le fromage est gardé long-temps , il acquiert beaucoup d’âcreté à cause de la partie grasse et butyreuse qui y est mêlée. Mais cette âcrelé n’est point acide , elle est plutôt d’une nature alcaline; au lieu que, quand on a d’abord écrémé le lait , et qu’on l’a fait cailler ensuite , alors le fromage qu’on en tire devient moins âcre en vieillissant : mais il durcit comme de la corne , et étant approché du feu , il s’étend , se grille , se brûle comme de la véritable corne , et donne la même odeur (/). Ainsi, le fromage ayant acquis de l’acrimonie en vieillissant , tourne à la putréfaction , quoiqu’il soit fait avec du lait, qui est une substance disposée à s’aigrir. Et comme ordinairement on sale beaucoup les fromages qu’on veut garder longtemps , on doit comprendre aisément pourquoi leur usage est pernicieux à ceux qui ont déjà de la disposition au scorbut pour d’autres causes. Bien plus," les observations journalières prouvent que tous les symptômes augmentent chez les scorbutiques, dès qu’ils veulent manger de ces fromages gras et salés, seulement pendant quelques jours.

[Enjiii, ceux qui sont sujets à la mélancolie , etc. ] Bar ce que nous avons dit ailleurs (m) sur les causes de la mélancolie , il est constant que plusieurs d’entre elles peuvent favoriser le scorbut, parce qu’elles rendent nos humeurs visqueuses et tenaces , en dissipant ce qu’il y a de plus ténu , et en condensant le reste. C’est pourquoi les auteurs qui ont écrit sur le scorbut ont établi une grande affinité entre cette maladie et la cacochymie atrabilaire. Et même Eugalenus prononce hardiment : « Toutes les 33 fois que j’ai vu des mélancoliques se

(/) Boerhaave, Chem., tome n, page

(m) Boerhaave, Aph., § 1195*

Dü SCORBUT* PAR BOERHAAVE* 377

» nourrir d’alimenls grossiers, j’ai tou- )) jours constamment osé prédire qu’ils » seraient attaqués du scorbut. » Et il ajoute ensuite : « On pense q(ie l'abon- M dance de l’humeur mélancolique est la ï> cause interne de ce mal. » L’auteur {n) qui a donné la relation du voyage du lord Anson autour du monde , a remarqué que les soldats de l'équipage devenaient faibles et poltrons dès qu'ils étaient attaqués du scorbut , et qu’ils étaient saisis de frayeur pour le moindre sujet; bien plus, il a observé que s’il survenait quelque accident qui leur fit perdre l’espérance de revoir leur patrie, aussitôt la violence du mal augmentait , au point que ceux qui étaient au dernier période mouraient sur le champ , et que les autres qui pouvaient encore agir tout doucement étaient obligés tout aussitôt de s’aliter.

Mais, comme on a démontré ailleurs (o) que l’afi'ection hypochondriaque et hystérique doivent être comptées parmi les causes évidentes de la mélancolie , on voit encore clairement pourquoi les malades attaqués de ces maux sont sujets au scorbut, s'il se joint à cette disposition encore d’autres causes de cette ma- I ladie , et surtout s’ils sont dans des i pays où le scorbut est endémique.

! Enfin , il est constant, par tout ce que I nous avons dit en parlant des causes ; générales des maladies chroniques (/^),

I que , dans les maladies lentes , on observe une plus grande viscosité des huj meurs et différente acrimonie, à cause I que le sang dégénère de son état natu- I rel. Voilà pourquoi ces malades ont beaucoup de disposition à devenir scorbutiques.

[Et surtout quand ils ont trop usé de \ quinquina.^ Quand nous avons parlé j des effets qui suivent ordinairement la I hèvre intermittente {q) , nous avons re- I marqué qu’aprcs ces sortes de fièvres ,

I surtout si elles ont été fortes et de lon- I gue durée, les humeurs deviennent gros- I sières et âcres , et les solides en même I temps affaiblis ; qu’ainsi les vaisseaux [ étant lâches, et les liquides âcres et gros- I siers, il n'était pas étonnant de voir les i fièvres intermittentes se terminer par le

(n) Anson’s voyage round lhe World, etc., p. 143.

(o) Roerhaave, Aph., § 1108.

(p) Boerhaavc, Aph., § 1051.

(7) Boerhaave, Aph., § 753.

scorbut et d’autres maladies chroniques.

Quand donc on emploie le quinquina pour la guérison de ces fièvres opiniâtres, on a tort de lui attribuer les changements que la fièvre elle-même a causés dans les fluides et dans les solides. Cependant on observe aussi qu’après des étés fort chauds , il règne pendant l’automne des fièvres intermittentes difficiles à guérir , accompagnées d’anxiétés dans la région de l’estomac, avec une légère teinte jaune dans les yeux , et des urines à peu près telles qu’on les observe dans la jaunisse. Tous ces symptômes indiquent assez qu’il s’est formé des obstructions dans les viscères du bas-ventre. Quand on donne les apéritifs aux jours d’intermission , souvent ces remèdes rais en mouvement par la fièvre de l’accès suivant , débarrassent heureusement les viscères de la saburre qui les obstruait ; et par ce moyen on emporte les fièvres d’une façon sûre ; ou si elles continuent encore après avoir ôté les obstructions , on achève de les guérir entièrement par l’usage du quinquina. Mais , quand on le donne avant que d’avoir fondu et emporté la matière qui cause les obstructions, les malades tombent en langueur; et, si on s’obstine à le donner encore aux premiers signes de récidive , l’obstruction se fixera opiniâtrement dans tout le système des vaisseaux mésentériques, et pourra donner lieu dans la suite à la mélancolie et à l’affection hypochondriaque {r) , et conséquemment au scorbut, comme nous venons de le dire tout k l’heure. Sydenham (y) , qui était fâché , comme nous avons dit, de voir si souvent accuser le scorbut dans les maladies chroniques, et qui se servait assez librement du quinquina dans le traitement des fièvres intermittentes et d’autres maladies, avoue cependant de bonne foi que ces maladies sont souvent suivies de douleurs vagues et accompagnées de symptômes irréguliers. Il soupçonna d’abord qu’on pouvait rapporter ces maux à la classe des affections hystériques ; mais , par des expériences répétées , il apprit que ces douleurs ne cédaient point aux remèdes anti-hystériques , au lieu que les antiscorbutiques les guérissaient radicalement ; c’est pour cela qu’il a donné à ces douleurs le nom de rhumatisme scorbu-

(r) Voyez Boerhaave , Aphor., §1108.

\s) Secl. VI, çap. 5, p. 351.

TRAITÉ

tique, en avertissant que ceux qui ont fait un long usage du quinquina y sont sujets. «Et c’csl, pour le dire en passant , JJ ajoute t-il , le seul inconvénient que 3) j’aie jamais vu suivre de ce remède. » INous avons cependant remarqué dans l’histoire des fièvres intermittentes, que l’usage imprudentdu quinquina est suivi d’autres maux. Il suffit d’avoir observé que, de l’aveu de Sydenham, le trop grand usage de celte écorce a été quelquefois suivi de quelques symptômes du scorbut , les(Juels ne cédaient qu’aux remèdes propres à cette maladie.

§ 1151. Voici donc à présent l’ordre des symptômes du scorbut dans son commencement , dans son augmentation , dans son état et sur sa fin.

1° Une paresse extraordinaire, un engourdissement, une envie insurmontable (le rester assis ou couché ; une lassitude spontanée par tout le corps ; une pesanteur dans tous les muscles, comme on en ressent après de grandes fatigues, surtout dans les jambes et dans les lombes ; une difficulté extrême de marcher, principalement quand il faut monter ou descendre ; le matin , en s’éveillant, un sentiment douloureux , comme si on avait tous les membres et tous les muscles fatigués et rompus.

