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Observations sur les votes de quarante-un conseils généraux du département, concernant la déportation des forçats libérés, présentées à Monsieur le Dauphin par un membre de la Société royale pour l'amélioration des prisons

L'attention que vous avez donnée au sort des prisonniers leur a procuré de grands souiagemens , et la discipline des prisons n'en a point été affaiblie. Des règles long-temps oubliées ont été remises en vigueur. La marche que vous avez tracée ne peut plus être interrompue , et nos séances annuelles garantissent aux malheureux la durée des améliorations obtenues. Mais s'il a été nécessaire de propager d'utiles vérités , il n'importe pas moins d'empêcher les progrès de l'erreur. Si des améliorations, fruit de neuf années d efforts et de persévérance , venaient à recevoir une fausse direction , non-seulement nous perdrions les avantages qui sont déjà acquis aux prisons, mais il faudrait aussi renoncer à en obtenir de nouveaux.

On propose de fonder une colonie de condamnés à la déportation. Les projets sont formés <lans les meilleures intentions; ils ne sont pas

étrangers à l'amélioralion des prisons, et cette question est liée à celles dont la Société royale s'occupe.

L'analyse des votes des conseils généraux de département est rendue publique tous les ans , et ils expriment sans doute les sentimens de la population. Personne ne rend plus de justice que moi à ces utiles ti'avaux , et une grande reconnaissance est due à tant d'hommes qui se dévouent avec un zèle éclairé à tout ce qui peut contribuer au bien public. C'est donc avec une juste défiance de moi-même que je combattrai une opinion qui semble partagée par tant de bons esjjrits , touchant la nécessité de fonder une telle colonie. Mais il n'y a peut-être aucun des membres dont ces conseils sont composés, h qui des circontances extraordinaires aient donné l'occasion de faire de longues réflexions sur les dispositions de notre justice pénale relatives à la déportation. J'ai vécu dans cette coridition pendant deux ans et demi , et je n'espérais pas d'y survivre trente années. Je vais en considérer les effets et les circonstances, sans qu'aucun souvenir pénible trouble l'impartialité si nécessaire dans la recherche de la vérité.

Sur les quatre-vingt-six conseils généraux de département , il y en a quarante-un qui ont émis , en 1826 et 1827 > ^^^ votes concernant les forçats libérés, en demandant qu'ils fussent déportés.

D'autres votes peut-être suivront ceux-ci. Ces mots colonisons les forçats sont facilement prononcés (i); il faut examiner si l'exécution est possible.

Le nom de forçats libérés est donné assez généralement, non-seulement aux forçats , mais aussi aux individus condamnés à la réclusion, qui, à l'expira tioa de leur peine , sont rendus à la libei'té.

Les conseils de la plupart des autres déparlemens ont gardé le silence sur ces hommes. Le nom de forçat libéré y est à peine connu ; et , sans vouloir rien diminuer de l'attention due aux plaintes des quarante-un conseils, je suis persuadé que le mal n'est pas aussi général qu'on a pu le croire. Je vais souvent à pied dans mes voyages; j'interroge les autres piétons que je puis joindre; la plupart n'ont jamais entendu le nom de forçats libérés. Si les malfaiteurs en liberté sont le fléau de la société, tous, à beaucoup près, ne sortent pas des bagnes et des prisons : il y a des voleurs et des brigands qui n'ont jamais été repris de justice.

En éciivant ceci, j'ai sous les yeux le travail important exécuté au ministère sous le titre de Compte général de l'administration de Injustice criminelle en France. 11 résulte des tableaux pré-

(i) J'ai oublié lé nom de ce membre du conseil dos Cinq-cents qui , dans un rapport solennel , fait te r8 fructidor an V, a enrichi de ce mot la langue française.

B sentes, qu'en 1826 les individus traduits aux as-

^^H sises ont été au nombre de 6,g88 ; et dans ce grand ^^^H jinmlirp irnspiilpmpnf avaient néih siihi In npinp

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les travaux forcés; les autres étaient poursuivis jour la première fois, ou à la suite de condamnations correctionnelles qui, dans aucun cas, n' eussent pu les soumettre à la déportation. Ce document me fournit la matière d'une observation i'une importance encore plus grande.

J'ai extrait des votes de chaque département :eux qui se rapportent à la colonisation des déjortés, et ils seront à la suite du Mémoire que 'écris (1). Si l'on veut bien y faire attention, on 'econnaîtra que ces condamnés , pour lesquels on lemande un établissement colonial , ont été en si )etit nombre, que, parmi les départemens qui ont cette demande , il y en a plusieurs dans lesjuels il n'existe qu'un ou deux relaps poursuivis ; 1 y en a même buit autres où aucun n'a été repris de justice et traduit aux assises. Je dis pas un >eul , et l'on aurait peine à le croire à la vivacité les réclamations.

Ainsi, à la lecture de ces votes pressans, mais miformes et presque simultanés, on peut présumer qu'ils ont été dictés par une sollicitude imitatrice, bienveillante sans doute, mais inutile et ians véritable objet.

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(i) Pièces justificatives, n". I.

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Il y a des maux auxquels la société la mieux organisée doit se résigner quand ils sont sans remède ; nous savons aussi qu'il appartient à un gouvernement sage d'examiner attentivement si les moyens de les guérir qui lui sont présentés sont praticables, et si le but sera atteint.

Mettre un condamné hors d'état de porter du dommage au repos et aux propriétés des familles, le séparer, par la moitié du globe , de la société qu'il a offensée, et par cet exemple réprimer d'autres attentats, est un moyen qui peut sembler efficace, et l'on n'est pas surpris qu'il ait frappé par sa simplicité apparente ceux que la présence des brigands doit alarmer.

Il convient d'abord de bien s'entendre sur le genre de déportation qu'on a en vue. Ou elle se fera dans un Heu presque désert, comme était la Nouvelle-Hollande quand les Anglais y établirent une colonie de déportation , ou elle sera fondée dans un pays habité, et dans ce cas on jetterait les déportés dans le sein d'une société déjà formée. Ce dernier genre de déportation est si contraire à l'existence d'une colonie toute établie, que peu d'observations suffiront pour l'écarter. On sait que déjà les Etats-Unis ont fait des lois pour empêcher l'immigratioti des Mandais, Écossais et autres qui ne leur apportent ni industrie ni capitaux. A pins forte raison, des condamnés seront repoussés de ces contrées.

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Je lis ces lignes dans un écrit publié depuis peu : « Plusieurs iles des Antilles auxquelles per- » sonne n'a songé pour la déportation , seiïiblent » réunir les conditions nécessaires à une colonie » de déportés;» et, i\ cet effet, on désigne la Désirade et d'autres îles peuplées de blancs et de noirs. La Désirade , qui est ainsi liabitée , est entourée d'iles où il y a 4oo,ooo esclaves, et je crois bien que personne avant l'auteur n'avait en effet songé à en faire un lieu de déportation. Elle est en vue de la Guadeloupe, où nous comptons; 70,000 noirs. On propose de recevoir 10 à 1 2 mille malfaiteui's à la Désirade! A cette étrange proposition , les observatiojis s'offrent en foule. Je me borne à celle-ci : lies déportés trouveraient bientôt des alliés, et les esclaves des chefs de révolte, chez leurs voisins respectifs.

On a aussi désigné la Guiane : mais de quel droit pourrait-on y fonder un établissement de déppptés,. et placer une troupe de malfaiteurs au. voisinage d'une colonie tranquille, sage et respectant les lois? On sait, que six à sept essais d'émigration et de déportation faits à la Guiane ont eu les plus déplorables résultats. Toutes les autres parties de l'Amérique sont également fermées à de semblables tentatives. La déclaration faite par les Etats-Unis arrête pour toujours l'exercice du vieux privilège que l'Europe avait de s'emparer des pays déserts ou à peineliabites.de eette partie

tlu monde. Cette république a effacé de son code du droit des gens, le droit de premier occupant. Dans un siècle elle aura cent millions d'habitans.

Cherchera-t-on un iiéù dé déportation eh Afrique , et dans des contrées où la civilisation est encore dans l'enfance? est-ce au Sénégal, à Sainte- Marie de Madagascar, qu'on tentera de l'établir? Mais après tant de dépenses , on renonce à avoir une colonie au Sénégal : des comptoirs y réussiront mieux ; et cependant les blancs qui les lia- Bitent, les garnisons françaises qui défendent des bastions élevés en trop grand nombre peutêti'e , résistent à peine à l'insalubrité de ces climats. Les peuples voisins ne les laissent pas longtemps tranquilles; et si l'on nous informait annuellement de ce qui se passe dans ces lieux éloignés , nous reconnaîtrions bientôt qu'on n'a que trop tardé à mettre un terme h des essais de colonies si coûteux et si stériles. Dans toute l'Afrique habitable, le sol est la propriété des indigènes; ils ne le céderaient pas aussi aisément que les sauvages de l'Amérique , chasseurs ou pêcheurs et non agricoles, ont autrefois cédé le leur. Les Maures et les noirs pourraient bien , au lieu de nous aider à contenir les condamnés , s'allier à une colonie de cette espèce , et , phis probablement encore, indignés d'une entreprise injurieuse, ils finiraient par exterminer d'aussi mauvais voisins.

l(,'iiterons-nous de Ibniier cet établissement <];ins une des îles éparses ou dans les archipels du grand Océan ? Ils sont tous habités par des peuples plus ou moins avancés dans la civilisation • ils repousseraient des races de condamnés. On a assez généralement cru inutile d'en faire mention dans les projets. Ainsi l'Amérique, l'Afrique, l'Asie , n'offrant aucune plage où l'on puisse fonder une colonie de déportés , ceux qui ont à cœur de délivrer la France des coupables mis en liberté, ont, en parcourant la mappemonde, arrêté leurs regards sur les Terres australes, mieux reconnues de notre temps, et à peine habitées. Elles égalent l'Europe en étendue; elles sont susceptibles de toutes les cultures. Il était assez naturel que les partisans de la déportation les jugeassent propres à recevoir un tel établissement. C'est leur projet que je me propose d'examiner, et les observations dont il est susceptible sont applicables à tous les autres projets de cette nature. Ils ne diffèrent que dans les détails ; une seule analyse les embrassera tous.

On y expose d'abord « l'incorrigibilité des » hommes habitués au crime ; le danger de faire » rentrer dans la société un individu condamné » et dont la peine est expirée ; l'inutilité ou du » moins l'insuffisance de la surveillance de la » haute police.

