‹ Observations sur quelques pages d'une Histoire de l'Eglise, relatives à la Compagnie de Saint-SulpiceChapitre 6 sur 19 · I. IDÉE GÉNÉRALE DE LA COMPAGNIE DE SAINT-SULPICE · texte numérisé non relu

I. IDÉE GÉNÉRALE DE LA COMPAGNIE DE SAINT-SULPICE

Selon la pensée de son pieux fondateur, cette Compagnie est donc unie intimement au clergé séculier ; elle lui appartient, et, à part quelques constitutions nécessaires pour la maintenir et assurer l'unité de son action, elle n'a pas d'autres règles que celles du

clergé, elle n'a pas d'autre esprit; ncc aliter virit, nisi vita clcri, nous dit M. Olier. C'est pour cela que ses membres, tous soumis volontairement, par un choix réfléchi, au supérieur général, ne sont liés à l'Œ'Uvre par aucun vœu (1).

Le continuateur de Vlfistoire de l'Ér/Iise de M. Barras, qui a écrit que " l'Association (de Saint -Sulpice) a « eifacé les caractères saillants de la personnalité , pour " ne laisser paraître que le niveau commun et la forme « usitée du vrai Sulpicien », n'a pas vécu évidemment avec nous; il parle de nous sans nous connaître; car s'il y a quelque chose que remarquent d'abord tous ceux qui fréquentent nos séminaires, c'est bien la différence des caractères et le côté saillant de la personnalité de chacun.

Je ne sais pas ce que cet écrivain avait en vue, quand il a parlé « du niveau commun et de la forme usitée du vrai Sulpicien ». Nous n'avons assurément pas la prétention d'être à un niveau très élevé ; chacun a les dons qu'il a reçus de Dieu. La forme du vrai Sulpicien, pour nous, et l'on nous accordera bien que nous avons assez vécu à Saint-Sulpice pour la connaître , c'est la simplicité dans le genre de vie , l'amour des règles, le dévouement exclusif à la formation des clercs, le respect des coutumes ou des traditions, et surtout un attachement inviolable à l'autorité. Que tels ou tels pensent que nous ferions mieux de nous appliquer simultanément à d'autres ministères, de nous répandre davantage dans le monde, (]ue M. Olier

(I) Vie de M. Olicr, lonic III, liv. Y, n" v, [i, 246.

aurait dû établir des vœux, etc., etc.^ libre à eux de raisonner de la sorte. Pour nous, nous nous trouvons bien comme nous sommes. Notre petite famille n'a pas moins eu de stabilité depuis son origine , grâce à Dieu, que les congrégations qui ont des vœux. Le critique ne sera pas surpris, si nous préférons à ses idées personnelles les lumières de notre vénéré fondateur, les traditions de nos pères, et l'expérience de plus de deux siècles.

Or ce type , si nous devons parler ainsi, ce type du Sulpicien, n'a pas varié pendant l'époque que nous parcourons, depuis 1682 jusqu'à la Révolution.

Le respect, disons mieux, la vénération filiale que nos anciens ont toujours professée pour notre Père et fondateur M. Olier, et l'esprit de foi dont ils étaient animés, formeraient pour nous une présomption très grave de leur constante fidélité à maintenir les maximes qu'ils avaient reçues de lui et les règles de conduite qu'il leur avait données à l'égard de l'autorité du Saint-Siège , quand même nous n'aurions pas de documents à citer en leur faveur.

II. LA COMPAGNIE DE SAINT-SULPICE A l'ÉPOQUE DE LASSEMBLÉK DE 1682. M. TRGXSGN.

I. Sous le règne de Louis XiV, plusieurs années après la mort de M. Olier, à l'époque des troubles que suscitèrent dans le clergé les démêlés de ce prince avec le Saint-Siège, Fénelon, très attaché, comme chacun sait, aux prérogatives des Souverains Pontifes,