Pour donner un bon diagnostic d’une maladie , il faut faire l’énumération des symptômes qu’on observe , quand celte maladie est présente. Voilà pourquoi on donne ici une description exacte de tous les symptômes du scorbut. Mais , dans plusieurs maladies, et Jiommément dans les maladies aiguës, parmi le grand nombre des symptômes qu’on observe, il y en a quelques uns dont la présence détermine sûrement la maladie et la distingue de toute autre , quoiqu’on en observe plusieurs qui lui sont communs avec d’autres maladies. Ainsi, par exemple, une fièvre avec un pouls dur ^ une douleur de côté aiguë , qui empêche l’inspiration, avec une toux presque continuelle , sont des symptômes qui s’observent dans la pleurésie , et qui en donnent le vrai diagnostic. Quand on voit un djélire furieux et continuel joint à. une fièvre aiguë, on prononce qu’il y a frénésie. Cependant ces deux maladies là ont bien des symptômes communs, savoir, la soif, l’anxiété, quelquefois des nausées , une chaleur brûlante , une veille opiniâtre, etc, Mais, dans les mala-

dies chroniques qui sont causées insensiblement par le vice des liquides («), et qui détruisent petit à petit les fonctions du corps , il est souvent plus difficile de démêler les signes pathognomoniques qui peuvent donner un diagnostic sûr , surtout dans le commencement de la maladie où la santé n’est pas entièrement lésée, mais ne fait encore que commencer à chanceler.

Les causes qui ont précédé ne laissent pas que de donner bien du jour sur le diagnostic du scorbut y dont les symptômes sont si variables que les praticiens qui ont le mieux observé cette maladie assurent que rarement, ou jamais, ils n’ont remarqué les mêmes accidents dans deux malades attaqués de ce mal ; ou si quelquefois ils sont les mêmes , ils ne laissent pas cepehdant que de se présenter dans un ordre difterent chez les différents malades.

Les auteurs conviennent cependant en ce qu’ils reconnaissent tous que le scorbut commençant est accompagné d’un engourdissement extraordinaire et d’une lassitude par tout le corps qu’ou appelle spontanée, pour la distinguer d’uu certain malaise qu'on ressent après de grandes fatigues [b).

Mais cette lassitude spontanée , et cette pesanteur de tout le corps s’observent aussi dans le commencement de quelques autres maladies, comme Hippocrate en avertit (c) , en prononçant en général que les lassitudes spontanées présagent des maladies. Outre cela, ceux qui relèvent de fortes maladies , et dont les forces sont épuisées , ne sauraient faire le moindre mouvement qu’ils n’éprouvent une lassitude semblable , surtout quand la maladie n’est pas encore entièrement guérie, et qu’il en reste toujours quelque levain dans le corps. Sydenham, qui avait bien observé ces lassitudes , ne pouvait souffrir qu’on accusât partout le scorbut, et il a prétendu que CCS symptômes étaient ou des signes de maladies prêtes à se déclarer , ou des restes de maladies mal guéries qui allaient altéré le sang et toutes les au-

(a) Voyez Boerliaave ,’Aphor., § 1050.

(/;) Eugalenus en plusieurs endroils.

Van der Mye, de morbis Bredanis, pages 5, 0 et 7. Bachstrom, de scorbuio, page 19.

(c) Voyez Boei’haave, Apbor., § 433;

DU SCORBUT

très humeurs (ci). Outre cela , dans ùn temps humide et chaud , nous nous sentons plus lourds , plus pesants et moins disposés à nos mouvements accoutumés, à cause que la transpiration insensible est alors beaucoup diminuée , comme cela est constant par les observations de Sanctorius. De plus , on observe encore la même lassitude et la même pesanteur chez les personnes fort pléthoriques. Il est donc évident que ce symptôme du scorbut se trouve encore dans beaucoup d’autres maladies.

Cependant un médecin attentif à tout pourra distinguer le scorbut commençant d’avec toute autre maladie , en s’assurant que les causes propres à produire le scorbut ont précédé. Quand celte lassitude spontanée est le signe avant-coureur d’une maladie aiguë, celte maladie ne tarde guère à paraître. Si elle a pour cause la rétention de l’humeur de la transpiration , elle se dissipera bientôt avec un peu de repos et de diète, et une sueur douce , ou, si on la néglige , elle occasionnera bientôt une maladie trèsjsérieuse. Mais dans le scorbut la lassitude vient petit à petit , et augmente insensiblement pendant plusieurs jours , et même plusieurs semaines , sans être suivie d’aucune autre maladie , et elle a cela de particulier , qu’on la sent plus le matin en s’éveillant que le reste de la [journée , au lieu que celle qui vient d’autres causes diminue ordinairement après le sommeil.

Mais d’oîi vient ce sentiment de pesanteur et de lassitude dans le scorbut commençant? On sait que nous ne nous sentons légers et alertes que quand nos liumèurs circulent librement dans nos vaisseaux , et qu’au contraire , aussitôt que la liberté de cette circulation est empêchée , ou dans tout le corps , ou dans une de ses parties, nous éprouvons une pesanteur et un malaise. Un homme qui se porte bien ne sent point le poids :1e son bras ; qu’il lui vienne un phlegmon à celte partie , il ne peut plus le ioutenir , et il est obligé de le mettre en écharpe , ou de l’appuyér sur tout ce qu’il rencontre en son chemin. Comme ionc les humeurs pèchent dans le scorjut par la viscosité qui en rend la circulation difficile (comme nous le verrons alus bas ,§11 53) , et que les causes que lous avons assignées dans le paragraphe

! ^ (d) Scçt, Yi; çap. 5; p. 540.,

précédent sont très-propres à favoriser la production de cette viscosité, il paraît qu’on peut avec raison -attribuer les symptômes observés dans le premier période du scorbut à la difficulté avec laquelle les humeurs coulent dans les vaisseaux , et à la disette de ce fluide subtil qui sert au mouvement musculaire. Car on sait que ce fluide ne saurait se séparer , avec la qualité et la quantité convenables d’un sang trop épais, et qui dégénère de l’état de santé. Il est vrai que dans le commencement de la maladie , comme il ne s’est pas encore joint une grande acrimonie à cette viscosité , les scorbutiques ne se plaignent pas si fort de douleurs insupportables , mais seulement d’un sentiment de pesanteur et de lassitude par tout le corps. Et c’est là le premier période du scorbut, auquel si on ne remédie pas d’abord , on verra paraître de nouveaux symptômes dont nous allons faire l’énumération successivement.

2® La respiration devient courte , difficile , et manque presque lout-à-fait aux moindres mouvements; les jambes enflent et désenflent , et on y éprouve un sentiment de pesanteur qui les rend immobiles ; on aperçoit des taches rouges , brunes , jaunes , violettes ; le teint devient plombé ; la bouche commence à sentir mauvais; les gencives sont gonflées , douloureuses : on y sent de la chaleur et de la démangeaison , et elles saignent pour peu qu’on les presse ; les dents sont à découvert par l’écartement des gencives, et elles branlent dans leurs alvéoles ; différentes douleurs vagues causent dés tourments inexprimables dans toutes les parties du corps , tant intérieures qu’extérieures , dans la plèvre , dans l’estomac, dans l’intestin, dans le foie, dans la rate, etc.; enfin différentes hémorrhagies, mais peu considérables dans ce période.

Il faut supposer ici , pour avoir ces symptômes dans l’ordre où Boerhaave les décrit , que le scorbut ne se glisse que petit à petit , et que ses progrès sont assez insensibles , comme cela arrive communément. Mais dans les sièges et dans les longues navigations , où l’on manque de vivres et d’aliments sains, et où l’on est toujours dans la crainte et dans la tristesse , cette maladie fait des progrès bien plus rapides , et tous les ^ymptçmçs sout biçntçt parvenus au plus

ÏRAITÉ

haut point de malignité. On a déjà remarqué au chiffre précédent que les scorbutiques ont beaucoup de peine à marcher , surtout quand il faut monter ou descendre , et qu’ils se fatiguent , et ont beaucoup à souffrir, principalement quand ils sont obligés de monter quelque pente un peu raide. Car il faut savoir qu’en montant, presque tous les muscles doivent agir pour élever tout le poids du corps ; en descendant, quoiqu’il ne soit pas besoin d’une si forte action de la part des muscles, ils ne laissent pas que d’agir avec assez de force, ayant à soutenir le corps , et à l'empêcher de descendre avec un mouvement trop précipité. Or, quand les muscles agissent (e), le mouvement du sang veineux vers le ventricule droit du cœur s’accélère, le cœur conséquemment serait accablé de celte quantité de sang , s’il ne se vidait très-promptement et très-librement par l’artère plumonaire. Yoilà pourquoi, chez les gens mêmes qui se portent bien, lorsqu’ils montent un escalier avec rapidité, le cœur commence à palpiter, la respiration devient plus fréquente et plus difficile ; le sang des veines revient alors avec tant de vitesse et en si grande quantité de toutes les parties du corps au ventricule droit du cœur, qu’il lui serait impossible de circuler dans les poumons dans un même temps, comme il est obligé de le faire, si par une respiration plus prompte et plus pressée ce viscère ne se dilatait plus fréquemment ; aussi est-on obligé de se reposer dans ces cas-là , autrement on courrait risque d’être suffoqué. C’est aussi pour la même raison qu’on voit souvent les meilleurs chevaux tomber morts sur-le-champ après une course forcée. Or , si cela arrive dans un homme sain , dont les humeurs circulent librement et avec facilité , dont tous les vaisseaux sont perméables , il est aisé de comprendre que la plus légère accélération du sang des veines, occasionnée par le mouvement musculaire, produira le meme effet chez ceux dont le sang épais et visqueux a bien plus de peine à traverser les dernières soudivisions de l’artère pulmonaire : mais nous prouverons bientôt (§ 1153) que cette viscosité se trouve réellement dans le sang des scorbutiques. On voit donc manifestement la raison