» On prétend même que cet état de surveillance

» a plus d'incouvéniens que d'avantages , à cause » de l'al^jection de l'état du libéré. Les rebuts l'ir- » ritent , le besoin le presse ; il médite et il exé- » cute de nouveaux crimes. On croit qu'il y a en » France 1 5 à 20,000 individus des deux sexes » dans cet état de surveillance. On peut ajouter >) à ce nombre environ 30,000 condamnés aux » travaux forcés actuellement dans les prisons et » dans les bagnes.

)) On demande que la déportation soit perpé- » tuelle et irrévocable pour les condamnés ,

ni". Aux travaux forcés , soit à temps, soit à » perpétuité ,

» 2°. Pour les condamnés à la réclusion.

» On propose même de leur assimiler ceux qui » ont été condamnés à la prison pour vol en troi- » sième récidive, et qui pour ce délit ont été jugés » correctionnellement.

» Le lieu de la déportation seraitàlaNouvelle- » Hollande ou à la Nouvelle-Zélande. Ces pays » sont plus étendus que l'Europe , et l'on y » trouve des forêts , des prairies , un sol d'une )) fertilité admirable. »

Les auteurs des projets entrent dans les détails de tout ce qu'exigeront les besoins de la société nouvelle. Ils les portent fort haut, et avec juste raison; mais quelques-uns réduisent à 400 ou 500 hommes la garnison nécessaire à la garde de plusieurs milliei-s de condamnés , et à la défense

de la coloïiie cOWft'-e l'éS agïéêsiôtis ejctéfieures ou celles des sauvages.

(C ta suBsistarlce et toiît€sles choses nécessaires » seï-dnt envoyées de France pendant les preniiè- » res années , et erifiïi l'époque arrivera où la « colonie pourï-a existef pai* elle-rtiême. Alors il )) suffira d'expédier tous les ans deux navires, » dont Un tous les six mois', pour entretenir la » communication et porter successivement Tes » Bannis;

» Un grand cdnlmerôë indemnisera la France » de ses avances. Cette navigation, qui, pour » aller et pour revenir, est de neuf à dix mille M lieues , formera d'Habiles matelots ; la terreur » inspirée par la déportation diminuera le nom- » bre des crimes?; les mœurs seront améliorées. »

On. recontiaît que ce grand cliangement ne doit s'exécuter qu'en vertti de lois; et comme leur effet ne peut être rétroactif, « on convient » aussi que ceux qui auront étécondamnés jusqu'à » la date de la loi nouvelle , ne pourront subir la )) déportation, w C'est-à-dire que quatorize à quinze mille forçats qui sont dans les bagnes, et environ' vingt mille autres condamnés qui sont actuellement dans les prisons , doivent rester dans le royaume , soit comme libérés , soit comme prisomiiérs, et que la déportation ne pourra être appliquée qu'à' ceux qu'un jUgeméntcOndamnera désormais à cette peine. Il est vrai c|ue .d'année

en

année la population deces maisons diminuera- , et enfin , après douze ou quinze aais , les bagnes pourront être fermés. Jusqu'alors il fautlesmain^ tenir.

L'exemple de l'Angleterre est allégué par tous ceux qui demandent que la déportation soit substituée , dans notre Code pénal, aux travaux for'cés et à la réclusion temporaire ou perpétuelle, etc. C'est l'établissement de Botany-Bay qui donna à' nos législateurs, il y a trente-cinq ans, la pensée d'introduire ce genre de punition dans notre justice criminelle. E» transportation'des condamnés anglais venait de commencer, et l'on n'enconnaissait point les résultats malheureux'.

Il serait long de dire par quelles circonstancesla peine de la transportation: a ainsi trouvé place dans les lois criminellesderAngleterr-e, et cependant nous croyons à propos de rappeler qxielqueS' souvenirs à ce sujet.

C'est sous le règne d'Elisabeth que les jugeslurent autorisés à ordonner le bannissement ou la transportation ; car alors on y mettait peu de différence. La transportation ne fut réglée par des lois spéciales qu'en i-yiS. Les condamnés furent dirigés sur les colonies et plantations angVaises d'Amérique. Mais dès ly-yG', l'insurrection de ces provinces ne peraùt plus d'y envoyer les malfeiteurs, et l'établissement des bulk ou pontons eut provisoirement lieu sous l'autoiiité d'un statut

de l'année 1796. Il ne fut point encore question (le chercher un lieu de déportation , parce qu'alors tout espoir n'était pas perdu de soumettre les colonies révoltées. Ce ne fut qu'en 1786 , après la reconnaissance de l'indépendance, qu'on s'occupa de fonder un grand établissement pour suppléer aux colonies désormais fermées à la transportation. On ne peut assimiler la situation de l'Angleterre à la nôtre relativement à la navigation , soit en temps de paix , soit en temps de guerre , soit aussi dans l'examen des questions relatives à la fondation d'une colonie à quatre ou cinq mille lieues de distance de l'Europe. Mais avant déporter notre attention sur notre propre situation , il est utile , il est même nécessaire de considéreras effets de la transportation à la NouvelJe-Galle» méridionale. Je puiserai tout ce que je vais dire dans les récits des gouverneurs ( i ) et dans les rapports mêmes faits par le commissaire d'enquête M. Thomas Bigge, et imprimés par ordre de la cliambre des communes (2).

(i) Colhn's Account of the colony in New South Wales.

(2) Report of the commissioner of inquiry into the state of the colony of New South Wales , orclered by the House of commons to he printed 19 june 1822.

Judical estabHssements of JVew South Wales, etc. ordered2i february iSaS.

Agriculture and trade in the colony of New South Wales, ordered i3 march 1S23.

La transportation appliquée par les Anglais aux crimes ou délits ordinaires, n'est point celle qui fut en usage à Rome , et encore moins celle dont le directoire de France avait fait l'instrument de ses haines ou de ses vengeances politiques ou particulières. La transportation , telle que les Anglais la pratiquent depuis quarante ans , est celle que nos lois ont eue en vue pour punir les crimes et délits ordinaires , celle qu'on nous propose d'étendre aux forçats et aux condamnés à des travaux forcés. Pour parvenir à connaître si nous pouvons , ainsi que les Anglais, appliquer la déportation aux condamnés, pour savoir les effets qu'elle a eus en Angleterre , je n'ai eu qu'à consulter l'histoire de Botany-Bay ; je n'ai qu'à en raconter les principales circonstances, et c'est ce que je vais faire. Je n'aggraverai point le mal , je ne tairai pas le bien.

L'Europe connaissait à peine cet immense continent qu'on appelle la Nouvelle-Hollande, lorsque, en 1786, l'Angleterre conçut le projet d'y fonder une colonie. Les crimes devenaient chaque jour plus fréquens; d'immenses richesses étaient environnées d'une extrême pauvreté ; les banques , en triplant le signe , avaient augmenté la valeur numérique de toutes les denrées et des salaires; la facilité de contrefaire ce signe avait multiplié le nombre des faussaires : la fréquence des exécutions à mort affligeait l'humanité; on résolut de

ibader au îoin un grand établissement de transportation et un gouvernement civil (i). D'abord connu sous le nom de Botany-Bay, il fut ensuite transféré h différentes distances dans des lieux •iïjieux choisis ; car le premier établissement fut entièrement manqué. C'est en 1788 qu'une flottille transporta à la Nouvelle-Galles sept cent cinquante-sept condamnés et les soldats nécessaires pour les garder. J'omets les détails parti- ■culiers d'une traversée longue, difficile, et accompagnée de beaucoup de désordres que les premières instructions n'avaient pu prévoir, et qui résultèrent surtout de la réunion de tant de sujets vicieux et profondément corrompus. Il suffit de rapporter les principales circonstances.

Les fraudes des fournissem^s de subsistances causèrent de fréquentes émeutes à bord des bàtimens; les matelots détournaient même les effets des déportés et se les appropiiaient ; ceux-ci se volaient aussi entre eux, et la discipline ne pouvait empêcher les gageures, les jeux, et les querelles qui en étaient fréquemment la suite. Cette expédition et celles qui suivirent furent rarement exemptes de la licence qui s'introduit, pendant une longue navigation , entre les gens de mer et l'espèce des femmes qui furent embarquées. Les

(i) Ordre du conseil du G de'ceiubre l'jSG ; lettres patentes du 3 avril 1787,

i5 verroux, les grilles, n'éLaient pas un obstacle suffisant , et quelques eufans furent conçus pendant le voyage.

Aucune précaution n'.av,ait pu prévenir des maladies; et quand elles se déclarèrent, les Dia^ lades ne pouvaient plus être mis à terre qu'en arrivant à leur destination. Après une traversée fort longue, on débarqua. L'acte de prise de possession énonçait la moitié de cette île immense , si l'on peut donner le nom d'île k ce vaste continenjt ; la terre ou île de Van-Diéniep y fut ensuite comprise. Ces pays ont trois à quatre cent mille Jieues çarréep d',étendue^ et sont dix à douze fois grands comme la France. L'acte embrassait aussi toutes les mers et îles de l'Océan Pacificjue, entre les parallèles du lo', au 33°. degré de latitude méridionale , depuis la Nouvelle-Hollande jusques aux côtes du Pérou et du Cliili. Cette occupation par lettres patentes , que l'on peut comparer à la concession faite à Ferdinand par une bulle d'Alexandre VI, fut à peine remai-quée des autres puissances maritimes.

Vers la même époque de 1 788 , des missionnaires anglais se répandirent clans les îles dont ces mers sont parsemées, et leurs efforts pour préparer les sauvageg à être un jour civilisés n'ont pas été entièrement infructueux. Vancouver projetait l'établissement de Notka-Sound, et un autre était fondé à la Nouvelle-Zélande. Mais

on n'eut d'abord que la trausportation en vue dans l'établissement h Botany-Bay, et l'on ne négligea rien pour le succès. Les appvovisionnemens étaient faits pour deux ans, et l'on embarqua aussi des animaux de toute espèce, des plantes et les semences qu'on croyait propres au pays. La distance est de 5ooo lieues ; la traversée fut de huit mois , en y comprenant deux relâches de courte durée. Il faut remarquer à ce sujet que, dans les traversées, le besoin d'eau força souvent les navires de s'arrêter à Sainte- Hélène, au Cap de Bonne-Espérance, et même à Rio-Janeiro , quoique l'eau potable y soit rare. On dut aussi relâcher quelquefois à la côte occidentale de la Nouvelle-Hollande. Les premiers navires qui entrèrent dans la Baie-Botanique ne s'attendaient guère à trouver dans ces parages des navigateurs européens : l'escadre anglaise y rencontra la Boussole et l' Astrolabe , commandées par l'infortuné la Pérouse (i).

