PUISSANCES DU MIDI DE L'EUROPE
DANS LES AFFAIRES DE LA GRÈCE (i)
L'empire d'Orient croule de toutes parts ; l'anarchie règne dans le divan ; des révoltes journalières viennent annoncer au sultan , jusque dans son palais, le mécontentement des peuples. Les milices féodales, principales forces de l'empire, ne rejoignent qu'avec répugnance les rendez-vous qui leur sont assignés, pour s'en échapper au premier signal du combat. Les janissaires ne forment plus qu'une corporation dangereuse, moins militaire que civile (2) ; tandis que des tributs onéreux, levés avec peine sur les malheureux sujets, arrivent rarement jusqu'au trésor de l'État.
(1) Ce;9 réflexions ont été écrites en i8a6« (a) On sait qu'ils ont été supprimés.
Cinq campagnes, entreprises à grands frais contre les chrétiens de la Grèce , ont donné à l'Europe la mesure de la faiblesse du divan, et fait assez connaître rétat d'abaissement où il est tombé.
Il n'est donc pas difficile d'établir contre l'opinion de quelques publicistes que la conquête de la Turquie d'Europe n'est pas une entreprise hasardeuse, surtout si l'on considère avec quel empressement les nations diverses, dont la réunion fortuite forma jadis l'empire du Croissant, se hâtent d'oublier leurs anciennes querelles, pour se réunir dans un même sentiment de haine contre leurs oppresseurs.
L'empire ottoman, dans son état actuel, n'est plus une barrière contre une grande ambition , et le colosse immense [qui a remplacé en Europe la puissance déchue de Napoléon étend ses bras menaçans du nord au midi.
Quelle que soit la modération affectée par leur souverain, la force des choses entraîne les Russes vers l'orient , avec une rapidité égale à celle qui précipite les grands fleuves de ce vaste empire vers lllellespont.
Si la Providence , dans ses décrets immuables , a permis que de nouveaux auxiliaires se présentent dans la lutte qui doit bientôt s'engager, pour seconder nos efforts, et appuyer les mesures que commandent la prudence , pourquoi les mépriser ?
Des événemens , presque miraculeux, ont permis à des chrétiens de briser des chaînes que nos pères
MM^.T.fK-.M
^7 regaixlaientcomme tellement. ocUeuses, qu'ils fireot dans d'autres temps les plus nobles sacrifices pour les en affranchir ! et nous, comme eux,. adorateurs du Christ, nous laisserons massacrer, de sang-froid, des chrétiens, quand la politique autant que l'huma^ nité et la religion nous con^mande de les secourir ! Il fut un tezaps sans doute où Ton applaudissait, ayec raison $ à la politique des François P' et des Louis Xiy, (Migés de s'appuyer de la puissance des infidc^s contre l'ambition menaçante de la maison d'Autriche. Mais les Soliman et les Sélim régnaient alors ! et qu'attendre aujourd'hui de la puissance déchue de leurs faibles successeurs ? Hâtons-*nous donc de mettre à profit les nouveaux élémens de force et de résistance qui se forment des débris de l'empire ottoman. A Dieu ne plaise que, nous abandonnant à un enthousiasme irréfléchi, nous nous laissions dominer par le sentiment qu'inspire la résistance généreuse dont la Grèce vient d'être le théâtre- La question est trop grave pour n'être pas discutée avec calme et impartialité : ce serait nuire à la noble cause des chrétiens que nous voulons défendre, que de représenter les Grecs actuels différons de ce qu'ils sont réellement.
Nous ne pensons pas qu'il soit facile de faire ressortir, des débris épars du Bas-<*Empire , les vertus antiques de Sparte et d'Athènes; mais la Grèce moderne, a^reC son courage sauvage et ses sentimens religieux, offre encore de grands élémens de
puissance et de force à ceux qui sauront les employer.
Sa marine naissante , ses intrépides matelots, deviendraient les utiles auxiliaires des États du midi, si intéressés à empêcher les Russes de déboucher de la mer Noire.
