II. Migrations des Lemmings
Peu de naturalistes ont eu la bonne fortune d’assister à une migration des Lemmings. Hoegstroem et peut-être Rycaut sont les seuls qui en aient vu; mais, en interrogeant les habitons du pays, on a pu sc procurer de nombreux renseignera ens , qui, en se contrôlant réciproquement, amènent à distinguer la vérité.
Ces migrations sont rares. Linné affirme qu’elles n’ont lieu que tous les dix on vingt ans. Voici la liste de toutes celles dont j’ai pu retrouver les dates, avec l’indication des au7 teurs qui les ont jneptiounécs. E- veut dire que les lieux où les Lemmings sont parvenus, sont situés à l’est des Alpes Scandinaves. O. qu’üs sont à l’ouest de la même chaîne de
montagnes.
Trondhjem. 0. Wormius.
Niordfiord. 0. Wormius.
Torneo (1). E. Rycaut.
Luleo. E. Hoegstroem.
Umco. E. id.
Trondhjem. O. Gunnerus.
Kongsberg. 0. Brunnichius.
Hernœsand. E. Zetterstedt.
Lyksele. E. jd.
Bossecop. 0.
Karasuando. E.
Muonioniska, E.
Umeo. E.
(1) Les Lemmings arrivent rarement jusqu’à cette ville; un vieillard de soixante-sept ans m’assura n’en avoir jamais vu. Ils s’arrêtent ordinairement à Kengis.
Ces migrations sont probablement plus fréquentes que ne le pensait Linné; la dernière série semble l’indiquer. Sans avoir“ assisté à toute la migration, nous avons vu l’armée se mettre en marche vers la mer. A Bossecop, notre point de départ (lat. 70°), les Lemmings étaient assez rares; dans la forêt marécageuse qui sépare le village du plateau lapon, nous n’en vîmes pas un seul; mais sur le plateau que nous traversâmes le 8 et le g septembre, ils étaient en quantité immense, on les voyait se réfugier sous chaque touffe de Bouleau nain. Lorsque nous descendîmes de nouveau au dessous de la limite du Bouleau blanc \Betula alùa), leur nombre commença à diminuer. Ils n’étaient pas communs autour de Kautokeino (lat. (îg°), quoiqu’il y eût un grand nombre de terriers. Nous n’en vîmes point entre Kautokeino et Karasuando ( 68°, 3o' ), mais autour de ce village situé sur la rive gauche du fleuve Muonio , ils étaient très-communs , quoique moins nombreux que sur le plateau lapon. Depuis Karasuando, nous descendîmes le fleuve sans en voir beaucoup aux lieux où nous abordâmes. Le 21 septembre, nous quittâmes Muonioniska (lat. 67°, 55'). Eu face de ce village, sur la rive gauche du Muonio, nous fîmes environ une lieue et demie dans une forêt de pins et de sapins, pour dépasser les rapides d’Ayen-Paîka. Là les Lemmings étaient beaucoup plus nombreux que nous rie les avions jamais vus auparavant, quoique les lieux marécageux et les forêts ne soient pas leurs localités de prédilection. Il eût été impossible de compter tous ceux que l’on apercevait dans un même instant ; à mesure que nous avancions dans cette forêt, leur nombre augmentait continuellement. Arrivés à une clairière, nous reconnûmes distinctement, M. Bravais et moi, qu’ils couraient tous dans une même direction, parallèle au cours du fleuve. On peut dire sans exagération qu’ils étaient innombrables; il eût été impossible de regarder autour de soi sans en apercevoir un grand nombre. C’était très-probablement la tête de la colonne , car depuis celte époque nous n’avons plus aperçu un seul Lemming ni un seul terrier, quoiqu’il nous arrivât souvent de débarquer sur les deux rives du Muonio, et qu’ils suivissent la même direction que nous.