Les contrariétés et les désordres continuèrent presque aussitôt que les prisonniers et la garnison furent à terre. Les détails en sont si multipliés, qu'on les croirait rsssfjmblés à dessem.

Il suffira de les indiquer pour faire connaître ce qu'on pourrait attendre d'une entreprise qui serait formée sur les mêmes erremens. L'Angle-

(i) 16 janvier 17J

terre eût été plus en état que toute autre puissance de bien l'exécuter; et si elle fut traversée par tant de difficultés , on en conclura qu'elles en étaient inséparables. Il fallut , dès les premiers mois , employer contre les déportés les fers, le fouet, le gibet, et pendant plusieurs années les supplices ne discontinuèrent point (i). L'exemple et la contagion du désordre gagnèrent jusqu'aux soldats , et sept furent exécutés en un même jour. Une discipline extrêmement sévère fut constamment indispensable, et l'indulgence pour les fautes , même légères , était toujours funeste. Les maisons et cabanes étant construites en bois et couvertes en feuilla«-e il y eut de fréquens incendies , tantôt prémédités , et tantôt effet de la négligence. La vie des chefs fut souvent menacée; et le soin de se défendre contre des attentats personnels se joignait à toutes les autres causes d'inquiétude dont ils ne pouvaient s'afFrancliir. Il était d'autant plus difficile de contenir des hommes endurcis au crime, qu'ils se dénonçaient rarement et s'aidaient mutuellement dans leur défense quand ils étaient accusés.

Les moyens de persuasion et d'instruction n'étaient d'aucun effet sur un ramas de malheureux qui ne voulaient ni se soumettre à aucune règle

(i) Pièces justificatives, n". 2.

îïi se t*)iitci:iter de l'état cle clenii-liberté où lia fiFiajj&portatix)!! les plaçait.

Lesciiàdmens étaient donc le seul frein capable ée les contenir. On les avait déportés pour leur épargner la peine capitale; et à peine étaient-ils débarqués , que toute sorte d'excès nécessitèrent les condamoatioDS à mort. Il fallait poursuivre, iuger, et cependant il y avait si peu d'individus capables d'aider les magistrats dans leurs fonctions, qu'on fut réduit à prendre des officiers de police 43armi les condamnés eux-mêmes, et parmi les complices de ceux qu'il fallait surveiller ou punir. Des convicts devinrent constables , chefs constables et même juges de paix. Pour donner quelque marque d'estime à ceux d'entre eux qui se idistinguaient par une bonne conduite, on avilis- •eait les titres et la magistrature.

On a cité l'exemple du fameux escroc Barrington. Cet homme, qui .ivait de l'esprit et de rinstructixjn , n'en avait usé à Londres que pour iraal faire. Arrivé au lieu de sa déportation, il comprit d'abord que ce qu'il y aurait de plus utile .pour lui-même , c'était de se conduire en honnête homme. De grade en grade il fut élevé aux fonct'ioïis d'ofiicier de police. Le gouverneur l'admit même à sa table. Ce fait a été allégué en preuve des bons effets de la transportation sur le moral des condamnés. Il est certain que cet homme et quelcpes autres se sont aniendés; mais Ijes incon-

véniens des distinctions qui leur furent accordées surpassèrent les avantages. Barrington n'obtint jamais de ses anciens camarades l'obéissance et le respect qui, dans de tels établissemens surtout, sont encore plus nécessaires aux agens de l'autorité publique ; et les autres officiers de police se trouvèrent offensés d'une semblable association. D'autres déportés méritèrent aussi la confiance du gouverneur. André Thompson fut fait constable en chef; Fulton, juge de paix. Quelques-uns se montrèrent intelligens et fidèles; mais il était rare que ces hommes, exerçant une sorte de magistrature, ne conservassent pas quelques-unes des habitudes qui les avaient fait déporter.

Les naturels aussi, hommes d'une férocité qu'on crut long-temps indomptable, furent toujours à redouter : ils rôdaient autour des habitations pour y commettre quelques déprédations. Au lieu de les améliorer lentement et dans le sens de leurs propres habitudes , on avait voulu leur inspirer les goûts de l'Europe, et, sans préparation, réformer les vices malheureusement inhérens à leur situation, à leur ignorance, et peut-être à leurs qualités physiques et originelles. Une société entière de l'espèce de celle qui était venue s'établir près d'eux, composée d'hommes surveillés, enfermés, châtiés, et d'autres hommes libres chargés de les contenir et de les corriger; la même race humaine divisée en deux classes ennemies;.

h plus iiiible en nombre gouvernant la plus nombreuse obéissante et craintive , fut pour eux un mystère incompréhensible. En effet , le Gouvernement, dont la principale fonction consiste ailleurs à protéger, doit, dans le lieu de la déportation, le plus souvent contraindre et punir.

Ces sauvages furent un des premiers objets de îa discipline cjue l'administration tenta d'introduire dans le paj's. Mais ils n'avaient pas tardé à prendre en aversion les changemens auxquels on voulut les assujettir. Ils enlevaient d'abord hardiment, et sans se cacher, tout ce qui pouvait être à leur usage, et surtout les alimens et les instrumens de fer. Ils croyaient que la convenance établissait suffisamment leur droit. Bientôt avertis par quelques châtimens, ils y mirent plus d'adresse et furent de vrais voleurs. Ils s'emparèrent même de chaloupes et de canots dont ils assassinèrent les matelots. Devenus pirates, ils coururent la côte; ils mirent le feu à des cases et magasins; ils enlevèrent des femmes. On convient néanmoins que le plus souvent ces hommes, quoique vindificatifs comme tous les peuples qui n'ont ni lois ni tribunaux , n'étaient point agresseurs.

Les chefs de la colonie avaient fait de vains efforts pour convaincre les condamnés de la nécessité d'user des plus grands ménagemens envers ces êtres grossiers et sanguinaires. Il n'y a aucune analogie entre les lois qui gouvernent

les peuples civilisés, et les coutumes des sauvages; et ce qui semblait juste aux uns, pouvait passer chez les autres pour un délit ou pour une injustice manifeste. Les Européens condamnés, s estimant fort supérieurs aux naturels , étaient prompts à se faire justice eux-mêmes; et habitués h toute sorte de crimes , la vie d'un sauvage leur semblait bien peu digne d'être épargnée. Le Gouvernement devait sans cesse intervenir pour la protection des indigènes.

Les transportés furent toujours un sujet de vives inquiétudes; et l'on peut juger combien les conspirations étaient à redouter , quand une fois les coupables pouvaient s'associer pour le crime à leurs surveillans et à des gardiens qu'il fallait prendre parmi eux-.

La loi martiale fut plusieurs fois proclamée; des peines arbitraires fiu'ent infligées.

Les condamnés affrontaient le gibet , la marque d'un fer rouge sur la main , le pilori , la déportation sur l'île appelée Norfolk , et la première d=éportation fut, dans plusieurs cas, aggravée par cette autre. Il fallut même ensuite la changer , k cause de la difficulté et du danger des communications par mer.

Passer les journées entières à ne rien faire était pour ces malheureux le bonheur suprême , et ils enviaient la vie des sauvages. Mais dès les premières années, ceux-ci avaient conçu, une haine

mmm

Si violente contre les nouveaux habitans de leur pajs, que la plupart des condamnés ou autres qui s'éloignèrent du poste , ne fût-ce qu'à une petite distance, soit pour chasser , soit pour recouvrer leur liberté, ne furent plus revus, et divers indices ne permirent pas de douter qu'ils n'eussent péri violemment. Cet instinct de haine ne s'afùublit qu'après dix à douze ans. Il ne fallut pas moins de temps pour convaincre les naturels de la Nouvelle-Galles qu'on n'avait contre eux aucune mauvaise intention. Ceux de Van- Diémen , dont l'établissement de déportation est plus récent, n'ont encore rien perdu de leur férocité , et leurs dispositions sont toujours hostiles. Les animaux précieux amenés d'Europe à grands frais étaient enlevés par ces sauvaees avec une adresse étonnante , et cette perte ne fut réparée que quand on eut pris le parti d'en faire venir de l'Inde et du Cap de Bonne-Espérance. La traversée n'étant pas longue, ceuxci arrivèrent presque toujours en bon état.

La colonie , ainsi harassée par des ennemis intérieurs et extérieurs que la prudence commandait d'épargner, eut bientôt les élémens mêmes à comba ttre.

Après de grandes inondations qui avaient submergé et détruit des fermes imprudemment établies sur le bord des rivières, on éprouva des chaleurs insupportables. Les champs de maïs s'enflam'

à5 niaient; un veat de nord, vena«t des tropiques , écorchait et suffoquait les bomnies que leurs travaux forçaient de s'y exposer. La moindre étincelle embrasait à l'instant une maison. La chaleur fut si grande en 1792 , que des hommes occupés aux travaux des champs en moururent ; car ces vicissitudes du climat étaient soudaines et quelquefois mortelles. Les récoltes en grains fournirent à peine de quoi faire les nouvelles semailles. La pêche rendait peu, et l'inanition avait privé les pêcheurs de la force de manier les avirons et la seine. Les provisions apportées d'Europe arrivèrent avariées ou se gâtèrent eu magasin. La consommation journalière dut être diminuée; et quoiqu'on eût annoncé des arrivages prochains,, la prudence voulait qu'on se tînt en garde contre tous les événemens possibles dans une traversée de cinq à six mille lieues. On mit d'abord les hommes et les femmes à deux tiers de ration ; mais il fallut successivement les réduire à un tiers et même à moins. La disette multipliait les vols; et quelque exciase que les voiemrs pussent allésuer, le salut de la colonie obligeait de punir de mort celui qui avait dérobé de quoi vivre un seul j.ouff. Il fallut suspendre les travaux ert en dispenser jusqu'aux hommes les plus robustes, affaiblis par une longue privation d'alimens. Quelques-uns sa consolaient delà famine par cette cessation du travail; mais l'oisiveté était suivie du marasme. La

famine avait même fait du jugement de tran^ portation un arrêt de mort.

Les femmes qui avaient un enfant à la mamelle

recevaient un léger supplément de vivres ; on avait

même eu cette indulgence pour toutes , et elles en

av.Tieut conclu qu'elles étaient des êtres inipor-

tans : leur ettl-onterieet leurs débauches n'avaient

fait qu'augmenter. Le salut général força bientôt

- de les traiter aussi sévèrement que les hommes.