(e) Voyez PoerhaaYe; Aphor., § 28,

ïi» 2,

de la difficulté de marcher qu’on éprouve |i([ au commencement du scorbut, soit qu’on ■ la veuille monter ou descendre, et pour-|ti quoi dans l’augmentation de la maladie , « la respiration manque tout-à-fait , même . b aux moindres mouvements. Eugalenus {/)■> ^ décrit cette maladie (1) , 1

a remarqué ce symptôme avec beaucoup |k d’exactitude. « Si cette maladie ne se Jt » déclare pas manifestement , dit-il , on je » s’en assurera par un symptôme infailli- » ble ; c’est lorsque , sans qu’il y ait m » obstruction dans les viscères, la respi- )' ration devient difficile au plus léger jj » mouvement , et que les joues et les jj » lèvres paraissent livides contre l’ordi- jj » naire, et sans que cela soit occasionné jf » par le froid, w Nous avons expliqué ]{ ailleurs, en parlant de la péripneumonie u mortelle {g) , pourquoi , le poumon étant |f embarrassé , la face paraît livide. Au reste, Eugalenus observe très-judicieusement {h) qu’il ne faut pas confondre cette difficulté de respirer des scorbuli-^j ques avec un pareil mal qui vient d’autrès causes ; et il la distingue en ce qu’il n’y a ici ni toux , ni sifflement , ni dou^ |j, leur poignante , ni orthopnée , ni enfin jj aucun des autres symptômes qui affec- p( te?it ordinairement la poitrine. |j

\^Les jambes enflent et désenflent^ j etc. ] Comme le sang veineux remonte q, plus difficilement des extrémités inférieures vers le cœur , la nature a donné aux veines de ces parties plusieurs val- ^ villes, et a disposé ces veines sur les muscles ou entre leurs interstices, de telle sorte que les muscles venant à se'^j gonfler dans leur action , comprimentjj^, les veines, et accélèrent ainsi le mouve- jj ment du sang veineux vers le cœur, jj C’est pour cette raison que les personnes ]i[ qui restent long-temps assises, ont sou- ^ vent les pieds enflés, parce que les peti- jj tes veines ne sauraient se vider dans les grosses qui sont trop distendues. Comme donc, dans le scorbut, la paresse extraordinaire et la perle d’haleine qu’on éprou- |j| ve au moindre mouvement , empêchent les malades de faire aucun mouvement musculaire, on ne doit pas être surpris qu’ils aient souvent les jambes enflées. *■ Mais la chaleur du lit et la situation ho*

(I) Voyez la critique de cel auteur dans ^ le traité de M. Lind, part, i, ch. r.

(g) Boerhaave, Aph., § 848. m

(II) P. 15. Il,

i)Ü SCORBUT,' i»AlR BOÊRHAAVE.' 38 i

fizôntale du corps facilitant le retour du sang- des extrémités inférieures , cette ’nflure se dissipe quelquefois , pour revenir ensuite, pour les raisons que nous en venons de donner.

Quant à la pesanteur que les scorbutiques sentent dans les jambes , qu’ils ne peuvent non plus remuer qu’une masse de plomb , cela vient principalement de :e que les humeurs, passant difficilement dans les extrémités inférieures, y causent me tumeur gravative. Ajoutez à cela jue leur sang étant visqueux , et pour ûnsi dire vappide et sans force , ne burnit plus ni en assez grande quantité, ai d’une assez bonne qualité , la matière le ce fluide subtil qui se prépare dans >e cerveau , pour être porté ensuite aux nuscles par les nerfs , et pour produire eurs mouvements.

[ On aperçoit des taches routes , bru^ les , etc. ] Tous les auteurs qui ont écrit ;ur le scorbut , et qui en ont décrit les lymptômes , assurent qu’ils ont observé ;es taches. Au siège de Breda (/) , ceux |ui en furent attaqués eurent des taches ivides par tout le corps , et même plulieurs avaient toute la peau de couleur aourpre. Eugalenus {g) avertit que ces aches livides ont fait prendre le change i des empiriques et à des chirurgiens , lui , les regardant comme des symptômes le la peste , donnaient à leurs malades le la thériaque et d’autres remèdes ;hauds , et qui n’ont pas laissé que d’avancer les jours de beaucoup de malheueux. Et on n’en sera pas étonné , si l’on mnsidère que M. Poupart (h) , après ivoir observé avec soin tous les symptônes d’un scorbut épidémique de trèsnauvaise espèce qui régnait à Paris dans ’hôpital Saint-Louis, a conclu que celte naladie avait quelque ressemblance avec a peste des Athéniens , décrite par Lu- ;rèce ; ce qu’il prouve assez bien en îomparant les symptômes qu’il a observés avec la description de la peste qu’on it dans ce poète (î). Au reste, les observations de M. Poupart ne laissent pas [ue de verser un grand jour sur cette

(/) Van derMye, de inorb. Bred., p.

; et 7.

(h) Acad, des Sciences, 1699, p. 237 !t suiv.

(I) [M. Lind dit que cette opinion ne mérite pas une réfutation sérieuse, part. !•]

maladie , parce qu’il a recherché, par la dissection des cadavres, la cause des symptômes qu’il avait observés. Quelques-uns de ces malades avaient eu la peau des bras, des jambes et des cuisses marquée de taches d’un noir rouge et comme brûlé , et en les ouvrant après leur mort , il trouva un sang noirâtre coagulé sous la peau. Il observa pareillement que les taches bleues , rouges , jaunes, noires, venaient aussi d’un sang extravasé sous la peau, selon que ce sang avait changé de couleur après s’être extravasé ; de sorte qu’il paraissait noir tant qu’il restait coagulé , et que dès l’instant qu’il commençait à se dissoudre jusqu’à ce qu’il disparût entièrement , il passait par les differentes nuances de couleurs, précisément comme cela se passe dans les contusions , dont nous avons donné ailleurs l’explication (1).

Car il y a une grande analogie entre les taches du scorbut et celles qui suivent une contusion ; dans l’un et dans l’autre cas les humeurs extravasées restent épanchées sous les téguments entiers ; dans l’un et dans l’autre cas les vaisseaux sont rompus ; et il paraît que dans le scorbut quelques causes internes produisent les mêmes effets qui viennent d’une cause externe dans la contusion , savoir la rupture des vaisseaux et l’épanchement des liqueurs. Car on observe dans le scorbut, non-seulement que les liqueurs dégénèrent et acquièrent de l’acrimonie , mais encore que les parties solides deviennent si tendres que la moindre force suffit pour les rompre. Je me souviens qu’il m’est arrivé quelquefois, en tâtant le pouls des scorbutiques , d’appuyer peut-être un peu trop les doigts sur leur poignet, et que le lendemain ils me montraient les impressions de mes doigts , qui faisaient autant de taches bleuâtres sur leur peau. Pareillement, lorsque dans les parties conluses , les liquides sont épanchés profondément ehtre les parties musculeuses , on sent une douleur insupportable; mais cette douleur diminue dès qu’il paraît sous la

(1) M. Poupart ne dit pas lout-àfait cela : il attribue la couleur rouge des taches au sang extravasé, et qui a conservé encore sa couleur naturelle; la couleur noire au sang caillé, la couleur jaune au mélange delà bile, enfin les autres couleurs au mélange des hquieurs de différentes couleurs.

