I. Patrie et terriers des Lebimings
Olaüs Magnus afl'mne sérieusement que ces animaux tombent du ciel, soit que des orages les apportent de quelques îles éloignées , soit qu’ils les engendrent eux-mêmes. Cette labié fut reproduite par Leemius et surtout par Wormius (i), qui rapporte des faits pour lui donner la consistance d’une vérité démontrée. Une femme, dit-il, étant assise devant sa porte, un Lemming tomba sur ses genoux. Deux de ces animaux tombèrent dans un bateau au milieu de la mer. Le même auteur s’appuie sur des exemples de pluies de Grenouilles , de Lombrics, d’Écureuils et d’Hermincs. Thomas Bartholin partageait l’opinion de son ami Wormius; car, ayant préparé pour lui un squelette de Lemming, il mit au dessous le distique suivant :
Qui pluit ex ccelo repetit vestigia cœli ;
Hue opus est TV ormi, quocl fuit ante Joris.
Celte erreur fut réfutée d’abord par Linné, puis par Gunnerus. Dans leNordlnnd, ce dernier a vu aussi tomber du ciel deux Lemmings et un Hérisson ; mais il aperçut chaque fois, au des. sus de sa tête, les oiseaux de proie qui les avaient enlevés. Il ajoute qu’on peut très-bien admettre qu’un Lemmin°-
échappé, en se débattant, aux serres d’une Corneille ou d’une Pie : quant à ceux qui sont tombés dans un bateau, ils l’avaient escalade comme cela s’est souvent renouvelé depuis.
On conçoit , toutefois , que ces fables aient pris naissance quand on réfléchit que les Lemmings se montrent de temps à autre en troupes innombrables pendant une année; puis semblent disparaître totalement pendant huit à dix ans. Plusieurs membres de la commission du Nord traversèrent le grand plateau de la Laponie en septembre i83S. Ils n’aperçurent pas un seul Lemming ; l’année suivante, à la même époque, nous les vîmes presque sans interruption depuis Bossecop (lat. 70°) jusqu’à Muonioniskn (lat. 67», 55'). Un de nous, M. Siljestroem,
(1) Loc. cit p. 27.
traversa la Norvège du nord au sud , depuis Bossecop jusqu’à Christiania, en mai et juin i 83q. Partout, jusqu’à onze myria— mètres de la capitale, il a trouvé les Lemmings dans le Fille— field elle Dovrefield. Ponloppidan (1) leur assigne pour patrie les montagnes de^Kolen, entre la Suède et la Norvège. Fabricius les a trouvés sur celle de Mola , près de la rivière de Glomen, Linné dans la Laponie de Luleo sur le Wallavari (2). Zettersledt près d Urnenaes, dans les parties élevées du Lyksele-Lappmarck (3). La réunion de tous ces témoignages leur assigne pour patrie ou demeure habituelle la chaîne qui partage la presqu’île Scandinave , et sépare la Suède de la Norvège.
Les Lemmings creusent des terriers. Wurmius le savait déjà (4). L’ouverture du terrier a, dit-il , trois doigts de large. Linné (5) assure qu’on peut y introduire la main : on le peut, sans doute, mais difficilement. Ces terriers se réduisent quelquefois à un simple trou horizontal ; cependant ils sont souvent ramifiés ( ambagiosi ), suivant l’expression de Wormius.
Nous trouvâmes le premier terrier près de Bossecop, M. Bravais et moi. 11 était au pied d’un Pin sylvestre, le trou de sortie communiquait avec une première galerie qui se divisait bientôt en deux autres, ayant environ chacune huit décimètres de longueur; l’une d’elles se bifurquait à son tour. Les terriers que nous vîmes dans les environs de Kautokeino étaient aussi compliqués; la plupart n’avaient qu’une issue, quelques uns en ont deux, un seul en avait trois. A l’entrée, on voit toujours une grande quantité de petites crottes. Presque tous sont creusés dans ces buttes ou mottes de terre coniques que l’on rencontre partout en Laponie. Un grand nombre d’entre elles paraissent devoir leur origine à un tronc d’arbre coupé
(1) Histoire naturelle de la Norvège (en anglais). Londres, 4755. 2e partie , p. 30.
(2) Lachesis lapponica , p. 303.
(3) Resa genom Umeà-Lappmarker , p. 121.
(4) Loc. cit., p. 22.
(5) Abh. der schwed. Acad., 1740. T. 11 , p. 76.
cl converti par le temps en terreau végétal, les autres se forment par l'accumulation des terres entre les branches du Betula nana. La végétation y est toujours beaucoup plus active; elle se compose de Mousses, de Lichens, au milieu desquels s’élèvent le Ledum palustre , le V accinium myrtillus , l’^rbutus alpina , YEmpetrum nigrum , etc.