La garnison fut seule un peu ménagée. Son ser^

vice était plus nécessaire que jamais, et les pertes

qu elle aurait éprouvées n'eussent pu se réparer

par le recrutement.

A tant de fléaux s'étaient jointes les déprédations des rats, devenus redoutables par leur nombre. Quand on croyait leur avoir fermé tous les accès aux magasins, ils y arrivaient par des routes souterraines.

Un bâtiment avait été disposé pour aller demander des secours aux factoreries de la Chine* il se perdit sur les récifs d'une île voisine de la colonie. On avait d'abord résolu d'en envoyer un autre; mais c'était un voyage de six mois; et le départ de ce navire, le seul qui restât , eût séparé complètement la colonie de toute autre terre, et fait cesser les communications avec quelques colons et condamnés établis dans des îles peu éloignées.

D autres déportés arrivèrent successivement

mm

a5 d'Europe; et ces consommateurs, mal pom-vus deprovisions , augmentèrent les besoins. Plusieurs traversées furent remarquables par des circonstances infiniment déplorables. Les entrepreneurs avaient continué de faire des fournitures de la plus mauvaise qualité : des insurrections à bord en avaient été la conséquence; les commandans n'avaient pu les réprimer que par ces exécutions nécessaires dans un danger imminent, et dans lesquelles la mort frappait indistinctement le déporté soumis et le rebelle.

Dans cette longue navigation et cet isolement sur le grand Océan, on avait sans cesse à craindre les complots de tant de gens adroits, actifs, audacieux, prompts à s'entendre, et excités par le plus puissant mobile des actions humaines, l'amour de la liberté. Il arriva deux fois qu'ils s'emparèrent des bâtimens sur lesquels ils étaient envoyés d'Angleterre , et les conduisirent en Amérique. Il fallait donc tenir les déportés aux fers pour prévenir les révoltes , et l'on était aussi dans la nécessité de les envoyer ainsi enchaînés et par escouades sur le pont du navire, pour empêcher l'infection de gagner l'entre-pont.

Jusqu'en 1800, les condamnés, hommes et femmes, furent embarqués sur un même bâtiment. Cette imprudence donna lieu, en 1800, à un affreux événement : les femmes séduisirent quelrpies matelots ; et ceux-ci , d'accord avec les

hommes déportés, s'emparèrent du bâtiment, massacrèrent les officiers, et firent voile pour Buenos - Ajres , où ce nouveau crime trouva sa punition.

Les naufrages sur des côtes inhabitées , ou habitées par des sauvages, n'étaient pas moins funestes ; ces hommes n'ont aucune idée de l'hospitalité due aux malheureux.

A Ja fin de la deuxième année, tandis que la colonie éprouvait le plus affreux dénuement, on vit arriver un bâtiment de transport. La joie, d'abord générale, fut de courte durée; on apprit que ce navire avait fait voile avec un autre abondamment chargé de provisions ; aux deux tiers du voyage , et par 46 degrés de latitude méridionale , ce transport avait donné contre un banc de glace flottante ; menacé de couler bas , l'équipage avait jeté à la mer une grande partie du chargement, des chevaux, des vaches, un taureau et d'autres animaux d'un prix inestimable pour la colonie. Le navire , dans le plus grand délabrement , avait gagné le Cap de Bonne-Espérance ; il ne pouvait reprendre la mer, et sa cargaison était perdue pour la colonie.

On apprit à la même époque que looo condamnés ne tarderaient pas arriver , et cette annonce causa une désolation générale.

La traversée du vaisseau qui apportait cette nouvelle , avait été de dix mois. L'arrivée de tant

d'individus affamés ne tit qu'augmenter las besoins. Le désespoir général était au comble , lorsque enfin d'autres bàtimens parurent. Us apportaient les denrées dont ou avait le plus pressant fiesom. Mais des événemens malheureux avaient été funestes à une partie des condamnés. Le scorbut dévorait les équipages et les passagers. En i8i4, trois navires éprouvèrent une grande mortalité ; un seul perdit cent soixante individus.

La contagion était à bord du bâtiment arrivé le premier, et les malades en si mauvais état, que quelques-uns expirèrent dans les chaloupes qui devaient les mettre à terre. Ceux qui avaient survécu étaient hors d'état de marcher , et jamais, dit le gouverneur Collin, on n'avait vu rien de si déplorable. Un entrepreneur s'était chargé du passage de ces condamnés, à raison d'environ 600 francs par tête. Plus il en mourait , plus il devait gagner. L'insuflisance et la mauvaise qualité des alimens, les révoltes, les maladies, la mort, furent les conséquences d'un tel marché.

D'un autre côté, les sauvages avaient pris "-oût au pain ; d étaient avides de blé d'Inde , et , paresses eux-mêmes par la faim, ils ravageaient un champ pour en dérober quelques épis.

Cependant après douze ou quinze ans de communication entre eux et les blancs, un peu de confiance s'était établie, et l'on était parvenu à en apprivoiser quelques-uns. Us avaient même con-

a8 senti à confier une vingtaine de leurs enfans aux écoles pour y être élevés; mais l'éducation n'avait pas diminué, dans les plus jeunes même, ce caractère indocile, indomptable , qu'ils semblent tenir de leur origine. Les boissons spiritueuses et les alimens des Européens, dont ces peuples étaient devenus très-avides aussitôt qu'on les leur eut fait connaître, attirèrent d'abord les parens aux postes et villages anglais ; mais cet attrait même devint impuissant contre l'amour de l'indépendance , et à la première occasion , ils retournaient à la vie sauvage. Benillong , un d'eux, qu'on avait conduit à Londres, et qui en avait rapporté toute sorte de présens , s'était d'abord montré moins farouche. Il était fréquemment chez le gouverneur, et de temps en temps admis h sa table. Mais incapable d'éprouver la moindre reconnaissance pour ces bons traitemens, il ne put résister à ses premières habitudes ; il redevint féroce, commit des violences et même des meurtres : il périt misérablement.

Les condaninés étaient aussi à craindre comme voleurs que comme assassins, et les nouveaux venus étaient les plus à redouter. Ils avaient préparé leurs complots dans une longue traversée; et quoique mis en prison le jour du débarquement, ils en sortaient après un terme assez court. Tous regardaient les magasins publics comme leur proie , et ils s'aidaient mutuellement dans

]«urs larcins. La déportation n'avait rien diminué de leur excessive dépravation, et ces hommes conservaient dans la colonie tous les vices qu'ils avaient en Europe. Ils faisaient de la fausse monnaie , de faux billets , et ils y étaient fort habiles ; ils jouaient tout ce dont ils pouvaient disposer, et, pour satisfaire cette passion du jeu, quelcpes-uns volaient sur les grands chemins. Un goût effréné pour les liqueurs fortes leur faisait préférer à l'or et à l'argent les paiemens faits en rum et eaude-vie; et ceux à qui on distribuait du grand ou petit bétail , l'éclaangeaient contre ces boissons. Ceux qui , renvoyés en Europe , étaient ensuite déportés pour la deuxième fois, étaient les plus incorrigibles. D'autres qui, pour obtenir un meilleur traitement, s'étaient montrés corrigés, cédaient ensuite à leur naturel , et retournaient k leur désordre habituel.

Le déporté arrivait la tête remplie d'idées d'indépendance , et deux années se passaient avant que le fouet et la prison l'eussent soumis à la discipline locale. Si quelques-uns , pour s'y soustraire, fuyaient chez les sauvages , ils n'y trouvaient que la misère , la famine , et même la mort. Mais tous les maux leur semblaient moins hoi'ribles que le travail , ou , s'ils s'y résignaient , c'était pour gagner de quoi acheter des liqueurs spiritueuses. Quelques-uns parvinrent à s'évader dans de frêles embarcations et atteignirent les Moluques, d'au-

3o très périrent dans leur tentative. Cinquante étaient au moment de s'évader, quand on découvrit leur complot. Des colons libres croyaient qu'au lieu de mettre obstacle à leur évasion, il fallait la regarder comme un avantage et la favoriser. Cette erreur aurait bientôt rendu la déportation inutile et même dangereuse. La voix de la justice doit faire taire celle d'une fausse commisération. Rendre le châtiment inévitable est un moyen de prévenir le crime; et quand on a modéré les peines autant que l'humanité l'exige, il fout qu'elles soient très-rarement rémissibles. Ceux qui demandent aujourd'hui la déportatiosi des forçats, croient peut-être qu'une fois qu'ils auront" été déposés sur des rivages éloignés, peu importe ce qu'ils deviendront. Il faut, au contraire, les garder avec une grande vigilance; autrement, la déportation ne serait qu'une sorte d'absolution , et des coupables y aspireraient comme à une faveur.

Ceux des condamnés dont la peine est expirée ont la faculté de rester dans la colonie. Plusieurs préfèrent retourner en Europe; mais ils n'y rapportent m probité, ni soumission aux lois : les annales des assises d'Angleterre en font foi. D'autres, maîtres de s'en aller, restent dans la colonie : ils en sont le fléau, parce que, devenus libres sauf quelques restrictions , et n'étant pas corrigés , ils exercent avec moins de contrainte

leur coupable industrie. Insolens et arrogans, ils tourmentent les habitans lionnêtes et paisibles. En 1799, les Irlandais libéi'és furent informés de quelques événemens arrivés dans leur pays , et ils répandirent le bruit que l'Irlande était affranchie de la domination anglaise , et qu'ils n'étaient plus soumis au jugement qui les avait condamnés. En exagérant les désordres qui, à cette époque , agitèrent des provinces de la métropole, ils troublèrent réellement toute la colonie. Les travaux des champs en furent retardés d'une année. Deux fois la prison fut incendiée. On en fit sortir les prisonniers, mais déjà atteints parles flammes d'une manière si horrible, que l'un d'eux expira quelques jours après. Les auteurs de ces forfaits restèrent inconnus. On ne put y voir que l'intention de braver le Gouvernement.

J'ai rapporté les plus tristes circonstances de la déportation pendant les huit ou dix premières années : mais dans le même espace de temps, des améliorations remarquables avaient successivement eu lieu , et il est juste de les faire connaître. J'expose les faits sans me presser d'en tirer les conséquences , et je ne craindrai pas , en rapportant ce que la colonisation eut d'utile, d'affaiblir ce que je dirai ensuite, en traitant la question d'une colonie française de déportation.

Je crois n'être que juste en rapportant même ce qui est contraire à mon opinion , dans le procès

3a que je fais à la déportation ; et ce sont les paroles de ceux qui la défendent qu'on entendra en même temps que les miennes.