ÎRAITÉ

peau des taches bleues ou livides, qui sont des marques que les liqueurs extravasées ont changé de place. La même chose arrive dans le scorbut. M. Poupart (/) a trouvé dans certains cadavres des muscles gonflés et durs comme du bois , parce que le sang était demeuré extravasé et figé entre les chairs musculaires : on peut juger quelles douleurs énormes les malades doivent souffrir dans ces cas là : douleurs dont ils se trouvent soulagés aussitôt que le sang extravasé change de place, et vient à s’épancher sous la peau. C’est ce que j’ai remarqué souvent dans ma pratique. Les douleurs vives dont se plaignaient les scorbutiques , diminuaient toujours dès qu’on voyait paraître des taches bleues ou livides sous la peau de la partie douloureuse. Brunner {k) dit aussi que ces grandes douleurs ne cessaient point qu’il ne survînt des taches , mais fort larges , dont il tentait ensuite la résolution par des discussifs.

[ Le leint devient plombé. ] Nous avons dit dans le paragraphe précédent qu’il y avait beaucoup d’affinité entre la cacochymie atrabilaire et le scorbut , et nous avons parlé ailleurs (/) dé ce changement de teint. Eugalenus (m), dans la recherche qu’il fait des signes qui peuvent faire connaître de bonne heure le scorbut , afin de le guérir plus aisément avant qu’il soit invétéré , remarque que quelques malades ont un teint livide , surtout ceux qui ont un sang grossier et mélancolique ; et il ajoute que , pour peu qu’ils fassent de mouvement, leurs lèvres et leurs joues paraissent de couleur plombée.

[ZfÆ bouche commence à sentir mauvais, etc. ] Les signes du scorbut se déclarent assez tôt aux gencives et aux dents ; et même il paraît que c’est à ces parties que s’attaque principalement l’acrimonie scorbutique : aussi , dans les pays où cette maladie est endémique , tout le monde a les dents cariées et les gencives rongées. Les médecins qui pratiquent dans ces endroits-là regardent toujours avec soin comment vont les gencives. Elles doivent être naturellement un peu gonflées et assez fermes , et recouvrir toute la partie des dents qui

(?) Ibid., p. 241.

\k) De scorbuto, p. 17.

{/) Boerhaave, Aph., § 1094.

n’est point revêtue d’émail : mais quand le scorbut commence à se déclarer , les gencives s’aplatissent, s’écartent du collet de la dent, et, s’affaissant, laissent une partie du corps de la dent à découvert. Mais en même temps elles s’élèvent et croissent dans les interstices des dents, elles deviennent rouges , se gonflent, et causent quelquefois de la démangeaison , ensuite de la douleur. Dès que les méde- ^ cins aperçoivent ces symptômes , ils se ■ tiennent assurés de la présence du scorbut. Or , comme les gencives sont naturellement adhérentes à la partie molle des dents et leur servent de périoste, ; elles ne peuvent point s’en écarter , qu’aussilôt les dents ne commencent à se gâter , à se carier et à tomber par. morceaux. Mais la membrane qui tapisse les alvéoles étant une continuation des gencives , elle ne peut manquer d’être pareillement affectée , et d’occasionner en conséquence l’ébranlement et même la chute des dents avant même qu’elles soient entièrement cariées. C’est pour cela que, dans les endroits où celte maladie est fréquente , on voit souvent des hommes édentés à la fleur de leur âge.

Car, quoique la maladie soit bien guérie, si la partie inférieure de la dent qui devrait être couverte de la gencive est déjà cariée, jamais la gencive ne reviendra dessus; de même que le périoste ne renaît jamais sur un os qui a été une fois gâté. Voilà pourquoi les dents paraissent déchaussées , et cette excroissance des gencives qui s’élève dans les interstices des dents ne tient à rien, et obéit facile-; ment à la sonde. Les gencives sont alors , rouges; elles causent d’abord quelque démangeaison , ensuite elles font de la douleur, et elles saignent pour peu qu’on y louche. Poupart (n) a vu des enfants qui, ne pouvant souffrir cette démangeaison, se déchiraient les gencives avec les ongles , et en arrachaient des lambeaux ; ce qui n’est pas difficile , quand une fois les gencives ne tenant plus aux dents commencent à se putréfier. En mordant à même dans un morceau de pain ou dans une pomme , il n’y a rien de si vilain à voir que les traces sanguinolentes de leurs gencives qu’ils y laissent. Mais ce sang qui sort à la moindre pression s’arrête entre les dents et les gencives , et même dans les alv^ples

(n) Acad, des Scienç,, l’an t699. Mém.

DÜ SCORBÜT, PAR BOERHAAVE. 383

quand les dents commencent à branler ; et c’est ce saqg qui , en se putréfiant , cause la puanteur de la bouche dont il est ici question. C’est ce dont je me suis convaincu plusieurs fois en voyant des scorbutiques qui pressaient légèrement leurs gencives tout le long de leurs mâchoires, et qui en faisaient sortir du sang corrompu. 11 arrive quelquefois que ce sang putréfié , se ramassant dans lesi alvéoles des dents , ronge les tendres interstices osseux qui séparent les alvéoles l’une de l’autre, et, se glissant ainsi dans toute la longueur de l’os maxillaire, infecte et carie tout, à moins qu’on ne lui donne une issue, en arrachant une ou plusieurs dents. Tel est le cas dont parle Poupart (p) au sujet d’un enfant de dix ans , à qui le chirurgien fut obligé d’arracher toutes les dents pour pouvoir venir a bout de la guérison des gencives et de la mâchoire. Tous ces symptômes se succèdent insensiblement quand le scorbut est doux , mais très-rapidement quand la maladie est devenue maligne.

[Différentes douleurs vagues , etc,\ Tous ks auteurs qui ont écrit sur le scorbut sont d’accord sur ces douleurs ; et même Sydenham , qui ne croyait pas aisément au scorbut , a remarqué qu’après l’usage du quinquina , les malades souffraient quelquefois des douleurs vagues , irrégulières , qu’il avait d’abord rapportées à des affections hystériques ; mais, comme elles ne cédaient point aux remèdes appropriés à celte maladie , il apprit dans la suite par son eipérience que les antiscorbutiques seuls les guérissaient aisément , quand on les donnait dès le commencement, comme nous l’avons déjà dit dans le paragraphe précédent. Cela prouve encore que le scorbut peut se déguiser sous différentes maladies, selon que l’acrimonie scorbutique se jette sur telle ou telle partie. Il est vrai que, le plus ordinairement, c’est aux dents et aux gencives qu’il commence à se déclarer; mais il ne laisse pas que d’attaquer plusieurs autres parties , comme cela est constant par ce que nous avons déjà dit, et comme on le verra encore plus clairement dans la suite, quand nous parlerons de ce qu’on a observé à rouverturc des cadavres. Eugalenus [p) démontre, par plusieurs faits de pratique, que le scorbut en a imposé aux médecins

(o) Ibid., p. 245.

(P) P. 50 jusqu’à 59.

peu expérimentés , en se masquant sous différentes espèces de maladies. Il fait mention d’un habitant d’Embden , chez qui le scorbut était déguisé sous l’apparence d’une pleurésie. Un empyrique avait tenté inutilement de calmer la douleur , en faisant deux saignées à ce malade, qui était d’un tempérament froid et pituiteux; Eugalenus, remarquant que la toux n’était pas violente , ni le pouls dur, ni la fièvre forte ; que les douleurs quittaient et revenaient par intervalles ; que d’ailleurs , le malade n’était pas d’une complexion favorable aux maladies aiguës inflammatoires , et que ses urines épaisses déposaient dans la suite un sédiment copieux et briqueté (1) [signe dont nous parlerons dans la suite] , il conclut aussitôt que cette douleur de côté n’était rien moins qu’une pleurésie , mais qu’elle dépendait absolument du scorbut, et que par conséquent il fallait la traiter par les remèdes propres à guérir celte maladie : le succès fit voir qu’il ne s’était point trompé. Pour moi , j’ai observé plus d’une fois dans des scorbutiques, des douleurs très-vives au creux de l’estomac : mais j’avais déjà un diagnostic certain de la maladie, moyennant les signes du scorbut commençant , desquels nous avons fait mention, joints aux urines qu’on observe dans cette maladie , et à un pouls petit , faible et inégal , surtout dans le temps que les douleurs dont je parle augmentaient, et devenaient plus vives.