témoignait une estime particulière et une affection filiale pour la Compagnie de Saint-Sulpice. Il disait : « Saint-Sulpice, où j'ai été nourri, est une maison que « ma famille a toujours chérie et révérée, longtemps « avant que je fusse au monde. » Élevé au séminaire de Saint-Sulpice, il en conserva un souvenir qui lui fit vivement désirer, quand il fut archevêque de Cambrai , de lui faire accepter la direction de son grand séminaire. Comme il n'avait pas pu écarter des difficultés qui avaient entravé la conclusion de cette affaire, il fit transmettre ses vœux à Louis XIV, par une lettre adressée au Père Letellier, le jour même où il avait reçu lextrème-onction ; c'était le 6 janvier 1715. « Je « prends la liberté, écrivait-il, de demander à Sa Ma- « jesté deux grâces , qui ne regardent ni ma personne , « ni aucun des miens. La première est qu'il ait la « bonté de me donner un successeur pieux , régulier, « bon et ferme contre le jansénisme. L'autre grâce est « qu'il ait la bonté d'achever avec mon successeur ce " qui n'a pu être achevé avec moi pour messieurs de >' Saint-Sulpice. On ne peut rien voir de plus aposto- « lique et de plus vénérable (1). »

Ce grand homme , qui aimait sincèrement l'Eglise et qui avait horreur des nouveautés, avait suivi d'un œil attentif tout ce qui s'était fait sous l'impulsion du gouvernement pour amener la Déclaration de 1682 et l'enregistrement des quatre articles; la conduite que

(1) Histoire de Fénelon, j)ar le card. de Bausset , lomo I, p. 17: éd. 1850. — Correspondance de Fénelon, tome IV, p. 595; éd. de Paris, 1827.

tint alors la Compagnie Tavait confirmé dans ses sentiments à son égard. Elle fut en effet telle qu'on pouvait le souhaiter; nous en avons des preuves fort remarquables dans l'ouvrage que M. Gérin a publié sous le titre de Recherches historiques sur l' Assemblée du clergé de France de 1682. On savait déjà quelque chose des manœuvres employées par le ministre Colbert pour triompher des résistances de la Sorbonne et d'une partie du clergé à l'acceptation de la Déclaration ; mais on a trouvé dans les archives des mémoires inédits, des rapports du procureur général et du président du parlement , des lettres des ministres du roi , qui éclairent bien mieux ce point de l'histoire.

Dans ces divers documents^ le séminaire de Saint- Sulpice, qui avait alors douze docteurs de Sorbonne, est fréquemment cité parmi les opposants qu'il serait opportun d'exclure des délibérations de la faculté de théologie, pour qu'ils ne soulevassent pas de difficultés. Il est dit dans un des rapports envoyés à Colbert, sous ce titre : Communautés ou compagnies à craindre en cette occasion... « Celle de Saint-Sulpice, « où l'on élève , à la vérité , des ecclésiastiques dans « l'esprit d'une parfaite régularité ; mais on assure que « tout y est extrême pour l'autorité du pape . EUe est « d'autant plus considérable , que l'on y nourrit plu- (c sieurs personnes de qualité , et qu'elle s'intitule le « séminaire de tout le clergé du royaume , où elle a « déjà bien des maisons qui la reconnaissent pour leur « mère et leur maîtresse (1). » Notons en passant que

(1) Gérin, p. 523; éd. 1870.

— sole séminaire n'a jamais pris ce titre; seulement les évê- (jues de France , dans une assemblée , avaient donné à la société de Saint-Sulpice le nom de Compafjnie des prêtres du clergé, ce qui a pu porter l'auteur du Mémoire à écrire ce que nous venons de rapporter. Dans une autre pièce , on note parmi les docteurs dangereux M. de la Barmondière, qui devint curé de Saint-Sulpice, et on dit de lui : « Jeune homme d'en- « viron trente ans, demeure à Saint-Sulpice, et fait « profession de ce zèle ardent qui anime cette ver- « tueuse Compagnie. Mais ce zèle, im peu mal réglé, « lui fit avancer, en pleine Sorbonne, cette parole sur- « prenante , qu'il ne pensait pas qu'on pût consentir à « l'enregistrement de l'arrêt, sans un véritable péché « mortel (1), » etc., etc.