Après des efforts long -temps restés sans effet, on eut enfin la certitude que la métropole ferait à l'avenir de meilleures dispositions. Quelques navires n'eurent que quatre mois et demi à cinq mois de traversée. Les denrées envoyées immédiatement par le Gouvernement, sans l'intervention des fournisseurs , furent en général de bonne qualité. On était cependant encore loin de pouvoir se passer de supplémens; il en vint des États- Unis et d'ailleurs : mais les prix ordinaires étaient quelquefois quadruplés par la rareté. En apportant ces secours nécessaires, les étrangers introduisaient du rum et d'autres liqueurs distillées : les soldats, les gens de mer, les déportés, en étaient grands consommateurs, et aucune vigilance ne pouvait empêcher la vente de ce poison.

Il y avait eu, même au temps des plus grandes calamités, des intervalles de tranquillité. Dès la cmquième année, la persévérance des cultivateurs avait été récompensée, et la récolte fut suffisante pour assurer la subsistance de la colonie pendant un an.

En 1793,0» établit une colonie de planteurs libres dans un canton appelé Liberty plains, et on leur donna de grands encouragemens qui eurent de bons résultats.

Sans dompter entièrement les sauvages, on ]euv avait inspiré de la crainte : les Anglais, en manifestant leur supériorité, avaient cessé d'en abuser, et de meilleurs traitemens avaient excité la confiance de ces barbares. On respectait leur indépendance , pourvu qu'ils ne commissent aucun crime ou délit contre la colonie : en même temps, on ne négligeait rien de ce qui pouvait les rendre plus humains et plus sociables. Ces races malheureuses joignaient à leur férocité naturelle les vices dont l'exemple et la leçon leur étaient donnés par les déportés. Inutilement on tenta d'adoucir l'esclavage dans lequel ces tribus tiennent les femmes. Telle est la condition de ce sexe, trop faible pour résister, quand sa douceur même et la raison ne le protègent pas. C'est ainsi qu'il est condamné à la misère et à l'oppression partout où les lois ne répriment ou ne contiennent point la force.

Les châtimens réitérés et la discipline avaient enfin rendu les condamnés moins indociles à l'autorité. Ils avaient, avec quelques restrictions , la faculté de posséder de la terre : c'était déjà une grande améhoration ; car la propriété et le travail sont les plus sûres garanties de la tranquillité publique et de la paix de la société.

Une véritable colonie commença dès lors à se Ibvmer. Les familles libres croissaient, etîle nomlire des planteiu's émigrés devait , avec le temps ,

surpasser celui des cléporLés. Mais ceux - ci ne furent jamais au rang des colons.

La culture fit des progrès remarquables : le climat était favorable au grand et au petit bétail. On avait eu beaucoup de facilité pour faire venir du Cap et de l'Inde des chevaux , des taureaux et des vaches, et ils s'étaient fort multipliés. Une Circonstance imprévue fit découvrir une richesse publique à laquelle on était bien loin de s'attendre. Dès les premières années de l'établissement des taureaux et des vaches avaient disparu , et on les croyait détournés et tués par les naturels. Mais après quekjues années, et quand on ne songeait plus à cette perte , on découvrit dans les pâturages de l'intérieur divers troupeaux nombreux de bêtes à cornes , devenues fauves et sauva ses et déjà leur multiplication clans les riches vallées de la Nouvelle-Galles est pour ainsi dire incalculable.

La colonie était désormais affranchie de l'inquiétude d'une famine : elle n'avait plus à redouter qu'une surabondance sans débouchés; car les travaux eussent été ralentis en proportion d'une production sans demande et sans consommation. La liberté de commerce et de navigation avait amené dans les ports beaucoup de navires étrangers , et les importations étaient payées sans soulte d'argent parles produits indigènes.

Il avait fallu , à plusieurs reprises, recommen-

cer des constructions mal faites et qui ue convenaient pas au climat ; mais à la suite de ces travaux manques , on s'était corrigé , et des édifices publics et des maisons particulières donnaient à plusieurs bourgs et k des villes naissantes l'apparence de colonies déjà anciennes.

Après de longues privations , on eut en abondance tout ce qui est de première nécessite : les grains, la viande, le poisson , les bois de charpente et de chauffage , et le charbon de terre à la surface du sol. Un chanvre ligneux est le produit spontané d'arbres de 70 pieds de hauteur.

Dès la quinzième année, la population s'était élevée à 7,000 individus, et elle fit ensuite des progrès correspondans. .

Dix ans après la fondation de ce premier établissement, le govivernement anglais en entreprit un autre à la terre de Van-Diémen. La déportation en fut aussi le premier but; mais les progrès des colons libres y furent plus rapides. Cette ile, une des plus belles du globe , est sous la domination anglaise , non à titre de première occupation , car les Hollandais et les Français eux-mêmes y auraient encore plus de droits': la supériorité maritime est le seul titre que l'Angleterre puisse alléguer. Quelques renseignemens extraits du journal d'un voyage aux Terres ^australes,' feront connaître avec quelles dispositions d'agrandisse-

MiPHi

ment ses agens ont prétendu interdire tout établissement à nos navigateurs (i). Il suffit pour l'objet de ce mémoire , que je dise que les transportés à Van-Diémen , aussi dépravés que ceux de la Nouvelle-Galles, ne furent pas plus faciles à contenir. Le brigandage, les incendies et le meurtre ne leur étaient pas moins familiers; les châtimens et les supplices y furent encore plus nécessaires.

En 1831, on comptait à Van-Diémen 5460 blancs, dont sSSo personnes libres et 258o transportés. Un tiers de toute cette population fut dans la même année repris de justice et subit des condamnations. •

Il y avait dans les deux colonies 29,000 bêtes à cornes, près de 200,000 moutons, et des autres bestiaux en proportion. Ces dénombremens attestent les progrès de l'agriculture ; mais l'établissement de transporta tion qui , dans l'origine, fut le but principal de la fondation de ces colonies , va bientôt n'en être plus qu'un accessoire. Une population paisible et laborieuse, avec de modiques capitaux , y fera fleurir les plantations. Cette terre est plus éloignée de l'Angleterre que les treize colonies, aujourd'hui les Etat-Unis, et cependant les progrès de Van-Diemen et de la Nouvelle-Galles sont encore plus rapides que ne

(i) Pièces justificatives , n", 3.

le furent ceux des plantations anglo-américaines. La raison en est simple : l'Angleterre ouvre cette contrée k tous ceux qui voudront s'y établir comme ses sujets; elle ne tentera pas d'y lever des droits sur le thé ou le timbre, et elle montre l'intention de rendre très-léger le joug de sa domination à l'égard des colons libres.

D'un autre côté, l'autorité de la métropole ne se maintiendra pas aisément k quatre ou cinq mille lieues de distance. A mesure que la société devient nombreuse et florissante, elle est moins disposée à se laisser gouverner par des agens qui ne sont que de simples délégués d'un pouvoir aussi éloigné ; elle s'impatiente d'attendre qu'on envoie d'une si grande distance ce qui est un besoin de tous les jours : une véritable justice et des lois.

Telle est maintenant la situation de ces deux colonies. On peut en augurer qu'une vaste partie du globe , long-temps ignorée et barbare , jouira des bienfaits de la civilisation à une époque qu'il est réservé à nos arrière-neveux de voir.

Mais cet écrit ayant pour objet les questions relatives à la déportation, nous avons extrait des i-apports des gouverneurs et de ceux de M. Bigge quelques notes qui nous aideront à reconnaître si elle peut entrer dans le système de notre justice pénale : nous continuerons à dire ce qui est favoi'able , ce qui semble contraire à une opinion

que nous n'avons embrassée qu'avec une entière conviction.

Ce n'est que de huit ans que datent les améliorations importantes , et le désordre en avait duré trente.

Le temps qui s'écoule depuis l'arrivée du vaisseau jusqu'au débarquement des condamnés n'est pas long; il l'est assez cependant pour qu'ils puissent combiner les moyens d'échapper au châtiment et à la discipline. Ils savent que ceux qui ont quelque industrie sont destinés aux travaux publics, ils craignent d'être l'objet de ce choix; et il a fallu punir tous ceux qui , doués de quelques talens, s'étaient appliqués à les cacher.

Les condamnés qui, en Europe, ont passé leur vie dan^ les villes , se sont montrés en général plus dépravés et moins obéissans que ceux qui avaient vécu dans les campagnes,

La totalité de la population de Sydney , Saramatta, Liverpool, Windsor, Bathurst, New-Castle, et d'un grand nombre d'autres bourgs et districts environnans, était en 1820 de 34,5oo individus, et, en y comprenant la terre de Van-Diémen , de 42,000. Les hommes et les femmes déportés sont dans une disproportion qui donne lieu à de fréquentes querelles, et qui est en même temps un obstacle sans remède au progrès de Ja population.

De 1787 à 1820 , c'est-à-dire , dans le cours de

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trente-trois années, les hommes déportés par ju

gemens furent au nombre de

Et les femmes au nombre de. . .

De ce nombre total il en restait en '^^° 18,798

Il y eut peu d'évasions. Il n'y avait eu que 6,Joo décès. On peut en conclure que le climat n'est pas aussi contraire aux Européens que celui de plusieurs autres colonies.

De vastes casernes ont été nécessaires pour loger tout le monde. Elles sont construites en briques , et remarquables par leur étendue , leur régularité et leur solidité. Ce n'est pas cependant sans de grands inconvéniens que tant d'hommes sont comme entassés dans cet espace trop petit pour leur nombre.

Les condamnés n'ont pas, ainsi qu'on pourrait le croire, la liberté du pays. Ils sont employés à toute sorte de travaux, même fort rudes- et quoiqu'ils s'y soumettent clifficilemeut, beaucoup de choses utiles sont leur ouvrage, et leur santé ne souffre point du travail.

On construit des navires, des chaloupes et des bateaux aussi bien qu'en Europe.

Il y a des ateliers pour abattre les bois, les scier , les adapter aux bàtimens de tout genre et aux couvertures. Il y en a pour tailler la pierre,

mmmm

mouler la brique et la cuire, faire delà chaux et l'ort^er.

Des routes, des ponts , des digues , des canaux , ont été construits par les déportés. Les travaux sont surveillés par les plus capables d'entre eux, ou par des cbefs libres.