[ Diff zrenies hémorrhagies^ mais peu considérables dans ce période. ] Cela vient, ou de ce que les vaisseaux sanguins sont rongés par l’acrimonie même des humeurs, ou de ce qu’ils deviennent si mous et si tendres qu’au moindre effort ils se rompent, et laissent échapper le sang qu’ils contiennent. C’est pour cette raison que les gencives saignent , pour peu qu’on les presse; de là viennent aussi les taches , et le sang extravasé qui se ramasse dans les interstices des fibres musculaires, comme nous l’avons dit plus haut., et quelquefois aussi de légers saignements de nez , mais qui reviennent souvent. Mais quand une fois le sang commence à s’échapper de ses vaisseaux, à cause de sa dissolution putride , alors surviennent ces hémorrhagies si consi-

(1) Voyez l’incertitude de ce signe, part, I; çhap. i.

TRAiTÉ

dérables et si effrayantes, dont on parlera dans le chiffre suivant.

3° Les gencives se putréfient , sentent une odeur cadavéreuse, s’enflamment, saignent et se gangrènent ; les dents s’ébranlent, jaunissent , noircissent , se carient ; il se forme des anneaux variqueux aux veines ranines ; il survient des hémorrhagies souvent mortelles par la peau même , sans apparence de plaie , par les lèvres , les gencives , la bouche , le nez , les poumons, l’estomac , le foie , la rate , le pancréas , les intestins, la matrice , les reins, etc., il se forme par tout le corps, surtout aux jambes , des ulcères de trèsmauvais caractère , opiniâtres , qui ne cèdent à aucun remède, qui dégénèrent facilement en gangrène, qui passent d'un endroit à un autre, et qui répandent une odeur très-fétide. On observe quelquefois aussi dans ce période, des écailles sur la peau , une espèce de gale , une petite lèpre sèche. Le sang tiré des veines a sa partie fibreuse noire, grumeleuse, grossière , et cependant dissoute ; et sa partie séreuse est salée , âcre , couverte à sa surface d’une mucosité jaune , verdâtre ; on sent des douleurs vives , lancinantes, rongeantes, qui passent vite d’un endroit à un autre, qui augmentent pendant la nuit , dans tous les membres , dans les jointures , dans les os, dans les viscères; il paraît sur la peau des taches livides.

On a parlé déjà au chiffre précédent de la puanteur de la bouche dans les commencements du scorbut ; mais quand la maladie fait des progrès , la fétidité devient alors insupportable. Je me souviens qu’un jour je fus appelé auprès d’un malade dont j’ignorais la maladie ; je m’approchai de lui pour entendre ce qu’il avait à me dire , il m’envoya en parlant une exhalaison si horrible, que je pensai me trouver mal, quoique assurément je ne sois pas fort délicat dans ces circonstances. Les gencives commencent alors à se gonfler en assez peu de temps; mais elles sont molles et comme fongueuses, de façon qu’elles recouvrent quelquefois les dents, et empêchent de prendre aucun aliment solide ; la langue même ne saurait les loucher en parlant , que le sang n’en sorte aussitôt : bientôt après elles deviennent livides', et même noires , étant déjà toutes gangrénées.

Celte gangrène fait des progrès rapides , et gagne toute la bouche qu’elle gâte en

peu de temps , surtout chez les enfants ; on remarque en même temps un flux abondant d’une salive ténue et très -fétide, comme je l’ai dit ailleurs (</) (en parlant de la gangrène occasionnée par une matière âcre , scorbutique , qui se jette sur différentes parties du corps). J’ai vu quelquefois une grande partie de l’os de la mâchoire tomber en pourriture , pour avoir négligé celte putridité gangréneuse des gencives. On aperçoit quelquefois , à la partie interne des joues ou des lèvres, un petit ulcère blanc et dur tout autour ; si on n’a pas soin , comme le dit Poupart (r) , d’y appliquer sur-le-champ l’esprit de vitriol, cet endroit , en peu de temps , devient noir et fétide, et gâte toutes les parties voisines. On sent bien que , dans ces cas-là , les dents doivent être aussi dans un bien mauvais état, comme nous l’avons dit au chiffre précédent.

[ Il se forme des anneaux variqueux aux veines ranines. J L’anatomie nous apprend que, sous la langue, à chaque côté du filet , ily a une veine assez considérable qu’on ouvre quelquefois à certaines maladies. Ce sont là les veines ranines, lesquelles se déchargent le plus souvent dans les jugulaires externes.

Elles paraissent quelquefois variqueuses et enflées dans les scorbutiques ; ce qui peut venir de la tumeur des parties voisines, qui empêchent le sang de se vider de ces veines dans les jugulaires. On pourrait encore en donner une autre raison. Nous avons dit au chiffre précédent que les scorbutiques avaient beaucoup de peine à respirer, et qu’au moindre mouvement ils étaient tout hors d’haleine. Or, on sait que, quand la respiration est difficile , le cœur a de la peine à pousser dans l’artère pulmonaire le sang qui est contenu dans le ventricule droit, et dans l’oreillelle droite ; et par conséquent les veines jugulaires auront de la peine à se vider. Mais nous avons prouvé ailleurs , en parlant de la squinancie (.y) , que le passage du sang dans le ventricule droit du cœur, trouvant quelque obstacle , les veines qui rapportent le sang de la tête, se distendent plus que celles des autres parties : maintenant , si 011 fait attention que les veines ranines

(7) Boerliaave , Aph., § 243, lit. B.

\r) Acad. desScienc., l'an 1699, Wém.

(s) Boerliaave, Aph., § 807.

bo scorbut; par boerhaavë. 385

ne sont couvertes d^aucunes parties , et qu’elles sont conllnuelletnent mouillées et trempées de salive, on comprendra aisément pourquoi ces veines paraissent variqueuses dans le scorbut. Ajoutez à cela que l’enflure et la douleur des gencives sont cause que ces malades n’osent essayer de mâcher , ni même de parler , au moyen de quoi la langue et les muscles qui servent à son mouvement et à celui de la mâchoire , n’agissant presque point , ne pourront favoriser le cours du sang dans les veines dont nous parlons. Or , on sait combien les muscles , dans toutes les parties du corps , contribuent au retour du sang veineux, étant situés, à l’égard des veines , de façon que , lorsqu’ils s’enflent dans leur action, ils pressent les veines voisines , et aident par celte pression le mouvement du sang vers le cœur.

[// survient des hémorrhagies souvent mortelles , etc.\ On a remarqué au chiffre précédent , en parlant des taches scorbutiques , que les fluides et les solides du corps dégénèrent tellement de leur état naturel dans cette maladie , que les vaisseaux laissent échapper pour la moindre cause les liqueurs qu’ils contiennent ; ces liquides épanchés sous les tégumeiüs sains et entiers produisent les taches rouges , bleues , livides , etc. On a même observé souvent de ces sortes d’extravasations dans les interstices des chairs musculaires; mais, dans ces caslà , le sang épanché venant à se coaguler empêche qu’il ne s’en extravase de nouveau ; au lieu que , si le sang s'échappe de quelques vaisseaux , qui s’ouvrent à la surface intérieure ou extérieure du corps , il s’ensuivra des hémorrhagies assez considérables et souvent dangereuses. Sennert (/) rapporte qu’il a observé chez un homme qui avait le scorbut , une hémorrhagie considérable à la jambe , qui durait depuis quelques jours, sans^que le chirurgien eût pu l’arrêter ; ce qui fit qu’on l’appela en consultation. A peine , dit-il , voyait-on V ouverture par où lesan^ sortait. Pour moi, j’ai vu quelquefois dans cette maladie une quantité de sang sortir de la langue et des lèvres, sans avoir pu remarquer l’endroit par oîi il se pratiquait une issue, malgré toutes les précautions que je prenais d’essuyer les parties. Rien

{t) Lib. III, part, v, sect. il» cap. ii , ilom. Il, p. 982, 983,

fÂnd,

n’est plus commun dans le scorbut , que de voir saigner les gencives. Poupart (w) a observé de fréquentes hémorrhagies chez les scorbutiques , par les narines , par le fondement , et même quelquefois par la bouche , presque toujours mortelles aux vieillards {x). Si on fait attention maintenant que les mêmes accidents peuvent arriver dans la rate , dans le foie, etc., (y) que les chairs des scorbutiques sont tellement gangrénées qu’on ne saurait les manier dans les cadavres, sans qu’elles restent par pièces entre les mains (z) , on n’aura pas de peine à comprendre pourquoi les hémorrhagies internes font souvent mourir les scorbutiques subitement. Ainsi on en a vu (/i) qui se trouvaient assez bien , qui mangeaient et buvaient gaiement dans leurs lits, qui avaient la parole ferme et assurée , et qui cependant sont morts subitement pendant qu’on les transportait d’un autre côté du vaisseau , sans les faire sortir de leur lit. D’autres , voulant essayer de se lever , tombaient morts avant que de pouvoir monter sur le pont.