Le marquis de Seigneley alla à Saint-Sulpice de la part du roi demander que les docteurs du séminaire ne parussent pas à l'assemblée où l'on devait délijjérer ; ce qui est ainsi rapporté dans un manuscrit du temps, dont M. Gérin donne le texte : « Le lundi 15 du mois, « la faculté s'assembla, et l'assemblée fut fort nomce breuse. On remarqua qu'il n'y avait personne de <( Saint-Sulpice. Plusieurs qui ne savaient pas la raison « pour laquelle ils ne s'y trouvèrent pas, furent surpris, « ne croyant pas qu'ils dussent s'absenter dans une « occasion de cette conséquence, où il s'agissait de « soutenir les intérêts de la faculté; mais ceux qui « étaient plus instruits du détail de l'affaire, et qui « savaient qu'une personne, qui avait autorité et carac-

(1) Géiiii, p. 331.

« tère pour leur parler de la part du roi, leur avait (( témoigné qu'ils feraient plaisir à Sa Majesté de ne « s'y pas trouver, ne purent pas désapprouver leur (( conduite (1). » — Des motifs de prudence, qu'il est moins facile d'apprécier aujourd'hui, portèrent les prêtres de Saint- Sulpice à s'absenter. L'arrêt, dont on demandait l'enregistrement, imposait l'enseignement des quatre articles; ils le repoussaient comme une atteinte à la liberté des écoles, et une injure à l'Église romaine. Leurs sentiments à cet égard étaient assez connus, pour qu'ils ne crussent pas nécessaire de porter à la Sorbonne des protestations nouvelles.

II. M. Louis Tronson était alors à la tête de la Compagnie de Saint-Sulpice. Ce digne supérieur, qui a joui de son temps d'une très grande considération dans le clergé de France, et dont la mémoire est en bénédiction dans la famille de M. Olier, a posé pour nous, et pour tous les prêtres qui veulent se maintenir dans l'esprit de leur saint état , des règles fondamentales, tirées des écrits des Souverains Pontifes. Ces règles se lisent dans la préface du livre Forma cleri, paru en 1669, et qui a été réimprimé en J770 ; elles sont ainsi conçues :

« Satis indignum est quemquam vel Pontificum vel « ordinumsubsequentiumhancregulamrefutare, quani « beati Pétri Sedem et sequi videat et docere... — « Usus auctoritati cedat , et pravum usum lex et ratio <( vincat ; ut quod a Romanae Sedis auctoritate sancitum « est, nulliusconsuetudinispréepediente occasione,pro-

(1) Gérin, p. 589.

<( prias tantum sequenclo voluntates, removeatur, sed « firmiter et inconcusso hoc ipsum teneatur. » [Forma cleri, préface, Ad devotos etreligiosos clericos^ l*^*" vol.)

D'après ces maximes, les prêtres et les évêques euxmêmes ne peuvent pas sécarter, sans se rendre coupables , des enseignements et des lois émanés du siège du bienheureux Pierre. Il n'y a pas de coutume, il n'y a pas de volonté propre qui puisse prévaloir contre ce qui a été réglé par l'autorité de ce Siège éminent; ses définitions doivent demeurer fermes et inébranlables.

Fidèle à ses principes, M. Tronson se montra inflexible pour écarter du séminaire de Saint-Sulpice tout livre suspect de jansénisme, toute personne qui aurait montré une tendance à s'éloigner des enseignements du siège apostolique, qui aurait avancé une proposition favorable aux erreurs condamnées par l'Eglise romaine. Il envoya de ses disciples et de ses amis, sous la direction d'un de ses frères, dans les Cévennes, dans le diocèse de Viviers , pour combattre le protestantisme et ramener les hérétiques à l'obéissance due au Vicaire de Jésus-Christ; missions qui eurent un succès consolant. '

Qu'on nous permette d'introduire ici un détail qui nous fera mieux connaître les maximes de la Compagnie à cette époque et ce que les hommes les mieux informés de son temps pensaient du supérieur.

Un ancien élève de Saint-Sulpice , alors vicaire général d'Avignon, M. de Pertuys, fit des démarches pour obtenir que le séminaire de cette ville fût confié à la

Compagnie de Saint-Sulpice. M. Tronson hésita longtemps , parce qu'il voyait des difficultés dans la réalisation de ce projet, difficultés provenant des conditions dans lesquelles on paraissait vouloir établir ce séminaire et qui ne lui semblaient pas convenir à ces sortes d'établissements. Quand ces empêchements parurent écartés, M. Leschassier, directeur de Saint- Sulpice, écrivait à Avignon de la part de M. Tronson : « Je puis vous assurer qu'il n'y a personne dans la « maison qui n'ait beaucoup de joie de cet établisse- « ment, dans la pensée qu'il nous donnera plus de re- « lations avec Rome , et plus d'occasions de témoigner « le respect et la vénération dont nous sommes péné- « très pour le Saint-Siège. » (27 août 1692.)