Tous assistent régulièrement aux exercices religieux et aux instructions de leurs ministres protestans, ainsi qu'à celles de leurs prêtres catholiques. Mais, observe M. Bigge, « quoiqu'ils ne » troublent pas ouvertement le service divin, ils » n'y montrent aucune attention. » On croit même que c'est pour s'affranchir de l'assiduité aux pratiques religieuses qu'ils ont incenché l'église construite en bois, ainsi que le sont la plupart des édifices publics.

Les pères de famille qui ont été accompagnés par leurs femmes et leurs enfans , ont assez ordinairement une profession; dans ce cas, leurs familles peuvent vivre de leur travail : s'ils acquièrent une petite propriété , s'ils l'augmentent successivement, les douceurs dont ils jouissent sont un grand encouragement à bien faire; et l'on a reconnu que ceux qui ont un ménage, et qui ne sont point obligés d'habiter les casernes , ne se portent pas à des entreprises criminelles aussi facilement que les autres.

L'ingénieur en chef de la colonie a observé la conduite des gens de métier condamnés pour des

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crimes graves, et qui sont au service du Gouvernement. Il estime que, pendant près de deux ans , sur quatre mille cinq cents, il n'y en a eu que vingt-deux qui aient eu une bonne conduite. On leur a donné des emplois de surveillans ou de conducteurs de travaux.

Les mariages entre les condamnés sont nécessairement rares, soit parce que le nombre des femmes déportées n'est que d'environ un huitième du nombre total , soit par d'autres causes qu'on présume aisément. Il y a cependant beaucoup d'enfans , mais presque tous appartiennent à des familles libres.

Plusieurs fermes ont été établies pour le compte du Gouvernement. La plus remarquable est celle qui est dans la plaine d'Ému. La première récolte sur cette ferme eut lieu en 1820 : on eut trente boisseaux de froment par acre; le maïs en donna quatre-vingts. Le bois de charpente provenant du défrichement fut employé à faire des cabanes , des granges , des palissades ; et l'on fit , sur le lieu même, de la brique et des essentes ou bardeaux. Les édifices indispensables pour l'établissement dune terme furent construits promptement , mais presque tous en bois.

Les places d'écrivains dans les principaux bureaux et dans les tribunaux donnent à ceux à qui on les confie un air d'importance qui ne s'accorde nullement avec leur condition de condamnés. Ils

mii

ont des heures de loisir, et iJs les emploient à travailler pour les petits merciers et les plaiiteui's pauvres. Ils rédigent des mémoires et des pétitions pour les autres. Mais en général leurs profits sont consacrés à la débauclie et à la dissipation. Leur arrogance , leur reclierclie dans les vêtemens excitent la jalousie de ceux qui, déportés comme eux, sont privés des mêmes avantages.

Leur vanité mécontente aussi les colons libres auxquels ils tâclient de s'assimiler. Quoi qu'on puisse faire, ces condamnés sont comme privilégiés, et ils sont ceux qui ont le moins à souffrir de la déportation. Ce sont aussi ceux qu'il est le plus difficile de réformer. Les faveurs qu'on leur accorde deviennent une source d'abus ; si le Gouvernement leur prête ses chevaux, ses chariots et tombereaux pour faciliter leurs travaux , ils épuisent les forces des animaux , ils brisent les voitures, ils trafiquent de la préférence qui leur est accordée, et la transportent à d'autres.

On a essayé diftérens systèmes relativement aux travaux des condamnés; aucun n'est exempt d'inconvéniens. Veut-on stimuler la diligence par un traitement plus doux, on ne sait sur quelle échelle le régler. Les primes accordées à cette diligence ont rarement un bon résultat. Si on leur assigne des tâches, ils les font mal pour en être plus tôt qui Ltes. Croit-on récompenser par des grâces durables une diligence passagère et

forcée , on dégoûte ceux qui mettent leur espérance dans une conduite constamment régulière et un travail bien réglé. Si l'on renonce à exciter l'activité par ces divers moyens , il a y du relâchement. A-t-on recours aux châtimens, ils sont trop souvent vexatoires et injustes.

On s'était promis que des déportés on aurait bientôt fait des propriétaires ou des ouvriers propres à l'agriculture; mais le plus grand nombre provenant des villes manufacturières d'Angleterre, il n'a presque jamais été possible de les appliquer utilement aux travaux des champs, et les planteurs, après quelques jours d'essai, les renvoient aux administrateurs. Il est même rare qu'ds osent se plaindre de l'inconduite ou des délits de ces domestiques. Si , pour obtenir justice , un maître quitte sa ferme et se transporte à la ville, il expose sa propriété en la laissant ainsi à leur discrétion. Il courrait encore plus de risques, si ceux-ci étaient cbàtiés par suite des plaintes porCées contre eux.

L'effet moral de l'expatriation est moins sensible sur les femmes que sur les hommes; et lorsqu'elles ont surmonté le premier sentiment de peine que cause l'embarquement, leurs esprits sont plus exaltés par la perspeotive qui s'offre à elles, qu'accablés du souvenir des biens qu'elles viennent de perdre.

Il arrive souvent que des femmes déportées

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parviennent, par des protections, à être placées dans les villes sans y être emprisonnées ; le Gouvernement y trouve de l'économie : mais ces femmes prennent le ton de celles qui ont été affranchies par la loi; elles ne sont plus alors en état de châtiment; et à la vue de la liberté dont elles jouissent, on se persuade que l'argent ou même une conduite licencieuse peut tenir lieu d'innocence et efface les souillures du crime.

En général , le traitement des femmes plus ou moins coupables n'est pas de nature à leur rendre la transportation fort pénible. Leur petit nombre est un motif qui yient se joindre à d'autres pour leur faire accorder beaucoup d'indulgence. Celles qui se marient sont sûres d'être traitées encore moins sévèrement; aussi beaucoup prennent ce parti. Mais le mariage n'est le plus souvent qu'une formalité et n'empêche pas de nouveaux désordres. Les récits des femmes à qui il a été permis de revenir en Angleterre ne sont pas de nature h effrayer leurs pareilles.

En vain le gouverneur Maquari s'efforça de distinguer quelques déportés par des faveurs. Si son système était suivi , il ruinerait par les fondemens une colonie de planteurs estimables; il blesserait leur sensibilité , sans tirer les condamnés de leur abjection.

Ceux-ci étaient, en 1820, au nombre de 4)4^7 dans le seul district de Sydney; et ils étaient

tellement incorrigibles, que de nouveaux délits avaient nécessité de nouvelles condamnations dans cette même année contre i3i'y. Les cours jugeant les affaires criminelles n'y suffisaient pas, et , au dire d'un gouverneur, il aurait fallu tenir nuit et jour un gardien près de chaque déporté.

Les liabltans sont divisés en trois classes : i". les colons libres émigrés volontairement d'Angleterre; 2°. les condamnés qui, après l'expiration de sept années ou plus , restent dans la colonie , renoncent à la mère patrie , et préfèrent un établissement en ville ou aux champs ; et 3°. enfin les condamnés à la déportation à vie. De tels élémens ne peuvent s'unir pour former une même société.

Les coupables qui , après beaucoup de délits et de crimes , n'ont été condamnés à la déportation que pour sept ans, ne sont pas facilement corrigés; ils aspirent à retourner en Angleterre pour y reprendre l'exercice de leur criminelle profession, et leur déportation ne ressemble qu'à une absence passagère. Ces déportés libérés ne diffèrent pas de nos forçats libérés. A cet éeard , la déportation n a pas soulagé la métropole.

Ceux qui n'ont été punis que pour des délits moins graves , restent plus volontiers dans la colonie, et sont plus susceptibles d'amendement. Sensibles à la honte , ils craindraient , en retournant en Europe, de ne pouvoir, même par une

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meilleure conduite, efîhcer la tache de leur condamuatioujelje leur semble moins humiliante au milieu de tant d'autres malfaiteurs plus coupables. Les condamnés à quatorze ans de déportation sont aussi plus disposés à demeurer dans la colonie à l'expiration de leur peine; ils sont acclimates et habitués.

Tous les genres de crimes sont familiers à ces malheureux : phisiews désertent par bandes de sept ou huit. Quelques-uns parviennent à se cacher parmi les naturels dans le voisinage des étabhssemens : ils y courent moins de dangers depuis quelque temps; et s'ils sortent de cet asile c est pour troubler k paix des bourgs et des campagnes par leurs entreprises. Si, dans Timpossibiiité de les atteindre et de les arrêter, ou finit par proclamer une amnistie, si elle les engage h revenir et à se soumettre, ils se sont bientôt concertés avec leurs anciens camarades, et au bout de quelques mois ils désertent de nouveau et ils recommencent leurs déprédations.

Ces fugitifs étant un fléau redoutable pour la colome on n'a rien négligé pour intéresser les naturels à leur capture, et ils s'y emploient quelqueloisavec zèle et même avec succès, parce qu'ils sont armé>s, taudis que les déserteurs sont sans armes et réduits k la plus misérable nourriture. Eu 1820, un recensement de» terres concédées à la Nouvelle -Galles méridionale fit connaître

qu'il y en avait trois cent quatre-vingt-neuf mille Jeux cent quatre-vingt-huit acres, dont vinirtdeux mille deux cent trente-huit avaient été concédés à des condamnes pardonnes , ou leur étaient affermés, et quarante-huit mille neuf cent six à des condamnés dont la peine était expirée.

Mais ces hommes, obligés de commencer des cultures ou de former un établissement sans être pourvus de moyens suffisans, n'ayant pour vivre que le produit de la terre qu'ils défrichent avec beaucoup de peine et de fatigue, n'avaient quelque succès que sur les meilleurs sols. Les terres peu fertiles étaient bientôt épuisées, et il fallait en chercher de nouvelles.

Il y a une cause principale qui aiFaiblit les effets de la déportation ; c'est la réunion de beaucoup de déportés dans un trop petit espace. Les maux qui résultent de leur association , les difficultés de la surveillance et de la discipline , ont forcé d'étendre les fonctions et de multiplier les emplois publics. Les magistrats, les préposés, ont eu des devoirs plus difliciles à remplir. Les condamnés réunis dans des villes y sont en trop grand nombre pour pouvoir être tous employés à quelques travaux.

A la suite de plusieurs années de disettes alarmantes, on éprouva un embarras d'un autre genre; ce fut l'abondance même des denrées. La quantité finit par surpasser la demande. Le blé

se gâtait faute de consommation. Pour obvier à

ce mal, il fallut en tolérer un autre qui parut

moins insupportable : c'est la fabrication de l 'eaude-vie de grains. Ainsi on n'avait le choix qu'entre

les inconvéniens et les désordres.

en — =

Qand on discute sans prévention , on ne craint pas de laisser parler la partie adverse. M. Bigge,

chargé de rendre compte de l'état de la colonie , et non d'en proposer la suppression, examine quelle

est l'occupation la plus convenable pour les déportés, dont il faut surtout dompter la paresse

co — =

et l'aversion pour le travail.