Quand ils parvieunenlplus loin dans la plaine, alors ils serrent encore plus leurs rangs. « Ils tracent, dit Linné (i), dessillons rectilignes, parallèles, profonds de deux ou trois doigts, cl distans l’un de l'autre de plusieurs aunes. Ils dévorent tout sur leur passage, les herbes, les racines. Rien ne les détourne de leur roule; un homme se met-il dans leur passage, ils glissent entre ses jambes. S’ils rencontrent une meule de foin, ils la rongent et passent à travers ; si c’est un rocher, ils le contournent en demi-cercle, et reprennent leur direction rectiligne. Un lac se trouve-t-il sur leur route, ils le traversent en ligne droite, quelle que soit sa largeur, et très-souvent dans son plus grand diamètre. Un bateau est-il sur leur trajet au milieu des eaux, ils grimpent par dessus et se rejettent dans l’eau de l’autre côlé. Un fleure rapide ne les arrête pas , ils se précipitent dans les flots, dussent-ils tous y périr. » Toutefois ils n’entrent jamais dans les maisons (2) ; nous en vîmes beaucoup autour de Karasuando, mais pas un seul dans les habitations.
Ces détails sont confirmés par différons auteurs, Leemius (3) et Hoegstroem (4) entre autres. 2L’Uerstedt dit que dans la migration de 1823 ils faillirent faire sombrer plusieurs bateaux en traversant rAngermanelv,prèsd’Hernoesand. Le même fait m a été affirmé à Bossecop. En ï 833, ils montèrent dans les bateaux, près de Dupvig.
Rycaut, qui écrivait avant Linné, et qui paraît avoir assisté à une migration, donne les mêmes détails. Les Lemmings , dit-il, marchent surtout la nuit et le matin, mais ils sont tranquilles le jour. Je serais tenté de croire à la justesse de celte assertion ; car nous les avons vus en marche le matin , et la nuit, il nous était impossible de conserver dans notre chambre ceux que nous avions mis en cage ; ils sautaient , sifflaient et aboyaient tellement qu’ils nous empêchaient de dormir.
Le meme auteur affirme que les femelles portent un petit
(1) Abh. der schwed. Acad., t. II, p. 78.
(2) Rycaut, loc. cit. Scheffer, p. 320. Linné, Abh., p. 80.
(3) Loc. cit., p. 227.
(4) Loc. cit., p. 20.
dans leur gueule, et l’autre sur le dos; il les a même figurées ainsi. Linné (i) a répété la même chose. Dans la migration que nous avons vue les femelles étaient pleines et n’avaient pas encore mis bas.
Ces armées de Lemmings arrivent enfin sur les bords de la mer du Nord ou du golfe de Finlande : mais en route, ils succombent à une foule d’accidens. Hoesgtroem (2) pense qu’un centième, à peine, retourne dans les montagnes. Beaucoup doivent périr de froid. "Wormius (3) rapporte qu’on les dit frileux, et, en effet, tous ceux que nous laissâmes dans leur cage hors de la chambre, pendant la nuit, périrent, quoiqu’ils ne fussent pas en plein air, et que le thermomètre descendît à peine à quelques degrés au dessous de zéro. Un plus grand nombre se noie en traversant les rivières (4), quoiqu’ils nagent très -bien. Nous en avons jeté quelques uns au milieu du Muonio, dont la largeur est le double de celle de la Seine à Paris, et le courant très-fort; ils ont tous gagné le bord sans beaucoup de peine. Cependant leurs cadavres flottaient en nombre considérable à la surface de la rivière. Peut-être avaient-ils essayé de traverser un de ses lapides.
La plupart deviennent la victime de leurs nombreux ennemis. Les chiens desLapons mangent la tête seulement (5) : d’où l’on avait autrefois faussement conclu que ces Rats étaient vénéneux. Un chien finlandais , qui nous accompagnait , en étrangla un nombre prodigieux ; plusieurs fois il fit des essais pour les avaler; mais il les rejeta toujours avec dégoût. U paraît certain que lesRennes ont aussi l’habitude de les manger. Ils se détournent de leur route pour les poursuivre, et vont quelque fois tellement loin, qu’ils 11e retrouvent plus leur chemin pour revenir (6). M. Lœstadius nous a attestélefait, en ajoutant
(4) Abh., etc., p. 78.
(2) Loc. cit., p. 20.
(3) Loc. cit. 23 et p. 47.
(4) Wormius , loç. cit., p. 47.
(5) Linné, loc. cit., p. 81. — Samuel Rheendans Sclieflfcr, p. 32t.