M. Tronson écrivait lui-même , quelques mois après : (( Je vois en tous nos Messieurs une si grande inclination « pour cette œuvre et une joie si sensible de pouvoir « travailler sur les terres de Sa Sainteté, et plus par- « ticulièrement sous ses ordres, que la bénédiction « qu'ils en espèrent nous porterait tous , pour avancer « cet ouvrage, à y contribuer même du temporel, si « nous étions en état de le faire (1). »

Il fallait cependant l'autorisation du Pape , Avignon appartenant aux États du Saint-Siège. L'archevêque d'Arles écrivit, au nom des évêques de sa province, au cardinal Spada , secrétaire d'État : «... Comme le « collège de Saint-Nicolas a été fondé par un de mes « prédécesseurs , qui a même affecté quelques places « dont les évêques de ma province ont le droit de

(1) Lettre à M. de la Perrouse, 22 décembre 1692.

« disposer, nous sommes obligés de nous intéresser à « ce qui le regarde. 11 est certain , Monseigneur, que <c par le relâcliement qui s'est introduit dans cette <( maison, cette fondation nous est devenue tout à fait « inutile. Nous regardons comme une inspiration du « ciel la pensée qu'on a d'en faire un séminaire, dans « les mêmes règlements que ceux de Saint-Sulpice de « Paris, dont la bonne odeur est répandue dans toute « la France par les bons exemples que donnent ceux « qui ont été élevés dans cette sainte école. Nous « voyons. Monseigneur, qu'ils se distinguent non « seulement par leur attachement au Saint-Siège et à « la saine doctrine de l'Église , mais encore par la « sagesse de leur conduite et par leur aptitude aux « fonctions ecclésiastiques. J'ose dire, Monseigneur, (( que Votre Éminence ne peut rien faire qui lui soit « plus glorieux, ni plus utile à l'Église, que d'em- « ployer son zèle et son puissant crédit pour la « prompte exécution de cette bonne œuvre... » (20 août 1694) (1).

M^ d'Aranthon, qui gouvernait saintement le diocèse de Genève, était du nombre des évèques opposés au projet de M. de Pertuys. Il estimait beaucoup le supérieur de Saint-Sulpice et avait une grande confiance dans ses lumières. « Il s'adressa à M. Tronson , homme « d'un mérite très distingué et qui est depuis si long- (( temps le digne directeur du séminaire de Saintce Sulpice , pour lequel notre évêque a toujours eu une « estime particulière », nous dit l'historien del'évèque

(1) Manuscrils de Sainl-Sulpice, Pièces relatives à M. Tronson, n°i7.

— —Sodé Genève (1). Il n'était cependant pas d'avis que la Compagnie de Saint-Sulpice fondât le grand séminaire d'Avignon, parce que cette fondation devait amener un changement notable dans un collège sur lequel le diocèse de Genève avait des droits , et que le chapitre et les échevins d'Annecy croyaient que leurs intérêts y seraient compromis. L'évèque écrivait, à cette occasion, à l'abbé de Cour, le 12 décembre 1693, pour expliquer les motifs de son opposition : « A cela près, « ajoutait-il, vous ne me verrez jamais hésiter quand « il s'agira de marquer, par mes soumissions et par « toute ma conduite, la reconnaissance et la vénération « que j'ai pour la Congrégation de Saint-Sulpice, et « en particulier pour M. Tronson, que je ne saurais « regarder que comme un des anges visibles du clergé « de France, et comme un boulevard que la Providence « a opposé à nos relâchements. »

A l'occasion du projet de fondation, des ecclésiastiques de Genève publièrent, sous le nom de leur évêque, un factimi très injurieux pour Saint-Sulpice, auquel on supposait des motifs intéressés , indignes de la Compagnie. 31. d'Aranthon désavoua ce libelle dès qu'il le connut. Il écrivit à un prêtre de Saint-Sulpice (23 mai 1693) : <( Je n'ai aucune part à l'imprimé qui « contient nos raisons. L'auteur et ceux qui y ont coo- « péré y ont donné un tour si injuste et des ornements « si faux et si mal concertés, que, bien loin d'avoir ja- « mais ordonné, ni permis qu'il fût imprimé, je ledésa- « voue et déteste avec horreur, parce qu'on y a violé

(1) La Vie de Jean d'Aranthon d'Alex, liv. I, chap. ix; Lyon, 1697.