« Il me semble impraticable , dit-il , de renou-

KO —

» vêler, dans les districts aujourd'hui peuplés,

» les sévérités et les privations qui ont pu être'

» jugées nécessaires dans l'origine de l'établis- » sèment.

M J'ai voulu connaître quels sont les meilleurs

» moyens d'employer les condamnés , de stimuler

» leur industrie, de combiner leurs intérêts avec

» celui du maître ; ce sont les travaux des champs.

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» Leur placement chez les colons libres est un » point de grande importance. Les demandes

» sont faites d'avance ; mais il faut se tenir en » garde contre l'intrigue, les séductions et les

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» manœuvres dont il y a eu beaucoup cfexemples. » On s'appliquera donc à ne placer chez les fa-

» milles respectables que les condamnés dont on

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)> pourra attendre de l'amendement. Il convient

« aussi, pour qu'ils soient suffisamment occupés

" 'ï"'""'^»"^'^lti^ateur, à moins d'avoir cinquante >. acres de terre et un jardin, n'ait droit d'obte- » tenir un déporté pour l'aider dans ses travaux « Je ne crois pas, dit-il encore, qu'il convienne « au régmie politique de l'Angleterre, quelque >' éloignées que soient ses colonies, d'y établir et >' favoriser des manufactures. Elles 'nécessitent « des réunions d'ouvriers, et elles sont comme un » allégement de leur peine. On s'abstiendra sur- » tout d'encourager les manufactures dont les pro- « duits font partie des exportations de la métro- » pôle.

'. On ne perdra point de vue que les condamnés >' doivent subir une peine; et l'on ne se laissera » pas aller à cette pensée fausse et contraire à la » repression des crimes, que l'évasion d'un dé- » porté est une chose sans conséquence : il faut » les contenir, les garder, les éloigner de la mer » et des lieux aisément accessibles à la navigation

» On parviendra difficilement à fonder des » colonies agricoles et libres dans les contrées " f f ^"7 ^ la déportation; mais si l'on persiste " ) ^^'^^1 «««,«' de cette association, on observera >. du moins d en éloigner avec soin les condamnés « les plus corrompus et les moins disposés à se » corriger.

» On a permis aux femmes condamnées de re- .. jomdre au lieu de la déportation leurs maris

» déjà déportés. Cette indulgeuce a eu quelque» » avantages; mais elle affaiblit l'effet des con- » damnations f elle stimule indirectement les » femmes restées en Angleterre, à s'y rendre » coupables de quelque délit peu grave , mais qui » l'est assez pour les faire déporter : ainsi, qiael- » que dure que semble l'interdiction de ces réu- » nions des ménages , je demande avec instance » qu'on lîeles facilite point, ou du moins qu'il » n'y ait d'exceptions qu'après des preuves suffirt santés d'amendement et de bonne conduite.

» La déportation pour sept années seulement » ne sera qu'une légère pnnition, et elle ne corri- M géra point si elle est accompagnée des adoucis- » semens dont un sentiment d'humanité mal » entendu porte à user envers les condamnés. Ces » déportés pour sept ans reviendront en Angle- » terre tout aussi dépravés qu'avant leur condam- » nation. Il conviendrait donc de ne point modé- » rer les peines à leur égard ; et cependant cette » sévérité semblera injuste , si l'on compare le » sort de ces malheureux avec l'indulgence qu'il » est naturel d'accorder aux déportés pour la vie » ou pour quatorze ans. Il serait donc à désirer » que la peine de sept ans ne fût appliquée qu'à » ceux qui , par la nature de leur crime, n'ont » pas droit d'espérer qu'elle recevra aucun adou- » cissement.

» On est dans l'usage de concéder aux condam-

5i » nés émancipés trente acres de terre, sans s'être » assuré qu'ils ont les moye\)s de les faire valoir • » mais plusieurs vendent cette terre, même avant » d'en avoir obtenu la concession. La clause de » n'aliéner qu'après cinq ans a été violée; on » a fait des ventes anticipées; et c'est ainsi » que des capitalistes de Sjdney ont pu acheter » une grande étendue de terres à cinq shillings » l'acre (i).

» La qualité des terres de la colonie prise en » général est telle, que l'émancipé dépourvu de ). capital ou de mojens de culture ne trouvera » sur trente acres, ni profit, ni même sa subsi- » stance.

» Ceux surtout qu'on a placés loin des villes ou )) loin des marchés n'ont pu réussir. Si l'on croit « pouvoir donner des terres à ceux à qui la peine » a été remise ou qui ont atteint le terme de leur » condamnation, que du moins on s'assure au- '. paravant qu'ils possèdent vingt livres sterling )) en espèces, ou k valeur en instrumens de la » bourage. J'observe aussi qu'il conviendra de leur " centmuer, au-delà des six mois d'usage, la dis- « tnbution des vivres; le terme de six mois se- " ^^^' t^'°P '^«"l't pour ceux qui ont à défricher .) des terrains boisés; il faut étendre ce terme à » un an.

(i) Six francs monnaie de Fr

ance.

» 11 est à désirer qu'on pai-vienne à inspirer » aux condamnés quelque estime d'eux-mêmes ; » et sans doute un des moyens de les réformer » consistoi^ait à leur confier des emplois propres » à faire oublier leur conduite passée, et à les )( rétablir complètement clans leurs droits sociaux » et civils : mais on se flatterait en vain de faire » concourir les colons volontaires h. ce moyen » d'amélioration. Trop persuadés que le déporté » est irréparablement corrompu, ils ne peuvent )) lui rendre la bonne opinion sociale.

» Les conti'ées non occupées où l'on pourra yr former des établissemens nouveaux sont d'une » vaste étendue. On y dispersera successivement » les condamnés, de manière à empêcher les )) effets d'une communication fréquente entre » eux , et il sera plus facile de séparer ceux dont *) les babitudes criminelles sont incorrigibles. yt La dépense sera grande, mais elle est indis- » pensable.

• » L'expiration du temps de service sera déter- )■) minée par les termes du jugement , sauf les n exceptions favorables résultant d'une bonne )r conduite pendant le cours de la peine. Cette « époque arrivée , les condamnés habitués au » travail et domptés par la discipline pourront » être admis comme ouvriers dans les districts » établis. On aura beaucoup plus de moyens de » les j rendre utiles que si on les avait d'abord

» fait participer à une indulgence inconciliable » avec un état de cliâtiment et de réforme. »

M. Bigge donne l'aperçu des dépenses annuelles d'un établissement nouveau de 3,ooo déportés, et il les porte à 82,3o4 livres sterling ou SjoS'yjOoo francs (i).

11 n'y comprend point les frais de transport et de navigation ; il porte ceux des constructions de toute nature , nécessaires pour une colonie nouvelle du même nombre de 3ooo déportés dans un pays inculte et sauvage, à 1 00,000 francs.

La somme demandée pour ces constructions serait fort insuffisante, si elles ne devaient pas être faites en grande partie par les condamnés.

On observe l'ordre suivant dans les travaux pendant la première année de la fondation : les déportés construisent les bâtimens qui leur sont immédiatement nécessaires ; ils abattentles bois, ils les scient, ils défriclient, et arrachent les ra-^ cines; enfin on les emploie à cultiver du maïs, des légumes , du clianvre , du tabac , à préparer de l'écorce.

On exige des déportés que, parleur travail, ils assurent leur subsistance et diminuent les dépenses du Gouvernement pour leur vêtement et leur entretien ; on n'y est parvenu qu'après quelques années.

(i) Pièces justificatives, n°. 4, tableau.

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Les travaux doivent être assignés aux individus d'après la connaissance qu'on a des délits dont ils se sont rendus coupables, ainsi que de leurs forces physiques; on appliquera les plus médians à charger et décharger les grands fardeaux, à couper, à scier les bois de grandes dimensions, et en général aux travaux qui affaiblissent nécessairement celui qui les exécute.

Les hommes qui, par leur conduite, méritent des ménagemens, sont appliqués à des travaux moins rudes, comme le jardinage, les soins du bétail, les charrois , et l'on ne perdra pas de vue que la déportation a pour objet le châtiment du coupable. Ainsi la nature et la grandeur du travail doivent se régler sur le caractère et la conduite du condamné, et nullement sur sa propre force et capacité ou sur les besoins de l'établissement.

Les commandans ont pouvoir de punir suivant les circonstances, en faisant fouetter, sans passer le nombre de cent coups pour les délits ordinaires, tels que négligence au travail, résistance ou insolence envers les inspecteurs, petits larcins , juremens, mauvais discours. Au lieu de punitions corporelles , on impose au délinquant une augmentation de travail; et, suivant l'exigence des cas, on le soumet à la chaîne, à la roue à marcher, à la prison solitaire , et enfin à la réduction sur sa nourriture jusqu'à une livre de pain.

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Tous les délits, excepté le meurtre , sont jugés et punis par les magistrats et commandans.

On aura le plus grand soin d'établir des communications, amicales avec les noirs indigènes , et l'on punira sévèrement les soldats et les condamnés qui viendraient à les maltraiter.

Les rapports du commissaire et les mémoires des gouverneurs seront lus utilement par tous ceux qui voudront examiner si nous poavons former un établissement de déportation. J'ai dû me borner h en présenter l'analyse. Quelque différence au'il y ait en pareille matière entre la France et l'Angleterre , j'ai pensé que les résultats de cette première et grande épreuve faciliteraient la solution de la question qui est proposée par quarante-un conseils généraux de département.

Je puis maintenant examiner en plus grande connaissance de cause les questions qui se rapportent à la déportation demandée.

Ceux qui ont cru pouvoir nous en proposer les plans sont d'accord en un point ; c'est cju'il faut lier celui d'une colonisation libre et volontaire à celui d'une colonie de déportés. C'est ce que je crois impossible.