Quelques-uns, qui pouvaient encore marcher et faire quel^ques pas, mouraient sur-le-champ, dès qu’ils voulaient faire quelque effort. Il est très-probable que ces malheureux mouraient d’une hémorrhagie interne, causée par la consomption des viscères.

\Des ulcères de très-mauvais caractère^ opiniâtres ^ etc On a déjà parlé de ces ulcères gangréneux qui rongent les gencives et les autres parties intérieures de la bouche dans le scorbut.

Nous avons aussi des observations de différents abcès formés dans les viscères, sous les aisselles et aux aines. Bien plus , en disséquant les cadavres , on a trouvé les intervalles des muscles , des bras et des cuisses tout remplis de pus [a). Oa voyait paraître chez certains malades , en différentes parties du corps , de petites tumeurs qui grossissaient de jour en jour : ces tumeurs qui devaient leur origine à un sang caillé, venant ensuite à percer , formaient un ulcère scorbuti-

(m) Acad, des Scienc., l’an 1699. Mém, p. 238.

{x) Ibid., p. 242.

{]}) Ibid., p. 240, 241.

(z) Ibid., p. 244.

[jx] A voyage round llie World, etc.»

(a) Acad, des Sqienc., l’an 1699, Méni, p. 241,

ÎRAITE

que. A chaque fois qu^on levait l'emplâtre, on trouvait dessous un gros amas de sang caillé, et on guérissait ainsi l’ulcère petit à petit (Z?). J’ai vu aussi fort souvent de ces sortes d’ulcères; mais ce ne sont pas là les plus mauvais. Je n’en sache pas de plus dangereux et de plus difficiles à guérir, que ceux qui viennent aux jambes, et surtout aux environs des malléoles. On remarque tout autour de ces ulcères une couleur brune et livide ; le fond en est sordide ; les bords , presque rongés, laissent échapper une sanie fétide ; et tous ceux qui ont pratiqué la médecine , dans les endroits où le scorbut est fréquent , ne savent que trop combien ces ulcères donnent de peine aux chirurgiens, combien il est difficile de les cicatriser, et combien il est ordinaire d’en voir reparaître de nouveaux dans le voisinage. Les plus opiniâtres et les plus difficiles à guérir sont ceux qu'on observe chez les personnes qui exercent des professions sédentaires.

Quoique la maladie ait été bien traitée par les remèdes propres, cependant comme ces gens-là continuent à vivre comme auparavant dans des endroits marécageux et enfoncés , et à user des mêmes aliments, leurs ulcères durent toujours; il en suinte une sanie acrimonieuse, de façon qu'ils font proprement l’office de cautères. Il y aurait même du danger à les consolider , parce qu’ils dépurent la masse du sang en la délivrant de particules âcres qui nuiraient beaucoup, si elles y étaient retenues. J’ai vu de ces ulcères-là , qui duraient depuis plus de vingt ans à peu près dans le même état, sans que les malades s’en trouvassent fort incommodés; mais quand ces vieux ulcères venaient à se fermer, soit d’euxmêmes , soit par le moyen des remèdes dessiccatifs , sans qu’il en vînt de nouveaux dans le voisinage, cette consolidation leur causait une maladie dangereuse ou même la mort. Il paraît que les anciens ont connu ces sortes d’ulcères des jambes , et qu’ils les ont attribués à des causes qui favorisent le scorbut. Ainsi, Hippocrate a écrit (c) que l’usage d’une eau marécageuse faisait venir des ulcères aux jambes; et Galien (ri) a observe

(Z>) Ibid., p. 242.

(c) De aëre , locis et aquis. Charter, I. VI, p. 195.

(d) De probîs pravisque aliment, succis, cap. I. Charter, tome vi, pag. 416,

que le manque de vivres avait causé des ulcères de la peau , des dartres , la gale , la lèpre et autres maladies de la peau , que les médecins d’aujourd’hui comptent parmi les symptômes du scorbut, comme nous l’allons voir.

[ Des écaillés sur la peau, une espèce de gale ^ eic.\ Ce que nous avons dit jusqu’à présent fait assez voir, et ce qui nous reste à dire le confirmera encore davantage, que, dans le scorbut, le sang et les humeurs dégénèrent de l’état naturel, et acquièrent une grossièreté , une viscosité qui les empêche de passer librement dans les vaisseaux , et en même temps une acrimonie qui ronge les endroits où ces humeurs s’arrêtent. Et, par conséquent , cette maladie doit être accompagnée de différents symptômes fâcheux , suivant les différentes parties affectées. Si donc les humeurs infectées du virus scorbutique commencent à s’arrêter dans les vaisseaux de la peau, elles | produiront différentes maladies cutanées, j soit en obstruant les vaisseaux , soit en j les corrodant , et principalement dans i| les glandes cutanées , dont les vaisseaux i sont plus entortillés et plus embarr^jsscs i qu’ailleurs. Yoilà la raison de tafil de différentes sortes de boutons et de taches ] qu’on remarque chez les scorbutiques. \ J’ai vu une femme de cinquante ans at- j taquée depuis long- temps du scorbut, | qui avait toute la peau parsemée de vé- * sicules de différente grosseur ; les unes à étaient grosses comme le bout du doigt , I les autres beaucoup plus petites. Ces vé- I sicules étaient remplies d’une eau icho- I reuse , si âcre qu’elle ulcérait la peau , | si on ne lui donnait pas issue en perçant I ces vésicules. Mais, dès qu’on les perçait, I elles s’affaissaient, se desséchaient, et 1 tombaient par écailles. L’épiderme coin- i mençait à s’épaissir avec la peau dans | plusieurs endroits sans changer de cou- i j leur ; les ongles même tombaient. J’ai | observé aussi les mêmes symptômes chez ^ une autre femme scorbutique chez qui la maladie était invétérée. Elle avait la' peau en différents endroits marquée vi- (■ lainementde taches livides, et l’épiderme . se détachait par écailles assez épaisses , sans qu’il en sortît aucune humeur sanieuse. Mais , à mesure que ces écailles I tombaient, il en reparaissait d’autres ; ce qui faisait le spectacle le plus dégoù- v tant et Icplus hideux à voir. Maintenant, si on se donne la peine de comparer ce qu’Arétée a écrit sur la lèpre , avec ce que je viens d’exposer, on se convaincra f

Ûü SCORBUT, PAR BOEailAAVE. 387

qu’on rencontre quelquefois dans le scorbut plusieurs syinplomes deceüe affreuse maladie. D’ailleurs , Galien (c) a remarqué que quantité de gens étaient attaqués de la lèpre à Alexandrie pour avoir usé d’aliments salés, de lentilles, de bouillie, d’escargots , et en même temps parce que l’air chaud environnant portait les humeurs à la peau. 11 remarque à cette occasion que cette mal ulie attaquait très rarement les peuples de la Germanie et de la Mysie , et presque jamais les Scythes qui ne vivent que de laitage. Gocchi (y), après avoir considéré toutes ces circonstances, a soupçonné qu’on pourrait bien rapporter la lèpre au scorbut , et que ce mal n’était si frequent en Égypte que parce qu’on y manquait souvent d’aliments végétaux. Il va plus loin, il conjecttire avec beaucoup d’apparence de raison que si les lépreux, désespérés et chassés de la compagnie des autres hommes , à cause de Thorreur que leur maladie inspirait, se sont guéris quelquefois dans les déserts où on les avait relégués, ce n’est pas à cause des vipères qu’ils mangeaient de désespoir , comme quelques-uns l’ont écrit, mais à cause que ces pauvres malheureux ne trouvaient autre chose à manger que des végétaux. On a remarqué au § 1 1 50, que le manque de végétaux frais dans les voyages de long cours et dans les sièges des villes est capable de produire le scorbut ; et l’on verra dans la suite que celle maladie se guérit heureusement par l’usage de ces aliments, aussi bien que par celui du lait et du petit-lait. Et, par conséquent ^ l’analogie qu’il y a entre ces remèdes de i la lèpre et ceux du scorbut confirme j l’analogie qu’il y a entre ces deux maladies , et donne la raison pour laquelle on remarque dans celle-ci les mêmes affec- ' tions de la peau qu’on observait autre- 1| fois dans la lèpre.