Sans doute , la Grèce, dans son état actuel , unirait par succomber, si elle n'était pas secourue ; elle a un urgent besoin de l'appui et des conseils des cabinets de la vieille Europe , pour guider et soutenir son enfance sociale.
Si nous ne la protégeons pas , les Russes le feront à leur profit et à notre détriment. La marche des événemens nous indique assez, que si nous négligeons une occasion aussi favorable , d'autres feront oublier aux Grecs , par des secours opportuns, qu'ils leur doivent leurs infortunes. Un changement de règne autorise suffisamment un changement de politique, et nous n'avons pas un mo^ ment à perdre pour ressaisir, dans le Levant, Tinfluence qui nous fut jadis si utile, et qui peut nous échapper sans retour le jour où les Russes passeront le Danube. Il n'est plus question aujourd'hui d'examiner si les causes qui ont amené Tindépendance de la Grèce sont justes et fondées sur le droit , et si des chrétiens opprimés doivent rester toujours sous le joug des infidèles au danger de leur foi ; il suffit de reconnaître la réalité de l'émancipation, et d'en calculer les conséquences. Toute-
fois il n'est pas mutile de rappeler que VEthérîe a pris naissance en Russie, et qu'un ministre de l'empereur Alexandre en traça les règlemens ! ! Après la elinte de l'empire ottoman , qui sera appelé à en partager les dépouilles? et dans l'état de civilisation où se trouvent les sujets nouvellement émancipés, peut^oB en former une puissance indépendante , <lonnaiit des garanties suffisantes aux ^puissances voisines , .pour entrer utilement dans le système d'équilibre nécessaire au repos des autres Etats chrétiens?
Ces questions sont graves; et pour les résoudre avec clarté, il faut d'abord faire connaître et l'état àe la Grèce moderne , et les peuples chrétiens dont se compose la population de la Turquie d'Europe. Après la chute de l'empire d'Orient, la population grecque était déjà très-affaiblie. Nous en démontrerons les causes plus tard.
Nous nous bornerons dans ce rapide aperçu à indiquer les différentes races qui habitent, en qualité de sujettes, les divers cantons de la Turquie d'Europe.
i\ Vers le nord, les Bosniaques, les Serviens, les Bulgares, les Monténégrins et les colonies Megalo-Valaques ; toutes d'origine slave et parlant la langue russe plus ou moins corrompue.
2\ A l'occident, le long de l'Adriatique, de Scutari au golfe d'Arta, se trouvent cantonnées les tribus albanaises.
3*. Vers le midi, les Grecs pvopfemont dits sont répandus dans les villes et les ptaines de la Turquie d'Europe, principalement vers les côtes et les îles de r Archipel.
Les peuples d'origine slavonne sont les plus oombreux.
Les Albanais sont les plus aguerris, et affectent une plus grande indépendance.
Les Grecs sont les plus intelligens, les plus riches, les plus remuans. Adonnés au commerce, leur contact habituel avec les navigateurs de l'Europe les ont éclairés et même corrompus.
La conformité de croyance et d'Infortunes a réuni tous ces peuples, d'origines diverses, dans un même sentiment de haine contre leurs oppresseurs ; et le chef de leur église devint le lien qui resserra tous leurs intérêts.
Après la conquête, les premiers sultans kissèrent à rÉgH$e grecque le choix de ses patriarches ; il y en eut quatre, ceux de Jérusalem, d'Alexandrie, d'Antîoche et deConstantinople.Ce dernier, par le fait de sa résidence dans la capitale de l'empire, étant devenu le centre commun des biesoins de son Église, joignit bientôt à sa puissance spirituelle l'autorité tempOTellè qui découlait de la protection et des services qu'il pouvait rendre à son troupeau ; et dès-lors commença entre tous ces peuplés une communauté d'intérêts, malgré la différence de teur origine. Le Bulgare comme l'Albanais, le Grec comme le Vala-
q[\ie^ recourut également au patriarche, comme à son protecteur naturel près du nouveau maître.