On prétend qu'une colonie de planteurs irréprochables peut se former en présence et au voisinage d'un rassemblement de condamnés , et l'on se croit appuyé d'un exemple victorieux ,

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dès qu'on a mis en avant celui des treize colonies anglaises de l'Amérique du Nord. Des condamnés y furent en effet transportés , et ils le furent principalement dans la colonie du Maryland. Mais ceux qui veulent s'autoriser de cette réunion d'innocens et de coupables , ont perdu de vue une circonstance importante. Les treize colonies d'Amérique avaient été, pendant un grand nombre d'années, le refuge des mécontens anglais religieux e^ politiques ; et c'est ainsi qu'elles avaient commencé. C'était la race d'hommes la plus propre à la fondation de colonies régulièrement ordonnées, et parmi ces émigrans il n'y avait aucun condamné. Les années s'écoulèrent ainsi ; et déjà les colonies avaient fait des progrès extraordinaires , lorsqu'on y envoya des condamnés ; ils étaient en si petit nombre , en comparaison des planteurs anciens, qu'au lieu d'y porter la corruption, ils finirent par suivre les bons exemples qui leur étaient donnés, et devinrent honnêtes gens. Les choses demeurèrent dans cet état pendant environ un siècle ; mais, pour le dire en passant, cette importation de malfaiteurs fut un des principaux griefs des colons insurgés.

Franklin , interrogé dans la chambre des communes , fit entendre ces paroles proférées avec une vertueuse indignation : « En vidant vos prisons » dans nos villes , faisant de nos tei-res l'égout

» des vices dfent les vieilles sociétés de l'Europe ») ne peuvent se garantir, vous nous avez fait » un outrage dont les mœurs chastes et pures des » colons auraient dû les garantir. »

La reconnaissance de l'indépendance, à la paix de l'jSS , mit pour toujours fin à ce scandale. Le gouvernement: anglais n'eut plus de lieu assigné à la déportation ; et il reconnut qu'il ne convenait pas de déporter au Canada ou à la Nouvelle- Ecosse, jadis notre Acadie.

Dans la nécessité , imposée par les lois pénales, de cherclier d'autres lisux , la Nouvelle-Hollande futjugéeleplus convenable de tous. Botany-Bay, petite contrée de ce vaste continent, fut clioisi j mais cette fois la colonie, au lieu d'être fondée par des hommes l'eligieuy et moraux , eut des scélérats pour premiers établissans. Ils ont été les véritables élémens de la population de la Nouvelle-Galles méridionale , et par conséquent la société s'y est établie sur des principes direc^ tement opposés à ceux de la fondation des treize colonies anglaises.

Sans doute il est à craindre que beaucoup d'années ne s'écoulent avant que la Nouvelle-Galles et Van-Diémen soient délivrées de ces mauvais germes. Ils ne seront même extirpés, j'ose l'avancer, que quand une loi nouvelle aura afîranchi les planteurs volontaires de cette indigne association.

Les obstacles que l'Angleterre a eu à vaincre depuis près de quarante ans , méritent d'autant plus d'attention , qu'elle domine de fait sur toutes les mers du globe. Elle trouve partout des relâehes et des secours à emprunter ou à recevoir, et les magistrats préposés au gouvernement des déportés sont dispensés de recourir à la métropole dans les vissicitudes contraires que la nature d'un tel établissement rend inévitables.

La déportation n'est pas, je le l'épète, une vaine formalité qui consiste uniquement à délivrer les concitoyens du déporté de sa présence et à les garantir de ses entreprises ; elle est aussi une peine, et il faut qu'elle ait son exécution. Mais pour déporter effectivement, il faut que le déporté n'ait aucun moyen de fuir. Ovide aurait tenté en vain de se sauver de Tomes ; Julie n'aurait pu sortir de File Pandataire. Les Romains étaient les maîtres de tout le monde civilisé , et la colère d'Auguste aurait suivi partout les fugitifs. Les Anglais aspirent à être sur la mer ce que les Romains furent sur la terre; encore ne peuventils empêcher les évasions. Mais nous ne sommes ni souverains de toute la terre , ni dominateurs des mers. Est-il donc en notre pouvoir de former un semblable établissement , et n'est-il pas temps de faire cesser la fiction que l'erreur introduisit il y a trente-trois ans dans notre Code pénal ? Pour procéder en connaissance de cause, il

convient d'abord de savoir à quel nombre de coupables la peine pourra être appliquée. Ce n'est à aucun de ceux qui subissent aujourd'liui leur châtiment en exécution d'un jugement. Il tist leur garantie; et aussi long-temps qu'ils vivront , libres ou prisonniers, la France sera leur séjour , s'ils le veulent ainsi. Les coupables même jouissent du bénéfice des lois, et des forçats libérés habiteront encore la France pendant cinquante ans peut-être.

Mais si , contre toute vraisemblance , les obstacles étaient sui-montés , si une loi de déportation pouvait être enfin mise à exécution, voyons quelles en seraient les suites. Sans doute les condamnés qu'on déportera dans la colonie nouvelle seront tirés des bagnes et autres maisons de détention. D'abord envoyés en petit nombre , ils seront successivement plus nombreux; et probablement, dans douze ou quinze ans, elle en compterait de 13 à i5,ooo, en supposant qu'aucun accident n'arrêterait ses progrès.

Qu est-il arrivé dans l'Angleterre secondée par tant d'avantages auxquels nous ne pouvons prétendre? Nousl' avons déjà dit : les vagabonds libérés y sont , à peu de chose près , en même nombre qu'autrefois ; et néanmoins la déportation y est souvent substituée à la peine de mort, en vertu du droit de faire grâce ou de commuer. D'un autre côté, cette peine a énervé le bras delà

6o justice , et l'espoir d'obtenir la commutation en cas de condamnation n'a fait qu'enhardir au crime. L'humanité demande que le coupable déporté soit traité avec quelque indulgence dans le lieu de son bannissement. Ces ménagemens ont eu capendcint de tristes résultats ; ils ont fait désirer la déportation par ceux à qui l'Europe refuse les moyens de sortir de la misère qui les porte au crime •. des malfaiteurs nombreux vont au devant de la peine, et se reconnaissent coupables dans l'intention de la subir; on en a vu qui , pour être déportés et faire le voyage aux frais du gouvernement , ont commis une seule fois le débt justement suffisant pour être condamnés à la déportation de sept années. La déportation 3st devenue un encouragement au crime, et la dépravation n'a fait que croître dans la métropole.

Ceux qui parviennent à s'évader , ou dont la peine est expirée, reviennent souvent en Angleterre. Quoique Londres soit le lieu où ils sont le mieux cachés, on en arrête aussi, et les prisons pémtenciaires les revoient pour la deuxième ou troisième fois. Loin d'être corrigés , ils contribuent à rendre ces maisons des pépinières de crijiiinels qui en sortent plus endurcis qu'ils n'y sont entrés. On jugera , par l'observation suivante , à quel point la déportation étabhe par les lois aiiglaises a manqué le but qu'on s'était proposé. Elle fut

6i «ïabord infligée , ou par l'effet d'une commutation favoi-able au condamné , ou comme peine prononcée par le jugement de condamnation. On a été conduit par les abus qui ont suivi cette intlulgence, à l'étrange nécessité de suivre une marche inverse. Les condamnations à la déportation sont devenues si fréquentes , et pour ainsi dire si désirées , que les autorités compétentes se sont vues forcées de commuer, de propre mouvement, et sans l'aveu des condamnés, la peine qu'elles prononcent, en celle de la réclusion sur les pontons [thehulks]. Cette alternative dans la condamnation est pour ainsi dire laissée k l'option de la cour. Les condamnés exilés sur les pontons étaient, au i". janvier 1827, au nombre de 3,994 , et ce nombre va croissant. Ceux qui savent cjuel est l'état d'un détenu sur ces piisons flottantes, reconnaîtront que les juges qui punissent ainsi, sont bien convaincus des grands inconvéniens qui sont inséparables de la déportation.

On pourrait croire qu'une semblable démonstration suffit pour faire connaître combien la déportation est contraire aux véritables besoins de la législation pénale des Anglais. Mais je demande encore qu'on fasse attention particulièrement à un document important que j'ai joint^aux pièces justificatives qui sont à la suite de cet écrit. La Chambre des communes a cru

devoir s'éclairer sur les causes de l'augmentation des crimes en Angleterre. Un juge de paix a été appelé devant un comité spécial. H a dit quelle est son opinion sur la nature et les effets de la déportation. Je m'abstiens d'analyser les demandes et les réponses : il suffira qu'on les lise (i). Ces grandes épreuves paraissent décisives, et l'on doit croire qu'elles seront prises en sérieuse considération dans la question qui nous occupe. On suppose cependant que notre Gouvernement est à la recherche d'un lieu propre à fonder un établissement de déportés. J'ai peine à croire qu'on parvienne à le trouver. On prétend même que les mille lieues de la côte occidentale de la Nouvelle-Hollande n'offrent pas un seul endroit favorable à l'établissement d'une colonie. Dût-on trouver mieux à la Nouvelle-Zélande, qu'on explore peut-être dans, cette espérance, je ne balance pas à annoncer qu'on y ferait d'énormes dépenses, et qu'après quelques années, il faudrait renoncer à cette entreprise, comme à tant d'autres.

Je supposerai néanmoins qu'après trente-trois ans de recherches inutiles, ce lieu est enfin découvert , que les dispositions législatives ont été faites. J'admets cjue nous pourrons nous engager dans les avances de tout genre que les Anglais ont

(i) Pièces justificatives, n\ 5.

pu faire pour fonder leur nouvelle colonie , et dépenser comme eux 4© millions de francs , dans le cours das dix premières années , pour un simple essai qui ne diminuera point les dépenses de nos bagnes et de nos prisons. Ils ont lutté contre une foule d'obstacles que nous ne pourrions surmonter de même , parce que nous sommes loin d'avoir les mêmes ressources navales. Malgré k voisinage de tous leurs établissemens , les Anglais ont du quelquefois attendre , dans des inquiétudes mortelles et pendant plus d'une année , les secours de la métropole. Plusieurs autres années se sont écoulées avant que les produits de l'agriculture aient suffi à la nourriture des liabitans. De grandes erreurs ont été commises , et on les a réparées k force de dépenses. Nous ne sommes pas assez liclies pour commettre impunément de pareilles fautes et prodiguer au loin ce que nous pouvons employer si utilement chez nous. Rappelonsnous, en traitant cette question, les paroles d'un des hommes les plus éclairés qui aient écrit sur les matières politiques. On lit dans le livre d' Adam Smith: « De toutes les cargaisons, celle dont le » transport est le plus difficile et le plus coûteux , » c'est riiomme. « J'ajoute que cette dépense est encore plus grande, quand c'est un condamné qu'on embarque- On ne peut , dans ces climats, s'approvisionner d'avance comme on le fait dans les places de

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