\Le sang tiré des veines, c/c.] Gomme il est quelquefois nécessaire de saigner dans I le scorbut (ainsi qu’on le verra au § 1 101), les médecins ont examiné le sang qu’on I lirait à ces malades , pour voir combien I et comment il dégénérait du sang qui est 1 sain et dans son état naturel. On sait que le sang qu’ou tire de la veine d’iiii I homme sain, étant reçu dans un vaisicau

(e) Mclhod. Medard ad Glauc. , lib.jr, I cap. XII, Chanter, t. x, p. 30.

I {f) Del villo Pytliagor, p. 58 et scq.

une masse rouge, de laquelle il se sépare peu à peu une sérosité jaunâtre fluide, La partie rouge concrète , qui nage au milieu de celte sérosité , est de couleur d’écarlate à sa partie supérieure qui est contiguë à l’air; mais la partie inférieure est d’une couleur plus obscure et d’un rouge si foncé qu’il tire sur le noir. Mais, dans le sang des scorbutiques , celte masse concrète qui nage dans la sérosité est d’une couUur noirâtre , et paraît inégale, grumeleuse , et pour peu qu’on y touche , elle se résout en une espèce de gelée brune. Le sérum est verdâtre, d’un goût âcre, et si visqueux quelquefois, qu’il a la consistance d’une gelée. J’ai vu souvent toute la sérosité ainsi dégénérée en une mucosité tenace ; d’autres fois il n’y en avait qu’une partie qui formait une couenne au-dessus de la partie rouge. Eugalenus (g) dit qu’il a toujours observé ce caractère dans le sang de ceux qui, par les aliments grossiers dont ils usaient, avaient eu le scorbut pendant long-temps; et même que le peuple , à l’inspection seule d’un pareil sang , prononçait la présence du scorbut (l).Mais, lorsque l’on saigne dans le dernier degré de la maladie , comme les humeurs sont dissoutes alors par la putréfaction , an lieu d'un sang grossier, on voit une sérosité fort ténue, d’un rouge vif et éclatant , d'un goût âcre , sans qu ily ait au fond du vase aucune substance plus grossière; c’est ce que Frédéric Hoffmann dit avoir observé avec la dernière surprise {h).

\D es douleurs vives, lancinantes, etc,] Le sang et sa sérosité étant dégénérés au point que nous venons de le dire, on conçoit que par sa ténacité visqueuse il s’arrêtera facilement dans les vaisseaux les plus petils , et que par son acrimonie il corrodera les endroits où il séjourne. Quand les humeurs, ne circulant plusl;brement , commencent à s’arrêter dans les extrémités des vaisseaux convergents, la distension qu’elles causent ne saurait manquer d’exciter de la douleur. Mais si, par l’action répétée du liquide qui les pousse en avant, elles peuvent encore

(1) Voyez, contre le sentiment de Boerhanve, d’Hoffinann , d’Cugaleniis , quel est le véritable état du sang dans le scorbut ,1.11, p. 70, 71, 4P2, 4'l3, in-12.

(h) iMcd. ration. System., t. iv, part, v, ch. I , p. 10.

passer, quoiqu’avec beaucoup de peine, alors les malades éprouvent ces douleurs vives , lancinantes , qui passent vite ; ce qui arrive précisément dans l’instant où le liquide obstruant est poussé des extrémités les plus étroites des artères dans les veines.

Et, comme toute la masse du sang est infectée de même , ces douleurs vives reviendront fréquemment. Mais elles redoublent ordinairement pendant la nuit, de même que dans la vérole invétérée ; ce qui a fait hésiter quelquefois les habiles médecins sur le diagnostic de cette maladie, comme Eugalenus a eu soin de nous en avertir (/). Cependant on peut s’en assurer, en comparant les causes qui ont précédé avec les signes du scorbut présent , desquels nous avons parlé plus haut , surtout si dans le temps de ces douleurs le pouls est petit et inégal, ainsi que l’a observé Eugalenus, qui rapporte , à cette occasion , diverses sortes de douleurs qu’il a remarquées dans différentes maladies.

Nous avons quantité d’observations sûres , qui prouvent que le scorbut attaque particulièrement les os. Car, dès le commencement , il gâte les dents et les mâchoires, et M. Petit (/c), observe que, dans les cadavres des scorbutiques, on a trouvé le périoste séparé de presque tous les os du corps. Poupart (!) a observé des épiphyses séparés du corps de l’os , la partie osseuse des côtes cariée et écartée de la partie cartilagineuse, plusieurs os du corps noirs et cariés , les ligaments des articulations tout-à-fait détruits, le tissu spongieux des os réduit en pourriture. Mais ce qui paraîtra plus surprenant que tout cela , on a vu des os qui avaient été cassés long-temps auparavant et dont le cal était bien formé, se recas- 5er de nouveau dans le scorbut (m). Le cal qui avait soudé les extrémités fracturées de l’os se détruisait, de sorte que la fracture paraissait récente. Etaussitôt que le scorbut était emporté par les remèdes convenables et par un bon régime , le cal se reformait, et la fracture

(k) Traité des maladies des os, t. t, p.

(/) Acad, des Scienc., l’an 1699, Mém.

p. 238 et suiv.

(m) Anson’s voyage round the World,

se consolidait tout de nouveau (/i). On a vu, chez un matelot attaqué du scorbut, des plaies bien cicatrisées se rouvrir au bout de cinquante ans (o). Il n'est donc pas étonnant que les fractures des os ne se consolident point dans les scorbutiques , que les plaies les plus légères ne puissent pas se guérir , et qu’elles dégénèrent, si elles sont aux jambes, en ulcères qui durent des temps considérables.

Mais les viscères ne sont pas plus exempts de celte infection que les autres parties. J’ai principalement observé chez ces malades des cardial gies et des douleurs d’estomac affreuses , qui augmentaient dès qu’ils prenaient quelque nourriture, quoique cependant il leur restât toujours un assez bon appétit. En ouvrant les cadavres de quelques scorbutiques qui étaient morts d’un étouffement subit , on a trouvé le péricarde, le poumon, la plèvre, le diaphragme, non-seulement collés ensemble , mais confondus en une seule masse (p). On verra dans le chiffre suivant qu’on a observé plus d’une fois dans cette maladie les viscères ulcérés et corrompus. Ce qu’il y a de plus étonnant dans tout cela , c’est de voir que, malgré la corruption des humeurs portée à un aussi haut degré , on .a toujours trouvé le cerveau sain et entier (<7). Les observations qu’on a faites dons tout le cours de la maladie confirment que les actions du cerveau n’ont jamais été lésées un moment. On y a observé quelquefois à la vérité des convulsions , des tremblements, des paralysies, etc. , comme nous le dirons bientôt ; mais ces accidents venaient plutôt de la part des nerfs et des muscles que d’un vice du cerveau; car la mémoire, le jugement, le raisonnement , etc. , restaient sains chez ces malades. Ces pauvres malheureux qui passèrent l’hiver aux extrémités du Nord , et qui périrent tous l’iin après l’autre , ne laissèrent pas que de faire exactement le journal de tout ce qui leur arrivait , et celui qui mourut le dernier de tous acheva l’histoire de leurs malheurs avec sa vie , en terminant le journal par ces mots .* Je meurs. Il pa-

(n) Mead. Dissert, sur le scorbut, page

(0) Anson voyage, etc., ibid.

(p) Acad. des Scienc., l’an 1699, Méïîf.,

(q) Ibid., p.216i

fCORBUT , PAR BOERHAAVE. 389

raît donc qu’il garda le sens jusqu’au dernier soupir, et il ne fait pas mention qu’aucun de ses camarades ait eu le délire avant que de mourir (r). Il est bon de remarquer aussi que l’appétit ne leur manqua point jusqu’au dernier moment, mais la faiblesse et les douleurs continuelles empêchaient ces pauvres misérables de se lever pour préparer leur nourriture {s). Bien plus, Poupart dit avoir remarqué une faim canine chez quelques scorbutiques jusqu’au dernier moment de leur vie, et il en attribue la cause à riiumeiir âcre qui se trouvait dans l’estomac de ceux qui étaient morts de cette maladie (/).