Hies nations sujettes conservèrent aussi certains droits municipaux , qui leur permirent de s'administrer elles-^mêmes. Des primats choisis dans leur sein r^artirent le tribut qu'il j^ur fut imposé, et finirent même par devenir les juges de leurs diffé« rens intérieurs. Parmi ces prîmat&, siégaient les évéques, et les archimandrites pour les cantons; lei» papas dans les villages.. On pouvait, il est vrai, en appeler au cadi, des jugemqns prononcés par ce tribunal de &miUe; mais comme on ne le faisait pas sans encourir rexoommumoation, ce cas était toujours fort rare, et c'est ainsi que «.'établît raqpidement le pouvoir temporel du clergé grec sur toute la nation.
Les difEérentes dignités; du clergé étant toutes à la nomination du patrilarche* dç Gonstantinople et de son synode , il en ressortit des relations d'obétesance et de protection» qui cimentèrent d'une manière durable la puisianee tiémporelle et spirirituelle dii chef de VÉglise.
G'efit ainsi, dit M. Yillémaioi, àÂw ^on aidmir»ble Essai sur l'état de la Grèce, « que pom; cette nantiotQ conquise, disséminée âuar HiM 4^ lieUï, mêlée •partout avec les conquérans^ il eitlstait un pounoir invisible qui s'étendait sur tout l'empire; et «cet ordre de choses, qui serait oppresif et bisarre «chez un peuple maître de son territoire, était,
» dans rasseniflsement de la Grèce, une protection
• salutaire, et conserrait seul un peuple que tout
• semblait vouloir détruire. ■
Il résulte de ce que nous Tenons d'exposer, que
le clergé grec est le levier le plus puissant que l'on
puisse employer pour agir sur ces populations
chrétiennes : aussi, n'a-t-il pas été négligé entre
* les mains des Russes.
11 nous reste à examiner, dans le cas d'un portage de la Turquie d'Europe, quelle serait la portion de territoire qu'il conyiendrait d'abandonner à chaque puissance partageante, de manière à ne point rompre l'équilibre sur lequel repose aujourd'hui la tranquillité du continent.
1 \ Rien ne peut empêcher la Russie de prendre possession de la Moldavie et de la Yalachie ; mais il nous âemble possible d'arrêter son ambition aux rives du Danube, par la combinaison suivante :
2\ L'Autriche, en réunissant à ses états la Bosnie, la Servie et le Monte*Négro, serait amplement dédommagée de l'agrandissement de la puissance russe vers le Danube. De cette position formidable, ses armées predllraient de revers les forces russes qui viendraient à s'avancer au-delà.
3*. Créer un nouvel État de la Grèce, sous le protectorat de lai France, de l'Angleterre et de l'Autriche.
Ce nouvel État comprendrait la Grèce orientale et occidentale, jusqu'au golfe d'Arta, la Morée, la
Tliessalie, la Macédoine, et les îles de rArchipelv excepté Candie ou Négrepont.
Il serait borné à l'orient par le Nestus et la chaîne <lvi !Bhodope, qui s'étend du nord au midi, des environs de Ghiustandil, près de Sophia, à l'île de Tasse, près de la Cavale.
4*- Les Albanies, depuis le golfe d'Arta jusqu'à Scutari, vers le nord, formeraient deux ou trois principautés indépendantes, alliées de la Grèce, et conservant leurs coutumes féodales et leur gouver*nement particulier.
5*. La Porte-Ottomane aurait la Bulgarie et la Thrace, du Danube à la mer; et Constantinople et le Bosphore se trouveraient alors défendus :
1 • Par la coopération des flottes françaises et anglaises, unies aux forces navales du nouvel État grec ;
2® Par ses propres habitans et les forces de terre, dont pourrait disposer le nouvel État grec, allié aux Albanais;
3" Par les armées autrichiennes stationnées en Servie et en Bosnie.
Pour entrer utilement dans cette quadruple alliance, il faut à la France la possession d'un point militaire à l'entrée de l'Archipel.
Non-seulement il lui importe que ce point soit facile à défendre, qu'elle y trouve des ports sûrs et commodes pour ses flottes; mais de plus, en cas de guerre, il est important qu'elle trouve aussi sur
le territoire occupé les ressources ûécessatires à Ia subsistance des garnisops qu'elle y entretiendra. Candie ou Négrepont réunissent ces a^an^a^^s ^ et rAngleterre est aujourd'hui trop intéressée A s'assurer de l'alliance de la France pour dç pas a.dixiettre cette condition.