« toutes les règles du respect, de la prudence et de la « charité ; et si je ne craignais de violer moi-même « cette vertu, je nommerais l'auteur et les deux parti- « entiers qui y ont donné la main (1). » M. Tronson adressait ces paroles à l'un de ses disciples : « Je ne vois « pas que nous ayons autre chose à faire que d'attendre « en paix et en silence ce que la Providen ce ordonnera « pour la conclusion de cette affaire. Au reste, conso- »< lons-nous de ce que nous sommes jugés dignes de « souffrir quelque confusion pour le nom de Jésus- « Christ (2). » Il jugea néanmoins qu'il était convenable, que le libelle ayant été répandu à Avignon et porté à Rome , M. d'Aranthon y fit parvenir aussi ses protestations. « Vous jugerez, Monseigneur, écrivait-il « au Prélat , si , dans ces circonstances , la charité ne « demanderait pas que votre désaveu , qui parait ici , « pût aussi aller jusqu'à Rome (3) ».

On croirait faire de l'histoire contemporaine, en rapportant ces faits.

L'affaire du séminaire d'Avignon , soumise successivement à la Propagande, à la Congrégation de l'État et à la Congrégation du Concile , ne fut complètement terminée qu'en 1743, sous le pontificat de Benoit XIV, qui, par une bulle datée du 13 novembre, érigea le séminaire , avec tous les droits et privilèges dont jouissent les communautés ecclésiastiques approuvées par le Saint-Siège.

(1) Lettre de M. d'Aianllion à M. de la Perrouse, 23 mai IG93.

(2) Lettre de M. Tronson au même, mai 1693.

(3) Lollrc de M. Tronson à M. révêque de Genève;

La situation où était la France vis-à-vis de la sainte Église romaine ne dut pas être étrangère à ces retards. Il était naturel que l'on se tint en garde contre tout ce qui venait d'un pays où, depuis surtout 1682 , les opinions gallicanes avaient eu un si fâcheux éclat. La conduite de M. Tronson dans ces circonstances délicates fut d'une réserve qui lui concilia l'estime des hommes les plus dévoués aux intérêts de l'Eglise. Nous avons \ai ce que Fénelon, ce que l'archevêque d'Arles, ce que le pieux d'Aranthon pensaient de lui. L'archevêque d'Avignon lui était fort attaché ; le cardinal Le Camus , évêque de Grenoble , et le vice-légat , Balthazar Ceuci, qui fut nonce en France et ensuite cardinal, rendirent à Rome le témoignage le plus honorable de ses sentiments et de sa vie.

Nous n'avons pas à dissimuler toutefois que , demeurant parfaitement soumis au Souverain Pontife, toujours fidèle aux maximes qu'il avait consignées dans le Forma de ri, M. Tronson n'était pas fixé sur les questions agitées de son temps ; il les con sidérait comme des points de doctrine sur lesquels l'Eglise romaine n'avait jamais rien défini, et qui étaient par conséquent abandonnés à la libre discussion des écoles. La situation était grave : il y avait alors, comme il y en a toujours eu , des esprits ardents dans tous les sens , qu'il fallait retenir dans de justes limites; il y avait des dangers sérieux à prévenir, et des ménagements à garder -, la conciliation des intérêts divers était difficile. C'est dans ces circonstances que M. Tronson écrivait à un directeur du séminaire de Clermont (M. Balza), le 13 jan-

vier 169'i. : « Ce que le clergé de France ou plutôt « quelques évèques ont témoigné au Pape dans la lettre « qu'ils lui ont écrite, ne doit vous donner nul scrupule « de ce que vous avez fait. Qu'y a-t-il de plus juste « que des enfants qui ont déplu à leur père lui en (( témoignent du regret ? Tout ce qu'ils disent ne touche (( pas la vérité des propositions, et laisse les choses « dans Fétat où elles étaient avant la déclaration du « roi et les propositions du clergé. Ainsi je ne vois pas « que vous deviez vous en embarrasser; vous avez eu « assez de fondement pour agii* comme vous avez fait. « Ainsi pour l'avenir, arrêtez-vous aux sentiments qu'on « enseignait communément en Sorbonne avant ces dé « clarations. »