[Des taches livides Nous avons parlé des taches scorbutiques au chiffre précédent. Mais, quand toute l’habitude du corps commence à se couvrir de vilaines taches livides, à mesure que la malig^nité du scorbut augmente, c’est alors une marque de putridité gangréneuse.

4° Différentes fièvres , ardentes , malignes , intermittentes, de toute espèce, vagues , périodiques , continues , qui produisent l'atrophie, des vomissements, des diarrhées, des dysenteries, des stranguries fâcheuses , des défaillances , des anxiétés , qui souvent causent des morts subites ; l’hydropisie , la phthisie , les convulsions , les tremblements , la paralysie , les retirements des membres , des taches noires, des vomissements de sang, des déjections sanguines , la putréfaction et la consomption du foie, de la rate , du pancréas , du mésentère , une contagion prompte.

Nous avons remarqué ailleurs (m), en parlant des causes de la fièvre , que tout ce qui est capable d’apporter quelque changement considérable dans nos humeurs peut allumer la fièvre. Or, il est assez évident , par tout ce que nous avons dit jusqu’à présent sur le scorbut, combien le sang peut dégénérer de son état naturel dans cette maladie. Lors donc que la maladie est déjà avancée , il ne faut pas être surpris s’il survient de

(r) Salmon Hedendægse historié 7 , p.

(s) Ibid., p. 892.

(t) Acad. dcsScienc., l'an 1699, Mém., p. 245.

(u) Boerhaave, Aph.; § 576.

très-mauvaises fièvres (1) de différente nature , selon le différent degré de corruption , et selon les différentes parties du corps qui se trouvent plus particulièrement affectées. Il est rare d’observer de la fièvre dans le commencement du scorbut; elle ne se déclare que lorsque la maladie est déjà invétérée.

C’est aussi ce qu’on observe dans les autres maladies chroniques. Ainsi , dans la mélancolie (x) le pouls est lent , et le froid assez sensible; mais, dès qucriuimeur atrabilaire entre en mouvement, il sui*vient bientôt des fièvres horribles qui corrompent toutes les humeurs (jy).

L’hydropisic commençante est une maladie bien éloignée de la fièvre ; quand elle a duré long-temps, une fièvre lente se manifeste souvent , sans doute parce que les humeurs qui croupissent trop long-temps commencent à se corrompre. Eugalenus (z) a vu chez les scorbutiques de ces fièvres irrégulières , internes , continues. On lit ailleurs qu’un scorbut d’une nature très-mauvaise était accompagné de fièvre putride (yr). Toutes ces fièvres consument peu à peu l’embonpoint du corps ; et le sang, ainsi que les autres humeurs, dégénèrent tellement de son état naturel , qu’il est im possible qu’il se fasse la réparation qui devrait se faire de toutes les parties solides et fluides du corps qui se perdent tous les jours par une suite nécessaire de l’action même des forces vitales; et par conséquent l’atrophie doit suivre nécessairement.

[ Vomissements ^ diarrhées^ dysen-teries. ] Nous avons dit au chiffre précédent que l’on observe souvent chez les scorbutiques des cardialgies suivies quelquefois de vomissements. Ils se trouvent ordinairement soulagés après qu’ils ont vomi. C’est ce qui fait qu’ils se met tent quelquefois les doigts dans le gosier pour s’exciter à vomir et pour adoucir

(1) M. Lind n’admet point de fièvres vraiment scorbutiques [in-12]; il reconnaît cependant des fièvres putrides, colllqualives dans le dernier période du scorbut [ibid., p. 225]. M. Van-Swieten dit aussi que la fièvre ne se montre que dans le scorbut invétéré.

(x) Boerhaave, Apli., § 1094.

(ij) Boerhaave, Aph.,§ H04.

(/îj A voyage round the World, page

TRAITÉ

un peu par ce moyen les douleurs vives qu’ils ressentent dans l’estomac. Si les intestins se trouvent irrités par la même cause qui irrile l’orilice du ventricule, il pourra s’en suivre une diarrhée , ou même une dysenterie, si l’acrimonie des humeurs est plus considérable. Il y a beaucoup à craindre , surtout de la dysenterie qui est une suite de la putréfaction et de la consomption des viscères du bas-ventre , parce qu’elle est toujours mortelle. On a observé encore dans le scorbut une constipation opiniâtre accompagnée d’une respiration difficile , et ce signe était regardé comme un des plus fâcheux {a).

[ Des stranguries fâcheuses.] Les causes de la strangiirie peuvent se rapporter, ou à l’augmentation de l’acrimonie de l’urine , ou à l’indisposition des parties par où elle passe, ou à l’un et à l’autre ensemble, quand, par exemple, l’urine trop âcre excorie les uretères , la vessie ou l’urètre. La physiologie nous apprend (h) que l’urine est une lessive du sang, qui contient : une sérosité

aqueuse j 2° un sel âcre très-subtil, trèsvolatil , très -approchant de la nature alcaline ; 3» une huile âcre , et qui n’est pas bien éloignée de la putréfaction ; et par conséquent la trop grande acrimonie de l’urine dépend ou de la trop grande quantité de parties salines et huileuses du sang contenues dans l’urine, ou de la trop grande âcreté de cette huile et de ce s<d. Ainsi nous voyons que, dans les grandes chaleurs de l’été , la partie aqueuse du sang se dissipant en abondance par les pores de la peau , l’urine se sépare en plus petite quantité, mais aussi elle est plus colorée, et elle est quelquefois si âcre, qu’elle cause une strangurie, n’étant pas délayée dans une assez grande quantité de sérosité^ Nous avons dit aussi dans une autre occasion(c)qu’on ressent une espèce de strangurie lorsqu’il se fait une résolution de la matière morbifique, et que cette matière âcre, circulant avec les autres humeurs, est chassée du corps par la voie des urines. Mais alors cette strangurie est d’un bon présage, puisqu’elle marque que l’urine n’est devenue plus âere que parce qu’elle conlient lamatière morbifique qui va être chassée hors du corps.

(a) Ibid., p. 144.

(b) Boerhaave, Institut. Med., § 375.

(c) Boerhaave, Aph., §888.

Pour ce qui est de l’urine des scorbutiques, elle est rouge et chargée d’un sédiment épais et copieux , semblable à de la brique rouge pilée , lequel redevient soluble dans l’urine, lorsqu’on la met sur le feu, surtout si on y ajoute une certaine quantité d’eau. Car cette urine contient une si grande quantité de sels, que, dès qu’elle commence à refroidir, une partie de ces sels tombe aussitôt au fond , et même on voit souvent nager à la surface une pellicide saline, de la même manière précisément que cela arrive dans les eaux-mères bien chargées, qui déposent les sels en refroidissant , comme le savent tous ceux qui ont quelque connaissance des purifications et des cristallisations que l’on fait en chimie et en pharmacie. Quant à la couleur foncée de l’urine, les chimistes nous apprennent qu’elle dépend principalement des parties huileuses. 11 faut remarquer encore, à propos de l’urine, que, dans le scorbut, elle devient plus obscure quand le mal empire, et quelle lire sur le brun foncé : or, l’urine des personnes saines étant gardée acquiert une pareille couleur brune quand elle commence à se putréfier, et alors elle dépose un sédiment copieux. Il y a donc beaucoup d’apparence qu’une telle urine chez les personnes attaquées du scorbut marque que la disposition à la pulréfaction est augmentée.

Eugalenus (d) a regardé l’urine comme un des principaux signes diagnostics du scorbut (1); il avertit que dans le commencement de la maladie, les urines sont quelquefois citrines et ténues, quelquelois blanches , et épaisses , telles qu’elles sont ordinairement dans les cas de crudités ; mais il observe qu’à mesure que la maladie augmente, elles paraissent quelquefois d’une consistance ténue et d’un rouge foncé tirant sur le brun , ]>areilles à celles qu’on rend ordinairement dans les fièvres ardentes, sinon qu’elles sont plus obscures et plus livides. C’est pourquoi il établit le diagnostic suivant. « Lorsque vous voyez des malades dont » les urines marquent la putréfaction i) plus que la chaleur externe et la soif ne » l’indiquent, et qui ont d’ailleurs une J) maladie lente, et qui ne ressemble à )) aucune des fièvres connues et dé-

(d) P. 18, 25 et suiv., 27, 31, 58.

(1) [Voyez le peu de fond qu'il y a à faire sur ce signe, partie ii , chapitre

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