Telles sont les combinaisons qui nous semJbleot les plus propres à conjurer l'orage qui menace l'Europe. S'il en est temps encore, hâtons-no txs de^ prendre le seul parti qui nous reste dans les ci^coo-^ stances où nous sommes.
Si les Russes sont déjà maîtres de la Moldavie', comme tout porte à le croire, ils auront bientât donné les mains à leurs co^religionnairesde laGrècc^ et alors nous verrons entre ces deux peuples une ré— conciliation inévitable dont nous paierons les frai^^
Si, par les mouvemens continus d'une révolu-* tiun, qui, dans une période de trente années, at tout changé en Europe, nous avons perdu nos avan* tages commerciaux dans le Levant , cette nouvelle^ combinaison peut nous les rendre*
De Candie ou de Négrepont, sans dominer exclusivement dans l'Archipel, nous serons toujours appelés à jouir des avantages d'un commerce étendu avec le nouvel État grec, sans perdre ceux que nous retirons encore de nos rapports avec la Turquie et
Le plan que nous proposons nous fait jouer le rôle le plus honorable. Protecteurs des chrétiens, nos
frères 9 par notre puissaate médiation , noua con* sacrons leur indépendance, et iiou» conaervong encore à la Poite^-Ottomane ce qui lui sera rayi sans l'appui de nos forces,
L'Egypte et la Syrie restent également ouTertes à notre commerce, et continueront ainsi à présenter les dëboucfaiés les plus favorables aux produits de notre industrie. Dix vaisseaux, joints à une escadre anglaise 5 peuvent défendre le débouché de la mer ^oire, et jamais un ennemi ne se maintiendra à Gonstantinople, sïl n'est maître de la mer*
l&n interposant la puissance ottomane entre la
KusBie et la Grèce, nous y trouvons l'avantage de
rompre les intrigues qui naîtraient bientôt de la
conformité de religion et même de langage ; nou$ le
répétons ici^ les nations slai^s qui occupent le nord
de la Macédoine et de la Thrace parlent la même
langue que les Russes , sont de même origine , et
professent la même croyance.
Le nouvel État grec présente une population d'environ trois millions d'habitans : celle des Albanies peut être évaluée à un autre million; en tout, quatre millions. *
Les îles de l'Archipel , les côtes dé la mer Egée, fourniraient facilement à la marine du nouvel État un total de vingt mille matelots intrépides.
Quant à la forme du gouvernement à donner à la Grèce > ses mœurs sauvages, l'anarchie qui la dévore, sa pauvreté, l'absence entière de connaissances
3Ô administratives , tout semble lui commander de chercher le repos sous la protection des formes monarchiques; mais cette monarchie doit éviter le danger du luxe des cours de nos États d'Europe : le pays est dans l'impossibilité d'en supporter la dépense.
Telles sont les réflexions qui nous ont été suggérées par le désir sincère de contribuer au rétablissement de Tordre dans le beau pays que nous stvans visité à différentes époques.
Tels sont les sentimens que nous inspire la elrarité du chrétien^ qui ne peut voir, sans frémir, répandre le sang de ses frères par des barbares qui n'ont jamais offert d'autres alternatives aux nations vaincues par leurs armes , que le cimeterre de Mahomet ou l'abjuration de leur foi.
Tels sont encore les sentimens qui doivent exister dans le cœur de tout Français, en songeant à la gloire qui rejaillirait sur le trône par une médiation d'autant plus opportune, qu'en ajoutant au lustre de nos armes, elle serait propice à notre commerce ^ et nous ferait reprendre, parmi les nations de l'Europe , le rang qui nous appartient.
Louis XVIII vivra dans l'histoire comme le législateur et le restaurateur de la monarchie.
Charles X peut y prendre sa place comme le roi chevalier, •comme le prince très - chrétien qui aura eu la gloire d'être le libérateur des chrétiens d'orient.
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