Les Lemmings ne coupent point les racines superficielles des arbres, mais leurs terriers passent ordinairement par dessous. Nous avons trouvé de un à quatre habitans dans chaque terrier. Wormius dit qu’on a vu neuf petits, sans compter les vieux, dans un seul nid (i). Linné, qu’ils sont le plus souvent solitaires (2).
C’est dans les montagnes que ces terriers sont les plus communs, toutefois on en rencontre aussi près de la mer. Nous avons vu les premiers à Bossecop. Zetterstedt (3) en a découvert en juillet 1821, dans l’île où est bâtie la ville de Tromsoe, en Norvège.
Parmi les auteurs que j’ai consultés, Leemius et Wormius sont les seuls qui parlent de nids de Lemmings, et encore se servent-ils du mot nic/us, de manière à laisser croire qu’ils entendent seulement parler dë cette partie du terrier où l’on trouve les petits.
C’est encore sur le plateau des environs de Kautokeino que noustrouvâmes les nidsiesplus parfaits; ils étaientau fond d’une galerie creusée dans les buttes dont nous avons parlé. L’un d’eux, que j’ai rapporté, remplissait entièrement le fond d’un terrier; il est cylindrique, d’environ 18 centimètres de long sur 8 de diamètre, plus épais inférieurement que supérieurement. Antérieurement, aune des extrémités du cylindre, existe une ouverture circulaire, qui était tournée vers l’entrée du terrier. Ce nid se compose des tiges et des feuilles d’une graminée méconnaissable, coupées par brins, et disposées longitudinalement en haut, transversalement en bas. Elles sont
(1) Loc. cit., p. 22.
(2) Abh. der sch. Acad., T. II , p. 76.
(3) Resa genom Sveriges och Norriges Lappmarker foerraeted Ar. 1821. T. II, p. 93.
mêlées de débris des Cenomyce rangiferina , Ciadonia deforvus , Slcreocolon tomentosum , de quelques feuilles de Betula nana, et d’un petit nombre de branches d 'Empctrum nigrum et de J^accinium.
'Ce nid a-t-il été construit par des Lemmings? tout porte à le croire. Il était dans un de leurs terriers, dont l’entrée était encore jonchée de fèces, quoique les animaux eux-mêmes ne fussent plus très-communs dans celte localité. Près de Bossecop , dans un terrier où nous prîmes quatre Lemmings vivans, il y avait aussi au fond d’une galerie très-courte , u.n nid circulaire de huit centimètres de diamètre, creusé dans la terre, et garni d’un lit assez épais de feuilles desséchées. Dans un autre terrier, nous en découvrîmes un second. En tout, nous en avons vu quatre nids dans les terriersque nous avons fouillés.
Il faut donc ajouter le Leinming au petit nombre des espèces du genre Mus, L., qui construisent des nids. Suivant Constantin Gloger (1), ce sont les espèces suivantes : Mus musçulus , L. ; M. agrarius , Pall. ; M. sylvalicus , L. ; M. messorius , Shaw. , el M. minutus , Va\\. Peut-être faut-il ajouter 4 cette liste le Lemnius amphibies : ayant découvert un. nid sous des perches dans le jardin de M. Lœstadius à Karasuando, ce naturaliste distingué m’assura qu’il étaitTouvrage d’un rat de cette espèce.
Que deviennent les Lemmings pendant l’hiver? Aucun naturaliste ne les a observés dans cette saison. Wormius (2) dit qu’ils se cachent sous la neige. Brunnichius interrogea les paysans pendant son voyage de Kongsberg à Trondhjem en février et mars 1775; ils lui répondirent que les Lemmings creusaient des galeries sous la neige et devenaient la proie des Renards (3). Rycaut ajoute qu’ils pratiquent des ouvertures verticales pour aérer leurs galeries. M. Norberg, négociant et
(1) Ueber den Netzbau der Zwergmaus ( Mus minutus Pallas). Acta acad. natur. curios. T. XIV. Part. I , p. 355.
(2) Luc. cit., p. 46.
(3) Voy. Pallas , loc. cit ., p. 189, ta note.
chasseur très-intelligent de Talvig, nous a assuré la même chose-
Tous les auteurs (Brunnichius, Pallas), sont d’accord pour affirmer qu’il ne font pas de provisions pour l’hiver, mais qu’ils se nourrissent des herbes, des racines, et surtout des Lichens qu’ils trouvent sous la neige.