(6) Linné, Lachesis lapponica, t. I, p.162, et Abhand., loc., cit.,
que les Rennes deviennent alors sujets à une maladie appeléë graen en norvégien. Les Chèvres et les Moulons tombent aussi malades quand ils en mangent (1). Pallas a recueilli les mômes témoignages chez les Sanroyèdes (2). Les Renards {Canis vulpesc t C. lagopus) ne mordent pas aux pièges lorsqu’ily a des migrations (3'. Mais l’aonée suivante on en prend beaucoup, au dircj des Lapons, parce qu’ils descendent dans les plaines pour y chercher les Lemmings qu’ils avaient suivis l’année precedente (4)* Les Ours en sont très-friands. (5). Les Gloutons (Gu/o borealis ), les Martes , les Hermines ( Mustela martes et M. herminea) , en détruisent une immense quantité-, elles" engraissent alors, et leurs peaux deviennent plus grandes (6). Les oiseaux de proie tels que les Corbeaux ( Cornus corax ), les Corneilles ( C . cornix ), les Pics ( C . pica ), les différentes espèces de Hibous et de Cbouetle (Strix njctea, S. ulula, S. lapponica , etc.) , les Goélands ( Larus marinas , L. Iriclactj lus , L. glanais, etc.), en enlèvent un grand nombre. J’ai observé, comme Rycaut , qu’ils ne mangent que le cœur ou le foie des Lemmings, et qu’ils dédaignent le reste.
Toutes ces migrations paraissent avoir pour point de départ la chaîne des Alpes Scandinaves. Les Lemmings marchent de l’est à l’ouest quand ils se dirigent vers la mer du Nord ; de l’ouest à l’est quand ils descendent vers le golfe de Bothnie. Ceux que nousavons suivis allaient du nord-nord-ouest au sud-sudest. Ils retournent ensuite Vers les montagnes: Hoegstroem est le seul naturaliste qui oit observé celte espèce de rémigration. «Ce retour, dit-il (7), passe en général inaperçu, parce que ces animaux sont réduits à un très-petit nombre; mais ils marchent aussi en lignedroite comme dans leur descente vers la plaine.»
(1) Wormius, p. 47.
(2) Loc. cit., p. 495.
(3) Samuel Rlieen dans ScheiTer, p. 321.
(4) Leemmiiis, loc. cit., p. 226.
(5) Wormius, p. 47.
(6) Olaüs Magnus , p. 648.
(7) Loc. cit., p. 20.
Quelle est la cause de ces migrations? Nous avons vu que les auteurs anciens les attribuaient à une influence surnaturelle. Maintenant c’est un préjugé généralement répandu dans le nord que ces migrations, qui ont presque toujours lieu en automne, annoncent des hivers très-rudes. Iloegstroem a rassemblé quelques faits à l’appui de celte opinion, et il compare ces migrations à celles des Hermines, des Écureuils, des Martes, des Renards et des Hirondelles, qui semblent aussi pressentir les hivers rigoureux ou les froids prématurés. Les documens me manquent pour savoir si les hivers consécutifs aux émigrations dont j’ai donné la liste , ont été très-sévères. Tout ce que je puis dire , c’est que l’hiver de 1 83g à 1 8z|o , qui a succédé à la migration dont nous avons été témoins, n’a pas été rigoureux dans le nord ; mais on ne peut pas conclure toujours de la plaine à la montagne , et il est possible que le froid ait été très-intense sur le plateau lapon , tandis qu’il était modéré sur les bords de la mer. Pallas (i) attribue leur migration au manque de vivres. C’est l’opinion des Norvégiens, au rapport de Brunniehius (2). Cette disette, disent-ils, est due à des vents constans qui dessèchent les plateaux de la Laponie. Je dois ajouter encore que ces plateaux n’étaient nullement brûlés ni desséchés lorsque nous les avons traversés. Le Lichen des Rennes couvrait partout la terre de ses pousses jaunâtres, et la contrée tout entière semblait saupoudrée d’une couche de fleur de soufre. Si une extrême multiplication n’est pas la cause occasionnelle de ces migrations, elle en est certainement une des causes concomitantes, puisque, dans l’automne de i838, nos compagnons de voyage n’avaient pas vu un seul Lemming dans les mêmes lieux où ils étaient par milliers en i85g.