M. Tronson n'introduisait donc pas dans la Compagnie des opinions nouvelles; elles y avaient pénétré avant lui , par un effet des rapports que l'on avait depuis le commencement avec la Sorbonne , où se faisaient les cours de théologie.

Selon les mœurs de cette époque , M. Tronson avait un grand respect pour la majesté royale et pour la personne du roi; mais son respect ne serait jamais allé à sacrifier les droits indéniables de l'Église. « S'il « s'agissait delà foi, comme dansla cause du jansénisme, « écrivait-il à un membre de la Compagnie, il n'y a pas « de persécution que l'on ne dût être prêt à souffrir. »

D'après le critique de Saint-Sulpice, M. Tronson aurait porté la complaisance pour les pouvoirs temporels jusqu'à décider que les ecclésiastiques nommés par Louis XIV à des sièges épiscopaux et auxquels le Pape

refusait l'institution canonique , pouvaient être nommés vicaires capitulaires et gouverner à ce titre les églises ; d'où il conclut qu'il « a été fauteur d'intrusions schismatiques ». L'imputation est grave. Sur quoi estelle fondée? Il cite M. Bouix, sans donner d'autres preuves. Et M. Bouix, où a-t-il trouvé cela? Nulle part que nous sachions, car lui non plus ne cite aucun monument historique. Nous n'avions jamais entendu parler de cette prétendue décision; il n'y en a pas la moindre trace dans les mémoires de la Compagnie , ni dans la correspondance de M. Tronson, ni dans aucun écrit sérieux imprimé de ces temps-là. Nous sommes donc en droit de la repousser comme une injure gratuite à la mémoire d'un vénérable prêtre. L'équité demanderait que l'on mit plus de circonspection avant de transcrire , pour la livrer au pulDlic , une anecdote ramassée on ne sait pas où.

Les principes de M. Tronson sur le respect religieux dû au Souverain Pontife se sont manifestés en bien des circonstances ; nous n'en citerons que ces quelques traits. Il fit cesser, au réfectoire du séminaire de Saint- Sulpice , au milieu d'un repas , la lecture de Y Histoire ecclésiastique de Fleury, dont il avait fait lire les premiers volumes à mesure qu'ils paraissaient ; il la fit arrêter parce qu'il s'aperçut qu'il y avait des maximes et des appréciations de la conduite des Papes qui pouvaient altérer les sentiments de respect et de docilité que nous devons avoir pour les pasteurs suprêmes de l'Église. Fleury se montra très sensible à cette mesure. Sur les observations que lui fit M. Tron-

son , il promit de corriger son travail dans une seconde édition, qu'il n'a pas pu donner (1).

Il voyait avec peine les travaux que l'on entreprenait alors en France pour la correction des bréviaires, parce qu'il craignait qu'un esprit de nouveauté ne poussât à ces modifications dans la liturgie , comme il le témoigne dans sa correspondance (-2).

Il ne permettait pas qu'on enseignât une seule proposition , de celles qui auraient été condamn-ées par le Saint-Siège. Quand le livre de Fénelon eut été condamné, il écrivait à un directeur de séminaire : (( Il « n'y a pas d'autre parti à prendre que de se soumettre « au Bref, et de condamner simplement ce que le Pape « condamne. C'est ce que fera le Prélat, au premier (( jour, par un mandement qui portera la condamnation « de son livre dans tout son diocèse (3). » A un autre directeur : « Ma première recommandation est de rom- « pre toutes sortes de visites et de commerce avec les « personnes qui sont suspectes pour la doctrine. Il « vaut mieux que le monde nous accuse d'être trop « fermes , ou incivils , que de manquer à ce que Dieu « demande de nous (4) . »

Page 1